‹ Les soirées de Saint-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · Les soirées de Saint-Pétersbourg · texte numérisé non relu

Les soirées de Saint-Pétersbourg

Pour cette fois, monsieur le sénateur , j'espère que vous dégagerez votre parole , et que vous nous lirez quelque chose sur la guerre.

LE SÉNATEUR

Je suis tout prêt : car c'est un sujet que j'ai beaucoup médité. Depuis que je pense , je pense à la guerre ; ce terrible sujet s'empare de toute mon attention, et jamais je ne l'ai assez approfondi.

Le premier mal que je vous en dirai vous étonnera sans doute ; mais pour moi c'est une

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vérité incontestable : « L'homme étant donné avec sa raison , ses sentimens et ses affections ', // n'y a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humainement. » C'est mon avis très-réfléchi. La Bruyère décrit quelque part cette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous lui connaissez. Il y a bien des années que je l'ai lu , ce morceau ; cependant je me le rappelle parfaitement : il insiste beaucoup sur la folie de la guerre ; mais , plus elle est folle , moins elle est explicable.

LE CHEVALIER

Il me semble cependant qu'on pourrait dire , avant d'aller plus loin : que les rois vous commandent , et qu il faut marcher.

LE SÉNATEUR

Oh ! pas du tout , mon cher chevalier , je vous en assure. Toutes les fois qu'un homme , qui n'est pas absolument un sot , vous présente une question comme très-problématique après y avoir suffisamment songé, défiez-vous de ces solutions subites qui s'offrent à l'esprit de celui qui s'en est ou légèrement , ou point du tout occupé : ce sont ordinairement de simples nper< U6 sans consistance, qui n'expliquent rien,

et ne tiennent pas devant la réflexion. Les souverains ne commandent efficacement et d'une manière durable que dans le cercle des choses avouées par l'opinion; et ce cercle , ce n'est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les pays des choses Lien moins révoltantes que la guerre, et qu'un souverain ne se permettrait jamais d'ordonner. Souvenez-vous d'une plaisanterie que vous me fites un jour sur une nation qui a une académie des sciences , un observatoire astronomique et un calendrier faux. Vous m'ajoutiez, en prenant votre sérieux, ce que vous aviez entendu dire à un homme d'état de ce pays : qu'il ne serait pas sûr du tout de vouloir innover sur ce point ; et que sous le dernier gouvernement , si distingué par ses idées libérales ( comme on dit aujourd'hui), on n'avait jamais osé entreprendre ce changement. Vous me demandâtes même ce que j'en pensais. Quoi qu'il en soit , vous voyez qu'il y a des sujets bien moins essentiels que la guerre , sur lesquels l'autorité sent qu'elle ne doit point se compromettre ; et prenez garde , je vous prie , qu'il ne s'agit pas d'expliquer la possibilité , mais la facilité de la guerre. Pour couper des barbes , pour raccourcir des habits , Pierre I.er eut besoin de toute la force de son invincible caractère : pour

amener d'innombrables légions sur le champ de bataille , même à l'époque où il était battu pour apprendre à battre , il n'eut besoin , comme tous les autres souverains , que de parler. Il y a cependant dans l'homme , malgré son immense dégradation , un élément d'amour qui le porte vers ses semblables : la compassion lui est aussi naturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-il toujours prêt , au premier coup de tambour , à se dépouiller de ce caractère sacré pour s'en aller sans résistance, souvent même avec une certaine allégresse , qui a aussi son caractère particulier , mettre en pièces , sur le champ de bataille , son frère qui ne l'a jamais offensé , et qui s'avance de son côté pour lui faire subir le même sort , s'il le peut? Je concevrais encore une guerre nationale : mais combien y a-t-ii de guerres de ce genre? une en mille ans, peut-être : pour les autres , surtout entre nations civilisées , qui raisonnent et qui savent ce qu'elles font, je déclare n'y rien comprendre. On pourra dire : la gloire explique tout ; mais, d'abord , la gloire n'est que pour les chefs ; en second lieu , c'est reculer la difliculté : car je demande précisément d'où vient cette gloire extraordinaire attachée à la guerre. J'ai souvent eu une vision

dont je veux vous faire part. J'imagine qu'une intelligence , étrangère à notre globe , y vient pour quelque raison suffisante, et s'entretient avec quelqu'un de nous sur l'ordre qui règne dans ce monde. Parmi les choses curieuses qu'on lui raconte, on lui dit que la corruption et les vices dont on l'a parfaitement instruite , exigent que l'homme, dans de certaines circonstances , meure par la main de l'homme ; que ce droit de tuer sans crime n'est confié , parmi nous , qu'au bourreau et au soldat. « L'un , « ajoutera-t-on, donne la mort aux coupables, « convaincus et condamnés ; et ses exécutions « sont heureusement si rares , qu'un de ces « ministres de mort suint dans une province. « Quant aux soldats , il n'y en a jamais assez : « car ils doivent tuer sans mesure , et toujours « d'honnêtes gens. De ces deux tueurs de pro- « fession , le soldat et l'exécuteur, l'un est fort « honoré , et l'a toujours été parmi toutes les na- « tions qui ont habité jusqu'à présent ce globe a où vous êtes arrivé ; l'autre , au contraire , est « tout aussi généralement déclaré infâme : de- « vinez , je vous prie , sur qui tombe l'ana- « thème ? »

Certainement le génie voyageur ne balancerait pas un instant : il ferait du bourreau tous

les éloges que vous n'avez pu lui refuser l'autre jour , monsieur le comte , malgré tous nos préjugés, lorsque vous nous parliez de ce gcntil- 1 tomme , comme disait Voltaire. « C'est un être sublime , nous dirait-il , c'est la pierre angulaire de la société : puisque le crime est venu habiter votre terre, et qu'il ne peut être arrêté que par le châtiment , ôtez du monde l'exécuteur, et tout ordre disparaît avec lui. Quelle grandeur d'ame , d'ailleurs ! quel noble désintéressement ne doit-on pas nécessairement supposer dans l'homme qui se dévoue à des fonctions si respectables sans doute , mais si pénibles et si contraires à votre nature ! car je m'aperçois , depuis que je suis parmi vous , que , lorsque vous êtes de sang froid , il vous en coûte pour tuer une poule. Je suis donc persuadé que l'opinion l'environne de tout l'honneur dont il a besoin , et qui lui est dû à si juste titre. Quant au soldat, c'est , à tout prendre, un ministre de cruautés et d'injustices. Combien y a-t-il de guerres évidemment justes? Combien n'y en a-t-il pas d'évidemment injustes ! Combien d'injustices particulières, d'horreurs et d'au trocités inutiles ! J'imagine donc que l'opinion u a très-justement versé parmi vous autant de

« honte sur la tête du soldat, qu'elle a jeté de « gloire sur celle de l'exécuteur impassible des « arrêts de la justice souveraine. »

Vous savez ce qui en est, messieurs, et combien le génie se serait trompé ! Le militaire et le bourreau occupent en effet les deux extrémités de l'échelle sociale ; mais c'est dans le sens inverse de cette belle théorie. Tl n'y a rien de si noble que le premier , rien de si abject que le second : car je ne ferai point un jeu de mots en disant que leurs fonctions ne se rapprochent qu'en s'éloignant ; elles se touchent comme le premier degré dans le cercle touche le 36o.°, précisément parce qu'il n'y en a pas de plus éloigné (1). Le militaire est si noble, qu'il ennoblit même ce qu'il y a de plus ignoble dans l'opinion générale , puisqu'il peut exercer les fonctions de l'exécuteur sans s'avilir , pourvu cependant qu'il n'exécute que ses pareils , et que, pour leur donner la mort, il ne se serve que de ses armes.

LE CHEVALIER

Ah ! que vous dites là une chose importante,

(1) Il me semble, sans pouvoir l'assurer, que cette comparaison heureuse appartient au marquis de Mirabeau , qui l'emploie quelque part dans V Ami des hommes.

8 LES SOIHÉES

mon cher ami ! Dans tout pays où , par quelque considération que l'on puisse imaginer , on s'aviserait de faire exécuter par le soldat des coupables qui n'appartiendraient pas à cet état , en un clin d'œil , et sans savoir pourquoi , on verrait s'éteindre tous ces rayons qui environnent la tête du militaire : on le craindrait, sans doute; car tout homme qui a pour contenance otdinaire un bon fusil muni d'une bonne platine, mérite grande attention; mais ce charme indéfinissable de l'honneur aurait disparu sans retour. L'officier ne serait plus rien comme officier : s'il avait de la naissance et des vertus , il pourrait être considéré , malgré son grade , au lieu de l'être par son grade ; il l'ennoblirait, au lieu d'en être ennobli ; et, si ce grade donnait de grands revenus , il aurait le prix de la richesse , jamais celui de la noblesse ; mais vous avez dit, monsieur le sénateur : « pourvu cepen- « dant que le soldat ri exécute que ses compa- « gnons , et que? pour les faire mourir ', il riem- « ploie que les armes de son état. » Il faudrait ajouter : et pourvu qu'il s'agisse d'un crime militaire : dès qu'il est question d'un crime vilain, c'est l'affaire du bourreau.

LE COMTE

En effet, c'est l'usage. Les tribunaux ordinaires ayant la connaissance des crimes civils , on leur remet les soldats coupables de ces sortes de crimes. Cependant, s'il plaisait au souverain d'en ordonner autrement, je suis fort éloigné de regarder comme certain que le caractère du soldat en serait blessé ; mais nous sommes tous les trois bien d'accord sur les deux autres conditions ; et nous ne doutons pas que ce caractère ne fût irrémissiblement flétri , si l'on forçait le soldat à fusiller le simple citoyen , ou à faire mourir son camarade par le feu ou par la corde. Pour maintenir l'honneur et la discipline d'un corps , d'une association quelconque , les récompenses privilégiées ont moins de force que les châtimens privilégiés : les Romains, le peuple de l'antiquité à la fois le plus sensé et le plus guerrier , avaient conçu une singulière idée au sujet des châtimens militaires de simple correction. Croyant qu'il ne pouvait y avoir de discipline sans bâton, et ne voulant cependant avilir ni celui qui frappait , ni celui qui était frappé , ils avaient imaginé de consacrer , en quelque manière , la bastonnade militaire : pour cela ils choisirent un bois, le plus inutile de tous aux

usages de la vie , la vigne , et ils le destinèrent uniquement à châtier le soldat. La vigne , dans la main du centurion , était le signe de son autorité 9 et l'instrument des punitions corporelles non capitales. La bastonnade, en général, était, chez les Romains , une peine avouée par la loi (i); mais nul homme non militaire ne pouvait être frappé avec la vigne , et nul autre bois que celui de la vigne ne pouvait servir pour frapper un militaire. Je ne sais comment quelque idée semblable ne s'est présentée à l'esprit d'aucun souverain moderne. Si j'étais consulté sur ce point , ma pensée ne ramènerait pas la vigne ; car les imitations serviles ne valent rien : je proposerais le laurier.

LE CHEVALIER

Votre idée m'enchante , et d'autant plus que je la crois très-susceptible d'être mise à exécution. Je présenterais bien volontiers, je vous

(i) Elle lui donnait mt-me un nom assez doux, puisqu'elle l'appelait simplement Y avertissement du bâton ; tandis qu'elle aommail châtiment la peine au fouet, qui ,i\.iil quelque chose de deshonorant. Fustium admonifi,). flagellorum rnstigatio. (Callistialus , in legeYII»dig. de posais. )

Tassure , à S. M. I. , le plan d'une vaste serre , qui serait établie dans la capitale , et destinée exclusivement à produire le laurier nécessaire pour fournir des baguettes de discipline à tous les bas-officiers de l'armée russe. Cette serre serait sous l'inspection d'un officier-général , chevalier de Saint-Georees , au moins de la seconde classe , qui porterait le titre de haut inspecteur de la serre aux lauriers : les plantes ne pourraient être soignées, coupées et travaillées que par de vieux invalides d'une réputation sans tache. Le modèle des baguettes , qui devraient être toutes rigoureusement semblables , reposerait à l'office des guerres dans un étui de vermeil ; chaque baguette serait suspendue à la boutonnière du bas-officier par un ruban de Saint-Georges ; et sur le fronton de la serre on lirait : C'est mon bois qui produit mes feuilles. En vérité , cette niaiserie ne serait point bête. La seule chose qur m'embarrasse un peu , c'est que les caporaux...

LE SÉNATEUR

Mon jeune ami , quelque génie qu'on ait et de quelque pays qu'on soit , il est impossible d'improviser un code sans respirer , et sans commettre une seule faute , quand il ne s'agi-

rait même que du code de la baguette ; ainsi , pendant que vous y songerez un peu plus mûrement , permettez que je continue.

Quoique le militaire soit en lui-même dangereux pour le bien-être et les libertés de toute nation , car la devise de cet état sera toujours plus ou moins celle d'Achille : Jura ne go mihi nata ; néanmoins les nations les plus jalouses de leurs libertés n'ont jamais pensé autrement que le reste des hommes sur la prééminence de l'état militaire (i); et l'antiquité sur ce point n'a pas pensé autrement que nous : c'est un de ceux où les hommes ont été constamment d'accord et le seront toujours. Voici donc le problème que je vous propose : Expliquez pourquoi ce qu'il y a de plus lionorable dans le monde, au jugement de tout le genre humain sans exception , est le droit de verser innocemment le sang innocent ? Regardez-y de près , et vous verrez qu'il y a quelque chose de mystérieux et d'inexplicable dans le prix extraordi-

(i) Partout, dit Xe'nophon, où les hommes sont religieux , guerriers et obéissans, comment ne serait-on pas à juste droit plein de bonnes espérances ! (Hist. Grâce. III. 4- 8.) En effet, ces trois points renferment tout.

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naire que les hommes ont toujours attaché à la gloire militaire ; d'autant que, si nous n'écoutions que la théorie et les raisonnemens humains , nous serions conduits à des idées directement opposées. Il ne s'agit donc point d'expliquer la possibilité de la guerre par la gloire qui l'environne : il s'agit avant tout d'expliquer cette gloire même , ce qui n'est pas aisé. Je veux encore vous faire part d'une autre idée sur le même sujet. Mille et mille fois on nous a dit que les nations , étant les unes à l'égard des autres dans l'état de nature , elles ne peuvent terminer leurs différends que par la guerre. Mais , puisque aujourd'hui j'ai l'humeur interrogante , je demanderai encore : pourquoi toutes les nations sont demeurées respectivement dans l'état de nature , sans avoir fait jamais un seul essaie une seule tentative pour en sortir ? Suivant les folles doctrines dont on a bercé notre jeunesse , il fut un temps où les hommes ne vivaient point en société ; et cet état imaginaire , on l'a nommé ridiculement l'état de nature» On ajoute que les hommes , ayant balancé doctement les avantages des deux états, se déterminèrent pour celui que nous voyons...

l4 LES SOIRÉES

LE COMTE

Voulez-vous me permettre de vous interrompre un instant pour vous faire part d'une réflexion qui se présente à mon esprit contre cette doctrine , que vous appelez si justement Jolie? Le sauvage tient si fort à ses habitudes les plus brutales , que rien ne peut l'en dégoûter. Vous avez vu sans doute , à la tête du discours sur V inégalité des conditions , l'estampe gravée d'après l'historiette , vraie ou fausse , du Hottentot qui retourne chez ses égaux. Rousseau se doutait peu que ce frontispice était un puissant argument contre le livre. Le sauvage voit nos arts , nos lois , nos sciences , notre luxe , notre délicatesse , nos jouissances de toute espèce , et notre supériorité surtout qu'il ne peut se cacher, et qui pourrait cependant exciter quelques désirs dans des cœurs qui en seraient susceptibles ; mais tout cela ne le tente seulement pas, et constamment il retourne chez ses égaux. Si donc le sauvage de nos jours , ayant connaissance des deux états , et pouvant les comparer journellement en certains pays , demeure inébranlable dans le sien , comment veut-on que le sauvage primitif en soit sorti par voie de délibération pour passer dans un an Ire

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état dont il n'avait nulle connaissance? Donc la société est aussi ancienne que l'homme , donc le sauvage n'est et ne peut être qu'un homme dégradé et puni. En vérité je ne vois rien d'aussi clair pour le bon sens qui ne veut pas sophistiquer.

LE SÉNATEUR

Vous prêchez un converti , comme dit le proverbe, je vous remercie cependant de votre réflexion ; on n'a jamais trop d'armes contre l'erreur. Mais, pour en revenir à ce que je disais tout à l'heure , si l'homme a passé de l'état de nature , dans le sens vulgaire de ce mot , à l'état de civilisation, ou par délibération ou par hasard (je parle encore la langue des insensés), pourquoi les nations n'ont-elles pas eu autant d'esprit ou autant de bonheur que les individus; et comment n'ont- elles jamais convenu d'une société générale , pour terminer les querelles des nations , comme elles sont convenues d'une souveraineté nationale pour terminer celles des particuliers? On aura beau tourner en ridicule r impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre ( car je conviens qu'elle est impraticable ) , mais je demande pourquoi ? je demande pourquoi 1 es nations n'ont pu s'élever à l'état social comme

l6 LES SOIRÉES

les particuliers? comment la raisonnante Europe surtout n'a-t-elle jamais rien tenté dans ce genre ? J'adresse en particulier cette même question aux croyans avec encore plus de confiance : comment Dieu , qui est l'auteur de la société des individus, n*a-t-il pas permis que l'homme , sa créature chérie , qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité , n'ait pas seulement essayé de s'élever jusqu'à la société des nations? Toutes les raisons imaginables pour établir que cette société est impossible , militeront de même contre la société des individus. L'argument qu'on tirerait principalement de l'impraticable universalité qu'il faudrait donner à la grande souveraineté , n'aurait point de force : car il est faux qu'elle dût embrasser l'univers. Les nations sont suffisamment classées et divisées par les fleuves, par les mers, par les montagnes , par les religions , et par les langues surtout qui ont plus ou moins d'affinité. Et quand un certain nombre de nations conviendraient seules de passer à l'état de civililisation , ce serait déjà un grand pas de fait en faveur de l'humanité. Les autres nations , dirat-on , tomberaient sur elles : eh ! qu'importe ? plies seraient toujours plus tranquilles entre elles, et plus fortes à l'égard des autres, ce qui

est suffisant. La perfection n'est pas du tout nécessaire sur ce point : ce serait déjà beaucoup d'en approcher, et je ne puis me persuader qu'on n'eût jamais rien tenté dans ce genre , sans une loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain.

LE COMTE

Vous regardez comme un fait incontestable que jamais on n'a tenté cette civilisation des nations : il est cependant vrai qu'on l'a tentée souvent , et même avec obstination ; à la vérité sans savoir ce qu'on faisait , ce qui était une circonstance très-favorable au succès , et l'on était en effet bien près de réussir, autant du moins que le permet l'imperfection de notre nature. Mais les hommes se trompèrent : ils prirent une chose pour l'autre , et tout manqua , en vertu , suivant toutes les apparences , de cette loi occulte et terrible dont vous nous parlez.

LE SÉNATEUR

Je vous adresserais quelques questions , si je ne craignais de perdre le fil de mes idées. Observez donc , je vous prie , un phénomène bien digne de votre attention : c'est que le métier de la guerre , comme on pourrait le croire ou

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le craindre , si l'expérience ne nous instruisent pas, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur , au moins celui qui l'exerce : au contraire , il tend à le perfectionner. L'homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête , et pour mon compte j'ai toujours fait un cas particulier, comme je vous le disais dernièrement , du bon sens militaire. Je le préfère infiniment aux longs détours des gens d'affaires. Dans le commerce ordinaire de la vie, les militaires sont plus aimables , plus faciles , et souvent même , à ce qu'il m'a paru , plus obligeans que les autres hommes. Au milieu des orages politiques , ils se montrent généralement défenseurs intrépides des maximes antiques; et les sophismes les plus éblouissans échouent presque toujours devant leur droiture : ils s'occupent volontiers des choses et des connaissances utiles , de l'économie politique , par exemple : le seul ouvrage peut-être que l'antiquité nous ait laissé sur ce sujet est d'un militaire , Xénophon ; et le premier ouvrage du même genre qui ait marqué en France , est aussi d'un militaire, le maréchal de Vauban. La religion chez eux se marie à l'honneur d une manière remarquable ; et lors même qu'elle aurait à leur faire de graves reproches de conduite ,

ils ne lui refuseront point leur épée , si elle en a besoin. On parle beaucoup de la licence des champs : elle est grande sans doute , mais le soldat communément ne trouve pas ces vices dans les camps ; il les y porte. Un peuple moral et austère fournit toujours d'excellens soldats , terribles seulement sur le champ de bataille. La vertu, la piété même s'allient très-bien avec le courage militaire ; loin d'affaiblir le guerrier , elles l'exaltent. Le cilice de saint Louis ne le gênait point sous la cuirasse. Voltaire même est convenu de bonne foi qu'une armée prête à périr pour obéir à Dieu serait invincible (1). Les lettres de Racine vous ont sans doute appris que lorsqu'il suivait l'armée de Louis XIV en 1691 , en qualité d'historiographe de France, jamais il n'assistait à la messe dans le camp sans y voir quelque mousquetaire communier avec la plus grande édification.

Cherchez dans les œuvres spirituelles de Fénélon la lettre qu'il écrivait à un officier de ses amis. Désespéré de n'avoir pas été employé à l'armée , comme il s'en était flatté , cet homme

(1) C'est à propos du vaillant et pieux marquis de Fe'ne'lon, tue' à la bataille de Rocoux, que Voltaire a fait ceÉ aveu. (Histoire de Louis XV, tom. I.er, chap. XVIII. )

avait été conduit , probablement par Fénélon même , dans les voies de la plus haute perfection : il en était à l'amour pur et à la mort des Mystiques. Or croyez-vous peut-être que l'ame tendre et aimante du cygne de Cambrai trouvera des compensations pour son ami dans les scènes de carnage auxquelles il ne devra prendre aucune part; qu'il lui dira : Après tout , vous êtes heureux ; vous ne verrez point les horreurs de la guerre et le spectacle épouvantable de tous les crimes quelle entraîne? Il se garde bien de lui tenir ces propos de femmelette ; il le console , au contraire , et s'afflige avec lui. Il voit dans cette privation un malheur accablant , une croix amère , toute propre à le détacher du monde.

Et que dirons-nous de cet autre officier, à qui madame Guyon écrivait qu'il ne devait point s'inquiéter s'il lui arrivait quelquefois de perdre la messe les jours ouvriers, surtout à T armée? Les écrivains de qui nous tenons ces anecdotes vivaient cependant dans un siècle passablement guerrier , ce me semble : mais c'est que rien ne s'accorde dans ce monde comme l'esprit religieux et l'esprit militaire.

LE CHEVALIER

Je suis fort éloigné de contredire cette vérité, cependant il faut convenir que si la vertu ne gâte point le courage militaire , il peut du moins se passer d'elle : car l'on a vu, à certaines époques, des légions d'athées obtenir des succès prodigieux.

LE SÉNATEUR

Pourquoi pas, je vous prie , si ces athées en combattaient d'autres? Mais permettez que je continue. Non-seulement l'état militaire s'allie fortbien en généralavec la moralité de l'homme; mais , ce qui est tout-à-fait extraordinaire , c'est qu'il n'affaiblit nullement ces vertus douces qui semblent le plus opposées au métier des armes. Les caractères les plus doux aiment la guerre , la désirent et la font avec passion. Au premier signal, ce jeune homme aimable, élevé dans l'horreur de la violence et du sang , s'élance du foyer paternel, et court , les armes à la main , chercher sur le champ de bataille ce qu'il appelle l'ennemi, sans savoir encore ce que c'est qu'un ennemi. Hier il se serait trouvé mal s'il avait écrasé par hasard le canari de sa sœur : demain vous le verrez monter sur un monceau

a a LES SOIREES

de cadavres , pour voir de plus loin , comme disait Charron. Le sang qui ruisselle de toutes parts ne fait que l'animer à répandre le sien et celui des autres : il s'enflamme par degrés , et il en viendra jusqu à V enthousiasme du carnage»

LE CHEVALIER

Vous ne dites rien de trop : avant ma vingtquatrième année révolue , j'avais vu trois fois V enthousiasme du carnage : je l'ai éprouvé moi-même , et je me rappelle surtout un moment terrible ou j'aurais passé au fil de l'épée une armée entière, si j'en avais eu le pouvoir.

LE SÉNATEUR

Mais si , dans le moment où nous parlons , on vous proposait de saisir la blanche colombe avec le sang froid d'un cuisinier , puis...

LE CHEVALIER

Fi donc! vous me faites mal au cœur !

LE SÉNATEUR

Voilà précisément le phénomène dont je vous parlais tout à l'heure. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit point le véritable guerrier. Au milieu du sang qu'il fait couler , il

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est humain comme l'épouse est chaste dans les transports de l'amour. Dès qu'il a remis l'épée dans le fourreau, la sainte humanité reprend ses droits , et peut-être que les sentimens les plus exaltés et les plus généreux se trouvent chez les militaires. Rappelez- vous , M. le chevalier, le grand siècle de la France. Alors la religion , la valeur et la science s'étant mises pour ainsi dire en équilibre , il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent par une acclamation unanime comme le modèle du caractère européen. Séparez-en le premier élément, l'ensemble, c'est-à-dire toute la beauté, disparaît. On ne remarque point assez combien cet élément est nécessaire à tout, et le rôle qu'il joue là même où les observateurs légers pourraient le croire étranger. L'esprit divin qui s'était particulièrement reposé sur l'Europe adoucissait jusqu'aux fléaux de la justice éternelle , et la guerre européenne marquera toujours dans les annales de l'univers. On se tuait, sans doute , on brûlait , on ravageait , on commettait même si vous voulez mille et mille crimes inutiles ; mais cependant on commençait la guerre au mois de mai ; on la terminait au mois de décembre ; on dormait sous la toile ; le soldat seul combattait le soldat. Jamais les nations

n'étaient en guerre , et tout ce qui est faible était sacré à travers les scènes lugubres de ce fléau dévastateur.

C'était cependant un magnifique spectacle que celui de voir tous les souverains d'Europe., retenus par je ne sais quelle modération impérieuse , ne demander jamais à. leurs peuples , même dans le moment d'un grand péril, tout ce qu'il était possible d'en obtenir : ils se servaient doucement de l'homme , et tous , conduits par une force invisible , évitaient de frapper sur la souveraineté ennemie aucun de ces coups qui peuvent rejaillir : gloire , honneur , louange éternelle à la loi d'amour proclamée sans cesse au centre de l'Europe. Aucune nation ne triomphait de l'autre : la guerre antique n'existait plus que dans les livres ou chez les peuples assis dans V ombre de la mort ; une province , une ville , souvent même quelques villages, terminaient, en changeantjde maître , des guerres acharnées. Les égards mutuels, la politesse la plus recherchée savaient se montrer au milieu du fracas des armes. La bombe , dan,s les airs , évitait le palais des rois \ des danses , des spectacles , servaient plus d'une fois d'intermèdes aux combats. L'officier ennemi invité à ces fêtes venait y parler en riant de la ba-

taille qu'on devait donner le lendemain ; et dans les horreurs mêmes de la plus sanglante mêlée , l'oreille du mourant pouvait entendre l'accent de la pitié et les formules de la courtoisie. Au premier signal des combats , de vastes hôpitaux s'élevaient de toutes parts : la médecine , la chirurgie , la pharmacie amenaient leurs nombreux adeptes ; au milieu d'eux s'élevait le génie de saint Jean de Dieu , de saint Vincent de Paule , plus grand , plus fort que l'homme , constant comme la foi, actif comme l'espérance, habile comme l'amour. Toutes les victimes vivantes était recueillies , traitées , consolées : toute plaie était touchée par la main de la science et par celle de la charité ! . . . Vous parliez tout à l'heure , M. le chevalier , de légions d'athées qui ont obtenu des succès prodigieux : je crois que si l'on pouvait enrégimenter des tigres, nous ferrions encore de plus grandes merveilles : jamais le christianisme , si vous y regardez de près , ne vous paraîtra plus sublime , plus digne de Dieu , et plus fait pour l'homme qu'à la guerre. Quand vous dites au reste , légions d'athées , vous n'entendez pas cela à la lettre ; mais supposez ces légions aussi mauvaises qu'elles peuvent l'être : savez-vous comment on pourrait les combattre avec le plus

d'avantage? ce serait en leur opposant le principe diamétralement contraire à celui qui les aurait constituées. Soyez bien sûrs que des légions d'athées ne tiendraient pas contre des légions fulminantes.

Enfin , messieurs , les fonctions du soldat sont terribles ; mais il faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel , et l'on ne doit pas s'étonner que toutes les nations de l'univers se soient accordées à voir dans ce fléau quelque chose encore de plus particulièrement divin que dans les autres ; croyez que ce n'est pas sans une grande et profonde raison que le titre de dieu des armées brille à toutes les pages de l'Ecriture sainte. Coupables mortels , et malheureux, parce que nous sommes coupables ! c'est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques , mais surtout la guerre ; les hommes s'en prennent ordinairement aux souverains , et rien n'est plus naturel : Horace disait en se jouant :

ti Du délire des rois les peuples sont punis. »

Mais J. B. Rousseau a dit avec plus de gravité et de véritable philosophie :

a C'est le courroux des rois qui fait armer la terre , u C'est le courroux du Ciel qui fait armer les rois. >»

Observez de plus que cette loi déjà si terrible de la guerre n'est cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.

Dans le vaste domaine de la nature vivante , il règne une violence manifeste , une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mutua funera : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà , dans le règne végétal , on commence à sentir la loi : depuis l'immense catalpa jusqu'au plus humble graminée , combien de plantes meurent , et combien sont tuées ! mais, dès que vous entrez dans le règne animal , la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violens. Dans chaque grande division de l'espèce animale , elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres : ainsi , il y a des insectes de proie , des reptiles de proie , des oiseaux de proie , des poissons de proie , et des quadrupèdes de proie. Tl n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme , dont la main des-

tructrice n'épargne rien de ce qui vit ; il tue pour se nourrir , il tue pour se vêtir, il tue pour se parer , il tue pour attaquer , il tue pour se défendre , il tue pour s'instruire , il tue pour s'amuser , il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d'huile ; son épingle déliée pique sur le carton des musées l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou du Chimboraço ; il empaille le crocodile , il embaume le colibri ; à son ordre , le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs. Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la peau de ce même animal ; l'homme demande tout à la fois , à l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe ; à la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge ; au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art ; à l'éléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant : ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrêtera-

t-elle à l'homme ? non sans cloute. Cependant quel être exterminera celui qui les exterminera tous ? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égor. ger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi , lui qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même ; qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer; lui enfin à qui il a été déclaré quon redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qui! aura versé injustement^) ? C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des animaux ne lui suffit pas , ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous , il n'y aurait point de guerre ; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre , et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre , si , dans le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non moins funeste , travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La terre n'a pas crié en vain : la guerre s'allume.

(1) Gen. IX, 5.

3o LES SOIRÉES

L'homme , saisi tout à coup d'une fureur divine étrangère à la haine et à la colère , s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il fait. Qu'est-ce donc que cette terrible énigme? Rien n'est plus contraire à sa nature : et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur le champ de mort, l'homme ne désobéît jamais? il pourra bien massacrer Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran , le plus insolent boucher de chair humaine n'entendra jamais là : Nous ne voulons plus vous servir. Une révolte sur le champ de bataille , un accord pour s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste , rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat ; innocent meurtrier , instrument passif d'une main redoutable , il se plonge tête laissée dans l'abîme qu'il a creusé lui-même ; il donne , il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a fait la mort (i).

Ainsi s'accomplit sans cesse , depuis le ciron jusqu'à l'homme , la grande loi de la destruc-

(i) Et infixœ sunt gentes in interitum quem fecerunt. ( Ts. I\, 16.)

lion violente des êtres vivans. La terre entière, continuellement imbibée de sang , n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin , sans mesure , sans relâche , jusqu'à la consommation des choses , jusqu'à l'extinction du mal , jusqu'à la mort de la mort (2). Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur l'homme : l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce malheureux globe , et ne laisse respirer une nation que pour en frapper d'autres. Mais lorsque les crimes , et surtout les crimes d'un certain genre , se sont accumulés jusqu'à un point marqué , l'ange presse sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant tous les peuples de la terre ; d'autres fois , ministre d'une vengeance précise et infaillible , il s'acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir

(2) Car le dernier ennemi qui doit être détruit, c'est la mort. (S. Paul aux Cor. I, i5, 26.)

ces grands coupables, éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang , elles viendront l'offrir ; et bientôt une rare jeunesse se fera raconter ces guerres désolatrices produitespar les crimes de ses pères.

La guerre est donc divine en elle-même , puisque c'est une loi du monde.

La guerre est divine par ses conséquences d'un ordre surnaturel tant générales que particulières; conséquences peu connues parce qu'elles sont peu recherchées , mais qui n'en sont pas moins incontestables. Qui pourrait douter que la mort trouvée dans les combats n'ait de grands privilèges ? et qui pourrait croire que les victimes de cet épouvantable jugement aient versé leur sang en vain? Mais il n'est pas temps d'insister sur ces sortes de matières ; notre siècle n'est pas mûr encore pour s'en occuper : laissons-lui sa physique, et tenons cependant toujours nos yeux fixés sur ce monde invisible qui expliquera tout.

La guerre est divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne, et dans l'attrait non moins inexplicable qui nous y porte.

La guerre est divine dans la protection ac-

DE SAINT-PÉTERSËOURG. 33

cordée aux grands capitaines , même aux plus hasardeux , qui sont rarement frappés dans les combats , et seulement lorsque leur renommée ne peut plus s'accroître et que leur mission est remplie.

La guerre est divine par la manière dont elle se déclare. Je ne veux excuser personne mal à propos ; mais combien ceux q#on regarde comme les auteurs immédiats des guerres sont entraînés eux-mêmes par les circonstances ! Au moment précis amené par les hommes et prescrits par la justice , Dieu s'avance pour venger l'iniquité que les habitans du monde ont commise contre lui. La terre , avide de sang , comme nous l'avons entendu il y a quelques jours (i), ouvre la bouche pour le recevoir et le retenir dans son sein jusqu'au moment où elle devra le rendre. Applaudissons donc autant qu'on voudra au poète estimable qui s'écrie :

« Au moindre intérêt qui divise « Ces foudroyantes majestés, et Bellonne porte la réponse , u Et toujours le salpêtre annonce « Leurs meurtrières volontés. »

(i) Voy. tom. i , pag. roo.

Mais que ces considérations très-inférieures ne nous empêchent point de porter nos regards plus haut.

La guerre est divine dans ses résultats qui échappent absolument aux spéculations de la raison humaine : car ils peuvent être tout difiérens entre deux nations , quoique l'action de la guerre se so%montrée égale de part et d'autre. Il y a des guerres qui avilissent les nations , et les avilissent pour des siècles ; d'autres les exaltent , les perfectionnent de toutes manières , et remplacent même bientôt , ce qui est fort extraordinaire , les pertes momentanées , par un surcroît visible de population. L'histoire nous montre souvent le spectacle d'une population riche et croissante au milieu des combats les plus meurtriers ; mais il y a des guerres vicieuses , des guerres de malédiction que la conscience reconnaît bien mieux que le raisonnement : les nations en sont blessées à mort , et dans leur puissance , et dans leur caractère ; alors vous pouvez voir le vainqueur même dégradé , appauvri , et gémissant au milieu de ses tristes lauriers , tandis que sur les terres du vaincu , vous ne trouverez , après quelques momens , pas un atelier , pas une charrue qui demande un homme.

La guerre est divine par l'indéfinissable force qui en détermine les succès. C'était sûrement sans y réfléchir, mon cher chevalier, que vous répétiez l'autre jour la célèbre maxime , que Dieu est toujours pour les gros bataillons. Je ne croirai jamais qu'elle appartienne réellement au grand homme à qui on l'attribue (i) ; il peut se faire enfin qu il ait avancé cette maxime en se jouant , ou sérieusement dans un sens limité et très-vrai ; car Dieu , dans le gouvernement temporel de sa providence, ne déroge point (le cas de miracle excepté ) aux lois générales qu'il a établies pour toujours. Ainsi , comme deux hommes sont plus forts qu'un , cent mille hommes doivent avoir plus de force et d'action que cinquante mille. Lorsque nous demandons à Dieu la victoire , nous ne lui demandons pas de déroger aux lois générales de l'univers ; cela serait trop extravagant ; mais ces lois se combinent de mille manières , et se laissent vaincre jusqu'à un point qu'on ne peut assigner. Trois hommes sont plus forts qu'un seul sans doute : la proposition générale est incontestable ; mais un homme habile peut profiter de certaines

(i) Turenne.

circonstances , et un seul Horace tuera les trois Curiaces. Un corps gui a plus de masse qu'un autre a plus de mouvement : sans doute , si les vitesses sont égales ; mais il est égal d'avoir trois de masse et deux de vitesse , ou trois de vitesse et deux de masse. De même une armée de 4O5O00 hommes est inférieure physiquement à une autre armée de 60,000 : mais si la première a plus de courage , d'expérience et de discipline, elle pourra battre la seconde ; car elle a plus d'action avec moins de masse , et c'est ce que nous voyons à chaque page de l'histoire. Les guerres d'ailleurs supposent toujours une certaine égalité ; autrement il n'y a point de guerre. Jamais je n'ai lu que la république de Raguse ait déclaré la guerre aux sultans, ni celle de Genève aux rois de France. Toujours il y a un certain équilibre dans l'univers politique, et même il ne dépend pas de l'homme de le rompre ( si l'on excepte certains cas rares, précis et limités ) ; voilà pourquoi les coalitions sont si difficiles : si elles ne l'étaient pas, la politique étant si peu gouvernée parla justice, tous les jours on s'assemblerait pour détruire une puissance; mais ces projets réussissent peu , et le faible même leur échappe avec une facilité qui étonne dans l'histoire. Lors-

qu'une puissance trop prépondérante épouvante l'univers , on s'irrite de ne trouver aucun moyen pour l'arrêter ; on se répand en reproches amers contre l'égoisme et l'immoralité des cabinets qui les empêchent de se réunir pour conjurer le danger commun : c'est le cri qu'on entendit aux beaux jours de Louis XIV; .mais dans le fond ces plaintes ne sont pas fondées. Une coalition entre plusieurs souverains , faite sur les principes d'une morale pure et désintéressée, serait un miracle. Dieu, qui ne le doit à personne , et qui n'en fait point d'inutiles , emploie , pour rétablir l'équilibre , deux moyens plus simples : tantôt le géant s'égorge lui-même , tantôt une puissance bien inférieure jette sur son chemin un obstacle imperceptible , mais qui grandit ensuite on ne sait comment, et devient insurmontable ; comme un faible rameau , arrêté dans le courant d'un fleuve , produit enfin un attérissement qui le détourne. En partant donc de l'hypothèse de l'équilibre, du moins approximatif, qui a toujours lieu , ou parce que les puissances belligérantes sont égales ; ou parce que les plus faibles ont des alliés , combien de circonstances imprévues peuvent déranger l'équilibre et faire avorter ou réussir les plus grands projets en dépit de tous

les calculs de la prudence humaine ! Quatre siècles avant notre ère , des oies sauvèrent le Capitale ; neuf siècles après la même époque , sous l'empereur Arnoulf , Rome fut prise par un lièvre. Je doute que , de part ni d'autre, on comptât sur de pareils alliés , ou qu'on redoutât de pareils ennemis. L'histoire est pleine de ces événemens inconcevables qui déconcertent les plus belles spéculations. Si vous jetez d'ailleurs un coup-d'œil plus général sur le rôle que joue à la guerre la puissance morale , vous conviendrez que nulle part la main divine ne se fait sentir plus vivement à l'homme : on dirait que c'est un département , passez-moi ce terme , dont la Providence s'est réservée la direction , et dans lequel elle ne laisse agir l'homme que d'une manière à peu près mécanique , puisque les succès y dépendent presque entièrement de ce qui dépend le moins de lui. Jamais il n'est averti plus souvent et plus vivement qu'à la guerre , de sa propre nullité et de l'inévitable puissance qui règle tout. C'est l'opinion qui perd les batailles , et c'est l'opinion qui les gagne. L'intrépide Spartiate sacrifiait à la peur ( Rousseau s'en étonne quelque part , je ne sais pourquoi ) ; Alexandre sacrifia aussi à la peur avant la bataille d'Arbelles. Certes, ces gens-là avaient

grandement raison , et pour rectifier cette dévotion pleine de sens , il suffit de prier Dieu qu'il daigne ne pas nous envoyer la peur, La peur ! Charles V se moqua plaisamment de cette épitaphe qu'il lut en passant : Ci-gît qui n'eut jamais peur. Eh ! quel homme n'a jamais eu peur dans sa vie ? qui n'a point eu l'occasion d'admirer, et dans lui, et autour de lui, et dans l'histoire , la toute-puissante faiblesse de cette passion , qui semble souvent avoir plus d'empire sur nous , à mesure qu'elle a moins de motifs raisonnables ? Prions donc , monsieur le chevalier , car c'est à vous , /// vous plaît , que ce discours s'adresse , puisque c'est vous qui avez appelé ces réflexions ; prions Dieu de toutes nos forces , qu'il écarte de nous et de nos amis la peur qui est à ses ordres , et qui peut ruiner en un instant les plus belles spéculations militaires.

Et ne soyez pas effarouché de ce mot de peur; car si vous le preniez dans son sens le plus strict, vous pourriez dire que la chose qu'il exprime est rare , et qu'il est honteux de la craindre. H y a une peur de femme qui s'enfuit en criant ; et celle-là il est permis , ordonné même de ne pas la regarder comme possible , quoiqu'elle ne soit pas tout-à-fait un phénomène

inconnu. Mais il y a une autre peur bien plus terrible , qui descend dans le cœur le plus mâle , le glace , et lui persuade qu'il est vaincu. Voilà le fléau épouvantable toujours suspendu sur les armées. Je faisais un jour cette question à un militaire du premier rang , que vous connaissez l'un et l'autre. Dites-moi ', M. le général , qu estce qu'une bataille perdue ? je n ai jamais bien compris cela. Il me répondit après un moment de silence : Je n'en sais rien. Et après un second silence il ajouta: C'est une bataille quon croit avoir perdue. Rien n est plus vrai. Un homme qui se bat avec un autre est vaincu lorsqu'il est tué ou terrassé , et que l'autre est debout ; il n'en est pas ainsi de deux armées : l'une ne peut être tuée , tandis que l'autre reste en pied. Les forces se balancent ainsi que les morts, et depuis surtout que l'invention de la poudre a mis plus d'égalité dans les moyens de destruction , une bataille ne se perd plus matériellement; c'està-dire parce qu'il y a plus de morts d'un côté que de l'autre : aussi Frédéric I[ , qui s'y entendait un peu , disait : Vaincre , c'est avancer. Mais quel est celui qui avance? c'est celui dont la conscience et la contenance font reculer l'autre. Happelez-vous , M. le comte , ce jeune militaire ? de votre connaissance particulière, qui

vous peignait un jour , dans une de ses lettres , ce moment solennel où sans savoir pourquoi une armée se sent portée en avant , comme si elle glissait sur un plan incliné. Je me souviens que vous fûtes frappé de cette phrase , qui exprime en effet à merveille le moment décisif ; mais ce moment échappe tout-à-fait à la réflexion j et prenez garde surtout qu'il ne s'agit nullement du nombre dans cette affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il compté les morts? L'opinion est si puissante à la guerre qu'il dépend d'elle de changer la nature d'un même événement , et de lui donner deux noms différens , sans autre raison que son bon plaisir. Un général se jette entre deux corps ennemis, et il écrit à sa cour : Je l 'ai coupé , il est perdu. Celui-ci écrit à la sienne : // s'est mis entre deux feux , il est perdu. Lequel des deux s'est trompé ? celui qui se laissera saisir par la froide déesse. En supposant toutes les circonstances et celle du nombre surtout , égale de part et d'autre au moins d'une manière approximative, montrez-moi entre les deux positions une différence qui ne soit pas purement morale. Le terme de tourner est aussi une de ces expressions que l'opinion tourne à la guerre comme elle l'entend. Il n'y a rien de si connu que la

réponse de cette femme de Sparte à son fils qui se plaignait d'avoir une épée trop courte : Avance d'un pas ; mais si le jeune homme avait pu se faire entendre du champ de bataille, et crier à sa mère : Je suis tourné , la noble Lacédérnonienne n'aurait pas manqué de lui répondre : Tourne-toi, C'est l'imagination qui perd les batailles (i).

Ce n'est pas même toujours à beaucoup près le jour où elles se donnent qu'on sait si elles sont perdues ou gagnées : Cest le lendemain , c'est souvent deux ou trois jours après. On parle beaucoup de batailles dans le monde sans savoir ce que c'est ; on est surtout assez sujet à les considérer comme des points , tandis qu'elles couvrent deux ou trois lieues de pays : on vous dit gravement : Comment ne savez-vous pas ce qui s'est passé dans ce combat puisque vous y étiez ? tandis que c'est précisément le contraire qu'on pourrait dire assez souvent. Celui qui est à la droite sait-il ce qui se passe à la gauche ? sait-il seulement ce qui se passe à deux pas de lui ? Je me représente aisément une de ces scènes épouvantables : sur un vaste

( i) El qui prirni omnium vincuntur, oculi. (Tac.)

DE SAINT-PÉTERSBOURG. fi

terrain couvert de tous les apprêts du carnage et qui semble s ébranler sous les pas des hommes et des chevaux ; au milieu du feu et des tourbillons de fumée ; étourdi , transporté par le retentissement des armes à feu et des instrumens militaires, par des voix qui commandent , qui hurlent ou qui s'éteignent ; environné de morts, demourans, de cadavres mutilés ; possédé tour à tour par la crainte , par l'espérance , par la rage, par cinq ou six ivresses différentes , que devient l'homme? que voit-il ? que sait-il au bout de quelques heures ? que peut-il sur lui et sur les autres ? Parmi cette foule de guerriers qui ont combattu tout le jour, il n'y en a souvent pas un seul, et pas même le général, qui sache où est le vainqueur. Il ne tiendrait qu'à moi de vous citer des batailles modernes , des batailles fameuses dont la mémoire ne périra jamais , des batailles qui ont changé la face des affaires en Europe, et qui n'ont été perdues que parce que tel ou tel homme a cru qu'elles l'étaient ; de manière qu'en supposant toutes les circonstances égales , et pas une goutte de sang de plus versée de part et d'autre : un autre général aurait fait chanter le Te Deum chez lui et forcé l'histoire de dire tout le contraire de ce qu'elle dira. Mais , de grâce , à quelle époque a-t-on vu

la puissance morale jouer à la guerre un rôle plus étonnant que de nos jours ? N'est-ce pas une véritable magie qne tout ce que nous avons vu depuis vingt ans ? C'est sans doute aux hommes de cette époque qu'il appartient de s'écrier :

Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles ?

Mais sans sortir du sujet qui nous occupe maintenant , y a-t-il dans ce genre un seul événement contraire aux plus évidens calculs de la probabilité , que nous n'ayons vu s'accomplir en dépit de tous les efforts de la prudence humaine ? N'avons-nous pas fini même par voir perdre des batailles gagnées ? au reste , messieurs, je ne veux rien exagérer, car vous savez que j'ai une haine particulière pour l'exagération, qui est le mensonge des honnêtes gens. Pour peu que vous en trouviez dans ce que je viens de dire, je passe condamnation sans disputer , d'autant plus volontiers que je n'ai nul besoin d'avoir raison dans toute la rigueur de ce terme. Je crois en général que les batailles ne se gagnent ni ne se perdent point physiquement. Cette proposition n'ayant rien de rigide, elle se prête à toutes les restrictions que vous jugerez convenables, pourvu que vous m'accordiez à votre tour ( ce que nul homme sensé

ne peut me contester ) que la puissance morale a une action immense à la guerre , ce qui me suffit. Ne parlons donc plus de gros bataillons , M. le chevalier ; car il n'y a pas d idée plus fausse et plus grossière , si on ne la restreint dans le sens que je crois avoir expliqué assez clairement.

LE COMTE

Votre patrie , M. le sénateur , ne fut pas sauvée par de gros bataillons , lorsqu'au commencement du XVII. e siècle le prince Pajarski et un marchand de bestiaux nommé Mignin , la délivrèrent d'un joug insupportable. L'honnête négociant promit ses biens et ceux de ses amis , en montrant le ciel à Pajarski qui promit son bras et son sang : ils commencèrent avec mille hommes , et ils réussirent.

LE SÉNATEUR

Je suis charmé que ce trait se soit présenté à votre mémoire ; mais l'histoire de toutes les nations est remplie de faits semblables qui montrent comment la puissance du nombre peut être produite , excitée , affaiblie ou annulée par une foule de circonstances qui ne dépendent pas de nous. Quant à nos Te Deum , si

multipliés et souvent si déplacés , je vous les abandonne de tout mon cœur, M. le chevalier. Si Dieu nous ressemblait , ils attireraient la foudre ; mais il sait ce que nous sommes , et nous traite selon notre ignorance. Au surplus , quoiqu'il y ait des abus sur ce point comme il y en a dans toutes les choses humaines , la coutume générale n'en est pas moins sainte et louable.

Toujours il faut demander à Dieu des succès, et toujours il faut l'en remercier ; or comme rien dans ce monde ne dépend plus immédiatement de Dieu que la guerre ; qu'il a restreint sur cet article le pouvoir naturel de l'homme , et qu'il aime à s'appeler le Dieu de la guerre , il y a toutes sortes de raisons pour nous de redoubler nos vœux lorsque nous sommes frappés de ce fléau terrible ; et c'est encore avec grande raison que les nations chrétiennes sont convenues tacitement, lorsque leurs armes ont été heureuses , d'exprimer leur reconnaissance envers le Dieu des armées par un Te Deum ; car je ne crois pas que pour le remercier des victoires qu'on ne tient que de lui , il soit possible d'employer une plus belle prière : elle appartient h votre église, monsieur le' comte.

LE COMTE

Oui , elle est née en Italie , à ce qui paraît ; et le titre d'hymne ambroisienne pourrait faire croire qu'elle appartient exclusivement à saint Ambroise : cependant on croit assez généralement , à la vérité sur la foi d'une simple tradition , que le Te Deum fut , s'il est permis de s'exprimer ainsi , improvisé à Milan par les deux grands et saints docteurs saint Ambroise et saint Augustin , dans un transport de ferveur religieuse , opinion qui n'a rien que de trèsprobable. En effet ce cantique inimitable , conservé , traduit par votre église et par les communions protestantes , ne présente pas la plus légère trace du travail et de la méditation. Ce n'est point une composition , c'est une effusion ; c'est une poésie brûlante , affranchie de tout mètre ; c'est un dithyrambe divin où l'enthousiasme , volant de ses propres ailes , méprise toutes les ressources de l'art. Je doute que la foi \ l'amour , la reconnaissance aient parlé jamais de langage plus vrai et plus pénétrant.

LE CHEVALIER

Vous me rappelez ce que vous nous dites

dans notre dernier entretien sur le caractère intrinsèque des différentes prières. C'est un sujet que je n'avais jamais médité, et vous me donnez envie de faire un cours de prières : ce sera un objet d'érudition, car toutes les nations ont prié.

LE COMTE

Ce sera un cours très-intéressant , et qui ne sera pas de pure érudition. Vous trouverez sur votre route une foule d'observations intéressantes ; car la prière de chaque nation est une espèce d'indicateur qui nous montre avec une précision mathématique la position morale de cette nation. Les Hébreux , par exemple , ont donné quelquefois à Dieu le nom de père : les païens mêmes ont fait grand usage de ce titre ; mais lorsqu'on en vient à la prière , c'est autre chose : vous ne trouverez pas dans toute l'antiquité profane , ni même dans l'Ancien Testament , un seul exemple que l'homme ait donné à Dieu le titre de père en lui parlant dans la prière. Pourquoi encore les hommes de l'antiquité étrangers à la révélation de Moïse, n'ontils jamais su exprimer le repentir dans leurs prières ? Ils avaient des remords comme nous , puisqu'ils avaient une conscience : leurs grands

criminels parcouraient la terre et les mers pour trouver des expiations et des expiateurs ; ils sacrifiaient à tous les dieux irrités ; ils se parfumaient , ils s'inondaient d'eau et de sang ; mais le cœur contrit ne se voit point : jamais ils ne savent demander pardon dans leurs prières. Ovide , après mille autres , a pu mettre ces mots dans la bouche de l'homme outragé qui pardonne au coupable : non quia tu dignus , sed quia mitis ego ; mais nul ancien n'a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche du coupable parlant à Dieu. Nous avons l'air de traduire Ovide dans la liturgie de la messe lorsque nous disons : Non œstimator meriti , sed veniœ largitor admitte ; et cependant nous disons alors ce que le genre humain entier n'a jamais pu dire sans révélation ; car l'homme savait bien qu'il pouvait irriter Dieu ou un Dieu, mais non qu'il pouvait l'offenser. Les mots de crime et de criminel appartiennent à toutes les langues : ceux de pèche et de pécheur n'appartiennent qu'à la langue chrétienne. Par une raison du même genre , toujours l'homme a pu appeler Dieu père , ce qui n'exprime qu'une relation de création et de puissance ; mais nul homme par ses propres forces n'a pu dire mon père! car ceci est une relation d'amour, étrantom. 11. 4

gère même au mont Sinaï , et qui n'appartient qu'au Calvaire.

Encore une observation : la barbarie du peuple hébreu est une des thèses favorites du XVIII.0 siècle ; il n'est permis d'accorder à ce peuple aucune science quelconque : il ne connaissait pas la moindre vérité physique ni astronomique : pour lui la terre n'était qu'une platitude et le ciel qu'un baldaquin ; sa langue dérive d'une autre , et aucune ne dérive d'elle ; il n'avait ni philosophie, ni arts, ni littérature ; jamais, avant une époque très-retardée, les nations étrangères n'ont eu la moindre connaissance des livres de Moïse ; et il est très-faux que les vérités d'un ordre supérieur qu'on trouve disséminées chez les anciens écrivains du paganisme dérivent de cette source. Accordons tout par complaisance : comment se fait-il que cette même nation soit constamment raisonnable , intéressante , pathétique , très-souvent même sublime et ravissante dans ses prières? La Bible, en général , renferme une foule de prières dont on a fait un livre dans notre langue ; mais elle renferme de plus , dans ce genre , le livre des livres, le livre par excellence et qui n'a point de rival , celui des psaumes.

DE SAINT-PÉTERSBOURG. 5l

LE SÉNATEUR

Nous avons eu déjà une longue conversation avec monsieur le chevalier sur le livre des psaumes; je l'ai plaint à ce sujet, comme je vous plains vous-même , de ne pas entendre l'esclavon : car la traduction des psaumes que nous possédons dans cette langue est un chefd'œuvre.

LE COMTE

Je n'en doute pas : tout le monde est d'accord à cet égard , et d'ailleurs votre suffrage me suffirait ; mais il faut que sur ce point vous me pardonniez des préjugés ou des systèmes invincibles. Trois langues furent consacrées jadis sur le Calvaire : l'hébreu , le grec et le latin ; je voudrais qu'on s'en tînt là. Deux langues religieuses dans le cabinet et une dans l'église , c'est assez. Au reste , j'honore tous les efforts qui se sont faits dans ce genre chez les différentes nations : vous savez bien qu'il ne nous arrive guère de disputer ensemble.

LE CHEVALIER

Je vous répète aujourd'hui ce que je disais l'autre jour à notre cher sénateur en traitant le

même sujet : j'admire un peu David comme Pindare , je veux dire sur parole.

LE COMTE

Que dites-vous , mon cher chevalier ? Pindare n'a rien de commun avec David ; le premier a pris soin lui-même de nous apprendre quil ne parlait qu'aux savans, et quil se souciait fort peu d'être entendu de la foule de ses contemporains , auprès desquels il n était pas fâché d'avoir besoin d'interprètes (i). Pour entendre parfaitement ce poète , il ne vous suffirait pas de le prononcer , de le chanter même ; il faudrait encore le danser. Je vous parlerai un jour de ce soulier dorique tout étonné des nouveaux mouvemens que lui prescrivait la muse impétueuse de Pindare (2). Mais quand vous parviendriez à le comprendre aussi parfaitement qu'on le peut de nos jours, vous seriez peu intéressé. Les odes de Pindare sont des espèces de cadavres dont l'esprit s'est retiré pour toujours. Que vous importent les chevaux de Hier on , ou les mules d'Agésias ? quel intérêt pienez-vous à la noblesse des villes et de leurs

(1) Olymp. II, 149.

(2) A«v>i» fwviv évxpiAoÇxt IIEAIA.Q. Olymp. III, 9.

fondateurs , aux miracles des dieux , aux exploits des héros , aux amours des nymphes ? Le charme tenait aux temps et aux lieux : aucun effet de notre imagination ne peut le faire renaître. Il n'y a plus d'Olympie , plus d'Elide, plus d'Alphée ; celui qui se flatterait de trouver le Péloponèse au Pérou , serait moins ridicule que celui qui le chercherait dans la Morée. David , au contraire , brave le temps et l'espace , parce qu'il n'a rien accordé aux lieux ni aux circonstances : il n'a chanté que Dieu et la vérité immortelle comme lui. Jérusalem n'a point disparu pour nous : elle est toute où nous sommes ; et c'est David surtout qui nous la rend présente. Lisez donc et relisez sans cesse les psaumes , non , si vous m'en croyez , dans nos traductions modernes , qui sont trop loin de la source , mais dans la version latine adoptée dans notre église. Je sais que l'hébraïsme, toujours plus ou moins visible à travers la Vulgate, étonne d'abord le premier coup d'ceil ; car les psaumes , tels que nous les lisons aujourd'hui , quoiqu'ils n'aient pas été traduits sur le texte , l'ont cependant été sur une version qui s'était tenue elle-même très-près de l'hébreu , en sorte que la difficulté est la même. Mais cette difficulté cède aux premiers efforts. Faites choix

d'un ami qui, sans être hébraïsant, ait pu néanmoins , par des lectures attentives et reposées , se pénétrer de l'esprit d'une langue la plus antique sans comparaison de toutes celles dont il nous reste des monumens , de son laconisme logique, plus embarrassant pour nous que le plus hardi laconisme grammatical , et qui se soit accoutumé surtout à saisir la liaison des idées presque invisible chez les Orientaux , dont le génie bondissant n'entend rien aux nuances européennes : vous verrez que le mérite essentiel de cette traduction est d'avoir su précisément passer assez près et assez loin de l'hébreu; vous verrez comment une syllabe , un mot, et je ne sais quelle aide légère donnée à la phrase , feront jaillir sous vos yeux des beautés du premier ordre. Les psaumes sont une véritable préparation èvangèlique ; car nulle part l'esprit de la prière , qui est celui de Dieu , n'est plus visible , et de toutes parts on y lit les promesses de tout ce que nous possédons. Le premier caractère de ces hymnes, c'est quelles prient toujours. Lors même que le sujet d'un psaume paraît absolument accidentel et relatif seulement à quelque événement de la vie du Roi-Prophète, toujours son génie échappe à ce cercle rétréci ; toujours il généralise : comme il voit tout dans

l'immense unité de la puissance qui l'inspire , toutes ses pensées et tous ses sentimens se tournent en prières ; il n'a pas une ligne qui n'appartienne à tous les temps et à tous les hommes. Jamais il n'a besoin de l'indulgence qui permet l'obscurité à l'enthousiasme ; et cependant lorsque l'aigle du Cédron prend son vol vers les nues, votre œil pourra mesurer au-dessous de lui plus d'air qu'Horace n'en voyait jadis sous le cygne de Dircé (i). Tantôt il se laisse pénétrer par l'idée de la présence de Dieu , et les expressions les plus magnifiques se présentent en foule à son esprit : Où me cacher , où fuir tes regards pènètrans ? si j'emprunte les ailes de l'aurore et que je m'envoie jusqu'aux bornes de V Océan , c'est ta main même qui m'y conduit , et j'y rencontrerai ton pouvoir. Si je m'élance dans les deux , t'y voilà; si je ni enfonce dans V abîme , te voilà encore (2). Tantôt il jette les yeux sur la nature , et ses transports nous apprennent de quelle manière nous devons la contempler. — Seigneur , dit-il , vous m'avez inondé de joie par le spectacle de vos ouvrages ; je serai ravi en chantant les œuvres

(1) Multa Dlrcœum levât aura cjcnum , etc. (Hor.)

(2) Ps. CXXXVIII, 7, 9, 10, 8.

de vos mains. Que vos ouvrages sont grands , 6 Seigneur ! vos desseins sont des abîmes ; mais l'aveugle ne voit pas ces merveilles , et l insensé ne les comprend pas (i).

S'il descend aux phénomènes particuliers, quelle abondance d images! quelle richesse d'expressions ! Voyez avec quelle vigueur et quelle grâce il exprime les noces de la terre et de l'élément humide : Tu visites la terre dans ton amour et tu la combles de richesses ! Fleuve du Seigneur , surmonte tes rivages ! prépare la nourriture de l'homme , c'est l'ordre que tu as reçu (2) ; inonde les sillons , va chercher les germes des plantes , et la terre , pénétrée de gouttes génératrices , tressaillera de fécondité (3). Seigneur, tu ceindras l année dune couronne de bénédictions ; tes nuées distilleront V abondance (4) ; des îles de verdure embelliront le désert (5) ; les collines seront environnées d' allégresse ; les épis se presseront dans

(i)Ps. XCI, 5,6,7.

(2) Quoniam ita est prœparatio ejus. (LXIV, 10. ) (5) In stillicidiis ejus lœtahitur germinans. Je n'ai pas l'idée d'une plus belle expression.

(4) Nubes tuœ stillabunt pinguedinem. ( 12, Ileltr. )

(5) Pinguescent speciosa deserti. (i5.)

les vallées ; les troupeaux se couvriront de riches toisons ; tous les êtres pousseront un cri de joie. Oui ! tous diront une hymne à ta gloire (1).

Mais c'est dans un ordre plus relevé qu'il faut l'entendre expliquer les merveilles de ce culte intérieur qui ne pouvait de son temps être aperçu que par l'inspiration. L'amour divin qui l'embrase prend chez lui un caractère prophétique ; il devance les siècles , et déjà il appartient à la loi de grâce. Comme François de Sales ou Fénélon , il découvre dans le cœur de l'homme ces degrés mystérieux (2) qui de vertus en vertus nous mènent jusqu'au Dieu de tous les dieux (3). Il est inépuisable lorsqu'il exalte la douceur et l'excellence de la loi divine. Cette loi est une lampe pour son pied mal assuré , une lumière , un astre qui V éclaire dans les sentiers ténébreux de la vertu (4) ; elle est vraie , elle est la vérité même : elle porte sa justification en elle-même ; elle est plus douce

(r) Clamabunt, etenim Tiymnum dicent. (i4-) (2) Ascensiones in corde suo disposuit. (LXXXIII, 6.) (5) Ibunt de virtute in virtutem., videbitur Deus deorum in S ion. (8.)

(4) CXVIII, io5.

que le miel , plus désirable que l'or et les pierres précieuses ; et ceux qui lui sont fidèles y trouveront une récompense sans bornes ( i ) ,* il la méditera jour et nuit (2) ; il cachera les oracles de Dieu dans son cœur afin de ne le point offenser (3) ; il s écrie : Si tu dilates mon cœur, je courrai dans la voie de tes commandemens (4).

Quelquefois le sentiment qui l'oppresse intercepte sa respiration. Un verbe qui s'avançait pour exprimer la pensée du prophète , s'arrête sur ses lèvres , et retombe sur son cœur ; mais la piété le comprend lorsqu'il s'écrie : Tes autels , ô DIEU DES ESPRITS (5) !

D'autres fois on l'entend deviner en quelques mots tout le christianisme. Apprends - moi , dit-il , à faire ta volonté , parce que tu es mon Dieu (6). Quel philosophe de l'antiquité a jamais su que la vertu n'est que l'obéissance à Dieu , parce quil est Dieu , et que le mérite

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