SACRES
Dans le dialogue de Platon , appelé YEnthyphron , un homme sur le point de porter devant les tribunaux une accusation horrible , puisqu'il s'agissait de dénoncer son père, s'excuse en disant : «qu'on est également souillé « en commettant un crime ou en laissant vivre « tranquillement celui qui l'a commis . et qu'il « veut absolument poursuivre son accusation , « pour absoudre tout à la fois et sa propre per- « sonne et celle du coupable (1). »
Ce passage exprime fort bien le système antique , qui , sous un certain point de vue , fait honneur au bon sens des anciens.
(1) Un journaliste français , en plaisantant sur ce texte, Pro devoto femineo sexu , n'a pas manque' de dire: que V Eglise a décerné aux femmes le titre de SEXE DÉVOT ( Journal de V Empire , 26 février 181.2 ). Il ne faut pas quereller les gens d'esprit qui apprennent le latin , bientôt sans doute ils le sauront. Il est vrai cependant qu'il serait bon de l'avoir appris avant de se jouer à l'Eglise romaine qui le sait passablement.
(2) 'Afoaioïs sexvrôv a.ch} ênetvov. Plat. Enthyph. Opp. T. I , pag. 8.
Malheureusement , les hommes étant pénétrés du principe de V efficacité des sacrifices proportionnée à V importance des victimes . du coupable à 1 ennemi il n'y eut qu'un pas : tout ennemi fut coupable; et malheureusement encore tout étranger fut ennemi lorsqu'on eut besoin de victimes. Cet horrible droit public n'est que trop connu , voilà pourquoi HOSTIS (i) , en latin, signifia d abord également ennemi ^étranger. Le plus élégant des écrivains latins s'est plu à rappeler cette synonymie (2) ; et je remarque encore qu'Homère , dans un endroit de l'Iliade , rend l'idée d'ennemi par celle à? étranger (3) , et que son commentateur nous avertit de faire attention à cette expression.
(1) Eusth. ad Loc. Le mot latin hostis est le même que celui de HÔTE (hoste) en français; et l'un et l'aiftre se trouvent dans l'allemand hast , quoiqu'ils y soient moins
visibles. \J hostis e'tant donc un ennemi ou un étranger, et sous ce double rapport sujet au sacrifice , l'homme , et ensuite par analogie l'animal immole' , s'appelèrent hostie. On sait combien ce mot a été dénaturé et ennobli dans nos langues chrétiennes.
(2) /, soror, atque hostem supplex affare superbum. (Virg. iEn. IV, 424» ) Ubï Servius : — Nonnulli juxta veteres hostem pro hospite dictum accipiunt. ( Forcellini in hostis. )
(5) "Wlorpios fég. Iliad. v. 8i4-
Il paraît que cette fatale induction explique parfaitement l'universalité d'une pratique aussi détestable , qu'elle l'explique , dis-je , fort bien humainement : car je n'entends nullement nier ( et comment le bon sens , légèrement éclairé , pourrait-il le nier ? ) l'action du mal qui avait tout corrompu.
Cette action n'aurait point de force sur l'homme , si elle lui présentait l'erreur isolée. La chose n'est pas même possible , puisque l'erreur n'est rien. En faisant abstraction de toute idée antécédente , l'homme qui aurait proposé d'en immoler un autre , pour se rendre les dieux propices , eût été mis à mort pour toute réponse , ou enfermé comme fou : il faut donc toujours partir d'une vérité pour enseigner une erreur. On s'en apercevra surtout en méditant sur le paganisme qui étincelle de vérités , mais toutes altérées et déplacées ; de manière que je suis entièrement de l'avis de ce théosophe qui a dit de nos jours que V idolâtrie était une putréfaction. Qu'on y regarde de près , on y verra que , parmi les opinions les plus folles , les plus indécentes, les plus atroces, parmi les pratiques les plus monstrueuses et qui ont le plus déshonoré le genre humain , il n'en est pas une que nous ne puissions délivrer du
mal ( depuis qu'il nous a été donné de savoir demander cette grâce ) , pour montrer ensuite le résidu vrai , qui est divin.
Ce fut donc de ces vérités incontestables de la dégradation de l'homme et de sa rcitc originelle , de la nécessité d'une satisfaction , de la réversibilité des mérites et de la substitution des souffrances expiatoires , que les hommes furent conduits à cette épouvantable erreur des sacrifices humains.
France ! dans tes forêts elle habita long-temps.
« Tout Gaulois attaqué d'une maladie grave,
« ou soumis aux dangers de la guerre ( 1 ) , im-
« molait des hommes , ou promettait d'en im-
« moler , ne croyant pas que les dieux pussent
« être apaisés , ni que la vie d'un homme put
« être rachetée autrement que par celle d'un
« autre. Ces sacriiices , exécutés par la main
« des druides, s'étaient tournés en institutions
« publiques et légales ; et lorsque les coupables
« manquaient , on en venait au supplice
(1) Mais l'état rlr guerrp était l'état naturel de ce pays. Ante Cœsaris adventum ferè quotannis ( helliun ) accidere solebat } ut) , avtt ipsi injurias inferrent . aut illas propulsarcnt. ( De Bella gàtlico - \ l - l5. )
SUR LES SACRIFICES. 3y I
« des innocens. Quelques-uns remplissaient « d'hommes vivans certaines statues colossales « de leurs dieux : ils les couvraient de bran- « clies flexibles : ils y mettaient le feu, et « les hommes périssaient ainsi environnés de « flammes (i). » Ces sacrifices subsistèrent dans les Gaules , comme ailleurs, jusqu'au moment où le christianisme s'y établit : car nulle part ils ne cessèrent sans lui , et jamais ils ne tinrent devant lui.
On en était venu au point de croire qu'on ne pouvait supplier pour une tête qu'au prix d'une tête (2). Ce n'est pas tout : comme toute vérité se trouve et doit se trouver dans le paganisme , mais , comme je le disais tout à l'heure , dans un état de putréfaction , la théorie également consolante et incontestable du suffrage catholique se montre au milieu des ténèbres antiques sous la forme d'une superstition sanguinaire ; et comme tout sacrifice réel , toute action méritoire , toute macération , toute souffrance vo-
(1) De bello g allie 0 , VI . 16.
(2.) Prceceptum est ut pro capitibus capitibus supplicarentur ; idque aliquandiu observatum ut pro familiarium sospitate pueri mactarentur Manice deœ , matri Larum. ( Macrob. sat. 1,7-)
lontaire peut être véritablement cédée aux morts, le polythéisme, brutalement égaré par quelques réminiscences vagues et corrompues , versait le sang humain pour apaiser les morts. Orç égorgeait des prisonniers autour des tombeaux. Si les prisonniers manquaient , des gladiateurs venaient répandre leur sang , et cette cruelle extravagance devint un métier , en sorte que ces gladiateurs eurent un nom ( Bustiarii ) qu'on pourrait représenter par celui de Buchériens , parce qu'ils étaient destinés à verser leur sang autour des bûchers. Enfin , si le sang de ces malheureux et celui des prisonniers manquait également , des femmes venaient , en dépit des XII tables (1) , se déchirer les joues , afin de rendre aux bûchers au moins une image des sacrifices, et de satisfaire les dieux infernaux, comme disait Varron , en leur montrant du sang (2).
Est-il nécessaire de citer les Tyriens , les
(1) Mulieres gênas ne radunto. XII Tab.
(2) Ut rogis Ma imago restitueretur ; vel , quemadmodum Varro loquitur , ut sanguine ostenso inferis satisfiat. ( Joh. Ros. Rom. antiquit. corp. absolutiss cum notis Th. Demstcri à Murreck. Amst. , Bl.ien , i685 ; in-4." V. 5p, p. 442. )
SUR LES SACRIFICES. 3y3
Phéniciens , les Carthaginois , les Chananéens ? Faut-il rappeler qu'Athènes , dans ses plus beaux jours , pratiquait ces sacrifices tous les ans? que Rome, dans les dangers pressans. immolait des Gaulois (i)? Qui donc pourrait ignorer ces choses ? il ne serait pas moins inutile de rappeler l'usage d'immoler des ennemis et même des officiers et des domestiques sur la tombe des rois et des grands capitaines.
Lorsque nous arrivâmes en Amérique , à la fin du XV. e siècle , nous y trouvâmes cette même croyance , mais bien autrement féroce. Il fallait amener aux prêtres mexicains jusqu'à vingt mille victimes humaines par an ; et pour se les procurer il fallait déclarer la guerre à quelque peuple : mais au besoin les Mexicains sacrifiaient leurs propres enfans. Le sacrificateur ouvrait la poitrine des victimes , et se hâtait
(i) Car le Gaulois était pour le Romain I'hostis , et par conse'quent I'hostie naturelle. Avec les autres peuples , dit Cice'ron . nous combattons pour la gloire , avec le Gaulois pour le salut. — Dès quil menace Rome, les lois et les coutumes que nous tenons de nos ancêtres veulent que V enrôlement ne connaisse plus d'exceptions. — Et en effet, les esclaves mêmes marchaient. ( Cic. pro M. Fonteio. )
d'en arracher le cœur tout vivant. Le grand prêtre en exprimait le sang qu'il faisait couler sur la bouche de lidole , et tous les prêtres mangeaient la chair des victimes !
. . . . ô Pater orbis !
Unde nefas tantum ?
Solis nous a conservé un monument de l'horrible bonne foi de ces peuples, en nous transmettant le" discours de Magiscatzin à Cortez pendant le séjour de ce fameux Espagnol à Tlascala. Ils ne pouvaient pas , lui dit-il, se former Vidée dun véritable sacrifice , à moins quun homme ne mourût pour le salut des autres (i).
Au Pérou les pères sacrifiaient de même leurs propres enfans (2). Enfin cette fureur , et
(1) Aï sabian que pudiese hacer sacrificio sin que muriese alguno por la salud de los demas. ( Ant. Solis. Conq. de la Nueva Esp., lib. III , c. 5. )
(2) On trouvera un détail très-exact de ces atrocités dans les lettres américaines du comte Carli-Rubi . o\ dans les notes d'un traducteur fanatique qui a malheureusement souille' des recherches intéressantes par tous les excès de l'impiété moderne. (Voy. Lettres américaines, traduct. de V italien de M. le comte Gian Rinaldo Carli. Paris , 1 788 ; a vol. in-8.° , lettre Mil.' , |). i i<i :
SUR LES SACRIFICES. '6jS
même celle de l'anthropophagie , ont fait le tour du globe et déshonoré les deux continens (i).
Aujourd'hui même , malgré l'influence de nos armes et de nos sciences , avons-nous pu déraciner de l'Inde ce funeste préjugé des sacrifices humains ?
Que dit la loi antique de ce pays , l'évangile de Tlndoslan ? Le sacrifice d'un homme réjouit la Divinité pendant mille ans ; et celui de trois hommes pendant trois mille ans (2).
Je sais que dans des temps plus ou moins postérieurs à la loi , l'humanité , parfois plus forte que le préjugé , a permis de substituer à la victime humaine la figure d un homme for-
et lettre XXVII.e, p. 4°7 et suiv. ) En re'fle'chissant sur quelques notes très-sages , je serais tente' de croire que la traduction , originairement partie d'une main pure , a e'te gâte'e dans une nouvelle e'dition par une main bien différente : c'est une manœuvre moderne et très-connue.
(1) L'e'diteur français de Carli se demande pourquoi? et il répond doctement : Parce que Vhomme du peuple est toujours dupe de V opinion. ( Tom. I , lettre VIII. e , p. 116.) Belle et profonde solution !
(2) Voy. le Rudhiradhyaya , ou le chapitre sanglant , traduit du Calica-Puran , par M. Blaquière. ( Asiat. Research. Sir JVill. Jones s Works; in-4.0 1 tom. II, p. io58. )
mée en beurre ou en pâte ; mais les sacrifices réels ont duré pendant des siècles , et celui des femmes à la mort de leurs maris subsiste toujours.
Cet étrange sacrifice s'appelle le Pitrimedha- Yaga (1) : la prière que la femme récite avant de se jeter dans les flammes se nomme la Sancalpa. Avant de s'y précipiter , elle invoque les dieux , les élémens , son ame et sa conscience (2) ; elle s'écrie : et toi , ma conscience ! sois témoin que je vais suivre mon époux , et en embrassant le corps au milieu des flammes , elle crie satya ! satya ! satya ! ( ce mot signifie vérité ).
C'est le fils ou le plus proche parent qui met
(1) Cette coutume qui ordonne aux femmes de se donner la mort , ou de se brûler sur le tombeau de leurs maris , n'est point particulière à l'Inde. On la retrouve chez des nations du Nord. ( He'rod. liv. V, ch. 1 , § 1 1.) Voy. Brottier sur Tacite, Demor. Germ. c. XIX, note 6. — Et en Amérique. ( Garli , Lettres cile'es , tora. I , lettre t. )
(2.) La conscience ! — Qui sait ce que vaut cette per suasion .111 tribunal du juge infaillible qui est si doux pour tous les hommes , et qui verse sa miséricorde sur toutes ses créatures , comme sa pluie sur toutes ses plaines ? ( T.s. CXLH , \).)
le feu au bûcher (1). Ces horreurs ont lieu dans un pays où c'est un crime horrible de tuer une vache ; où le superstitieux bramine n'ose pas tuer la vermine qui le dévore.
Le gouvernement du Bengale , ayant voulu connaître en 1 8o3 le nombre des femmes qu'un préjugé barbare conduisait sur le bûcher de leurs maris , trouva qu'il n'était pas moindre de trente mille par an (2).
Au mois d'avril 1802 , les deux femmes d'Ameer-Jung, régent de Tanjore, se brûlèrent encore sur le corps de leur mari. Le détail de
(1) Asiat. Research. , tom. VII , p. 222.
(2) Extraits des papiers anglais traduits dans la Gazette de France du 19 juin 1804, n.° 256g. — Annales littéraires et morales, tom. II , Paris, 1804 ; in-8.° , p. 145, — M. Colebrooke, de la socie'te' de Calcutta > assure, à la vente' , dans les Recherches asiatiques (Sir William Jones's works , Supple'm. , tom. II, p. 722.), que le nombre de ces martyres de la superstition na jamais été bien considérable , et que les exemples en sont devenus rares. Mais d'abord ce mot de rare ne pre'sente rien de pre'cis ; et j'observe d'ailleurs que le pre'jugë e'tant incontestable et re'gnant sur une population de plus de soixante millions d'bommes peut-être , il semble devoir produire nécessairement un très-grand nombre de ces atroces sacrifices.
3j& ÉCLAIRCISSEMENT
ce sacrifice fait horreur : tout ce que la tendresse maternelle et filiale a de plus puissant, tout ce que peut faire un gouvernement qui ne veut pas user d'autorité, fut employé en vain pour empêcher cette atrocité : les deux femmes furent inébranlables (i).
. Dans quelques provinces de ce vaste continent , et parmi les classes inférieures du peuple , on fait assez communément le vœu de se tuer volontairement , si Ton obtient telle ou telle grâce des idoles du lieu. Ceux qui ont fait ces vœux et qui ont obtenu ce qu'ils désiraient , se précipitent d'un lieu nommé Calabhairava, situé dans les montagnes entre les rivières Tapti et Nermada. La foire annuelle qui se tient là est communément témoin de huit ou dix de ces sacrifices commandés par la superstition (2).
Toutes les fois qu'une femme indienne accouche de deux jumeaux , elle doit en sacrifier un à la déesse Gonza en le jetant dans le Gange : quelques femmes mêmes sont encore
(1) Voy. The asiatic. annual Register ^ 1802, in-8.° On voit dans la relation , que , suivant l'observation des chefs marattes , ces sortes de sacrifices n'étaient point rares dans le Tanjorc.
'•■) Asial. Research^ loin. VII , |t. 267
sacrifiées de temps en temps à cette déesse (1).
Dans cette Inde si vantée , « la loi permet « au fils de jeter à l'eau son père vieux et in- « capable de travailler pour se procurer sa « subsistance. La jeune veuve est obligée de « se brûler sur le bûcher de son mari ; on of- « fre des sacrifices humains pour apaiser le « génie de la destruction ; et la femme qui a « été stérile pendant long-temps offre à son « Dieu l'enfant qu'elle vient de mettre au « monde, en l'exposant aux oiseaux de proie « ou aux bêtes féroces , ou en le laissant en- « traîner par les eaux du Gange. La plupart « de ces cruautés furent encore commises so- « lennellement , en présence des Européens , « à la dernière fête indostane donnée dans « l'île de Sangor , au mois de décembre « 1801(1). »
On sera peut-être tenté de dire : Comment l'Anglais , maître absolu de ces contrées , peutil voir toutes ces horreurs , sans y mettre ordre ? Il pleure peut-être sur les bûchers , mais pourquoi ne les éteint-il pas ? Les ordres sè~
(1) Gazette de France , à l'endroit cité.
(2) Voy. Essais bj the students of Fort William Bengal , etc. Calcutta, 1802.
38o ÉCLAIRCISSEMENT
vères , les mesures de rigueur , les exécutions terribles ont été employés par le gouvernement ; mais pourquoi? toujours pour augmentet ou défendre le pouvoir , jamais pour ètouJJer\ces horribles coutumes. On dirait que les glaces de la philosophie ont éteint dans son cœur cette soif de l ordre qui opère les plus grands changemens en dépit des plus grands obstacles ; ou que le despotisme des nations libres , le plus terrible de tous ? méprise trop ses esclaves pour se donner la peine de les rendre meilleurs.
Mais d'abord il me semble qu'on peut faire une supposition plus honorable , et par cela seul plus vraisemblable : c'est qu'il est absolument impossible de vaincre sur ce point le préjugé obstiné des Indous , et qu'en voulant abolir par l'autorité ces usages atroces , on n'aboutirait qu'à la compromettre , sans fruit pour V humanité (i).
(ij II serait injuste ne'anmoins de ne pas observer que , dans les parties de l'Inde soumises à un sceptre catholique, le bûcher des veuves a disparu. Telle est la force cache'c et admirable de la véritable loi de grâce. Mais l'Angleterre, qui laisse brûler par milliers des femmes innocentes sous son empire certainement très-doux el
Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre : ces sacrifices atroces qui nous révoltent si justement ne seraient-ils point bons , ou du moins nécessaires dans l'Inde ? Au moyen de cette institution terrible , la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des révolutions , des vengeances , des crimes vils et ténébreux , qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre par la mort de leurs époux , et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre ? Croirons - nous que les législateurs antiques , qui furent tous des hommes prodigieux , n'aient pas eu dans ces contrées des raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages? Croirons-nous même que ces usages aient pu s'établir par des moyens purement humains ? Toutes les législations antiques méprisent les femmes , les dégradent , les gênent , les maltraitent plus ou moins.
très-humain, reproche cependant très -sérieusement au Portugal les arrêts de son inquisition , c'est-à-dire quelques gouttes de sang coupable verse'es de loin en loin par la loi. — EJICE PRIMo TRABEM , etc.
La femme , dit la loi de Menu , est protégée par son père dans l enfance , par son mari dans la jeunesse , et par son fis dans la vieillesse : jamais elle n'est propre à l'état d'indépendance. La fougue indomptable du tempérament , l'inconstance du caractère , l'absence de toute affection permanente , et la perversité naturelle qui distinguent les femmes, ne manqueront jamais , malgré toutes les précautions imaginables , de les détacher en peu de temps de leurs maris (i).
Platon veut que les lois ne perdent pas les femmes de vue même un instant : « car, dit-il, « si cet article est mal ordonné , elles ne sont « plus la moitié du genre humain ; elles sont « plus de la moitié , et autant de fois plus de « la moitié, qu'elles ont de fois moins de vertu « que nous (2). »
(1) Lois de Menu , fils de Brahraa , trad. par le chev. William Jones. Works, tom. III , chap. XI, n.° 5, p. 555 , 557.
(2) Plat. , De Leg. VI , opp. , tom. FUI. p. 5 10. — ibi —
"()-r-o o;; vj b-r\\stx Y)H(V (fÛTf? èai Kpbs iprjrrçv xs'pa>v Tïf xppevtov , toghtv fiixfspef tfpàs rfà Kkiov $ SixifXxarov sivxt.
Qui ne connaît 1 incroyable esclavage des femmes à Athènes , où elles étaient assujetties à une interminable tutelle , où , à la mort d'un père qui ne laissait qu'une fille mariée , le plus proche parent du nom avait droit de l'enlever à son mari , et d'en faire sa femme ; où un mari pouvait léguer la sienne , comme une portion de sa propriété , à tout individu qu'il lui plaisait de choisir pour son successeur , etc. (i)?
Qui ne connaît encore les duretés de la loi romaine envers les femmes ? On dirait que , par rapport au second sexe , les instituteurs des nations avaient tous été à l'école d'Hyppocrate , qui le croyait mauvais dans son essence même. La femme , dit-il , est perverse par nature : son penchant doit être journellement réprimé , autrement il pousse en tous sens 5 comme les branches d'un arbre. Si le mari est absent , des parens ne suffisent point pour la garder : il faut
(i) La mère de Dëmostliènes avait éle' léguée ainsi, et la formule de cette disposition nous a été conservée dans le discours contre Stéphanus. ( Voy. les Commentaires sur les plaidoyers d'Isœus par le chev. Jones dans ses œuvres , tom . !II , in-4.0 , p. 2 1 o , 2 1 1 . )
un ami dont le zèle ne soit point aveuglé par r affection (i).
Toutes les législations en un mot ont pris des précautions plus ou moins sévères contre les femmes ; de nos jours encore elles sont esclaves sous l'Alcoran , et bêtes de somme chez le sauvage : l'Evangile seul a pu les élever au niveau de l'homme en les rendant meilleures ; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naître , et les faire naître en s'établissant dans le cœur de la femme , instrument le plus actif et le plus puissant pour le bien comme pour le mal. Eteignez, affaiblissez seulement jusqu'à un certain point , dans un pays chrétien , l'influence de la loi divine , en laissant subsister la liberté qui en était la suite pour les femmes , bientôt vous verrez cette noble et touchante liberté dégénérer en une licence honteuse. Elles deviendront les instrumens funestes d'une corruption universelle qui atteindra en peu de temps les parties vitales de l'état. ïl tombera en pouriture , et sa gau-
(i) Hippocr., opp., cit. Edit. Van der Linden, in-8.°, tora. II , p. 910,911. — ibi —
'EX*' 7&P yvast Toxxolxsov i'v ituvreJ].
gréneuse décrépitude fera à la fois honte et horreur.
Un Turc , un Persan qui assistent à un bal européen , croient rêver : ils ne comprennent rien à ces femmes ,
Compagnes d'un époux et reines en tous lieux, Libres sans de'shonneur , fidèles sans contrainte , Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte.
C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tumulte et ce mélange possibles. Celle même qui s'en écarte lui doit sa liberté. S'il pouvait y avoir sur ce point du plus et du moins , je dirais que les femmes sont plus redevables que nous au christianisme. L antipathie qu'il a pour l'esclavage ( qu'il éteindra toujours doucement et infailliblement partout où il agira librement ) tient surtout à elles : sachant trop combien il est aisé d'inspirer le vice , il veut au moins que personne n'ait droit de le commander (i).
(i) Il faut remarquer aussi que si le christianisme prote'ge la femme , elle , à son tour , a le privile'ge de prote'ger la loi protectrice à un point qui mérite beaucoup d'attention. On serait même tente' de croire que cette influence tient à quelque affinité' secrète , à quelque loi naturelle. Nous voyons le salut commencer par une femme annonce'e depuis l'origine des choses ; dans toute
Enfin aucun législateur ne doit oublier cette maxime : Avant d'effacer l'Evangile , il faut enfermer les femmes , ou les accabler par des lois épouvantables , telles que celles de l'Inde. On a souvent célébré la douceur des Indous ; mais qu'on ne s'y trompe pas : hors de la loi qui a dit . beati mites ! il n'y a point d hommes doux. Ils pourront être failles , timides , poltrons , jamais doux. Le poltron peut être cruel ; il l'est même assez souvent : l'homme doux ne l'est jamais. L Inde en fournit un bel exemple. Sans parler des atrocités superstitieuses que je viens de citer , quelle terre sur le globe a vu plus de cruautés ?
Mais nous qui pâlissons d'horreur à la seule idée des sacrifices humains et de l'anthropophagie , comment pourrions-nous être tout à la fois assez aveugles et assez ingrats pour ne pas reconnaître que nous ne devons ces sentimens qu'à la loi d'amour qui a veillé sur notre ber-
l'histoire e'vange'lique , les femmes jouent un rôle très-remarquable j et dans toutes les conquêtes célèbres du christianisme , faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit figurer une femme. Cela doit être , puisque Mais i'âi peur que cette note devienne trop
longue.
ceau?Une illustre nation, parvenue au dernier degré de la civilisation et de l'urbanité , osa naguère , dans un accès de délire dont 1 histoire ne présente pas un autre exemple, suspendre formellement cette loi : que vîmes-nous ? en un clin d'œil, les mœurs des Iroquois et des Algonquins ; les saintes lois de l'humanité foulées aux pieds ; le sang innocent couvrant les échafauds qui couvraient la France ; des hommes frisant et poudrant des têtes sanglantes , et la bouche même des femmes souillée de sang humain.
Voilà l'homme naturel ! ce n'est pas qu'il ne porte en lui-même les germes inextinguibles de la vérité et de la vertu : les droits de sa naissance sont imprescriptibles ; mais sans une fécondation divine , ces germes n'écloront jamais , ou ne produiront que des êtres équivoques et malsains.
Il est temps de tirer des faits historiques les plus incontestables une conclusion qui ne l'est pas moins.
Nous savons par une expérience de quatre siècles : que partout où le vrai Dieu ne sera pas connu et servi, en vertu d'une révélation expresse , l'homme immolera toujours l homme, et souvent le dévorera.
Lucrèce , après nous avoir raconté le sacrifice d'iphigénie ( comme une histoire authentique , cela s'entend , puisqu'il en avait besoin ) , s'écriait d'un air triomphant :
Tant la religion peut enfanter de maux !
Hélas, il ne voyait que les abus , ainsi que tous ses successeurs , infiniment moins excusables que lui. Il ignorait que celui des sacrifices humains , tout énorme qu'il était, disparaît devant les maux que produit l'impiété absolue. Il ignorait , ou il ne voulait pas voir qu'il n'y a , qu'il ne peut y avoir même de religion entièrement fausse ; que celle de toutes les nations policées , telle qu'elle était a l'époque où il écrivait, n'en était pas moins le ciment de l'édifice politique , et que les dogmes d'Epicure étaient précisément sur le point , en la sapant , de saper du même coup l'ancienne constitution de Rome , pour lui substituer une atroce et interminable tyrannie.
Pour nous , heureux possesseurs de la vérité , ne commettons pas le crime de la méconnaître. Dieu a bien voulu dissimuler quarante siècles ( i ) ; mais depuis que de nouveaux siècles
(i) Actes XVII, 5oïEt tempora quidem kujusigno-
SUR LES SACRIFICES. 38g
ont commencé pour l'homme , ce crime n'aurait plus d'excuse. En réfléchissant sur les maux produits par les fausses religions , bénissons , embrassons avec transport la vraie , qui a expliqué et justifié l'instinct religieux du genre humain , qui a dégagé ce sentiment universel des erreurs et des crimes qui le déshonoraient , et qui a renouvelé la face de la terre.
Tant jla religion peut corriger de maux!
C'est à peu près , si je ne me trompe , ce qu'on peut dire , sans trop s'avancer , sur le principe caché des sacrifices , et surtout des sacrifices humains qui ont déshonoré toute la famille humaine. Je ne crois pas inutile maintenant de montrer, en finissant ce chapitre , de quelle manière la philosophie moderne a considéré le même sujet.
L'idée vulgaire qui se présente la première
rantiœ despiciens Deus , etc. , vps-piààv. Arnaud , dans le Nouveau Testament de Mons , traduit : Dieu e'tant en colère contre ces temps d 'ignorance , etc. El dans une note au bas de la page , il e'crit : Autrement , Dieu ayant laissé passer et comme dissimulé ; et, suivant la lettre, méprisé ces temps, etc. — En effet, c'est tout-à-fait autrement.
à l'esprit , et qui précède visiblement la réflexion , c'est celle d'un hommage ou d'une espèce de présent fait à la Divinité. Les dieux sont nos bienfaiteurs ( datores bonorum ) , il est tout simple de leur offrir les prémices de ces mêmes biens que nous tenons d'eux : de là les libations antiques et cette offrande des prémices qui ouvraient les repas (1).
Heyne , en expliquant ce vers d'Homère ,
Du repas dans la flamme il jette les prémices (2),
trouve dans cette coutume l'origine des sacrifices : « Les anciens, dit-il, offrant aux dieux « une partie de leur nourriture , la chair des « animaux dut s'y trouver comprise , et le sa- « crifice , ajoute-t-il , envisagé de cette ma- « nière , n a rien de choquant (3). » Ces der-
(i) Cette portion de la nourriture, qui e'tait se'pare'e et hrûle'e en l'honneur des dieux , se nommait chez les Grecs Aparque ( xtxpx'h ) et l'action même d'offrir ces sortes de prémices e'tait exprime'e par un verbe (xtfxpxsvà*!) aparquer ou COMMENCER (par excellence).
(a) O 3s év *vpl fixlle dv^lxa ( Iliad. XI , 220. ) Odyss. XIV, 456, 446.
(3) Apparet ( religlosum hune ritum ) peperisse sacrificiorum morem ; quippe quœ ex epulis domesticis ortum duxerunt , quum cibi vescendi pars resecta pro
SUR LES SACRIFICES. 3g I
niers mots , pour l'observer en passant , prouvent que cet habile homme voyait confusément dans l'idée générale du sacrifice quelque chose de plus profond que la simple offrande , et que cet autre point de vue le choquait.
Il ne s'agit point en effet uniquement de présent , & offrande , de prémices , en un mot , d'un acte simple d'hommage et de reconnaissance, rendu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à la suzeraineté divine ; car les hommes , dans cette supposition , auraient envoyé chercher à la boucherie les chairs qui devaient être offertes
primitiis offerretur diis in focum conjicienda : hoc est ro àtfxpxsvdxi , nec est quàd Hic mos religiosus displiceat. (Heyne , ad loc. )
Celte explication de Heyne ne me surprend pas ; car l'e'cole protestante en ge'ne'ral n'aime point les ide'es qui sortent du cercle matériel : elle s'en défie sans distinction , et semble les condamner en masse comme vaines et superstitieuses. J'avoue sans difficulté' que sa doctrine peut nous être utile à nous-mêmes , jamais à lu vérité comme aliment , mais quelquefois comme remède. Dans ce cas, néanmoins , je la crois certainement fausse ; et je m'étonne que Bergier l'ait adoptée. ( Traité hist. et dogm. de la vraie relig. , in-8.° , tom. II , p. 5o5 , 5o4 ; tom. VI , p. 296 , 297 , d'après Porphyre , de Abstin. , lib. II , cité , ibid. ) Ce savant apologiste voyait trèsbien : il semble seulement qu'ici il n'a pas regardé.
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sur les autels : ils se seraient bornés à répéter en public , et avec la pompe convenable , cette même cérémonie qui ouvrait leurs repas domestiques.
Il s'agit de sang , il s'agit de X immolation proprement dite; il s'agit d'expliquer comment les hommes de tous les temps et de tous les lieux avaient pu s accorder à croire qu'il y avait , non pas dans l'offrande des chairs ( il faut bien observer ceci ) , mais dans ï effusion du sang , une vertu expiatrice utile à l'homme : voilà le problème , et il ne cède pas au premier coup d'oeil (ï).
Non-seulement les sacrifices ne furent point
(ï) Les Perses , au rapport de Strabon, se divisaient la chair des victimes , et n'en réservaient rien pour les dieux ( Toïs Séoïs ovàev à.ieovsi[Axvrss (x.épor ). Car, disaient-ils, Dieu n a besoin que de Vame de la victime ( c'est à-dire du sang). TS7.5 ykp ^TXH^ , fx<j) , tov ispsiov SstSxs rôv Seàv âLWov de ôvàevàs. Strabo , lib. X V , p. 695, cite' dans la dissertation de Cudworth De verâ notione cœnce Domini, cap. I, n.° VII, à la fin de son livre ce'lèbre : Sj"stema intellectuale universum. Ce texte curieux re'futc directement les idées de Ileync. et se trouve parfaitement d'accord avec les théories lie'luaiipie.s, siih.mi lesquelles l'effusion du sang constitue l'esteneë du sacrifice, ( Ihid. cap. II. n." I\ . }
une simple extension des aparques , ou de l'offrande des prémices brûlées en commençant les repas ; mais ces aparques elles-mêmes ne furent très-évidemment que des espèces de sacrifices diminués ; comme nous pourrions transporter dans nos maisons certaines cérémonies religieuses , exécutées avec une pompe publique dans nos églises. On en demeurera d'accord pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir. Hume , dans sa vilaine Histoire naturelle de la Religion , adopte cette même idée de Heyne , et il l'envenime à sa manière : « Un sacrifice , « dit-il , est considéré comme un présent : or, « pour donner une chose à Dieu , il faut la dé- « truire pour l'homme. S'agit-il d'un solide, « on le brûle ; d'un liquide , on le répand ; « d'un animal, on le tue. L'homme, faute d'un « meilleur moyen , rêve qu'en se faisant du « tort il fait du bien à Dieu ; il croit au moins « prouver de cette manière la sincérité des « senlimens d'amour et d'adoration dont il est « animé ; et c'est ainsi que notre dévotion « mercenaire se flatte de tromper Dieu après « s'être trompée elle-même (i). »
(i) Hume s Essays and Treatiscs on several subjects.
Mais toute cette acrimonie n'explique rien : elle rend même le problème plus difficile. Voltaire n'a pas manqué de s'exercer aussi sur le même sujet; en prenant seulement l'idée générale du sacrifice comme une donnée , il s'occupe en particulier des sacrifices humains.
« On ne voyait, dit il , dans les temples que « desétaux, des broches, des grils, des cou- « teaux de cuisine , de longues fourchettes de « fer, des cuillers , ou des cuillères à pot (i ) , « de grandes jarres pour mettre la graisse , et
— The natural history of Religion. Sect. IX ; London , 1758 , in-4.0 5 p. 5i 1.
On peut remarquer dans ce morceau , considéré comme une formule ge'ne'rale , l'un des caractères les plus frappans de Pimpie'te' : c'est le mépris de l'homme. Fille de l'orgueil , mère de l'orgueil , toujours ivre d'orgueil , et ne respirant que l'orgueil , l'impie'te' ne cesse cependant d'outrager la nature humaine , de la décourager , de la de'grader, d'envisager tout ce que l'homme a jamais fait et pense' , de l'envisager , dis-je , de la manière la plus humiliante pour lui , la plus propre à l'avilir et à le de'scspe'rer : et c'est ainsi que , sans y faire attention , elle met dans le jour le plus resplendissant le caractère oppose' de la religion , qui emploie sans relâche l'humilité pour e'iever l'homme jusqu'à Dieu.
(1) Superhe ohservation , et précieuse surtout par l'à-propos.
SUR LES SACRIFICES. 3o,5
« tout ce qui peut inspirer le mépris et l'hor- « reur. Rien ne contribua plus à perpétuer cette « dureté et cette atrocité de mœurs , qui porta « enfin les hommes à sacrifier d'autres hommes, « et jusqu'à leurs propres enfans. Mais les sa- « crifices de 1 inquisition dont nous avons tant « parlé ont été cent fois plus abominables : « nous avons substitué des bourreaux aux bou- « chers (i). »
Voltaire sans doute n'avait jamais mis le pied dans un temple antique , la gravure même ne lui avait jamais fait connaître ces sortes d'édifices , s'il croyait que le temple , proprement dit , présentait le spectacle d'une boucherie et d'une cuisine. D'ailleurs il ne faisait pas attention que ces grils , ces broches , ces longues fourchettes , ces cuillers ou ces cuillères , et tant d'autres instrumens aussi terribles, sont tout aussi à la mode qu'autrefois; sans que jamais aucune mère de famille , et pas même les femmes des bouchers et des cuisiniers , soient le moins du monde tentées de mettre leurs enfans à la broche ou de les jeter dans
(i) Voyez la note XII. e sur la trage'die de'crëpite de Minos.
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la marmite. Chacun sent que cette espèce de x dureté qui résulte de l'habitude de verser le sang des animaux , et qui peut tout au plus faciliter tel ou tel crime particulier, ne conduira jamais à l'immolation systématique de l'homme. On ne peut lire d'ailleurs sans étonnement ce mot d'ENFlN employé par Voltaire , comme si les sacrifices humains n'avaient été que le résultat tardif des sacrifices d'animaux , antérieurement usités depuis des siècles : rien n'est plus faux. Toujours et partout où le vrai Dieu n'a pas été connu et adoré , on a immolé l'homme ; les plus anciens monumens de l'histoire l'attestent , et la fable même y joint son témoignage , qui ne doit pas, à beaucoup près , être toujours rejeté. Or , pour expliquer ce grand phénomène, il ne suffit pas tout-à-fait de recourir aux couteaux de cuisine et aux grandes fourchettes.
Le morceau sur l'inquisition, qui termine la note , semble écrit dans un accès de délire. Quoi donc ! l'exécution légale d'un petit nombre d'hommes , ordonnée par un tribunal légitime en vertu d une loi antérieure solennellement promulguée , et dont chaque victime «'•tait parfaitement libre d'éviter les dispositions, celte exécution . dis -je , est crut fois plus <il><>
SUR LES SACRIFICES. 3o,y
minable que le forfait horrible d'un père et d'une mère qui portaient leur enfant sur les bras enflammés de Moloch ! Quel atroce délire ! quel oubli de toute raison , de toute justice , de toute pudeur ! La rage anti-religieuse le transporte au point qu'à la fin de cette belle tirade il ne sait exactement plus ce qu il dit. Nous avojis , dit-il , substitué les bourreaux aux bouchers. Il croyait donc n'avoir parlé que des sacrifices d'animaux , et il oubliait la phrase qu'il venait d'écrire sur les sacrifices d'hommes : autrement, que signifie cette opposition des bouchers aux bourreaux ? Les prêtres de l'antiquité , qui égorgeaient leurs semblables avec un fer sacré , étaient-ils donc moins bourreaux que les juges modernes qui les envoient à la mort en vertu d'une loi?
Mais revenons au sujet principal : il n'y a rien de plus faible , comme on voit , que la raison alléguée par Voltaire pour expliquer l'origine des sacrifices humains, Cette simple conscience qu'on appelle bon sens suffit pour démontrer qu'il n'y a dans cette explication pas l'ombre de sagacité , ni de véritable connaissance de l'homme et de l'antiquité.
Ecoutons enfin Condillac , et voyons comment il s'y est pris pour expliquer l'origine des
sacrifices humains à son prétendu Élève , qui , pour le bonheur d'un peuple , ne voulut jamais se laisser élever.
« On ne se contenta pas , dit-il , d'adresser « aux dieux ses prières et ses vœux ; on crut « devoir leur offrir les choses quon imagina
m leur être agréables des fruits , des ani-
« maux et des hommes (1). »
Je me garderai bien de dire que ce morceau est digne d'un enfant, car il n'y a , Dieu merci , aucun enfant assez mauvais pour l'écrire. Quelle exécrable légèreté ! quel mépris de notre malheureuse espèce ! Quelle rancune accusatrice contre son instinct le plus naturel et le plus sacré ! Il m'est impossible d'exprimer à quel point Condillac révolte ici dans moi la conscience et le sentiment : c'est un des traits les plus odieux de cet odieux écrivain.
(1) Œuvres de Condillac ; Paris, 1798, in-8.° , tom. I, Hist. anc. , c.h. xll , p. 98 , 99.
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