PAR LE SANG
Le genre humain professait ces dogmes depuis sa chute , lorsque la grande victime élevée pour attirer tout à elle , cria sur le Calvaire :
Tout est consommé !
Alors le voile du temple s étant déchiré , le grand secret du sanctuaire fut connu , autant qu'il pouvait l'être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprîmes pourquoi l'homme avait toujours cru qu'une ame pouvait être sauvée par une autre , et pourquoi il avait toujours cherché sa régénération dans le sang.
Sans le christianisme , l'homme ne sait ce
(i) Voyez les lettres américaines traduites de l'italien de M. le comte Gian-Rinaldo Carli-Rubi. Paris. 1788, 2 vol. in-8.° Lettre IX, pag. 149? i52.
qu'il est , parce qu'il se trouve isolé dans l'univers et qu'il ne peut se comparer à rien ; le premier service que lui rend la religion est de lui montrer ce qu'il vaut, en lui montrant ce qu'il a coûté.
Regardez-moi ; c'est Dieu qui fait mourir un Dieu (i).
Oui ! regardons-le attentivement , amis qui m écoutez ! et nous verrons tout dans ce sacrifice : énormité du crime qui a exigé une telle expiation ; inconcevable grandeur de l'être qui a pu le commettre ; prix infini de la victime qui a dit : Me voici (2)/
Maintenant , si l'on considère d'une part que toute cette doctrine de l'antiquité n'était que le cri prophétique du genre humain , annonçant le salut parle sang, et que de l'autre le christianisme est venu justifier cette prophétie en mettant la réalité à la place du type , de manière que
(1) IAE2}€>E MOIA nPO^ 0EOÏ IIA3X.Q 0EO~.
Videte quanta patior à Dco Deus !
| Eschyl. in Prom., v. 92.)
( a) Corpus aplasti mihi tunt ilux't
wiiio. (IN.dm. \\\l\. 75 Ilcln. X. 5. )
le dogme inné et radical n'a cessé d'annoncer le grand sacrifice qui est la base de la nouvelle révélation , et que cette révélation étincelante de tous les rayons de la vérité prouve à son tour l'origine divine du dogme que nous apercevons constamment comme un point lumineux au milieu des ténèbres du paganisme , il résulte de cet accord une des preuves les plus entraînantes qu'il soit possible d'imaginer.
Mais ces vérités ne se prouvent point par le calcul ni par les lois du mouvement. Celui qui a passé sa vie sans avoir jamais goûté les choses divines ; celui qui a rétréci son esprit et desséché son cœur par de stériles spéculations qui ne peuvent ni le rendre meilleur dans cette vie ni le préparer pour l'autre ; celui-là , dis-je , repoussera ces sortes de preuves, et même il n'y comprendra rien. Il est des vérités que l'homme ne peut saisir qu'avec V esprit de son cœur (i). Plus d'une fois l'homme de bien est ébranlé en voyant des personnes dont il estime les lumières se refuser à des preuves qui lui paraissent claires : c'est une pure illusion. Ces personnes manquent d'un sens , et voilà tout. Lorsque
(i) Mente cordis sui. (Luc. I, 5i. )
l'homme le plus habile n'a pas le sens religieux, non-seulement nous ne pouvons pas le vaincre , mais nous n'avons même aucun moyen de nous faire entendre de lui , ce qui ne prouve rien que son malheur. Tout le monde sait l'histoire de cet aveugle-né qui avait découvert , à force de réflexion , que le cramoisi ressemblait infiniment au son de la trompette : or , que cet aveugle fût un sot ou qu'il fût un Saunderson , qu'importe à celui qui sait ce que c'est que le cramoisi ?
Il faudrait de plus grands détail§ pour appro*fondir le sujet intéressant des sacrifices ; mais je pourrais abuser de votre patience , et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est des points qui exigent, pour être traités à fond, tout le calme d'une discussion écrite (i). Je crois au moins , mes bons amis , que nous en savons assez sur les souffrances du juste. Ce monde est une milice , un combat éternel. Tous ceux qui ont combattu courageusement dans une bataille sont dignes de louanges sans doute ; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient à
(i) Voyez à la fin de ce volume le morceau intitulé Eclaircissement sur les sacrifices.
DE SAINT-PÉTERSBOURG. l5j
celui qui en revient blessé. Vous n'avez pas oublié, j en suis sûr , ce que nous disait l'autre jour un homme d'esprit que j'aime de tout mon cœur. Je ne suis pas du tout , disait-il , de l'avis de Sénègue , gui ne s étonnait point si Dieu se donnait de temps en temps le plaisir de contempler un grand homme aux prises avec V adversité (i). Pour moi , je vous l'avoue, je ne comprends point comment Dieu peut s'amuser à tourmenter les honnêtes gens. Peutêtre qu'avec ce badinage philosophique il aurait embarrassé Sénèque ; mais pour nous il ne nous embarrasserait guère. 11 n'y a point de juste , comme nous lavons tant dit ; mais s'il est un homme assez juste pour mériter les complaisances de son Créateur , qui pourrait s'étonner que Dieu , attentif sur son propre ouvrage , prenne plaisir à le perfectionner ? Le père de famille peut rire d'un serviteur grossier qui jure ou qui ment ; mais sa main ten-
(i) Ego verô non miror si quando impetum capit ( Deus ) spectandi magnos viros colluctantes cum alloua calamitate Ecce spectaculum dlgnum ad
quod respiciat INTENTUS OPERI SUO Deus ! Ecce par Deo dignum ! vir fortls cum malâ fortunâ compositusl (Sen., de Prov., cap. II.)
drement sévère punitrigoureusementcesmêmes fautes sur le fils unique dont il rachèterait volontiers la vie par la sienne. Si la tendresse ne pardonne rien , c'est pour n'avoir plus rien à pardonner. En mettant l'homme de bien aux prises avec l'infortune , Dieu le purifie de ses fautes passées, le met en garde contre les fautes futures , et le mûrit pour le ciel. Sans doute il prend plaisir à le voir échapper à l'inévitable justice qui l'attendait dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande joie pour l'amour que la résignation qui le désarme ? Et quand on songe de plus que ces souffrances ne sont pas seulement utiles pour le juste , mais qu'elles peuvent par une sainte acceptation tourner au profit des coupables , et qu'en souffrant ainsi il sacrifie réellement pour tous les hommes , on conviendra qu'il est en effet impossible d'imaginer un spectacle plus digne de la divinité.
Encore un mot sur ces souffrances du juste. Croyez-vous par hasard que la vipère ne soit un animal venimeux qu'au moment où elle mord , et que l'homme affligé du mal caduc ne soit véritablement épileptique que dans le moment de l'accès ?
DE SAINT-PÉTERSBOURG. I 5g
LE SÉNATEUR
Où voulez-vous donc en venir , mon digne ami?
LE COMTE
Je ne ferai pas un long circuit , comme vous allez voir. L'homme qui ne connaît l'homme que par ses actions ne le déclare méchant que lorsqu'il le voit commettre un crime. Autant vaudrait cependant croire que le venin de la vipère s'engendre au moment de la morsure. L'occasion ne fait point le méchant, elle le manifeste (i). Mais Dieu qui voit tout, Dieu qui connaît nos inclinations et nos pensées les plus intimes bien mieux que les hommes ne se connaissent matériellement les uns les autres , emploie le châtiment par manière de remède , et frappe cet homme qui nous paraît sain pour extirper le mal avant le paroxisme. Il nous arrive souvent , dans notre aveugle impatience , de nous plaindre des lenteurs de la Providence dans la punition des crimes ; et par une singulière contradiction nous 1 accusons encore ,
(i) Tout homme instruit reconnaîtra ici quelques icle'es de Plutarque. (De sera Num. vind.)
lorsque sa bienfaisante célérité réprime les inclinations vicieuses avant qu'elles aient produit des crimes. Quelquefois Dieu épargne un coupable connu parce que la punition serait inutile, tandis qu'il châtie le coupable caché , parce que ce châtiment doit sauver un homme. C'est ainsi que le sage médecin évite de fatiguer par des remèdes et des opérations inutiles un malade sans espérance. « Laissez-le , dit-il en se retirant , amusez-le , donnez-lui tout ce quil demandera : » mais si la constitution des choses lui permettait de voir distinctement dans le corps d'un homme parfaitement sain en apparence , le germe du mal qui doit le tuer demain ou dans dix ans , ne lui conseillerait-il pas de se soumettre , pour échapper à la mort , aux remèdes les plus dégoûtans et aux opérations les plus douloureuses ? et si le lâche préférait la mort à la douleur , le médecin dont nous supposons l'œil et la main également infaillibles , ne conseillerait-il pas à ses amis de le lier et de le conserver malgré lui à sa famille ? Ces instrumens de la chirurgie dont la vue nous fait pâlir , la scie , le trépan , le forceps , le lithotome , etc. , n'ont pas sans doute été inventés par un génie ennemi de l'espèce humaine : eh bien ! ces instrumens sont dans la main
DE SAINT-PÉTERSBOURG. l6l
de l'homme pour la guérison du mal physique, ce que le mal physique est dans celle de Dieu pour l'extirpation du véritable mal (i). Un membre luxé ou fracturé peut-il être rétabli sans douleur? une plaie , une maladie interne peuvent-elles être guéries sans abstinence , sans privation de tout genre , sans régime plus ou moins fatigant ? Combien y a-t-il dans toute la pharmacopée de remèdes qui ne révoltent pas nos sens ? Les souffrances même immédiatement causées par les maladies sont-elles autre chose que l'effort de la vie qui se défend? Dans l'ordre sensible comme dans l'ordre supérieur , la loi est la même et aussi ancienne que le mal : Le remède du désordre sera la douleur.
(i) On peut dire des souffrances, pre'cise'ment ce que le prince des orateurs chre'tiens a dit du travail : u Nous u sommes pécheurs , et comme dit l'Ecriture : Nous
a avons tous été conçus dans T iniquité Dieu donc
« envoie la douleur à l'homme comme une peine de sa « de'sobe'issance et de sa rébellion, et cette peine est, « en même temps, par rapport à nous, satisfactoire et a préservatrice. Satisfactoire pour expier le pe'che' comte mis , et préservatrice pour nous empêcher de le com- « mettre ; satisfactoire, parce que nous avons été préva- « ricateurs, et préservatrice afin que nous cessions de « l'être. 55 (Bourdaloue. Sermon sur l'oisiveté. ) TOM. II. I l
LE CHEVALIER
Dès que j'aurai rédigé cet entretien , je veux le faire lire à cet ami commun dont vous me parliez il y a peu de temps ; je suis persuadé qu'il trouvera vos raisons bonnes, ce qui vous fera grand plaisir , puisque vous l'aimez tant. Si je ne me trompe, il croira même que vous avez ajouté aux raisons de Sénèque, qui devait être cependant un très-grand génie , car il est cité de tout côté. Je me rappelle que mes premières versions étaient puisées dans un petit livre intitulé Sénèque chrétien , qui ne contenait que les propres paroles de ce philosophe. Il fallait que cet homme fut d une belle force pour qu'on lui ait fait cet honneur. J'avais donc une assez grande vénération pour lui , lorsque La Harpe est venu déranger toutes mes idées avec un volume entier de son lycée , tout rempli d'oracles tranchans rendus contre Sénèque. Je vous avoue cependant que je penche toujours pour l'avis du valet de la comédie :
Ce Sénèque, monsieur, e'tait un bien grand homme ! LE COMTE.
Vous faites fort bien, M. le chevalier, de ne
DE SAINT-PÉTERSEOURG. l63
point changer d'avis. Je sais par cœur tout ce qu'on a dit contre Sénèque ; mais il y a bien des choses aussi à dire en sa faveur. Prenez garde seulement que le plus grand défaut qu'on reproche à lui ou à son style, tourne au profit de ses lecteurs; sans douté il est trop recherché, trop sentencieux ; sans doute il vise trop à ne rien dire comme les autres ; mais avec ses tournures originales , avec ses traits inattendus , il pénètre profondément les esprits ,
Et de tout ce qu'il dit laisse un long souvenir.
Je ne connais pas d'auteur ( Tacite peutêtre excepté ) qu'on se rappelle davantage. A ne considérer que le fond des choses , il a des morceaux inestimables ; ses éphres sont un trésor de morale et de bonne philosophie. 11 y a telle de ces épîtres que Bourdaloue ou Massillon auraient pu réciter en chaire avec quelques légers changemens : ses questions naturelles sont sans contredit le morceau le plus précieux que l'antiquité nous ait laissé dans ce genre : il a fait un beau traité sur la Providence qui n'avait point encore de nom à Rome , du temps de Cicéron. Il ne tiendrait qu'à moi de le citer sur une foule de questions qui n'avaient pas été traitées ni même pressenties par ses devan-
ciers. Cependant , malgré son mérite , qui est très-grand , il me serait permis de convenir sans orgueil que j'ai pu ajouter à ses raisons. Car je n'ai en cela d'autre mérite que d'avoir profité de plus grands secours; et je crois aussi, à vous parler vrai, qu'il n'est supérieur à ceux qui l'ont précédé que par la même raison , et que s'il n'avait été retenu par les préjugés de siècle , de patrie et d'état, il eût pu nous dire à peu près tout ce que je vous ai dit ; car tout me porte à juger qu'il avait une connaissance assez approfondie de nos dogmes.
LE SÉNATEUR
Croiriez-vous peut-être au christianisme de Sénèque ou à sa correspondance épistolaire avec saint Paul ?
LE COMTE
Je suis fort éloigné de soutenir ni l'un ni l'autre de ces deux faits; mais je crois qu'ils ont une racine vraie ; et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez dans ce moment. Nés et vivans dans la lumière , nous ignorons ses effets sur l'homme qui ne l'aurait jamais vue. Lorsque les Portugais portèrent le christianisme aux Indes , les Japo-
DE SAINT-PÉTERSBOURG. l65
nais, qui sont le peuple le plus intelligent de l'Asie , furent si frappés de cette nouvelle doctrine dont la renommée les avait cependant trèsimparfaitement informés , qu'ils députèrent à Goa deux membres de leurs deux principales académies pour s'informer de cette nouvelle religion ; et bientôt des ambassadeurs japonais vinrent demander des prédicateurs chrétiens au vice-roi des îndes; de manière que. pour le dire en passant, il n'y eut jamais rien de plus paisible , de plus légal et de plus libre que 1 introduction du christianisme au Japon , ce qui est profondément ignoré par beaucoup de gens qui se mêlent d'en parler. Mais les Pvomains et les Grecs du siècle d'Auguste étaient bien d'autres hommes que les Japonais du XVi.e (i). Nous ne réfléchissons pas assez à l'effet que le christianisme dut opérer sur une
(i) Pour la science, peut-être, mais pour le caractère, le bons sens et l'esprit naturel , je n'en sais rien. Saint François Xavier, l'Européen qui a le mieux connu les Japonais, en avait la plus haute ide'e. C'est, dit-il , une nation prudente, ingénieuse , docile à la raison, et très-avide d'instruction. (S. Franc isci Xaverii Ind. Ap. Epist. TFratisl. 1754. in-12, pag. 166.) Il en avait souvent parle' sur ce ton.
( Note de V éditeur. )
l66 LES SOIRÉES
foule de bons esprits de cette époque. Le gouverneur romain de Césarée , qui savait trèsbien ce que c était que cette doctrine , disant tout effrayé à saint Paul : « C'est assez pour cette heure , retirez-vous (f) , » et les aréopagites qui lui disaient : « Nous vous entendrons une autre fois sur ces choses » (2) , faisaient , sans le savoir , un bel éloge de sa prédication. Lorsqu'Agrippa , après avoir entendu saint Paul, lui dit : 77 s'en faut de peu que vous ne me persuadiez d être chrétien ; l'Apôtre lui répondit : « Plût à Dieu qu'il ne s'en fallût rien du tout , et que vous devinssiez, vous et tous ceux qui m'entendent , semblables à moi , A LA RÉSERVE DE CES liens , * et il montra ses chaînes (3). Après que dix-huit siècles ont passé sur ces pages saintes ; après cent lectures de cette belle réponse , je crois la lire encore pour la première fois , tant elle me parait noble, douce , ingénieuse , pénétrante ! .le ne puis vous exprimer enfin à quel point j'en suis touché. Le cœur de d'Alembert, quoique raccorni par l'orgueil et par une philosophie glaciale , ne tenait
(1) Act. XXIV, 22, 25.
\>x)lbhL . WII, 52.
(5)lbirL. XXVI, 39.
pas contre ce discours (1) : jugez de l'effet qu'il dut produire sur les auditeurs. Rappelons-nous que les hommes d'autrefois étaient faits comme nous. Ce roi Agrippa, cette reine Bérénice, ces proconsuls Serge et Gallion ( dont le premier se fit chrétien ), ces gouverneurs Félix et Faustus, ce tribun Lysias , et toute leur suite avaient des parens , des amis, des correspondais. Ils parlaient , ils écrivaient. Mille bouches répétaient ce que nous lisons aujourd'hui, et ces nouvelles faisaient d'autant plus d'impression qu'elles annonçaient comme preuve de la doctrine des miracles incontestables, même de nos jours, pour tout homme qui juge sans passion. Saint Paul prêcha une année et demie à Corinthe et deux ans à Ephèse (2) ; tout ce qui se passait dans ces grandes villes retentissait en un clin d'oeil jusqu'à Fiome. Mais entin le grand apôtre arriva à Fvome même où il demeura deux ans entiers , recevant
(1) Il pourrait bien y avoir ici une petite erreur de me'moire, car je ne sache pas que d'Alembert ait parle' de ce discours. Il a vante' seulement, si je ne me trompe, celui que le même apôtre tint à l'are'opage, et qui est en effet admirable.
( Note de V éditeur. )
(a)Act. XVII, iï^XIX, 10.
ï68 LES SOIRÉES
tous ceux qui venaient le voir , et prêchant en toute liberté sans que personne le gênât ( i ). Pensez-vous qu'une telle prédication ait pu échapper à Sénèque qui avait alors soixante ans ? Et lorsque depuis , traduit au moins deux fois devant les tribunaux pour la doctrine qu'il enseignait , Paul se défendit publiquement et fut absous (a), pensez-vous que ces événemens n'aient pas rendu sa prédication et plus célèbre et plus puissante ? Tous ceux qui ont la moindre connaissance de l'antiquité, savent que le christianisme , dans son berceau, était pour les chrétiens une initiation , et pour les autres un système, une secte philosophique ou théurgique. Tout le monde sait combien on était alors avide d'opinions nouvelles : il n'est pas même permis d'imaginer que Sénèque n'ait point eu connaissance de l'enseignement de saint Paul ; et la démonstration est achevée par la lecture de ses ouvrages où il parle de Dieu et de l'homme d'une manière toute nouvelle. A côté du passage de ses épîtres où il dit que Dieu doit être honoré et AIMÉ, une main inconnue écrivit jadis sur la marge de l'exemplaire dont je
(i) Act. XXVIII, 5o, 5i.
(2) II. Tira. IV, 16.
DE SAINT-PÉTERSBOURG. l6g
me sers : Deum amari vix alii auctores dixerunt (i). L'expression est au moins très-rare et très-remarquable.
Pascal a fort bien observé qu aucune autre religion que la nôtre n'a demandé à Dieu de l aimer ; sur quoi je me rappelle que Voltaire , dans le honteux commentaire qu'il a ajouté aux pensées de cet homme fameux, objecte que Marc-Aurèle et Epictcte parlent continuellement d'aimer Dieu. Pourquoi ce joli érudit n'a-t-il pas daigné nous citer les passages ? Rien n'était plus aisé , puisque suivant lui ils se touchent. Mais revenons à Sénèque. Ailleurs il a dit : Mes Dieux (2) , et même notre Dieu et notre Père (3) ; il a dit formellement : Que la volonté de Dieu soit faite (4). On passe sur ces expressions; mais cherchez-en de semblables chez les philosophes qui l'ont précédé , et cherchez-les surtout dans Cicéron qui a traité
(1) On ne lira guère ailleurs que Dieu est aimé. S'il existe quelque trait de ce genre, on le trouvera dans Platon. Saint Augustin lui en fait honneur. (De Civit. Dei, VIII, 5, 6. Vid. Sen. epist. 47«)
(2) Deos meos. (Epist. 95.)
(5) Deus et parens noster. (Epist. 110. ) (4) Placeat homini7 quidquid Deoplacuerit. (Epist.
précisément les mêmes sujets. Vous n'exigez pas, j'espère , de ma mémoire d'autres citations dans ce moment ; mais lisez les ouvrages de Sénèque , et vous sentirez la vérité de ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je me flatte que lorsque vous tomberez sur certains passages dont je n'ai plus qu'un souvenir vague, où il parle de l'incroyable héroïsme de certains hommes qui ont bravé les tourmens les plus horribles avec une intrépidité qui parait surpasser les forces de l'humanité, vous ne douterez guère qu'il n'ait eu les chrétiens en vue.
D'ailleurs la tradition sur le christianisme de Sénèque et sur ses rapports avec saint Paul , sans être décisive , est cependant quelque chose de plus que rien , si on la joint surtout aux autres présomptions.
Enfin le christianisme à peine né avait pris racine dans la capitale du inonde. Les apôtres avaient prêché à Rome vingt-cinq ans avant le règne de Néron. Saint Pierre s'y entretint avec Philon ; de pareilles conférences produisirent nécessairement de grands eiléts. Lorsque nous entendons parler de judaïsme à Rome sous les premiers empereurs , et surtout parmi les Romains mêmes , très-souvent il s'agit de chrétiens: rien n'est si aisé que de s'y tromper. On
sait que les chrétiens , du moins un assez grand nombre d'entre eux, se crurent long-temps tenus à r observation de certains points de la loi mosaïque ; par exemple, à celui de l'abstinence du sang. Fort avant dans le quatrième siècle , on voit encore des chrétiens martyrisés en Perse pour avoir refusé de violer les observances légales. Il n'est donc pas étonnant qu'on les ait souvent confondus , et vous verrez en effet les chrétiens enveloppés comme juifs dans la persécution que ces derniers s'attirèrent par leur révolte contre l'empereur Adrien. 11 faut avoir la vue bien fine et le coup d'œil très-juste ; il faut de plus regarder de très-près , pour discerner les deux religions chez les auteurs des deux premiers siècles. Plutarque , par exemple , de qui veut-il parler lorsque dans son traité de la superstition il s'écrie : 0 Grecs ! qu'est-ce donc que les barbares ont fait de vous? et que tout de suite il parle de sabbatismes , de prosternations,, de honteux accroupissemens, etc. Lisez le passage entier , et vous ne saurez s'il s'agit de dimanche ou de sabbat, si vous contemplez un deuil judaïque ou les premiers rudimens de la pénitence canonique. Long-temps je n'y ai vu que le judaïsme pur et simple ; aujourd'hui je penche pour l'opinion contraire. Je vous cite-
rais encore à ce propos les vers de Rutilius , si je ni en souvenais , comme dit madame de Sévigné. Je vous renvoie à son voyage : vous y lirez les plaintes arnères qu'il fait de cette superstition judaïque qui s emparait du monde entier. Il en veut à Pompée et à Titus pour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde : or, qui pourrait croire qu'il s'agit ici de judaïsme ? N'est-ce pas, au contraire, le christianisme qui s'emparait du monde et qui repoussait également le judaïsme et le paganisme? Ici les faits parlent; il n'y a pas moyen de disputer.
Au reste , messieurs, je supposerai volontiers que vous pourriez bien être de l'avis de Montaigne , et qu'un moyen sûr de vous faire haïr les choses vraisemblables serait de vous les planter pour démontrées. Croyez donc ce qu'il vous plaira sur cette question particulière; mais dites-moi , je vous prie , pensez-vous que le judaïsme seul ne fût pas sullisant pour influer sur le système moral et religieux d'un homme aussi pénétrant que Sénèque , et qui connaissait parfaitement cette religion? Laissons dire les poètes qui ne voient que la superficie des choses, et qui croient avoir tout dit quand ils ont appelé les Juifs verpos el rerutilos , et tout ce qui
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vous plaira. Sans doute que le grand anathème pesait de'jà sur eux. Mais ne pouvait-on pas alors, comme à présent, admirer les écrits en méprisant les personnes? Au moyen de la version des Septante , Sénèque pouvait lire la Bible aussi commodément que nous. Que devait-il penser lorsqu'il comparait les théogonies poétiques au premier verset de la Genèse , ou qu'il rapprochait le déluge d'Ovide de celui de Moïse ? Quelle source immense de réflexions ! Toute la philosophie antique pâlit devant le seul livre de la Sagesse. Nul homme intelligent et libre de préjugés ne lira les Psaumes sans être frappé d'admiration et transporté dans un nouveau'monde.A l'égard des personnes mêmes, il y avait de grandes distinctions à faire. Phi- Ion et Josèphe étaient bien apparemment des hommes de bonne compagnie , et l'on pouvait sans doute s'instruire avec eux. En général il y avait dans cette nation , même dans les temps les plus anciens et long-temps avant son mélange avec les Grecs, beaucoup plus d'instruction qu'on ne le croit communément , par des raisons qu'il ne serait pas difficile d'assigner. Où avaient-ils pris, par exemple, leur calendrier, l'un des plus justes , et peut-être le plus juste de l'antiquité ? Newton , dans sa chronologie ,
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n'a pas dédaigné de lui rendre pleine justice , et il ne tient qu'à nous de l'admirer encore de nos jours ; puisque nous le voyons marcher de front avec celui des nations modernes , sans erreurs ni embarras d'aucune espèce. On peut voir, par l'exemple de Daniel, combien les hommes habiles de cette nation étaient considérés à Babylone , qui renfermait certainement de grandes connaissances. Le fameux rabbin Moïse Maimonide, dont j'ai parcouru quelques ouvrages traduits , nous apprend qu'à la fin de la grande captivité un très-grand nombre de Juifs ne voulurent point retourner chez eux , qu'ils se fixèrent à Babylone, qu'ils y jouirent de la plus grande liberté , de la plus grande considération , et que la garde des archives les plus secrètes à Ecbatane était confiée à des hommes choisis dans cette nation.
En feuilletant l'autre jour mes petits Elzèvirs que vous voyez là rangés en cercle sur ce plateau tournant , je tombai par hasard sur la république hébraïque de Pierre Cunœus. Il me rappela cette anecdote si curieuse d'Aristote , qui s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquel les savans les plus distingués de la Grèce lui parurent des espèces de barbares.
La traduction des livres sacrés dans une
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langue devenue celle de l'univers , la dispersion des Juifs dans les différentes parties du monde et la curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qu'il y a de nouveau et d'extraordinaire , avaient fait connaître de tout côté la loi mosaïque , qui devenait ainsi une introduction au christianisme. Depuis long-temps les Juifs servaient dans les armées de plusieurs princes qui les employaient volontiers à cause de leur valeur reconnue et de leur fidélité sans égale. Alexandre surtout en tira grand parti et leur montra des égards recherchés. Ses successeurs au trône d'Egypte l'imitèrent sur ce point et donnèrent constamment aux Juifs de très-grandes marques de confiance. Lagus mit sous leur garde les plus fortes places de l'Egypte , et , pour conserver les villes qu'il avait conquises dans la Lybie , il ne trouva rien de mieux que d'y eiwoyer des colonies juives. L'un des Ptolomées ses successeurs voulut se procurer une traduction solennelle des livres sacrés. Evergètes , après avoir conquis la Syrie , vint rendre ses actions de grâces à Jérusalem : il offrit à Djeu un grand nombre de victimes et fit de riches présens au temple. Philométor et Cléopâtre confièrent à deux hommes de cette nation le gouvernement
du royaume etlecommandementde l'armée (1). Tout en un mot justifiait le discours de Tobie à ses frères : Dieu vous a dispersés parmi les nations qui ne le connaissent pas , afin que vous leur fassiez connaître ses merveilles ; afin que vous leur appreniez qu'il est le seul Dieu et le seul Tout-Puissant (2).
Suivant les idées anciennes qui admettaient une foule de divinités et surtout de dieux nationaux , le Dieu d'Israël n'était , pour les Grecs , pour les Romains et même pour toutes les autres nations , qu'une nouvelle divinité ajoutée aux autres , ce qui n'avait rien de choquant. Mais comme il y a toujours dans la vérité une action secrète plus forte que tous les préjugés, le nouveau Dieu , partout où il se montrait , devait nécessairement faire une grande impression sur une foule d'esprits. Je vous en ai cité rapidement quelques exemples , et je puis encore vous en citer d'autres. La cour
(1) Josèphe contre Appion. Liv. II, chap. II.
(2) Ideo dispersit vos inter gentes quœ ignorant eum , ut vos enarretis omnia mirabilia ejus et faciatis scire eos quia non est alius Deus omnipotens prœter illum. (Tob. XIII, 4.)
des empereurs romains avait un grand respect pour le temple de Jérusalem. Caïus Agrippa ayant traversé la Judée sans y faire ses décodons , ( voulez-vous me pardonner cette expression ? ) son aïeul l'empereur Auguste en fut extrêmement irrité ; et ce qu'il y a de bien singulier, c'est qu'une disette terrible qui affligea Rome à cette époque fut regardée par l'opinion publique comme un châtiment de cette faute. Par une espèce de réparation , ou par un mouvement spontané encore plus honorable pour lui , Auguste , quoiqu'il fut en général grand et constant ennemi des religions étrangères , ordonna qu'on sacrifierait chaque jour à ses frais sur l'autel de Jérusalem. Livie , sa femme, y fit présenter des dons considérables. C'était la mode à la cour , et la chose en était venue au point que toutes les nations , même les moins amies de la juive , craignaient de l'offenser, de peur de déplaire au maître ; et que tout homme qui aurait osé toucher au livre sacré des Juifs ou à l'argent qu'ils envoyaient à Jérusalem , aurait été considéré et puni comme un sacrilège. Le bon sens d'Auguste devait sans doute être frappé de la manière dont les Juifs concevaient la Divinité. Tacite , par un aveuglement singulier , a porté cette doctrine T0M. II. 13
aux nues en croyant la blâmer dans un texte célèbre ; mais rien ne m'a fait autant d'impression que l'étonnante sagacité de Tibère au sujet des Juifs. Séjan , qui les détestait , avait voulu jeter sur eux le soupçon d'une conjuration qui devait les perdre : Tibère n'y fit nulle attention; car , disait ce prince pénétrant, cette nation , par principe , ne portera jamais la main sur un souverain. Ces Juifs , qu'on se représente comme un peuple farouche et intolérant , étaient cependant \ à certains égards , le plus tolérant de tous, au point qu'on a peine quelquefois à comprendre comment les professeurs exclusifs de la vérité se montraient si accommodans avec les religions étrangères. On connaît la manière tout-à-fait libérale dont Elisée résolut le cas de conscience proposé par un capitaine de la garde syrienne ( 1 ). Si le prophète avait été jésuite, nul doute que Pascal, pour cette décision , ne l'eiAit mis , quoiqu'à tort, dans ses Lettres provinciales. Philon , si je ne me trompe , observe quelque part que le grandprêtre des Juifs, seul dans l'univers, priait pour
(i)Reg.IV,5, 19.
les nations et les puissances étrangères (1). En effet, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre exemple dans l'antiquité. Le temple de Jérusalem était environné d un portique destiné aux étrangers qui venaient y prier librement. Une foiile de ces gentils avaient confiance en ce Dieu (quel qu'il fût} qu'on adorait sur le mont de Sion. Personne ne les gênait ni ne leur demandait compte de leurs croyances nationales , et nous les voyons encore dans l'Evangile, venir, au jour solennel de Pâque, adorer à Jérusalem, sans la moindre marque de désapprobation ni de surprise de la part de l'historien sacré.
L'esprit humain ayant été suffisamment préparé ou averti par ce noble culte , le christianisme parut; et presque au moment de sa naissance , il fut connu et prêché à Rome. C'en est assez pour que je sois en droit d affirmer que la supériorité de Sénèque sur ses devanciers , par parenthèse , j'en dirais autant de Plutarque , dans toutes les questions qui intéressent réellement l'homme , ne peut être attribuée qu'à la connaissance plus ou moins parfaite qu'il
(1) BarucU , liv. XI. — Ils obéissaient en cela à un }>re'cepte divin. (Je're'm. XXIX. 7. )
avait des dogmes mosaïques et chrétiens. La vérité est faite pour notre intelligence comme la lumière pour notre œil ; l'une et l'autre s'insinuent sans effort de leur part et sans instruction de la nôtre , toutes les fois qu'elles sont à portée d'agir. Du moment où le christianisme parut dans le monde , il se fit un changement sensible dans les écrits des philosophes , ennemis même ou indifférens. Tous ces écrits ont , si je puis m exprimer ainsi , une couleur que n'avaient pas les ouvrages antérieurs à cette grande époque. Si donc la raison humaine veut nous montrer ses forces , qu'elle cherche ses preuves avant notre ère ; qu'elle ne vienne point battre sa nourrice ; et , comme elle la fait si souvent , nous citer ce qu'elle tient de la révélation , pour nous prouver qu'elle n'en a pas besoin. Laissez-moi , de grâce , vous rappeler un trait ineffable de ce fou du grand genre ( comme l'appelle Buffon ) qui a tant influé sur un siècle bien digne de l'écouter. Rousseau nous dit fièrement dans son Emile : « Qui on lui soutient vainement la nécessité dune révélation , puisque Dieu a tout dit à nos yeux , à notre conscience et à notre jugement : que Dieu veut être adoré EN ESPRIT ET EN VÉRITÉ , et que tout le reste
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ri est qu'une affaire de police (i). Voilà , messieurs , ce qui s'appelle raisonner ! Adorer Dieu en esprit et en vérité ! C'est une bagatelle sans doute ! il n'a fallu que Dieu pour nous l'enseigner.
Lorsqu'une bonne nous demandait jadis :
Pourquoi Dieu nous a-t-il mis au monde ? Nous répondions : Pour le connaître , V aimer , le servir dans cette vie , et mériter ainsi ses récompenses dans Vautre. Voyez comment cette réponse , qui est à portée de la première enfance , est cependant si admirable , si étourdissante , si incontestablement au-dessus de tout ce que la science humaine réunie a jamais pu imaginer , que le sceau divin est aussi visible sur cette ligne du catéchisme élémentaire que sur le Cantique de Marie ou sur les oracles les plus pénétrans du sermon sur la