LARMES
D'où venait donc cette langue qui semble naître comme Minerve, et dont la première production est un chef-d'œuvre désespérant, sans qu'il ait jamais été possible de prouver qu'elle ait balbutié? Nous écrierons-nous niaisement, à la suite des docteurs modernes : Combien il a fallu de siècles pour former une telle langue/ En effet, il en a fallu beaucoup, si elle s'est formée comme on l'imagine. Du serment de Louis le Germanique en 842 jusqu'au Menteur de Corneille, et jusqu'aux Menteuses de Pascal, il s'est écoulé huit siècles : en suivant une règle de proportion, ce n'est pas trop de deux mille ans pour former la langue grecque, Mais Homère vivait dans un siècle barbare ; et pour peu qu'on veuille s'élever au-dessus de son époque, on se trouve au milieu des Pélasges vagabonds et des premiers rudiments de la société. Où donc placerons-nous ces siècles dont nous avions besoin pour former cette merveilleuse langue? Si, sur ce point de l'origine du langage, comme sur une foule d'autres, notre siècle a manqué la vérité, c'est qu'il avait une peur mortelle de la rencontrer. Les langues ont commencé : mais la parole jamais, et pas même avec l'homme. L'un a nécessairement précédé l'autre ; car la parole n'est possible que par le verbe. Toute langue particulière naît comme l'animal, par voie d'explosion et de développement, sans que l'homme ait jamais passé de l'état d'aphonie à l'usage de la parole. Toujours il a parlé, et c'est avec une sublime raison que les Hébreux l'ont appelé ame parlante. Lorsqu'une nouvelle langue se forme, elle naît au milieu d'une société qui est en pleine possession du langage ; et l'action, ou le principe qui préside à cette formation ne peut inventer arbitrairement aucun mot ; il emploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il appelle de plus loin ; il s'en nourrit, il les triture, il les digère ; il ne les
adopte jamais sans les modifier plus ou moins. On a beaucoup parlé de signes arbitraires dans un siècle où l'on s'est passionné pour toute expression grossière qui excluait l'ordre et l'intelligence ; mais il n'y a point de signes arbitraires, tout mot a sa raison...
... Lorsqu'une langue est faite (comme elle peut être faite), elle est remise aux grands écrivains, qui s'en servent sans penser seulement à créer de nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d'Athalie, dans la description de l'enfer qu'on lit dans le Télémaque, ou dans la péroraison de l'oraison funèbre de Condé, un seul mot qui ne soit pas vulgaire, pris à part ? Si cependant le droit de créer de nouvelles expressions appartenait à quelqu'un, ce serait aux grands écrivains et non aux philosophes, qui sont sur ce point d'une rare ineptie : les premiers toutefois n'en usent qu'avec une excessive réserve, jamais dans les morceaux d'inspiration, et seulement pour les substantifs et les adjectifs; quant aux paroles, ils ne songent guère à en proférer de nouvelles. Enfin, il faut s'ôter de l'esprit cette idée de langues nouvelles, excepté seulement dans le sens que je viens d'expliquer ; ou, si vous voulez que j'emploie une autre tournure, la parole est éternelle, et toute langue est aussi ancienne que le peuple qui la parle. On objecte, faute de réflexion, qu'il n'y a pas de nation qui puisse elle-même entendre son ancien langage : et qu'importe, je vous prie? Le changement qui ne touche pas le principe exclut-il l'identité ? Celui qui me vit dans mon berceau me reconnaîtrait-il aujourd'hui? Je crois cependant que j'ai le droit de m'appeler le même. Il n'en est pas autrement d'une langue : elle est la même tant que le peuple est le même. La pauvreté des langues dans leurs commencements est une autre supposition faite de la pleine puissance et autorité philosophique. Les mots nouveaux ne prouvent rien, parce qu'à mesure qu'elles en acquièrent, elles en laissent échapper d'autres, on ne sait dans quelle proportion. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tout peuple a parlé, et qu'il a parlé précisément autant qu'il pensait et aussi bien qu'il pensait ; car c'est une folie égale de croire qu'il y ait un signe pour une pensée qui n'existe pas, ou qu'une pensée manque d'un signe pour se manifester. Le Huron ne dit pas garde-temps, par exemple, c'est un mot qui manque sûrement à la langue ; mais Tomawack manque par bonheur aux nôtres, et ce mot compte tout comme un autre. Il serait bien à désirer que nous eussions
/. DE MAISTRE
une connaissance approfondie des langues sauvages. Le zèle et le travail infatigable des missionnaires avaient préparé sur cet objet un ouvrage immense, qui aurait été infiniment utile à la philologie et à l'histoire de l'homme : le fanatisme destructeur du xvme siècle l'a fait disparaître sans retour. Si nous avions, je ne dis pas des monuments, puisqu'il ne peut y en avoir, mais seulement les dictionnaires de ces langues, je ne doute pas que nous n'y trouvassions de ces mots dont je vous parlais il n'y a qu'un instant, restes évidents d'une langue antérieure parlée par un peuple éclairé. Et quand même nous ne les trouverions pas, il en résulterait seulement que la dégradation est arrivée au point d'effacer ces derniers restes : Etiam periere ruinœ. Mais dans l'état quelconque où elles se trouvent, ces langues ainsi ruinées demeurent comme des monuments terribles de la justice divine ; et si on les connaissait à fond, on serait probablement plus effrayé par les mots qu'elles possèdent que par ceux qui lui manquent. Parmi les sauvages de la Nouvelle-Hollande il n'y a point de mot pour exprimer l'idée de Dieu ; mais il y en a un pour exprimer l'opération qui détruit un enfant dans le sein de sa mère, afin de la dispenser des peines de l'allaitement : cri l'appelle le mi-bra....