‹ Les soirées de Saint-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · CI · texte numérisé non relu

CI

(6) P sallite sapienter. (XL VI, 8. )

(7) Omnis spiritus laudet Dominum* (CL, 5.) Qcst le dernier mot du derniev psaume..

grand désir. Le regard prophétique du saint roi , en se plongeant dans le profond avenir , voyait déjà l'immense explosion du cénacle et la face de la terre renouvelée par l'effusion de l'esprit divin. Que ses expressions sont belles et surtout justes! De tous les points de la terre les hommes se RESSOUVIENDRONT du Seigneur et se convertiront à lui ; il se montrera , et toutes les familles humaines s'inclineront (i). Sages amis, observez ici en passant comment l'infinie bonté a pu dissimuler quarante siècles (2) : elle attendait le souvenir de l'homme (3). Je finirai par vous rappeler un autre vœu du prophète-roi : Que ces pages , dit-il , soient écrites pour les générations futures , et les peuples qui n'existent point encore béniront le Seigneur (4).

(1) Reminiscentur et convertentur ad Dominum univer si fines terrœ, et adorabunt in conspectu ejus omnes familiœ gentium. (XXI, ?.8. )

(2)Act. XVII, 5o.

(3) Oui, Platon, tu dis vrai! Toutes les vérités sont dans nous; elles sont NOUS, et lorsque l'homme croit les découvrir, il ne fait que regarder dans lui et dire oui!

(4) Seribantur hœc in peneratione altéra, et populus qui creabitur laudabit Dominum. (Ps. CI, ip. )

DE SAINT-PÉTERSBOUftG. 67

Il est exaucé , parce qu'il n'a chanté que l'Eternel ; ses chants participent de l'éternité ; les accens enflammés confiés aux cordes de sa lyre divine retentissent encore après trente siècles dans toutes les parties de l'univers. La synagogue conserva les psaumes ; l'Eglise se hâta de les adopter ; la poésie de toutes les nations chrétiennes s'en est emparée , et depuis plus de trois siècles le soleil ne cesse d'éclairer quelques temples dont les voûtes retentissent de ces hymnes sacrés. On les chante à Rome , à Genève , à Madrid , à Londres , à Québec , à Quito , à Moscou , à Pékin , à Botany-Bay ; on les murmure au Japon.

LE CHEVALIER

Sauriez-vous me dire pourquoi je ne me ressouviens pas d'avoir lu dans les psaumes rien de ce que vous venez de me dire ?

LE COMTE

Sans doute , mon jeune ami , je saurai vous le dire : ce phénomène tient à la théorie des idées innées ; quoiqu'il y ait des notions originelles communes à tous les hommes , sans lesquelles ils ne seraient pas hommes , et qui sont

en conséquence accessibles , ou plutôt naturelles à tous les esprits , il s'en faut néanmoins qu'elles le soient toutes au même point. Il en est au contraire qui sont plus ou moins assoupies , et d'autres plus ou moins dominantes dans chaque esprit ; et celles-ci forment ce qu'on appelle le caractère ou le talent : or il arrive que lorsque nous recevons par la lecture une sorte de pâture spirituelle , chaque esprit s approprie ce qui convient plus particulièrement à ce que je pourrais appeler son tempérament intellectuel , et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres ; ce qui arrive surtout à l'autre sexe comparé au nôtre , car les femmes ne lisent point comme nous. Cette différence étant générale et par-là même plus sensible, je vous invite à vous en occuper.

LE SENATEUR

La nuit qui nous surprend me rappelle , M. le comte , que vous auriez bien pu , puisque vous étiez si fort en train , nous rappeler quelque chose de ce que David a dit sur la nuit : comme il s'en occupait beaucoup , il en a beaucoup parlé, et toujours je m'attendais que parmi les textes saillans qui se sont présentés à vous ,

il y en aurait quelques-uns sur la nuit ; car c'est un grand chapitre sur lequel David est revenu souvent : et qui pourrait s'en étonner ? Vous le savez , mes bons amis , la nuit est dangereuse pour l'homme , et sans nous en apercevoir nous l'aimons tous un peu parce qu'elle nous met à Taise. La nuit est une complice naturelle constamment à Tordre de tous les vices, et cette complaisance séduisante fait qu'en général nous valons tous moins la nuit que le jour. La lumière intimide le vice ; la nuit lui rend toutes ses forces , et c'est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne vaut rien pour l'homme , et cependant , ou peut-être à cause de cela même , ne sommes-nous pas tous un peu idolâtres de cette facile divinité ? Qui peut se vanter de ne l'avoir jamais invoquée pour le mal ? Depuis le brigand des grands chemins jusqu'à celui des salons , quel homme n'a jamais dit : Flectc^ precor, vultus ad mea fur ta tuos ? Et quel homme encore n'a jamais dit : Nox conscia novit ? La société , la famille la mieux réglée est celle où Ton veille le moins , et toujours l'extrême corruption des mœurs s'annonce par l'extrême abus dans ce genre. La nuit étant donc , de sa nature , malè suada , mauvaise conseillère , de là vient que les fausses

yo LES SOIRÉES

religions lavaient consacrée souvent à des rits coupables , nota bonœ sécréta deœ (i).

LE COMTE

Avec votre permission , mon cher ami , je dirais plutôt que la corruption antique avait consacré la nuit à de coupables orgies , mais que la religion antique n'avait point de tort , ou n'en avait d'autres que celui de son impuissance ; car rien, je crois, ne commence par le mal. Elle avait mis, par exemple, les mystères que vous nommez sous la garde de la plus sévère pudeur ; elle chassait du temple jusqu'au plus petit animal mâle, et jusqu'à la peinture même de l'homme ; le poète que vous avez cité rappelle lui-même cette loi avec sa gaîté enragée , pour faire ressortir davantage un effroyable contraste. Vous voyez que les intentions primitives ne sauraient être plus claires : j ajoute qu'au sein même de l'erreur, la prière nocturne de la Vestale semblait avoir été imaginée pour faire équilibre, un jour, aux mystères delà bonne déesse : mais le culte vrai devait se distinguer sur ce point , et il n'y a pas manqué. Si la nuit

( i ) Juvcn., S.it. \ I , 3 i ,.

donne de mauvais conseils, comme vous le disiez tout à l'heure , il faut lui rendre justice , elle en donne aussi d'excellens : c'est l'époque des profondes méditations et des sublimes ravissemens ; pour mettre à profit ces élans divins et pour contredire aussi l'influence funeste dont vous parliez, le christianisme s'est emparé à son tour de la nuit , et l'a consacrée à de saintes cérémonies qu'il anime par une musique austère et de puissans cantiques. La religion même, dans tout ce qui ne tient point au dogme , est sujette à certains changemens que notre pauvre nature rend inévitables ; cependant jusque dans les choses de pure discipline , il y en aura toujours d'invariables ; par exemple, il y aura toujours des fêtes qui nous appelleront tous à l'office de la nuit , et toujours il y aura des hommes choisis dont les pieuses voix se feront entendre dans les ténèbres, car le cantique légitime ne doit jamais se taire sur la terre :

Le jour au jour le rappelle , La nuit l'annonce à la nuit.

LE SÉNATEUR

Hélas ! qui sait si vous n'exprimez pas , dans ce moment du moins , un vœu plutôt qu'une

y 2 LES SOIRÉES

vérité ! Combien le règne de la prière est affaibli, et quels moyens n'a-t-on pas employés pour éteindre sa voix ! Notre siècle n'a-t-il pas demandé à quoi servent les gens qui prient ? Comment la prière percera-t-elle les ténèbres, lorsque peine il lui est permis de se faire entendre de jour ? Mais je ne veux pas mégarer dans ces tristes pressentimens. Vous avez dit tout ce qui a pu m'échapper sur la nuit , sans avoir dit cependant ce que David en a dit, et c'est à quoi je voudrais suppléer. Je vous demande à mon tour la permission de m'en tenir à mon idée principale. Plein d'idées qu'il ne tenait d'aucun homme , David ne cesse d exhorter l'homme à suspendre son sommeil pour prier ( i ) ; il croyait que le silence auguste de la nuit prêtait une force particulière aux saints désirs. S ai cherché Dieu , dit-il , pendant la nuit , et je n'ai point été trompé (2). Ailleurs il dit : J'ai conversé avec mon cœur pendant la nuit. Je m exerçais dans cette méditation , et jinterro-

(1) In noctibus extollite manus vestras in sancta • etc. (Ps. CXXXIII , 2. ) passim.

(■?) Deum exquisivi manibus norte , et non sum de eptut. ( IAWI, 3.)

geais mon esprit (1). En songeant d'autres fois à certains dangers qui , dans les temps antiques, devaient être plus forts que de nos jours , il disait dans sa conscience victorieuse : Seigneur , je me suis souvenu de ton nom , pendant la nuit , et j'ai gardé ta loi (2). Et sans doute il croyait bien que l'influence de la nuit était l'épreuve des cœurs , puisqu'il ajoute : Tu as éprouvé mon cœur en le visitant la nuit (3).

L'air de la nuit ne vaut rien pour Phomme matériel ; les animaux nous l'apprennent en s'abritant tous pour dormir. Nos maladies nous l'apprennent en sévissant toutes pendant la nuit. Pourquoi envoyez-vous le matin chez votre ami malade demander comment il a passé la nuit , plutôt que vous n'envoyez demander le soir comment il a passé la journée? Il faut bien que la nuit ait quelque chose de mauvais. De là vient la nécessité du sommeil qui n'est point fait pour le jour , et qui n'est pas moins

(1) Meditatus sum nocte cum corde meo, et exercitabar et scopebam spiritum meum. (LXXVI, 7.)

(2) Memor fui, nocte , nominis tui, Domine, et custodivi legem tuam. (GXVIII, 52.)

(5) Probasti cor meum, et visitasti nocte. (XVI, 3.)

nécessaire à l'esprit qu'au corps, car s'ils étaient l'un et l'autre continuellement exposés à l'action de certaines puissances qui les attaquent sans cesse , ni l'un ni l'autre ne pourraient vivre ; il faut donc que les actions nuisibles soient suspendues périodiquement , et que tous les deux soient mis pendant ces intervalles sous une influence protectrice. Et comme le corps pendant le sommeil continue ses fonctions vitales , sans que le principe sensible en ait la conscience , les fonctions vitales de l'esprit continuent de même , comme vous pouvez vous en convaincre indépendamment de toute théorie , par une expérience vulgaire , puisque l'homme peut apprendre pendant le sommeil , et savoir, par exemple , à son réveil, des vers, ou l'air d'une chanson qu il ne savait pas en s'endormant (i). Mais pour que l'analogie fût parfaite , il fallait encore que le principe intel-

(i) L'interlocuteur aurait pu ajouter que l'homme possède de plus le pouvoir de s'e'veiller à peu près sûrement à l'heure qu'il s'est prescrite à lui-même avant de s'endormir-, phénomène aussi constant qu'inexplicable. Le sommeil est uu des grands mystères de l'homme. Celui qui le comprendrait, aurait, suivant les apparences, pénétre' tous les autres.

( Note de t éditeur. )

ligent n'eût de même aucune conscience de ce qui se passe en lui pendant ce temps ; ou du moins il fallait qu'il ne lui en restât aucune mémoire , ce qui revient au môme pour l'ordre établi. De la croyance universelle que l'homme se trouve alors sous une influence bonne et préservatrice , naquit l'autre croyance , pareillement universelle , que le temps du sommeil est favorable aux communications divines. Cette opinion , de quelque manière qu'elle doive être entendue, s'appuie incontestablement sur l'Ecriture sainte qui présente un grand nombre d'exemples dans ce genre. Nous voyons de plus que les fausses religions ont toujours professé la même croyance : car Terreur , en tournant le dos à sa rivale, ne cesse néanmoins d'en répéter tous les actes et toutes les doctrines , qu'elle altère suivant ses forces , c'est-à-dire de manière que le type ne peut jamais être méconnu, ni l'image prise pour lui. Middleton et d'autres écrivains du même ordre ont fait une grande dépense d érudition pour prouver que votre église imite une foule de cérémonies païennes, reproches qu'ils auraient aussi adressés à la nôtre, s'ils avaient pensé à nous. Trompés par une religion négative et par un culte décharné , ils ont méconnu les formes éternelles

d'une religion positive qui se retrouveront partout. Les voyageurs modernes ont trouvé en Amérique les Vestales , le feu nouveau , la circoncision , le baptême , la confession , et enfin la présence réelle sous les espèces du pain et du vin.

Dirons - nous que nous tenons ces mêmes cérémonies des Mexicains ou des Péruviens ? Il faut bien se garder de conclure toujours de la conformité à la dérivation subordonnée : pour que le raisonnement soit légitime , il faut avoir exclu précédemment la dérivation commune. Or , pour en revenir à la nuit et aux songes , nous voyons que les plus grands génies de l'antiquité , sans distinction , ne doutaient nullement de l'importance des songes , et qu'ils venaient même s'endormir dans les temples pour y recevoir des oracles (1). Job n'a-t-il pas dit que Dieu se sert des songes pour avertir l'homme (2) : AVIS QU'IL NE RÉPÈTE JAMAIS ?

(1) fruit urque deorum

Colloquio.

(Virg.,£Ln. VII, 90,91.) (2) Semel loquitur Deus {et secundo id ipsum non

repetit) per somnium in visione nocturnà ut aver-

tat hominem nh his quœ facit. (Job, \\\IH , il\i i5, 17.)

Et David ne disait-il pas, comme je vous le rappelais tout à 1 heure , que Dieu visite les cœurs pendant la nuit ? Platon ne veut-il pas qu'on se prépare aux songes par une grande pureté d'âme et de corps (i).p Hippocrate n'at-il pas composé un traité exprès sur les songes, où il s'avance jusqu'à refuser de reconnaître pour un véritable médecin celui qui ne sait pas interpréter les songes ? Il me semble qu'un poète latin, Lucrèce, si je ne me trompe (2) , est allé plus loin peut-être en disant que les dieux , durant le sommeil , parlent àl'ame et à l esprit.

Enfin, Marc-Aurèle (je ne vous cite pas ici un esprit faible ) non-seulement a regardé ces communications nocturnes comme un fait incontestable, mais il déclare de plus, en propres termes , en avoir été l'objet. Que dites-vous sur cela , messieurs ? Auriez -vous par hasard quelque envie de soutenir que toute l'antiquité sacrée et profane a radoté ? que l'homme n'a jamais pu voir que ce qu'il voit, éprouver que ce qu'il

(1) Cicer. de Divin. I, 3o.

(2) Non : le vers est de Juve'nal. En animam et mentem cum quâ Di nocte loquantur ! (Juv. , 53 1.)

(Note de l'éditeur.)

t8 les soirées

éprouve ? que les grands hommes que je vous cite étaient des esprits faibles? que

LE CHEVALIER

Pour moi, je ne crois point encore avoir acquis le droit d'être impertinent.

LE SÉNATEUR

Et moi , je crois de plus que personne ne peut acquérir ce droit , qui , Dieu merci , n'existe pas.

LE COMTE

Dites-moi , mon cher ami , pourquoi vous ne rassembleriez pas une foule de pensées d'un genre très-élevé et très-peu commun qui vous arrivent constamment , lorsque nous parlons métaphysique ou religion ? Vous pourriez intituler ce recueil : Elans philosophiques. Il existe bien un ouvrage écrit en latin sous le même titre ; mais ce sont des élans à se casser le cou : les vôtres , ce me semble , pourraient soulever l'homme sans danger.

LE CHEVALIER

Je vous y exhorte aussi, mon cher sénateur;

en attendant , messieurs , il va m arriver , par votre grâce , une chose qui certainement ne m'est arrivée de ma vie : c'est de m'endormir en pensant au prophète-roi, A vous l'honneur !

(Page 2. Cette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous lui connaissez.)

« Si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemble's par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaule' tout leur saoul , ils se sont jete's avec fureur les uns sur les autres, et ont joue' eusemhle de la dent et de la griffe ; que de cette mêle'e il est demeure' de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecte l'air, à dix lieues de là, par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abonnit nable sabbat dont on ait jamais entendu parler? » et si les loups en faisaient de même, quels hurlemens! quelle boucherie! et si les uns et les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire , ne rhïcz-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité' de ces pauvres bêtes? » (La Bruyère.)

(Page 12. C'est un de ces points où les hommes ont e'te' constamment d'accord et le seront toujours.)

Lycurguc prit des Egyptiens son idc'c de séparer les

gens de guerre du reste des citoyens , et de mettre à part les marchands , artisans et gens de me'tier ; au moyen de quoi il e'tablit une chose publique véritablement noble, nette et gentille. (Plut, in Ljc, cap. VI de la tradruction d'Amyot. )

Et parmi nous encore , une famille qui n'a jamais porte' les armes , quelque me'rite qu'elle ait acquis d'ailleurs dans toutes les fonctious civiles les plus honorables , ne sera jamais véritablement noble, nette et gentille. Toujours il lui manquera quelque chose.

(Page i5. Je ne vois rien d'aussi clair pour le bon sens qui ne veut pas sophistiquer. )

L'erreur, pendant tout le dernier siècle, fut une espèce de religion que les philosophes professèrent et prêchèrent hautement comme les apôtres avaient professé et prêche' la ve'rite'. Ce n'est pas que ces philosophes aient jamais e'te' de bonne foi : c'est au contraire ce qui leur a toujours et visiblement manque'. Cependant ils e'taient convenus , comme les anciens augures , de ne jamais rire en se regardant , et ils mettaient , aussi bien que la chose est possible , l'audace à la place de la persuasion. Voici un passage de Montesquieu bien propre à faire sentir la force de cet esprit ge'ne'ral qui commandait à tous les e'erivains.

Les lois de la nature, dit-il, sont celles qui dérivent uniquement de la constitution de notre être; pour les connaître bien, il faut considérer un homme avant rétablissement des sociétés : les lois de la nature

seraient celles quil recevrait dans un état pareil.

( Espr. des lois , liv. II. )

Ainsi les lois naturelles, pour Vanimal politique et religieux (comme a dit Âristote), dérivent d'un état ante'rieur à toute association civile et religieuse! Je suis, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de style, admirateur assez tranquille de Montesquieu ; cependant, jamais je ne me persuaderai qu'il ait e'crit se'rieusement ce qu'on vient de lire. Je crois tout simplement qu'il re'citait son Credo, comme tant d'autres, du bout des lèvres, pour être fêté par les frères , et peut-être aussi pour ne pas se brouiller avec les inquisiteurs, car ceux de l'erreur ne badinaient pas de son temps.

(Page 19. Jamais il n'assistait à la messe dans le camp, sans y voir quelque mousquetaire communier avec la plus grande e'dification. )

« Je vous ai parle' du lieutenant de la compagnie « des grenadiers, qui fut tue'. Vous ne serez peut-être a pas fâcbe' de savoir qu'on lui trouva un cilice sur le U corps. Il e'tait d'une pie'te' singulière, et avait même « fait ses dévotions le jour d'auparavant. On dit que « dans celte compagnie il y a des gens fort réglés. u Pour moi je n'entends guères de messe dans le « camp , qui ne soit servie par quelque mousquetaire , u et où il n'y en ait quelqu'tin qui communie de la « manière du monde la plus édifiante. » ( Racine à Boileau , au camp devant Namur, 1692. Œuvres, édit. de Geoffroi , Paris, 1808, tom. VII, pag. 275, lettre XXII.)

( Page 20. Une croix amère , toute propre à le détacher du monde.)

« J'ai e'te' afflige' de ce que vous ne serviez pas*, mais « c'est un dessein de pure miséricorde, pour vous de'u tacher du monde et pour vous ramener à une vie « de pure foi, qui est une mort sans relâche. » ( Œuvres spirit. de Fénélon , in- 12, tom. IV. Lettre CLXIX , pag. 171, 172.)

(Page 20. Et que dirons-nous de cet officier à qui madame Guyon, etc.)

« Il ne faut pas vous rendre singulier j ainsi ne vous « faites pas une affaire de perdre quelquefois la messe « les jours ouvriers , surtout à V armée. Tout ce qui il est de votre e'tat est ordre de Dieu pour vous. » ( Œuvres de madame Guj-on, tom. XXXIV, tom. XI des Lettres chrétiennes et spirit., lettre XVI. e, pag. 545 Londres , 1 768 , in-i 2. )

(Page 26. Le titre de Dieu des armées brille A toutes les pages de l'Ecriture-Sainte. )

Mascaron a dit dans l'oraison funèbre de Turenne , au commencement de la première partie : a Presque H tous les peuples de la terre , quelque diffe'rens d'hu-

« mcur et d'inclination qu'ils aient pu être, sont conu venus en ce point d'attacher le premier degré' de la « gloire à la profession des armes. Cependant si ce « sentiment n'était appuyé' que sur l'opinion des hommes, a on pourrait le regarder comme une erreur qui a « fascine' tous les esprits. Mais quelque chose de plus « re'el et de plus solide me de'termine là-dessus ; et « si nous sommes trompe's dans la nohle idée que nous « nous formons de la gloire des conque'rans , grand « Dieu ! j'ose presque dire que c'est vous qui nous « avez trompes. Le plus auguste des titres que Dieu se « donne à lui-même , n'est-ce pas celui de Dieu des te armées? etc., etc. »

Mais qui n'admirerait la sagesse d'Homère, qui faisait dire à son Jupiter, il y a près de trois mille ans: Ah ! que les hommes accusent les dieux injustement ! Ils disent que les maux leur viennent de nous, tandis que c'est uniquement par leurs crimes qu'ils se rendent malheureux plus qu'ils ne devraient l'être. — Disons-nous mieux? Je prie qu'on fasse attention à Yititép (tàjtov. (Odj-ss. i , 52.)

( Page 53. La terre , avide de sang , ouvre la houche pour le recevoir et le retenir dans son sein jusqu'au moment où elle devra le rendre. )

Isaïc, XXVI, 21. Gen. IV, il. Dans la tragédie grecque d'Oreste , Apollon déclare : a qu'il ne faut « point s'en prendre à Hélène de la guerre de Troie, « qui a coûté si cher aux Grecs ; que la beauté de

« cette femme ne fut que le moyen dont les dieux se « servirent pour allumer la guerre entre deux peuples , si et faire couler le sang qui devait purifier la terre, u souillée par le débordement de tous les crimes. » ( Mot à mot , pour Pomper les souillures. ) Eurip. , Orest. V, 1677 — 80.

Peu d'auteurs anciens se montrent plus verse's qu'Euripide dans tous les dogmes de la the'ologie antique. 1} a parle' comme Isaïe, et Mahomet a parle' comme l'un et l'autre : Si Dieu, dit- il, n'élevait pas nation contre nation, la terre serait entièrement corrompue. (Alcoran, cite' par le chev. Will. Jones; hist. de Thamas- Kouli-Khan. Works, in-4.0, tom. V, pag. 8.) Fas est et ab hoste doceri.

(Page 57. C'est le cri qu'on entendit aux beaux jours de Louis XIV. )

Voici ce qu'écrivait Bolingbroke au sujet de la guerre termine'e par la paix de Nimègue en 1578 : « La misérable conduite de l'Autriche , la pauvreté' a de quelques princes de l'empire , la de'sunion , et « pour parler clair , la politique mercenaire de tous a ces princes ; en un mot les vues e'troites, les fausses « notions , et , pour m'exprimer encore aussi francheu ment sur ma nation que sur les autres , la sce'le'ra- « tesse du cabinet anglais, n'empêchèrent pas seulece ment qu'on ne mît des bornes à cette puissance , « mais l'e'levèrent à une force presque insurmontable à « toute coalition future. •>-> (Bolingbroke' s Lettcrs on

the study and use of history , Baie, 1788, in-8.°,

lettre VIII, pag. 184.)

En écrivant ces lignes , Bolingbroke se doutait peu qu'en un clin d'œil les Hollandais fouleraient aux pieds Louis XIV à Gcrtruidenberg , et qu'ils seraient le nœud d'une coalition formidable qui serait brisée à son tour par une puissance du second ordre : Un gant et un verre a" eau.

(Page 58. Sous l'empereur Arnoulf, Rome fut prise par un lièvre. )

L'empereur Arnoulf faisait le siège de Rome : un lièvre, qui s'était jeté dans le camp de ce prince, s'éebappe en courant du côté de la ville •, les soldats le poursuivant avec de grands cris , les assiégés , qui se crurent au moment d'un assaut général, perdirent la tête et prirent la fuite , ou se précipitèrent du haut des remparts. Arnoulf, profitant de cette terreur panique, s'empara de la ville. (Luitpr., hist., liv. J, chap. 8.) Muratori ne croit pas trop à ce fait , quoiqu'il nous ait été raconté par un auteur contemporain. (Muratori ann. d'Italia ad ann. DCCCXCVI*, in-4.0, tora. V, pag. 2i5. ) Je le crois cependant aussi certain que celui des oies.

(Page 70. Le poète que vous avez cité rappelle lui- Blâme cette loi, etc., etc.)

Illm testicuti t/l" contebu unde fugitmui

ubi velari pictura jubetur

Qucecumque alterius sexûs imitata fïguram est.

( Juven. , sat. VI , 338 , 34 1. )

(Page 71. Le christianisme s'est empare' à son tour de la nuit, etc. )

Pour chanter ici tes louanges , Notre zèle, Seigneur, a devancé le jour; Fais qu'ainsi nous chantions un jour avec les anges Le bien qu'à tes élus réserve ton amour.

Lève-toi , soleil adorable , Qui de l'éternité ne fais qu'un heureux jour; Fais briller à nos 3'eux ta clarté secourable , Et répands dans nos cœurs le feu de ton amour....

Fuyez, songes, troupe menteuse, Dangereux ennemis par la nuit enfantés , Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu'à nos sens vous aviez présentés.

Que ce jour se passe sans crime, Que nos langues, nos mains, nos yeux soient innocens , Que tout soit chaste en nous , et qu'un frein légitime Au joug de la raison asservisse nos sens

Chantons l'auteur de la lumière Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin ; Et qu'en le bénissant notre aurore dernière Se perde en un midi sans soir et sans matin, etc. , etc. , etc.

( Voyez les hymnes du Bréviaire romain , traduites par Racine , dans les œuvres mêlées de ce grand poète. )

Celui qui voudra sans vocation essayer quelque chose dans ce genre , en apparence si simple et si facile, apprendra deux choses en jetant la plume : ce que c'est que la prière, et ce que c'est que le talent de Racine.

(Page 76. Les voyageurs modernes ont trouve' en Amérique les vestales, le feu nouveau, la circoncision, le baptême, la confession, et enfin la présence réelle sous les espèces du pain et du vin. )

Rien n'est plus vrai que cette assertion. Voy. les lettres américaines de Carli-Ruhbi, in-8.°, tom. I, lettres, 4, 5, 6, 9.

Au Pe'rou, le sacrifice consistait dans le Cancu ou pain consacre', et dans YAca, ou liqueur sacre'e , dont les prêtres et les Incas buvaient une portion après la cére'monie. (Jbid., 1. 9.)

« Les Mexicains formaient une image de leur idole « en pâte de maïs, qu'ils faisaient cuire comme un pain. « Après l'avoir portée en procession et rapporte'e dans « le temple, le prêtre la rompait et la distribuait aux .*. assistons. Chacun mangeait son morceau , et se « croyait sanctifié après avoir mangé son Dieu, w (Raynal, Hist. phil. et pol., etc., liv. VI.) Carli a tort de citer ce trait sans le moindre signe de désapprobation. (Ibid., 1. 9.) On peut observer ici en passant que les mécréaus du dernier siècle, Voltaire, Humé, Frédéric II, Raynal, etc., se sont extrêmement amusés à nous faire dire : que nous mangeons notre Dieu après V avoir fait ; qu'une oublie devient Dieu; etc. Ils ont trouvé

un moyen infaillible de nous rendre ridicules, c'est de nous prêter leurs propres pensées ; mais cette proposition, le pain est Dieu, tombe d'elle-même par sa propre absurdité. (Bossuet, Hist. des variât., II, 3.) Ainsi tous les bouffons possibles sont bien les maîtres de battre l'air tant qu'ils voudront.

(Page 77. Hippocrate n'a-t-il pas compose' un traite' exprès sur les songes, etc. , etc. )

Hippocrate dit dans ce traite' : que tout homme qui juge bien des signes donnés par les songes en sentira V extrême importance ; et il décide ensuite d'une manière plus générale que la mémoire de l'interlocuteur ne lui rappelait : que V intelligence des songes est une grande partie de la sagesse. "Ocrm oOv êtflaxxxxt npîvsiv xxvxx opxôbs [kèyx (Aépov eixiaxxxxt ao^rYjs. (Hippocr. de Somn. pp. Edit. Van der Linden. Tom. I, cap. 2, in fin. pag. 655. ) Je ne connais aucun autre texte d'Hippocrate qui se rapporte plus directement au sujet.

(Note de l'éditeur.)

(Page 77. Enfin, Marc-Aurèle a regardé ces communications nocturnes comme un fait incontestable ; mais , etc. )

On lit en effet ceci dans les tablettes de ce grand personnage : Les dieux ont la bonté de donner aux hommes, par les songes et par les oracles, les secours dont ils

ont besoin. Une grande marque du soin des dieux pour moi } c'est que , dans mes songes, ils m'ont enseigné des remèdes pour mes maux , particulièrement pour mes vertiges et mon crachement de sang, comme il m' arriva à Gaëte et à Chryse. (Pensées de Marc-Aurèle, liv. I, in fin.; liv. IX, §. 27.)

LE CHEVALIER

Trouvez bon , messieurs, qu'avant de poursuivre nos entretiens je vous présente le procèsverbal des séances précédentes.

LE SÉNATEUR

Qu'est-ce donc que vous voulez dire , monsieur le chevalier?

LE CHEVALIER

Le plaisir que je prends à nos conversations m'a fait naître l'idée de les écrire. Tout ce que nous disons ici se grave profondément dans ma mémoire. Vous savez que cette faculté est trèsforte chez moi : c'est un mérite assez léger pour qu'il me soit permis de m'en parer; d'ailleurs je ne donne point aux idées le temps de s'échap-

per. Chaque soir avant de me coucher , et dans le moment où elles me sont encore très-présentes, j arrête sur le papier les traits principaux, et pour ainsi dire la trame de la conversation ; le lendemain je me mets au travail de bonne heure et j achève le tissu , m'appliquant surtout a suivre le fil du discours et la filiation des idées. Vous savez d'ailleurs que je ne manque pas de temps , car il s'en faut que nous puissions nous réunir exactement tous les jours ; je regarde même comme une chose impossible que trois personnes indépendantes puissent , pendant deux ou trois semaines seulement , faire chaque jour la même chose, à la même heure. Elles auront beau s'accorder , se promettre , se donner parole expressément , et toute affaire cessante , toujours il y aura de temps à autre quelque empêchement insurmontable , et souvent ce ne sera qu'une bagatelle. Les hommes ne peuvent être réunis pour un but quelconque, sans une loi ou une règle qui les prive de leur volonté : il faut être religieux ou soldat. J ai donc eu plus de temps qu il ne fallait , et je crois que peu d idées essentielles me sont échappées. Vous ne me refuserez pas d'ailleurs le plaisir d'entendre la lecture de mon ouvrage ; el vous comprendrez , à la largeur des marges, que j'ai

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compté sur de nombreuses corrections. Je me suis promis une véritable jouissance dans ce travail commun ; mais je vous avoue qu'en m'imposant cette tâche pénible, j'ai pensé aux autres plus qu'à moi. Je connais beaucoup d'hommes dans le monde , beaucoup de jeunes gens surtout, extrêmement dégoûtés des doctrines modernes. D'autres flottent et ne demandent qu'à se fixer. Je voudrais leur communiquer ces mêmes idées qui ont occupé nos soirées , persuadé que je serais utile à quelques-uns , et agréable au moins à beaucoup d'autres. Tout homme est une espèce de foi pour un autre , et rien ne l'enchante , lorsqu'il est pénétré d'une croyance et à mesure qu'il en est pénétré , comme de la trouver chez l'homme qu il estime. S'il vous semblait même que ma plume, aidée par une mémoire heureuse et par une révision sévère , eût rendu fidèlement nos conversations , en vérité je pourrais fort bien faire la folie de les porter chez l'imprimeur.

LE COMTE

Je puis me tromper , mais je ne crois pas qu'un tel ouvrage réussît.

LE CHEVALIER

Pourquoi donc , je vous en prie ? Vous me

disiez cependant, il y a peu de temps, qu'une conversation valait mieux qu'un livre.

LE COMTE

Elle vaut mieux sans doute pour s'instruire, puisqu'elle admet l'interruption , linterrogation et l'explication ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit faite pour être imprimée.

LE CHEVALIER

Ne confondons pas les termes : ceux de conversation , de dialogue et & entretien ne sont pas synonymes. La conversation divague de sa nature : elle n'a jamais de but antérieur ; elle dépend des circonstances ; elle admet un nombre illimité d'interlocuteurs. Je conviendrai donc si vous voulez qu elle ne serait pas faite pour être imprimée , quand même la chose serait possible , à cause d'un certain pêle-mêle de pensées , fruit des transitions les plus bizarres qui nous mènent souvent à parler, dans le même quart d'heure , de l'existence de Dieu et de l'opéra-comique .

Rïais l'entretien est beaucoup plus sage ; il suppose un sujet , et si ce sujet est grave , il me semble que l'entretien est subordonné aux règles de l'art dramatique , qui n'admettent

point un quatrième interlocuteur (i). Cette règle est dans la nature. Si nous avions ici un quatrième , il nous gênerait fort.

Quant au dialogue , ce mot ne représente qu'une fiction ; car il suppose une conversation qui n'a jamais existé. C est une œuvre purement artificielle : ainsi on peut en écrire autant qu'on voudra ; c'est une composition comme une autre , qui part toute formée , comme Minerve , du cerveau de l'écrivain ; et les dialogues des morts , qui ont illustré plus d'une plume , sont aussi réels , et même aussi probables que ceux des vivans publiés par d'autres auteurs. Ce genre nous est donc absolument étranger.

Depuis que vous m avez jeté l'un et lautre dans les lectures sérieuses , j'ai lu les Tusculanes de Cicéron, traduites en français par le président Bouhier et par l'abbé d'Olivet. Voilà encore une oeuvre de pure imagination , et qui ne donne pas seulement l'idée d un entretien réel. Cicéron introduit un auditeur qu'il désigne tout simplement par la lettre A : il se fait faire une question par cet auditeur imaginaire , et il lui répond tout d'une haleine par une dis-

(i) Nec quarto, loqui persona laboret. (Hor. )

sertation régulière : ce genre ne peut être le nôtre. Nous ne sommes point des lettres majuscules ; nous sommes des êtres très-réels , très-palpables; nous parlons pour nous instruire et pour nous consoler. Il n'y a entre nous aucune subordination ; et , malgré la supériorité d'âge et de lumières , vous m'accordez une égalité que je ne demande point. Je persiste donc à croire que si nos entretiens étaient publiés fidèlement , c'est-à-dire avec toute cette exactitude qui est possible Vous riez, M. le

sénateur?

LE SÉNATEUR

Je ris en effet , parce qu'il me semble que sans vous en apercevoir vous argumentez puissamment contre votre projet. Comment pourriez-vous convenir plus clairement des inconvéniens qu il entraînerait qu'en nous entraînant nous-mêmes dans une conversation sur les conversations? Ne voudriez-vous pas aussi l'écrire , par hasard ?

LE CHEVALIER

Je ny manquerais pas , je vous assure , si je publiais le livre ; et je suis persuadé que personne ne s'en fâcherait. Quant aux autres di-

gressions inévitables dans tout entretien réel , j'y vois plus d'avantages que d'inconvéniens , pourvu qu'elles naissent du sujet et sans aucune violence. Il me semble que toutes les vérités ne peuvent se tenir debout par leurs propres forces : il en est qui ont besoin d'être , pour ainsi dire ^Jla?2quées par d'autres vérités ; et de là vient cette maxime très-vraie, que j'ai lue je ne sais où : que pour savoir bien une chose , il fallait en savoir un peu mille. Je crois donc que cette facilité que donne la conversation , d'assurer sa route en étayant une proposition par d'autres lorsqu'elle en a besoin ; que cette facilité , dis-je , transportée dans un livre , pourrait avoir son prix et mettre de l'art dans la négligence.

LE SÉNATEUR

Ecoutez , M. le chevalier , je le mets sur votre conscience , et je crois que notre ami en fait autant. Je crains peu , au reste, que la responsabilité puisse jamais vous ôter le sommeil , le livre ne pouvant faire beaucoup de mal \ ce me semble. Tout ce que nous vous demandons en commun , c'est de vous garder sur toute chose , quand même vous ne publieriez l'ouvrage qu'après notre mort, dédire dans la pré-

tom. 11. 7

face : J'espère que le lecteur ne regrettera pas son argent (1), autrement vous nous verriez apparaître comme deux ombres furieuses, et malheur à vous !

LE CHEVALIER

N'ayez pas peur : je ne crois pas qu'on me surprenne jamais à piller Locke , après la peur que vous m'en avez faite.

Quoi qu'il en puisse arriver dans l'avenir , voyons , je vous en prie , où nous en sommes aujourd'hui. Nos entretiens ont commencé par l'examen de la grande et éternelle plainte qu'on ne cesse d'élever sur le succès du crime et les malheurs de la vertu ; et nous avons acquis l'entière conviction qu'il n'y a rien au monde de moins fondé que cette plainte , et que pour celui même qui ne croirait pas à une autre vie , le parti de la vertu serait toujours le plus sûr pour obtenir la plus haute cnance de bonheur temporel. Ce qui a été dit sur les supplices, sur les maladies et sur les remords ne laisse pas subsister le moindre doute sur ce point. J'ai surtout fait une attention particulière à ces deux axiomes

(1) Voy. tora. I, pag. 077.

fondamentaux : savoir , en premier lieu , que nul homme riest puni comme juste , mais toujours comme homme , en sorte qu'il est faux que la vertu souffre dans ce monde : c est la nature humaine qui souffre , et toujours elle le mérite ; et secondement, que le plus grand bonheur temporel n'est nullement promis et ne saurait l'être , à l 'homme vertueux 9 mais à la vertu. Il suffit en effet , pour que l'ordre soit visible et irréprochable , même dans ce monde , que la plus grande masse de bonheur soit dévolue à la plus grande masse de vertus en général ; et l'homme étant donné tel qu'il est , il n'est pas même possible à notre raison d'imaginer un autre ordre de choses qui ait seulement une apparence de raison et de justice. Mais comme il n'y a point d'homme juste , il n'y en a point qui ait droit de se refuser à porter de bonne grâce sa part des misères humaines , puisqu'il est nécessairement criminel ou de sang criminel ; ce qui nous a conduits à examiner à fond toute la théorie du pèche originel , qui est malheureusement celle de la nature humaine. Nous avons vu dans les nations sauvages une image affaiblie du crime primitif ; et l'homme n étant qu'une parole animée , la dégradation de la parole s'est présentée à nous , non comme le signe

lOO LES SOIRÉES

de la dégradation humaine , mais comme cette dégradation même ; ce qui nous a valu plusieurs réflexions sur les langues et sur l'origine de la parole et des idées. Ces points éclaircis , la prière se présentait naturellement à nous comme un supplément à tout ce qui avait été dit, puisqu'elle est un remède accordé à l'homme pour restreindre 1 empire du mal , en se perfectionnant lui-même ; et qu'il ne doit s'en prendre qu'à ses propres vices, s'il refuse d'employer ce remède. A ce mot de prière nous avons vu s'élever la grande objection d'une philosophie aveugle ou coupable , qui , ne voyant dans le mal physique qu'un résultat inévitable des lois éternelles de la nature, s'obstine à soutenir que par-là même il échappe entièrement à l'action de la prière. Ce sophisme mortel a été discuté et combattu dans le plus grand détail. Les fléaux dont nous sommes frappés , et qu'on nomme très-justementy7râz/:r du ciel, nous ont paru les lois de la nature précisément comme les supplices sont des lois de la société, et par conséquent d'une nécessité purement secondaire qui doit enflammer notre prière , loin de la décourager. Nous pouvions sans doute nous contenter à cet égard des idées générales , et n'envisager toutes ces sortes de calamités qu'en

masse : cependant nous avons permis à la conversation de serpenter un peu dans ce triste champ , et la guerre surtout nous a beaucoup occupés. C'est , je vous l'assure , celle de toutes nos excursions qui m'a le plus attaché ; car vous m'avez fait envisager ce fléau de la guerre sous un point de vue tout nouveau pour moi , et je compte y réfléchir encore de toutes mes forces.

LE SÉNATEUR

Pardon si je vous interromps , M. le chevalier; mais avant d'abandonner tout-à-fait l'intéressante discussion sur les souffrances du juste , je veux encore soumettre à votre examen quelques pensées que je crois fondées et qui peuvent, à mon avis , faire considérer les peines temporelles de cette vie comme l'une des plus grandes et des plus naturelles solutions de toutes les objections élevées sur ce point contre la justice divine. Le juste, en sa qualité d'homme, serait néanmoins sujet à tous les maux qui menacent l'humanité ; et comme il n'y serait soumis précisément qu'en cette qualité d homme , il n'aurait nul droit de se plaindre ; vous l'avez remarqué , et rien n'est plus clair ; mais vous avez remarqué de plus , ce qui malheureuse-

ment n'a pas besoin de preuve , qu'il n'y a point de juste dans la rigueur du terme : d'où il suit que tout homme a quelque chose à expier. Or , si le juste ( tel qu'il peut exister) accepte les souffrances dues à sa qualité d'homme , et si la justice divine à son tour accepte cette acceptation, je ne vois rien de si heureux pour lui , ni de si évidemment juste.

Je crois de plus en mon ame et conscience que si l'homme pouvait vivre dans ce monde exempt de toute espèce de malheurs , il finirait par s'abrutir au point d'oublier complètement toutes les choses célestes et Dieu même. Comment pourrait-il , dans cette supposition , s'occuper d'un ordre supérieur , puisque dans celui même où nous vivons , les misères qui nous accablent ne peuvent nous désenchanter des charmes trompeurs de cette malheureuse vie ?

LE CHEVALIER

Je ne sais si je suis dans l'erreur , mais il me semble qu'il n'y aurait rien de si infortuné qu'un homme qui n'aurait jamais éprouvé l'infortune : car jamais un tel homme ne pourrait être sur de lui-même, ni savoirce qu'il vaut. Les souffrances sont pour l'homme vertueux ce que les combats sont pour le militaire : elles le perfectionnent et

accumulent ses mérites. Le brave s'est-il jamais plaint à l'armée d'être toujours choisi pour les expéditions les plus hasardeuses ? Il les recherche au contraire et s'en fait gloire. : pour lui les souffrances sont une occupation , et la mort une aventure. Que le poltron s'amuse à vivre tant qu'il voudra , c'est son métier ; mais qu'il ne vienne point nous étourdir de ses impertinences sur le malheur de ceux qui ne lui ressemblent pas. La comparaison me semble tout-àfait juste : si le brave remercie le général qui l'envoie à l'assaut , pourquoi ne remerqierait-il pas de même Dieu qui le fait souffrir ? Je ne sais comment cela se fait, mais il est cependant sûr que l'homme gagne à souffrir volontairement, et que l'opinion même l'en estime davantage. J'ai souvent observé à l'égard des austérités religieuses , que le vice même qui s'en moque, ne peut s'empêcher de leur rendre hommage. Quel libertin a jamais trouvé l'opulente courtisane qui dort à minuit sur 1 edredon , plus heureuse que l'austère carmélite qui veille et qui prie pour nous à la même heure ? Mais j'en reviens toujours à ce que vous avez observé avec tant de raison : qu'il n'y a point de juste. C'est donc par un trait particulier de bonté que Dieu châtie dans ce monde , au lieu de châtier

lo4 LES SOIRÉES

beaucoup plus sévèrement dans l'autre. Vous saurefc , messieurs , qu'il n'y a rien que je croie plus fermement que le purgatoire. Comment les peines ne seraient-elles pas toujours proportionnées aux crimes? Je trouve surtout que les nouveaux raisonneurs qui ont nié les peines éternelles sont d'une sottise étrange , s'ils n'admettent pas expressément le purgatoire : car, je vous prie , à qui ces gens-là feront-ils croire que lame de Robespierre s'élança de l'échafaud dans le sein de Dieu, comme celle de Louis XVI? Cette opinion n'est cependant pas aussi rare qu'on pourrait l'imaginer : j'ai passé quelques années , depuis mon hégire, dans certaines contrées de l'Allemagne où les docteurs de la loi ne veulent plus ni enfer ni purgatoire : il n'y a rien de si extravagant. Qui jamais a imaginé de faire fusiller un soldat pour une pipe de faïence volée dans la chambrée ? cependant il ne faut pas que cette pipe soit volée impunément ; il faut que le voleur soit purgé de ce vol, avant de pouvoir se placer en ligne avec les braves gens.

LE SÉNATEUR

Il faut avouer , M. le chevalier , que si jamais nous avons une somme théologique écrite de ce

DE SAINT-PÉTERSBOURG. I o5

style , elle ne manquera pas de réussir beaucoup dans le monde.

LE CHEVALIER

Il ne s'agit nullement de style ; chacun a le sien : il s'agit des choses. Or je dis que le purgatoire est le dogme du bon sens ; et puisque tout péché doit être expié dans ce monde ou dans l'autre , il s'ensuit que les afflictions envoyées aux hommes par la justice divine sont un véritable bienfait, puisque ces peines, lorsque nous avons la sagesse de les accepter , nous sont, pour ainsi dire , décomptées sur celles de l'avenir. J'ajoute qu'elles sont un gage manifeste d'amour , puisque cette anticipation ou cette commutation de peine exclut évidemment la peine éternelle. Celui qui n'a jamais souffert dans ce monde ne saurait être sûr de rien; et moins il a souffert, moins il est sûr : mais je ne vois pas ce que peut craindre , ou pour m'exprimer plus exactement , ce que peut laisser craindre celui qui a souffert avec acceptation.

LE COMTE

Vous avez parfaitement raisonné, M. le chevalier, et même je dois vous féliciter de vous être rencontré avec Sénèque ; car vous avez dit

des carmélites précisément ce qu'il a dit des vestales (i) : j'ignore si vous savez que ces vierges fameuses se levaient la nuit, et qu'elles avaient leurs matines , au pied de la lettre , comme nos religieuses de la stricte observance : en tout cas comptez sur ce point de l'histoire. La seule observation critique que je me permettrai sur votre théologie , peut être aussi , ce me semble , adressée à ce même Sénèque : « Aimeriez-vous mieux , disait-il , être Sylla que Régulus, etc. (2)? » Mais prenez garde, je vous prie , qu'il n'y ait ici une petite confusion d'idées. Il ne s agit point du tout de la gloire attachée à la vertu qui supporte tranquillement les dangers , les privations et les souffrances ; car sur ce point tout le monde est d'accord : il s'agit de savoir pourquoi il a plu à Dieu de rendre ce mérite nécessaire? Vous trouverez des blasphémateurs et même des hommes simplement légers, disposés à vous dire : Que Dieu aurait bien pu dispenser la vertu de cette sorte

(1) Non est iniquum nobilissimas virgines ad sacra facienda noctibus excitari, altissimo somno inquinatasfrui! (Senec, de Prov. , cap. V.)

(i)Idem, ibid., loin. III. Ce ne sont pas les propres mots, mais le sens est rendu.

de gloire. Sénèque , ne pouvant répondre aussi bien que vous, parce qu il n'en savait pas autant que vous (ce que je vous prie de bien observer), s'est jeté sur cette gloire qui prête beaucoup à la rhétorique ; et c'est ce qui donne à son traité de la Providence , d'ailleurs si beau et si estimable , une légère couleur de déclamation. Quant à vous , M. le sénateur , en mettant même cette considération à l'écart , vous avez rappelé avec beaucoup de raison que tout homme souffre parce qu'il est homme , parce qu'il serait Dieu s'il ne souffrait pas , et parce que ceux qui demandent un homme impassible, demandent un autre monde ; et vous avez ajouté une chose non moins incontestable en remarquant que nul homme n'étant juste , c'està-dire exempt de crimes actuels ( si l'on excepte la sainteté proprement dite, qui est très-rare), Dieu fait réellement miséricorde aux coupables en les châtiant dans ce monde. Je crois que je vous aurais parlé de ces peines temporaires futures que nous nommons purgatoire , si M. le chevalier ne m'avait interdit de chercher mes preuves dans l'autre inonde (1).

(1) Vojr. tora. I, pag. i5.

LE CHEVALIER

Vous ne m'aviez pas compris parfaitement : je n'avais exclu de nos entretiens que les peines dont l'homme pervers est menacé dans l'autre monde ; mais quant aux peines temporaires imposées au prédestiné , c'est autre chose....

LE COMTE

Comme il vous plaira. Il est certain que ces peines futures et temporaires fournissent pour tous ceux qui les croient , une réponse directe et péremptoire à toutes les objections fondées sur les souffrances du prétendu juste ; et il est vrai encore que ce dogme est si plausible , qu'il s'empare , pour ainsi dire , du bon sens , et n'attend pas la révélation. Je ne sais , au reste , si vous n'êtes pas dans l'erreur en croyant que dans ce pays où vous avez dépensé sans fruit , mais non pas sans mérite , tant de zèle et tant de valeur , vous avez entendu les docteurs de la loi nier tout à la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pourriez fort bien avoir pris la dénégation d'un mot pour celle dune chose. C'est une énorme puissance que celle des mots ! Tel ministre que celai de purgatoire mettrait eu colère,

nous accordera sans peine un lieu rf expiation ou un état intermédiaire , ou peut-être même des stations; qui sait...? sans se croire le moins du monde ridicule. — Vous ne dites rien , mon cher sénateur ? — Je continue. — Un des grands motifs de la brouillerie du XVI. e siècle fut précisément le purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant , lorsqu ils sont devenus philosophes , ils se sont mis à nier l'éternité des peines , laissant néanmoins subsister un enfer à temps , uniquement pour la bonne police , et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire ; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgatoire , ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est cela qui est extravagant , comme vous disiez tout à l'heure. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je me hâte d'arriver à l'une des considérations les plus dignes d'exercerjmite l'intelligence de l'homme , quoique dans le fait le commun des hommes s'en occupe fort peu. Le juste , en souffrant volontairement , ne

I i o LES SOIRÉES

satisfait pas seulement pour lui , mais pour le coupable par voie de réversibilité.

C'est une des plus grandes et des plus importantes vérités de l'ordre spirituel ; mais il me faudrait pour la traiter à fond plus de temps qu'il ne m'en reste aujourd'hui. Remettons-en donc la discussion à demain , et laissez-moi consacrer les derniers momens de la soirée au développement de quelques réflexions qui se sont présentées à mon esprit sur le même sujet.

On ne saurait expliquer , dit-on , par les seules lumières de la raison , les succès du méchant et les souffrances du juste dans ce monde. Ce qui signifie sans doute qu'il y a dans l'ordre que nous voyons une injustice qui ne s'accorde pas avec la justice de Dieu ; autrement l'objection n'aurait point de sens. Or cette objection pouvant partir de la bouhe d'un athée ou de celle d'un théiste , je ferai d'abord la première supposition pour écarter toute espèce de confusion. Voyez donc ce que tout cela veut dire de la part d'un de ces athées de persuasion et de profession.

Je ne sais en vérité si ce malheureux Hume s'est compris lui-même , lorsqu'il a dit si criminellement et même si sottement , avec tout son

génie : Qu'il était impossible de justifier le caractère de la Divinité (i). Justifier le caractère d'un être qui n'existe pas !

Encore une fois, qu est-ce qu'on veut dire ? Il me semble que tout se réduit à ce raisonnement : Dieu est injuste , donc il n'existe pas. Ceci est curieux ! Autant vaut le Spinosa de Voltaire qui dit à Dieu : Je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas (2). Il faudra donc que le mécréant se retourne et dise : Que l'existence du mal est un argument contre celle de Dieu ; parce que si Dieu existait ' ce mal qui est une injustice , n'existerait pas. Ah ! ces messieurs savent donc que Dieu qui n'existe pas est juste par essence ! Ils connaissent les attributs d'un être chimérique ; et ils sont en état de nous dire à point nommé comment Dieu serait fait si par hasard il y en avait un : en vérité il n'y a pas de

(1) Il a dit en effet en propres termes : « Qu'il est a impossible à la raison naturelle de justifier le carac- « tère de la Divinité'. » (Essays on liberty and necessity. vers, fin.) Il ajoute avec une froide et révoltante audace : «Montrer que Dieu n'est pas l'auteur du pe'che', u c'est ce qui a passe' jusqu'à pre'sent toutes les forces « de la philosophie. 5? ( Ièid. Essays, tom. III, sect. VIII. V. Beatty. on Truth. part. II, ch. II.)

(2) Voyez la pièce très-connue intitule'e les Systèmes.

I i 2 LES SOIRÉES

folie mieux conditionnée. S'il était permis de rire en un sujet aussi triste , qui ne rirait d'entendre des hommes qui ont fort bien une tête sur les épaules comme nous, argumenter contre Dieu de cette même idée qu'il leur a donnée de luimême , sans faire attention que cette seule idée prouve Dieu , puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce qui n'existe pas? En effet, l'homme peut-il se représenter à lui-même , et la peinture peutelle représenter à ses yeux autre chose que ce qui existe ? L inépuisable imagination de Raphaël a pu couvrir sa fameuse galerie d'assemblages fantastiques ; mais chaque pièce existe dans la nature. Il en est de même du monde moral : l'homme ne peut concevoir que ce qui est; ainsi l'athée , pour nier Dieu , le suppose. Au surplus, messieurs, tout ceci n'est qu'une espèce de préface à l'idée favorite que je voulais vous communiquer. J'admets la supposition folle d'un dieu hypothétique, et j'admets encore que les lois de l'univers puissent être injustes ou cruelles à notre égard sans qu'elles aient d'auteur intelligent; ce qui est cependant le comble de l'extravagance : qu'en résultera-t-il contre l'existence de Dieu ? Rien du tout. L'intelligence ne se prouve à l'intelligence que par le nombre. Toutes les autres considérations ne peuvent

DE SAINT-PÉTERSBOURG. Il3

se rapporter qu'à certaines propriétés ou qualités du sujet intelligent , ce qui n'a rien de commun avec la question primitive de l'existence.

Le nombre , messieurs , le nombre ! ou 1 ordre et la symétrie ; car Tordre n'est que le nombre ordonné , et la symétrie n'est que l'ordre aperçu et comparé.

Dites-moi , je vous prie, si , lorsque Néron illuminait jadis ses jardins avec des torches dont chacune renfermait et brûlait un homme vivant j l'alignement de ces horribles flambeaux ne prouvait pas au spectateur une intelligence ordonnatrice , aussi bien que la paisible illumination faite hier pour la fête de S. M. l'impératrice mère (i)? Si le mois de juillet ramenait chaque année la peste , ce joli cycle serait tout aussi régulier que celui des moissons. Commençons donc à voir si le nombre est dans l'univers : de savoir ensuite si et' pourquoi l'homme est traité bien ou mal dans ce même monde , c'est une autre question qu'on peut examiner une autre fois , et qui n a rien de commun avec la première.

(i) Cette circonstance fixe la date du dialogue au 25 juillet. {Note de V éditeur. )

I l 4 LES SOIRÉES

Le nombre est la barrière évidente entre la brute et nous ; dans l'ordre immatériel , comme dans l'ordre physique , l'usage du feu nous distingue d'elle, d'une manière tranchante et ineffaçable. Dieu nous a donné le nombre , et c'est par le nombre qu'il se prouve à nous , comme c'est par le nombre que l'homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts , les sciences , la parole et par conséquent 1 intelligence. Ramenez-le: avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l'harmonie et la beauté; le cri devient chant , le bruit reçoit le rhythme, le saut est danse, la force s appelle dynamique, et les traces sont des figures. Une preuve sensible de cette vérité , c'est que dans les langues ( du moins dans celles que je sais , et je crois qu'il en est de même de celles que j'ignore ) les mêmes mots expriment le nombre et la pensée : on dit, par exemple, que la raison d'un grand homme a découvert la raison d une telle progression : on dit raison sage et raison inverse , mécomptes dans la politique , et mécomptes dans les calculs ; ce mot de calcul même qui se présente à moi reçoit la double signification , et l'on dit : Je me suis trompé dans tous mes calculs , quoiqu'il ne s'agisse du tout point de calculs. Enfin nous disons égale-

DE SAINT-PÉTERSBOURG. Il5

ment : il compte ses ècus , et il compte aller vous voir ; ce que 1 habitude seule nous empêche de trouver extraordinaire. Les mots relatifs aux poids , à la mesure , à l'équilibre , ramènent à tout moment dans le discours le nombre comme synonyme de la pensée ou de ses procédés ; et ce mot de pensée même ne vient-il pas d'un mot latin qui a rapport au nombre ?

L'intelligence comme la beauté se plaît à se contempler : or le miroir de l'intelligence c'est le nombre. De là vient le goût que nous avons tous pour la symétrie ; car tout être intelligent aime à placer et à reconnaître de tout côté son signe qui est l'ordre. Pourquoi des soldats en uniforme sont-ils plus agréables à la vue que sous l'habit commun ? pourquoi aimons-nous mieux les voir marcher en ligne qu'à la débandade ? pourquoi les arbres dans nos jardins, les plats sur nos tables , les meubles dans nos appartenons, etc., doivent-ils être placés symétriquement pour nous plaire ? Pourquoi la rime , les pieds, les ritournelles , la mesure, le rhylhme, nous plaisent-ils dans la musique et dans la poésie ? Pouvez-vous seulement imaginer qu'il y ait , par exemple , dans nos rimes plates ( si heureusement nommées ) , quelque beauté in-

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trinsèque? Cette forme et tant d'autres ne peuvent nous plaire que parce que l'intelligence se plaît dans tout ce qui prouve l'intelligence , et que son signe principal est le nombre. Elle jouit donc partout où elle se reconnaît , et le plaisir que nous cause la symétrie ne saurait avoir d'autre racine ; mais faisons abstraction de ce plaisir , et n'examinons que la chose en ellemême. Comme ces mots que je prononce dans ce moment vous prouvent l'existence de celui qui les prononce , et que s'ils étaient écrits , ils la prouveraient de même à tous ceux qui liraient ces mots arrangés suivant les lois de la syntaxe , de même tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l'existence d'un suprême écrivain qui nous parle par ces signes ; en effet , tous ces êtres sont des lettres dont la réunion forme un discours quiprouve Dieu , c'est-à-dire l'intelligence qui le prononce : car il ne peut y avoir de discours sans ame parlante , ni d'écriture sans écrivain ; à moins qu'on ne veuille soutenir que la courbe que je trace grossièrement sur le papier avec un anneau de fil et an compas , prouve bien une intelligence qui l'a tracée , mais que cette même courbe décrite par une planète ne prouve rien ; ou qu'une lunette achromatique prouve bien l'existence de Dollotid de

DE SAINT-PÉTERSBOURG. I i 7

Ramsden, etc. ; mais que l'œil, dont le merveilleux instrument que je viens de nommer n'est qu'une grossière imitation , ne prouve point du tout l'existence d'un artiste suprême ni l'intention de prévenir l'aberration ! Jadis un navigateur , jeté par le naufrage sur une île qu'il croyait déserte , aperçut en parcourant le rivage une figure de géométrie tracée sur le sable : il reconnut l'homme et rendit grâce aux dieux. Une figure de la même espèce aurait-elle donc moins de force pour être écrite dans le ciel, et le nombre n'est-il pas toujours le même, de quelque manière qu'il nous soit présenté ? Regardez bien ; il est écrit sur toutes les parties de l'univers , et surtout sur le corps humain. Deux est frappant dans l'équilibre merveilleux des deux sexes qu'aucune science n'a pu déranger ; il se montre dans nos yeux , dans nos oreilles , etc. Trente-deux est écrit dans notre bouche ; et vingt divisé par quatre porte son invariable quotient à l'extrémité de nos quatre membres. Le nombre se déploie dans le règne végétal , avec une richesse qui étourdit par son invariable constance dans les variétés infinies. Souvenez-vous , M. le sénateur , de ce que vous me dîtes un jour , d'après vos amples recueils sur le nombre trois en particulier : il est écrit

Il8 LES SOIRÉES

dans les astres , sur la terre ; dans l'intelligence de l'homme , dans son corps ; dans la vérité, dans la fable ; dans l'Evangile, dans le Talmud, dans les Védas; dans toutes les cérémonies religieuses , antiques ou modernes , légitimes ou illégitimes, aspersions, ablutions, invocations, exorcismes, charmes , sortilèges, magie noire ou blanche, dans les mystères de la cabale, de la théurgie , de l'alchimie , de toutes les sociétés secrètes ; dans la théologie , dans la géométrie , dans la politique , dans la grammaire , dans une infinité de formules oratoires ou poétiques qui échappent à l'attention inavertie , en un mot dans tout ce qui existe. On dira peutêtre , c'est le hasard: allons donc ! — Des fous désespérés s'y prennent d'une autre manière : ils disent ( je l'ai entendu ) que c'est une loi de la nature. Mais qu'est-ce qu'une loi ? est-ce la volonté d'un législateur? Dans ce cas ils disent ce que nous disons. Est-ce le résultat purement mécanique de certains élémens mis en action d'une certaine manière? Alors, comme il faut que cesélémens, pour produire un ordre général et invariable , soient arrangés et agissent euxttêmes d une certaine manière invariable , la question recommence, et il se trouve qu'au lieu d'une preuve de l'ordre et de l'intelligence qui

DE SAINT-PÉTERSBOURG. ihj

l'a produit, il y en a deux ; comme si plusieurs dés jetés un grand nombre de fois amènent toujours rafle de six , l'intelligence sera prouvée par l'invariabilité du nombre qui est l'effet, et par le travail intérieur de l'artiste qui est la cause.

Dans une ville tout échauffée par le ferment philosophique , j ai eu lieu de faire une singulière observation : c'est que l'aspect de l'ordre , de la symétrie , et par conséquent du nombre et de l'intelligence , pressant trop vivement certains hommes que je me rappelle fort bien , pour échapper à cette torture de la conscience , ils ont inventé un subterfuge ingénieux et dont ils tirent le plus grand parti. Ils se sont mis à soutenir qu'il est impossible de reconnaître V intention à moins de connaître Y objet de l'intention: vous ne sauriez croire combien ils tiennent à cette idée qui les enchante , parce qu'elle les dispense du sens commun qui les tourmente. Ils ont fait de la recherche des intentions une affaire majeure , une espèce d'arcane qui compose , suivant eux , une profonde science et d'immenses travaux. Je les ai entendus dire , en parlant d'un grand physicien qui avait prononcé quelque chose dans ce genre : Il ose s'élever jusqu'aux causes finales ( c'est ainsi qu'ils

appellent les intentions ). Voyez le grand effort ! Une autre fois ils avertissaient de se donner bien de garde de prendre un effet pour une intention ; ce qui serait fort dangereux , comme vous sentez : car si l'on venait à croire que Dieu se mêle d'une chose qui va toute seule, ou qu'il a eu une telle intention tandis qu'il en avait une autre , quelles suites funestes n'aurait pas une telle erreur ! Pour donner à l'idée dont je vous parle toute la force qu'elle peut avoir , j'ai toujours remarqué qu'ils affectent de resserrer autant qu'ils le peuvent la recherche des intentions dans le cercle du troisième règne. Ils se retranchent pour ainsi dire dans la minéralogie et dans ce qu'ils appellent la géologie , où les intentions sont moins visibles , du moins pour eux , et qui leur présentent d'ailleurs le plus vaste champ pour disputer et pour nier ( c'est le paradis de l'orgueil ) ; mais quant au règne de la vie , dont il part une voix un peu trop claire qui se fait entendre aux yeux , ils n'aiment pas trop en discourir. Souvent je leur parlais de l'animal par pure malice , toujours ils me ramenaient aux molécules , aux atomes , à la gravité , aux couches terrestres , etc. Que savons-nous , me disaient-ils toujours avec la plus comique modestie , que savons-nous sur

les animaux? le germinaliste sait-il ce que c'est qu'un germe ? entendons -nous quelque chose à V essence de V organisation ? a-t-onfait un seul pas dans la connaissance de la génération ? la production des êtres organisés est lettre close pour nous. Or le résultat de ce grand mystère le voici : c'est que l'animal étant lettre close , on ne peut y lire aucune intention.

Vous croirez difficilement peut-être qu'il soit possible de raisonner aussi mal ; mais vous leur ferez trop d'honneur. C'est ce qu'ils pensent ; ou du moins c'est ce qu'ils veulent faire entendre (ce qui n'est pas à beaucoup près la même chose ). Sur des points où il n'est pas possible de bien raisonner , l'esprit de secte fait ce qu'il peut , il divague , il donne le change , et surtout il s'étudie à laisser les choses dans un certain demi-jour favorable à l'erreur. Je vous répète que lorsque ces philosophes dissertent sur les intentions, ou, comme ils disent, sur les causes finales ( mais je n'aime pas ce mot ) , toujours ils parlent de la nature morte quand ils sont les maîtres du discours, évitant avec soin d'être conduits dans le champ des deux premiers règnes où ils sentent fort bien que le terrein résiste à leur tactique ; mais , de près

ou de loin, tout tient à leur grande maxime, que X intention ne saurait être prouvée tant qu'on n'a pas prouvé V objet de l'intention ; or je n'imagine pas de sophisme plus grossier : comment ne voit-on pas (i) qu'il ne peut y avoir de symétrie sans fin , puisque la symétrie seule est une fin du symétriseur F Un garde-temps perdu dans les forêts d'Amérique et trouvé par un sauvage lui démontre la main et l'intelligence d'un ouvrier , aussi certainement qu'il les démontre à M. Schubbert (2). N'ayant donc besoin que d'une fin pour tirer notre conclusion , nous ne sommes point obligés de répondre au

(1) On voit très-bien; mais l'on est fâche' de voir, et l'on voudrait ne pas voir. On a honte d'ailleurs de ne voir que ce que les autres voient, et de recevoir une de'monstration ex ore infantium et lactentium. L'orgueil se re'volte contre la ve'rite', qui laisse approcher les enfans. Bientôt les ténèbres du cœur s' élèvent jusqu'à

l'esprit, et la cataracte est forme'e. Quant à ceux qui nient par pur orgueil et sans conviction (le nombre en est immense), ils sont peut-être plus coupables que les premiers.

(2) Savant astronome de l'académie des sciences de Saint-Pétersbourg, distingue par une foule de connaissances que sa politesse tient constamment aux ordres de tout amateur qui veut en profiter.

sophiste qui nous demande , quelle fin? Je fais creuser un canal autour de mon château : l'un dit, c'est pour conserver du poisson; l'autre , c'est pour se mettre à l'abri des voleurs ; un troisième enfin , c'est pour dessécher et rassainir le terrein. Tous peuvent se tromper ; mais celui qui serait bien sûr d'avoir raison , c'est celui qui se bornerait à dire : // V a fait creuser pour des fins à lui connues. Quant au philosophe qui viendrait nous dire : « Tant que vous « n'êtes pas tous d'accord sur l'intention , j'ai « droit de n'en voir aucune. Le lit du canal « n'est qu'un affaissement naturel des terres ; « le revêtement est une concrétion ; la balus- « trade n'est que l'ouvrage d'un volcan , pas « plus extraordinaire par sa régularité que ces « assemblages d'aiguilles basaltiques qu'on voit « en Irlande et ailleurs , etc.. »

LE CHEVALIER

Croyez-vous , messieurs , qu'il y eût un peu trop de brutalité à lui dire : Mon bon ami , le canal est destiné à baigner les fous v ce qu'on lui prouverait sur-le-champ ?

LE SÉNATEUR

Je m'opposerais pour mon compte à cette

manière de raisonner, par la raison toute simple qu'en sortant de l'eau , le philosophe aurait eu droit de dire : Cela ne prouve rien.

LE COMTE

Ah ! quelle erreur est la vôtre , mon cher sénateur ! Jamais l'orgueil n'a dit J'ai tort ; et celui de ces gens-là moins que tous les autres. Quand vous lui auriez donc adressé l'argument le plus démonstratif, il vous dirait toujours : Cela ne prouve rien. Ainsi la réponse devant toujours être la même , pourquoi ne pas adopter l'argument qui fait justice ? Mais comme ni le philosophe , ni le canal , ni surtout le château ne sont là, je continuerai , si vous le permettez.

ïls parlent de désordre dans l'univers; mais qu'est-ce que le désordre? c'est une dérogation à Y ordre apparemment ; donc on ne peut objecter le désordre sans confesser un ordre antérieur , et par conséquent l'intelligence. On peut se former une idée parfaitement juste de l'univers en le voyant sous l'aspect d'un vaste cabinet d'histoire naturelle ébranlé par un tremblement de terre. La porte est ouverte et brisée ; il n'y a plus de fenêtres ; des armoires entières sont tombées ; d'autres pendent encore à des fiches prêtes à se détacher. Des coquillages ont

roulé dans la salle des minéraux, et le nid d'un colibri repose sur la tête d'un crocodile. — Cependant quel insensé pourrait douter de l'intention primitive , ou croire que l'édifice fut construit dans cet état ? Toutes les grandes masses sont ensemble : dans le moindre éclat d'une vitre on la voit tout entière ; le vide d'une layette la replace : l'ordre est aussi visible que le désordre , et l'œil, en se promenant dans ce vaste temple de la nature , rétablit sans peine tout ce qu'un agent funeste a brisé , ou faussé , ou souillé, ou déplacé. Il y a plus : regardez de près , et déjà vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quelques poutres sont étayées ; on a pratiqué des routes au milieu des décombres ; et dans la confusion générale une foule à^ analogues owX déjà repris leur place et se touchent. Il y a donc deux intentions visibles au lieu d'une , c'est-à-dire l'ordre et la restauration ; mais en nous bornant à la première idée , le désordre supposant nécessairement l'ordre , celui qui argumente du désordre contre l'exis^tencede Dieu, la suppose pour la combattre.

Vous voyez à quoi se réduit ce fameux argument : Ou Dieu a pu empêcher le mal que nous voyons et il a manqué de bonté , ou voulant V empêcher il ne Va pu , et il a manqué

de puissance. — Mon Dieu ! qu'est-ce que cela signifie? Il ne s'agit ni de toute-puissance ni de toute-bonté ; il s agit seulement d'existence et de puissance. Je sais bien que Dieu ne peut changer les essences des choses; mais je ne connais qu'une infiniment petite partie de ces essences , de manière que j'ignore une infiniment grande quantité de choses que Dieu ne peut faire , sans cesser pour cela d'être toutpuissant. Je ne sais ce qui est possible , je ne sais ce qui est impossible : de ma vie je n'ai étudié que le nombre ; je ne crois qu'au nombre; c'est le signe , c'est la voix , c'est la parole de l'intelligence ; et comme il est partout , je la vois partout.

Mais laissons là les athées, qui heureusement sont très-peu nombreux dans le monde (i) , et reprenons la question avec le théiste. Je veux me montrer tout aussi complaisant à son égard

(i) Je ne sais s'il y a peu d'athe'es dans le monde 5 mais je sais bien que la philosophie entière du dernier siècle est tout-à-fait athëistique. Je trouve même que l'alhe'isme a sur elle l'avantage de la franchise. Il dit : Je ne le vois pas ; l'autre dit : Je ne le rois pas là ; mais jamais elle ne dit autrement : je la trouve moius honnête.

que je l'ai été avec l'athée ; cependant il ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c'est qu'une injustice ? S'il ne m'accorde pas que c'est un acte qui viole une loi , le mot n'aura plus de sens; et s'il ne m'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateur , manifestée à ses sujets pour être la règle de leur conduite , je ne comprendrai pas mieux le mot de loi que celui d'injustice. Or je comprends fort bien comment une loi humaine peut être injuste , lorsqu'elle viole une loi divine ou révélée , ou innée ; mais le législateur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'homme ? Y aurait-il par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme ? Et quel sera le juge entre lui et nous? Si le théiste croit que l'idée de Dieu n'emporte point celle d'une justice semblable à la nôtre , de quoi se plaint-il ? il ne sait ce qu il dit. Que si , au contraire , il croit Dieu juste suivant nos idées , tout en se plaignant des injustices qu il remarque dans l'état 011 nous sommes , il admet, sans y faire attention, une contradiction monstrueuse, c'est-àdire l'injustice d'un Dieu juste. — Un tel ordre de choses est injuste; donc il ne peut avoir lieu

sous l'empire d'un Dieu juste : cet argument n'est qu'une erreur dans la bouche d'un athée , mais dans celle du théiste c est une absurdité : Dieu étant une fois admis 9 et sa justice l'étant aussi comme un attribut nécessaire de la divinité , le théiste ne peut plus revenir sur ses pas sans déraisonner , et il doit dire au contraire : Un tel ordre de choses a lieu sous l empire d'un Dieu essentiellement juste : donc cet ordre de choses est juste par des raisons que nous ignorons; expliquant l'ordre des choses par les attritributs , au lieu d'accuser follement les attributs par l'ordre des choses.

Mais j'accorde même à ce théiste supposé la coupable et non moins folle proposition , qu'il ri y a pas moyen de justifier le caractère de la Divinité.

Quelle conclusion pratique en tirerons-nous ? car c'est surtout cela dont il s'agit. Laissez-moi, je vous prie , monter ce bel argument : Dieu est injuste, cruel , impitoyable ; Dieu se plaît au malheur de ses créatures ; donc... c'est ici où j'attends les murmurateurs ! — Donc apparemment il ne faut pas le prier. — Au contraire, messieurs; et rien n'est plus évident :dVw il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'anxiété que si sa miséricorde était

sans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire une question : si vous aviez vécu sous les lois d'un prince , je ne dis pas méchant , prenez bien garde , mais seulement sévère et ombrageux, jamais tranquille sur son autorité, et ne sachant pas fermer l'œil sur la moindre démarche de ses sujets , je serais curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vous donner les mêmes libertés que sous l'empire d'un autre prince d'un caractère tout opposé , heureux de la liberté générale , se rangeant toujours pour laisser passer l'homme , et ne cessant de redouter son pouvoir , afin que personne ne le redoute? Certainement non. Eh bien! la comparaison saute aux yeux et ne souffre pas de réplique. Plus Dieu nous semblera terrible , plus nous devrons redoubler de crainte religieuse envers lui , plus nos prières devront être ardentes et infatigables : car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera. La preuve de l'existence de Dieu précédant celle de ses attributs , nous savons qu'il est avant de savoir ce quil est ; même nous ne saurons jamais pleinement ce quil est. Nous voici donc placés dans un empire dont le souverain a publié une fois pour toutes des lois qui régissent tout. Ces lois sont, en général, marquées au coin d'une sagesse »-t TOM. 11. 9

i3o LES SOIRÉES

même d'une bonté frappante : quelques-unes néanmoins (je le suppose dans ce moment) paraissent dures, injustes même si l'on veut : làdessus, je le demande à tous les mécontens, que faut-il faire ? sortir de l'empire , peut-être ? impossible : il est partout , et rien n'est hors de lui. Se plaindre, se dépiter, écrire contre le souverain ? c'est pour être fustigé ou mis à mort. Il n'y a pas de meilleur parti à prendre que celui de la résignation et du respect , je dirai même de ï amour ; car puisque nous partons de la supposition que le maître existe et qu'il faut absolument servir , ne vaut-il pas mieux ( quel qu'il soit ) le servir par amour que sans amour ? Je ne reviendrai point sur les argumens avec lesquels nous avons réfuté dans nos précédens entretiens les plaintes qu'on ose élever contre la Providence, mais je crois devoir ajouter qu'il y a dans ces plaintes quelque chose d'intrinsèquement faux et même de niais, ou comme disent les Anglais, un certain non sens qui saute aux yeux. Que signifient en effet des plaintes ou stériles ou coupables , qui ne fournissent à l'homme aucune conséquence pratique , aucune lumière capable de l'éclairer et de le perfectionner? des plaintes au contraire qui ne peuvent que lui nuire, qui sont inutiles

DE SAINT-PÉTERSBOURG. i3l

même à l'athée, puisqu'elles n'effleurent pas la première des vérités et qu'elles prouvent même contre lui ; qui sont enfin à la fois ridicules et funestes dans la bouche du théiste , puisqu'elles ne sauraient aboutir qu'à lui ôter l'amour en lui laissant la crainte ? Pour moi je ne sais rien de si contraire aux plus simples leçons du sens commun. Mais savez- vous , messieurs , d'où vient ce débordement de doctrines insolentes qui jugent Dieu sans façon et lui demandent compte de ses décrets? Elles nous viennent de cette phalange nombreuse qu'on appelle les savans , et que nous n'avons pas su tenir dans ce siècle à leur place , qui est la seconde. Autrefois il y avait très-peu de savans , et un très-petit nombre de ce très-petit nombre était impie ; aujourd'hui on ne voit que savans : c'est un métier , c'est une foule , c'est un peuple ; et parmi eux l'exception déjà si triste est devenue règle. De toutes parts ils ont usurpé une influence sans bornes ; et cependant , s'il y a une chose sûre dans le monde , c'est , à mon avis , que ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes. Rien de ce qui est nécessaire ne lui est confié : il faudrait avoir perdu l'esprit pour croire que Dieu ait chargé les académies de nous apprendre ce qu'il est et ce que nous

i32 LES SOIRÉES

lui devons. Il appartient aux prélats , aux nobles , aux grands officiers de l'état d'être les dépositaires et les gardiens des vérités conservatrices ; d'apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien ; ce qui est vrai et ce qui est faux dans l'ordre moral et spirituel : les autres n'ont pas droit de raisonner sur ces sortes de matières. Ils ont les sciences naturelles pour s'amuser : de quoi pourraient-ils se plaindre ? Quant à celui qui parle ou écrit pour ôter un dogme national au peuple , il doit être pendu comme voleur domestique. Rousseau même en est convenu, sans songer à ce qu'il demandait pour lui (i). Pourquoi a-t-on commis 1 imprudence d'accorder la parole à tout le monde ? C'est ce qui nous a perdus. Les philosophes (ou ceux qu'on a nommés de la sorte ) ont tous un certain orgueil féroce et rebelle qui ne s'accommode de rien : ils détestent sans exception toutes les distinctions dont ils ne jouissent pas ; il n'y a point d'autorité qui ne leur déplaise ; il n'y a rien au-dessus deux qu'ils ne haïssent. Laissezles faire , ils attaqueront tout , même Dieu , parce qu'il est maître. Voyez si ce ne sont pas

(i) Contrat social.

DE SAINT-PÉTERSBOURG. i33

les mêmes hommes qui ont écrit contre les rois et contre celui qui les a établis ! Ah ! si lorsque enfin la terre sera raffermie

LE SÉNATEUR

Singulière bizarrerie du climat! après une journée des plus chaudes , voilà le vent qui fraîchit au point que la place n'est plus tenable. Je ne voudrais pas qu'un homme échauffé se trouvât sur cette terrasse ; je ne voudrais même pas y tenir un discours trop animé. 11 y aurait de quoi gagner une extinction de voix. A demain donc , mes bons amis.

(Page 108. Ce dogme est si plausible qu'il s'empare pour ainsi dire du bon sens et n'attend pas la révélation. )

Les livres mêmes des protestans présentent plusieurs témoignages favorables à ce dogme. Je ne me refuserai point le plaisir d'en citer un des plus frappans, et que je n'irai point exhumer d'un in-fol. Dans les Mélanges extraits des papiers de madame Necker , l'éditeur, M. Necker, rappelle au sujet de la mort de son incomparable épouse, ce mot d'une femme de campagne : « Si celle-là n'est pas reçue en paradis, nous « sommes tous perdus. » Et il ajoute : Ah ! sans doute elle y est dans ce séjour céleste; ELLE Y EST OU ELLE Y SERA, et son crédit jr servira ses amis ! (Observations de l'éditeur, tom. I, pag. i5. )

On conviendra que ce texte exhale une assez forte odeur de catholicisme, tant sur le purgatoire que sur le culte des saints; et l'on ne saurait, je crois , citer une

NOTES DU HUITIÈME ENTRETIEN. l35

protestation plus naturelle et plus spontanée du bon sens contre les pre'juge's de secte et d'éducation.

(Page 109. Ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que le purgatoire.)

Le docteur Beattie, en parlant du VI.e livre de l'Enéide, dit qu'on y trouve une théorie sublime des récompenses et des châtimens de ï autre vie , théorie prise probablement des pythagoriciens et des platoniciens , qui la devaient eux-mêmes à une ancienne tradition. Il ajoute que ce système , quoique imparfait, s'accorde avec les espérances et les craintes de ïhomme, et avec leurs notions naturelles du vice et de la vertu, assez pour rendre le récit du poète intéressant et pathétique à V excès. (On Thruth. , part. III, ch. II, in-8. , pag. 221 , 225. )

Le docteur, en sa qualité de protestant, ne se permet pas de parler plus clair j on voit cependant combien sa raison s'accommodait d'un système qui renfermait surtout LUGENTES campos. Le protestantisme, qui s'est trompé sur tout , comme il le reconnaîtra bientôt, ne s'est jamais trompé d'une manière plus anti-logique et plus antidivine que sur l'article du purgatoire.

Les Grecs appelaient les morts les souffrons. ( Oc Kiitpfjxrirer, oï n*/*dvre?. ) Clarke , sur le 2f8.c vers du I1LC livre de l'Iliade, et Ernesti dans son Lexique, (in

l36 NOTES

KAMNfî) prétendent que cette expression est exactement synonyme du latin vitâ functus; ce qui ne peut être vrai , ce me semble , surtout à l'e'gard de la seconde forme *x[x.6vr£s , le vers d'Homère où se trouve cette expression remarquable, indiquant, sans le moindre doute, la vie et la souffrance actuelles.

Kxi <ùiorx[xoi , nxi yxïx, vixi ot varévspôe KAMONTAS 'AYÔptùrtovs TévvvaOov , etc.

( Hom. , Iliad. , III , 278. )

(Page U2. Puisqu'on ne saurait avoir l'ide'e de ce qui n'existe pas.)

Mallebranchc , après avoir exposé cette belle démonstration de l'existence de Dieu par l'ide'e que nous en avons , avec toute la force , toute la clarté' , toute l'élégance imaginable, ajoute ces mots bien dignes de lui et bien dignes de nos plus sages méditations : Mais , dit-il, il est assez inutile de proposer au commun des hommes de ces démonstrations ; ce sont des démonstrations que Von peut appeler pcrsonucllcs. (Mallebr., Rech. de la Vér. , liv. II, chap. \\. ) Que toute personne donc pour qui cette démonstration est faite, s'e'cric de tout son cœur : Je vous remercie de n être pas comme un de ceux-là ! Ici la prière du pliai isien est permise ci même ordonnée, pourvu qu'eu la prononçant , J.t personne ne pense pa.s du tout à

ses talcns, et n' éprouve pas le plus le'gcr mouvcineni de haine contre ceux-là.

(Page 119. Ils ont fait de la recherche des intentions une affaire majeure, une espèce à'arcane.)

Un de ces fous de'sespe're's, remarquable par je ne sais quel orgueil aigre , immodéré' , repoussant , qui donnerait à tout lecteur l'envie d'aller battre l'auteur s'il c'tait vivant, s'est particulièrement distingue' par le parti qu'il a tire' de ce grand sophisme. Il nous a présenté une the'orie des fins qui embrasserait les ouvrages de Vart et ceux de la nature (un soulier, par exemple , et une planète ) , et qui proposerait des règles d'analyse pour découvrir les vues d'un agent par V inspection de son ouvrage. On vient, par exemple, d'inventer le me'tier à bas : vous êtes tenus de découvrir par voie d'analyse les vues de l'artiste, et tant que vous n'avez pas devine' qu'il s'agit du bas de soie, il n'y a point de fin, et, par conséquent, point d'artiste. Cette théorie est destinée à remplacer les ou, vrages où elle est faiblement traitée ; car la plupart des ouvrages écrits jusqu'à présent sur les causes finales, renferment des principes si hasardés, si vagues, des observations si puériles et si décousues , des réflexions si triviales et si déclamatoires, qu'on ne doit pas être surpris qu'ils aient dégoûté

l38 NOTES DU HUITIÈME ENTRETIEN.

tant de personnes de ces sortes de lectures. Il se garde bien , au reste , de nommer les auteurs de ces ouvrages si puérils, si déclamatoires, etc. j car il aurait fallu nommer tout ce qu'on a jamais vu de plus grand , de plus religieux et de plus aimable dans le monde , c'est-à-dire tout ce qui lui ressemblait le moins.

LE SÉNATEUR

Eh bien , M. le comte , êtes-vous prêt sur cette question dont vous nous parliez hier (i) ?

LE COMTE

Je n'oublierai rien , messieurs , pour vous satisfaire , selon mes forces; mais permettez-moi d'abord de vous faire observer que toutes les sciences ont des mystères , et qu'elles présentent certains points où la théorie en apparence la plus évidente se trouve en contradiction avec l'expérience. La politique , par exemple , offre plusieurs preuves de cette vérité. Qu'y a-t-il de plus extravagant en théorie que la mo-

(i) Voy. pag. i io.

i4° LES SOIRÉES

narchie héréditaire? Nous en jugeons par l'expérience ; mais si l'on n'avait jamais ouï parler de gouvernement , et qu'il fallût en choisir un, on prendrait pour un fou celui qui délibérerait entre la monarchie héréditaire et l'élective. Cependant nous savons, dis-je, par l'expérience , que la première est, à tout prendre, ce que l'on peut imaginer de mieux, et la seconde de plus mauvais. Quels argumens ne peut-on pas accumuler pour établir que la souveraineté vient du peuple ! Cependant il n'en est rien. La souveraineté est toujours prise , jamais donnée ; et une seconde théorie plus profonde découvre ensuite qu'il en doit être ainsi. Qui ne dirait que la meilleure constitution politique est celle qui a été délibérée et écrite par des hommes d'état parfaitement au fait du caractère de la nation , et qui ont prévu tous les cas ? néanmoins rien n'est plus faux. Le peuple le mieux constitué est celui qui a le moins écrit de lois constitutionnelles ; et toute constitution écrite est nulle. Vous n'avez pas oublié ce jour où le professeur P.... se déchaîna si fort ici contre la vénalité des charges établie en France. Je ne crois pas en effet qu il y ait rien de plus révoltant an premier coup d'œil ; et cependant il ne me fui pas difficile de faire sentir , même

DE SAINT-PÉTERSBOURG. l4i

au professeur, le paralogisme qui considérait la vénalité en elle-même , au lieu de la considérer seulement comme moyen d'hérédité ; et j'eus le plaisir de vous convaincre qu'une magistrature héréditaire était ce qu'on pouvait imaginer de mieux en France.

Ne soyons donc pas étonnés si dans d'autres branches de nos connaissances , en métaphysique surtout et en histoire naturelle , nous rencontrons des propositions qui scandalisent toutà-fait notre raison , et qui cependant se trouvent ensuite démontrées pas les raisonnemens les plus solides.

Au nombre de ces propositions , il faut sans doute ranger comme une des plus importantes celles que je me contentai d'énoncer hier : que le juste , souffrant volontairement , ne satisfait pas seulement pour lui-même , mais pour le coupable , qui , de lui-même , ne pourrait s'acquitter.

Au lieu de vous parler moi-même , ou si vous voulez , avant de vous parler moi-même sur ce grand sujet , permettez, messieurs , que je vous cite deux écrivains qui l'ont traité chacun à leur manière , et qui sans jamais s'être lus ni connus mutuellement , se sont rencontrés avec un accord surprenant.

l42 LES SOIRÉES

Le premier est un gentilhomme anglais , nommé Jennyngs, mort en 1787, homme distingué sous tous les rapports , et qui s'est fait beaucoup d'honneur par un ouvrage très-court , mais tout-à-fait substantiel, intitulé : Examen de l'évidence intrinsèque du christianisme. Je ne connais pas d'ouvrage plus original et plus profondément pensé. Le second est l'auteur anonyme des Considérations sur la France ( 1 ) , publiées pour la première fois en 1 794. Il a été long-temps le contemporain de M. Jennyngs , mais sans avoir jamais entendu parler de lui ni de son livre avant l'année i8o3 ; c'est de quoi vous pouvez être parfaitement sûrs. Je ne doute pas que vous n'entendiez avec plaisir la lecture de deux morceaux aussi singuliers par leur accord.

LE CHEVALIER

Avez-vous ces deux ouvrages ? Je les lirais avec plaisir , le premier surtout , qui a tout ce qu'il faut pour me convenir , puisqu'il est trèsbon sans être long.

(1) Le comte de Maistre lui-même.

( Note de V éditeur. )

LE COMTE

Je ne possède ni Pun ni l'autre de ces deux ouvrages, mais vous voyez d'ici ces volumes immenses couchés sur mon bureau. C'est là que depuis plus de trente ans j'écris tout ce que mes lectures me présentent de plus frappant. Quelquefois je me borne à de simples indications ; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels ; souvent je les accompagne de quelques notes , et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans fruit , si 1 éclair n'est fixé par récriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe , jamais ces recueils ne m'ont abandonné; et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je parcours cette immense collection. Chaque passage réveille dans moi une foule d'idées intéressantes et de souvenirs mélancoliques mille fois plus doux que tout ce qu'on est convenu d'appeler plaisirs. Je vois des pages datées de Genève, de Rome, de Venise , de Lausanne. Je ne puis rencontrer les noms de ces villes sans me rappeler ceux des excellens amis que j'y ai laissés et qui jadis consolèrent mon exil. Quelques-uns n'existent plus , mais leur mé-

moire m'est sacrée. Souvent je tombe sur des feuilles écrites sous ma dictée par un enfant bien-aimé que la tempête a séparé de moi. Seul dans ce cabinet solitaire , je lui tends les bras , et je crois l'entendre qui m'appelle à son tour. Une certaine date me rappelle ce moment où , sur les bords d'un fleuve étonné de se voir pris par les glaces , je mangeai avec un évêque français un dîner que nous avions préparé nousmêmes. Ce jour-là j'étais gai, j'avais la force de rire doucement avec l'excellent homme qui m'attend aujourd'hui dans un meilleur monde ; mais la nuit précédente je l'avais passée à l'ancre sur une barque découverte , au milieu d'une nuit profonde , sans feu ni lumière , assis sur des coffres avec toute ma famille , sans pouvoir nous coucher ni même nous appuyer un instant, n'entendant que les cris sinistres de quelques bateliers qui ne cessaient de nous menacer, et ne pouvant étendre sur des têtes chéries qu'une misérable natte pour les préserver

d'une neige fondue qui tombait sans relâche

Mais , bon Dieu ! qu'est-ce donc que je dis, et où vais-je m'égarer? M. le chevalier, vous êtes plus près , voulez-vous bien prendre le volume 1» de mes recueils, et sans me répondre surtout, lisez d'abord le passage de Jennyngs,

comme étant le premier en date : vous le trouverez à la page 525. J'ai posé le signet ce matin.

— En effet , le voici tout de suite.

Vue de V évidence de la religion chrétienne considérée en elle-même ; par M. Jennyngs , traduite par M. Le Tourneur. Paris, 1769. in-12. Conclusion, n.° 4> p- 5i 7 .

« Notre raison ne peut nous assurer que « quelques souffrances des individus ne soient « pas nécessaires au bonheur du tout; elle ne « peut nous démontrer que ce ne soit pas de « nécessité que viennent le crime et le châti- « ment; qu'ils ne puissent pas pour cette raison « être imposés sur nous et levés comme une « taxe sur le bien général, ou que cette taxe ne « puisse pas être payée par un être aussi bien « que par un autre , et que par conséquent , si « elle est volontairement offerte , elle ne puisse « pas être justement acceptée de l'innocent à

« la place du coupable Dès que nous ne

« connaissons pas la source du mal , nous ne « pouvons pas juger ce qui est ou n'est pas le « remède efficace et convenable. Il est à remar- « quer que , malgré l'espèce d'absurdité appa- « rente que présente cette doctrine , elle a ce- « pendant été universellement adoptée dans tom. 11. 10

« tous les âges. Aussi loin que l'histoire peut « faire rétrograder nos recherches , dans les « temps les plus reculés , nous voyons toutes les « nations, tant civilisées que barbares, malgré te la vaste différence qui les sépare dans toutes « leurs opinions religieuses , se réunir dans ce « point , et croire à l'avantage du moyen d a- « paiser leurs dieux offensés , par des sacrifices ; «. c'est-à-dire par la substitution des souffrances « des autres hommes et des autres animaux. « Jamais cette notion n'a pu dériver de la rai- « son , puisqu'elle la contredit ; ni de l'igno- « rance , qui n'a jamais pu inventer un expé- « dient aussi inexplicable;... ni de l'artifice des « rois et des prêtres , dans la vue de dominer « sur le peuple. Cette doctrine n'a aucun rap- « port avec cette fin. Nous la trouvons plantée « dans l'esprit des sauvages les plus éloignés , « qu'on découvre de nos jours, et qui n'ont ni « rois ni prêtres. Elle doit donc dériver d'un « instinct naturel ou d'une révélation surnaïu- « relie ; et Tune ou l'autre sont également des « opérations de la puissance divine. . . . Le chris- « tianisme nous a dévoilé plusieurs vérités im- « portantes dont nous n'avions précédemment « aucune connaissance ; et parmi ces vérités est « celle-ci,.... que Dieu veut bien accepter les

souffrances du Christ comme une expiation

des péchés du genre humain Cette vérité

n'est pas moins intelligible que celle-ci :

Un homme acquitte les dettes d'un autre homme (i). Mais.... pourquoi Dieu accepte ces punitions , ou à quelles fins elles peuvent servir, c'est sur quoi le christianisme garde le silence ; et ce silence est sage. Mille instructions n'auraient pu nous mettre en état de comprendre ces mystères , et conséquemment il n'exige point que nous sachions ou que nous croyions rien sur la forme de ces mystères. »

(i) Il est difficile dans ces sortes de matières d'apercevoir quelque cliose qui ait échappe' à Bellarmin. Satisfaction dit-il 5 est compensatio pœnœ vel solutio debiti : potest autem unus ita pro alio pœnam compensare vel debitum solvere , ut Me satisfacere mérita dici possit. C'est-à-dire :

La compensation d'une peine ou le paiement d'une dette est ce qu'on nomme satisfaction. Or, un homme peut, ou compenser une peine ou payer une dette pour un autre homme , de manière qu'on puisse dire avec vérité que celui-là a satisfait. (Roh. Bellarmini controv. christ, fidei de indulgentiis. Lit. I, cap. II. Ingolst., 1601 , in-fol., tom. 3, col. i^of5. )

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