EXTRAITS DU QUATRIÈME ENTRETIEN
[Contre Voltaire.]
Le comte. — Beau génie tant qu'il vous plaira, monsieur le chevalier ; il n'en sera pas moins vrai qu'en louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit à contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les Œuvres de Fernay, Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odium auctoris ; en vérité rien n'était plus juste : Refuser les honneurs du génie a celui qui abuse de ses dons. Si cette loi était sévèrement observée, on verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés ; mais, puisqu'il ne dépend pas de nous de la promulguer, gardons-nous au moins de donner dans l'excès, bien plus répréhensible qu'on ne le croit, d'exalter sans mesure les écrivains coupables, et celui-là surtout. Il a prononcé contre lui-même, sans s'en apercevoir, un arrêt terrible, car c'est lui qui a dit : Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. Rien n'est plus vrai, et pourquoi Voltaire, avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli] j'excepte la tragédie, où la nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments étrangers à son caractère ; et même encore sur la scène, qui est son triomphe, il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces, il ressemble à ses deux grands rivaux, comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom, il n'est que joli ; rien ne peut l'échauffer, pas même la bataille de Fontenoy. Il est charmant, dit-on ; je le dis aussi, mais j'entends que ce mot soit une critique. Du reste, je ne puis souffrir
l'exagération qui le nomme universel. Certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode : et qui pourrait s'en étonner? l'impiété réfléchie avait tué chez lui la flamme divine de l'enthousiasme. Il est encore nul et même jusqu'au ridicule dans le drame lyrique, son oreille ayant été absolument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux l'étaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talent naturel, il se traîne : il est médiocre, froid, et souvent (qui le croirait ?) lourd et grossier dans la comédie ; car le méchant n'est jamais comique. Par la même raison, il n'a pas su faire une épigramme, la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaie la satire, il glisse dans le libelle ; il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art, de son élégance et des grâces de son style ; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire, la gravité, la bonne foi et la dignité. Quant à son poème épique, je n'ai pas droit d'en parler : car pour juger un livre, il faut l'avoir lu, et pour le lire, il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane sur la plupart de ses écrits, qui n'ont que deux sujets, la Bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependant loin d'être irréprochable : le rire qu'elle excite n'est pas légitime ; c'est une grimace. N'avez-vous jamais remarqué que l'anathème divin fût écrit sur son visage ? Après tant d'années il est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contempler sa figure au palais de Y Ermitage : jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine. Cette bouche, — je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute, — ce rictus épouvantable, courant d'une oreille à l'autre, et ces lèvres pincées par la cruelle malice comme un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme. — Ne me parlez pas de cet homme, je ne puis en soutenir l'idée. Ah ! qu'il nous a fait de mal ! Semblable à cet insecte, le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses, Voltaire, avec son
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I aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société, 'les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poisons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que, pour voiler d'inexprimables attentats, ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnanation de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Elysée, avait écrit le livre du Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. Il ne saurait alléguer, comme tant d'autres, la jeunesse, l'inconsidération, l'entraînement des passions, et pour terminer, enfin, la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres du cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège, elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du sauveur des hommes ; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que l'Homme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle I'infame. Abandonné de Dieu, qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve ; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau...
[L'invariabilité des lois de la nature et ta prière.]
Le sénateur. — Vous venez de nous exposera la tentation la plus perfide qui puisse se présenter à l'esprit humain :
c'est celle de croire aux lois invariables de la nature. Ce système a des apparences séduisantes, et il mène droit à ne plus prier, c'est-à-dire à perdre la vie spirituelle ; car la prière est la respiration de l'âme, comme l'a dit, je crois, M. de Saint- Martin ; et qui ne prie plus, ne vit plus. Point de religion sans prière, a. dit ce même Voltaire que vous venez de citer : rien de plus évident ; et par une conséquence nécessaire, point de prière, point de religion. C'est à peu près l'état où nous sommes réduits : car les hommes n'ayant jamais prié qu'en vertu d'une Religion révélée (ou reconnue pour telle), à mesure qu'ils se sont approchés du déisme, qui n'est rien et ne peut rien, ils ont cessé de prier, et maintenant vous les voyez courbés vers la terre, uniquement occupés de lois et d'études physiques, et n'ayant plus le moindre sentiment de leur dignité naturelle. Tel est le malheur de ces hommes qu'ils ne peuvent même plus désirer leur propre régénération, non point seulement pour la raison connue qu'on ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas, mais parce qu'ils trouvent dans leur abrutissement moral je ne sais quel charme affreux qui est un châtiment épouvantable. C'est donc en vain qu'on leur parlerait de ce qu'ils sont et de ce qu'ils devraient être. Plongés dans l'atmosphère divine, ils refusent de vivre, tandis [que s'ils voulaient seulement ouvrir la bouche, ils attireraient V esprit (1). Tel est l'homme qui ne prie plus ; et si le culte public (il ne faudrait pas d'autre preuve de son indispensable nécessité) ne s'opposait pas un peu à la dégradation universelle, je crois, sur mon honneur, que nous deviendrions enfin de véritables brutes. Aussi rien n'égale l'antipathie des hommes dont je vous parle pour ce culte et pour ses ministres. De tristes confidences m'ont appris qu'il en est pour qui l'air d'une église est une espèce de mofette qui les oppresse au pied de la lettre, et les oblige de sortir ; tandis que les âmes saines s'y sentent pénétrées de je ne sais quelle rosée spirituelle qui n'a point de nom, mais qui n'en a point besoin, car personne ne peut la méconnaître. Votre Vincent de Lerins a donné une règle fameuse en fait de religion : il a dit qu'il fallait croire ce qui a été cru I toujours, partout et par tous.. Il n'y a rien de si vrai et de I si généralement vrai. L'homme, malgré sa fatale dégradation, : porte toujours des marques évidentes de son origine divine,
(i) Ps. CXVIII, i3i.
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de manière que toute croyance universelle est toujours plus ou moins vraie ; c'est-à-dire que l'homme peut bien avoir couvert et, pour ainsi dire, encroûté la vérité par les erreurs dont il l'a surchargée ; mais ces erreurs seront locales, et la vérité universelle se montrera toujours. Or, les hommes ont toujours et partout prié. Ils ont pu sans doute prier mal : ils ont pu demander ce qu'il ne fallait pas, ou ne pas demander ce qu'il fallait, et voilà l'homme ; mais toujours ils ont prié, et voilà Dieu. Le beau système des lois invariables nous mènerait droit au fatalisme, et ferait de l'homme une statue. Je proteste, comme mon ami l'a fait hier, que je n'entends point insulter la raison. Je la respecte infiniment malgré tout le mal qu'elle nous a fait ; mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est ! que toutes les fois qu'elle se trouve opposée au sens corn- * mun, nous devons la repousser comme une empoisonneuse. C'est elle qui a dit : Rien ne doit arriver que ce qui arrive, rien n'arrive que ce qui doit arriver. Mais le bon sens a dit : Si vous priez, telle chose qui devait arriver, n'arrivera pas; en quoi le sens commun a fort bien raisonné, tandis que la raison n'avait pas le sens commun. Et peu importe, au reste, qu'on puisse opposer à des vérités prouvées certaines subtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirer sur-le-champ ; car il n'y a pas de moyen plus infaillible de donner dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes que de rejeter tel ou tel dogme, uniquement parce qu'il souffre une objection que nous ne savons pas résoudre.
Le comte. — Vous avez parfaitement raison, mon cher sénateur : aucune objection ne peut être admise contre la vérité, autrement la vérité ne serait plus elle. Dès que son caractère est reconnu, l'insolubilité de l'objection ne suppose • plus que défaut de connaissances de la part de celui qui ne sait pas la résoudre. On a appelé en témoignage contre Moïse l'histoire, la chronologie, l'astronomie, la géologie, etc. Les objections ont disparu devant la véritable science; mais ceux-là furent grandement sages qui les méprisèrent avant tout examen, ou qui ne les examinèrent que pour trouver la réponse, mais sans douter jamais qu'il y en eût une. L'objection mathématique même doit être méprisée : car elle sera sans doute une vérité démontrée ; mais jamais on ne pourra démontrer qu'elle contredise la vérité antérieurement démontrée. Posons en fait que par un accord suffisant de témoignages historiques (que je suppose seulement), il soit parfaitement prouvé qu'Archi-
mède brûla la flotte de Marcellus avec un miroir ardent : toutes les objections de la géométrie disparaissent. Elle aura beau me dire : Mais ne savez-vous pas que tout miroir ardent réunit les rayons au quart de son diamètre de sphéricité ; que vous ne pouvez éloigner le foyer sans diminuer la chaleur, à moins que vous n'agrandissiez le miroir en proportion suffisante, et qu'en donnant le moindre éloignement possible à la flotte romaine, le miroir capable de la brûler n'aurait pas été moins grand que la ville de Syracuse ? Qu'avez-vous à répondre à cela ? — Je lui dirai : J'ai à vous répondre qu'Archimède brûla la flotte romaine avec un miroir ardent. Kircher vient ensuite m'expliquer l'énigme : il retrouve le miroir d'Archimède (tulit al ter honores), et des écrivains ensevelis dans la poussière des bibliothèques en sortent pour rendre témoignage au génie de ce docte moderne : j'admirerai fort Kircher ; je le remercierai même ; cependant je n'avais pas besoin de lui pour croire. On disait jadis au célèbre Copernic :Si votre système était vrai, Vénus aurait des phases comme la Lune; elle n'en a pas cependant; donc toute la nouvelle théorie s'évanouit : c'était une objection mathématique dans toute la force du terme. Suivant une ancienne tradition dont je ne sais plus retrouver l'origine dans ma mémoire, il répondit : J'avoue que je n'ai rien à répondre ; mais Dieu fera la grâce qu'on trouvera une réponse. En effet, Dieu fit la grâce (mais après la mort du grand homme) que Galilée trouvât les lunettes d'approche avec lesquelles il vit les phases ; de manière que V objection insoluble devint le complément de la démonstration. Cet exemple fournit un argument qui me paraît de la plus grande force dans les discussions religieuses, et plus d'une fois je m'en suis servi avec avantage sur quelques bons esprits...
Le comte. — En second lieu, et c'est ici le principal, je ne vois point ces règles immuables, et cette chaîne inflexible des événements dont on a tant parlé. Je ne vois, au contraire, dans la nature que des ressorts souples, tels qu'ils doivent être pour se prêter, autant qu'il est nécessaire, à l'action des êtres libres qui se combine fréquemment sur la terre avec les lois matérielles de la nature. Voyez en combien de manières et jusqu'à quel point nous influons sur la reproduction des animaux et des plantes. La greffe, par exemple, est ou n'est
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pas une loi de la nature, suivant que l'homme existe ou n'existe pas. Vous nous parlez, Monsieur le chevalier, d'une certaine quantité d'eau précisément due à chaque pays dans le cours d'une année. Comme je ne me suis jamais occupé de météorologie, je ne sais ce qu'on a dit sur ce point ; bien qu'à vous dire la vérité, l'expérience me semble impossible, du moins avec une certitude même approximative. Quoi qu'il en soit, il ne peut s'agir ici que d'une année commune : à quelle distance placerons-nous donc les deux termes de la période? Ils sont peut-être éloignés de dix ans, peut-être de cent. Mais je veux faire beau jeu à ces raisonneurs. J'admets que, dans chaque année, il doive tomber dans chaque pays précisément la même quantité d'eau : ce sera la loi invariable ; mais la distribution de cette eau sera, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la partie flexible de la loi. Ainsi vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort bien encore avoir des inondations et des sécheresses ; des pluies générales pour le monde, et des pluies d'exception pour ceux qui ont su les demander. Nous ne prierons donc point pour que l'olivier croisse en Sibérie et le klukwa en Provence, mais nous prierons pour que l'olivier ne gèle point dans les campagnes d'Aix, comme il arriva en 1709, et pour que le klukwa n'ait point trop chaud pendant votre rapide été. Tous les philosophes de notre siècle ne parlent que de lois invariables ; je le crois : il ne s'agit pour eux que d'empêcher l'homme de prier, et c'est le moyen infaillible d'y parvenir. De là vient la colère de ces mécréants lorsque les prédicateurs ou les écrivains moralistes se sont avisés de nous dire que les fléaux matériels de ce monde, tels que les volcans, les tremblements de terre, etc., étaient des châtiments divins. Ils nous soutiennent, eux, qu'il était rigoureusement nécessaire que Lisbonne fût détruite le 1er novembre 1755 ; comme il était nécessaire que le soleil se levât le jour même : belle théorie en vérité et tout à fait propre à perfectionner l'homme. Je me rappelle que je fus indigné un jour en lisant le sermon que Herder adresse quelque part à Voltaire, au sujet de son poème sur ce désastre de Lisbonne :
« Vous osez, lui dit-il sérieusement, vous plaindre à la Pro- « vidence de la destruction de cette ville : vous n'y pensez « pas ! c'est un blasphème formel contre X éternelle sagesse, « Ne savez-vous pas que l'homme, ainsi que ses poutres et « ses tuiles, est débiteur du néant, et que tout ce qui existe
« doit payer sa dette ? Les éléments s'assemblent, les éléments « se désunissent ; c'est une loi nécessaire de la nature : « qu'y a-t-il donc là d'étonnant ou qui puisse motiver une « plainte? »
N'est-ce pas, messieurs, que voilà une belle consolation et bien digne de l'honnête comédien qui enseignait l'Evangile en chaire et le panthéisme dans ses écrits ? Mais la philosophie n'en sait pas davantage. Depuis Epictète jusqu'à Vévéque de Weimar, et jusqu'à la fin des siècles, ce sera sa manière invariable et sa loi nécessaire. Elle ne connaît pas l'huile de la consolation. Elle dessèche, elle racornit le cœur, et lorsqu'elle a endurci un homme, elle croit avoir fait un sage. Voltaire, au surplus, avait répondu d'avance à son critique dans ce même poème sur le désastre de Lisbonne :
Non, ne présentez plus à mon cœur agité
Ces immuables lois delà nécessité,
Cette chaîne des corps, des esprits et des mondes :
O rêve des savants, ô chimères profondes 1
Dieu tient en main la chaîne et n'est point enchaîne:
Par son choix bienfaisant tout est déterminé ;
Il est libre, il est juste, il n'est point implacable.
Jusqu'ici il serait impossible de dire mieux ; mais comme s'il se repentait d'avoir parlé raison, il ajoute tout de suite :
Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable! Voilà le nœud fatal qu'il fallait délier.
Ici commencent les questions téméraires : Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable ? Le catéchisme et le sens commun répondent de concert : parce que nous le méritons. Voilà le nœud fatal sagement délié, et jamais on ne s'écartera de cette solution sans déraisonner. En vain ce même Voltaire s'écriera :
Direz-vous en voyant cet amas de victimes : Dieu s'est vengé ; leur mort est le prix de leurs crimes ? Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
Mauvais raisonnement ! Défaut d'attention et d'analyse. Sans doute qu'il y avait des enfants à Lisbonne comme il y en avait à Herculanum, l'an soixante et dix-neuf de notre ère ; comme il y en avait à Lyon quelque temps auparavant, ou comme il y en avait, si vous le voulez, au temps du déluge. Lorsque Dieu punit une société quelconque pour les
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crimes qu'elle a commis, il fait justice comme nous la faisons nous-mêmes dans ces sortes de cas, sans que personne s'avise de s'en plaindre. Une ville se révolte : elle massacre les représentants du souverain ; elle lui ferme ses portes ; elle se défend contre lui ; elle est prise. Le prince la fait démanteler et la dépouille de tous ses privilèges; personne ne blâmera ce jugement sous le prétexte des innocents renfermés dans la ville. Ne traitons jamais deux questions à la fois. La ville a été punie à cause de son crime, et sans ce crime elle n'aurait pas souffert. Voilà une proposition vraie et indépendante de toute autre. Me demanderez-vous ensuite pourquoi les innocents ont été enveloppés dans la même peine ? C'est une autre question à laquellle je ne suis nullement obligé de répondre. Je pourrais avouer que je n'y comprends rien, sans altérer l'évidence de la première proposition. Je puis aussi répondre que le souverain est dans l'impossibilité de se conduire autrement, et je ne manquerais pas de bonnes raisons pour l'établir.
Le chevalier. — Permettez-moi de vous le demander : qui empêcherait ce bon roi de prendre sous sa protection les habitants de cette ville demeurés fidèles, de les transporter dans quelque province plus heureuse, pour les y faire jouir, je ne dis pas des mêmes privilèges, mais de privilèges encore plus grands et plus dignes de leur fidélité !
Le comte. — C'est précisément ce que fait Dieu, lorsque des innocents périssent dans une catastrophe générale : mais revenons. Je me flatte que Voltaire n'avait pas plus sincèrement pitié que moi de ces malheureux enfants sur le sein maternel écrasés et sanglants ; mais c'est un délire de les citer pour contredire le prédicateur qui s'écrie : Dieu s'est vengé; ces maux sont le prix de nos crimes ; car rien n'est plus vrai en général. Il s'agit seulement d'expliquer pourquoi l'innocent est enveloppé dans la peine portée contre les coupables, mais comme je vous le disais tout à l'heure, ce n'est qu'une objection ; et si nous faisons plier les vérités devant les difficultés, il n'y a plus de philosophie. Je doute d'ailleurs que Voltaire, qui écrivait si vite, ait fait attention qu'au lieu de traiter une question particulière, relative à l'événement dont il s'occupait dans cette occasion, il en traitait une générale ; et qu'il demandait, sans s'en apercevoir, pourquoi les enfants qui n'ont pu encore ni mériter ni démériter, sont sujets dans tout V univers aux mêmes maux
qui peuvent affliger les hommes faits? Car s'il est décidé qu'un certain nombre d'enfants doivent périr, je ne vois pas comment il leur importe de mourir d'une manière plutôt que d'une autre. Qu'un poignard traverse le cœur d'un homme, ou qu'un peu de sang s'accumule dans son cerveau, il tombe mort également ; mais dans le premier cas on dit qu'il a fini ses jours par une mort violente. Pour Dieu, cependant, il n'y a point de mort violente. Une lame d'acier placée dans le cœur est une maladie, comme un simple durillon que nous appellerions polype.
Il faudrait donc s'élever encore plus haut, et demander en vertu de quelle cause il est devenu nécessaire qu'une foule d'enfants meurent avant de naître; que la moitié franche de ceux qui naissent, meurent avant l'âge de deux ans; et que d'autres encore en très grand nombre meurent avant Vâge de raison. Toutes ces questions faites dans un esprit d'orgueil et de contention sont tout à fait dignes de Mathieu Garo ; mais si on les propose avec une respectueuse curiosité, elles peuvent exercer notre esprit sans danger. Platon s'en est occupé ; car je me rappelle que, dans son Traité de la République, il amène sur la scène, je ne sais trop comment, un certain Levantin (Arménien, si je ne me trompe), qui raconte beaucoup de choses sur les supplices de l'autre vie, éternels ou temporaires ; car il les distingue très exactement. Mais à l'égard des enfants morts avant l'âge de raison, Platon dit qu'au sujet de leur état dans Vautre vie, cet étranger racontait des choses qui ne devaient pas être répétées.
Pourquoi ces enfants naissent-ils, ou pourquoi meurent-ils ? Qu'arrivera-t-il d'eux un jour? Ce sont des mystères peutêtre inabordables; mais il faut avoir perdu le sens pour argumenter de ce qui ne se comprend pas contre ce qui se comprend très bien.
Voulez-vous entendre un autre sophisme sur le même sujet? C'est encore Voltaire qui vous l'offrira; et toujours dans le même ouvrage :
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris plongés dans les délices ? Lisbonne est abîmée et l'on danse à Paris.
Grand Dieu! cet homme voulait-il que le Tout-Puissant convertît le sol de toutes les grandes villes en places d'exé-
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cution ? ou bien voulait-il que Dieu ne punît jamais, parce qu'il ne punit pas toujours, et partout dans le même moment ?
Voltaire avait-il donc reçu la balance divine pour peser les crimes des rois et des individus, et pour assigner ponctuellement l'époque des supplices? Et qu'aurait-il dit ce téméraire si, dans le moment où il écrivait ces lignes insensées, au milieu de la ville plongée dans les délices, il eût pu voir tout à coup, dans un avenir si peu reculé, le comité de Salut public, le tribunal révolutionnaire et les longues pages du Moniteur toutes rouges de sang humain ?
Au reste, la pitié est sans doute un des plus nobles sentiments qui honorent l'homme, et il faut bien se garder de l'éteindre, de l'affaiblir même dans les cœurs ; cependant lorsqu'on traite des sujets philosophiques, on doit éviter soigneusement toute espèce de poésie et ne voir dans les choses que les choses mêmes. Voltaire, par exemple, dans le poème que je vous cite, nous montre cent mille infortunés que la terre dévore : mais d'abord, pourquoi cent millel il a d'autant plus tort qu'il pouvait dire la vérité sans briser la mesure, puisqu'il ne périt, en effet, dans cette horrible catastrophe qu'environ vingt mille hommes ; beaucoup moins, par conséquent, que dans un assez grand nombre de batailles que je pourrais vous nommer. Ensuite, il faut considérer que, dans ces grands malheurs, une foule de circonstances ne sont que pour les yeux. Qu'un malheureux enfant, par exemple, soit écrasé sous la pierre, c'est un spectacle épouvantable pour nous ; mais pour lui, il est beaucoup plus heureux que s'il était mort d'une variole confluente ou d'une dentition pénible. Que trois ou quatre mille hommes périssent disséminés sur un grand espace, ou tout à la fois d'un seul coup, par un tremblement de terre ou une inondation, c'est la même chose sans doute pour la raison ; mais pour l'imagination la différence est énorme : de manière qu'il peut très bien se faire qu'un de ces événements terribles, que nous mettons au rang des plus grands fléaux de l'univers, ne soit rien dans le fait, je ne dis pas pour l'humanité en général, mais pour une seule contrée. Vous pouvez voir ici un nouvel exemple de ces lois à la fois souples et invariables qui régissent l'univers : regardons, si vous voulez, comme un point déterminé que, dans un temps donné, il doive mourir tant d'hommes dans un tel pays : voilà qui est invariable ;
mais la distribution de la vie parmi les individus, de même que le lieu et le temps des morts, forment ce que j'ai nommé la partie flexible de la loi ; de sorte qu'une ville entière peut être abimée sans que la mortalité ait augmenté. Le fléau peut même se trouver doublement juste, à raison des coupables qui ont été punis et des innocents qui ont acquis par compensation une vie plus longue et plus heureuse. La toutepuissante sagesse qui règle tout, a des moyens si nombreux, si diversifiés, si admirables, que la partie accessible à nos regards devrait nous apprendre à révérer l'autre. J'ai eu connaissance, il y a bien des années, de certaines tables mortuaires faites dans une très petite province avec toute l'attention et tous les moyens possibles d'exactitude. Je ne fus pas médiocrement surpris d'apprendre, par le résultat de ces tables, que deux épidémies furieuses de petite vérole n'avaient point augmenté la mortalité des années où cette maladie avait sévi. Tant il est vrai que cette force cachée que nous appelons nature, a des moyens de compensation dont on ne se doute guère...