CHAPITRE III
Théorie chrétienne des sacrifices.
Quelle vérité ne se trouve pas dans le Paganisme ?
Il est bien vrai qu'il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, tant dans le ciel que sur la terre, et que nous devons aspirer à l'amitié et à la faveur de ces dieux.
Mais il est vrai aussi qu'il n'y a qu'un seul Jupiter, qui est le dieu suprême, le dieu qui est le premier, qui est le grand ; la nature meilleure qui surpasse toutes les autres natures, même divines ; le quoi que ce soit qui n'a rien au-dessus de lui ; le dieu non seulement Dieu, mais tout a fait dieu ; le moteur de l'univers ; le père, le roi, V empereur ; le dieu des dieux et des hommes ; le père tout-puissant.
Il est bien vrai encore que Jupiter ne saurait être adoré convenablement qu'avec Pallas et Junon ; le culte de ces trois puissances étant de sa nature indivisible.
Il est bien vrai que si nous raisonnons sagement sur le Dieu, chef des choses présentes et futures, et sur le Seigneur, père du chef et de la cause, nous y verrons clair autant qu'il est donné à l'homme le plus heureusement doué.
Il est bien vrai que Platon, qui a dit ce qui précède, ne saurait être corrigé qu'avec respect lorsqu'il dit ailleurs : Que le grand roi étant au milieu des choses, et toutes choses ayant été faites pour lui, puisqu'il est l'auteur de tout bien, le second roi est cependant au milieu des secondes choses, et le troisième au milieu des troisièmes, ce qui toutefois ne devait point s'écrire d'une manière plus claire afin que l'écrit venant à se perdre, par quelque cas de mer ou de terre, celui qui l'aurait trouvé n'y comprît rien.
Il est bien vrai que Minerve est sortie du cerveau de Jupiter. Il est bien vrai que Vénus était sortie primitivement de l'eau ; qu'elle y rentra à l'époque de ce déluge durant
= ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES
lequel tout devint mer et la mer fat sans rives, et qu'elle s'endormit alors au fond des eaux ; si l'on ajoute qu'elle en ressortit ensuite sous la forme d'une colombe, devenue fameuse dans tout l'Orient, ce n'est pas une grande erreur.
Il est bien vrai que chaque homme a son génie conducteur et initiateur qui le guide à travers les mystères de la vie.
U est bien vrai qu'Hercule ne peut monter sur V Olympe et y épouser Hébé, qu'après avoir consumé par le feu sur le mont JEta tout ce qu'il avait cVhumain.
Il est bien vrai que Neptune commande aux vents et à la mer, et qu'il leur fait peur.
Il est bien vrai que les dieux se nourrissent de nectar et d'ambroisie.
Il est bien vrai que les héros qui ont bien mérité de l'humanité, les fondateurs surtout et les législateurs, ont droit d'être déclarés dieux par la puissance légitime.
Il est bien vrai que lorsqu'un homme est malade, il faut tâcher d'enchanter doucement le mal par des paroles puissantes, sans négliger néanmoins aucun moyen de la médecine matérielle.
Il est bien vrai que la médecine et la divination sont très proches parentes.
Il est bien vrai que les dieux sont venus quelquefois s'asseoir à la table des hommes justes, et que d'autres fois ils sont venus sur la terre pour explorer les crimes de ces mêmes hommes.
Il est bien vrai que les nations et les villes ont des patrons, et, qu'en général, Jupiter exécute une infinité de choses dans ce monde par le ministère des génies.
Il est bien vrai que les éléments mêmes, qui sont des empires, sont présidés, comme les empires, par certaines divinités.
Il est bien vrai que les princes des peuples sont appelés au conseil du Dieu d'Abraham, parce que les puissants dieux de la terre sont bien plus importants qu'on ne le croit.
Mais il est vrai aussi que, « parmi tous ces dieux, il n'en « est pas un qui puisse se comparer au Seigneur, et dont les « œuvres approchent des siennes.
« Puisque le ciel ne renferme rien de semblable à lui, que « parmi les fils de Dieu, Dieu même n'a point d'égal ; et
/. DE MAISTRE
que, d'ailleurs, il est le seul qui opère des miracles (1). »
Comment donc ne pas croire que le Paganisme n'a pu se tromper sur une idée aussi universelle et aussi fondamentale que celle des sacrifices, c'est-à-dire de la rédemption par le sang ? Le genre humain ne pouvait deviner le sang dont il avait besoin. Quel homme livré à lui-même pouvait soupçonner l'immensité de la chute et l'immensité de l'amour réparateur ? Cependant tout peuple, en confessant plus ou moins clairement cette chute, confessait aussi le besoin et la nature du remède.
Telle a été constamment la croyance de tous les hommes. Elle s'est modifiée dans la pratique, suivant le caractère des peuples et des cultes ; mais le principe paraît toujours. On trouve spécialement toutes les nations d'accord sur l'efficacité merveilleuse du sacrifice volontaire de l'innocence qui se dévoue elle-même à la divinité comme une victime propitiatoire. Toujours les hommes ont attaché un prix infini à cette soumission du juste qui accepte les souffrances ; c'est par ce motif que Sénèque, après avoir prononcé son fameux mot : Ecce par Deo dignumf vir fortis cum malâ fortunâ compositus, ajoute tout de suite utique si et provocavit.
Lorsque les féroces geôliers de Louis XVI, prisonnier au Temple, lui refusèrent un rasoir, le fidèle serviteur qui nous a transmis l'histoire intéressante de cette longue et affreuse captivité lui dit : Sire, présentez- vous à la convention nationale avec cette longue barbe, afin que le peuple voie comment vous êtes traité.
Le roi répondit : je ne dois point chercher a intéresser sur mon sort.
Qu'est-ce donc qui se passait dans ce cœur si pur, si soumis, si préparé ? L'auguste martyr semble craindre d'échapper au sacrifice, ou de rendre la victime moins parfaite : quelle acceptation ! et que n'aurait-elle pas mérité !
On pourrait sur ce point invoquer l'expérience à l'appui de la théorie et de la tradition ; car les changements les plus heureux qui s'opèrent parmi les nations sont presque toujours achetés par de sanglantes catastrophes dont l'innocence
(i) Non est similis tut in dits, Domine ; et non est secundum opéra tua. (Ps. LXXXV, 8.)
Quis in nubious (sur roivinpe) œquabitur Domino ; similis erit Deo infiliis Dei ?(Ps. LXXXVIII, 7.)
Quifacit mirabilia solus. (Ps. LXXI, 18.)
= ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES
est la victime. Le sang de Lucrèce chassa les Tarquins, et celui de Virginie chassa les Décemvirs. Lorsque deux partis se heurtent dans une révolution, si l'on voit tomber d'un côté des victimes précieuses, on peut gager que ce parti finira par l'emporter, malgré toutes les apparences contraires.
Si l'histoire des familles était connue comme celle des nations, elle fournirait une foule d'observations du même genre : on pourrait fort bien découvrir, par exemple, que les familles les plus durables sont celles qui ont perdu le plus d'individus à la guerre. Un ancien aurait dit : « A la terre, à l'enfer, ces victimes suffisent (1). » Des hommes plus instruits pourraient dire : Le juste qui donne sa vie en sacrifice verra une longue postérité (2).
Et la guerre, sujet inépuisable de réflexions, montrerait encore la même vérité, sous une autre face ; les annales de tous les peuples n'ayant qu'un cri pour nous montrer comment ce fléau terrible sévit toujours avec une violence rigoureusement proportionnelle aux vices des nations, de manière que, lorsqu'il y a débordement de crimes, débordement de sang. — Sine sanguine non fit remissio (3).
La rédemption, comme on l'a dit dans les Entretiens, est une idée universelle. Toujours et partout on a cru que l'innocent pouvait payer pour le coupable (utique si et provocàvit); mais le Christianisme a rectifié cette idée et mille autres qui, même dans leur état négatif, lui avaient rendu d'avance le témoignage le plus décisif. Sous l'empire de cette loi divine, le juste (qui ne croit jamais l'être) essaie cependant de s'approcher de son modèle par le côté douloureux. Il l'examine, il se purifie, il fait sur lui-même des efforts qui semblent passer l'humanité, pour obtenir enfin la grâce de pouvoir restituer ce qu'il n'a pas volé {4).
Mais le Christianisme, en certifiant le dogme, ne l'explique point, du moins publiquement, et nous voyons que les racines secrètes de cette théorie occupèrent beaucoup les premiers initiés du Christianisme.
Origène surtout doit être entendu sur ce sujet intéressant, qu'il a beaucoup médité* C'était son opinion bien connue :
(i) Sufficiunt Dis infernis terrœque parenti. (Juv. Sat. vin, 257.)
(2) Qui iniquitatem non fecerit... si posuerit pro peccato animam suam, videbit semen longœvum. (Is. LUI, 9, 10.)
(3) Sans effusion de sang, nulle rémission de péchés. (Hebr. IX, 22).
(4) Quœ non rapui, tune exsolvebam, (Ps. LXV1II,8.)
J. DE MAISTRE
« Que le sang répandu sur le Calvaire n'avait pas été seule- « ment utile aux hommes, mais aux anges, aux astres, et à « tous les êtres créés : ce qui ne paraîtra pas surprenant à « celui qui se rappellera ce que saint Paul a dit : Qu'il a « plu à Dieu de réconcilier toutes choses par celui qui est le « principe de la vie, et le premier-né entre les morts ayant « pacifié par le sang qu'il a répandu sur la croix, tant ce « qui est en la terre que ce qui est au ciel. » Et si toutes les créatures gémissent, suivant la profonde doctrine du même apôtre, pourquoi ne devaient-elles pas être consolées? Le grand et saint adversaire d'Origène nous atteste qu'au commencement du Ve siècle de l'Église, c'était encore une opinion reçue que la rédemption appartenait au ciel autant qu'à la terre, et saint Chrysostôme ne doutait pas que le même sacrifice, continué jusqu'à la fin des temps, et célébré chaque jour par les ministres légitimes, n'opérât de même pour tout V univers.
C'est dans cette immense latitude qu'Origène envisageait l'effet du grand sacrifice. « Mais que cette théorie, dit-il, « tienne à des mystères célestes, c'est ce que l'apôtre nous « déclare lui-même lorsqu'il nous dit : Qu'il était nécessaire « que ce qui n'était que figure des choses célestes, fût puri- « fié par le sang des animaux; mais que les célestes mêmes « le fussent par des victimes plus excellentes que les pre- « mières. Contemplez l'expiation de tout le monde, c'est-à- « dire des régions célestes, terrestres et inférieures, et voyez « de combien de victimes elles avaient besoin !... Mais V agneau « seul a pu ôter les péchés de tout le monde, etc., etc. »
Au reste, quoique Origène ait été un grand auteur, un grand homme, et l'un des plus sublimes théologiens (1) qui aient jamais illustré l'Église, je n'entends pas cependant défendre chaque ligne de ses écrits ; c'est assez pour moi de chanter avec l'Église romaine :
Et la terre, et la mer, et les astres eux-mêmes, Tous les êtres enfin sont lavés par ce sang.
Sur quoi je ne puis assez m'étonner des scrupules étranges de certains théologiens qui se refusent à l'hypothèse de la pluralité des mondes, de peur qu'elle n'ébranle le dogme de la rédemption ; c'est-à-dire que, suivant eux, nous devons
(i) Bossuet, Préf. sur l'explication de VApoc, num.'xxvn, xxix.
■ ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES
croire que l'homme voyageant dans l'espace sur sa triste planète, misérablement gênée entre Mars et Vénus, est le seul être intelligent du système, et que les autres planètes ne sont que des globes sans vie et sans beauté que le Créateur a lancés dans l'espace pour s'amuser apparemment comme un joueur de boules. Non, jamais une pensée plus mesquine ne s'est présentée à l'esprit humain ! Démocrite disait jadis dans une conversation célèbre : O mon cher ami! gardezvous bien de rapetisser bassement dans votre esprit la nature qui est si grande. Nous serions bien inexcusables si nous ne profitions pas de cet avis, nous qui vivons au sein de la lumière, et qui pouvons contempler à sa clarté la suprême intelligence, à la place de ce vain fantôme de nature. Ne rapetissons pas misérablement l'Être infini en posant des bornes ridicules à sa puissance et à son amour. Y a-t-il quelque chose de plus certain que cette proposition : tout a été fait par et pour ï intelligence? Un système planétaire peut-il être autre chose qu'un système d'intelligences, et chaque planète en particulier peut-elle être autre que le séjour d'une de ces familles? Qu'y a-t-il donc de commun entre la matière et Dieu ? la poussière le connaît-elle (1) ? Si les habitants des autres planètes ne sont pas coupables ainsi que nous, ils n'ont pas besoin du même remède, et si, au contraire, le même remède leur est nécessaire, ces théologiens dont je parlais tout à l'heure ont-ils donc peur que la vertu du sacrifice qui nous a sauvés ne puisse s'élever jusqu'à la lune ? Le coup d'ceil d'Origène est bien plus pénétrant et plus compréhensif, lorsqu'il dit : L'autel était à Jérusalem, mais le sang de la victime baigna V univers.
Il ne se croit point permis cependant de publier tout ce qu'il savait sur ce point : « Pour parler, dit-il, de cette vic- « time de la loi de grâce offerte par Jésus-Christ, et pour « faire comprendre une vérité qui passe l'intelligence « humaine, il ne faudrait rien moins qu'un homme parfait, « exercé à juger le bien et le mal, et qui fût en droit de dire « par un pur mouvement de la vérité : Nous prêchons la « sagesse aux parfaits. Celui dont saint Jean a dit : Voilà « Vagneau de Dieu qui ôte les péchés du monde... a servi « d'expiation, selon certaines lois mystérieuses de l'univers, « ayant bien voulu se soumettre à la mort en vertu de
^i) Numquid confitébitur tibi pulvis? (Ps. XXIX, 10.)
J. DE MAISTRE
« l'amour qu'il a pour les hommes, et nous racheter un jour « par son sang des mains de celui qui nous avait séduits, et « auquel nous nous étions vendus par le péché. »
De cette rédemption générale, opérée par le grand sacrifice, Origène passe à ces rédemptions particulières qu'on pourrait appeler diminuées, mais qui tiennent toujours au même principe. « D'autres victimes, dit-il, se rapprochent de « celle-là... je veux parler des généreux martyrs qui ont « aussi donné leur sang : mais où est le sage pour corn- « prendre ces merveilles ; et qui a de l'intelligence pour les « pénétrer (1) ? Il faut des recherches profondes pour se for- « mer une idée, même très imparfaite, de la loi en vertu de « laquelle ces sortes de victimes purifient ceux pour qui « elles sont offertes,.. Un vain simulacre de cruauté voudrait « s'attacher à l'Être auquel on les offre pour le salut des « hommes ; mais un esprit élevé et vigoureux sait repousser « les objections qu'on élève contre la Providence, sans « exposer néanmoins les derniers secrets : car les jugements « de Dieu sont bien profonds ; il est bien difficile de les « expliquer : et nombre d'âmes faibles y ont trouvé une « occasion de chute : mais enfin comme il passe pour « constant parmi les nations qu'un grand nombre d'hommes « se sont livrés volontairement à la mort pour le salut com- « mun, dans les cas, par exemple, d'épidémies pestilentielles, « et que l'efficacité de ces dévouements a été reconnue sur la « foi même des Écritures par ce fidèle Clément, à qui saint « Paul a rendu un si beau témoignage (PhiL, IV, 13), il faut « que celui qui serait tenté de blasphémer des mystères qui « passent la portée ordinaire de l'esprit humain, se détermine « à reconnaître dans les martyrs quelque chose de différent- « ment semblable... »
« Celui qui tue... un animal venimeux,., a bien mérité sans « doute de tous ceux auxquels cette bête aurait pu nuire si « elle n'avait pas été tuée ;... croyons qu'il arrive quelque « chose de semblable par la mort des très saints martyrs,... « qu'elle détruit des puissances malfaisantes,... et qu'elle pro- « cure à un grand nombre d'hommes des secours merveilleux, « en vertu d'une certaine force qui ne peut être nommée. »
Les deux rédemptions ne diffèrent donc point en nature, mais seulement en excellence et en résultats, suivant le mé-
(i) Osée, XIV, 10.
L ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES
rite et la puissance des agents. Je rappellerai à cet égard ce qui a été dit dans les Entretiens, au sujet de l'intelligence divine et de l'intelligence humaine. Elles ne peuvent différer que comme des figures semblables qui sont toujours telles, quelles que soient leurs différences de dimension.
Contemplons en finissant la plus, belle des analogies. L'homme coupable ne pouvait être absous que par le sang des victimes : ce sang, étant donc le lien de la réconciliation, l'erreur antique s'était imaginé que les, dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels ; ce que nos premiers docteurs mêmes ne refusaient point de croire en croyant à leur tour que les anges accouraient partout où coulait le véritable sang de la véritable victime.
Par une suite des mêmes idées sur la nature et l'efficacité des sacrifices, les anciens voyaient encore quelque chose de mystérieux dans la communion du corps et du sang des victimes. Elle emportait, suivant eux, le complément du sacrifice et celui de l'unité religieuse ; en sorte que, pendant longtemps, les Chrétiens refusèrent de goûter aux viandes immolées, de peur de communier.
Mais cette idée universelle de la communion par le sang, quoique viciée dans son application, était néanmoins juste et prophétique dans sa racine, tout comme celle dont elle dérivait.
Il est entré dans les incompréhensibles dessins de l'amour tout-puissant de perpétuer jusqu'à la fin du monde, et par des moyens bien au-dessus de notre faible intelligence, ce même sacrifice, matériellement offert une seule fois pour le salut du genre humain. La chair ayant séparé l'homme du ciel, Dieu s'était revêtu de la chair pour s'unir à l'homme par ce qui l'en séparait : mais c'était encore trop peu pour une immense bonté attaquant une immense dégradation. Cette chair divinisée et perpétuellement immolée est présentée à l'homme sous la forme extérieure de sa nourriture privilégiée : et celui qui refusera d'en manger ne vivra point (1). Comme la parole, qui n'est dans l'ordre matériel qu'une suite d'ondulations circulaires excitées dans l'air, et semblables dans tous les plans imaginables à celles que nous apercevons sur la surface de l'eau frappée dans un point ; comme cette parole, dis- je, arrive cependant dans toute sa
(i) Joh., VI, 34.
J. DE MAISTRE
mystérieuse intégrité, à toute oreille touchée dans tout point du fluide agité, de même l'essence corporelle de celui qui s'appelle parole, rayonnant du centre de la toute-puissance, qui est partout, entre tout entière dans chaque bouche, et se multiplie à l'infini sans se diviser. Plus rapide que l'éclair, plus actif que la foudre, le sang théandrique pénètre les entrailles coupables pour en dévorer les souillures (1). Il arrive jusqu'aux confins inconnus de ces deux puissances irréconciliablement unies (2) où les élans du cœur (3) heurtent l'intelligence et la troublent. Par une véritable affinité divine, il s'empare des éléments de l'homme et les transforme sans les détruire. « On a droit de s'étonner, sans « doute, que l'homme puisse s'élever jusqu'à Dieu : mais « voici bien un autre prodige ! c'est Dieu qui descend jusqu'à « l'homme. Ce n'est point assez : pour appartenir de plus « près à sa créature chérie, il entre dans l'homme, et tout « juste est un temple habité par la Divinité (4). » C'est une merveille inconcevable, sans doute, mais en même temps intimement plausible, qui satisfait la raison en l'écrasant. Il n'y a pas dans tout le monde spirituel une plus magnifique analogie, une proportion plus frappante d'intentions et de moyens, d'effet et de cause, de mal et de remède. Il n'y a rien qui démontre d'une manière plus digne de Dieu ce que le genre humain a toujours confessé, même avant qu'on le lui eût appris : sa dégradation radicale, la réversibilité des mérites de l'innocence payant pour le coupable, et le salut