‹ Les soirées de Saint-Pétersbourg, extraitsChapitre 4 sur 17 · EXTRAITS DU DEUXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU DEUXIÈME ENTRETIEN

[Sur la dégradation de Ihomme.']

Le comte. — Tout mal étant un châtiment, il s'ensuit que nul mal ne saurait être considéré comme nécessaire, et nul mal n'étant nécessaire, il s'ensuit que tout mal peut être prévenu ou par la suppression du crime qui l'avait rendu nécessaire, ou par la prière qui a la force de prévenir le châtiment ou de le mitiger. L'empire du mal physique pouvant donc encore être restreint indéfiniment par ce moyen surnaturel» vous voyez...

Le chevalier. — Permettez-moi de vous interrompre et d'être un peu impoli, s'il le faut, pour vous forcer d'être plus clair. Vous touchez là un sujet qui m'a plus d'une fois agité péniblement; mais pour ce moment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulement vous faire observer que vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus immédiatement aux fautes de celui qui les souffre, avec ceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez que nous souffrons peut-être aujourd'hui pour des excès commis il y a plus d'un siècle ; or, il me semble que nous ne devons point répondre de ces crimes, comme de celui de nos parents. Je ne crois pas que la foi s'étende jusque-là ; et, si je ne me trompe, c'est bien assez d'un péché originel, puisque ce péché seul nous a soumis à toutes les misères de cette vie. Il me semble donc que les maux physiques qui nous viennent par héritage n'ont rien de commun avec le gouvernement temporel de la Providence.

Le comte. — Prenez garde, je vous prie, que je n'ai point insisté du tout sur cette triste hérédité, et que je ne vous l'ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passant comme d'une observation qui se trouvait sur ma route ; mais

je vous remercie de tout mon cœur, mon cher chevalier, de l'avoir remise sur le tapis, car elle est très digne de nous occuper. Si je n'ai fait aucune distinction entre les maladies, c'est qu'elles sont toutes des châtiments. Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n'explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualité de chrétien, cette idée, lorsqu'elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour votre intelligence. Le péché originel est un mystère sans doute ; cependant si l'homme vient à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de Y imputation, qui demeure intacte, et tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception ; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l'état primitif de cet être, mais bien à létat où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très clairement, et la règle a lieu dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entre l'homme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entre l'homme vicieux et l'homme coupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible ; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle, et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies. Quelques-unes appartiennent à l'état ordinaire de l'imperfection humaine ; mais il y a telle prévarication ou telles suites de prévarication qui peuvent dégrader absolument l'homme. C'est un péché originel du second ordre, mais qui nous représente, quoique imparfaitement, le premier. De là viennent lés sauvages qui ont fait dire tant d'extravagances et qui ont surtout servi de texte éternel à J.-J. Rousseau, l'un des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépourvu de véritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots. Il a constamment pris le sauvage pour l'homme primitif, tandis qu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quel conque, mais d'un genre qui ne peut plus être répété, autant

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qu'il m'est permis d'en juger ; car je doute qu'il se forme de nouveaux sauvages.

Par une suite de la même erreur on a pris les langues de ces sauvages pour des langues commencées, tandis qu'elles sont et ne peuvent être que des débris des langues antiques, ruinées, s'il est permis de s'exprimer ainsi, et dégradées comme les hommes qui les parlent. En effet toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage. Comment l'homme pourrait-il perdre une idée ou seulement la rectitude d'une idée sans perdre la parole ou la justesse de la parole qui l'exprime ; et comment au contraire pourraitil penser ou plus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage ?

Il y a donc une maladie originelle comme il y a un péché originel, c'est-à-dire qu'en vertu de cette dégradation primitive, nous sommes sujets à toutes sortes de souffrances physiques en général ; comme en vertu de cette même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vices en général. Cette maladie originelle n'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacité de souffrir tous les maux, comme le péché originel (abstraction faite de l'imputation) n'est que la capacité de commettre tous les crimes, ce qui achève le parallèle.

Mais il y a de plus des maladies, comme il y a des prévarications originelles du second ordre ; c'est-à-dire que certaines prévarications commises par certains hommes ont pu les dégrader de nouveau plus ou moins, et perpétuer ainsi plus ou moins dans leur descendance les vices comme les maladies ; il peut se faire que ces grandes prévarications ne soient plus possibles ; mais il n'en est pas moins vrai que le principe général subsiste et que la Religion chrétienne s'est montrée en possession de grands secrets, lorsqu'elle a tourné sa sollicitude principale et toute la force de sa puissance législatrice et institutrice, sur la reproduction légitime de l'homme, pour empêcher toute transmission funeste des pères aux fils. Si j'ai parlé sans distinction des maladies que nous devons immédiatement à nos crimes personnels et de celles que nous tenons des vices de nos pères, le tort est léger ; puisque, comme je vous disais tout à l'heure, elles ne sont toutes dans le vrai que les châtiments d'un crime. Il n'y a que cette hérédité qui choque d'abord la raison humaine ;

mais en attendant que nous puissions en parler plus longuement, contentons-nous de la règle générale que j'ai d'abord rappelée, que tout être qui se reproduit ne saurait produire que son semblable. C'est ici, monsieur le sénateur, que j'invoque votre conscience intellectuelle : si un homme s'est livré à de tels crimes, ou à une telle suite de crimes, qu'ils soient capables d'altérer en lui le principe moral, vous comprenez que cette dégradation est transmissible, comme vous comprenez la transmission du vice scrofuleux ou syphilitique. Au reste, je n'ai nul besoin de ces maux héréditaires. Regardez, si vous voulez, tout ce que j'ai dit sur ce sujet comme une parenthèse de conversation ; tout le reste demeure inébranlable. En réunissant toutes les considérations que j'ai mises sous vos yeux, il ne vous restera, j'espère, aucun doute que l'innocent, lorsqu'il souffre, ne souffre jamais qu'en sa qualité d'homme ; et que l'immense majorité des maux tombe sur le crime ; ce qui me suffirait déjà. Maintenant...

Le chevalier. — Il serait fort inutile, du moins pour moi, que vous allassiez plus avant ; car depuis que vous avez parlé des sauvages, je ne vous écoute plus. Vous avez dit, en passant sur cette espèce d'hommes, un mot qui m'occupe tout entier. Seriez-vous en état de me prouver que les langues des sauvages sont des restes, et non des rudiments de langues ?

Le comte. — Si je voulais entreprendre sérieusement cette preuve, monsieur le chevalier, j'essaierais d'abord de vous prouver que ce serait à vous de prouver le contraire ; mais je crains de me jeter dans cette dissertation qui nous mènerait trop loin. Si cependant l'importance du sujet vous paraît mériter au moins que je vous expose ma foi, je la livrerai volontiers et sans détails à vos réflexions futures. Voici donc ce que je crois sur les points principaux dont une simple conséquence a fixé votre attention.

L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer Les limites de sa science sont celles de sa nature. L'être immortel n'apprend rien : il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence ; il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle

J. DE M AI S T RE

qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être qui le porte vers son état primitif, et l'avertit de ce qu'il est.

Il gravite, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent ; l'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation . Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer : il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir ; sa grandeur même l'humilie, puisque ses lumières qui l'élè vent jusqu'à l'ange ne servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la trouver : le mal a tout souillé, et Vhomme entier n'est qu'une maladie. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est par sa nature même le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une perception qui appréhende, d'une raison qui affirme, et d'une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme ; mais la troisième est brisée, et semblable au serpent du Tasse, elle se traîne après soi, toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut ; il veut ce qu'il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu'il veut ; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui et qui est plus fort que lui. Le sage résiste et s'écrie : Qui me délivrera (1) ? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté bonheur ; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son empire ; et le remords, en lui perçant le cœur, ne cesse de lui crier : En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi (2). Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des

(i) Rom., VII, 24.

(2) Ibid., 16.

mains du Créateur ? Cette idée est si révoltante, que la philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée de Locres ne disait-il pas déjà, sûrement d'après son maitre Pythagore, que nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent ? Platon ne dit-il pas de même qu'il faut s'en prendre au générateur plus qu'au généré? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que le Seigneur, Dieux des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération avaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à les régénérer. Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé que nous étions dans ce monde pour expier quelque crime commis dans un autre. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui. Ailleurs il dit expressément que la nature nous a traités en marâtre plutôt qu'en mère ; et que V esprit divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices ; et n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme précisément dans les termes de saint Paul ? Le poète erotique a dit : Je le vois bien, je l'aime, et le mal me séduit ; et l'Apôtre, si élégamment traduit par Racine, a dit :

Je ne fais pas le bien que j'aime, Et je fais le mal que je hais.

Au surplus, lorsque les philosophes que je viens de vous citer nous assurent que les vices de la nature humaine appartiennent plus aux pères qu'aux enfants, il est clair qu'ils ne parlent d'aucune génération en particulier. Si la proposition demeure dans le vague, elle n'a plus de sens ; de manière que la nature même des choses la rapporte à une corruption d'origine, et par conséquent universelle. Platon nous dit qu'en se contemplant lui-même il ne sait s'il voit un monstre plus double, plus mauvais que Typhon, ou bien plutôt un être moral, doux et bienfaisant, qui participe de la nature divine. Il ajoute que l'homme, ainsi tiraillé en sens contraire, ne peut faire le bien et vivre heureux sans réduire en servitude cette puissance de Vâme où réside le mal, et sans re-

mettre en liberté celle qui est le séjour et V organe de la vertu. C'est précisément la doctrine chrétienne, et Ton ne saurait confesser plus clairement le péché originel. Qu'importent les mots ? l'homme est mauvais, horriblement mauvais. Dieu l'a-t-il créé tel? Non, sans doute, et Platon luimême se hâte de répondre que l'être bon ne veut ni ne fait de mal à personne. Nous sommes donc dégradés, et comment ? Cette corruption que Platon voyait en lui n'était pas apparemment quelque chose de particulier à sa personne, et sûrement il ne se croyait pas plus mauvais que ses semblables. Il disait donc essentiellement comme David : Ma mère m'a conçu dans l'iniquité; et si ces expressions s'étaient présentées à son esprit, il aurait pu les adopter sans difficulté. Or, toute dégradation ne pouvant être qu'une peine, et toute peine supposant un crime, la raison seule se trouve conduite, comme par force, au péché originel : car notre funeste inclination au mal étant une vérité de sentiment et d'expérience proclamée par tous les siècles, et cette inclination toujours plus ou moins victorieuse de la conscience et des lois, n'ayant jamais cessé de produire sur la terre des transgressions de toute espèce, jamais l'homme n'a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable dont je vous entretiens ; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable.

Enfin, messieurs, il n'y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre, rien enfin de si intrinsèquement plausible que la théorie du péché originel.

Laissez-moi vous dire encore ceci : Vous n'éprouverez, j'espère, nulle peine à concevoir qu'une intelligence originellement dégradée soit et demeure incapable (à moins d'une régénération substantielle) de cette contemplation ineffable que nos maîtres appelèrent fort à propos vision béatifique, puisqu'elle produit, et que même elle est le bonheur éternel ; tout comme vous concevrez qu'un œil matériel, substantiellement vicié, peut être incapable, dans cet état, de supporter la lumière du soleil. Or, cette incapacité de jouir du SOLEIL est, si je ne me trompe, l'unique suite du péché originel que nous soyons tenus de regarder comme naturelle et indépendante de toute transgression actuelle. La raison peut, ce me semble,

s'élever jusque-là ; et je crois qu'elle a droit de s'en applaudir sans cesser d'être docile.

L'homme ainsi étudié en lui-même, passons à son histoire.

Tout le genre humain vient d'un couple. On a nié cette vérité comme toutes les autres : eh ! qu'est-ce que cela fait ?

Nous savons très peu de choses sur les temps qui précédèrent le déluge, et même, suivant quelques conjectures plausibles, il ne nous conviendrait pas d'en savoir davantage. Une seule considération nous intéresse et il ne faut jamais la perdre de vue, c'est que les châtiments sont toujours proportionnés aux crimes, et les crimes toujours proportionnés aux connaissances du coupable ; de manière que le déluge suppose des crimes inouïs, et que ces crimes supposent des connaissances infiniment au-dessus de celles que nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce qu'il faut approfondir. Ces connaissances, dégagées du mal qui les avait rendues si funestes, survécurent dans la famille juste à la destruction du genre humain. Nous sommes aveuglés sur la nature et la marche de la science par un sophisme grossier qui a fasciné tous les yeux : c'est de juger du temps où les hommes voyaient les effets dans les causes, par celui où ils s'élèvent péniblement des effets aux causes, où ils ne s'occupent même que des effets, où ils disent qu'il est inutile de s'occuper des causes, où ils ne savent pas même ce que c'est qu'une cause. On ne cesse de répéter : Jugez du temps qu'il a fallu pour savoir telle ou telle chose ! Quel inconcevable aveuglement ! Il n'a fallu qu'un instant. Si l'homme pouvait connaitre la cause d'un seul phénomène physique, il comprendrait probablement tous les autres. Nous ne voulons pas voir que les vérités les plus difficiles à découvrir sont très aisées à comprendre. La solution du problème de la couronne fit jadis tressaillir de joie le plus profond géomètre de l'antiquité ; mais cette même solution se trouve dans tous les cours de mathématiques élémentaires, et ne passe pas les forces ordinaires d'une intelligence de quinze ans. Platon, parlant quelque part de ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir, ajoute tout de suite avec cette simplicité pénétrante qui lui est naturelle : Ces choses s1 apprennent aisément et parfaitement, si quelqu'un nous les enseigne, voilà le mot. Il est, de plus, évident pour la simple raison que les premiers hommes qui repeuplèrent le monde après la grande catastrophe, eurent besoin de secours extraordinaires pour

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vaincre les difficultés de toute espèce qui s'opposaient à eux ; et voyez, messieurs, le beau caractère de la vérité ! S'agit-il de l'établir ? les témoins viennent de tous côtés et se présentent d'eux-mêmes : jamais ils ne se sont parlé, jamais ils ne se contredisent, tandis que les témoins de l'erreur se contredisent, même lorsqu'ils mentent. Écoutez la sage antiquité sur le compte des premiers hommes : elle vous dira que ce furent des hommes merveilleux, et que des êtres d'un ordre supérieur daignaient les favoriser des plus précieuses communications. Sur ce point il n'y a pas de dissonance : les initiés, les philosophes, les poètes, l'histoire, la fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la révélation et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la bouche seule peut contredire. Non seulement donc les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre, et supérieure à la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même très dangereuse ; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle s'éteignit enfin, lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes, et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaine. A côté du temple de Saint-Pierre à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité, qu'Hésiode appelait grands et illustres, neuf siècles avant Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre d'iles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant en Egypte six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs avec la lune, et lui gagna la soixantedouzième partie du jour. Je vous avoue même qu'en lisant le Banquet des sept sages, dans les œuvres morales de Plut arque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir

de vérifier ce texte. Julien, dans l'un de ses fades discours (je ne sais plus lequel), appelle le soleil le dieu aux sept rayons. Où avait-il pris cette singulière épithète ? Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études théurgiques ; et les livres sacrés des Indiens présentent un bon commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que sept jeunes vierges s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crischna, qui est l'Apollon Indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles, et leur proposa de danser ; mais que ces vierges s'étant excusées sur ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant lui-même, de manière que chaque fille eût son Crischna. Ajoutez que le véritable système du monde fut parfaitement connu dans la plus haute antiquité. Songez que les pyramides d'Egypte, rigoureusement orientées, précèdent toutes les époques certaines de l'histoire ; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble ; que la nation qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les espèces ; mais que cette nation, dis-je, était nécessairement tout aussi éminente dans les autres arts, et savait même nécessairement une foule de choses que nous ne savons pas. Si de là je jette les yeux sur l'Asie,, je vois les murs de Nemrod élevés sur une terre encore humide des eaux du déluge, et des observations astronomiques aussi anciennes que la ville. Où placerons-nous donc ces prétendus temps de barbarie et d'ignorance? De plaisants philosophes nous ont dit : Les siècles ne nous manquent pas : ils vous manquent très fort ; car l'époque du déluge est là pour étouffer tous les romans de l'imagination ; et les observations géologiques qui démontrent le fait, en démontrent aussi la date, avec une incertitude limitée, aussi insignifiante, dans le temps, que celle qui reste sur la distance de la lune à nous, peut l'être dans l'espace. Lucrèce même n'a pu s'empêcher de rendre un témoignage frappant à la nouveauté de la famille humaine ; et la physique, qui pourrait ici se passer de l'histoire, en tire cependant une nouvelle force, puisque nous voyons que la certitude historique finit chez toutes les nations à la même époque, c'est-à-dire vers le vme siècle avant notre

J. DE MAISTRE

ère. Permis à des gens qui croient tout, excepté la Bible, de nous citer les observations chinoises faites il y a quatre ou cinq mille ans, sur une terre qui n'existait pas, par un peuple à qui les jésuites apprirent à faire des almanachs à la fin du. xvie siècle ; tout cela ne mérite plus de discussion : laissons-les dire. Je veux seulement vous présenter une observation que peut-être vous n'avez pas faite : c'est que tout le système des antiquités indiennes ayant été renversé de fond en comble par les utiles travaux de l'Académie de Calcutta, et la simple inspection d'une carte géographique démontrant que la Chine n'a pu être peuplée qu'après l'Inde, le même coup qui a frappé sur les antiquités indiennes a fait tomber celles de la Chine, dont Voltaire surtout n'a cessé de nous assourdir.

L'Asie, au reste, ayant été le théâtre des plus grandes merveilles, il n'est pas étonnant que ses peuples aient conservé un penchant pour le merveilleux plus fort que celui qui est naturel à l'homme en général, et que chacun peut reconnaitre dans lui-même. De là vient qu'ils ont toujours montré si peu de goût et de talent pour nos sciences de conclusions. On dirait qu'ils se rappellent encore la science primitive et l'ère de Yintuition.U'aàgle enchaîné demande-t-il une montgolfière pour s'élever dans les airs? Non, il demande seulement que ses liens soient rompus. Et qui sait si ces peuples ne sont pas destinés encore à contempler des spectacles qui seront refusés au génie ergoteur de l'Europe ? Quoi qu'il en soit, observez, je vous prie, qu'il est impossible de songer à la science moderne sans la voir constamment environnée de toutes les machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. Sous l'habit étriqué du nord, la tête perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne souillée d'encre et toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. Rien de semblable dans la haute antiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir la science des temps primitifs à une si énorme distance, on la voit toujours libre et isolée, volant plus qu'elle ne marche, et présentant dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale ; Yéphod couvre son sein soulevé par l'inspiration ; elle ne regarde que le ciel ; et son

pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter. Cependant quoiqu'elle n'ait jamais rien demandé à personne et qu'on ne lui connaisse aucun appui humain, il n'est pas moins» prouvé qu'elle a possédé les plus rares connaissances : c'est une grande preuve, si vous y songez bien, que la science antique avait été dispensée du travail imposé à la nôtre, et que tous les calculs que nous établissons sur l'expérience moderne sont ce qu'il est possible d'imaginer de plus faux.

Le chevalier. — Vous venez de nous prouver, mon bon ami, qu'on parle volontiers de ce qu'on aime. Vous m'aviez promis un symbole sec : mais votre profession de foi est devenue une espèce de dissertation. Ce qu'il y a de bon, c'est que vous n'avez pas dit un mot des sauvages qui l'ont amenée.

Le comte. — Je vous avoue que sur ce point je suis comme Job, plein de discours. Je les répands volontiers devant vous ; mais que ne puis- je, au prix de ma vie, être entendu de tous les hommes et m'en faire croire ! Au reste, je ne sais pourquoi vous me rappelez les sauvages. Il me semble, à moi, que je n'ai pas cessé un moment de vous en parler. Si tous les nommes viennent des trois couples qui repeuplèrent l'univers, et si le genre humain a commencé par la science, le sauvage ne peut plus être, comme je vous le disais, qu'une branche détachée de l'arbre social. Je pourrais encore vous abandonner la science, quoique très incontestable, et ne me réserver que la Religion, qui suffit seule, même à un degré très imparfait, pour exclure l'état de sauvage. Partout où vous verrez un autel, là se trouve la civilisation. Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, est moins savant que nous, sans doute, mais plus véritablement social, s'il assiste au catéchisme et s'il en profite. Les erreurs les plus honteuses, les plus détestables cruautés ont souillé les annales de Memphis, d'Athènes et de Rome ; mais toutes les vertus réunies honorèrent les cabanes du Paraguay. Or, si la Religion de la famille de Noé dut être nécessairement la plus éclairée et la plus réelle qu'il soit possible d'imaginer, et si c'est dans sa réalité même qu'il faut chercher les causes de sa corruption, c'est une seconde démonstration ajoutée à la première, qui pouvait s'en passer. Nous devons donc reconnaître que l'état de civilisation et de science, dans un certain sens, est l'état naturel et primitif de l'homme. Ainsi

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toutes les traditions orientales commencent par un état de perfection et de lumières, je dis encore de lumières surnaturelles ; et la Grèce, la menteuse Grèce, qui a tout osé dans l'histoire, rendit hommage à cette vérité en plaçant son âge d'or à l'origine des choses. Il n'est moins remarquable qu'elle n'attribue point aux âges suivants, même à celui de fer, l'état sauvage ; eu sorte que tout ce qu'elle nous a conté de ces premiers hommes vivanl dans les bois, se nourrissant de glands, et passant ensuite à l'état social, la met en contradiction avec elle-même, on ne peut se rapporter qu'à des cas particuliers, c'est-à-dire à quelques peuplades dégradées et revenues ensuite péniblement à l'état de nature, qui est la civilisation. Voltaire, c'est tout dire, n'a-t-il pas avoué que la devise de toutes les nations fut toujours : l'âge d'or le premier se montra sur la terre ? Eh bien, toutes les nations ont donc protesté de concert contre l'hypothèse d'un état primitif de barbarie, et sûrement c'est quelque chose que cette protestation.

Maintenant, que m'importe l'époque à laquelle telle ou telle branche fut séparée de l'arbre ? elle l'est, cela me suffit : nul doute sur la dégradation, et j'ose le dire aussi, nul doute sur la cause de la dégradation, qui ne peut être qu'un crime. Un chef de peuple ayant altéré chez lui le principe moral par quelques-unes de ces prévarications qui, suivant les apparences, ne sont plus possibles dans l'état actuel des choses, parce que nous n'en savons heureusement plus assez pour devenir coupables à ce point ; ce chef de peuple, dis-je, transmit l'anathème à sa postérité ; et toute force constante étant de sa nature accélératrice, puisqu'elle s'ajoute continuellement à elle-même, cette dégradation pesant sans intervalle sur les descendants, en a fait à la fin ce que nous appelons des sauvages. C'est le dernier degré d'abrutissement que Rousseau et ses pareils appellent l'état de nature. Deux causes extrêmement différentes ont jeté un nuage trompeur sur l'épouvantable état des sauvages : l'une est ancienne, l'autre appartient à notre siècle. En premier lieu l'immense charité du sacerdoce catholique a mis souvent, en nous parlant de ces hommes, ses désirs à la place de la réalité. Il n'y avait que trop de vérité dans ce premier mouvement des Européens qui refusèrent, au siècle de Colomb, de reconnaître leurs semblables dans les hommes dégradés qui peuplaient le nouveau monde. Les prêtres employèrent

toute leur influence à contredire cette opinion qui favorisait trop le despotisme barbare des nouveaux maitres. Ils criaient aux Espagnols : « Point de violences, l'Évangile les ré- « prouve ; si vous ne savez pas renverser les idoles dans le « cœur de ces malheureux, à quoi bon renverser leurs tristes « autels ? Pour leur faire connaitre et aimer Dieu, il faut une « autre tactique et d'autres armes que les vôtres. » Du sein des déserts arrosés de leur sueur et de leur sang, ils volaient à Madrid et à Rome pour y demander des édits et des bulles contre l'impitoyable avidité qui voulait asservir les Indiens. Le prêtre miséricordieux les exaltait pour les rendre précieux ; il atténuait le mal, il exagérait le bien, il promettait tout ce qu'il désirait ; enfin Robertson, qui n'est pas suspect, nous avertit, dans son histoire d'Amérique, qu'il faut se défier à ce sujet de tous les écrivains qui ont appartenu au clergé, vu qu'ils sont en général trop favorables aux indigènes. Une autre source de faux jugements qu'on a portés sur eux se trouve dans la philosophie de notre siècle, qui s'est servie des sauvages pour étayer ses vaines et coupables déclamations contre l'ordre social ; mais la moindre attention suffit pour nous tenir en garde contre les erreurs de la charité et contre celles de la mauvaise foi. On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. C'est un enfant difforme, robuste et féroce, en qui la flamme de l'intelligence ne jette plus qu'une lueur pâle et intermittente. Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les deux caractères distinctifs de notre grandeur, la prévoyance et la perfectibilité. Le sauvage coupe l'arbre pour cueillir le fruit ; il dételle le bœuf que les missionnaires viennent de lui confier, et le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuis plus de trois siècles il nous contemple sans avoir rien voulu recevoir de nous, excepté la poudre pour tuer ses semblables, et l'eau-de-vie pour se tuer lui-même ; encore n'a-t-il jamais imaginé de fabriquer ces choses : il s'en repose sur notre avarice, qui ne lui manquera jamais. Comme les substances les plus abjectes et les plus révoltantes sont cependant encore susceptibles d'une certaine dégénération, de même les vices naturels de l'humanité sont encore viciés dans le sauvage. Il est voleur, il est cruel, il est dissolu, mais il l'est autrement que nous. Pour être

J. DE MAISTRE

criminels, nous surmontons notre nature : le sauvage la suit, il a l'appétit du crime, il n'en a point les remords. Pendant que le fils tue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit dans son sein le fruit de ses brutales amours pour échapper aux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante de son ennemi vivant ; il le déchire, il le rôtit, et le dévore en chantant ; s'il tombe sur nos liqueurs fortes, il boit jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la fièvre, jusqu'à la mort, également dépourvu de la raison qui commande à l'homme par la crainte, et de l'instinct qui écarte l'animal par le dégoût. Il est visiblement dévoué ; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale ; il fait trembler l'observateur qui sait voir : mais voulonsnous trembler sur nous-mêmes et d'une manière très salutaire ? songeons qu'avec notre intelligence, notre morale, nos sciences et nos arts, nous sommes précisément à l'homme primitif ce que le sauvage est à nous. Je ne puis abandonner ce sujet sans vous suggérer encore une observation importante : le barbare, qui est une espèce de moyenne proportionnelle entre l'homme civilisé et le sauvage, a pu et peut encore être civilisé par une religion quelconque ; mais le sauvage proprement dit ne l'a jamais été que par le christianisme. C'est un prodige du premier ordre, une espèce de rédemption, exclusivement réservée au véritable sacerdoce. Eh ! comment le criminel condamné à la mort civile pourrait-il rentrer dans ses droits sans lettre de grâce du souverain ? et quelles lettres de ce genre ne sont pas contresignées ? plus vous y réfléchirez, et plus vous serez convaincus qu'il n'y a pas moyen d'expliquer ce grand phénomène des peuples sauvages, dont les véritables philosophes ne se sont point assez occupés.

Au reste, il ne faut pas confondre le sauvage avec le barbare. Chez l'un le germe de la vie est éteint ou amorti ; chez l'autre il a reçu la fécondation et n'a plus besoin que du temps et des circonstances pour se développer. De ce moment la langue qui s'était dégradée avec l'homme, renait avec lui, se perfectionne et s'enrichit. Si l'on veut appeler cela langue nouvelle, j'y consens : l'expression est juste dans un sens ; mais ce sens est bien différent de celui qui est adopté par les sophistes modernes, lorsqu'ils parlent de langues nouvelles ou inventées.

Nulle langue n'a pu être inventée, ni par un homme qui

n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Ce qu'on peut dire de mieux sur la parole, c'est ce qui a été dit de celui qui s'appelle parole. Il s'est élancé avant tous les temps du sein de son principe ; il est aussi ancien que l'éternité... Qui pourra raconter son origine (1)? Déjà, malgré les tristes préjugés du siècle, un physicien,... oui, en vérité, un physicien ! a pris sur lui de convenir avec une timide intrépidité, que l'homme avait parlé d'abord, pa^ce qu'ox lui avait parlé. Dieu bénisse la particule on, si utile dans les occasions difficiles. En rendant à ce premier effort toute la justice qu'il mérite, il faut cependant convenir que tous ces philosophes du dernier siècle, sans excepter même les meilleurs, sont des poltrons qui ont peur des esprits.

Rousseau, dans une de ses rapsodies sonores, montre aussi quelque envie de parler raison. Il avoue que les langues lui paraissent une assez belle chose. La parole, cette main de l'esprit, comme dit Charron, le frappe d'une certaine admiration ; et, tout considéré, il ne comprend pas bien clairement comme elle a été inventée. Mais le grand Condillac a pitié de cette modestie. Il s'étonne qu'un homme d'esprit comme monsieur Rousseau ait cherché des difficultés où il n'y en a point, qu'il n'ait pas vu que les langues se sont formées insensiblement, et que chaque homme y a mis du sien. Voilà tout le mystère, messieurs : une génération a dit ba, et l'autre, be ; les Assyriens ont inventé le nominatif, et les Mèdes, le génitif.

Quis inepti

Tarn patiens capitis, tamferreus ut teneatse ?

[Sur les langues.]

Le comte. — Vous ne trouverez surtout aucune exception à l'observation sur laquelle j'ai tant insisté : c'est qu'à mesure qu'on s'élève vers ces temps d'ignorance et de barbarie qui virent la naissance des langues, vous trouverez toujours plus de logique et de profondeur dans la formation des mots, et que ce talent disparait par une gradation contraire, à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science. Mille ans avant notre ère, Homère exprimait dans un seul

(i) Egressus ejus ab initio, a diebus œternitatis... Generationem ejus quis $narrabit! Michôe, V, 2 ; Isaie, LUI, 8.

/. DE MAISTRE -

mot évident et harmonieux : Ils répondirent par une acclamation favorable à ce qu'ils venaient d'entendre. En lisant ce poète, tantôt on entend pétiller autour de soi ce feu générateur qui fait vivre la vie, et tantôt on se sent humecté par la rosée qui distille de ses vers enchanteurs sur la couche poétique des immortels. Il sait répandre la voix divine autour de l'oreille humaine, comme une atmosphère sonore qui résonne encore après que le Dieu a cessé de parler. Il peut évoquer Andromaque, et nous la montrer comme son époux la vit pour la dernière fois, frissonnant de tendresse et riant des

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