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CHAPITRE II

Des sacrifices humains,

La doctrine de la substitution étant universellement reçue, il ne restait plus de doute sur l'efficacité des sacrifices proportionnée à l'importance des victimes ; et cette double croyance, juste dans ses racines, mais corrompue par cette force qui avait tout corrompu, enfanta de toute part l'horrible superstition des sacrifices humains. En vain la raison disait à l'homme qu'il n'avait point de droit sur son semblable, et que même il l'attestait tous les jours en offrant le sang des animaux pour racheter celui de l'homme ; en vain la douce humanité et la compassion naturelle prêtaient une nouvelle force aux arguments de la raison : devant ce dogme entraînant, la raison demeurait aussi impuissante que le sentiment.

On voudrait pouvoir contredire l'histoire lorsqu'elle nous montre cet abominable usage pratiqué dans tout l'univers ; mais à la honte de l'espèce humaine, il n'y a rien de si incontestable ; et les fictions mêmes de la poésie attestent le préjugé universel.

A peine son sang coule et fait rougir la terre, Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre ; Les vents agitent l'air d'heureux frémissements, Et la mer lui répond par des mugissements; La rive au loin gémit blanchissante d'écume; La flamme du bûcher d'elle même s'allume Le ciel brille d"éclairs, s'entrouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.

Quoi ! le sang d'une fille innocente était nécessaire au départ d'une flotte et au succès d'une guerre ! Encore une fois, où donc les hommes avaient-ils pris cette opinion ? et quelle vérité avaient-ils corrompue pour arriver à cette épou-

= ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

vantable erreur? Il est bien démontré, je crois, que tout tenait au dogme de la substitution dont la vérité est incontestable, et même innée dans l'homme (car comment l'aurait-il acquise ?), mais dont il abusa d'une manière déplorable : car l'homme, à parler exactement, n'adopte point l'erreur. Il peut seulement ignorer la vérité ou en abuser ; c'est-à-dire l'étendre, par une fausse induction, à un cas qui lui est étranger.

Deux sophismes, ce semble, égarèrent les hommes : d'abord l'importance des sujets dont il s'agissait d'écarter l'anathème. On dit : Pour sauver une armée, une ville, un grand souverain même, qu'est-ce qu'un homme ? On considéra aussi le caractère particulier de deux espèces de victimes humaines déjà dévouées par la loi civique ou politique ; et l'on dit : Qu'est-ce que la vie d'un coupable ou d'un ennemi ?

Il y a grande apparence que les premières victimes humaines furent des coupables condamnés par les lois ; car toutes les nations ont cru ce que croyaient les druides au rapport de César : que le supplice des coupables était quelque chose de fort agréable à la divinité. Les anciens croyaient que tout crime capital, commis dans l'État, liait la nation, et que le coupable était sacré ou voué aux dieux, jusqu'à ce que, par l'effusion de son sang, il eût délié et lui-même et la nation.

On voit ici pourquoi le mot sacré (sacer) était pris dans la langue latine en bonne et en mauvaise part, pourquoi le même mot dans la langue grecque (02102) signifie également ce qui est saint et ce qui est profane ; pourquoi le mot anathème signifiait de même tout à la fois ce qui est offert à Dieu à titre de don, et ce qui est livré à sa vengeance; pourquoi enfin on dit en grec comme en latin qu'un homme ou une chose ont été dé-sacrés (expiés), pour exprimer qu'on les a lavés d'une souillure qu'ils avaient contractée. Ce mot de dé-sacré (dqpoatoOv, expiaré) semble contraire à l'analogie : l'oreille non instruite demanderait ré-sacrer ou ré-sanctifier ; mais l'erreur n'est qu'apparente, et l'expression est très exacte. Sacré signifie, dans les langues anciennes, ce qui est livré à la Divinité, n'importe à quel titre, et qui se trouve ainsi lié ; de manière que le supplice dé-sacre, expie, ou délie, tout comme Y absolution religieuse.

Lorsque les lois des XII tables prononcent la mort, elles disent : sacer esto (qu'il soit sacré) ! c'est-à-dire dévoué :

/. DE MAISTRE

ou, pour s'exprimer plus correctement, voué ; car le coupable n'était, rigoureusement parlant, dé-voué que par l'exécution.

Et lorsque l'Eglise prie pour les femmes dévouées (pro devoto femineo sexu), c'est-à-dire pour les religieuses qui sont réellement dévouées dans un sens très juste, c'est toujours la même idée. D'un côté est le crime, et de l'autre l'innocence ; mais l'un et l'autre sont sacrés.

Dans le dialogue de Platon, appelé VEnthyphron, un homme sur le point de porter devant les tribunaux une accusation horrible, puisqu'il s'agissait de dénoncer son père, s'excuse en disant : « Qu'on est également souillé en comm mettant un crime, ou en laissant vivre tranquillement celui « qui l'a commis^ et qu'il veut absolument poursuivre son « accusation, pour absoudre tout à la fois et sa propre per- « sonne et celle du coupable. »

Ce passage exprime fort bien le système antique, qui, sous un certain point de vue, fait honneur au bon sens des anciens.

Malheureusement, les hommes étant pénétrés du principe de l'efficacité des sacrifices proportionnée à l'importance des victimes, du coupable à l'ennemi il n'y eut qu'un pas ; tout ennemi fut coupable ; et malheureusement encore tout étranger fut ennnemi lorsqu'on eut besoin de victimes. Cet horrible droit public n'est que trop connu ; voilà pourquoi hostis, en latin, signifia d'abord également ennemi et étranger. Le plus élégant des écrivains latins s'est plu à rappeler cette synonymie ; et je remarque encore qu'Homère, dans un endroit de l'Iliade, rend l'idée d'ennemi par celle d'étranger, et que son commentateur nous avertit de faire attention à cette expression.

Il parait que cette fatale induction explique parfaitement l'universalité d'une pratique aussi détestable ; qu'elle l'explique, dis-je, fort bien humainement : car je n'entends nullement nier (et comment le bon sens, légèrement éclairé, pourrait-il le nier?) l'action du mal qui avait tout corrompu.

Cette action n'aurait point de force sur l'homme, si elle lui présentait l'erreur isolée. La chose n'est pas même possible, puisque l'erreur n'est rien. En faisant abstraction de toute idée antécédente, l'homme qui aurait proposé d'en immoler un autre, pour se rendre les dieux propices, eût été mis à mort pour toute réponse, ou enfermé comme fou ; il faut donc toujours partir d'une vérité pour enseigner une erreur. On

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s'en apercevra surtout en méditant sur le Paganisme qui étincelle de vérités, mais toutes altérées et déplacées ; de manière que je suis entièrement de l'avis de ce théosophe qui a dit de nos jours que Vidolâtrie était une putréfaction. Qu'on y regarde de près : on y verra que, parmi les opinions les plus folles, les plus indécentes, les plus atroces ; parmi les pratiques les plus monstrueuses et qui ont le plus déshonoré le genre humain, il n'en est pas une que nous ne puissions délivrer du mal (depuis qu'il nous a été donné de savoir demander cette grâce), pour montrer ensuite le résidu vrai, qui est divin.

Ce fut donc de ces vérités incontestables de la dégradation de l'homme et de sa réité originelle, de nécessité d'une satisfaction, de la réversibilité des mérites et de la substitution des souffrances expiatoires, que les hommes furent conduits à cette épouvantable erreur des sacrifices humains- France! dans tes forêts elle habita longtemps.

« Tout Gaulois attaqué d'une maladie grave, ou soumis aux « dangers de la guerre, immolait des hommes ou promettait « d'en immoler, ne croyant pas que les dieux pussent être « apaisés, ni que la vie d'un homme pût être rachetée autre- « ment que par celle d'un autre. Ces sacrifices, exécutés par « la main des Druides, s'étaient tournés en institutions pu- « bliques et légales ; et lorsque les coupables manquaient, on « en venait au supplice des innocents. Quelques-uns rem- « plissaient d'hommes vivants certaines statues colossales de « leurs dieux : ils les couvraient de branches flexibles : ils y « mettaient le feu, et les hommes périssaient ainsi environnés « de flammes (1). »Ces sacrifices subsistèrent dans les Gaules, comme ailleurs, jusqu'au moment où le Christianisme s'y établit : car nulle part ils ne cessèrent sans lui, et jamais ils ne tinrent devant lui.

On était venu au point de croire qu'on ne pouvait supplier pour une tête qu'au prix d'une tête. Ce n'est pas tout ; comme toute vérité se trouve et doit se trouver dans le Paganisme, mais, comme je le disais tout à l'heure, dans un état de putréfaction, la théorie également consolante et incontestable du suffrage catholique se montre au milieu des ténèbres

(i) De Bello Gallico, vi, 16.

J. DE MAISTRE

antiques sous la forme d'une superstition sanguinaire ; et comme tout sacrifice réel, toute action méritoire, toute macération, toute souffrance volontaire peut être véritablement cédée aux morts, le Polythéisme, brutalement égaré par quelques réminiscences vagues et corrompues, versait le sang humain pour apaiser les morts. On égorgeait des prisonniers autour des tombeaux. Si les prisonniers manquaient, des gladiateurs venaient répandre leur sang, et cette cruelle extravagance devint un métier, en sorte que ces gladiateurs eurent un nom (Bustiarii) qu'on pourrait représenter par celui des Bâchériens, parce qu'ils étaient destinés à verser leur sang autour des bûchers. Enfin, si le sang de ces malheureux et celui des prisonniers manquaient également, des femmes venaient, en dépit des XII tables, se déchirer les joues, afin de rendre aux bûchers au moins une image des sacrifices, et de satisfaire les dieux infernaux, comme disait Varron, en leur montrant du sang.

Est-il nécessaire de citer les Tyriens, les Phéniciens, les Carthaginois, les Chananéens ? Faut-il rappeler qu'Athènes, dans ses plus beaux jours, pratiquait ces sacrifiées tous les ans ? que Rome, dans les dangers pressants, immolait des Gaulois ? Qui donc pourrait ignorer ces choses ? Il ne serait pas moins inutile de rappeler l'usage d'immoler des ennemisf et même des officiers et des domestiques sur la tombe des rois et des grands capitaines.

Lorsque nous arrivâmes en Amérique, à la fin du XVe siècle, nous y trouvâmes cette même croyance, mais bien autrement féroce. Il fallait amener aux prêtres mexicains jusqu'à vingt mille victimes humaines par an ; et, pour se les procurer, il fallait déclarer la guerre à quelque peuple : mais au besoin les Mexicains sacrifiaient leurs propres enfants. Le sacrificateur ouvrait la poitrine des victimes, et se hâtait d'en arracher le cœur tout vivant. Le grand prêtre en exprimait le sang qu'il faisait couler sur la bouche de l'idole, et tous les prêtres mangeaient la chair des victimes.

- ô Pater orbisl

Unde nefas tantum ?

Solis nous a conservé un monument de l'horrible bonne foi de ces peuples, en nous transmettant le discours de Magiscatzin à Cortez pendant le séjour de ce fameux Espagnol à Tlascala. Ils ne pouvaient pas, lui dit-il, se former Vidée

ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

d'un véritable sacrifice à moins qu'un homme ne mourût pour le salut des autres.

Au Pérou les pères sacrifiaient de même leurs propres enfants. Enfin cette fureur, et même celle de l'anthropophagie, ont fait le tour du globe et déshonoré les deux continents.

Aujourd'hui même, malgré l'influence de nos armes et de nos sciences, avons-nous pu déraciner de l'Inde ce funeste préjugé des sacrifices humains?

Que dit la loi antique de ce pays, l'évangile de llndostan ? Le sacrifice d'un homme réjouit la divinité pendant mille ans ; et celui de trois hommes pendant trois mille ans.

Je sais que, dans des temps plus ou moins postérieurs à la loi, l'humanité, parfois plus forte que le préjugé, a permis de substituer à la victime humaine la figure d'un homme formée en beurre ou en pâte ; mais les sacrifices réels ont duré pendant des siècles, et celui des femmes à la mort de leurs maris subsiste toujours.

Cet étrange sacrifice s'appelle le Pitrimedha-Yaga : la prière que la femme récite avant de se jeter dans les flammes se nomme la Sancalpa. Avant de s'y précipiter, elle invoque les dieux, les éléments, son âme et sa conscience ; elle s'écrie : et toi ma conscience ! sois témoin que je vais suivre mon époux, et, en embrassant le corps au milieu des flammes, elle s'écrie satya! satya! satya (ce mot signifie vérité).

C'est le fils ou le plus proche parent qui met le feu au bûcher. Ces horreurs ont lieu dans un pays où c'est un crime horrible de tuer une vache ; où le superstitieux bramine n'ose pas tuer la vermine qui le dévore.

Le gouvernement du Bengale ayant voulu connaître, en 1803, le nombre des femmes qu'un préjugé barbare conduisait sur le bûcher de leurs maris, trouva qu'il n'était pas moindre de trente mille par an.

Au mois d'avril 1802, les deux femmes d'Ameer-Jung, régent de Tanjore, se brûlèrent encore sur le corps de leur mari. Le détail de ce sacrifice fait horreur : tout ce que la tendresse maternelle et filiale a de plus puissant, tout ce que peut faire un gouvernement qui ne veut pas user d'autorité, fut employé en vain pour empêcher cette atrocité : les deux femmes furent inébranlables.

Dans quelques provinces de ce vaste continent, et parmi les classes inférieures du peuple, on fait assez communément le vœu de se tuer volontairement, si l'on obtient telle ou

J. DE MAISTRE

telle grâce des idoles du lieu. Ceux qui ont fait ces vœux et qui ont obtenu ce qu'ils désiraient, se précipitent d'un lieu nommé Calabyairava, situé dans les montagnes entre les rivières Tapti et Nermada. La foire annuelle qui se tient là est communément témoin de huit ou dix de ces sacrifices commandés par la superstition.

Toutes les fois qu'une femme indienne accouche de deux jumeaux, elle doit en sacrifier un à la déesse Gonza, en le jetant dans le Gange : quelques femmes même sont encore sacrifiées de temps en temps à cette déesse.

Dans cette Inde si vantée, « la loi permet au fils de jeter à « l'eau son père vieux et incapable de travailler pour se pro- « curer sa subsistance. La jeune veuve est obligée de se « brûler sur le bûcher de son mari ; on offre des sacrifices « humains pour apaiser le génie de la destruction, et la « femme qui a été stérile pendant longtemps offre à son dieu « l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, en l'exposant aux « oiseaux de proie ou aux bêtes féroces, ou en le laissant « entraîner par les eaux du Gange. La plupart de ces « cruautés furent encore commises solennellement, en pré- « sence des Européens, à la dernière fête indostane donnée « dans Vile de Sangor, au mois de décembre 1801 (1). »

On sera peut-être tenté de dire : Comment l'Anglais, maître absolu de ces contrées, peut-il voir toutes ces horreurs sans y mettre ordre ? Il pleure peut-être sur les bûchers, mais pourquoi ne les éteint-il pas ? Les ordres sévères, les mesures de rigueur, les exécutions terribles, ont été employés par le gouvernement ; mais pourquoi ? toujours pour augmenter ou défendre le pouvoir, jamais pour étouffer ces horribles coutumes. On dirait que les glaces de la philosophie ont éteint dans son cœur cette soif de l'ordre qui opère les plus grands changements, en dépit des plus grands obstacles ; ou que le despotisme des nations libres, le plus terrible de tous, méprise trop ses esclaves pour se donner la peine de les rendre meilleurs.

Mais d'abord il me semble qu'on peut faire une supposition plus honorable, et par cela seul plus vraisemblable : C'est qu'il est absolument impossible de vaincre sur ce point le préjugé obstiné des Indous, et qu'en voulant abolir par Vau-

d) Voy. Essais by the students of Fort William Bengal, etc, Calcutta, 1802.

- ECLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

torité ces usages atroces, on n'aboutirait qu'à la compromettre, sans fruit pour l'humanité.

Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre : ces sacrifices atroces qui nous révoltent si justement ne seraient-ils point bons, ou du moins nécessaires dans l'Inde ? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre ? Croirons-nous que les législateurs antiques* qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans. ces contrées des raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages? Croirons-nous même que ces usages aient pu s'établir par des moyens purement humains ? Toutes les législations antiques méprisent les femmes, les dégradent» les gênent, les maltraitent plus ou moins.

La femme, dit la loi de Menu, est protégée par son père dans l'enfance, par son mari dans la jeunesse, et par son fils dans la vieillesse /jamais elle n'est propre à l'état d'indépendance. La fougue indomptable du tempérament* l'inconstance du caractère, l'absence de toute affection permanente, et la perversité naturelle qui distingue les femmes* ne manqueront jamais, malgré toutes les précautions imaginables, de les détacher en peu de temps de leurs maris.

Platon veut que les lois ne perdent pas les femmes de vue„ même un instant : « Car, dit-il, si cet article est mal ordonné, « elles ne sont plus la moitié du genre humain ; elles sont « plus de la moitié, et autant de fois plus de la moitié* « qu'elles ont de fois moins de vertu que nous. »

Qui ne connaît l'incroyable esclavage des femmes à Athènes, où elles étaient assujetties à une interminable tutelle ; où, à la mort d'un père qui ne laissait qu'une filîe mariée, le plus proche parent du mort avait droit de l'enlever à son mari et d'en faire sa femme ; où un mari pouvait léguer la sienne, comme une portion de sa propriété, à tout individu qu'il lui plaisait de choisir pour son successeur, etc.?

Qui ne connaît encore les duretés de la loi romaine envers les femmes ? On dirait que, par rapport au second sexe, les instituteurs des nations avaient tous été à l'école d'Hippo crate, qui le croyait mauvais dans son essence même. La

y. DE MA1STRE —

femme, dit-il, est perverse par nature : son penchant doit être journellement réprimé, autrement il pousse en tout sens, comme les branches d'un arbre. Si le mari est absent, des parents ne suffisent point pour la garder : il faut un ami dont le zèle ne soit point aveuglé par l'affection.

Toutes les législations en un mot ont pris des précautions plus ou moins sévères contre les femmes ; de nos jours encore elles sont esclaves sous l'Alcoran, et bêtes de somme chez le Sauvage : l'Evangile seul a pu les élever au niveau de l'homme en les rendant meilleures ; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naitre, et lés faire naître en s'établissant dans le cœur de la femme, instrument le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. Éteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point, dans un pays chrétien, l'influence de la loi divine, en laissant subsister la liberté qui en était la suite pour les femmes, bientôt vous verrez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instruments funestes d'une corruption universelle qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'État. Il tombera en pourriture, et sa gangreneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.

Un Turc, un Persan, qui assistent à un bal européen, croient rêver : ils ne comprennent rien à ces femmes,

Compagnes d'un époux et reines en tous lieux, Libres sans déshonneur, fidèles sans contrainte, Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.

C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tumulte et ce mélange possibles. Celle même qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pouvait y avoir sur ce point du plus et du moins, je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au Christianisme. L'antipathie qu'il a pour l'esclavage (qu'il éteindra toujours doucement et infailliblement partout où il agira librement) tient surtout à elles : sachant trop combien il est aisé d'inspirer le vice, il veut au moins que personne n'ait droit de le commander.

Enfin aucun législateur ne doit oublier cette maxime : Avant d'effacer l'Evangile, il faut enfermer les femmes, ou les accabler par des lois épouvantables, telles que celles de l'Inde. On a souvent célébré la douceur des Indous : mais qu'on ne s'y trompe pas : hors de la loi qui a dit : beati mites !

== ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

il n'y a point d'hommes doux. Ils pourront être faibles, timides, poltrons, jamais doux. Le poltron peut être cruel ; il l'est même assez souvent : l'homme doux ne l'est jamais. L'Inde en fournit un bel exemple. Sans parler des atrocités superstitieuses que je viens de citer, quelle terre sur le globe a vu plus de cruautés ?

Mais nous, qui pâlissons d'horreur à la seule idée des sacrifices humains et de l'anthropophagie, comment pourrionsnous être tout à la fois assez aveugles et assez ingrats pour ne pas reconnaître que nous ne devons ces sentiments qu'à la loi d'amour qui a veillé sur notre berceau ? Une illustre nation, parvenue au dernier degré de la civilisation et de l'urbanité, osa naguère, dans un accès de délire dont l'histoire ne présente pas un autre exemple, suspendre formellement cette loi : que vîmes-nous? en un clin d'ceil, les mœurs des Iroquois et des Algonquins ; les saintes lois de l'humanité foulées aux pieds ; le sang innocent couvrant les échafauds qui couvraient la France ; des hommes frisant et poudrant des têtes sanglantes, et la bouche même des femmes souillée de sang humain.

Voilà l'homme naturel ! ce n'est pas qu'il ne porte en luimême les germes inextinguibles de la vérité et de la vertu : les droits de sa naissance sont imprescriptibles ; mais sans une fécondation divine, ces germes n'écloront jamais, ou ne produiront que des êtres équivoques et malsains.

Il est temps de tirer des faits historiques les plus incontestables une conclusion qui ne l'est pas moins.

Nous savons par une expérience de quatre siècles : Que partout où le vrai Dieu ne sera pas connu et servi, en vertu d'une révélation expresse, l'homme immolera toujours l'homme, et souvent le dévorera.

Lucrèce, après nous avoir raconté le sacrifice d'Iphigénie (comme une histoire authentique, cela s'entend, puisqu'il ma avait besoin), s'écriait d'un air triomphant :

Tant la religion peut enfanter de maux I

Hélas ! il ne voyait que les abus, ainsi que tous ses successeurs, infiniment moins excusables que lui. Il ignorait que celui des sacrifices humains, tout énorme qu'il était, disparaissait devant les maux que produit l'impiété absolue. Il ignorait, ou il ne voulait pas voir qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir même de religion entièrement fausse ; que celle de

/. DE MAISTRE

toutes les nations policées, telle qu'elle était à l'époque où il écrivait, n'en était pas moins le ciment de l'édifice politique, et que les dogmes d'Épicure étaient précisément sur le point, en la sapant, de saper du même coup l'ancienne constitution de Rome, pour lui substituer une atroce et interminable tyrannie.

Pour nous, heureux possesseurs de la vérité, ne commettons pas le crime de la méconnaître. Dieu a bien voulu dissimuler quarante siècles ; mais depuis que de nouveaux siècles ont commencé pour l'homme, ce crime n'aurait plus d'excuse. En réfléchissant sur les maux produits par les fausses religions, bénissons, embrassons avec transport la vraie, qui a expliqué et justifié l'instinct religieux du genre humain, qui a dégagé ce sentiment universel des erreurs et des crimes qui le déshonoraient, et qui a renouvelé la face de la terre.

Tant la religion peut corriger de maux!

C'est à peu près, si je ne me trompe, ce qu'on peut dire sans trop s'avancer sur le principe caché des sacrifices, et surtout des sacrifices humains qui ont déshonoré toute la famille humaine. Je ne crois pas inutile maintenant de montrer, en finissant ce chapitre, de quelle manière la philosophie moderne a considéré le même sujet.

L'idée vulgaire qui se présente la première à l'esprit et qui précède visiblement la réflexion, c'est celle d'un hommage ou d'une espèce de présent fait à la Divinité. Les dieux sont nos bienfaiteurs (datores bonorum) ; il est tout simple de leur offrir les prémices de ces mêmes biens que nous tenons d'eux : de là les libations antiques et cette offrande des prémices qui ouvrait les repas.

Heyne, en expliquant ce vers d'Homère,

Du repas dans la flamme il jette les prémices,

trouve dans cette coutume l'origine des sacrifices : « Les « anciens, dit-il, offrant aux dieux une partie de leur nour- « riture, la chair des animaux dut s'y trouver comprise, et le « sacrifice, ajoute-t-il, envisagé de cette manière, n'a rien de « choquant. » Ces derniers mots, pour l'observer en passant, prouvent que cet habile homme voyait confusément dans l'idée générale du sacrifice quelque chose de plus profond

ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

que la simple offrande, et que cet autre point de vue le choquait.

Il ne s'agit point en effet uniquement de présent, d'offrande, de prémices, en un mot, d'un acte simple d'hommage et de reconnaissance, rendu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à la suzeraineté divine ; car les hommes, dans cette supposition, auraient envoyé chercher à la boucherie les chairs qui devaient être offertes sur les autels : ils se seraient bornés à répéter en public, et avec la pompe convenable, cette même cérémonie qui ouvrait leurs repas domestiques.

Il s'agit de sang ; il s'agit de l'immolation proprement dite ; il s'agit d'expliquer comment les hommes de tous les temps et de tous les lieux avaient pu s'accorder à croire qu'il y avait, non pas dans l'offrande des chairs (il faut bien observer ceci), mais dans V effusion du sang, une vertu expiatrice utile à l'homme : voilà le problème, et il ne cède pas au premier coup d'œil.

Non seulement les sacrifices ne furent point une simple extension des aparques, ou de l'offrande des prémices brûlées en commençant le repas ; mais ces aparques elles-mêmes ne furent très évidemment que des espèces de sacrifices diminués ; comme nous pourrions transporter dans nos maisons certaines cérémonies religieuses, exécutées avec une pompe publique dans nos églises. On en demeurera d'accord pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir.

Hume, dans sa vilaine Histoire naturelle de la Religion, adopte cette même idée de Heine, et il l'envenime à sa manière : « Un sacrifice, dit-il, est considéré comme un prête sent : or, pour donner une chose à Dieu, il faut la détruire « pour l'homme. S'agit-il d'un solide, on le brûle; d'un « liquide, on le répand ; d'un animal, on le tue. L'homme, « faute d'un meilleur moyen, rêve qu'en se faisant du tort il « fait du bien à Dieu ; il croit au moins prouver de cette « manière la sincérité des sentiments d'amour et d'adoration « dont il est animé ; et c'est ainsi que notre dévotion « mercenaire se flatte de tromper Dieu après s'être trompée « elle-même. »

Mais toute cette acrimonie n'explique rien : elle rend même le problème plus difficile. Voltaire n'a pas manqué de s'exercer aussi sur le même sujet ; en prenant seulement l'idée générale du sacrifice comme une donnée, il s'occupe en particulier des sacrifices humains.

/. DE MAISTRE

« On ne voyait, dit-il, dans les temples que des étaux, des « broches, des grils, des couteaux de cuisine, de longues « fourchettes de fer, des cuillers, ou des cuillères à pot, de « grandes jarres pour mettre la graisse, et tout ce qui peut « inspirer le mépris et l'horreur. Rien ne contribua plus à « perpétuer cette dureté et cette atrocité de mœurs, qui porta « enfin les hommes à sacrifier d'autres hommes, et jusqu'à « leurs propres enfants. Mais les sacrifices de l'inquisition « dont nous avons tant parlé ont été cent fois plus abominables : « nous avons substitué des bourreaux aux bouchers. »

Voltaire sans doute n'avait jamais mis le pied dans un temple antique ; la gravure même ne lui avait jamais fait connaître ces sortes d'édifices, s'il croyait que le temple, proprement dit, présentait le spectacle d'une boucherie et d'une cuisine. D'ailleurs, il ne faisait pas attention que ces grils, ces broches, ces longues fourchettes, ces cuillers ou ces cuillères, et tant d'autres instruments aussi terribles, sont tout aussi à la mode qu'autrefois; sans que jamais aucune mère de famille, et pas même les femmes des bouchers et des cuisiniers, soient le moins du monde tentées de mettre leurs enfants à la broche ou de les jeter dans la marmite. Chacun sent que cette espèce de dureté qui résulte de l'habitude de verser le sang des animaux, et qui peut tout au plus faciliter tel ou tel crime particulier, ne conduira jamais à l'immolation systématique de l'homme. On ne peut lire d'ailleurs sans étonnement ce mot d' en fin employé par Voltaire, comme si les sacrifices humains n'avaient été que le résultat tardif des sacrifices d'animaux, antérieurement usités depuis des siècles : rien n'est plus faux. Toujours et partout où le vrai Dieu n'a pas été connu et adoré, on a immolé l'homme ; les plus anciens monuments de l'histoire l'attestent, et la fable même y joint son témoignage, qui ne doit pas, à beaucoup près, être toujours rejeté. Or, pour expliquer ce grand phénomène, il ne suffit pas tout à fait de recourir aux couteaux de cuisine et aux grandes fourchettes.

Le morceau sur l'inquisition, qui termine la note, semble écrit dans un accès de délire. Quoi donc ! l'exécution légale d'un petit nombre d'hommes, ordonnée par un tribunal légitime, en vertu d'une loi antérieure solennellement promulguée, et dont chaque victime était parfaitement libre d'éviter les dispositions, cette exécution, dis-je, est cent fois plus abominable que le forfait horrible d'un père et d'une

ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES

mère qui portaient leur enfant sur les bras enflammés de Moloch ! Quel atroce délire ! quel oubli de toute raison, de toute justice, de toute pudeur ! La rage antireligieuse le transporte au point qu'à la fin de cette belle tirade, il ne sait exactement plus ce qu'il dit. Nous avons, dit-il, substitué les bourreaux aux bouchers. Il croyait donc n'avoir parlé que des sacrifices d'animaux, et il oubliait la phrase qu'il venait d'écrire sur les sacrifices d'hommes : autrement, que signifie cette opposition des bouchers aux bourreaux ? Les prêtres de l'antiquité, qui égorgeaient leurs semblables avec un fer sacré, étaient-ils donc moins bourreaux que les juges modernes qui les envoient à la mort en vertu d'une loi ?

Mais revenons au sujet principal : il n'y a rien de plus faible, comme on voit, que la raison alléguée par Voltaire pour expliquer l'origine des sacrifices humains. Cette simple conscience qu'on appelle bon sens suffit pour démontrer qu'il n'y a, dans cette explication, pas l'ombre de sagacité, ni de véritable connaissance de l'homme et de l'antiquité.

Écoutons enfin Condillac, et voyons comment il s'y est pris pour expliquer l'origine des sacrifices humains à son prétendu élève, qui, pour le bonheur d'un peuple, ne voulut jamais se laisser élever.

« On ne se contenta pas, dit-il, d'adresser aux dieux ses « prières et ses vœux ; on crut devoir leur offrir les choses « qu'on imagina leur être agréables... des fruits, des animaux

« et DES HOMMES... »

Je me garderai bien de dire que ce morceau est digne d'un enfant ; car il n'y a, Dieu merci, aucun enfant assez mauvais pour l'écrire. Quelle exécrable légèreté ! Quel mépris de notre malheureuse espèce ! Quelle rancune accusatrice contre son instinct le plus naturel et le plus sacré ! Il m'est impossible d'exprimer à quel point Condillac révolte ici dans moi la conscience et le sentiment : c'est un des traits les plus odieux de cet odieux écrivain.

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