EXTRAIT DU CINQUIEME ENTRETIEN
[Les Sciences naturelles et la Religion.}
Le comte. — Observez une belle loi de la Providence : depuis les temps primitifs, dont je ne parle point dans ce moment, elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens. Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit : ce point est prouvé par la supériorité de leurs langues d'une manière qui semble imposer silence à tous les sophismes de notre orgu eil ; par la même raison, ils nous ont surpassés dans tout ce qu'ils ont pu avoir de commun avec nous. Au contraire, leur physique est à près nulle ; car, non seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques, mais ils les méprisaient, et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété, et ce sentiment confus venait de bien haut. Lorsque toute l'Europe fut chrétienne, lorsque les prêtres furent les instituteurs universels, lorsque tous les établissements de l'Europe furent christianisés, lorsque la théologie eut pris place à la tête de l'enseignement, et que les autres facultés se furent rangées autour d'elle, comme les dames d'honneur autour de leur souveraine, le genre humain étant ainsi préparé, les sciences naturelles lui furent données, taniœ molis erat roman am condere gentem. L'ignorance de cette grande vérité a fait déraisonner de très fortes têtes, sans excepter Bacon, et même à commencer par lui
Le sénateur. — Puisque vous m'y faites penser, je vous avoue que je l'ai trouvé plus d'une fois extrêmement amusant avec ses desiderata. Il a l'air d'un homme qui trépigne à côté d'un berceau, en se plaignant de ce que l'enfant qu'on y berce n'est point encore professeur de mathématiques ou général d'armée.
Le comte. — C'est fort bien dit, en vérité, et je ne sais même s'il ne serait pas possible de chicaner sur l'exactitude
de votre comparaison ; car les sciences, au commencement du XVIIIe siècle, n'étaient point du tout un enfant au berceau* Sans parler de l'illustre religieux de son nom, qui l'avait précédé de trois siècles en Angleterre, et dont les connaissances pourraient encore mériter à des hommes de notre siècle le titre de savant, Bacon était contemporain de Kepler, de Galilée, de Descartes, et Copernic l'avait précédé ; ces quatre géants seuls, sans parler de cent autres personnages moins célèbres, lui étaient le droit de parler avec tant de mépris de l'état des sciences, qui jetaient déjà de son temps une lumière éclatante, et qui étaient au fond tout ce qu'elles pouvaient être alors. Les sciences ne vont point comme Bacon l'imaginait : elles germent comme tout ce qui germe ; elles croissent comme tout ce qui croît ; elles se lient avec l'état moral de l'homme. Quoique libre et actif, et capable par conséquent de se livrer aux sciences et de les perfectionner, comme tout ce qui a été mis à sa portée, il est cependant abandonné à lui-même sur ce point moins peut-être que sur tout autre ; mais Bacon avait la fantaisie d'injurier les connaissances de son siècle, sans avoir pu jamais se les approprier ; et rien n'est plus curieux dans l'histoire de l'esprit humain que l'imperturbable obstination avec laquelle cet homme célèbre ne cessa de nier l'existence de la lumière qui étincelait autour de lui, parce que ses yeux n'étaient pas conformés de manière à la recevoir ; car jamais homme ne fut plus étranger aux sciences naturelles et aux lois du monde. On a très justement accusé Bacon d'avoir retardé la marche de la chimie en tâchant de la rendre mécanique, et je suis charmé que le reproche lui ait été adressé dans sa patrie même par l'un des premiers chimistes du siècle (1). Il a fait plus mal encore en retardant la marche de cette philosophie transcendante ou générale, dont il n'a cessé de nous entretenir, sans jamais s'être douté de ce qu'elle devait être; il a même inventé des mots faux et dangereux dans l'acception qu'il leur a donnée, comme celui de forme, par exemple, qu'il a substitué à celui de nature ou d'essence et dont la grossièreté n'a pas manqué de s'emparer, en nous proposant le plus sérieusement possible de rechercher la forme de la chaleur, de l'expansibilité, etc. : et qui sait si l'on n'en viendra pas un jour, marchant sur ses traces, à nous
(i) Black's lectures on chemistry. London, in-40, tom. I, p. 261.
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enseigner la. forme de la vertu? La puissance qui entraînait Bacon n'était point encore adulte à l'époque où il écrivait ; déjà cependant on la voit fermenter dans ses écrits où elle ébauche hardiment les germes que nous avons vu éclore de nos jours. Plein d'une rancune machinale (dont il ne connaissait lui-même ni la nature ni la source) contre toutes les idées spirituelles, Bacon attacha de toutes ses forces l'attention générale sur les sciences matérielles, de manière à dégoûter l'homme de tout le reste. Il repoussait toute la métaphysique, toute la psychologie, toute la théologie naturelle dans la théologie positive, et il enfermait celle-ci sous clef dans l'Eglise avec défense d'en sortir ; il déprimait sans relâche les causes finales, qu'il appelait des rémoras attachés au vaisseau des sciences ; et il osa soutenir sans détour que la recherche de ces causes nuisait à la véritable science : erreur grossière autant que funeste, et cependant, le pourrait-on croire ? erreur contagieuse, même pour les esprits heureusement disposés : au point que l'un des disciples les plus fervents et les plus estimables du philosophe anglais n'a point senti trembler sa main, en nous avertissant de prendre bien garde de ne pas nous laisser séduire par ce que nous apercevons d'ordre dans l'univers. Bacon n'a rien oublié pour nous dégoûter de la philosophie de Platon, qui est la préface humaine de l'Évangile ; et il a vanté, expliqué, propagé celle de Démocrite, c'est-à-dire la philosophie corpusculaire, effort désespéré du matérialisme poussé à bout, qui, sentant que la matière lui échappe et n'explique rien se plonge dans les infiniment petits ; cherchant, pour ainsi dire, la matière sans la matière, et toujours content au milieu même des absurdités, partout où il ne trouve pas l'intelligence. Conformément à ce système de philosophie, Bacon engage les hommes à chercher la cause des phénomènes naturels dans la configuration des atomes ou des molécules constituantes, l'idée la plus fausse et la plus grossière qui ait jamais souillé l'entendement humain. Et voilà pourquoi le XVIIIe siècle, qui n'a jamais aimé et loué les hommes que pour ce qu'ils ont de mauvais, a fait son Dieu de Bacon, tout en refusant néanmoins de lui rendre justice pour ce qu'il a de bon et même d'excellent. C'est une très grande erreur que celle de croire qu'il a influé sur la marche des sciences ; car tous les véritables fondateurs de la science le précédèrent ou ne le connurent point. Bacon fut un baromètre qui annonça le beau
temps ; et parce qu'il l'annonçait, on crut qu'il l'avait fait. Walpole, son contemporain, l'a nommé le prophète de la science, c'est tout ce qu'on peut lui accorder. J'ai vu le dessin d'une médaille frappée en son honneur, dont le corps est un soleil levant, avec la légende : Exortus uti œthereus soi. Rien n'est plus évidemment faux ; je passerais plutôt une aurore avec l'inscription : Nuntia solis ; et même encore on pourrait y trouver de l'exagération ; car lorsque Bacon se leva, il était au moins dix heures du matin. L'immense fortune qu'il a faite de nos jours n'est due, comme je vous le disais tout à l'heure, qu'à ses côtés répréhensibles. Observez qu'il n'a été traduit en français qu'à la fin de ce siècle, et par un homme qui nous a déclaré naïvement : Qu'il avait, contre sa seule expérience, cent mille raisons pour ne pas croire en Dieu!
Le chevalier. — N'avez-vous point peur, monsieur le comte, d'être lapidé pour de tels blasphèmes contre l'un des grands dieux de notre siècle ?
Le comte. — Si mon devoir était de me faire lapider, il faudrait prendre patience; mais je doute qu'on vienne me lapider ici. Quand il s'agirait d'ailleurs d'écrire et de publier ce que je vous dis, je ne balancerais pas un moment ; je craindrais peu les tempêtes, tant je suis persuadé que les véritables intentions d'un écrivain sont toujours senties, et que tout le monde leur rend justice. On me croirait donc, j'en suis sûr, lorsque je protesterais que je me crois inférieur en talents et en connaissances à la plupart des écrivains que vous avez en vue dans ce moment, autant que je les surpasse par la vérité des doctrines que je professe. Je me plais même à confesser cette première supériorité, qui me fournit le sujet d'une méditation délicieuse sur l'inestimable privilège de la vérité, et sur la nullité des talents qui osent se séparer d'elle. Il y a un beau livre à faire, messieurs, sur le tort fait à toutes les productions du génie, et même au caractère de leurs auteurs, par les erreurs qu'ils ont professées depuis trois siècles. Quel sujet s'il était bien traité ! L'ouvrage serait d'autant plus utile, qu'il reposerait entièrement sur des faits, de manière qu'il prêterait peu le flanc à la chicane. Je puis sur ce point vous citer un exemple frappant, celui de Newton, qui se présente à mon esprit dans ce moment comme l'un des hommes les plus marquants dans l'empire des sciences. Que lui a-t-il manqué pour justifier pleinement le beau passage d'un poète de sa nation, qui l'a nommé une
pure intelligence prêtée aux hommes par la Providence pour leur expliquer ses ouvrages ? Il lui a manqué de n'avoir pu s'élever au-dessus des préjugés nationaux, car certainement, s'il avait eu une vérité de plus dans l'esprit, il aurait écrit un livre de moins. Qu'on l'exalte donc tant qu'on voudra, je souscris à tout, pourvu qu'il se tienne à sa place ; mais s'il descend des hautes régions de son génie pour me parler de la grande tête et de la petite corne, je ne lui dois plus rien : il n'y a dans tout le cercle de l'erreur, et il ne peut y avoir, ni noms, ni rangs, ni différences, Newton est l'égal deVilliers,
Après cette profession de foi que je ne cesse de répéter, je vis parfaitement en paix avec moi-même. Je ne puis m'accuser de rien, je vous l'assure, car je sais ce que je dois au génie, mais je sais aussi ce que je dois à la vérité. D'ailleurs, messieurs, les temps sont arrivés, et toutes les idoles doivent tomber. Revenons, s'il vous plait.
Trouvez-vous la moindre difficulté dans cette idée, que la prière est une cause seconde, et qu'il est impossible de faire contre elle une seule objection que vous ne puissiez faire de même contre la médecine par exemple ? Ce malade doit mourir ou ne doit pas mourir; donc il est inutile de prier pour lui; et moi je dis : donc il est inutile de lui administrer des remèdes; donc il n'y a point de médecine. Où est la différence, je vous prie ? Nous ne voulons pas faire attention que les causes secondes se combinent avec l'action supérieure. Ce malade mourra ou ne mourra pas : oui, sans doute, il mourra s'il ne prend pas des remèdes, et il ne mourra pas s'il en use : cette condition, s'il est permis de s'exprimer ainsi, fait portion du décret éternel. Dieu, sans doute, est le moteur universel ; mais chaque être est mû suivant la nature qu'il en a reçue. Vous-mêmes, messieurs, si vous vouliez amener à vous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairie, comment feriez-vous ? vous le monteriez, ou vous l'amèneriez par la bride, et l'animal vous obéirait, suivant sa nature, quoiqu'il eût toute la force nécessaire pour vous résister et même pour vous tuer d'un coup de pied. Que s'il vous plaisait de faire venir à nous l'enfant que nous voyons jouer dans le jardin, vous l'appelleriez, ou, comme vous ignorez son nom, vous lui feriez quelque signe ; le plus intelligible pour lui serait sans doute de lui montrer ce biscuit, et l'enfant arriverait, suivant sa nature. Si vous aviez besoin enfin d'un livre de ma bibliothèque, vous iriez
le chercher, et le livre suivrait votre main d'une manière purement passive, suivant sa nature. C'est une image assez naturelle de l'action de Dieu sur les créatures. Il meut les anges, les hommes, les animaux, la matière brute, tous les êtres enfin ; mais chacun suivant sa nature ; et l'homme ayant été créé libre, il est mû librement. Cette loi est véritablement la loi éternelle, et c'est à elle qu'il faut croire.
Le sénateur. — J'y crois de tout mon cœur tout comme vous ; cependant il faut avouer que l'accord de l'action divine avec notre liberté et les événements qui en dépendent, forme une de ces questions où la raison humaine, lors même qu'elle est parfaitement convaincue, n'a pas cependant la force de se défaire d'un certain doute qui tient de la peur, et qui vient toujours l'assaillir malgré elle. C'est un abîme où il vaut mieux ne pas regarder.
Le comte. — Il ne dépend nullement de nous, mon bon ami, de n'y pas regarder ; il est là devant nous, et pour ne pas le voir, il faudrait être aveugle, ce qui serait bien pire que d'avoir peur. Répétons plutôt qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriser les objections, autrement les mathématiques mêmes seraient ébranlées. J'avoue qu'en songeant à certains mystères du monde intellectuel, la tête tourne un peu. Cependant il est possible de se raffermir entièrement ; et la nature même, sagement interrogée, nous conduit sur le chemin de la vérité. Mille et mille fois sans doute vous avez réfléchi à la combinaison des mouvements. Courez, par exemple, d'orient en occident tandis que la terre tourne d'occident en orient. Que voulez -vous faire, vous qui courez? vous voulez, je le suppose, parcourir à pied une werste en huit minutes d'orient en occident : vous l'avez fait ; vous avez atteint le but ; vous êtes las, couvert de sueur ; vous éprouvez enfin tous les symptômes de la fatigue : mais que voulait ce pouvoir supérieur, ce premier mobile qui vous entraîne avec lui ? Il voulait qu'au lieu d'avancer d'orient en occident, vous reculassiez dans l'espace avec une vitesse inconcevable, et c'est ce qui est arrivé. Il a donc fait ainsi que vous ce qu'il voulait. Jouez au volant sur un vaisseau qui cingle : y a-t-il dans le mouvement qui emporte et vous et le volant quelque chose qui gêne votre action ? Vous lancez le volant de proue en poupe avec une vitesse égale à celle du vaisseau (supposition qui peut être d'une vérité rigoureuse) : les deux joueurs font certainement tout ce qu'ils
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veulent ; mais le premier mobile a fait aussi ce qu'il voulait L'un des deux croyait lancer le volant, il n'a fait que l'arrêter ; l'autre est allé à lui au lieu de l'attendre, comme il y croyait, et de le recevoir sur sa raquette.
Direz-vous peut-être que, puisque vous n'avez pas fait tout ce que vous croyiez, vous n'avez pas fait tout ce que vous vouliez? Dans ce cas vous ne feriez pas attention que la même objection peut s'adresser au mobile supérieur auquel on pourrait dire que voulant emporter le volant, celui-ci néanmoins est demeuré immobile. L'argument vaudrait donc également contre Dieix. Puisqu'il a, pour établir que la puissance divine peut être gênée par celle de l'homme, précisément autant de force que pour établir la proposition inverse, il s'ensuit qu'il est nul pour l'un et l'autre cas, et que les deux puissances agissent ensemble sans se nuire.
On peut tirer un très grand parti de cette combinaison des forces motrices qui peuvent animer à la fois le même corps, quels que soient leur nombre et leur direction, et qui ont si bien toutes leur effet, que le mobile se trouvera, à la fin du mouvement unique qu'elles auront produit, précisément au même point où il s'arrêterait si toutes avaient agi l'une après l'autre. L'unique différence qui se trouve entre l'une et l'autre dynamique, c'est que dans celle des corps, la force qui les anime ne leur appartient jamais, au lieu que celle des esprits, les volontés, qui sont des actions substantielles, s'unissent, se croisent ou se heurtent d'elles-mêmes, puisqu'elles ne sont qu'actions. Il peut même se faire qu'une volonté créée annule, je ne dis pas Y effort, mais le résultat de l'action divine ; car, dans ce sens, Dieu lui-même nous a dit que Dieu veut des choses qui n'arrivent point, parce que l'homme ne veut pas. Ainsi les droits de l'homme sont immenses, et le plus grand malheur pour lui est de les ignorer ; mais sa véritable action spirituelle est la prière, au moyen de laquelle, en se mettant en rapport avec Dieu, il en exerce, pour ainsi dire, l'action toute-puissante, puisqu'il la détermine. Voulez-vous savoir ce que c'est que cette puissance, et la mesurer, pour ainsi dire ? Songez à ce que peut la volonté de l'homme dans le cercle du mal ; elle peut contrarier Dieu, vous venez de le voir : que peut donc cette même volonté lorsqu'elle agit avec lui ? où sont les bornes de cette puissance ? sa nature est de n'en pas avoir. L'énergie de la volonté humaine nous frappe vaguement dans l'ordre
social, et souvent il nous arrive de dire que Y homme peut tout ce qu'il veut; mais dans l'ordre spirituel, où les effets ne sont pas sensibles, l'ignorance sur ce point n'est que trop générale ; et dans le cercle même de la matière nous ne faisons pas, à beaucoup près, les réflexions nécessaires. Vous renverseriez aisément, par exemple, un de ces églantiers ; mais vous ne pouvez renverser un chêne : pourquoi, je vous prie? La terre est couverte d'hommes sans tête qui se hâteront de vous répondre : Parce que vos muscles ne sont pas assez forts, prenant ainsi de la meilleure foi du monde la limite pour le moyen de la force. Celle de l'homme est bornée par la nature de ses organes physiques, de la manière nécessaire pour qu'il ne puisse troubler que jusqu'à un certain point l'ordre établi ; car vous sentez ce qui arriverait dans ce monde, si l'homme pouvait, de son bras seul, renverser un édifice ou arracher une forêt. Il est bien vrai que cette même sagesse qui a créé l'homme perfectible, lui a donné la dynamique, c'est-à-dire les moyens artificiels d'augmenter sa force naturelle ; mais ce don est accompagné encore d'un signe éclatant de l'infinie prévoyance : car voulant que tout l'accroissement possible fût proportionné, non aux désirs illimités de l'homme, qui sont immenses et presque toujours désordonnés, mais seulement à ses désirs sages, réglés sur ses besoins, elle a voulu que chacune de ses forces fût nécessairement accompagnée d'un empêchement qui nait d'elle et qui croit avec elle, de manière que la force doit nécessairement se tuer elle-même par l'effort seul qu'elle fait pour s'agrandir. On ne saurait, par exemple, augmenter proportionnellement la puissance d'un levier sans augmenter proportionnellement les difficultés qui doivent enfin le rendre inutile ; on peut dire de plus qu'en général et dans les opérations mêmes qui ne tiennent point à la mécanique proprement dite, l'homme ne saurait augmenter ses forces naturelles sans employer proportionnellement plus de temps plus d'espace et plus de matériaux, ce qui l'embarrasse d'abord d'une manière toujours croissante et l'empêche de plus d'agir clandestinement, et ceci doit être soigneusement remarqué. Ainsi, par exemple, tout homme peut faire sauter une maison au moyen d'une mine ; mais les préparatifs indispensables sont tels que l'autorité publique aura toujours le temps de venir lui demander ce qu'il fait. Les instruments d'optique présentent encore un exemple frappant de la même
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loi, puisqu'il est impossible de perfectionner l'une des qualités dont la réunion constitue la perfection de ces instruments, sans affaiblir l'autre. On peut faire une observation semblable sur les armes à feu. En un mot, il n'y a point d'exception à une loi dont la suspension anéantirait la société humaine. Ainsi donc, de tous côtés, et dans l'ordre de la nature comme dans celui de l'art, les bornes sont posées. Vous ne feriez pas fléchir l'arbuste dont je vous parlais tout à l'heure, si vous le pressiez avec un roseau ; ce ne serait point cependant parce que la force vous manquerait, mais parce qu'elle manquerait au roseau ; et cet instrument trop faible est à l'églantier ce que le bras est au chêne. La volonté par son essence transporterait les montagnes ; mais les muscles, les nerfs et les os qui lui ont été remis pour agir matériellement, plient sur le chêne, comme le roseau pliait sur l'églantier. Otez donc par la pensée la loi qui veut que la volonté humaine ne puisse agir matériellement d'une manière immédiate que sur le corps qu'elle anime (loi purement accidentelle et relative à notre état d'ignorance et de corruption), elle arrachera un chêne comme elle soulève un bras. De quelque manière qu'on envisage la volonté de l'homme, on trouve que ses droits sont immenses. Mais comme dans l'ordre spirituel, dont le monde matériel n'est qu'une image et une espèce de reflet, la prière est la dynamique confiée à l'homme, gardons-nous bien de nous en priver : ce serait vouloir substituer nos bras au cabestan ou à la pompe à feu. La philosophie du dernier siècle, qui formera aux yeux de la postérité une des plus honteuses époques de l'esprit humain, n'a rien oublié pour nous détourner de la prière par la considération des lois éternelles et immuables. Elle avait pour objet favori, j'ai presque dit unique, de détacher l'homme de Dieu : et comment pouvait-elle y parvenir plus sûrement qu'en l'empêchant de prier ? Toute cette philosophie ne fut dans le fait qu'un véritable système d'athéisme pratique ; j'ai donné un nom à cette étrange maladie : je l'appelle la théophobie ; regardez bien, vous la verrez dans tous les livres philosophiques du XVIIIe siècle. On ne disait pas franchement : Il n'y a pas de Dieu, assertion qui aurait pu amener quelques inconvénients physiques ; mais on disait : « Dieu n'est pas là. Il n'est pas dans vos idées : elles « viennent des sens ; il n'est pas dans nos pensées, qui ne « sont que des sensations transformées ; il n'est pas dans
« les fléaux qui vous affligent : ce sont des phénomènes « physiques, comme d'autres qu'on explique par les lois « connues. Il ne pense pas à vous ; il n'a rien fait pour vous « en particulier ; le monde est fait pour l'insecte comme « pour vous ; il ne se venge pas de vous, car vous êtes trop « petits, etc. » Enfin on ne pouvait nommer Dieu à cette philosophie, sans la faire entrer en convulsion. Des écrivains même de cette époque, infiniment au-dessus de la foule, et remarquables par d'excellentes vues partielles, ont nié franchement la création. Comment parler à ces gens-là de châtiments célestes sans les mettre en fureur ? Nul événement physique ne peut avoir de cause supérieure relative à l'homme : voilà son dogme. Quelquefois peut-être elle n'osera pas l'articuler en général ; mais venez à l'application, elle niera constamment en détail, ce qui revient au même. Je puis vous en citer un exemple remarquable et qui a quelque chose de divertissant, quoiqu'il attriste sous un autre rapport. Rien ne les choquait comme le déluge, qui est le plus grand et le plus terrible jugement que la divinité ait jamais exercé sur l'homme, et cependant rien n'était mieux établi par toutes les espèces de preuves capables d'établir un grand fait. Comment faire donc ? ils commencèrent par nous refuser obstinément toute l'eau nécessaire au déluge ; et je me rappelle que, dans mes belles années, ma jeune foi était alarmée par leurs raisons : mais la fantaisie leur étant venue depuis de créer un monde par voie de précipitation, et l'eau leur étant rigoureusement nécessaire pour cette opération remarquable, le défaut d'eau ne les a plus embarrassés, et ils sont allés jusqu'à nous en accorder libéralement une enveloppe de trois lieues de hauteur sur toute la surface du globe ; ce qui est fort honnête. Quelques-uns même ont imaginé d'appeler Moïse à leur secours et de le forcer, par les plus étranges tortures, à déposer en faveur de leurs rêves cosmogoniques. Bien entendu, cependant, que l'intervention divine demeure parfaitement étrangère à cette aventure qui n'a rien d'extraordinaire : ainsi, ils ont admis la submersion totale du globe à l'époque même fixée par ce grand homme, ce qui leur a paru suffire pour se déclarer sérieusement défenseurs de la révélation ; mais de Dieu, de crime et de châtiment, pas le mot. On nous a même insinué tout doucement qu'il n'y avait point d'homme sur la terre à l'époque de la grande submersion, ce qui est tout à fait mosaïque, comme
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vous voyez. Ce mot de déluge ayant de plus quelque chose de théologique qui déplaît, on l'a supprimé, et l'on dit catastrophe : ainsi, ils acceptent le déluge, dont ils avaient besoin pour leurs vaines théories, et ils en ôtent Dieu qui les fatigue. Voilà, je pense, un assez beau symptôme de la théophobie.
J'honore de tout mon cœur les nombreuses exceptions qui consolent l'œil de l'observateur ; et parmi les écrivains mêmes qui ont pu attrister la croyance légitime, je fais avec plaisir les distinctions nécessaires ; mais le caractère général de cette philosophie n'est pas moins tel que je vous l'ai montré ; et c'est elle qui, en travaillant sans relâche à séparer l'homme de la divinité, a produit enfin la déplorable génération qui a fait ou laissé faire tout ce que nous voyons...
EXTRAIT DU SIXIÈME ENTRETIEN [Contre Locke.]
Le comte. — Une de mes grandes curiosités, mais qui ne peut être satisfaite, serait de savoir combien il y a d'hommes à Paris qui ont lu, d'un bout à l'autre, YEssai sur l'entendement humain. On en parle et on le cite beaucoup, mais toujours sur parole; moi-même j'en ai parlé intrépidement comme tant d'autres, sans l'avoir lu. A la fin cependant, voulant acquérir le droit d'en parler en conscience, c'est-à-dire avec pleine et entière connaissance de cause, je l'ai lu tranquillement du premier mot au dernier, et la plume à la main ;
Mais j'avais cinquante ans quand cela m'arriva,
et je ne crois pas avoir dévoré de ma vie un tel ennui. Vous «onnaissez ma vaillance dans ce genre.
Le chevalier. — Si je la connais ! ne vous ai-je pas vu lire, l'année dernière, un mortel in-octavo allemand sur l'Apocalypse? je me souviens qu'en vous voyant à la fin de cette lecture, plein de vie et de santé, je vous dis qu'après une telle épreuve on pouvait vous comparer à un canon qui a supporté double charge.
Le comte. — Et cependant je puis vous assurer que l'œuvre germanique, comparée à YEssai de l'entendement humain, est un pamphlet léger, un livre d'agrément, au pied de la lettre ; on y lit au moins des choses très intéressantes. On y apprend, par exemple : que la pourpre dont V abominable Babylone pourvoyait jadis les nations étrangères, signifie évidemment l'habit rouge des cardinaux ; qu'à Rome les statues antiques des faux dieux sont exposées dans les églises, et mille autres choses de ce genre également utiles et récréatives. Mais dans YEssai, rien ne vous console ; il faut
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traverser ce livre, comme les sables de Libye, et sans rencontrer même la moindre oasis, le plus petit point verdoyant où l'on puisse respirer. Il est des livres dont on dit : Montrezmoi le défaut qui s'y trouve. Quant à V Essai, je puis bien vous dire : Montrez-moi celui qui ne s'y trouve pas. Nommez-moi celui que vous voudrez, parmi ceux que vous jugerez les plus capables de déprécier un livre, et je me charge de vous en citer sur-le-champ un exemple, sans le chercher : la préface même est choquante au delà de toute expression. J'espère, y dit Locke, que le lecteur qui achètera mon livre ne regrettera pas son argent. Quelle odeur de magasin ! Poursuivez, et vous verrez : Que son livre est le fruit de quelques heures pesantes dont il ne savait que faire; qu'il s'est fort amusé à composer cet ouvrage, par la raison qu'on trouve autant de plaisir à chasser aux alouettes ou aux moineaux qu'à forcer des renards ou des cerfs ; que son livre enfin a été commencé par hasard, continué par complaisance, écrit par morceaux incohérents, abandonné souvent et repris de même, suivant les ordres du caprice ou de l'occasion. Voilà, il faut l'avouer, un singulier ton de la part d'un auteur qui va nous parler de l'entendement humain, de la spiritualité de l'âme, de la liberté et de Dieu enfin. Quelles clameurs de la part de nos lourds idéologues, si ces impertinentes platitudes se trouvaient dans une préface de Malebranche.
Mais vous ne sauriez croire, messieurs, avant de passer à quelque chose de plus essentiel, à quel point le livre de Locke prête d'abord au ridicule proprement dit, par les expressions grossières qu'il aimait beaucoup et qui accouraient sous sa plume avec une merveilleuse complaisance. Tantôt Locke vous dira, dans une seconde et troisième édition, et après y avoir pensé de toutes ses forces : qu'une idée claire est un objet que l'esprit humain a devant ses yeux. — Devant ses yeux ? Imaginez, si vous pouvez, quelque chose de plus massif.
Tantôt il vous parlera de la mémoire comme d'une boîte où l'on serre des idées pour le besoin, et qui est séparée de l'esprit, comme s'il pouvait y avoir dans lui autre chose que lui. Ailleurs il fait de la mémoire un secrétaire qui tient des registres. Ici il nous présente l'intelligence humaine comme une chambre obscure percée de quelques fenêtres par où la lumière pénètre, et là il se plaint d'une certaine espèce de
gens qui font avaler aux hommes des principes innés sur lesquels il n'est plus permis de disputer. Forcé de passer à tire-d'aile sur tant d'objets différents, je vous prie de supposer toujours qu'à chaque exemple que ma mémoire est en état de vous présenter, je pourrais en ajouter cent, si j'écrivais une dissertation. Le chapitre seul des découvertes de Locke pourrait vous amuser pendant deux jours.
C'est lui qui a découvert : Que pour qu'il y ait confusion dans les idées, il faut au moins qu'il y en ait deux De manière qu'en mille ans entiers, une idée, tant qu'elle sera seule, ne pourra se confondre avec une autre.
C'est lui qui a découvert que si les hommes ne se sont pas avisés de transporter à l'espèce animale les noms de parenté reçus parmi eux ; que si, par exemple, l'on ne dit pas souvent : Ce taureau est aïeul de ce veau; ces deux pigeons sont cousins germains, c'est que ces noms nous sont inutiles à l'égard des animaux, au lieu qu'ils sont nécessaires d'hommes à hommes, pour régler les successions dans les tribunaux, ou pour d'autres raisons.
C'est lui qui a découvert que si l'on ne trouve pas dans les langues modernes des noms nationaux pour exprimer, par exemple, ostracisme ou proscription, c'est qu'il n'y a, parmi les peuples qui parlent ces langues, ni ostracisme ni proscription, et cette considération le conduit à un théorème général qui répand le plus grand jour sur toute la métaphysique du langage : C'est que les hommes ne parlent que rarement à eux-mêmes et jamais aux autres des choses qui n'ont point reçu de nom: de sorte (remarquez bien ceci, je vous en prie, car c'est un principe) que ce qui n'a point de nom ne sera jamais nommé en conversation.
C'est lui qui a découvert : Que les relations peuvent changer sans que le sujet change. Vous êtes père, par exemple : votre fils meurt ; Locke trouve que vous cessez d'être père à l'instant, quand même votre fils serait mort en Amérique ; cependant aucun changement ne s'est opéré en vous : et de quelque côté qu'on vous regarde, toujours on vous trouvera le même.
Le chevalier. — Ah ! il est charmant ! savez-vous bien que s'il était encore en vie, je m'en irais à Londres tout exprès pour l'embrasser.
Le comte. — Je ne vous laisserais cependant point partir, mon cher chevalier, avant de vous avoir expliqué la doctrine
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des idées négatives. Locke vous apprendrait d'abord : Qu'il y a des expressions négatives qui ne produisent pas directement des idées positives, ce que vous croirez volontiers. Vous apprendriez ensuite qu'une idée négative n'est autre chose qu'une idée positive, plus, celle de l'absence de la chose ; ce qui est évident, comme il vous le montre sur-le-champ par l'idée du silence. En effet, qu'est-ce que le silence ? — C'est le bruit, plus l'absence du bruit.
Et qu'est-ce que le rien ? (ceci est important ; car c'est l'expression la plus générale des idées négatives.) Locke répond avec une profondeur qu'on ne saurait assez exalter : C'est lidée de l'être, à laquelle seulement on ajoute, pour plus de sûreté, celle de V absence de l'être.
Mais le rien même n'est rien comparé à toutes les belles choses que j'aurais à vous dire sur le talent de Locke pour les définitions en général. Je vous recommande ce point comme très essentiel, puisque c'est l'un des plus amusants. Vous savez peut-être que Voltaire, avec cette légèreté qui ne l'abandonna jamais, nous a dit : Que Locke est le premier philosophe qui ait appris aux hommes à définir les mots dont ils se servent, et qu'avec son grand sens il ne cesse de dire : définissez ! Or, ceci est exquis ; car il se trouve précisément que Locke est le premier philosophe qui ait dit ne définissez pas! et qui cependant n'ait cessé de définir, et d'une manière qui passe toutes les bornes du ridicule.
Seriez- vous curieux, par exemple, de savoir ce que c'est que la puissance ? Locke aura la bonté de vous apprendre : Que c'est la succession des idées simples dont les unes naissent et les autres périssent. Vous êtes éblouis, sans doute, par cette clarté ; mais je puis vous citer de bien plus belles choses. En vain tous les métaphysiciens nous avertissent d'une commune voix de ne point chercher à définir ces notions élevées qui servent elles-mêmes à définir les autres. Le génie de Locke domine ces hauteurs : et il est en état, par exemple, de nous donner une définition de rerisfence bien autrement claire que l'idée réveillée dans notre esprit par la simple énonciation de ce mot. Il vous enseigne que l'existence est l'idée qui est dans notre esprit, et que nous considérons comme étant actuellement la, ou l'objet que nous considérons comme étant actuellement hors de nous.
On ne croirait pas qu'il fût possible de s'élever plus haut si l'on ne rencontrait pas tout de suite la définition de l'unité.
Vous savez peut-être comment le précepteur d'Alexandre la définit jadis dans son acception la plus générale. L'unité, dit-il, est l'être; et l'unité chimérique, en particulier, est le commencement et la mesure de toute quantité. Pas tant mal, comme vous voyez ! mais c'est ici cependant où le progrès des lumières est frappant. L'unité, dit Locke, est tout ce qui peut être considéré comme une chose, soit être réel, soit idée. A cette définition qui eût donné un accès de jalousie à feu M. de la Palice, Locke ajoute le plus sérieusement du monde : C'est ainsi que V entendement acquiert Vidée de l'unité. Nous voilà, certes, bien avancés sur l'origine des idées.
La définition de la solidité a bien son mérite aussi. Cest ce qui empêche deux corps qui se meuvent l'un vers l'autre de pouvoir se toucher. Celui qui a toujours jugé Locke sur sa réputation en croit à peine ses yeux ou ses oreilles, lorsqu'enfin il juge par lui-même ; mais je puis encore étonner l'étonnement même en vous citant la définition de l'atome : C'est un corps continu, dit Locke, sous une forme immuable.
Seriez-vous curieux maintenant d'apprendre ce que Locke savait dans les sciences naturelles? Écoutez bien ceci, je vous en prie. Vous savez que, lorsqu'on estime les vitesses dans la conversation ordinaire, on a rarement des espaces à comparer, vu que l'on rapporte assez communément ces vitesses au même espace parcouru. Pour estimer, par exemple, les vitesses de deux chevaux, je ne vous dirai pas que l'un s'est rendu d'ici à Strelna en quarante minutes, et l'autre à Kamini-Ostroff en dix minutes, vous obligeant ainsi à tirer votre crayon, et à faire une opération d'arithmétique pour savoir ce que cela veut dire; mais je vous dirai que les deux chevaux sont allés, je le suppose, de Saint- Pétersbourg à Strelna, l'un dans quarante minutes, et l'autre dans cinquante : or, il est visible que, dans ces sortes de cas, les vitesses étant simplement proportionnelles au temps, on n'a point d'espaces à comparer. Eh bien! messieurs, cette profonde mathématique n'était pas à la portée de Locke. Il croyait que ses frères les humains ne s'étaient point aperçus jusqu'à lui que, dans l'estimation des vitesses, l'espace doit être pris en considération : il se plaint gravement : Que les hommes, après avoir mesuré le temps par le mouvement des corps célestes, se soient encore avisés de mesurer le
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mouvement par le temps : tandis qu'il est clair, pour peu qu'on y réfléchisse, que l'espace doit être pris en considération aussi bien que le temps. En vérité voilà une belle découverte ! mille grâces à Master John qui a daigné nous en faire part ; mais vous n'êtes pas au bout. Locke a découvert encore que pour un homme plus pénétrant (tel que lui par exemple), il demeurera certain qu'une estimation exacte du mouvement exige qu'on ait égard de plus à la masse du corps qui est en mouvement. Locke veut-il dire que pour estimer la quantité du mouvement tout homme pénétrant s'apercevra que la masse doit être prise en considération ? C'est une niaiserie du premier ordre. Veut-il dire, au contraire (ce qui est infiniment probable), que, pour l'estimation de la vitesse, un homme qui a du génie comprend qu'il faut avoir égard à l'espace parcouru, et que s'il a encore plus de génie, il s'apercevra qu'on doit aussi faire attention à la masse ? Alors il me semble qu'aucune langue ne fournit un mot capable de qualifier cette proposition.
Vous voyez, messieurs, ce que Locke savait sur les éléments des sciences naturelles. Vous plairait-il connaître son érudition? en voici un échantillon merveilleux. Rien n'est plus célèbre dans l'histoire des opinions humaines que la dispute des anciens philosophes sur les véritables sources de bonheur, ou sur le summum bonum. Or, savez- vous comment Locke avait compris la question? Il croyait que les anciens philosophes disputaient, non sur le droit, mais sur le fait ; il change une question de morale et de haute philosophie en une simple question de bon goût ou de caprice, et sur ce bel aperçu il décide, avec une rare profondeur : Qu'autant vaudrait disputer pour savoir si le plus grand plaisir du goût se trouve dans les pommes, dans les prunes ou dans les noix. Il est savant, comme vous voyez, autant que moral et magnifique.
Voudriez-vous savoir maintenant combien Locke était dominé par les préjugés de secte les plus grossiers, et jusqu'à quel point le protestantisme avait aplati cette tête ? Il a voulu, dans je ne sais quel endroit de son livre, parler de la présence réelle. Sur cela, je n'ai rien à dire : il était réformé, il pouvait fort bien se donner ce passe-temps ; mais il était tenu de parler au moins comme un homme qui a une tête sur les épaules, au lieu de nous dire, comme il l'a fait : Que les partisans de ce dogme le croient, parce qu'ils ont associé
i, LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG
dans leur esprit Vidée de la présence simultanée d'un corps en plusieurs lieux, avec celle de l'infaillibilité d'une certaine personne. Que dire d'un homme qui était bien le maitre de lire Bellarmin ; d'un homme qui fut le contemporain de Petau et de Bossuet ; qui pouvait de Douvres entendre les cloches de Calais ; qui avait voyagé d'ailleurs, et même résidé en France ; qui avait passé sa vie au milieu du fracas des controverses ; et qui imprime sérieusement que l'Église catholique croit la présence réelle sur la foi d'une certaine personne qui en donne sa parole d'honneur ? Ce n'est point là une de ces distractions, une de ces erreurs purement humaines que nous sommes intéressés à nous pardonner mutuellement, c'est un trait d'ignorance unique, inconcevable, qui eût fait honte à un garçon de boutique du comté de Mansfeld dans le XVIe siècle ; et ce qu'il y a d'impayable, c'est que Locke, avec ce ton de scurrilité qui n'abandonne jamais, lorsqu'il s'agit des dogmes contestés, les plumes protestantes les plus sages d'ailleurs et les plus élégantes, nous charge sans façon d'AVALER ce dogme sans examen. — Sans examen ! Il est plaisant ! et pour qui nous prend-il donc? Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas autant d'esprit que lui ? Je vous avoue que si je venais à l'apprendre tout à coup par révélation, je serais bien surpris.
Au reste, messieurs, vous sentez assez que l'examen approfondi d'un ouvrage aussi épais que V Essai sur l'entendement humain passe les bornes d'une conversation. Elle permet tout au plus de relever l'esprit général du livre et les côtés plus particulièrement dangereux ou ridicules. Si jamais vous êtes appelés à un examen rigoureux de Y Essai, je vous recommande le chapitre sur la liberté. La Harpe, oubliant ce qu'il avait dit plus d'une fois, qu'il n'entendait que la littérature, s'est extasié sur la définition de la liberté donnée par Locke. En voilà, dit-il majestueusement, en voilà de la philosophie ! Il fallait dire : en voilà de l'incapacité démontrée! puisque Locke fait consister la liberté dans le , pouvoir d'agir, tandis que ce mot, purement négatif, nejf signifie qu'aôsence d'obstacle, de manière que la liberté I n'est et ne peut être que la volonté non empêchée, c'est-à- I dire la volonté. Condillac, ajoutant le ton décisif à la médiocrité de son maître, a dit à son tour : Que la liberté n'est que le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas, ou de ne pas faire ce qu'on fait. Cette jolie antithèse peut éblouir sans
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doute un esprit étranger à ces sortes de discussions ; mais pour tout homme instruit ou averti, il est évident que Condillac prend ici le résultat ou le signe extérieur de la liberté, qui est l'action physique, pour la liberté même, qui est toute morale. La liberté est le pouvoir de faire! Comment donc ? Est-ce que l'homme emprisonné et chargé de chaînes n'a pas le pouvoir de se rendre, sans agir, coupable de tous | les crimes ? Il n'a qu'à vouloir. Ovide, sur ce point, parle comme l'Evangile : Qui, quia non licuit, non facit, ille facit. Si donc la liberté n'est pas le pouvoir de faire, elle ne saurait être que celui de vouloir ; mais le pouvoir de vouloir est la volonté même ; et demander si la volonté peut vouloir, c'est demander si la perception a le pouvoir de percevoir ; si la raison a le pouvoir de raisonner ; c'est-à-dire, si le cercle est un cercle, le triangle un triangle, etc. ; en un mot, si V essence est l'essence. Maintenant si vous considérez que Dieu même ne saurait forcer la volonté, puisqu'une volonté forcée est une contradiction dans les termes, vous sentirez que la volonté ne peut être agitée et conduite que par Yattrait (mot admirable que tous les philosophes ensemble n'auraient su inventer). Or, l'attrait ne peut avoir d'autre effet sur la volonté que celui d'en augmenter l'énergie en la faisant vouloir davantage, de manière que l'attrait ne saurait pas plus nuire à la liberté ou à la volonté que l'enseignement, de quelque ordre qu'on le suppose, ne saurait nuire à l'entendement. L'anathème qui pèse sur la malheureuse nature humaine, c'est le double attrait :
Vim sentit geminam paretque incerta duobus (i).
Le philosophe qui réfléchira sur cette énigme terrible rendra justice aux stoïciens, qui devinèrent jadis un dogme fondamental du christianisme, en décidant que le sage seul est libre. Aujourd'hui ce n'est plus un paradoxe, c'est une vérité incontestable et du premier ordre. Où est l'esprit de Dieu, là se trouve la liberté. Tout homme qui a manqué ces idées tournera éternellement autour du principe, comme la courbe de Bernouilli, sans jamais le toucher. Or, voulez-vous comprendre à quel point Locke, sur ce sujet comme sur tant d'autres, était loin de la vérité ? Écoutez bien, je vous en prie, car ceci est ineffable. Il a soutenu que la liberté, qui est
(i) Ovide, Métam,, VIII, 472.
une faculté, n'a rien de commun avec la volonté, qui est une autre faculté ; et qu'il n'est pas moins absurde de demander si la volonté de l'homme est libre, qu'il ne le serait de demander si son sommeil est rapide, ou si sa vertu est carrée. Qu'en dites- vous?
Le sénateur. — Cela, par exemple, est un peu fort! mais votre mémoire serait-elle encore assez complaisante pour vous rappeler la démonstration de ce beau théorème ? car sans doute il en a donné une.
Le comte. — Elle est d'un genre cjui ne saurait être oublié, et vous allez en jugez vous-même. Écoutez bien.
Vous traversez un pont; il s'écroule : au moment où vous le sentes s'abîmer sous vos pieds, l'effort de votre volonté, si elle était libre, vous porterait, sans doute, sur le bord opposé ; mais son élan est inutile : les lois sacrées de la gravitation doivent être exécutées dans l'univers ; il faut tomber et périr : donc la liberté n'a rien de commun avec la volonté. J'espère que vous êtes convaincus ; cependant l'inépuisable génie de Locke peut vous présenter la démonstration sous une face encore plus lumineuse.
Un homme endormi est transporté chez sa maîtresse, ou, comme dit Locke avec l'élégante précision qui le distingue, dans une chambre où il y a une personne qu'il meurt d'envie de voir et d'entretenir. Au moment où il s'éveille, sa volonté est aussi contente que la vôtre l'était peu tout à l'heure lorsqu'elle tombait sous le pont. Or, il se trouve que cet homme, ainsi transporté, ne peut sortir de cette chambre où il y a une personne, etc., parce qu'on a fermé la porte à clef, à ce que dit Locke : donc la liberté n'a rien de commun avec la volonté.
Pour le coup, je me flatte que vous n'avez plus rien à désirer ; mais pour parler sérieusement, que dites- vous d'un philosophe capable d'écrire de telles absurdités ?
Mais tout ce que je vous ai cité n'est que faux ou ridicule, ou l'un et l'autre ; et Locke a bien mérité d'autres reproches. Quelle planche dans le naufrage n'a-t-il pas offerte au matérialisme (qui s'est hâté de la saisir), en soutenant que la pensée peut appartenir à la matière ! Je crois à la vérité que, dans le principe, cette assertion ne fut qu'une simple légèreté échappée à Locke dans un de ces moments d'ennui dont il ne savait que faire ; et je ne doute pas qu'il ne l'eût effacée si quelque ami l'eût averti doucement, comme il
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changea dans une nouvelle édition tout le chapitre de la liberté, qui avait été trouvé trop mauvais : malheureusement les ecclésiastiques s'en mêlèrent, et Locke ne pouvait les souffrir ; il s'obstina donc et ne revint plus sur ses pas. Lisez sa réponse à l'évêque de Worcester ; vous y sentirez je ne sais quel ton de hauteur mal étouffée, je ne sais quelle acrimonie mal déguisée, tout à fait naturelle à l'homme qui appelait, comme vous savez, le corps épiscopal d'Angleterre, le caput mortuum de la Chambre des pairs. Ce n'est pas qu'il ne sentît confusément les principes ; mais l'orgueil et l'engagement étaient chez lui plus forts que la conscience. Il confessera tant que vous voudrez que la matière est, en ellemême, incapable de penser ; que la perception lui est par nature étrangère, et qu'il est impossible d'imaginer le contraire. Il ajoutera encore qu'en vertu de ces principes, il a prouvé et même démontré V immatérialité de l'Être suprême pensant; et que les mêmes raisons qui fondent cette démonstration portent au plus haut degré de probabilité la supposition que le principe qui pense dans l'homme est immatériel. Là-dessus, vous pourriez croire que la probabilité élevée à sa plus haute puissance devant toujours être prise pour la certitude, la question est décidée : mais Locke ne recule point. Il conviendra, si vous voulez, que la toute-puissance ne pouvant opérer sur elle-même, il faut bien qu'elle permette à son essence d'être ce qu'elle est ; mais il ne veut pas qu'il en soit de même des essences créées, qu'elle pétrit comme il lui plaît. En effet, dit-il avec une sagesse étincelante, c'est une absurde insolence de disputer à Dieu le pouvoir de surajouter une certaine excellence à une certaine portion de matière en lui communiquant la végétation, la vie, le sentiment, et enfin la pensée. C'est, en propres termes, lui refuser le pouvoir de créer; car si Dieu a celui de surajouter à une certaine masse de matière une certaine excellence qui en fait un cheval, pourquoi ne saurait-il surajouter à cette même masse une autre excellence qui en fait un être pensant ? Je plie, je vous confesse, sous le poids de cet argument ; mais, comme il faut être juste même envers les gens qu'on n'aime pas, je conviendrai volontiers qu'on peut excuser Locke jusqu'à un certain point, en observant, ce qui est incontestable, qu'il ne s'est pas entendu lui-même.
Le chevalier. — Toute surprise qui ne fait point de mal est un plaisir. Je ne puis vous dire à quel point vous me di-
vertissez en me disant que Locke ne s'entendait pas luimême ; si par hasard vous avez raison, vous m'aurez fait revenir de loin.
Le comte. — Il n'y aura rien de moins étonnant que votre surprise, mon aimable ami. Vous jugez d'après le préjugé reçu qui s'obstine à regarder Locke comme un penseur : je consens aussi de tout mon cœur à le regarder comme tel, pourvu qu'on m'accorde (ce qui ne peut, je crois, être nié) que ses pensées ne le mènent pas loin. Il aura beaucoup regardé, si l'on veut, mais peu vu. Toujours il s'arrête au premier aperçu ; et dès qu'il s'agit d'examiner des idées abstraites, sa vue se trouble. Je puis encore vous en donner un exemple singulier qui se présente à moi dans ce moment.
Locke avait dit que les corps ne peuvent agir les uns sur les autres que par voie de contact. Tangere enim et tangi nisi corpus nulla potest res. Mais lorsque Newton publia son fameux livre des Principes, Locke, avec cette faiblesse et cette précipitation de jugement qui sont, quoi qu'on en puisse dire, le caractère distinctif de son esprit, se hâta de déclarer : qu'il avait appris dans l'incomparable livre du judicieux M. Newton que Dieu était bien le maître de faire ce qu'il voulait de la matière, et par conséquent de lui communiquer le pouvoir d'agir à distance ; qu'il ne manquerait pas en conséquence, lui Locke, de se rétracter et de faire sa profession de foi dans une nouvelle édition de V Essai.
Malheureusement le judicieux Newton déclara rondement, dans une de ses lettres théologiques au docteur Bentley, qu'une telle opinion ne pouvait se loger que dans la tête d'un sot. Je suis parfaitement en sûreté de conscience pour ce souflet appliqué sur la joue de Locke avec la main de Newton. Appuyé sur cette grande autorité, je vous répète avec un surcroît d'assurance que, dans la question dont je vous parlais tout à l'heure, Locke ne s'entendait pas luimême, pas plus que sur celle de la gravitation ; et rien n'est plus évident. La question avait commencé entre l'évêque et lui pour savoir si un être purement matériel pouvait penser ou non. Locke conclut que : Sans le secours de la révélation, on ne pourra jamais savoir si Dieu n'a pas jugé à propos de joindre et de fixer à une matière dûment disposée une substance immatérielle pensante. Vous voyez, messieurs, que tout ceci n'est que la comédie anglaise Much ado about
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nothing. Qu'est-ce que veut dire cet homme ? et qui a jamais douté que Dieu ne puisse unir le principe pensant à la matière organisée ? Voilà ce qui arrive aux matérialistes de toutes les classes : en croyant soutenir que la matière pense, ils soutiennent, sans y prendre garde, qu'elle peut être unie à la substance pensante ; ce que personne n'est tenté de leur disputer. Mais Locke, si ma mémoire ne me trompe absolument, a soutenu l'identité de ces deux suppositions ; en quoi il faut convenir que, s'il est plus coupable, il est aussi moins ridicule.
J'aurais envie aussi, et même j'aurais droit de demander à ce philosophe, qui a tant parlé des sens et qui leur accorde tant, de quel droit il lui a plu de décider : Que la vue est le plus instructif des sens. La langue française, qui est une assez belle œuvre spirituelle, n'est pas de cet avis, elle qui possède le mot sublime d'entendement où toute la théorie de la parole est écrite. Mais qu'attendre d'un philosophe qui nous dit sérieusement : Aujourd'hui que les langues sont faites ! — Il aurait bien dû nous dire quand elles ont été faites, et quand elles n'étaient pas faites.
Que n'ai-je le temps de m'enfoncer dans toute sa théorie des idées simples, complexes, réelles, imaginaires, adéquates, etc., les unes provenant des sens, et les autres de la réflexion! Que ne puis-je surtout vous parler à mon aise de ses idées archétypes, mot sacré pour les platoniciens qui l'avaient placé dans le ciel, et que cet imprudent Breton en tira sans savoir ce qu'il faisait ! Bientôt son venimeux disciple le saisit à son tour pour le plonger dans les boues de sa grossière esthétique. « Les métaphysiciens modernes, « nous dit ce dernier, ont assez mis en usage ce terme « d'idées archétypes. » Sans doute, comme les moralistes ont fort employé celui de chasteté mais, que je sache, jamais comme synonyme de prostitution.
Locke est peut-être le seul auteur connu qui ait pris la peine de réfuter son livre entier ou de le déclarer inutile, dès le début, en nous disant que toutes nos idées nous viennent par les sens ou par la réflexion. Mais qui jamais a nié que certaines idées nous viennent par les sens, et qu'est-ce que Locke veut nous apprendre ? Le nombre des perceptions simples étant nul, comparé aux innombrables combinaisons de la pensée, il demeure démontré, dans le premier chapitre du second livre, que l'immense majorité de nos idées ne
i ■ LES SOIREES DE SAINT-PÉTERSBOURG
vient pas des sens. Mais d'où vient-elle donc ? la question est embarrassante, et de là vient que ses disciples, craignant les conséquences, ne parlent plus de la réflexion, ce qui est très prudent.
Locke ayant commencé son livre sans réflexion et sans aucune connaissance approfondie de son sujet, il n'est pas étonnant qu'il ait constamment battu la campagne. Il avait d'abord mis en thèse que toutes nos idées nous viennent des sens ou de la réflexion. Talonné ensuite par son évèque qui le serrait de près, et peut-être aussi par sa conscience, il en vint à convenir que les idées générales (qui seules constituent l'être intelligent) ne venaient ni des sens ni de la réflexion, mais qu'elles étaient des inventions et des créatures de l'esprit humain. Car, suivant la doctrine de ce grand philosophe, l'homme fait les idées générales avec des idées simples, comme il fait un bateau avec des planches ; de manière que les idées générales les plus relevées ne sont que des collections, ou, comme dit Locke, qui cherche toujours les expressions grossières, des compagnies d idées simples.
Si vous voulez ramener ces hautes conceptions à la pratique, considérez, par exemple, l'église de Saint-Pierre à Rome. C'est une idée générale passable. Au fond cependant tout se réduit à des pierres qui sont des idées simples. Ce n'est pas grand'chose, comme vous voyez : et toutefois le privilège des idées simples est immense, puisque Locke a découvert encore qu'elles sont toutes réelles, excepté toutes. Il n'excepte de cette petite exception que les qualités premières des corps.
Mais admirez ici, je vous prie, la marche lumineuse de Locke : il établit d'abord que toutes nos idées nous viennent des sens ou de la réflexion, et il saisit cette occasion de nous dire : Qu'il en tend par réflexion la connaissance que l'âme prend de ses différentes opérations. Appliqué ensuite à la torture de la vérité, il confesse : Que les idées générales ne viennent ni des sens ni de la réflexion, mais qu'elles sont créées, ou, comme il le dit ridiculement, inventées par l'esprit humain. Or la réflexion venant d'être expressément exclue par Locke, il s'ensuit que l'esprit humain invente les idées générales sans réflexion, c'est-à-dire sans aucune connaissance ou examen de ses propres opérations. Mais toute idée qui ne provient ni du commerce de l'esprit avec les
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objets extérieurs, ni du travail de l'esprit sur lui-même, appartient nécessairement à la substance de l'esprit. Il y a donc des idées innées ou antérieures à toute expérience : je ne vois pas de conséquence plus inévitable ; mais ceci ne doit pas étonner. Tous les écrivains qui se sont exercés contre les idées innées se sont trouvés conduits par la seule force de la vérité à faire des aveux plus ou moins favorables à ce système. Je n'excepte pas même Condillac, quoiqu'il ait été peut-être le philosophe du XVIIIe siècle le plus en garde contre sa conscience. Au reste, je ne veux pas comparer ces deux hommes dont le caractère est bien différent : l'un manque de tête et l'autre de front. Quels reproches cependant n'est-on pas en droit de faire à Locke, et comment pourrait-on le disculper d'avoir ébranlé la morale pour renverser les idées innées sans savoir ce qu'il attaquait? Luimême, dans le fond de son cœur, sentait qu'il se rendait coupable ; mais, dit-il pour s'excuser en se trompant luimême, la vérité est avant tout. Ce qui signifie que la vérité est avant la vérité. Le plus dangereux peut-être et le plus coupable de ces funestes écrivains qui ne cesseront d'accuser le dernier siècle auprès de la postérité, celui qui a employé le plus de talent avec le plus de sang-froid pour faire le plus de mal, Hume, nous a dit aussi dans l'un de ses terribles Essais : Que la vérité est avant tout ; que la critique montre peu de candeur à l'égard de certains philosophes en leur reprochant les coups que leurs opinions peuvent porter à la morale et à la religion, et que cette injustice ne sert qu'à retarder la découverte de la vérité. Mais nul homme, à moins qu'il ne veuille se tromper lui-même, ne sera la dupe de ce sophisme perfide. Nulle erreur ne peut être utile, comme nulle vérité ne peut nuire. Ce qui trompe sur ce point, c'est que, dans le premier cas, on confond l'erreur avec quelque élément vrai qui s'y trouve mêlé et qui agit en bien suivant sa nature, malgré le mélange ; et que, dans le second cas, on confond encore la vérité annoncée avec la vérité reçue. On peut sans doute l'exposer imprudemment, mais jamais elle ne nuit que parce qu'on la repousse ; au lieu que l'erreur, dont la connaissance ne peut être utile que comme celle des poisons, commence à nuire du moment où elle a pu se faire recevoir sous le masque de sa divine ennemie. Elle nuit donc parce qu'on la reçoit, et la vérité ne peut nuire que parce qu'on la combat : ainsi tout
ce qui est nuisible en soi est faux, comme tout ce qui est utile en soi est vrai. Il n'y a rien de si clair pour celui qui a compris.
Aveuglé néanmoins par son prétendu respect pour la vérité, qui n'est, cependant, dans ces sortes de cas, qu'un délit public déguisé sous un beau nom, Locke, dans le premier Livre de son triste Essai, écume l'histoire et les voyages pour faire rougir l'humanité. Il cite les dogmes et les usages les plus honteux ; il s'oublie au point d'exhumer d'un livre inconnu une histoire qui fait vomir ; et il a soin de nous dire que le livre étant rare, il a jugé à propos de nous réciter l'anecdote dans les propres termes de l'auteur, et tout cela pour établir qu'il n'y a point de morale innée. C'est dommage qu'il ait oublié de produire une nosologie pour démontrer qu'il n'y a point de santé.
En vain, Locke, toujours agité intérieurement, cherche à se faire illusion d'une autre manière par la déclaration expresse qu'il nous fait : « Qu'en niant une loi innée, il n'en- « tend point du tout nier une loi naturelle, c'est-à-dire une « loi antérieure à toute loi positive. » Ceci est, comme vous voyez, un nouveau combat entre la conscience et l'engagement. Qu'est-ce en effet que cette loi naturelle ? Et si elle n'est ni positive ni innée, où est sa base? Qu'il nous indique un seul argument valable contre la loi innée qui n'ait pas la même force contre la loi naturelle. Celle-ci, nous dit-il, peut être reconnue par la seule lumière de la raison, sans le secours d'une révélation positive. Mais qu'est-ce donc que la lumière de la raison ? Vient-elle des hommes ? elle est positive ; vient-elle de Dieu ? elle est innée.
Si Locke avait eu plus de pénétration, ou plus d'attention, ou plus de bonne foi, au lieu de dire : Une telle idée n'est point dans V esprit d'un tel peuple, donc elle n'est pas innée, il aurait dit au contraire : donc elle est innée pour tout homme qui la possède ; car c'est une preuve que si elle ne préexiste pas, jamais les sens ne lui donneront naissance, puisque la nation qui en est privée a bien cinq sens comme les autres ; et il aurait recherché comment et pourquoi telle ou telle idée a pu être détruite ou dénaturée dans l'esprit d'une telle famille humaine. Mais il est bien loin d'une pensée aussi féconde, lui qui s'oublie de nouveau jusqu'à soutenir qu'un seul athée dans l'univers lui suffirait pour nier légitimement que l'idée de Dieu soit innée dans V homme ;
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c'est-à-dire encore qu'un seul enfant monstrueux, né sans yeux, par exemple, prouverait que la vue n'est pas naturelle à l'homme ; mais rien n'arrêtait Locke. Ne nous a-t-il pas dit intrépidement que la voix de la conscience ne prouve rien en faveur des principes innés, vu que chacun peut avoir là sienne ?
C'est une chose bien étrange qu'il n'ait jamais été possible de faire comprendre, ni à ce grand patriarche, ni à sa triste postérité, la différence qui se trouve entre l'ignorance d'une loi et les erreurs admises dans l'application de cette loi. Une femme indienne sacrifie son enfant nouveau-né à la déesse Gonza, ils disent : Donc il n'y a point de morale innée ; au contraire, il faut dire encore : Donc elle est innée ; puisque l'idée du devoir est assez forte chez cette malheureuse mère, pour la déterminer à sacrifier à ce devoir le sentiment le plus tendre et le plus puissant sur le cœur humain. Abraham se donna jadis un mérite immense en se déterminant à ce même sacrifice qu'il croyait avec raison réellement ordonné ; il disait précisément comme la femme indienne : La divinité a parlé ; il faut fermer les yeux et obéir. L'un, pliant sous l'autorité divine qui ne voulait que l'éprouver, obéissait à un ordre sacré et direct ; l'autre, aveuglée par une superstition déplorable, obéit à un ordre imaginaire ; mais, de part et d'autre, l'idée primitive est la même : c'est celle du devoir, portée au plus haut degré d'élévation. Je le dois ! voilà l'idée innée dont l'essence est indépendante de toute erreur dans l'application. Celles que les hommes commettent tous les jours dans leurs calculs prouveraient-elles, par hasard, qu'ils n'ont pas l'idée du nombre ? Or, si cette idée n'était innée, jamais ils ne pourraient l'acquérir ; jamais ils ne pourraient même se tromper : car se tromper, c'est s'écarter d'une règle antérieure et connue. Il en est de même des autres idées ; et j'ajoute, ce qui me parait clair de soi-même, que, hors de cette supposition, il devient impossible de concevoir V homme, c'est-à-dire, l'unité ou V espèce humaine ; ni, par conséquent, aucun ordre relatif à une classe donnée d'êtres intelligents.
Il faut convenir aussi que les critiques de Locke l'attaquaient mal en distinguant les idées et ne donnant pour idées innées que les idées morales du premier ordre, ce qui semblait faire dépendre la solution du problème de la rectitude de ces idées. Je ne dis pas qu'on ne leur doive une attention particulière, et ce peut être l'objet d'un second
examen ; mais pour le philosophe qui envisage la question dans toute sa généralité, il n'y a pas de distinction à faire sur ce point, parce qu'il n'y a point d'idée qui ne soit innée, ou étrangère aux sens par l'universalité dont elle tient sa forme, et par l'acte intellectuel qui la. pense.
Toute doctrine rationnelle est fondée sur une connaissance antécédente, car l'homme ne peut rien apprendre que parce qu'il sait. Le syllogisme et l'induction partant donc toujours de principes posés comme déjà connus, il faut avouer qu'avant de parvenir à une vérité particulière nous la connaissons déjà en partie. Observez, par exemple, un triangle actuel ou sensible : certainement vous l'ignoriez avant de le voir ; cependant vous connaissiez déjà, non pas ce triangle, mais le triangle ou la triangulité ; et voilà comment on peut connaître et ignorer la même chose sous différents rapports. Si l'on se refuse à cette théorie, on tombe inévitablement dans le dilemme insoluble du Ménon de Platon et l'on est forcé de convenir, ou que l'homme ne peut rien apprendre, ou que tout ce qu'il apprend n'est qu'une réminiscence. Que si l'on refuse d'admettre ces idées premières, il n'y a plus de démonstration possible, parce qu'il n'y a plus de principes dont elle puisse être dérivée. En effet, l'essence des principes est qu'ils soient antérieurs, évidents, non dérivés, indémontrables, et causes par rapport à la conclusion, autrement ils auraient besoin eux-mêmes d'être démontrés ; c'est-à-dire qu'ils cesseraient d'être principes, et il faudrait admettre ce que l'école appelle le progrès à l'infini qui est impossible. Observez de plus que ces principes, qui fondent les démonstrations, doivent être non seulement connus naturellement, mais plus connus que les vérités découvertes par leur moyen : car tout ce qui communique une chose la possède nécessairement en plus, par rapport au sujet qui la reçoit : et comme, par exemple, l'homme que nous aimons pour l'amour d'un autre est toujours moins aimé que celui-ci, de même toute vérité acquise est moins claire pour nous que le principe qui nous l'a rendue visible ; l'illuminant étant par nature plus lumineux que Villuminé, il ne suffit donc pas de croire à la science, il faut croire de plus au principe de la science, dont le caractère est d'être à la fois et nécessaire et nécessairement cru : car la démonstration n'a rien de commun avec la parole extérieure et sensible qui nie ce qu'elle veut ; elle tient à cette parole plus profonde qui est prononcée dans l'intérieur
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de l'homme et qui n'a pas le pouvoir de contredire la vérité Toutes les sciences communiquent ensemble par ces principes communs ; et prenez bien garde, je vous en prie, que, par ce mot commun, j'entends exprimer non ce que ces différentes sciences démontrent, mais ce dont elles se servent pour démontrer ; c'est-à-dire l'universel, qui est la racine de toute démonstration, qui préexiste à toute impression ou opération sensible, et qui est si peu le résultat de l'expérience que, sans lui, l'expérience sera toujours solitaire, et pourra, se répéter à l'infini, en laissant toujours un abîme entre elle et l'universel. Ce jeune chien qui joue avec vous dans ce moment, a joué de même hier et avant hier. Il a donc joué il a joué et il a joué, mais point du tout, quant à lui, troist fois, comme vous ; car si vous supprimez l'idée-principe, et par conséquent préexistante, du nombre, à laquelle Y expérience puisse se rapporter, un et un ne sont jamais que ceci et cela, mais jamais deux.
Vous voyez, messieurs, que Locke est pitoyable avec son expérience, puisque la vérité n'est qu'une équation entre la pensée de l homme et l'objet connu (1), de manière que si le premier membre n'est pas naturel, préexistant et immuable, l'autre flotte nécessairement ; et il n'y a plus de vérité.
Toute idée étant donc innée par rapport à l'universel dont elle tient sa forme, elle est de plus totalement étrangère aux sens par l'acte intellectuel qui affirme ; car la pensée ou la parole (c'est la même chose) n'appartenant qu'à l'esprit ou, pour mieux dire, étant l'esprit, nulle distinction ne doit être faite à cet égard entre les différents ordres d'idées. Dès que l'homme dit : Cela est, il parle nécessairement en vertu d'une connaissance intérieure et antérieure, car les sens n'ont rien de commun avec la vérité, que l'entendement seul peut atteindre ; et comme ce qui n'appartient point aux sens est étranger à la matière, il s'ensuit qu'il y a dans l'homme un principe immatériel en qui réside la science ; et les sens ne pouvant recevoir et transmettre à l'esprit que des impressions, non seulement la fonction, dont l'essence est de juger, n'est pas aidée par ces impressions, mais elle en est plutôt empêchée et troublée. Nous devons donc supposer avec les plus grands hommes que nous avons naturellement des idées intellectuelles qui n'ont point passé par les sens, et
(i) S. Thomas.
l'opinion contraire afflige le bon sens et la religion. J'ai lu que le célèbre Cudworth, disputant un jour avec un de ses amis sur l'origine des idées, lui dit : Prenez, je vous prie, un livre dans ma bibliothèque, le premier qui se présentera sous votre main, et ouvrez-le au hasard: l'ami tomba sur les offices de Cicéron au commencement du premier livre : Quotque depuis un an, etc. — C'est assez, reprit Cudworth ; dites-moi de grâce comment vous avez pu acquérir par les sens l'idée de Quoique. L'argument était excellent sous une forme très simple : l'homme ne peut parler ; il ne peut articuler le moindre élément de sa pensée ; il ne peut dire et sans réfuter Locke.
Le chevalier. — Vous m'avez dit en commençant : Parlezmoi en toute conscience. Permettez que je vous adresse les mêmes paroles : Parlez-moi en toute conscience ; n'avez-vous point choisi les passages de Locke qui prêtaient le plus à la critique? La tentation est séduisante, quand on parle d'un homme qu'on n'aime point.
Le comte. — Je puis vous assurer le contraire ; et je puis vous assurer de plus qu'un examen détaillé du livre me fournirait une moisson bien plus abondante ; mais, pour réfuter un in-quarto il en faut un autre ; et par qui le dernier serait-il lu, je vous prie ? Quand un mauvais livre s'est une fois emparé des esprits, il n'y a plus, pour les désabuser, d'autre moyen que celui de montrer l'esprit général qui l'a dicté ; d'en classer les défauts, d'indiquer seulement les plus saillants et de s'en fier du reste à la conscience de chaque lecteur. Pour rendre celui de Locke de tous points irréprochable, il suffirait à mon avis d'y changer deux mots. Il est intitulé : Essai sur l'entendement humain ; écrivons seulement : Essai sur l'entendement de Locke : jamais livre n'aura mieux rempli son titre. L'ouvrage est le portrait entier de l'auteur, et rien n'y manque. On y reconnaît aisément un honnête homme et même un homme de sens, mais pipé par l'esprit de secte qui le mène sans qu'il s'en aperçoive ou sans qu'il veuille s'en apercevoir ; manquant d'ailleurs de l'érudition philosophique la plus indispensable et de toute profondeur dans l'esprit. Il est véritablement comique lorsqu'il nous dit sérieusement qu'il a pris la plume pour donner à Y homme des règles par lesquelles une créature raisonnable puisse diriger sagement ses actions ; ajoutant que pour arriver à ce but il s'était mis en tète que ce qu'il y aurait de
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plus utile serait de fixer avant tout les bornes de l'esprit humain. Jamais on ne se mit en tête rien d'aussi fou ; car d'abord, pour ce qui est de la morale, je m'en fierais plus volontiers au sermon sur la montagne qu'à toutes les billevesées scolastiques dont Locke a rempli son livre, et qui sont bien ce qu'on peut imaginer de plus étranger à la morale. Quant aux bornes de l'entendement humain, tenez pour sûr que l'excès de la témérité est de vouloir les poser, et que l'expression même n'a pas de sens précis ; mais nous en parlerons une autre fois, d'autant qu'il y a bien des choses intéressantes à dire sur ce point. Dans ce moment, c'est assez d'observer que Locke en impose ici d'abord à lui-même et ensuite à nous. Il n'a voulu réellement rien dire de ce qu'il dit. Il a voulu contredire, et rien de plus. Vous rappelez- vous ce Boindin du Temple du goût,
Criant. : Messieurs, je suis ce juge intègre Qui toujours juge, argue et contredit.
Voilà l'esprit qui animait Locke. Ennemi de toute autorité morale, il en voulait aux idées reçues, qui sont une grande autorité. Il en voulait par-dessus tout à son Eglise, que j'aurais plus que lui le droit de haïr, et que je vénère cependant dans un certain sens, comme la plus raisonnable parmi celles qui n'ont pas raison. Locke ne prit donc la plume que pour arguer et contredire, et son livre, purement négatif, est une des productions nombreuses enfantées par ce même esprit qui a gâté tant de talents bien supérieurs à celui de Locke. L'autre caractère frappant, distinctif, invariable de ce philosophe, c'est la superficialité (permettez-moi de faire ce mot pour lui) ; il ne comprend rien à fond, il n'apprend rien ; mais ce que je voudrais surtout vous faire remarquer chez lui comme le signe le plus décisif de la médiocrité, c'est le défaut qu'il a de passer à côté des plus grandes questions sans s'en apercevoir. Je puis vous en donner un exemple frappant qui se présente dans ce moment à ma mémoire. Il dit quelque part avec un ton magistral véritablement impayable : J'avoue qu'il m'est tombé en partage une de ces âmes lourdes, qui ont le malheur de ne pas comprendre qu'il soit plus nécessaire à l'âme de penser toujours qu'au corps d'être toujours en mouvement ; la pensée, ce me semble, étant à l'âme ce que le mouvement est au corps. Ma foi ! j'en demande bien pardon à Locke, mais je ne trouve dans ce
beau passage rien à retrancher que la plaisanterie. Où donc avait-il vu de la matière en repos ? Vous voyez qu'il passe, comme je vous le disais tout à l'heure, à côté d'un abîme sans le voir. Je ne prétends point soutenir que le mouvement soit essentiel à la matière, et je la crois surtout indifférente à toute direction ; mais enfin il faut savoir ce qu'on dit, et lorsqu'on n'est pas en état de distinguer le mouvement absolu, on pourrait fort bien se dispenser d'écrire sur la philosophie.
Mais voyez, en suivant cette même comparaison qu'il a si mal saisie, tout le parti qu'il était possible d'en tirer en y apportant d'autres yeux. Le mouvement est au corps ce que la pensée est à V esprit ; soit, pourquoi donc n'y aurait-il pas une pensée relative et une pensée absolue ? relative, lorsque l'homme se trouve en relation avec les objets sensibles et avec ses semblables, et qu'il peut se comparer à eux ; absolue, lorsque cette communication étant suspendue par le sommeil ou par d'autres causes non régulières, la pensée n'est plus emportée que par le mobile supérieur qui emporte tout. Pendant que nous reposons ici tranquillement sur nos sièges dans un repos parfait pour nos sens, nous volons réellement dans l'espace avec une vitesse qui effraie l'imagination, puisqu'elle est au moins de trente werstes par seconde, c'est-à-dire qu'elle excède près de cinquante fois celle d'un boulet de canon ; et ce mouvement se complique encore avec celui de rotation qui est à peu près égal sous l'équateur, sans que nous ayons néanmoins la moindre connaissance sensible de ces deux mouvements : or comment prouvera-t-on qu'il est impossible à l'homme de penser comme de se mouvoir, avec le mobile supérieur, sans le savoir ? il sera fort aisé de s'écrier : Oh ! c'est bien différent ! mais pas tout à fait si aisé, peut-être, de le prouver. Chaque homme au reste a son orgueil dont il est difficile de se séparer absolument ; je vous confesserai donc naïvement qu'il m'est tombé en partage une âme assez lourde pour croire que ma comparaison n'est pas plus lourde que celle de Locke.
Prenez encore ceci pour un de ces exemples auxquels il en faut rapporter d'autres. Il n'y a pas moyen de tout dire ; mais vous êtes bien les maîtres d'ouvrir au hasard le livre de Locke : je prends sans balancer l'engagement de vous montrer qu'il ne lui est pas arrivé de rencontrer une seule question importante qu'il n'ait traitée avec la même médiocrité ; et puisqu'un homme médiocre peut ainsi le convaincre
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de médiocrité, jugez de ce qui arriverait si quelque homme supérieur se donnait la peine de le dépecer.
Le sénateur. — Je ne sais si vous prenez garde au problème que vous faites naître sans vous en apercevoir, car plus vous accumulez de reproches contre le livre de Locke, et plus vous rendez inexplicable l'immense réputation dont il jouit.
Le comte. — Je ne suis point fâché de faire naître un problème qu'il n'est pas extrêmement difficile de résoudre, et puisque notre jeune ami m'a jeté dans cette discussion, je la terminerai volontiers au profit de la vérité.
Qui mieux que moi connaît toute l'étendue de l'autorité si malheureusement accordée à Locke, et qui jamais en a gémi de meilleure foi? Ah ! que j'en veux à cette génération futile qui en a fait son oracle, et que nous voyons encore emprisonnée, pour ainsi dire, dans l'erreur par l'autorité d'un vain nom qu'elle-même a créée dans sa folie ! que j'en veux surtout à ces Français qui ont abandonné, oublié, outragé même le Platon chrétien né parmi eux, et dont Locke n'était pas digne de tailler les plumes, pour céder le sceptre de la philosophie rationnelle à cette idole ouvrage de leurs mains, à ce faux dieu du XVIIIe siècle, qui ne sait rien, qui ne dit rien, qui ne peut rien, et dont ils ont élevé le piédestal devant la face du Seigneur, sur la foi de quelques fanatiques encore plus mauvais citoyens que mauvais philosophes ! Les Français ainsi dégradés par de vils instituteurs, qui leur apprenaient à ne plus croire à la France, donnaient l'idée d'un millionnaire assis sur un coffre-fort qu'il refuse d'ouvrir, et de là tendant une main ignoble à l'étranger qui sourit.
Mais que cette idolâtrie ne vous surprenne point. La fortune des livres serait le sujet d'un bon livre. Ce que Sénèque a dit des hommes est encore plus vrai peut-être des monuments de leur esprit. Les uns ont la renommée et les autres la méritent. Si les livres paraissent dans des circonstances favorables, s'ils caressent de grandes passions, s'ils ont pour eux le fanatisme prosélyte d'une secte nombreuse et active, ou, ce qui passe tout, la faveur d'une nation puissante, leur fortune est faite ; la réputation des livres, si l'on excepte peut-être ceux des mathématiciens, dépend bien moins de leur mérite intrinsèque que de ces circonstances étrangères à la tête desquelles je place, comme je viens de vous le dire, la puissance de la nation qui a produit l'auteur. Si un
homme tel que le P. Kircher, par exemple, était né à Paris ou à Londres, son buste serait sur toutes les cheminées, et il passerait pour démontré qu'il a tout vu ou entrevu. Tant qu'un livre n'est pas, s'il est permis de s'exprimer ainsi, poussé par une nation influente, il n'obtiendra jamais qu'un succès médiocre ; je pourrais vous en citer cent exemples. Raisonnez d'après ces considérations qui me paraissent d'une vérité palpable, et vous verrez que Locke a réuni en sa faveur toutes les chances possibles. Parlons d'abord de sa patrie. Il était Anglais : l'Angleterre est faite sans doute pour briller à toutes les époques ; mais ne considérons dans ce moment que le commencement du XVIIIe siècle. Alors elle possédait Newton, et faisait reculer Louis XIV. Quel moment pour ses écrivains ! Locke en profita. Cependant son infériorité est telle qu'il n'aurait point réussi, du moins à ce point, si d'autres circonstances ne l'avaient favorisé. L'esprit humain, suffisamment préparé par le protestantisme, commençait à s'indigner de sa propre timidité, et se préparait à tirer hardiment toutes les conséquences des principes posés au XVIe siècle. Une secte épouvantable commençait de son côté à s'organiser ; c'était une bonne fortune pour elle qu'un livre composé par un très honnête homme et même par un Chrétien raisonnable, où tous les germes de la philosophie la plus abjecte et la plus détestable se trouvaient couverts par une réputation méritée, enveloppés de formes sages et flanqués même au besoin de quelques textes de l'Écriture sainte ; le génie du mal ne pouvait donc recevoir ce présent que de l'une des tribus séparées, car le perfide amalgame eût été, dans Jérusalem, ou prévenu ou flétri par une religion vigilante et inexorable. Le livre naquit donc où il devait naitre, et partit d'une main faite exprès pour satisfaire les plus dangereuses vues. Locke jouissait à juste titre de l'estime universelle. Il s'intitulait Chrétien, même il avait écrit en faveur du Christianisme suivant ses forces et ses préjugés, et la mort la plus édifiante venait de terminer pour lui une vie sainte et laborieuse. Combien les conjurés devaient se réjouir de voir un tel homme poser tous les principes dont ils avaient besoin, et favoriser surtout le matérialisme par délicatesse de conscience ! Ils se précipitèrent donc sur le malheureux Essai, et le firent valoir avec une ardeur dont on ne peut avoir d'idée si l'on n'y a fait une attention particulière. Il me souvient d'avoir frémi jadis en
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voyant l'un des athées les plus endurcis peut-être qui aient jamais existé, recommander à d'infortunés jeunes gens la lecture de Locke abrégé, et pour ainsi dire concentré par une plume italienne qui aurait pu s'exercer d'une manière plus conforme à sa vocation. Lisez-le, leur disait-il avec enthousiasme, relisez-le : apprenez-le par cœur : il aurait voulu, comme disait Mme de Sévigné, le leur donner en bouillons. Il y a une règle sûre pour juger les livres comme les hommes, même sans les connaître : il suffit de savoir par qui ils sont aimés et par qui ils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais, et déjà je vous l'ai proposée à l'égard de Bacon. Dès que vous le voyez mis à la mode par les encyclopédistes, traduit par un athée et loué sans mesure par le torrent de philosophes du dernier siècle, tenez pour sûr, sans autre examen, que sa philosophie est, du moins dans ses bases générales, fausse et dangereuse. Par la raison contraire, si vous voyez ces mêmes philosophes embarrassés souvent par cet écrivain, et dépités contre quelques-unes de ses idées, chercher à les repousser dans l'ombre et se permettre même de le mutiler hardiment ou d'altérer ses écrits, soyez sûrs encore, et toujours sans autre examen, que les œuvres de Bacon représentent de nombreuses et magnifiques exceptions aux reproches généraux qu'on est en droit de leur adresser. Ne croyez pas cependant que je veuille établir aucune comparaison entre ces deux hommes. Bacon, comme philosophe moraliste, et même comme écrivain en un certain sens, aura toujours des droits à l'admiration des connaisseurs ; tandis que Y Essai sur l'entendement humain est très certainement, et soit qu'on le nie ou qu'on en convienne, tout ce que le défaut absolu de génie et de style peut enfanter de plus assommant.
Si Locke, qui était un très honnête homme, revenait au monde, il pleurerait amèrement en voyant ses erreurs, aiguisées par la méthode française, devenir la honte et le malheur d'une génération entière. Ne voyez-vous pas que Dieu a proscrit cette vile philosophie, et qu'il lui a plu même de rendre l'anathème visible ? Parcourez tous les livres de ses adeptes, vous n'y trouverez pas une ligne dont le goût et la vertu daignent se souvenir. Elle est la mort de toute religion, de tout sentiment exquis, de tout élan sublime : chaque père de famille surtout doit être bien averti qu'en la recevant sous son toit, il fait réellement tout ce qu'il peut
i LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG
pour en chasser la vie, aucune chaleur ne pouvant tenir devant ce souffle glacial.
Mais pour en revenir à la fortune des livres, vous l'expliquerez précisément comme celle des hommes : pour les uns comme pour les autres, il y a comme une fortune qui est une véritable malédiction, et n'a rien de commun avec le mérite. Ainsi, messieurs, le succès ne prouve rien. Défiezvous surtout d'un préjugé très commun, très naturel et cependant tout à fait faux : celui de croire que la grande réputation d'un livre suppose une connaissance très répandue et très raisonnée du même livre. Il n'en est rien, je vous l'assure. L'immense majorité ne jugeant et ne pouvant juger que sur parole, un assez petit nombre d'hommes fixent d'abord l'opinion. Us meurent et cette opinion leur survit. De nouveaux livres qui arrivent ne laissent plus de temps de lire les autres ; et bientôt ceux-ci ne sont jugés que sur une réputation vague, fondée sur quelques caractères généraux, ou sur quelques analogies superficielles et quelquefois même parfaitement fausses. Il n'y a pas longtemps qu'un excellent juge, mais qui ne peut cependant juger que ce qu'il connaît, a dit à Paris que le talent ancien le plus ressemblant au talent de Bossuet était celui de Démosthènes : or il se trouve que ces deux orateurs diffèrent autant que deux belles choses du même genre (deux belles fleurs, par exemple) peuvent différer l'une de l'autre ; mais toute sa vie on a entendu dire que Démosthènes tonnait, et Bossuet tonnait aussi : or, comme rien ne ressemble à un tonnerre autant qu'un tonnerre, donc... etc. Voilà comment se forment les jugements. La Harpe n'a-t-il pas dit formellement que V objet du livre entier de /'Essai sur l'entendement humain est de démontrer en rigueur que l'entendement est esprit et d'une nature essentiellement distincte de la matière? n'a-t-il pas dit ailleurs : Locke, Clarke, Leibnitz, Fénelon, etc., ont reconnu cette vérité (de la distinction des deux substances) ? Pouvez-vous désirer une preuve plus claire que ce littérateur n'avait pas lu Locke? et pouvez-vous seulement imaginer qu'il se fût donné le tort (un peu comique) de l'inscrire en si bonne compagnie s'il l'avait vu épuiser toutes les ressources de la plus chicaneuse dialectique pour attribuer de quelque manière la pensée à la matière ? Vous avez entendu Voltaire nous dire : Locke, avec son grand sens, ne cesse de nous répéter : Définissez ! Mais, je vous le demande encore,
J. DE MAISTRE
Voltaire aurait-il adressé cet éloge au philosophe anglais s'il avait su que Locke est surtout éminemment ridicule par ses définitions, qui ne sont toutes qu'une tautologie délayée ? Ce même Voltaire nous dit encore, dans un ouvrage qui est un sacrilège, que Locke est le Pascal de l'Angleterre. Vous ne m'accusez pas, j'espère, d'une aveugle tendresse pour François Arouet : je le supposerai aussi léger, aussi mal intentionné, et surtout aussi mauvais Français que vous le voudrez ; cependant je ne croirais jamais qu'un homme qui avait tant de goût et de tact se fût permis cette extravagante comparaison s'il avait jugé d'après lui-même. Quoi donc? le fastidieux auteur de Y Essai sur l'entendement humain, dont le mérite se réduit, dans la philosophie rationnelle, à nous débiter, avec l'éloquence d'un almanach, ce que tout le monde sait ou ce que personne n'a besoin de savoir, et qui serait d'ailleurs totalement inconnu dans les sciences s'il n'avait pas découvert que la vitesse se mesure par la masse ; un tel homme, dis-je, est comparé à Pascal — à Pascal ! grand homme, avant trente ans ; physicien, mathématicien distingué, apologiste sublime, polémique supérieur, au point de rendre la calomnie divertissante ; philosophe profond, homme rare en un mot, et dont tous les torts imaginables ne sauraient éclipser les qualités extraordinaires. Un tel parallèle ne permet pas seulement de supposer que Voltaire eût pris connaissance par lui-même de Y Essai sur l'entendement humain. Ajoutez que les gens de lettres français lisaient très peu dans le dernier siècle, d'abord parce qu'ils menaient une vie fort dissipée, ensuite parce qu'ils écrivaient trop, enfin parce que l'orgueil ne leur permettait guère de supposer qu'ils eussent besoin des pensées d'autrui. De tels hommes ont bien d'autres choses à faire que de lire Locke, j'ai de bonnes raisons de soupçonner qu'en général il n'a pas été lu par ceux qui le vantent, qui le citent, et qui ont même l'air de l'expliquer. C'est une grande erreur de croire que pour citer un livre, avec une assez forte apparence d'en parler avec connaissance de cause, il faille l'avoir lu, du moins complètement et avec attention. On lit le passage ou la ligne dont on a besoin ; on lit quelques lignes de Yindex ; sur la foi d'un index, on démêle le passage dont on a besoin pour appuyer ses propres idées ; et c'est au fond tout ce qu'on veut : qu'importe le reste ? Il y a aussi un art de faire parler ceux qui ont lu ; et voilà comment il est très possible
que le livre dont on parle le plus soit en effet le moins connu par la lecture. En voilà assez sur cette réputation si grande et si peu méritée : un jour viendra, et peut-être il n'est pas loin, où Locke sera placé unanimement au nombre des écrivains qui ont fait le plus de mal aux hommes. Malgré tous les reproches que je lui ai faits, je n'ai touché cependant qu'une partie de ses torts, et peut-être la moindre. Après avoir posé les fondements d'une philosophie aussi fausse que dangereuse, son fatal esprit se dirigea sur la politique avec un succès non moins déplorable. Il a parlé sur l'origine des lois aussi mal que sur celle des idées ; et sur ce point il a posé les principes dont nous voyons les conséquences. Ces germes terribles eussent peut-être avorté en silence sous les glaces de son style ; animés dans les boues chaudes de Paris, ils ont produit le monstre révolutionnaire qui a dévoré l'Europe.
Au reste, messieurs, je n'aurai jamais assez répété que le jugement que je ne puis me dispenser de porter sur les ouvrages de Locke ne m'empêche point de rendre à sa personne ou à sa mémoire toute la justice qui lui est due : il avait des vertus, même de grandes vertus; et quoiqu'elles me rappellent un peu ce maître à danser, cité, je crois, par le docteur Swift, qui avait toutes les bonnes qualités imaginables, hormis qu'il était boiteux, je ne fais pas moins profession de vénérer le caractère moral de Locke ; mais c'est pour déplorer de nouveau l'influence du mauvais principe sur les meilleurs esprits. C'est lui qui règne malheureusement en Europe depuis trois siècles ; c'est lui qui nie tout, qui ébranle tout, qui proteste contre tout : sur son front d'airain, il est écrit non ! et c'est le véritable titre du livre de Locke, lequel à son tour peut être considéré comme la préface de toute la philosophie du XVIIIe siècle, qui est toute négative et par conséquent nulle. Lisez Y Essai, vous sentirez à chaque page qu'il ne fut écrit que pour contredire les idées reçues, et surtout pour humilier une autorité qui choquait Locke au delà de toute expression. Lui-même nous a dit son secret sans détour. Il en veut à une certaine espèce de gens qui font les maîtres et les docteurs, et qui espèrent avoir meilleur marché des hommes, lorsqu'à l'aide d'une aveugle crédulité ils pourront leur faire avaler des principes innés sur lesquels il ne sera pas permis de disputer. Dans un autre endroit de son livre, il examine comment les hommes
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arrivent à ce qu'ils appellent leurs principes ; et il débute par une observation remarquable : II peut paraître étrange, dit-il, et cependant rien n'est moins extraordinaire ni mieux prouvé, par une expérience de tous les jours, que des doctrines (il aurait bien dû les nommer) qui n'ont pas une origine plus noble que la superstition d'une nourrice ou l'autorité d'une vieille femme, grandissent enfin, tant dans la religion que dans la morale, jusqu'à la dignité de principes, par l'opération du temps et par la complaisance des auditeurs. Il ne s'agit ici ni du Japon ni du Canada, encore moins de faits rares et extraordinaires : il s'agit de ce que tout homme peut voir tous les jours de sa vie. Rien n'est moins équivoque, comme vous voyez ; mais Locke me paraît avoir posé les bornes du ridicule, lorsqu'il écrit à la marge de ce beau chapitre: D'où nous est venue l'opinion des principes innés ? Il faut être possédé de la maladie du XVIIIe siècle, fils du XVIe, pour attribuer au sacerdoce l'invention d'un système, malheureusement peut-être aussi rare, mais certainement encore aussi ancien que le bon sens...