‹ Les soirées de Saint-Pétersbourg (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · MONTAGNE · texte numérisé non relu

MONTAGNE

Ne soyons donc nullement surpris si cette doctrine divine , plus ou moins connue de Sénèque , a produit dans ses écrits une foule de traits qu'on ne saurait trop remarquer, j'espère que cette petite discussion , que nous avons

(i) Emile. La Haie, i 762, in-fc>.°, tom. III , pag. i55.

pour ainsi dire trouvée sur notre route, ne vous aura point ennuyés.

Quant ù La Harpe , que j'avais tout-à-fait perdu de vue , que voulez-vous que je vous dise ? En faveur de ses talens , de sa noble résolution , de son repentir sincère , de son invariable persévérance , faisons grâce à tout ce qu'il a dit sur des choses qu'il n'entendait pas , ou qui réveillaient dans lui quelque passion mal assoupie. Qu'il repose en paix ! Et nous aussi , messieurs , allons reposer en paix\ nous avons fait un excès aujourd'hui , car il est deux heures : cependant il ne faut pas nous en repentir. Toutes les soirées de cette grande ville n'auront pas été aussi innocentes , ni par conséquent aussi heureuses que la nôtre. Reposons donc en paix ! et puisse ce sommeil tranquille , précédé et produit par des travaux utiles et d'innocens plaisirs , être limage et le gage de ce repos sans .fin qui n'est accordé de même qu à une suite de jours passés comme les heures qui viennent de s'écouler pour nous !

(Page i/\i. Examen de l 'évidence intrinsèque du christianisme. )

Ce livre fut traduit en français sous ce titre : Vue de V évidence de la religion chrétienne , considérée en elle-même, par M. Jennings. Paris, 1764, in- 12. Le traducteur, M. Le Tourneur, se permit de mutiler et d'altérer l'ouvrage sans en avertir, ce qu'il ne faul , je crois, jamais faire. On lira avec plus de fruit la traduction de l'abbé de Feller avec des notes. Liège, 1779, in- 12. Elle est inférieure du côté du style, mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Celle de Le Tourneur est remarquable par cette épigraphe, faite pour le siècle : Vous me persuaderiez PRESQUE d'être chrétien. (Act. XXVI,

(Page i65. Il n'y eut jamais rieu de plus légal et de plus libre que l'introduction du christianisme au Japon.)

Rien n'est si vrai : il suffit de citer les lettres de saint François Xavier. Il écrivait de Malaca, le 20 juin 1549 ■' « Je pars (pour le Japon) moi troisième, avec Cosme,

u Turriani et Jean Fernand : nous sommes accompagne's « de trois chrétiens japonais, sujets d'une rare probité'.... « Les Japonais viennent fort à propos d'envoyer des amu bassadeurs au vice-roi des Indes , pour en obtenir des u prêtres qui puissent les instruire dans la religion chré- « tienne. 55 Et le 5 novembre de la même année il écrivait de Congoximo au Japon, où il e'tait arrive' le 5 août: « Deux bonzes et d'autres Japonais , en grand nombre , u s'en vont à Goa pour s'y instruire dans la foi. •>•> (S. Francisci Xaverii lncl. ap. Epistolœ. Wratislaviœ , 1^54, in- 12, pag. 160 et 208.)

(Page 16g. Voltaire objecte que Marc-Aurèle et

Epictète parlent GONTIWTJELLEMEMT d'aimer Dieu.)

Voy. les Pensées de Pascal. Paris, Reynouard, i8o5, 2 vol. in-8.°, tom. II, pag. 5 28. — Il y a dans ce passage de Voltaire autant de bévues que de mots. Car sans parler du continuellement , qui est tout-à-fait ridicule, parler à" aimer Dieu n'est point du tout demander à Dieu la grâce de Y aimer ; et c'est ce que Pascal a dit. Ensuite Mârc-Aurèle et Epictète n'étaient pas des religions. Pascal n'a point dit (ce qu'il aurait pu dire cependant) : Aucun homme hors de notre religion n*a demandé , etc. Il a dit , ce qui est fort différent : Aucune autre religion que la mïtrc, etc. Qu'importe que tel ou tel homme ait pu dire quelques mots mal prononcés sur X amour de Dieu t II ne s'agit pas d'en parler, il s'agit de Yavoir; il s'agit même de l'inspirer aux antres , et de [Inspirer en vertu d'une institution générale, à portée de tous les esprits. Or, voilà ce

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qu'a fait ]e christianisme, et voilà ce que jamais la philosophie n'a fait , ne fera ni ne peut faire. On ne saurait assez le re'pe'ter : elle ne peut rien sur le cœur de l'homme. — Circùm prœcordia ludit. Elle se joue autour du cœur •, jamais elle n'entre.

(Page 170.... Vous ne douterez guère qu'il (Se'nèque) n'ait eu les chre'tiens en vue. )

« Que sont, dit-il, dans son e'pître LXXVIII, que sont « les maladies les plus cruelles compare'es aux flammes , « aux chevalets , aux lames rougies , à ces plaies faites « par un raffinement de cruauté' sur des membres de'jà « enflammes par des plaies pre'ce'dentes ? Et cependant, « au milieu de ces supplices, un homme a pu ne pas « laisser e'chapper un soupir ; il a pu ne pas supplier : u ce n'est pas assez, il a pu ne pas re'pondre; ce n'est « point assez encore , il a pu rire , et même de bon « cœur. » Et ailleurs : u Quoi donc! si le fer, après « avoir menace' la tête de l'homme intrépide, creuse , « de'coupe l'une après l'autre toutes les parties de son « corps 'y si on lui fait contempler ses entrailles dans a son propre sein ; si, pour aiguiser la douleur, on in- « terrompt son supplice pour le reprendre bientôt après; « si l'on déchire ses plaies cicatrisées pour en faire « jaillir de nouveau sang, n'e'prouvera-t-il ni la crainte « ni la douleur? Il souffrira sans doute, car nul degi'e' « de courage ne peut e'teindre le sentiment; mais il n'a « peur de rien : il regarde d 'en haut ses propres souf- « frances. » (Epit. LXXXV.)

De qui donc voulait parler Se'nèque ? Y a-t-il avant les

martyrs des exemples de tant d'atrocité d'une part et de tant d'intrépidité de l'autre? Sénèque avait vu les martyrs de Néron; Lactance , qui voyait seul Dioclétien, a décrit leurs souffrances, et l'on a les plus fortes raisons de croire qu'en écrivant il avait en vue les passages de Sénèque qu'on vient de lire. Ces deux phrases surtout sont remarquables par leur rapprochement.

Si ex intervallo, quô magis tormenta sentiat , repetitur et per siccata viscera recens dimittitur sanguis. (Sen. Ep. lxxxv.)

A7ihil aliud débitant quàm ut ne torti moriantur . . . . curant tortis diligenter adhibent ut ad alios cruciatus membra renoventur et reparetur novus sanguis ad pœnam. (Lact. , div. Instit. , lib. V, cap. Il, de Justitiâ. )

(Page 171.... Et tout de suite il (Plutarque) parle de sabbatismes, de prosternations, de honteux accroupissemeus , etc. )

Chez les Hébreux , et sans doute aussi chez d'autres nations orientales , l'homme qui déplorait la perte d'un objet chéri ou quelque autre grand malheur, se tenait assis; et voilà pourquoi siéger et pleurer sont si souvent synonymes dans l'Ecriture-Sainte. Ce passage des Psaumes, par exemple (totalement dénaturé clans nos malheureuses traductions ) : Surgite postquam sederitis , qui manducatis panem doloris, (Ps. CXXVI, 6,) signifie: « Consolez-vous, après avuii' pleuré, ô vous qui mangez le pain de la douleur! » Une foule d'autres textes attestent l,i même coutume . qui n'était point étrangère aux

Romains. Mais lorsque Ovide dit , en parlant de Lucrèce :

Passis sedet illa capillis ,

Ut solet ad nati mater itura rogum.

(Fast. II, 8 15, 814.)

Il n'entend sûrement pas de'crire l'attitude ordinaire d'une femme assise 5 et lorsque les enfans d'Israël venaient s'asseoir dans le temple pour y pleurer leurs crimes ou leurs malheurs, (Jud. XX, 26, etc., etc.) ils n'e'taient pas sûrement assis commode'ment sur des sie'ges. Il paraît certain que, dans ces circonstances, on e'tait assis à terre et accroupi ; et c'est à cette attitude d'un homme assis sur ses jambes, que Plutarque fait allusion par l'expression qu'il emploie et qui ne peut être rendue facilement dans notre langue. Assise ignoble serait l'expression propre, si le mot d? assise n'avait pas perdu, comme celui de session , sa signification primitive.

Il faut cependant ohserver, pour l'exactitude, qu'une différence de ponctuation peut altérer la phrase de Plutarque, de manière que l'e'pithète d'ignoble tomberait sur le mot de prosternation , au lieu d'affecter celui d'accroupissement. Le traducteur latin s'est de'termine' pour le sens adopte' de mémoire par l'interlocuteur. L'observation principale demeure au reste dans toute sa force.

{Note de V éditeur.)

(Page 172. Il (Rutilius) en veut à Pompée et à Titus.

pour avoir conquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde.)

Je crois qu'on ne sera pas fâche' de lire ici les vers de Rutilais :

Atcjue utinam nunquam Judaea subacta fuisset

Pompeii bellis imperioque Titi!

Latiùs excisœ pestis contagia serpunt ,

Victorcsque suos natio victa premit.

C'est-à-dire : « Plût aux dieux que la Jude'e n'eût ja- « mais succombe' sous les armes de Pompe'e et de Titus! u Les venins qu'elle communique s'e'tendent plus au loin « par la conquête, et la nation vaincue avilit ses vain- « queurs. •>■> Il semble en effet que ces paroles, dites surtout dans le V.e siècle, ne sauraient de'signer que les chre'tiens, et c'est ainsi que les a entendues le docte Huet, dans sa démonstration évangélique. (Prop. III, §. 21.) Cependant un très-hahile interprète de l'Ecriture- Sainte, et qui nous l'a expliquée avec un luxe d'érudition qui s'approche quelquefois de l'ostentation, embrasse le sentiment contraire, et croit que, dans le passage de Rutilius, il s'agit uniquement des Juifs. (Dissertazioni e lezioni di S. Scrittura del P. Nicolaï délia compagnia di Gesù. Firenzc, i75(J, in-4-0, tom. I, dissert. prim. Voy. pag. 1 58. ) Tant il est difficile de voir clair sur ce point et de discerner exactement les deux religions dans les écrits des auteurs païens!

(Page 172.... Sénèquc, qui connaissait parfaitement ccitc religion. )

Il la connaissait si bien, qu'il en a marque' le principal

caractère, dans un ouvrage que nous n'avons plus, mais dont saint Augustin nous a conserve' ce fragment. «Il y a a , dit Sénèque , parmi les Juifs , des hommes qui a savent les raisons de leurs mystères, mais la foule « ignore pourquoi elle fait ce qu'elle fait, jj (Sert, apud St. Aug. de Civ. Dei, VII, II.) Et saint Augustin n'a-l-il pas dit lui-même : que peu de gens comprenaient ces mystères , quoique plusieurs les célébrassent ? (Ibid. X, 16.) Origène est plus de'taille' est plus exprès. Y a-t-il rien de plus beau, dit-il, que de voir les Juifs instruits dès le berceau de T immortalité de Vame et des peines et des récompenses de Vautre vie! Les choses n étaient cependant représentées que sous une enveloppe mythologique aux enfans et aux HOMMES-ENFAI^S. Mais pour ceux qui cherchaient la parole et qui voulaient en pénétrer les mystères, cette mythologie était, s'il m'est permis de m' exprimer ainsi, me'tamorphose'e en vérité. (Orig. adv. Gels. lib. V, n.° 42? pag- 610, col. 2, Litt. D.) Ce qu'il dit ailleurs n'est pas moins remarquable : La doctrine des chrétiens sur la résurrection des morts , sur le jugement de Dieu, sur les peines et les récompenses de Vautre vie, n est point nouvelle : ce sont les anciens dogmes du judaïsme. (Id. Ibid., lib. II, n.os 1 , 4.)

Eusèbe, cite' par le célèbre Huet, tient absolument le même langage. Il dit en propres termes : « que la multi- « tude avait e'te' assujettie chez les He'breux à la lettre u de la loi et aux pratiques minutieuses, dépourvues de « toute explication; mais que les esprits e'ieve's, affran- « cbis de cette servitude , avaient e'te' dirige's vers l'étude « d'une certaine philosophie divine, fort au-dessus du « vulgaire, et vers l'interprétation des sens allégoriques. »

(Huet, Démonstr. évangel. , tom. II, Prop. IX,

chap. 171 , n.° 8. )

Cette tradition (ou réception) est la ve'ritable et respectable Cabale, dont la moderne n'est qu'une fdle illégitime et contrefaite.

(Page 173. Newton, dans sa chronologie , n'a pas de'daigne' de lui rendre pleine justice. )

Je ne sacbe pas que Newton ait parle' du calendrier des He'breux dans sa chronologie : mais il en dit un mot en passant dans ce livre , dont on peut dire à bon droit : Beaucoup en ont parlé , mais peu Vont bien connu; c'est dans le commentaire sur l'Apocalypse, où il dit laconiquement (mais c'est un oracle): Judœi usi non sunt vitioso cyclo. (Isaaci Newtoni ad Dan. propb. vatic. nec non, etc., opus postbumum. Trad. lat. de Suderman, Amst., 1757, in-4.0, cap. Il, pag. n5.) Scaliger, excellent juge dans ce genre, de'cide qu'il n'ja rien de plus exact , rien de plus parfait que le calcul de l'année judaïque; il renvoie même les calculateurs modernes à l'ëcole des Juifs, et leur conseille sans façon de s'instruire à cette école ou de se taire. (Scaliger, de Emcnd. temp. , lib. VIII. Genève, 1629, infol., pag. 656.) Ailleurs il nous dit: Hœc sunt inge-

niosissima , etc methodum hujus comjiufi lunaris

argutissimam et elegantissimam esse nemo harum rerurn paulô peritus inficiabitur. (Ibid., lib. VII, pag. 640. )

1 Vote de f éditeur.1)

DU NEUVIÈME ENTRETIEN. igi

(Page 1 74--« La garde des archives les plus secrètes à Ecbatane e'tait confie'e à des hommes choisis dans cette nation. )

Quelque estime qu'on doive à ce rahbin justement célèbre (Moïse Maimonide) , je voudrais cependant, sur le fait particulier des archives d'Ecbalane , rechercher les autorite's sur lesquelles il s'est appuyé', ce que je ne suis point à même de faire dans ce moment. Quant à l'immense établissement des Juifs au-delà de l'Euphrate . où ils formaient re'ellement une puissance, il n'y a pas le moindre doute sur ce fait. (Voy. l'ambassade de Phi- Ion, Inter opéra grœc. et lat. Genève, i6i5, in-fol., pag. 792, litt. B. )

(Page 174. Il (Arislote) s'entretint en Asie avec un Juif auprès duquel les savans les plus distingues de la Grèce lui parurent des espèces de barbares. )

Cunaeus dit en effet (Lib. I, c. IV, pag. 26. Elz. i652): « Tantâ eruditione ac scientiâ hominem , uti prœ Mo u omnes Grceci qui aderant trunci et stipites esse vite derentur. •>■> Mais cet auteur, quoique d'ailleurs savant et exact, s'est permis ici une légère hyperbole, s'il n'a pas e'te' trompe' par sa mémoire. Aristote vante ce Juif comme un homme aimable, hospitalier, vertueux, chaste surtout, savant et éloquent. Il ajoute, qu'il y avait beaucoup à apprendre en sa conversation ; mais il ne fait aucune comparaison humiliante pour les Grecs. Je

ne sais donc où Cunaeus a pris ses trunci et ses stipites. L'interlocuteur au reste paraît ignorer que ce n'est point Aristote qui parle ici, mais Lien Cle'arque, son disciple, qui fait parler Aristote dans un dialogue de la composition du premier. {Voy. le fragment de Cle'arque dans le livre de Josèphe contre Appion. Liv. I, chap. vin, trad, d'Arnaud d'Andilly. ) ( Note de l'éditeur. )

(Page 174. La traduction des livres sacre's dans une langue devenue celle de l'univers.)

Il y avait long-temps avant les Septante une traduction grecque d'une partie de la Bible. ( Yojez la prc'face qui est à la tète de la Bible de Beyerling. Anvers, 5 vol. in-fol. — Fre'ret, Défense de la chronologie , pag. 264; Leçons de V histoire , tom. I, pag. 616. Baltus, Défense des Pères, etc. Cbap. XX, Paris, in-4.0 , 1 711, pag. 614 et suiv.

On pourrait même à cet égard se dispenser de preuves ; car la traduction officielle ordonnée par Ptolomée suppose nécessairement que le livre était alors, je ne dis pas connu, mais célèbre. En effet, on ne peut désirer ce qu on ne connaît pas. Quel prince a jamais pu ordonner la traduction d'un livre, et d'un tel livre, sans y être déterminé par le désir universel, fondé à son tour sur un grand intérêt excité par ce livre!

(Page 177. Tacite, par un aveuglement singulier, a

porté cette doctrine aux nues en croyant la blâmer dans un texte célèbre. )

u Judœi mente solâ unumque numen intelligunt , « summum illud et œternum^ neque mutabile , neque a interiturum. ?> C'est ce même homme qui nous dira du même culte et dans le même chapitre : mos absurdus sordidusque. (Ann. v. 5.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour de force presque toujours au-dessus des plus grands esprits.

On sera bien aise peut-être de lire, d'après Philon, le de'tail de certaines circonstances extrêmement intéressantes, touche'es rapidement dans un dialogue dont la mémoire fait tous les frais. Philon , parlant à un prince tel que Galigula et lui citant les actes et les opinions de la famille impériale, n'e'tait sûrement pas tente' de mentir ni même d'exagérer.

« Agrippa, dit-il, votre aïeul maternel, e'tant allé à u Jérusalem sous le règne d'Hérode, fut enchanté de la

u religion des Juifs, et ne pouvait plus s'en taire

« L'empereur Auguste ordonna que, de ses propres re- « venus et selon les formes légitimes, on offrirait, chaque « jour, AU DIEU TRÈS-HAUT, sur l'autel de Jérusalem , « un taureau et deux agneaux en holocauste, quoiqu'il « sût très-bien que le temple ne renfermait aucun sice mulacre ni public ni caché 5 mais ce grand prince, que u personne ne surpassait en esprit philosophique , sentait a bien la nécessité qu'il existât dans ce monde un autel a dédié au Dieu invisible , et qu'à ce Dieu tous les « hommes pussent adresser leurs vœux pour en obtenir « la communication d'un heureux espoir et la jouissance u des biens parfaits

a Julie, votre bisaïeule, fit de magnifiques présens au TOM. II. l3

« temple en vases et en coupes d'or, et quoique l'esprit u de la femme se de'tache difficilement des images, et « ne puisse concevoir des choses absolument étrangères « aux sens, Julie cependant, aussi supe'rieure à son sexe u par l'instruction que par les autres avantages de la « nature, arriva au point de contempler les choses intel- « ligibles pre'fe'rablement aux sensibles, et de savoir que « celles-ci ne sont que les ombres des premières.» N. B. Par ce nom de Julie il faut entendre Livie , femme d'Auguste , qui avait passe' , par l'adoption , dans la famille des Jules , et qui e'tait en effet bisaïeule de Caligula.

Ailleurs, et dans le même discours à ce terrible Caligula. Pbilon lui dit exprcsse'ment : que t empereur Auguste n'admirait pas seulement , mais qu'il ADORAIT cette coutume de n employer aucune image pour représenter matériellement une nature invisible.

F,ôx-j[jlxÇs v.xi <tpoa£y.vvSi. K. r. X.

(Philonis leg. ad Gaium inter Opp. colon. Allobrog. , i6i5, in-fol., pag. 799 et 8o5.)

LE SÉNATEUR

Dites-nous, M. le chevalier, si vous n'avez point rêvé aux sacrifices la nuit dernière?

LE CHEVALIER

Oui, sans doute, j'y ai rêvé ; et comme c'est un pays absolument nouveau pour moi, je ne vois encore les objets que d'une manière confuse. Il me semble cependant que le sujet serait très-digne d être approfondi, et si j'en crois ce sentiment intérieur dont nous parlions un jour, notre ami commun aurait réellement ouvert dans le dernier entretien une riche mine, qu'il ne s'agit plus que d'exploiter.

LE SÉNATEUR

C'est précisément sur quoi je voulais vous entretenir aujourd'hui. Il me paraît , M. le

cornue , que vous avez mis le principe des sacrifices au-dessus de toute attaque, et que vous en avez tiré une foule de conséquences utiles. Je crois de plus que la théorie de Irréversibilité est si naturelle à l'homme, qu'on peut la regarder comme une vérité innée dans toute la force du terme, puisqu'il est absolument impossible que nous l'ayons apprise. Mais croyezvous qu'il le fût également de découvrir ou d'entrevoir au moins la raison de ce dogme universel?

Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable (1). Cette communauté de mérites, cette réversibilité que vous avez si

(1) Le genre humain en corps pourrait, dans cette supposition , adresser à Dieu ces mêmes paroles employées par saint Augustin , parlant de lui-même : ce Je a fus coupe en pièces au moment où je me séparai de « ton unité pour me perdre dans une foule d'ohjcis : « tu daignas rassembler les morceaux de moi-même. >j Colligcns me à dispersione in quâ frusaatim discissus si/m, âum ab uno te aversu s in muTta evonui, (D. August. Confess. II, 1 , ?..)

bien prouvées, ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas. En réfléchissant sur la croyance générale et sur l instinct naturel des hommes , on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées : ils sont très-disposés , par exemple , à regarder un peuple , une ville , une corporation , mais surtout une famille, comme un être moral et unique , ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capable de mériter ou démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses. De là vient le préjugé, ou pour parler plus exactement, le dogme de la noblesse , si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l'examen de la raison , il ne soutient pas l'épreuve ; car il n'y a pas, si nous ne consultons que le raisonnement , de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux : cependant il n'en est pas de plus estimée , ni même de plus volontiers reconnue , hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance formelle de cette grandeur qu'on voudrait anéantir.

Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de

tous les hommes, le blâme l'est de même , et par la même raison. On demande quelquefois , sans trop y songer, pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable ; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mérite de leurs aïeux : c'est une contradiction manifeste.

LE CHEVALIER

Je n'avais jamais remarqué cette analogie.

LE SÉNATEUR

Elle est cependant frappante. Un de vos aïeux, M. le chevalier (j'éprouve un trèsgrand plaisir à vous le rappeler ) , fut tué en Egypte à la suite de saint Louis : un autre périt à la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi : enfin votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangère, et vous ne me désavouerez pas, si j a (firme que vous renonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire qui vous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votre ancêtre du Xlll.e siècle avait livré saint Louis aux Sarrasins , au lieu de mourir à ses côtés , cette

infamie vous serait commune par la même raison et avec la même justice qui vous a transmis une illustration tout aussi personnelle que le crime, si l'on n'en croyait que notre petite raison. Il n'y a pas de milieu, M. le chevalier, il faut ou recevoir la honte de bonne grâce, si elle vous échoit, ou renoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pas douteuse. Il n'y a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule que celui qui en souffre : or ce jugement est évidemment nul. A ceux qui, pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées reçues, parlent, ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance , proposez , s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une famille flétrie dans les temps anciens, et vous verrez ce qu'ils vous répondront.

Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux, il faudrait les laisser dire.

Cette même théorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cet inconcevable mystère de la punition des ûh pour les crimes de leurs pères ? Rien ne choque au premier coupd'ceil comme une malédiction héréditaire : ce-

pendant, pourquoi pas, puisque la bénédiction 1 est de même ? Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible , comme on l'imagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de tous les temps et de tous les pays : elle appartient au paganisme comme au judaïsme ou au christianisme ; à l'enfance du monde , comme aux vieilles nations ; on la trouve chez les théologiens, chez les philosophes, chez les poètes, au théâtre et à l'église.

Les argumens que la raison fournit contre cette théorie ressemblent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement. On ne sait que répondre, mais on marche. La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison ; mais , suivant l'instinct et la persuasion universelle , toute famille est une.

C'est surtout dans les familles souveraines que brille cette unité : le souverain change de nom et de visage ; mais il est toujours, comme dit l'Espagne , MOI LE ROI. Vos Français , M. le chevalier , ont deux belles maximes plus vraies peut-être qu'ils ne pensent : l'une de droit civil, le mort saisit le vif; et 1 autre dé droit public, le roi ne meurt pas. Il ne faut

donc jamais le diviser par la pensée , lorsqu'il s'agit de le juger.

On s'étonne quelquefois de voir un monarque innocent périr misérablement dans l'une de ces catastrophes politiques si fréquentes dans le monde. Vous ne croyez pas sans doute que je veuille étouffer la compassion dans les cœurs ; et vous savez ce que les crimes récens ont fait souffrir au mien : néanmoins, à s'en tenir à la rigoureuse raison , que veut-on dire? tout coupable peut être innocent et même saint le jour de son supplice. Il est des crimes qui ne sont consommés et caractérisés qu'au bout d'un assez long espace de temps : il en est d'autres qui se composent d'une foule d'actes plus ou moins excusables , pris à part , mais dont la répétition devient à la fin très-criminelle. Dans ces sortes de cas , il est évident que la peine ne saurait précéder le complément du crime.

Et même dans les crimes instantanés , les supplices sont toujours suspendus , et doivent lêtre. C'est encore une de ces occasions si fréquentes où la justice humaine sert d'interprète à celle dont la nôtre n'est qu'une image et une dérivation.

Une étourderie, une légèreté, une contra-

vention à quelque règlement de police peuvent être réprimées sur-le-champ ; mais dès qu'il s'agit d'un crime proprement dit, jamais le coupable n'est puni au moment où il le devient. Sous l'empire de la loi mahométane , l'autorité punit et même de mort l'homme qu'elle en juge digne au moment et sur le lieu même où elle le saisit; et ces exécutions brusques qui n'ont pas manqué d'aveugles admirateurs, sont néanmoins une des nombreuses preuves de l'abrutissement et de la réprobation de ces peuples. Parmi nous l'ordre est tout différent : il faut que le coupable soit arrêté; il faut qu'il soit accusé; il faut qu'il se défende; il faut surtout qu il pense à sa conscience et à ses affaires ; il faut des préparatifs matériels pour son supplice; il faut enfin, pour tenir compte de tout , un certain temps pour le conduire au lieu du châtiment, qui est fixe. Léchafaud est un autel c il ne peut donc être placé ni déplacé que par lautorité ; et ces retards, respectables jusque dans leurs excès, et qui de même ne manquent pas d'aveugles détracteurs, ne sont pas moins une preuve de notre supériorité.

Si donc il arrive que , pendant la suspension indispensable qui doit avoir lieu entre le crime

et le châtiment, la souveraineté vienne à changer de nom, qu'importe à la justice ? il faut qu'elle ait son cours ordinaire. En faisant même abstraction de cette unité que je contemple dans ce moment , rien n'est plus juste humainement ; car nulle part l'héritier naturel ne peut se dispenser de payer les dettes de la succession , à moins qu'il ne s abstienne. La souveraineté répond de tous les actes de la souveraineté. Tontes les dettes , tous les traités , tous les crimes l'obligent. Si par quelque acte désordonné elle organise aujourd'hui un germe mauvais dont le développement naturel doit opérer une catastrophe dans cent ans, ce coup frappera justement la couronne dans cent ans. Pour s'y soustraire il fallait la refuser. Ce n'est jamais CE roi, c'est le roi qui est innocent ou coupable. Platon, je ne sais plus où, dans le Gorgias, peut-être, a dit une chose épouvantable à laquelle j ose à peine penser ( i ); mais si l'on entend sa proposition dans le sens que je vous présente maintenant, il pourrait bien avoir raison. Des siècles peuvent s'écouler

(i) UpoaTx.Tris ôtfoXs®? oùS' &v eh -ûSots tâfaas xrfôloixo bit" xvt7]s r?)? ttoXsas qs 'sspoaxxtsi. (Plat. Gorgias. Opp., tom VI, edit. Bipont. , pag. i56.)

justement entre l'acte méritoire et la récompense , comme entre le crime et le châtiment. Le roi ne peut naître , il ne peut mourir qu'une fois : il dure autant que la royauté. S'il devient coupable il est traité avec poids et mesure : il est, suivant les circonstances, averti, menacé , et humilié , suspendu , emprisonné , jugé ou sacrifié.

Après avoir examiné l'homme , examinons ce qu'il y a de plus merveilleux en lui , la parole ; nous trouverons encore le même mystère , c'est-à-dire division inexplicable et tendance vers une certaine unité tout aussi inexplicable. Les deux plus grandes époques du monde spirituel sont sans doute celle de Babel , où les langues se divisèrent, et celle de la Pentecôte , où elles firent un merveilleux effort pour se réunir : on peut même observer là-dessus en passant que les deux prodiges les plus extraordinaires dont il soit fait mention dans l'histoire de 1 homme, sont en même temps les faits plus certains dont nous ayons connaissance. Pour les contester il faut manquer à la fois de raison et de probité.

Voilà comment tout ayant été divisé , tout désire la réunion. Les hommes, conduits parce sentiment, ne cessent de L'attester de mille ma-

nières. Us ont voulu , par exemple, que le mol union signifiât la tendresse , et ce mot de tendresse même ne signifie que la disposition à l'union. Tous leurs signes & attachement (autre mot créé par le même sentiment) sont des unions matérielles. Ils se touchent la main, ils s'embrassent. La bouche étant l'organe de la parole , qui est elle-même l'organe et l'expression de l'intelligence, tous les hommes ont cru qu il y avait dans le rapprochement de deux bouches humaines quelque chose de sacré qui annonçait le mélange de deux âmes. Le vice s'empare de tout et se sert de tout , mais je n'examine que le principe.

La religion a porté à 1 autel le baiser de paix , avec grande connaissance de cause : je me rappelle même avoir rencontré, en feuilletant les saints Pères, des passages où ils se plaignent que le crime ose faire servir à ses excès un signe saint et mystérieux. Mais soit qu'il assouvisse l'effronterie , soit qu'il effraie la pudeur , ou qu'il rie sur les lèvres pures de l'épouse et de la mère , d'où vient sa généralité et sa puissance ?

Notre unité mutuelle résulte de notre unité en Dieu tant célébrée par la philosophie même. Le système de Mallebranche de la vision en

Dieu, n'est qu'un superbe commentaire de ces mots si connus de saint Paul : C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être. Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinosa sont une corruption de cette grande idée; mais c'est toujours le même principe, c'est toujours cette tendance vers l'unité. La première fois que je lus dans le grand ouvrage de cet admirable Mallebranche , si négligé par son injuste et aveugle patrie : que Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps , je fus ébloui par cet éclair de génie , et prêt à me prosterner. Les hommes ont peu dit de choses aussi belles.

J'eus la fantaisie jadis de feuilleter les œuvres de madame Guy on , uniquement parce qu'elle m'avait été recommandée par le meilleur de mes amis , François de Cambrai. Je tombai sur un passage du commentaire sur le Cantique des cantiques, où cette femme célèbre compare les intelligences humaines aux eaux courantes qui sont toutes parties de l'Océan, et qui ne s'agitent sans cesse que pour y retourner. La comparaison est suivie avec beaucoup de justesse; mais vous savez que les morceaux de prose ne séjournent pas dans la mémoire. Heureusement je puis y suppléer en

vous récitant des vers inexprimablement beaux de Métastase (1), quia traduit madame Guyon, à moins qu'il ne l'ait rencontrée comme par miracle.

L'onda dal mar divisa Bagna la valle e il monte :

Va passaggiera in fiume; Va prigioniera in fonte :

Mormora sempre e geme Finche non torni al mar;

Al mar dove ella nacque, Dove acquistô gli umori, Dove da' lunghi errori Spera di riposar (2).

(1) . . . Musarum comitis, cui carmiua semper Et cithare cordi, numerosque intendere nervis.

(Plrg., AEn.,IX, 775-776.)

(2) Metast. Artas. III, 1. — Voici le passage de Mad. Guyon , indique' dans le dialogue : — « Dieu étant notre « dernière fin, l'ame peut sans cesse s'e'couler dans lui u comme dans son terme et son centre , et y être mêu le'e et transforme'e sans en ressortir jamais. Ainsi qu'un « fleuve, qui est une eau sortie de la mer et très-dis- « tincte de la mer, se trouvant hors de son origine, « tâche par diverses agitations de se rapprocher de la « mer, jusqu'à ce qu'y e'tant enfin retombe', il se perde « et se mélange avec elle, ainsi qu'il y était perdu et

Mais toutes ces eaux ne peuvent se mêler à 1 Océan sans se mêler ensemble , du moins d'une certaine manière que je ne comprends pas du tout. Quelquefois je voudrais m élancer hors des limites étroites de ce monde ; je voudrais anticiper sur le jour des révélations , et me plonger dans l'infini. Lorsque la double loi de l'homme sera effacée et que ses deux centres seront confondus , il sera UN : car n'y ayant plus de combat dans lui, où prendrait-il l'idée de la duité? Mais si nous considérons les hommes les uns à l'égard des autres, qu'en sera-t-il deux lorsque le mal étant anéanti il n'y aura plus de passions ni d'intérêt personnel ? Que deviendra le yioi lorsque toutes les pensées seront communes comme les désirs, lorsque tous les esprits se verront comme ils sont vus? Qui peut comte mêle' avant tme d'en sortir; et il ne peut plus en être « distingue'. « ( Comment, sur le Cantique des cantiques; in-12, 1687, cliap. I, v. I.)

L'illustre ami de madame Guyon exprime encore la même idée tlans son Telémaque. La raison, dit-il, est comme un grand océan de lumières : nos esprits surit comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui y retournent pour s'y perdre. (Liv. IV.) On sent dans ces deux morceaux deux âmes mêlées.

prendre, qui peut se représenter cette Jérusalem céleste où tous les habitans , pénétrés par le même esprit, se pénétreront mutuellement et se réfléchiront le bonheur (1)? Une infinité de spectres lumineux de même dimension , s'ils viennent à coïncider exactement dans le même lieu , ne sont plus une infinité de spectres lumineux ; c'est un seul spectre infiniment lumineux. Je me garde bien cependant de vouloir toucher à la personnalité sans laquelle l'immortalité n'est rien; mais je ne puis m'empêcher d'être frappé en voyant comment tout l'univers nous ramène à cette mystérieuse unité.

Saint Paul a inventé un mot qui a passé dans toutes les langues chrétiennes; c'est celui & édifier , qui est fort étonnant au premier coup d'oeil : car qu'y a-t-il donc de commun entre la construction d'un édifice et le bon exemple qu'on donne à son prochain ?

Mais on découvre bientôt la racine de cette expression. Le vice écarte les hommes, comme la vertu les unit. Il n'y a pas un acte contre l'ordre qui n'enfante un intérêt particulier contraire à 1 ordre général ; il n'y a pas un acte pur

(1) Jérusalem quœ œdificatur ut civitas cujus participatio ejus in idipsum.

TOM. II. l4

qui ne sacrifie un intérêt particulier à l'intérêt général, c'est-à-dire qui ne tende à créer une volonté une et régulière à la place de ces myriades de volontés divergentes et coupables. Saint Paul partait donc de cette idée fondamentale, que nous sommes tous l'édifice de Dieu; et que cet édifice que, nous devons élever est le corps du Sauveur (i). Il tourne cette idée de plusieurs manières. Tl veut qu'on sèdifie les uns les autres ; c'est-à-dire que chaque homme prenne place volontairement comme une pierre de cet édifice spirituel , et qu il tâche de toutes ses forces d'y appeler les autres , afin que tout homme édifie et soit édifié. Il prononce surtout ce mot célèbre : La science enfile, mais la charité édifie (2); mot admirable, et d'une vérité frappante; car la science réduite à elle-même divise au lieu d'unir, et toutes ses constructions ne sont que des apparences ; au lieu que la vertu édifie réellement, et ne peut même agir sans édifier. Saint Paul avait lu dans le sublime testament de son maître que les hommes sont un et plusieurs comme Dieu (3); de manière

(1) i. Cor. III, 9.

(2) 1. Cor. VIII, 10.

(5) «Qu'ils soient UN comme nous (Jean, XVII, II»),

que tous sont terminés et consommés dans V unité (i), car jusque-là l'œuvre n'est pas finie. Et comment n'y aurait-il point entre nous une certaine unité (elle sera ce qu'on voudra; on l'appellera comme on voudra), puisquz//z seul homme nous a perdus par un seul acte (2)? Je ne fais point ici ce qu'on appelle un cercle en prouvant limité par lorigine du mal , et l'origine du mal par l'unité : point du tout ; le mal n'est que trop prouvé par lui-même ; il est partout et surtout dans nous. Or de toutes les suppositions qu'on peut imaginer pour en expliquer l'origine , aucune ne satisfait le bon sens ennemi de l'ergotage autant que cette croyance , qui le présente comme le résultat héréditaire dune prévarication fondamentale, et qui a pour elle le torrent de toutes les traditions humaines.

La dégradation de l'homme peut donc être

u afin qu'ils soient un tous ensemble, comme vous êtes U en moi et moi en vous, qu'ils soient de même UN en « vous. (Ibid., XXI.) Je leur ai donne' la gloire que « vous m'avez donne'e, afin qu'ils soient UN comme nous « sommes UN. (Ibid., XXII.) »

(1) « Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient « consomme's en UN. (Ibid., XXIII.) •>■>

mise au nombre des preuves de l'unité humaine , et nous aider à comprendre comment par la loi d'analogie , qui régit toutes les choses divines, le salut de même est venu par un seul (i).

Vous disiez l'autre jour, M. le comte, qu'il n'y avait pas de dogme chrétien qui ne fût appuyé sur quelque tradition universelle et aussi ancienne que l'homme , ou sur quelque sentiment inné qui nous appartient comme notre propre existence. Rien n'est plus vrai. N'avez-vous jamais réfléchi à l'importance que les hommes ont toujours attachée aux repas pris en commun? La table, dit un ancien proverbe grec , est l entremetteuse de V amitié. Point de traités , point d'accords , point de fêtes , point de cérémonies d'aucune espèce , même lugubre , sans repas. Pourquoi l'invitation adressée à un homme qui dînera tout aussi bien chez lui, est-elle une politesse? pourquoi est-il plus honorable d'être assis à la table d'un prince que d'être assis ailleurs à ses col Descendez depuis le palais du monarque européen jusqu'à la hutte du cacique; passez de In

(i) Rora. V , 17, seq

DE SAINT-PÉTERSBOURG. 2l3

plus haute civilisation aux rudimens de la société ; examinez tous les rangs , toutes les conditions , tous les caractères , partout vous trouverez les repas placés comme une espèce de religion , comme une théorie d'égards , de bienveillance , d'étiquette , souvent de politique ; théorie qui a ses lois , ses observances , ses délicatesses très-remarquables. Les hommes n'ont pas trouvé de signe d'union plus expressif que celui de se rassembler pour prendre , ainsi rapprochés , une nourriture commune. Ge signe a paru exalter l'union jusqu'à l'unité. Ce sentiment étant donc universel, la religion l'a choisi pour en faire la base de son principal mystère ; et comme tout repas , suivant l'instinct universel , était une communion à la même coupe ( i ) , elle a voulu à son tour que sa communion fût un repas. Pour la vie spirituelle comme pour la vie corporelle , une nourriture est nécessaire. Le même organe matériel sert à l'une et à l'autre. A ce banquet tous les hommes deviennent un en se rassasiant d'une

(i) In segna délia comunione e participazione a', sagrifizj essendo la mensa in se stessa sacra , e non essendo altro i conviti che sagrifizj. (Antidata di Ercolano. Napoli, 1779, in-fol. , tom. VII, tav. IX, pag. 42-)

nourriture qui est une , et qui est toute dans tous. Les anciens pères, pour rendre sensible jusqu'à un certain point cette transformation dans l'unité, tirent volontiers leurs comparaisons de Yépi et de la grappe., qui sont les matériaux du mystère. Car tout ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisin ne font qu'un pain et une boisson , de même ce pain et ce vin mystiques qui nous sont présentés à la table sainte brisent le moi, et nous absorbent dans leur inconcevable unité.

Il y a une foule d'exemples de ce sentiment naturel, légitimé et consacré par la religion, et qu'on pourrait regarder comme des traces presque effacées d'un état primitif. En suivant cette route, croyez-vous, M. le comte, qu'il fut absolument impossible de se former une certaine idée de cette solidarité qui existe entre les hommes (vous me permettrez bien ce terme de jurisprudence), d'où résulte la réversibilité des mérites qui explique tout?

LE COMTE

Il me serait impossible , mon respectable ami, de vous exprimer même d'une manière bien imparfaite, le plaisir que m'a causé votre discours j mais, je vous l'avoue avec une fran-

;hise dont vous êtes bien digne, ce plaisir est mêlé d'un certain effroi. Le vol que vous prenez peut trop aisément vous égarer, d'autant plus que vous n'avez pas , comme moi , un fanal que vous puissiez regarder par tous les temps et de toutes les distances. N'y a-t-il pas de la témérité à vouloir comprendre des choses si fort au-dessus de nous? Les hommes ont toujours été tentés par les idées singulières qui flattent l'orgueil : il est si doux de marcher par des routes extraordinaires que nul pied humain n'a foulées ! Mais qu'y gagne-t-on ? l'homme en devient-il meilleur? car c'est là le grand point. Je dis de plus : en devient-il plus savant? pourquoi accorderions-nous notre confiance à ces belles théories, si elles ne peuvent nous mener ni loin ni droit? Je ne refuse point de voir de fort beaux aperçus dans tout ce que vous venez de nous dire ; mais , encore une fois, ne courons-nous pas deux grands dangers, celui de nous égarer d'une manière funeste , et celui de perdre à de vaines spéculations un temps précieux que nous pourrions employer en études , et peut-être même en découvertes utiles?

LE SÉNATEUR

C'est précisément le contraire , mon cher comte : il n'y a rien de si utile que ces études qui ont pour objet le monde intellectuel, et c'est précisément la grande route des découvertes. Tout ce qu'on peut savoir dans la philosophie rationnelle se trouve dans un passage de saint Paul, et ce passage, le voici :

CE MONDE EST UN SYSTÈME DE CHOSES INVI- SIBLES MANIFESTÉES VISIBLEMENT.

L'univers, a dit quelque part Charles Bonnet, ne serait donc au un assemblage d apparences ( i ) !

Sans doute, du moins dans un certain sens: car il y a un genre d idéalisme qui est très-raisonnable. Difficilement peut-être trouvera-t-on un système de quelque célébrité qui ne renferme rien^de vrai.

Si vous considérez que tout a été fait par et pour l'intelligence ; que tout mouvement est un effet, de manière que la cause proprement dite

(i) Toute la nature ne serait donc pour nous iju'iin grand et magnifique spectacle d'apparences. (Bomnl, Paling. , part. XLli, chap. il.)

d'un mouvement ne peut être un mouvement (1) ; que ces mots de cause et de matière s'excluent mutuellement comme ceux de cercle et de triangle , et que tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre monde que nous ne voyons pas (2) , vous sentirez aisément que nous vivons en effet au milieu d'un système de choses invisibles manifestées visiblement.

Parcourez le cercle des sciences , vous verrez qu'elles commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les bases du calcul des quantités imaginaires , quoique ses opérations soient très -justes. ïl comprend encore moins le principe du calcul infinitésimal, l'un des instrumens les plus puissans que Dieu ait

(1) Saint Thomas a dit : Omne mobile à principio immobili. (Adv. gentes I, XLIV, 11. ° 2, et XLVII, n.° 6.) Mallebranche l'a répété. Dieu seul, dit-il. est tout à la fois moteur et immobile. (Rech. de la vente', in-4»°? Append. pag. 52o.) Mais l'axiome appartient à la philosophie antique.

(2) Tout ce monde visible n'est fait que pour le siècle à venir : tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle e'ternel où rien ne passera plus : tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente des choses invisibles.... Dieu n'agit dans le temps que pour l'éternité'. ( Massillon. serm. sur les afflictions , III.0 partie.).

2l8 LES SOJRÉES

confiés à l'homme. Il s'étonne de tirer des conséquences infaillibles d'un principe qui choque le bon sens , et nous avons vu des académies demander au monde savant l'explication de ces contradictions apparentes. L'astronome attractionnaire dit qu'il ne s'embarrasse nullement de savoir ce que c'est que l'attraction , pourvu qu il soit démontré que cette for ce existe; mais, dans sa conscience, il s'en embarrasse beaucoup. Le germinaliste , qui vient de pulvériser les romans de Vépigénégiste , s'arrête tout pensif devant l'oreille du mulet : toute sa science branle , et sa vue se trouble. Le physicien qui a fait l'expérience de Haies se demande à lui-même ce que c est qu'une plante, ce que c'est que le bois, enfin ce que c'est que la matière, et n'ose plus se moquer des alchimistes. Mais rien n'est plus intéressant que ce qui se passe de nos jours dans l'empire de la chimie. Soyez bien attentifs à la marche des expériences , et vous verrez où les adeptes se trouveront conduits. J'honore sincèrement leurs travaux; mais je crains beaucoup que la postérité n'en profite sans reconnaissance, et ne les regarde eux-mêmes comme des aveugles qui sont arrivés sans le savoir dans un pays dont ils niaient l'existence.

Il n'y a donc aucune loi sensible qui n'ait derrière elle ( passez-moi cette expression ridicule) une loi spirituelle dont la première n'est que l'expression visible ; et voilà pourquoi toute explication de cause par la matière ne contentera jamais un bon esprit. Dès qu'on sort du domaine de l'expérience matérielle et palpable pour entrer dans celui de la philosophie rationnelle , il faut sortir de la matière , et tout expliquer par la métaphysique. J'entends la vraie métaphysique, et non celle qui a été cultivée avec tant d'ardeur durant le dernier siècle par des hommes qu'on appelait sérieusement métaphysiciens. Plaisans métaphysiciens î qui ont passé leur vie à prouver qu'il n'y a point de métaphysique , brutes illustres en qui le génie était animalisè !

Il est donc très-certain , mon digne ami , qu'on ne peut arriver que par ces routes extraordinaires que vous craignez tant. Que si je n'arrive pas, ou parce que je manque de forces, ou parce que l'autorité aura élevé des barrières sur mon chemin, n'est-ce pas déjà un point capital de savoir que je suis dans la bonne route? Tous les inventeurs, tous les hommes originaux ont été des hommes religieux et même exaltés. L'esprit humain dénaturé parle

scepticisme irréligieux ressemble à une friche qui ne produit rien , ou qui se couvre de plantes spontanées inutiles à l'homme. Alors même sa fécondité naturelle est un mal : car ces plantes , en mêlant et entrelaçant leurs racines , endurcissent le sol , et forment une barrière de plus entre le ciel et la terre. Brisez, brisez cette croûte maudite; détruisez ces plantes mortellement vivaces ; appelez toutes les forces de l'homme; enfoncez le soc; cherchez profondément les puissances de la terre pour les mettre en contact avec les puissances du ciel.

Voilà, messieurs, l'image naturelle de l'intelligence humaine ouverte ou fermée aux connaissances divines.

Les sciences naturelles même sont soumises ù la loi générale. Le génie ne se traîne guère appuyé sur des syllogismes. Son allure est libre ; sa manière tient de l'inspiration : on le voit arriver, et personne ne l'a vu marcher (i). Y

(1) Divina cognitio non est inquisitiva... non per ratiocinationem causata , sed immaterialis cognitio rerum absque discursu. (S. Thomas, advcrs. gentes , I, 92.) En effet, la science en Dieu étant une intuition, plus elle a ce caractère dans l'homme, et plus elle s'approche de son modèle.

a-t-il, par exemple, un homme qu'on puisse comparer à Keppler dans l'astronomie? Newton lui-même est-il autre chose que le sublime commentateur de ce grand homme , qui seul a pu écrire son nom dans les cieux ? car les lois du monde sont les lois de Keppler. Il y a surtout dans la troisième quelque chose de si extraordinaire , de si indépendant de toute autre connaissance préliminaire , qu'on ne peut se dispenser d'y reconnaître une véritable inspiration : or., il ne parvint à cette immortelle découverte qu'en suivant je ne sais quelles idées mystiques de nombres et d'harmonie céleste qui s'accordaient fort bien avec son caractère profondément religieux , mais qui ne sont pour la froide raison que de purs rêves. Si l'on avait soumis ces idées à l'examen de certains philosophes en garde contre toute espèce de superstition, à celui de Bacon, par exemple, qui aimait l'astronomie et la physique comme les premiers hommes d'Italie aiment les femmes, il n'aurait pas manqué d'y voir des idoles de caverne ou des idoles de tribus ', etc. ( i).

(i) Ceux qui connaissent la philosophie de Bacon entendent cet argot : il serait trop long de l'expliquer aux autres.

Mais ce ]>acon , qui avait substitué la méthode d induction à celle du syllogisme, comme ou l'a dit dans un siècle où l'on a épuisé tous les genres de délire , non-seulement était demeuré étranger à la découverte de son immortel contemporain , mais il tenait obstinément au système de Ptolomée , malgré les travaux de Copernic, et il appelait cette obstination une noble constance (i).

Et dans la patrie de Roger Bacon on croyait, même après les découvertes de Galilée , que les verres caustiques devaient être concaves , et que le mouvement de tâtonnement qu'on fait en haussant et baissant une lentille pour trouver le vrai point du foyer, augmentait la chaleur des rayons solaires.

11 est impossible que vous ne vous soyez pas quelquefois divertis des explications mécaniques du magnétisme, et surtout des atomes de Descartes formés en tire -bouchons (2) ; mais vous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a

(1) Itaque tencbimus, quemadmodum cœlestia soient, NOB1LEM CONSTANTIAM. (The Works of Fr. BaCOD. London , iSoj, in-8.". Themu rœ!i\ toin. IX, p. 252.)

(2) Cartesii pHnclpta philnsophhit. Pars IV, 11." i~>~>. pag. 186, Ainsi.. Blaeu, i685,in-4.°

dit Gilbert : car ces vieux livres ne se lisent plus. Je ne prétends point dire qu'il ait raison; mais j'engagerais sans balancer ma vie et même mon honneur que jamais on ne découvrira rien dans ce profond mystère de la nature qu'en suivant les idées de Gilbert ou d'autres du même genre. Comme le mouvement général des eaux dans le monde ne s'expliquera jamais d'une manière satisfaisante (supposé qu'il s'explique) qu'à la manière de Sénèque (i), c'est-à-dire par des méthodes totalement étrangères à nos expériences matérielles et aux lois de la mécanique.

Plus les sciences se rapportent à l'homme , comme la médecine , par exemple , moins elles peuvent se passer de religion : lisez , si vous voulez , les médecins irréligieux , comme savans , ou comme écrivains , s'ils ont le mérite du style ; mais ne les appelez jamais auprès de votre lit. Laissons de côté, si vous le voulez, la raison métaphysique qui est cependant bien importante; mais n'oublions jamais le précepte de Celse , qui nous recommande quelque part de chercher autant que nous le pouvons le

(i) Sen. Quœst. nat. III, 10, 12, i5. Elzevir, 1659, 4 vol. in-12, tom. II, pag. 5y8, seqq.

médecin ami(i); cherchons donc avant tout celui qui a juré d'aimer tous les hommes, et fuyons par-dessus tout celui qui, par système, ne doit l'amour à personne.

Les mathématiques mêmes sont soumises à cette loi , quoiqu'elles soient un instrument plutôt qu'une science , puisqu'elles n'ont de valeur qu'en nous conduisant à des connaissances d'un autre ordre : comparez les mathématiciens du grand siècle et ceux du suivant. Les nôtres furent de puissans chiffreurs : ils manièrent avec une dextérité merveilleuse et qu'on ne saurait trop admirer les instrumens remis entre leurs mains; mais ces instrumens furent inventés dans le siècle de la foi et même des factions religieuses , qui ont une vertu admirable pour créer les grands caractères et les grands talens. Ce n'est point la même chose d avancer dans une route ou de la découvrir.

Le plus original des mathématiciens du XVIIl.e siècle , autant qu'il m'est permis d'en juger, le plus fécond, et celui surtout dont les travaux tournèrent le plus au profit de l'homme

(i) Quhm par scicntia sit, utiliorem tamen mcdicum esse (scias ) amie u m quàm extraneum. ( Aur. Corn. Cclsi de Re mcd. Prœf. lib. I. )

(ce point ne doit jamais être oublié) par l'application qu'il en fit à l'optique et à l'art nautique, fut Léonard Euler, dont la tendre piété fut connue de tout le monde , de moi surtout qui ai pu si long-temps l'admirer de près.

Qu'on ne vienne donc point crier à Yilluminisme, à la mysticité. Des mots ne sont rien ; et cependant c'est avec ce rien qu'on intimide le génie et qu'on barre la route des découvertes. Certains philosophes se sont avisés dans ce siècle de parler de causes : mais quand voudra-t-on donc comprendre qu il ne peut y avoir de causes dans l'ordre matériel , et quelles doivent toutes être cherchées dans un autre cercle ?

Or, si cette règle a lieu même dans les sciences naturelles , pourquoi, dans les sciences d'un ordre surnaturel, ne nous livrerions-nous pas, sans le moindre scrupule, à des recherches que nous pourrions aussi nommer surnaturelles? Je suis étonné, M. le comte, de trouver en vous les préjugés auxquels lindépendance de votre esprit aurait pu échapper aisément.

le coium

Je vous assure , mon cher ami , qu'il pourrait bien y avoir du malentendu entre nous ,

comme il arrive dans la plupart des discussions. Jamais je n'ai prétendu nier, Dieu m'en préserve , que la religion ne soit la mère de la science : la théorie et 1 expérience se réunissent pour proclamer cette vérité. Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce haut point de civilisation et de connaissances que parce qu'elle a commencé par la théologie ; parce que les universités ne furent d'abord que des écoles de théologie , et parce que toutes les sciences, greffées sur ce sujet divin, ont manifesté la sève divine par une immense végétation. L'indispensable nécessité de cette longue préparation du génie européen est une vérité capitale qui a totalement échappé aux discoureurs modernes. Bacon même , que vous avez justement pincé, s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. 11 est tout-à-fait amusant lorsqu'il traite ce sujet , et surtout lorsqu'il se fâche contre la scolaslique et la théologie. Il faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entièrement les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale ; envoyez

à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires , et vous verrez le résultat.

On peut même, je crois, prouver jusqu'à la démonstration qu'il y a dans la science, si elle n'est pas entièrement subordonnée aux dogmes nationaux, quelque chose de caché qui tend à ravaler l'homme et à le rendre surtout inutile ou mauvais citoyen : ce principe bien développé fournirait une solution claire et péremptoire du grand problème de l'utilité des sciences, problème que Rousseau a fort embrouillé dans le milieu du dernier siècle avec son esprit faux et ses demi-connaissances (1 ).

(1) L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrive's. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelligence, et la plus haute folie qu'on put commettre serait celle de s'exposer à manquer d'hommes pour avoir plus de physiciens. Philosophe^ disait très-bien Se'nèque, commence par f étudier toi-même , avant d'étudier le monde. (Ep. LXV.) Mais les paroles de Bossuet frappent bien plus fortement, parce qu'elles tombent de plus haut.

« L'homme est vain de plus d'une sorte : ceux-là peu- « sent être les plus raisonnables qui sont vains des dons « de l'intelligence... : à la ve'rite', ils sont dignes d'être « distinguée des autres , et ils font un des plus beaux oru nemens du monde ; mais qui les pourrait supporter

Pourquoi les savans sont-ils presque toujours de mauvais hommes d'état, et en général inhabiles aux affaires?

D'où vient au contraire que les prêtres ( je dis les prêtres) sont naturellement hommes d'état? c'est-à-dire pourquoi Tordre sacerdotal en produit-il davantage , proportion gardée , que tous les autres ordres de la société ? surtout de ces hommes d'état naturels ', si je puis m'exprimer ainsi, qui s'élancent dans les affaires, et réussissent sans préparation, tel par exemple que Charles V et son fils en employèrent beaucoup, et qui nous étonnent dans l'histoire ?

Pourquoi la plus noble , la plus forte , la plus puissante des monarchies a-t-elle été faite au pied de la lettre par des EvÈQUES (c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche est faite par des abeilles?

« lorsque aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent

« ils fatiguent toutes les oreilles.... et pensent avoir droit u de se faire e'couter sans lin , et de de'cider de tout « souverainement ? O justesse dans la vie ! 6 égalité « dans les mœurs f 6 mesure dans les passions l riches u et véritables ornemens de la nature raisonnable , u quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer ! » (Sermon sur l'honneur.)

Je ne finirais pas sur ce grand sujet ; mais , mon cher sénateur , pour l'intérêt même de cette religion et pour l'honneur qui lui est dû, souvenons-nous qu'elle ne nous recommande rien tant que la simplicité et l'obéissance. De qui notre argile est-elle mieux connue que de Dieu? J'ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir. S'il a placé certains objets au-delà des bornes de notre vision , c'est sans, doute parce qu'il serait dangereux pour nous de les apercevoir distinctement. J'adopte de tout mon cœur et j'admire votre comparaison tirée de la terre ouverte ou fermée aux influences du ciel : prenez garde cependant de ne pas tirer une conséquence fausse d'un principe évident. Que la ïeligion , et même la piété , soit 4a meilleure préparation pour l'esprit humain; qu'elle le dispose, autant que la capacité individuelle le permet , à toute espèce de connaissance , et qu'elle le place sur la route des découvertes , c'est une vérité incontestable pour tout homme qui a seulement mouillé ses lèvres à la coupe de la vraie philosophie. Mais quelle conclusion tirerons-nous de cette vérité? qu il faut donc faire tous nos efforts pour pénétrer les mystères de cette re-

ligion ? Nullement : permettez-moi de vous le dire, c'est un sophisme évident. La conclusion légitime est qu'il faut subordonner toutes nos connaissances à la religion, croire fermement qu'on étudie en priant , et surtout lorsque nous nous occupons de philosophie rationnelle, ne jamais oublier que toute proposition de métaphysique qui ne sort pas comme d elle-même d'un dogme chrétien n'est et ne peut être qu'une coupable extravagance. Voilà qui nous suffit pour la pratique : qu'importe tout le reste ? Je vous ai suivi avec un extrême intérêt dans tout ce que vous nous avez dit sur cette incompréhensible unité, base nécessaire de la réversibilité qui expliquerait tout, si on pouvait l'expliquer. J'applaudis à vos connaissances et à la manière dont vous savez les faire converger : cependant quel avantage vous donnentelles sur moi? Cette réversibilité, je la crois tout comme vous., comme je crois à l'existence de la ville de Pékin aussi bien que ce missionnaire qui en revient, avec qui nous dînâmes l'autre jour. Quand vous pénétreriez la raison de ce dogme , vous perdriez le mérite de la foi , non-seulement sans aucun profit, mais de plus avec un très -grand danger pour vous; car vous ne pourriez dans ce cas répondre de

votre tête. Vous rappelez -vous ce que nous lisions ensemble , il y a quelque temps , dans un livre de saint Martin? Que le chimiste imprudent court risque d'adorer son ouvrage. Ce mot n'est point écrit en l'air : Mallebranche n'a-t-il pas dit qu'une fausse croyance sur, l'efficacité des causes secondes pouvait mener à r idolâtrie? C'est la même idée. Nous avons perdu, il n'y a pas bien long-temps, un ami commun éminent en science et en sainteté r vous savez bien que lorsqu'il faisait, toujours pour lui seul, certaines expériences de chimie , il croyait devoir s'environner de saintes précautions. On dit que la chimie pneumatique date de nos jours : mais il y a eu, il y a, et sans doute il y aura toujours une chimie trop pneumatique. Les ignorans rient de ces sortes de choses, parce qu'ils n'y comprennent rien, et c'est tant mieux pour eux. Plus l'intelligence connaît , et plus elle peut être coupable. Nous parlons souvent avec un étonnement niais de l'absurdité de l'idolâtrie ; mais je puis bien vous assurer que si nous avions les connaissances qui égarèrent les premiers idolâtres , nous le serions tous , ou que du moins Dieu pourrait à peine marquer pour lui douze mille hommes dans chaque tribu. Nous

ï'Ô2 LES SOIRÉES

partons toujours de l'hypothèse banale que l'homme s'est élevé graduellement de la barbarie à la science et ù la civilisation. C'est le rêve favori, c'est l'erreur-mère , et, comme dit l'école , le protopseudès de notre siècle. Mais si les philosophes de ce malheureux siècle, avec l'horrible perversité que nous leur avons connue, et qui s'obstinent encore malgré les avertissemens qu'ils ont reçus, avaient possédé de pins quelques-unes de ces connaissances qui ont dû nécessairement appartenir aux premiers hommes , malheur à l'univers î ils auraient amené sur le genre humain quelque calamité d'un ordre surnaturel. Voyez ce qu'ils ont fait et ce qu'ils nous ont attiré, malgré leur profonde stupidité dans les sciences spirituelles.

Je m'oppose donc autant qu'il est en moi à toute recherche curieuse qui sort de la sphère temporelle de l'homme. La religion est l'aromate qui empêche la science de se corrompre : c'est un excellent mot de Bacon , et, pour cette fois, je n'ai pas envie de le critiquer. Je serais seulement un peu tenté de croire qu'il n'a pas lui-même assez réfléchi sur sa propre maxime , puisqu'il a travaillé formellement à séparer X aromate de la science.

Observez encore que la religion e&l le plus

grand véhicule de la science. Elle ne peut, sans doute , créer le talent qui n'existe pas ; mais elle l'exalte sans mesure partout où elle le trouve, surtout le talent des découvertes, tandis que l'irréligion le comprime toujours , et l'étouffé souvent. Que voulons-nous de plus? Il n'est pas permis de pénétrer l'instrument qui nous a été donné pour pénétrer. Il est trop aisé de le briser , ou, ce qui est pire peut-être, de le fausser. Je remercie Dieu de mon ignorance encore plus que de ma science ; car ma science est moi, du moins en partie , et par conséquent je ne puis être sûr qu'elle est bonne : mon ignorance au contraire, du moins celle dont je parle, est de lui; partant, j'ai toute la confiance possible en elle. Je n'irai point tenter follement d'escalader l'enceinte salutaire dont la sagesse divine nous a environnés ; je suis sûr d être de ce côté sur les terres de la vérité: qui m'assure qu'au-delà (pour ne point faire de supposition plus triste) je ne me trouverai pas sur les domaines de la superstition ?

LE CHEVALIER

Entre deux puissances supérieures qui se battent , une troisième , quoique très-faible , peut bien se proposer pour médiatrice , pourvu

qu'elle leur soit agréable et qu'elle ait de la bonne foi.

11 me semble d'abord, M. le sénateur, que vous avez donné un peu trop de latitude à vos idées religieuses. Vous dites que l'explication des causes doit toujours être cherchée hors du monde matériel , et vous citez Keppler , qui arriva à ses fameuses découvertes par je ne sais quel système d'harmonie céleste à laquelle je ne comprends rien ; mais dans tout cela je ne vois pas l'ombre de religion. On peut bien être musicien et calculer des accords sans avoir de la piété. Il me semble que Keppler aurait fort bien pu découvrir ses lois, sans croire en Dieu.

LE SÉNATEUR

Vous vous êtes répondu à vous-même , M. le chevalier , en prononçant ces mots hors du monde matériel. Je n'ai point dit que chaque découverte doive sortir immédiatement d'un dogme comme le poulet sort de l'œuf : j'ai dit qu'il n'y a point de causes dans la matière, et que par conséquent elles ne doivent point être cherchées dans la matière. Or, mon cher ami, il n'y a que les hommes religieux qui puissent et qui veuillent en sortir. Les autres

ne croient qu'à la matière , et se courroucent même lorsqu'on leur parle d'un autre ordre de choses. Il faut à notre siècle une astronomie mécanique , une chimie mécanique , une pesanteur mécanique, une morale mécanique, une parole mécanique , des remèdes mécaniques , pour guérir des maladies mécaniques : que sais-je enfin? tout n'est-il pas mécanique? Or, il n'y a que l'esprit religieux qui puisse guérir cette maladie. Nous parlions de Keppler; mais jamais Keppler n'aurait pris la route qui le conduisit si bien , s'il n'avait pas été éminemment religieux. Je ne voudrais pas d'autre preuve de son caractère que le titre qu'il donna à son ouvrage sur la véritable époque de la naissance de J. C. (i). Je doute que de nos jours un astronome de Londres ou de Paris en choisît un pareil.

Ainsi vous voyez, mon cher chevalier, que je n'ai pas confondu les objets, comme vous l'avez cru d'abord.

(i) On connaît un ouvrage de ce fameux astronome , intitule' : De vero anno quo Dei Filius humanam naturam assumpsit Joli. Keppleri commentatiuncula , in-4°. Peut-êlre qu'en effet un e'rudit protestant ne s'exprimerait point ainsi de nos jours.

LE CHEVALIER

Soit : je ne suis point assez fort pour disputer avec vous ; niais voici un point sur lequel j'aurais encore envie de vous quereller : notre ami avait dit que votre goût pour les explications d'un genre extraordinaire pouvait vous conduire et en conduire d'autres peut-être à de très-grands dangers , et qu'elles avaient de plus l'extrême inconvénient de nuire aux études utiles. A cela vous avez répondu que c'était précisément le contraire , et que rien ne favorisait l'avancement des sciences et des découvertes en tout genre , comme cette tournure d esprit qui nous porte toujours hors du monde matériel. C'est encore un point sur lequel je ne me crois pas assez fort pour disputer avec vous; mais ce qui me paraît évident c'est que vous avez passé l'autre objection sous silence, et cependant elle est grave. J'accorde que les idées mystiques et extraordinaires puissent quelquefois mener à d'importantes découvertes: il faut aussi mettre dans l'autre bassin de la balance les inconvéniens qui peuvent en résulter. Accordons, par exemple, qu'elles puissent illuminer un Kcppler : si elles doivent encore produire dix mille fous qui troublent le monde ef.

DE SAINT-PÉTERSBOURG. 23j

le corrompent même, je me sens très-disposé à sacrifier le grand homme.

Je crois donc, si vous voulez bien excuser mon impertinence, que vous êtes allé un peu trop loin, et que vous ne feriez pas mal de vous défier un peu plus de vos clans spirituels : du moins, je ne l'aurai jamais assez dit, autant que j'en puis juger. Mais comme le devoir d'un médiateur est d'ôter et d'accorder quelque chose aux deux parties , il faut aussi vous dire, M. le comte , que vous me paraissez pousser la timidité à l'excès. Je vous fais mon compliment sur votre soumission religieuse. J'ai beaucoup couru le monde : en vérité, je n'ai rien trouvé de meilleur; mais je ne sais pas trop comprendre comment la foi vous mène à craindre la superstition. C'est tout le contraire, ce me semble, qui devrait arriver; je suis de plus surpris que vous en vouliez autant à cette superstition, qui n'est pas, ce me semble, une si mauvaise chose. Au fond, qu'est-ce que la superstition? L'abbé Girard, dans un excellent livre dont le titre est cependant en opposition directe avec l'ouvrage, m'enseigne qu'il n'y a point de synonymes dans les langues. La superstition n'est donc ni Y erreur , ni le fanatisme , ni aucun autre monstre de ce genre

portant un autre nom. Je le répète, qu'est-ce donc que la superstition? Super ne veut-il pas dire par-delà? Ce sera donc quelque chose qui est par-delà la croyance légitime. En vérité, il n'y a pas de quoi crier haro. J'ai souvent observé dans ce monde que ce qui sujjit ne sujjit pas ; n'allez pas prendre ceci pour un jeu de mots : celui qui veut faire précisément tout ce qui est permis fera bientôt ce qui ne l'est pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos qualités morales que lorsque nous avons su leur donner un peu d'exaltation. Dans le inonde politique, les pouvoirs constitutionnels établis parmi les nations libres ne subsistent guère qu'en se heurtant. Si quelqu'un vient à vous pour vous renverser , il ne suffit pas de vous roidir à votre place : il faut le frapper luimême , et le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir un fossé , il faut toujours fixer son point de vue fort au-delà du bord , sous peine de tomber dedans. Enfin c'est une règle générale ; il serait bien singulier que la religion en fût une exception. Je ne crois pas qu'un homme, et moins encore une nation , puisse croire précisément ce qu'il faut. Toujours il y aura du plus ou du moins. J'imagine , mes bons amis, que l'honneur ne vous déplaît pas?

DE SAINT-PÉTERSBOURG. Ii3t)

cependant qu'est-ce que l'honneur ? C'est la superstition de la vertu, ou ce n'est rien. En amour, en amitié, en fidélité, en bonne foi, etc., la superstition est aimable , précieuse même et souvent nécessaire; pourquoi n'en serait-il pas de même de la piété? Je suis porté à croire que les clameurs contre les excès de la chose partent des ennemis de la chose. La raison est bonne sans doute , mais il s'en faut que tout doive se régler par la raison. — Ecoutez ce petit conte , je vous en prie : peut-être c est une histoire.

Deux sœurs ont leur père à la guerre : elles couchent dans la même chambre; il fait froid, et le temps est mauvais : elles s'entretiennent des peines et des dangers qui environnent leur père. Peut-être, dit l'une, il bivaque dans ce moment; peut-être il est couché sur la terre , sans Jeu ni couverture : qui sait si ce n est pas le moment que l ennemi a choisi.... ah!....

Elle s'élance hors de son lit , court en chemise à son bureau, en tire le portrait de son père , vient le placer sous son chevet , et jette sa tête sur le bijou chéri. — Bon papa! je te garderai. — Mais , ma pauvre sœur , dit l'autre, je crois que la tête vous tourne. Croyezvous donc quen vous enrhumant vous sauve-

24o LES SOIRÉES

rez notre père , et qu'il soit beaucoup plus en sûreté parce que votre tête appuie sur son portrait? prenez garde de le casser , et, croyezmoi, dormez.

Certainement celle-ci a raison , et tout ce qu'elle dit est vrai; mais si vous deviez épouser l'une ou l'autre de ces deux sœurs, dites-moi, graves philosophes, choisiriez- vous la logicienne ou la superstitieuse?

Pour revenir , je crois que la superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur , en mesurer la hauteur et planter les échelles. Vous m'opposerez les abus : mais d'abord, croyez-vous que les abus d'une chose divine n'aient pas dans la chose même certaines limites naturelles , et que les inconvéniens de ces abus puissent jamais égaler le danger d'ébranler la croyance? Je vous dirai d'ailleurs , en suivant ma comparaison : si un ouvrage avancé est trop avancé, ce sera aussi un grand abus ; car il ne sera utile qu à l'ennemi qui s'en servira pour se mettre à couvert et battre la place : faut-il donc ne point faire d'ouvrages avancés? Avec cette belle crainte des abus, on finirait par ne plus oser remuer.

Mais il y a des abus ridicules et des abus criminels, voilà ce qui m'intrigue. C'est un point que je n'ai pas su débrouiller dans ma tête. J'ai vu des hommes livrés à ces idées singulières dont vous parliez tout à l'heure , qui étaient bien, je vous l'assure, les plus honnêtes et les plus aimables qu'il fût possible de connaître. Je veux vous faire à ce propos une petite histoire qui ne manquera pas de vous amuser. Vous savez dans quelle retraite et avec quelles personnes j'ai passé l'hiver de 1806. Parmi les personnes qui se trouvaient là , un de vos anciens amis, M. le comte, faisait les délices de notre société; c'était le vieux commandeur de M....; que vous avez beaucoup vu jadis à Lyon, et qui vient de terminer sa longue et vertueuse carrière. Il avait soixante et dix ans révolus lorsque nous le vîmes se mettre en colère pour la première fois de sa vie. Parmi les livres qu'on nous envoyait de la ville voisine pour occuper nos longues soirées, nous trouvâmes un jour l'ouvrage posthume de je ne sais quel échappé des petites-maisons de Genève, qui avait passé une grande partie de sa vie à chercher la cause mécanique de la pesanteur, et qui, se flattant de l'avoir trouvée, chantait modestement eurêka, tout en

tom. 11. 16

s'étonnant néanmoins de V accueil glacé, qu on faisait à son système (i). En mourant il avait chargé ses exécuteurs testamentaires de publier, pour le bien de l'univers, cette rare découverte accompagnée de plusieurs morceaux d une métaphysique pestilentielle. Vous sentez bien qu'il fut obéi ponctuellement; et ce livre qui était échu au bon commandeur , le mit dans une colère tout-à-fait divertissante.

« Le sage auteur de ce livre, nous disait-il , « a découvert que la cause de la pesanteur doit « se trouver hors du monde , vu qu'il n'y a « dans l'univers aucune machine capable dexé- « cuter ce que nous voyons. Vous me deman- « derez peut-être ce que c'est qu'une région « hors du monde ? L'auteur ne le dit pas , « mais ce doit être bien loin. Quoi qu'il en « soit, dans ce pays hors du monde, il y tuait « une fois (on ne sait ni comment ni pour- « quoi, car ni lui ni ses amis ne se forment « l'idée d'aucun commencement), il y avait „ « dis- je , une quantité, suffisante d atomes en « réserve. Ces atomes étaient faits comme des « rages, dont les barreaux sont plusieurs mil-

(i) Voj". la j>a^p 307 du livre en question. Genève, i8o5, in-8".

« lions de fois plus longs qu'ils ne sont épais. « 7/ appelle ces atomes ultra- mondains , à « cause de leur pays natal ', ou gravifiques , à « cause de leurs fonctions*

« Or il advint qu'un jour Dieu prit de ces « atomes autant qu'il en put tenir dans ses « deux mains , et les lança de toutes ses forces « dans notre sphère , et voilà pourquoi le « monde tourne.

« Mais il faut bien observer que cette pro- « jection d'atomes eut lieu une fois pour « toutes ( i ) , car dès-lors il n'y a pas d'exem- <■<■ pie que Dieu se soit mêlé de la gravité.

« Voilà où nous en sommes ! voilà ce qu'on « a pu nous dire ; car on ose tout dire à ceux « qui peuvent tout entendre. Nous ressem- « blons aujourd'hui dans nos lectures à ces « insectes impurs qui ne sauraient vivre que « dans la fange; nous dédaignons tout ce qui <■<■ instruisait, tout ce qui charmait nos an- « cêtres \ et pour nous un livre est toujours c< assez bon , pourvu qu'il soit mauvais. »

Jusque-là tout le monde pouvait être de l'avis de l'excellent vieillard ; mais nous tombâmes des nues lorsqu'il ajouta :

(]) C'est l'expression de l'auteur.

z44 LES SOIRÉES

« N'avez-vous jamais remarqué que, parmi «< les innombrables choses qu'on a dites, sur- « tout à l'époque des ballons , sur le vol des « oiseaux et sur les efforts que notre pesante « espèce a faits à diverses époques pour imiter « ce mécanisme merveilleux , il n'est venu « dans la tête d'aucun philosophe de se de- « mander si les oiseaux ne pourraient point « donner lieu à quelques réflexions particu- « lières sur la pesanteur ? Cependant si les « hommes s'étaient rappelé que toute l'anti- « quité s'est accordée à reconnaître dans les « oiseaux quelque chose de divin ; que toujours « elle les a interrogés sur l'avenir; que, suivant « une tradition bizarre, elle les avait déclarés « antérieurs aux dieux ; qu'elle avait consacré « certains oiseaux à ses divinités principales ; • « que les prêtres égyptiens, au rapport de Clé- « ment d'Alexandrie, ne mangeaient, pendant « le temps de leurs purifications légales, que « des chairs de volatile, parce que les oiseaux « étaient les plus légers de tous les animaux ( i ) ,

(i) Si la citation est exacte, ce que je ne puis ve'rifier clans ce moment, il est superflu d'observer que crlto expression doit être prise dans le sens vulgaire de viande légère. ( Note de V éditeur.

« et que , suivant Platon dans son livre des « Lois, l'offrande la plus agréable qu il soit « possible de faire aux dieux , c est un oi- « seau (i) ; s'ils avaient considéré de plus cette « foule de faits surnaturels où les oiseaux sont « intervenus, et surtout l'honneur insigne fait « à la colombe , je ne doute pas qu'ils n'eussent « été conduits à mettre en question si la loi « commune de la pesanteur affecte les oiseaux « vivans au même degré que le reste de la « matière brute ou organisée.

« Mais pour nous élever plus haut , si l'or- « gueilleux aveugle que je vous citais tout à « l'heure , au lieu de lire Lucrèce , qu'il reçut « à treize ans des mains d'un père assassin , « avait lu les vies des saints , il aurait pu

(i) Les citations de me'moire sont rarement parfaitement exactes. Platon , dans cet endroit de ses œuvres , ne dit point que V oiseau (seul) est V offrande la plus agréable , il dit que u les offrandes les plus divines « ($£i6r<x.xx o-ipx) sont les oiseaux et les figures qu'un a peintre peut exécuter en un jour. y> (Opp., toin. IX, de Leg. lib. XII, pag. 206.) Il faut mettre le second article au nombre de ceux où le bon plaisir du plus grand philosopbe de l'antiquité' fut d'être e'nigmatique ou même bizarre , sans qu'on sache pourquoi.

(Note de l'éditeur. )

« concevoir quelques idées justes sur la route « qu'il faudrait tenir pour découvrir la cause « de la pesanteur ; il aurait vu que parmi les « miracles incontestables opérés par ces élus « ou qui s'opéraient sur leurs personnes , et « dont le plus hardi scepticisme ne peut ébran- « 1er la certitude , il n'en est pas de plus in- « contestable ni de plus fréquent que celui « du ravissement matériel. Lisez, par exemple, « les vies et les procès de canonisation de saint <■<■ François Xavier, de saint Philippe de Néri , « de sainte Thérèse , etc. , etc. , et vous ver- « rez s'il est possible de douter. Contesterez- <* vous les faits racontés par cette sainte elle- « même, dont le génie et la candeur égalaient « la sainteté? On croit entendre saint Paul « racontant les dons de la primitive église , et « prescrivant des règles pour les manifester u utilement, avec un naturel, un calme, un « sang-froid mille fois plus persuasifs que les

< sermens les plus solennels.

<■<■ Les jeunes gens , surtout les jeunes gens « studieux , et surtout encore ceux qui ont eu « le bonheur d'échapper à certains dangers , « sont fort sujets à songer durant le sommeil » qu'ils s'élèvent dans les airs et qu'ils s'y

< meuvent î\ volonté: un homme de beau.-

« coup d'esprit et d'un excellent caractère , « que j'ai beaucoup vu jadis , mais que je ne « dois plus revoir , me disait un jour qu'il « avait été si souvent visité dans sa jeunesse « par ces sortes de rêves , qu'il s'était mis à « soupçonner que la pesanteur n'était pas na- « turelle à l'homme. Pour mon compte, je « puis vous assurer que l'illusion chez moi « était quelquefois si forte, que j'étais éveillé « depuis quelques secondes avant d:ètre bien « détrompé.

« Mais il y a quelque chose de plus grand « que tout cela. Lorsque le divin auteur de « notre religion eut accompli tout ce qu'il de- « vait encore faire sur la terre après sa mort, « lorsqu'il eut donné à ses disciples les trois « dons qu'il ne leur retirera jamais , lintelli- « gence(i), la mission (2) , et 1 indéfectibi- « lité (3) ; alors , tout étant consommé dans « un nouveau sens , en présence de ses disen ciples qui venaient de le toucher et de man- « ger avec lui , l'Homme-Dieu cessa de peser « et se perdit dans les nues.

(1) Luc, XXIV, 45.

(2) Maie, XVI, i5, 16.

(5) Matth., XXVIII, 20.

* Il y a loin de là aux atomes gravifiques : « cependant il n'y a pas d'autre moyen de saa voir ou de se douter au moins de ce que c'est « que la pesanteur. »

A ces mots , un éclat de rire parti d'un coin du salon nous déconcerta tous. Vous croirez peut-être que le commandeur se fâcha : pas du tout , il se tut : mais nous vîmes sur son visage une profonde expression de tristesse mêlée de terreur. Je ne saurais vous dire combien je le trouvai intéressant. Le rieur , dont vous croirez sans doute deviner le nom , se crut obligé de lui adresser des excuses qui furent faites et reçues de fort bonne grâce. La soirée se termina très-paisiblement.

La nuit, lorsque mes quatre rideaux m'eurent séparé , par un double contour , des hommes , de la lumière et des affaires , tout ce discours me revint dans l'esprit. Quel mal 'y a-i-il donc , me disais- je, que ce digne homme croie que l'état de sainteté et les élans d'une piété ardente aient la puissance de suspendre à l\;gard de l'homme les lois de la pesanteur , et qu on peut en tirer des conclusions légitimes sur la nature de celte loi? Certainement il ri y a rien de plus innocent.

Mais ensuite je me rappelais certains personnages de ma connaissance qui me paraissent

être arrivés par le même chemin à un résultat bien différent. C'est pour eux qu'a été fait le mot à? illuminé i qui est toujours pris en mauvaise part. Il y a bien quelque chose de vrai dans ce mouvement de la conscience universelle qui condamne ces hommes et leurs doctrines ; et en effet , j'en ai connu plusieurs d'un caractère très -équivoque, d'une probité assez problématique, et remarquables surtout par une haine plus ou moins visible pour l'ordre et la hiérarchie sacerdotales. Que faut-il donc penser ? Je m'endormis avec ce doute , et je le retrouve aujourd'hui auprès de vous. Je balance entre les deux systèmes que vous m'avez exposés. L'un me parait priver l'homme des plus grands avantages , mais au moins on peut dormir tranquille ; l'autre échauffe le cœur et dispose l'esprit aux plus nobles et aux plus heureux efforts ; mais aussi il y a de quoi trembler pour le bon sens et pour quelque chose de mieux encore. Ne pourrait-on pas trouver une règle qui pût me tranquilliser , et me permettre d'avoir un avis?

LE COMTE

Mon très-cher chevalier, vous ressemblez à un homme plongé dans l'eau qui demanderait à

25o LES SOIRÉES

boire. Cette règle que vous demandez existe : elle vous touche , elle vous environne, elle est universelle. Je vais vous prouver en peu de mots que sans elle il est impossible à l'homme de marcher ferme , à égale distance de l'illuminisme et du scepticisme ; et pour cela......

LE SÉNATEUR

Nous vous entendrons, un autrr jour.

LE COMTE

Ah ! ah ! vous êtes de l'aréopage. Eh bien ! n'en parlons plus pour aujourd'hui ; mais je vous dois des remercîmens et des félicitations, M. le chevalier , pour votre charmante apologie de la superstition. A mesure que vous parliez, je voyais disparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont la peinture ne manque jamais de la décorer; et quand vous avez fini, elle me semblait presque une jolie femme. Lorsque vous aurez notre âge , hélas ! nous ne vous entendrons plus ; mais d'autres vous entendront, et vous leur rendrez la culture que vous tenez de nous. Car c'est bien nous , s'il vous plaît, qui avons donné le premier coup de bêche à oette bonne terre. Au surplus, messieurs, nous ne nous sommes pas réunis pour ilispu-

ter , mais pour discuter. Cette table , quoiqu'elle ne porte que du thé et quelques livres, est aussi une entremetteuse de l'amitié , comme dit le proverbe que notre ami citait tout à l'heure : ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais seulement vous proposer une idée qui pourrait bien , ce me semble , passer pour un traité de paix entre nous. Il m'a toujours paru que dans la haute métaphysique il y a des règles de fausse position , comme il y en avait jadis dans l'arithmétique. C'est ainsi que j'envisage toutes'les opinions qui s'éloignent de la révélation expresse , et qu'on emploie pour expliquer d'une manière plus ou moins plausible tel ou tel point de cette même révélation. Prenons , si vous voulez, pour exemple l'opinion de la préexistence des âmes , dont on s'est servi pour expliquer le péché originel. Vous voyez d'un coup d'oeil tout ce qu'on peut dire contre la création successive des âmes , et le parti qu'on peut tirer de la préexistence pour une foule d'explications intéressantes : je vous déclare néanmoins expressément que je ne prétends point adopter ce système comme une vérité ; mais je dis , et voici ma règle défausse position : si j'ai pu , moi chétif mortel , trouver une solution nullement absurde qui rend assez

bien raison d'un problème embarrassant, comment puis-je douter que , si ce système n'est pas vrai, il y a une autre solution que j'ignore, et que Dieu a jugé à propos de refuser à notre curiosité? J'en dis autant de l'hypothèse ingénieuse de l'illustre Leibnitz, qu'il a établie sur le crime de Sextus Tarquin , et qu'il a développée avec tant de sagacité dans sa Théodicée ; j'en dis autant de cent autres systèmes et des vôtres en particulier, mon digne ami. Pourvu qu'on ne les regarde point comme des démonstrations , qu'on les propose modestement , et qu'on ne les propose que pour se tranquilliser l'esprit , comme je viens de vous le dire , et qu'ils ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité , il me semble que la critique doit se taire devant ces précautions. On tâtonne dans toutes les sciences : pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, seraitelle exceptée? J'en reviens cependant toujours à dire que pour peu qu'on se livre trop à ces sortes de recherches transcendantes , on fait preuve au moins d'une certaine inquiétude qui expose fort le mérite de la foi et de la docilité. Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjà bien longtemps que nous sommes dans les nues ? En sommes-nous devenus meilleurs? Jeu doute un

peu. Il serait temps de redescendre sur terre. J'aime beaucoup , je vous 1 avoue , les idéespratiques , et surtout ces analogies frappantes qui se trouvent entre les dogmes du christianisme et ces doctrines universelles que le genre humain a toujours professées , sans qu il soit possible de leur assigner aucune racine humaine. Après le voyage que nous venons d'exécuter à tire-d'aile dans les plus hautes régions de la métaphysique, je voudrais vous proposer quelque chose de moins sublime : parlons par exemple des indulgences.

LE SÉNATEUR

La transition est un peu brusque !

LE COMTE

Qu'appelez-vous brusque , mon cher ami ? Elle n'est ni brusque ni insensible , car il n'y en a point. Jamais nous ne nous sommes égarés un instant, et maintenant encore nous ne changeons point de discours. K'avons-nous pas examiné en général la grande question des souffrances du juste dans ce monde , et navons-nous pas reconnu clairement que toutes les objections fondées sur cette prétendue injustice étaient des sophismes évidens? Cette première consi-

dération nous a conduits à celle de la réversibilité , qui est le grand mystère de l'univers. Je n'ai point refusé, M. le sénateur, de rnarrêter un instant avec vous sur le bord de cet abîme , où vous avez jeté un regard bien perçant. Si vous n'avez pas vu , on ne vous accusera pas au moins de n'avoir pas bien regardé. Mais en nous essayant sur ce grand sujet, nous nous sommes bien gardés de croire que ce mystère qui explique tout eût besoin lui-même d'être expliqué. C'est un fait, c'est une croyance aussi naturelle à l'homme que la vue ou la respiration ; et cette croyance jette le plus grand jour sur les voies de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Maintenant je vous fais apercevoir ce dogme universel dans la doctrine de l'Eglise, sur un point qui excita tant de rumeur dans le XVI. e siècle , et qui fut le premier prétexte de l'un des plus grands crimes que les hommes aient commis contre Dieu. Il n'y a cependant pas de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui , qui n'ait pardonné à un enfant punissable, par V intercession et par les mérites d'un autre enfant dont il a lieu d'être content. Il n'y a pas de souverain protestant qui n'ait signé cinquante indulgences pendant son règne , en accordant

un emploi , en remettant ou commuant une peine , etc. , par les mérites des pères , des frères, des fils, des parens , ou des ancêtres. Ce principe est si général et si naturel qu'il se montre à tout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment pour le rendre ridicule. Le christianisme nous montre bien une autre balance. D'un côté tous les crimes , de l'autre toutes les satisfactions ; de ce côté les bonnes œuvres de tous les hommes , le sang des martyrs , les sacrifices et les larmes de linnocence s'accumulant sans relâche pour faire équilibre au mal qui , depuis l'origine des choses , verse dans l'autre bassin ses Ilots empoisonnés. Il faut qu'à la fin le côté du salut l'emporte , et pour accélérer cette oeuvre universelle , dont l'attente fait gémir tous les êtres ( i ) , il suffit quelhomme veuille. Non-seulement il jouit de ses propres mérites, mais les satisfactions étrangères lui sont imputées par la justice éternelle, pourvu qu il l'ait voulu et qu il se soit rendu digne de cette réversibilité. Nos frères séparés nous ont contesté ce principe , comme si la ré-

(i) Rom., VIII, 22.

demption qu'ils adorent avec nous était autre chose qu'une grande indulgence accordée au genre humain par les mérites infinis de V innocence par excellence , volontairement immolée pour lui ! Faites sur ce point une observation bien importante : l'homme qui est fils de la vérité est si bien fait pour la vérité , qu'il ne peut être trompé que par la vérité corrompue ou mal interprétée. Ils ont dit : L'Homme-Dieu a payé pour nous ; donc nous ri avons pas besoin d'autres mérites ; il faillait dire : Donc les mérites de V innocent peuvent servir au coupable. Comme la rédemption n'est qu une grande indulgence , l'indulgence , à son tour , n'est qu'une rédemption diminuée. La disproportion est immense sans doute ; mais le principe est le même , et l'analogie incontestable. L'indulgence générale n'est-elle pas vaine pour celui qui ne veut pas en profiter et qui l'annulle , quant à lui , par le mauvais usage qu'il fait de sa liberté ? Il en est de même de la rédemption particulière. Et l'on dirait que l'erreur s'était mise en garde d'avance contre cette analogie évidente , en contestant le mérite des bonnes œuvres personnelles; mais l'épouvantable grandeur de l'homme est telle qu'il a le pouvoir de résister à Dieu et de repousser sa grAce : elle

est telle que le dominateur souverain , et le roi des vertus , ne le traite cju'avec respect (i). Il n'agit pour lui , qu'avec lui ; il ne force point sa volonté ( cette expression n'a même point de sens ) ; il faut qu'elle acquiesce ; il faut que , par une humble et courageuse coopération , l'homme s'approprie cette satisfaction > autrement elle lui demeurera étrangère. Il doit prier sans doute comme s'il ne pouvait rien ; mais il doit agir aussi comme s'il pouvait tout (.2). Rien n'est accordé qu'à ses efforts , soit qu il mérite par lui-même , soit qu'il s'approprie les œuvres d'un autre.

Vous voyez comment chaque dogme du christianisme se rattache aux lois fondamentales du monde spirituel : il est tout aussi important d'observer qu il n'en est pas un qui ne tende à purifier l'homme et à l'exalter.

Quel superbe tableau que celui de cette immense cité des esprits avec ses trois ordres toujours en rapport ! le monde qui combat présente une main au monde qui souffre , et saisit de l'autre celle du monde qui triomphe. L'action de grâce , la prière , les satisfactions , les

(1) Cum magna reçerentiâ. (Sap. XII. 18.)

(2) Louis Racine. Préface du poème de la Grâce. TOM. II. I "

secours, les inspirations, la foi, l'espérance ei l'amour circulent de l'un à l'autre comme des fleuves bienfaisans. Rien n'est isolé , et les esprits , comme les lames d'un faisceau aimanté , jouissent de leurs propres forces et de celles de tous les autres.

Et quelle belle loi encore que celle qui a mis deux conditions indispensables à toute indulgence ou rédemption secondaire : mérite surabondant d'un côté , bonnes œuvres prescrites et pureté de conscience de l'autre ! Sans l'œuvre méritoire , sans l'élût de grâce, point de rémission parles mérites de l'innocence. Quelle noble émulation pour la vertu ! quel avertissement et quel encouragement pour le coupable!

« Vous pensez , disait jadis l'apôtre des Indes « à ses néophytes , vous pensez à vos frères « qui souffrent dans un autre monde : vous « avez la religieuse ambition de les soulager ; « mais pensez d'abord à vous-mêmes : Dieu « n'écoute point celui qui se présente à lui avec « une conscience souillée ; avant d entrepren- « dre de soustraire des âmes aux peines du « purgatoire , commencez par délivrer les vôtres «■ de V enfer ( i ) . »

(\) Et sanè œquum est ut alienam à purgatorio

DE SAINT-PÉTERSBOURG. zb^

11 n'y a pas de croyance plus noble et plus utile , et tout législateur devrait tâcher de l'établir chez lui, sans même s'informer si elle est fondée ; mais je ne crois pas qu il soit possible de montrer une seule opinion universellement utile , qui ne soit pas vraie.

Les aveugles ou les rebelles peuvent donc contester tant qu'ils voudront le principe des indulgences; nous les laisserons dire , c'est celui de la réversibilité : c'est la foi de l'univers.

J'espère , messieurs , que nous avons beaucoup ajouté, dans ces deux derniers entretiens, à la masse des idées que nous avions rassemblées dans les premiers sur la grande question qui nous occupe. La pure raison nous a fourni des solutions capables seules de faire triompher la Providence , si Ion ose la juger (i). Mais le christianisme est venu nous en présenter une nouvelle d'autant plus puissante qu'elle repose sur une idée universelle , aussi ancienne que le

animam liberaturus1 prias ab inferno llberet suam. Lettre de saint François Xavier à saint Ignace. Goa , 21 octobre i542. (Inter epist. sancti Francisci Xavier ii à Tursellino et Possevino latine versas. Wratislaviae, 1734, in-i2,pag. 16.)

(1) Ut vincas cum judicaris. ( Ps. L, 6.)

monde , et qui n'avait besoin que d'être rectifiée et sanctionnée par la révélation. Lors donc que le coupable nous demandera pourquoi V innocence souffre dans ce monde , nous ne manquons pas de réponses , comme vous l'avez vu , mais nous pouvons en choisir une plus directe et plus touchante peut-être que toutes les autres. — Nous pouvons répondre : Elle souffre pour vous , si vous le voulez.

(Page 2o5. Ils (les saints Pères) se plaignent que le crime ose faire servir à ses excès un signe saint et mystérieux. )

Il est impossible de savoir quels textes l'interlocuteur avait eu en vue, ni même s'il s'en rappelait quelques uns bien distinctement. Je ne puis citer sur ce point que deux passages ; l'un de Clément d'Alexandrie , l'autre de saint Jean-Clirysostôme. Le premier dit (Pedag. , lib. III, cb. XI.) : qu'il nj a rien de plus criminel que de faire servir au vice un signe mystique de sa nature.

Le second est moins laconique, a II a e'te' donne' , dit- « il, pour allumer dans nous le feu de la cbarite', afin « que de cette manière nous nous aimions comme des u frères, comme des pères et des enfans s'aiment entre « eux.... Ainsi les âmes s'avancent l'une vers l'autre « pour s'unir.... Mais je puis ajouter d'autres choses sur u ce sujet.... Vous ni 'entendez , vous qui êtes admis « aux mystères.... Et vous qui osez prononcer des pa-

Ii6li NOTES

« rôles outrageantes ou obscènes , songez quelle bouche « vous profanez, et tremblez.... Quand l'apôtre disait aux « fidèles : Saluez-vous par le saint baiser.... c'e'tait « pour unir et confondre leurs âmes, n Per oscula inter se copulavit. (D. Joan. Chrysost. in II, ad Cor. epist. comm. hom. XXX. , inter opp. cura Bern. de Montfaucon. Paris, MDCCXXXTI, tom. X, pag. 65o , 65 1.)

On peut encore citer Pline le naturaliste. « Il y a , « dit-il, je ne sais quelle religion attachée à certaines « parties du corps. Le revers de la main, par exemple, a se pre'sente au baiser....; mais si nous appliquons le u baiser aux yeux, nous semblons pe'ne'trer jusqu'à l'ame a et la toucher.

Inest et aliis partibus quœdam religio : sicut dextra osculis aversa appetitur — hos (oculos ) cum osculamur. animum ipsum videmur attingere. (C. Plin. Sec. Hist. nat. curis Harduini. Paris, MDCLXXXT; in-4-°, tom. II,§§. 54, io3, page 547, 595.)

( Note de V éditeur.)

(Page 206. Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps. )

Recherche de la vérité, in-4.0.

Au reste, ce système de la vision en Dieu est clairement exprimé par saint Tbomas. qui aurait e'te', quatre siècles plus tard, Mallebranche ou Bossuet, et peut-être l'un et l'autre. « Videntes Deum, omnia simul vident u in ipso: Ceux qui voient Dieu voient en même temps .< tout en lui." ( D. Thôtn. ndversus pentes. Lib. III.

cap. LIX.) Puisqu'ils vivent dans le sein de celui qui remplit tout, qui contient tout et qui entend tout. (Eccli. f , 7.) Saint Augustin s'en approche encore infiniment lorsqu'il appelle Dieu avec tant d'éle'gance et non moins de justesse, SINUM COGITATIOKIS ME.E; le centre générateur de mes pensées. (Confess. liv. XIII, Iï.) Le P. Berthier a dit, en suivant les mêmes ide'cs : « Toutes « les cre'atures, l'ouvrage de vos mains, quoique trèsu distinguées de vous, puisqu'elles sont finies, sont tou- « jours en vous, et vous êtes toujours en elles. Le ciel « et la terre ne vous contiennent pas, puisque vous êtes u infini , mais vous les contenez dans votre immensité'. u Vous êtes le lieu de tout ce qui existe , et vous fit n êtes que dans vous-même.» (Réflex. spir. , tom. III , pag. 28.) Ce système est nécessairement vrai de quelque manière \ quant aux conclusions qu'on en voudrait tirer, ce n'est point ici le lieu de s'en occuper.

("Page 211.... Un seul homme nous a perdus par un seul acte.) Rom. V. 17. seq.

« Tous les hommes doivent donc croître ensemble « pour ne faire qu'un seul corps par le Christ, qui en est « la tête. Car nous ne sommes tous que les membres u de ce corps unique qui se forme et s'édifie par la « charité', et ces membres reçoivent de leur chef l'es- « prit , la vie et l'accroissement , par le moyen des « jointures et des communications qui les unissent, et u suivant la mesure qui est propre à chacun d'eux. ■>■> (Eph. IV, i5, 16.)

Et cette grande unité est si fort Je but de toute l'action divine par rapport à nous. " que celui qui accomplit tout en tous, ne se trouvera lui-même accompli que lorsqu'elle sera accomplie. » (lbid. I, 25.)

Et alors, c'est-à-dire à la fin des choses, Dieu sera tout en tous. (I. Cor., XV, 28.)

C'est ainsi que saint Paul commentait sou maître •, et Origène, commentant saint Paul, à son tour, se demande ce que signifient ces paroles : Dieu sera tout en tous ; et il re'pond : « Je crois qu'elles signifient que Dieu u sera aussi tout dans chacun, c'est-à-dire que chaque a substance intelligente , e'tant parfaitement purifie'e , u toutes ses pensées seront Dieu ; elle ne pourra voir « et comprendre que Dieu r, elle possédera Dieu , et a Dieu sera le principe et la mesure de tous 1rs mou- « vemens de celte intelligence : ainsi Dieu sera tout en u tous; car la distinction du mal et du bien disparaîtra, u puisque Dieu, en qui le mal ne peut résider, sera u tout en tous; ainsi la fin des choses nous ramènera « au point dont nous étions partis...., lorsque la mort a et le mal seront détruits*, alors Dieu sera véritable u ment TOUT EN tous. n ( Origène , au livre des Principes, liv. III, cli. vl. )

(Page 214. ••• Ce pain et ce \m inystfqu.es j (|in nous sont présentés à la table sainte, brisent le \l()l , et nous absorbenl dans leur inconcevable unii

On pourrait cilei plusieurs passages dans ee sens : au seul de saint Augustin peul suffire.: u Mrs frères., di

u sait-il dans l'un de ses sermons, si vous êtes le corps u et les membres du Sauveur, c'est votre propre mysu tère que vous recevez. Lorsqu'on prononce : Voilà le « corps de J. C, vous re'pondez : Amen; vous re'pon- « dez ainsi à ce que vous êtes ( ad id quod estis reste pondetis), et cette re'ponse est une confession de foi.... « Ecoutons l'apôtre qui nous dit : Etant plusieurs , u nous ne sommes cependant qu'un seul pain et qu'un u sejfl corps. (I. Cor., X, 17.) Rappelez-vous que le « pain ne se fait pas d'un seul grain, mais de plusieurs. « L'exorcisme, qui pre'cède le baptême, vous broya u sous la meule : l'eau du baptême vous fît fermenter, u et lorsque vous reçûtes le feu du saint Esprit, vous

a fûtes pour ainsi dire cuits par ce feu 11 en est

« de même du vin. Rappelez-vous, mes frères, comment « on le fait. Plusieurs grains pendent à la grappe; mais « la liqueur exprime'e de ces grains est une confusion « dans l'unité'. Ainsi le Seigneur J. C. a consacre' dans sa « table le mystère de paix et de notre unité'. •>■> (Saint Augustin, Serm. inter opp. ult. edit. Ben. Paris, i685; 14 vol. in- fol., tom. V, part. I, iio5, col. p. 2, litt. D , E , F. )

(Page 200. Le monde est un système de choses invisibles, manisfestêes visiblement . )

EI^ TO MH OTK <I>AINOMEN QN TA BAEITOMENA rETOMENAI.

(Heb. XI, 5.) La Vulgate a traduit : Ut ex invisibilibus visibilia fièrent. — Erasme, dans sa traduction

dédiée à Léon X : Ut ex his quœ non apparebant ea quœ videntur fièrent. — Le Gros : Tout ce qui est visible est formé d'une manière ténébreuse. — La version de Mons : Tout ce qui est visible a été formé, riy ayant rien auparavant que d'invisible. — Sacy comme la traduction de Mons. (Il y travailla avec Arnaud, etc.) — La traduction protestante d'Osterwald : De sorte que les choses qui se voient nont pas été faites des choses qui apparaissent. — Celle de David Martin , in-fol. Genève, 1707 (Bible Synodale): En sorte que les choses qui se voient n'ont point été faites de choses quiparussent. — La traduction anglaise, reçue par l'église anglicane : So that things ivich are scen were not made of things tvich do appear. — La traduction esclavone , dont on ignore l'auteur, mais qui est fort ancienne, puisqu'on l'a attribuée, quoique faussement, à saint Jérôme : Vo ege ot neyavliaemich vidimjm byti (ce qui revient absolument de la Vulgate). — La traduction allemande de Lutber : Dass ailes was man siehet aus nichts worden ist.

Saint Jean Cbrysostôme a entendu ce texte comme la Vulgate , dont le sens est seulement un peu développé dans le dialogue 'Ex //>} ojuvoptc'vrov tx p\e<!tô[xsvx yêyove. ( Chrys. Hom. XXII, in epist. ad Hebr. cap. XI. )

(Page 218. Le physicien qui a fait l'expérience de Haies.)

Je crois devoir observer en passant, croyant la chose atsea peu connue , que coiic fameuse rxpériener de

Haies sur les plantes , qui n'enlèvent pas le moindre poids à la terre qui les nourrit , se trouve mot à mot dans le livre appelé': Actus Pétri seu Recognitiones. Le fameux Whiston, qui faisait grand cas de ce livre, et qui l'a traduit du grec, a insère' le passage tout entier dans son livre intitule' : Astronomical principles qf religion. London , 1725; in-8.° , pag. 187. Sur ce livre des récognitions attribue' à saint Cle'ment, disciple de saint Pierre, e'crit dans le II.e siècle, et interpole' dans le III.e. Voy. Joh. Millii Prolegomena in N. T. grœcum ; in-fol., pag. 1, n.° 277, et l'ouvrage de Rufin , De adulteratione libr. Origcnis , inter opp. Orig. Baie, Episcopius, 177 i , tom. I, pag. 778; 2 vol. in-fol.

(Page 221. Les lois du monde sont les lois de Keppler, etc. )

Il est plus que probable que Reppler n'aurait jamais pense' à la fameuse règle qui l'immortalise , si elle n'e'tait sortie comme d'elle-même de son système harmonique des cieux, fonde'.... sur je ne sais quelles perfections pytbagoriques des nombres, des figures et consonnancesj système myste'rieux, dont il s'occupa dès sa première jeunesse jusqu'à la fin de ses jours , auquel il rapporta tous ses travaux, qui en fut l'ame, et qui nous a valu la plus grande partie de ses observations et de ses e'erits. (Mairan, Dissert, sur la glace. Paris, 1749; in-12. , pre'f. , pag. 11.)

(Page 222. On croyait, même après les découverte.»

de Galilée, que les vhtp.s caustiques devaient être concaves, etc. , etc.)

La réunion des rayons du soleil augmente la chaleur , comme le prouvent les verres brûlans . qui sont plus minces dans le milieu que vers les bords , «à la diiïe- « rence des verres de lunettes, comme je le crois. Pour a s'en servir, on place d'abord le verre brûlant, autant « que je me le rappelle , entre le soleil et le corps a qu'on veut enflamnir]-; ensuite on Fe'lève vers le soleil, « ce qui rend l'angle du cône plus aigu ; mais je suis u persuade' que, s'il avait d'abord été place à la distance « où on le portait ensuite après l'avoir élevé, il n'aurait u plus eu la même force, et cependant l'angle n'aurait pas été moins aigu. » (lbid. Inquisitio légitima de calore et frigore, tom. II, pag. i8r.) Ailleurs il v revient, et il nous dit : «que si l'on place d'abord un miu roir ardent à la distance, par exemple, d'un palme, « il ne brûle point autant que si , après l'avoir placé à a une distance moindre de moitié, on le retirait lenteu ment et graduellement à la première distance. Le cône u cependant et la convergence sont les mêmes ; mais a c'est le mouvement qui augmente la chaleur, n (lbid. tom. VIII, Nov. org., lib. II, n." 28. pag. 101. ) Il n'\ .1 lin au-delà. C'est dans ce genre le point culminant de l'ignorance.

(Page 223. Jamais on ne découvrira Ken dans ce profond mystère de la nature qu'en suivanl les idées fie (iilbert et d'autres du même genre. I

Non seulement je n'ai pas lu, mais je n'ai pu me pro>

curer le livre de Guillaume Gilbert, dont Bacon parle si souvent ( Commentarii de magnete ). Je puis cependant y supple'er d'une manière suffisante pour mon objet, en citant le passage suivant de la physique de Gassendi , abre'ge'e par Bernier, in- 12., tom. I, cb. XVI, pag. 170, 171 : u Je suis persuade' que la terre.... n'est autre chose u qu'un grand aimant, et que l'aimant.... n'est autre « chose qu'une petite terre qui provient de la ve'ritable a et le'gitime substance de la terre. Si, après avoir obu serve' qu'un rejeton qu'on a plante' pousse des racines, u qu'il germe, qu'il jette des branches, etc...., on ne u fait aucune difficulté' d'assurer que ce rejeton a e'té re- « tranche' de l'olivier (par exemple) ou de la ve'ritable et substance de l'olivier 5 de même aussi, après avoir mis u un aimant en équilibre et ayant observe' que non-seule- & ment il a des pôles, un axe, un e'quateur, des paralu lèles, des méridiens et toutes les autres choses qu'a le « corps même de la terre \ mais aussi qu'il apporte une u conformation avec la terre même , en tournant ses « pôles vers les pôles de la terre et ses autres parties u vers les parties semblables de la terre, pourquoi ne u peut-on pas assurer que l'aimant a e'te' retranche' de la u terre ou de la véritable substance de la terre ? »

(Page 225. Lisez, si vous voulez, les me'decins irréligieux, comme savans ou comme e'crivains , mais ne les appelez jamais auprès de votre lit. )

Je trouve dans mes papiers l'observation suivante , qui vient fort à l'appui de cette thèse. Je la tirai jadis

d'un précis anonyme sur le docteur Cheyne, médecin anglais, inséré dans le 20. e vol. du Magasin Européen, pour l'année 1791 , novembre, pag. 556.

« Il faut le dire à la gloire des professeurs en méde- « cine , les plus grands inventeurs dans cette science et u les praticiens les plus célèbres ne furent pas moins reu nommés par leur piété que par l'étendue de leurs court naissances ; et véritablement on ne doit point s'étonner « que des hommes appelés par leur profession à scruter « les secrets les plus cachés de la nature, soient les u hommes les plus pénétrés de la sagesse et de la bonté « de son auteur.... Cette science a peut-être produit en « Angleterre une plus grande constellation d'hommes a fameux par le génie, l'esprit et la science, qu'aucune « autre branche de nos connaissances. »

Citons encore l'illustre Morgagni. Il répétait souvent que ses connaissances en médecine et en anatomie avaient mis sa foi à l'abri même de la tentation. Il s'écriait un jour : Ohl si je pouvais aimer ce grand Dieu comme je le connais! (Voy. Elogio del dottore Giambattista Morgagni, Efemeridi di Roma , i5 giugno 1772, n.° 24.)

(Page 224. Ils manièrent avec une dextérité merveilleuse, et qu'on ne saurait trop admirer, les instrumens remis entre leurs mains, mais ces instrumens furent inventés, etc., etc. )

Le mot de siècle ne doit point être pris ici au pied de la lettre; car l'ère moderne de l'invention, dans les

sciences mathématiques, s'étend depuis le triumvirat de Cavalieri, du P. Grégoire de saint Vincent et de Viette , à la fin du XVI. e siècle, jusqu'à Jacques et Jean Bernouilli, au comuienccment du XVIII. c 5 et il est très-vrai que cette époque fut celle de la foi et des factions religieuses. Un homme de ce dernier siècle, qui paraît n'avoir eu aucun e'gal pour la varie'te' et l'e'tendue des connaissances et des talens de'gage's de tout alliage nuisible, le P. Boscowich , croyait, en 1755, non-seulement qu'on ne pouvait rien opposer alors aux géans de l'époque qui venait de finir, mais que toutes les sciences e'taient sur le point de rétrograder, et il le prouvait par une jolie courbe. (Voy. Rog. Jos. Boscowich S. J. Vaticinium quoddam geometricum, in Supplem. ad Bened. Stay, philos, récent, versibus traditam. Romee , Palearini, 1755; in-8.°, tom. I, pag. 408.) Il ne m'appartient point de prononcer sur ces récréations mathématiques ; mais je crois qu'en général , et en tenant compte de quelques exceptions qui peuvent aisément être ramenées à la règle, l'étroite alliance du génie religieux et du génie inventeur demeurera toujours démontrée pour tout bon esprit.

(Page 242. Ces atomes étaient faits comme des cages dont les barreaux, etc.)

« Cet excès de la longueur des barreaux sur la lar- <■<■ geur doit être exprimé, au moins, par le nombre 10 « élevé à la 27. e puissance. Quant à la largeur, elle est u constamment la même, sans exception quelconque ,

u et. plus petite qu'un pouce d'une quantité qui est 10 « éleve'e à la i5.r puissance. >? Ici il n'y a ni plus , ni « moins, ni à peu près; le compte est rond.

(Page 244.... Que l'antiquité' s'est accorde'e à reconnaître dans les oiseaux quelque chose de divin, etc.)

Aristophane, dans sa come'die des Oiseaux, fait allusion à cette tradition antique :

Oûros dé (épœs) %xet 'zZTspôevTi (xtysis vuxi'p KXTXTXprxpov svpbv Evsôrrevae yévos ■t)(jt.éïspov , v.x\ 'Xpârov xvf\yxyzv es ycôs. Hpôrspov S' ovn r\V ysvos xbxvxnx>v...

Ille verô alatus raistus chao et caliginoso, iu tartaro ingente , Edidit noslrum gcnus, et primum eduxit iu lucem: Neque eiiitn deorum genus ante eral —

(dristoph. , Aves, V, 699, 70;.)

(Page 245.... Si au lieu de lire Lucrèce qu'il reçut à treize ans des mains d'un père assassin, etc.)

Ibid. pag. 2.5. Il appelle quelque part Lucrèce son maître dans la physique. Il ne cloute pas d'avoir trouve' la solution du plus grand problème que les physiciens se soient jamais proposé , et que la plupart d'entre eux avaient toujours regardé ou comme absolument insoluble en soi, nu comme inaccessible à f esprit hu-

main, pag. 244- Cependant il se garde bien de se livrer à l'orgueil : II n'a eu de plus que les autres hommes que le bonheur d'avoir été mené , encore écolier, a la bonne source, et d'y avoir -puisé. (Pag. i5o.) Et pour faire honneur à son maître, il dit, en annonçant la mort d'un Ecossais de ses amis : que le pauvre homme s'en est allé QUO NON NATA JACE1NT. (Pag. 290.) Personne au moins ne saurait lui disputer le me'rite de la clarté'.

(Page 246. Lisez, par exemple, les vies et les procès de canonisation de saint François Xavier, de saint Philippe de Ne'ri, de sainte Thérèse, etc., etc.)

Je crus devoir chercher et placer ici la narration où sainte The'rèse de'crit cet e'tat extraordinaire :

a Dans le ravissement , dit-elle, on ne peut presque

a jamais y re'sister Il arrive souvent sans que nous y

« pensions.... , avec une impe'tuosite' si prompte et si « forte , que nous voyons et sentons tout d'un coup e'ieu ver la nue'e dans laquelle ce divin aigle nous cache u sous l'ombre de ses ailes.... Je re'sistais quelquefois un « peu, mais je me trouvais après si lasse et si fatigue'e, « qu'il me semblait que j'avais le corps tout brise'.... a C'est un combat qu'on entreprendrait contre un trèsce puissant géant.... En d'autres temps, il m'e'tait imposte sible de re'sister à un mouvement si violent : Je me « sentais enlever Vame et la tête , et ensuite tout le « corps7 en sorte qu'il ne touchait plus à la terre. Une « chose aussi extraordinaire m'e'tant arrive'e un jour que « j'e'tais à genoux au choeur , au milieu de toutes les re-

u ligieuses, prête à communier, j'usai du droit que me « donnait ma qualité' de supérieure pour leur de'fendre « d'en parler. Une autre fois, etc. ?>

(Œuvres et vie de sainte Thérèse, écrite par ellemême et. par tordre de ses supérieurs. Traduction d'Arnaud d'Andilly, Paris, 1680; in-fol. , cap. XX, pag. 104. ) Voy. encore les Vies des saints, trad. de l'anglais de Butler j 12 vol. in-8.°. Vie de saint Thomas, tom. II, pag. 572. — De saint Philippe deNéri, tom. IV, note D , png. 54i5 seqq. Vie de saint François Xavier , par le P. Bouhours, in-12, tom. II, pag. 572. Prediche di Francesco Masotti délia compagnia di Gesù. Venezia, 1769, pag. 55o, etc., etc.

LE CHEVALIER

Quoique vous n'aimiez pas trop les voyages dans les nues , mon cher comte, j'aurais envie cependant de vous y transporter de nouveau. Vous me coupâtes la parole l'autre jour en me comparant à un homme plongé dans Veau qui demande à boire. C'est fort bien dit , je vous assure ; mais votre épigramme laisse subsister tous mes doutes. L'homme semble de nos jours ne pouvoir plus respirer dans le cercle antique des facultés humaines. Il veut les franchir; il s'agite comme un aigle indigné contre les barreaux de sa cage. Voyez ce qu'il tente dans les sciences naturelles ! Voyez encore cette nouvelle alliance qu'il a opérée et qu'il avance avec tant de succès entre les théories physiques et les arts , qu'il force d'enfanter des prodiges pour servir les sciences ! Comment voudriezvous que cet esprit général du siècle ne s'éten-

dît pas jusqu'aux questions de l'ordre spirituel? et pourquoi ne lui serait-il pas permis de s'exercer sur l'objet le plus important pour l'homme , pourvu qu'il sache se tenir dans les bornes d'une sage et respectueuse modération?

LE COMTE

Premièrement, M. le chevalier, je ne croirais point être trop exigeant si je demandais que l'esprit humain , libre sur tous les autres sujets , un seul excepté , se défendit sur celui-là toute recherche téméraire. En second lieu, cette modération dont vous me parlez , et qui est une si belle chose en spéculation, est réellement impossible dans la pratique : du moins elle est si rare qu'elle doit passer pour impossible. Or, vous m'avouerez que , lorsqu'une certaine recherche n'est pas nécessaire , et qu'elle est capable de produire des maux infinis , c'est un devoir de s'en abstenir. C'est ce qui m'a rendu toujours suspects et même odieux , je vous l'avoue , tous les élans spirituels des illuminés , et j'aimerais mieux mille fois....

LE SÉNATEUR

Vous avez donc décidément peur des illuminés , mon cher ami ! Mais je ne crois pas , à

mon tour , être trop exigeant si je demande humblement que les mots soient définis, et qu'on ait enfin l'extrême bonté de nous dire ce que c'est qu'un illuminé , afin qu'on sache de qui et de quoi l'on parle , ce qui ne laisse pas que d'être utile dans une discussion. On donne ce nom d'illuminés à ces hommes coupables , qui osèrent de nos jours concevoir et même organiser en Allemagne , par la plus criminelle association , l'affreux projet d'éteindre en Europe le christianisme et la souveraineté. On donne ce même nom au disciple vertueux de saint Martin, qui ne professe pas seulement le christianisme , mais qui ne travaille qu'à s'élever aux plus sublimes hauteurs de cette loi divine» Vous m'avouerez , messieurs, qu'il n'est jamais arrivé aux hommes de tomber dans une plus grande confusion d'idées. Je vous confesse même que je ne puis entendre de sang-froid , dans le monde, des étourdis de l'un et de l'autre sexe crier à Xilluminisme^ au moindre mot qui passe leur intelligence , avec une légèreté et une ignorance qui pousseraient à bout la patience la plus exercée. Mais vous , mon cher ami le Romain , vous , si grand défenseur de l'autorité , parlez-moi franchement. Pouvez-vous lire l'Ecriture-Sainte sans être obligé d'y re-

connaître une foule de passages qui oppriment votre intelligence , et qui l'invitent à se livrer aux tentatives d'une sage exégèse? N'est-ce pas à vous comme aux autres qu'il a été dit : scrutez les écritures. Dites-moi, je vous prie, en conscience , comprenez-vous le premier chapitre de la Genèse ? Comprenez-vous l'Apocalypse et le Cantique des Cantiques ? L'Ecclésiaste ne vous cause-t-il aucune peine ? Quand vous lisez dans la Genèse qu'au moment où nos premiers parens s'aperçurent de leur nudité , Dieu leur fit des habits de peau , entendez-vous cela au pied de la lettre ? Croyez-vous que la Toute-Puissance se soit employée à tuer des animaux , à les écorcber , à taner leurs peaux , à créer enfin du fil et des aiguilles pour terminer ces nouvelles tuniques? Croyez-vous que les coupables révoltés de Babel aient réellement entrepris , pour se mettre l'esprit en repos , d'élever une tour dont la girouette atteignît la lune seulement ( je dis peu , comme vous voyez ! ) ; et lorsque les étoiles tomberont sur la terre , ne serez-vous point empêché pour les placer ? iMais puisqu'il est question du ciel et des étoiles , que dites-vous de la manière dont ce mot de ri ri est souvent employé par les écrivains sacrés;1 Lorsque vous lisez que Dieu a

créé le ciel et la terre ; que le ciel est pour lui, mais qu'il a donné la terre aux enfans des hommes; que le Sauveur est monté au ciel et qu'il est descendu aux enfers , etc., comment entendez-vous ces expressions ? Et quand vous lisez que le Fils est assis à la droite du Père , et que saint Etienne en mourant le vit dans cette situation , votre esprit n'éprouve-t-il pas un certain malaise , et je ne sais quel désir que d'autres paroles se fussent présentées à l'écrivain sacré ? Mille expressions de ce genre vous prouveront qu'il a plu à Dieu tantôt de laisser parler l'homme comme il voulait , suivant les idées régnantes à telle ou telle époque , et tantôt de cacher sous des formes , en apparence simples et quelquefois grossières, de hauts mystères qui ne sont pas faits pour tous les yeux : or, dans les deux suppositions , quel mal y a-t-il donc à creuser ces abîmes de la grâce et de la bonté divine , comme on creuse la terre pour en tirer de 1 or ou des diamans ? Plus que jamais , messieurs , nous devons nous occuper de ces hautes spéculations , car il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre : le genre humain

s8n LES SOIRÉES

ne peut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieurs théologiens , même catholiques , ont cru que des faits du premier ordre et peu éloignés étaient annoncés dans la révélation de saint Jean; et quoique les théologiens protestans n'aient débité en général que de tristes rêves sur ce même livre, où ils n'ont jamais su voir que ce qu'ils désiraient , cependant , après avoir payé ce malheureux tribut au fanatisme de secte, je vois que certains écrivains de ce parti adoptent déjà le principe : que plusieurs prophéties contenues dans V Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un de ces écrivains même est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé , et que la nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions. Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe ( je parle de la classe instruite ) qui n'attende dans ce moment quelque chose d'extraordinaire : Or , dites-moi , messieurs , croyez-vous que cet accord de tous les hommes puisse être méprisé ? N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses ? Remontez aux siècles passés , transportez-vous à la naissance du Sauveur : à cette époque une

voix haute <et mystérieuse , partie des régions orientales , ne s'écriait-elle pas : L'Orient est sur le point de triompher , le vainqueur partira de la Judée , un enfant divin nous est donné , il va paraître , il descend du plus haut des deux , il ramènera l'âge d'or sur la terre.... ? Vous savez le reste. Ces idées étaient universellement répandues ; et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le plus grand poète latin s'en empara et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion , qui fut depuis traduit en assez beaux vers grecs, et lu dans cette langue au concile de Nicée par ordre de l'empereur Constantin. Certes il était bien digne de la Providence d'ordonner que ce cri du genre humain retentît à jamais dans les vers immortels de Virgile. Mais l'incurable incrédulité de notre siècle , au lieu de voir dans cette pièce ce qu'elle renferme réellement, c'est-à-dire un monument ineffaçable de l'esprit prophétique qui s'agitait alors dans l'univers , s'amuse à nous prouver doctement que Virgile n'était pas prophète , c'est-à-dire qu'une flûte ne sait pas la musique , et qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans la onzième églogue de ce poète ; et vous ne trouverez pas de nouvelle édition ou traduction de Virgile , qui ne contienne quelque

noble effort de raisonnement et d'érudition pour embrouiller la chose du monde la plus claire. Le matérialisme qui souille la philosophie de notre siècle l'empêche de voir que la doctrine des esprits , et en particulier celle de l'esprit prophétique , est tout-à-fait plausible en ellemême j et de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle et la plus imposante qui fut jamais. Pensez-vous que les anciens se soient tous accordés à croire que la puissance divinatrice ou prophétique était un apanage inné de l'homme (1) ? Cela n'est pas possible. Jamais un être, et à plus forte raison jamais une classe entière d'êtres ne saurait manifester généralement et invariablement une inclination contraire à sa nature. Or , comme l'éternelle maladie de l'homme est de pénétrer l'avenir, c'est une preuve certaine qu'il a des droits sur cet

(1) Veteres... vim (lavrix^v (divinatriccm) in naturâ quandoque homini inesse contendunt... nec dcsunt inter recentiores nostri seculi scriptores qui veteribus hne in re assensum prœbeant , etc.

Voj. Sara. Bochart , Epist. ad dom. de Segrais, Blondel, Rcinesius, Fabricius et d'autres encore rites dans la dissertation de Mar. Barth. Christ. Richard, De Rornd ante Romulum cnnditd (in Thés, dissert. Âf. Joh. Christoph. Martini, loin. II. part. 1; in-8.°. pag. 241).

avenir et qu'il a des moyens de l'atteindre , au moins dans de certaines circonstances.

Les oracles antiques tenaient à ce mouvement intérieur de l'homme qui l'avertit de sa nature et de ses droits. La pesante érudition de Van- Dale et les jolies phrases de Fontenelle furent employées vainement dans le siècle passé pour établir la nullité générale de ces oracles. Mais , quoi qu'il en soit , jamais l'homme n aurait recouru aux oracles, jamais il n'aurait pu les imaginer , s'il n'était parti d'une idée primitive en vertu de laquelle il les regardait comme possi" blés , et même comme existans. L'homme est assujetti au temps , et néanmoins il est par nature étranger au temps ; il lest au point que l'idée même du bonheur éternel, jointe à celle du temps, le fatigue et l'effraie. Que chacun se consulte , il se sentira écrasé par l'idée d'une félicité successive et sans terme : je dirais qui/ a peur de s ennuyer , si cette expression n était pas déplacée dans un sujet aussi grave ; mais ceci me conduit à une observation qui vous paraîtra peut-être de quelque valeur.

Le prophète jouissant du privilège de sortir du temps , ses idées n'étant plus distribuées dans la durée , se touchent en vertu de la simple analogie et se confondent , ce qui répand né-

cessairement une grande confusion dans ses discours. Le Sauveur lui-même se soumit à cet état lorsque , livré volontairement à l'esprit prophétique , les idées analogues de grands désastres , séparées du temps , le conduisirent à mêler la destruction de Jérusalem à celle du monde. C'est encore ainsi que David , conduit par ses propres souffrances à méditer sur le juste persécuté , sort tout à coup du temps et s'écrie , présent à l'avenir : Ils ont percé mes mains et mes pieds , ils ont compté mes os ; ils se sont partagé mes habits ; ils ont jeté le sort sur mon vêtement (Ps. xxi , 17.)- Un autre exemple non moins remarquable de cette marche prophétique se trouve dans le magnifique Ps. lxxi ( 1 ).

(1) Le dernier verset de ce psaume porte dans la Vulgate : Defecerunt laudes David filiï Jesse. Le Gros a traduit : Ici finissent les louanges de David.

La traduction protestante française dit : Ici se terminent les requêtes de David; et la traduction anglaise : Les prières de David sont finies. M. Gcnoude se tire de ces platitudes avec une aisance merveilleuse eu disant : Ici finit le premier recueil que David avait fait de ses Psaumes. Pour moi , je serais tente' d'écrire intrépidement; Ici David, oppressé par l'inspiration, jeta la plume, et ce verset ne serait plus qu'une note qui appartiendrait aux éditeurs de David, ou peut-être à lui même.

David , en prenant la plume , ne pensait qu'à Salomon ; mais bientôt l'idée du type se confondant dans son esprit avec celle du modèle , à peine est-il arrivé au cinquième verset, que déjà il s'écrie : il durera autant que les astres ; et l'enthousiasme croissant d'un instant à l'autre, il enfante un morceau superbe , unique en chaleur , en rapidité, en mouvement poétique. On pourrait ajouter d'autres réflexions tirées de l'astrologie judiciaire , des oracles , des divinations de tous les genres , dont l'abus a sans doute déshonoré l'esprit humain , mais qui avaient cependant une racine vraie comme toutes les croyances générales. L'esprit prophétique est naturel à l'homme , et ne cessera de s'agiter dans le monde. L'homme , en essayant, à toutes les époques et dans tous les lieux, de pénétrer dans l'avenir , déclare qu'il n'est pas fait pour le temps , car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'à finir. De là vient que , dans nos songes , jamais nous n'avons l'idée du temps, et que l'état de sommeil fut toujours jugé favorable aux communications divines. En attendant que cette grande énigme nous soit expliquée , célébrons dans le temps celui qui a dit à la nature :

Le temps sera pour vous ; l'éternité sera pour

moi ( i ) ; célébrons sa mystérieuse grandeur, et maintenant et toujours , et dans tous les siècles des siècles^ , et dans toute la suity des éternités (2) et par-delà l'éternité (3) , et lorsqu enfin tout étant consommé , un ange criera au milieu de V espace évanouissant : IL n'y a PLUS DE TEMPS (4) !

Si vous me demandez ensuite ce que c'est que cet esprit prophétique que je nommais tout à l'heure , je vous répondrai que jamais il n'y eut dans le monde de grands èvènemens qui n aient été prédits de quelque manière. Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avancé cette proposition ; mais si vous y réfléchissez vous-mêmes , vous trouverez que l'assertion de ce pieux écrivain est justifiée par toute l'histoire. Vous en avez un dernier exemple dans la révolution française , prédite de tous cotés et de la manière la plus incontestable. Mais, pour en revenir au point d'où je suis parti , croyez-vous que le siècle de Virgile manquât

(1) Thomas, Ode sur le Temps.

(2) Perpétuas œternitates. Dan. XII, 5.

(5) In œternum et ultra. Exod. XV, 18.

(4) Alors l'ange jura par celui qui vit dans les siècles des siècles... qu'il n'y aurait plus de temps. Apoc. X, 6.

de beaux esprits qui se moquaient et de la

grande année , et du siècle d'or , et de la chaste Lucine , et de l auguste mère , et du mystérieux enfant? Cependant tout cela était vrai :

L'enfant du haut des eieux e'tait prêt à descendre.

Et vous pouvez voir dans plusieurs écrits, nommément dans les notes que Pope a jointes à sa traduction en vers du Pollion , que cette pièce pourrait passer pour une version d'Isaïe. Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de même aujourd'hui? L'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion ? et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui , avertis par ces signes divins , se livrent à de saintes recherches?

Voulez- vous une nouvelle preuve de ce qui se prépare ? cherchez-la dans les sciences : considérez bien la marche de la chimie , de lastronomie même , et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez-vous , par exemple , si vous n'en étiez avertis , que Newton nous ramène à Pythagore , et qu'incessamment il sera démontré que les corps célestes sont mus précisément comme le corps humain , par des intelligences qui leur sont unies, sans qu'on sache comment? C'est cependant ce qui est sur le point de se

vérifier , sans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans doute , et même ridicule , parce que l'opinion environnante en impose ; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie : 1 apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux , et mettra fin au XVIIIe siècle qui dure toujours ; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits. Alors des opinions qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées seront des axiomes dont il rie sera pas permis de douter ; et l'on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la superstition du moyen âge. Déjà même la force des choses a contraint quelques savans de l'école matérielle à faire des concessions qui les rapprochent de V esprit ; et d'autres ne pouvant s'empêcher de pressentir cette tendance sourde d'une opinion puissante, prennent contre elle des précautions qui font peut-être, sur les véritables observateurs, plus d'impression qu'une résistance directe. De là leur attention scrupuleuse à n'employer que des expressions matérielles. Il ne s'agit jamais dans leurs écrits

que de lois mécaniques , de principe mécanique , d'astronomie physique , etc. Ce n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que les théories matérielles ne contentent nullement l'intelligence -, car , s'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain non préoccupé , c'est que les mouvemens de l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois mécaniques ; mais c'est précisément parce qu'ils le sentent qu'ils mettent , pour ainsi dire, des mots en garde contre des vérités. On ne veut pas l'avouer , mais on n'est plus retenu que par rengagement et par le respect humain. Les savans européens sont dans ce moment des espèces de conjurés ou d'initiés, ou comme il vous plaira de les appeler , qui ont fait de la science une sorte de monopole , et qui ne veulent pas absolument qu'on sache plus ou autrement qu'eux. Mais cette science sera incessamment honnie par une postérité illuminée , qui accusera justement les adeptes d'aujourd'hui de n'avoir pas su tirer des vérités que Dieu leur avait livrées, les conséquences les plus précieuses pour 1 homme. Alors toute la science changera de face : l'esprit, long-temps détrôné et oublié , reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies ; que le paganisme entier n'est qu'un sys- TOM. II. 19

2j)0 LES SOIRÉES

tème de vérités corrompues et déplacées ; qu'il suflit de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à leur place pour les voir briller de tous leurs rayons. En un mot toutes les idées changeront ; et puisque de tous côtés une foule d'élus s'écrient de concert : venez, Seigneur, venez ! pourquoi blâmeriez -vous les hommes qui s'élancent dans cet avenir majestueux et se glorifient de le deviner? Comme les poètes qui , jusque dans nos temps de faiblesse et de décrépitude , présentent encore quelques lueurs pâles de l'esprit prophétique , qui se manifeste chez eux par la faculté de deviner les langues et de les parler purement avant qu'elles soient formées , de même les hommes spirituels éprouvent quelquefois des momens d'enthousiasme et d'inspiration qui les transportent dans l'avenir, et leur permettent de pressentir les événemens que le temps mûrit dans le lointain.

Rappelez-vous encore, M. le comte, le compliment que vous m'avez adressé sur mon érudition au sujet du nombre trois. Ce nombre en effet se montre de tous côtés, dans le monde physique comme dans le moral , et dans les choses divines. Dieu parla une première fois aux hommes sur le mont Sinaï, et cette révélation fut resserrée , par des raisons que nous

DE SAINT-PÉTERSBOURG. 29 ï

ignorons , dans les limites étroites d'un seul peuple et d'un seul pays. Après quinze siècles , une seconde révélation s'adressa à tous les hommes sans distinction , et c'est celle dont nous jouissons ; mais l'universalité de son action devait être encore infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plus devaient s'écouler avant que l'Amérique vît la lumière ; et ses vastes contrées recèlent encore une foule de hordes sauvages si étrangères au grand bienfait , qu'on serait porté à croire qu'elles en sont exclues par nature en vertu de quelque anathème primitif et inexplicable. Le grand lama seul a plus de sujets spirituels que le pape ; le Bengale a soixante millions d'habitans, la Chine en a deux cents, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces archipels immenses du grand Océan , qui forment aujourd'hui une cinquième partie du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des efforts merveilleux pour annoncer l'Evangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines ; mais vous voyez avec quels succès. Combien de myriades d'hommes que la bonne nouvelle n'atteindra jamais ! Le cimeterre du fils d'Ismaè'l n'a-t-il pas chassé presque entièrement le christianisme de l'Afrique et de l'Asie?

iq.

Et dans notre Europe, enfin quel spectacle, s'offre à l'œil religieux ! le christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis à la réforme insensée du XVIe siècle ; et dans vos pays catholiques mêmes il semble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placer mon église au-dessus de la vôtre ; nous ne sommes pas ici pour disputer. Hélas ! je sais bien aussi ce qui nous manque ; mais je vous prie , mes bons amis , de vous examiner avec la même sincérité : quelle haine d'un côté , et de l'autre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour la religion et pour tout ce qui s'y rapporte ! quel déchaînement de tous les pouvoirs catholiques contre le chef de votre religion ! à quelle extrémité l'invasion générale de vos princes n'a-t-elle pas réduit chez vous Tordre sacerdotal ! L'esprit public qui les inspire ou les imite s'est tourné entièrement contre cet ordre. C est une conjuration , c'est une espèce de rage ; et pour moi je ne doute pas que le pape n'aimât mieux traiter une affaire ecclésiastique avec l'Angleterre qu'avec tel ou tel cabinet catholique que je pourrais vous nommer. Quel sera le résultat du tonnerre qui recommence à gronder dans ce moment? Des millions de catholiques passeront peut-être sous des

sceptres hétérodoxes pour vous et même pour nous. S il en était ainsi, j'espère bien que vous êtes trop éclairés pour compter sur ce qu'on appelle tolérance ; car vous savez de reste que le catholicisme n'est jamais toléré dans la force du terme. Quand on vous permet d'entendre la messe et qu'on ne fusille pas vos prêtres , on appelle cela tolérance ; cependant ce n'est pas tout-à-fait votre compte. Examinez-vous d'ailleurs vous-mêmes dans le silence des préjugés, et vous seil tirez que votre pouvoir vous échappe: vous n avez plus cette conscience de la force qui reparaît souvent sous la plume d'Homère, lorsqu'il veut nous rendre sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. Vous n'osez plus rien , et l'on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau ; joignez-y 1 attente des hommes choisis , et vous verrez si les illuminés ont tort d'envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain. Je rie finirais pas si je voulais rassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente. Encore une fois , ne blâmez pas les gens qui s'en occupent , et qui voient dans la révélation même des raisons de prévoir une révélation de la révélation. Ap-

pelez , si vous voulez , ces hommes illumines ; je serai tout-à-fait d'accord avec vous , pourvu que vous prononciez le nom sérieusement.

Vous , mon cher comte , vous, apôtre si sévère de l'unité et de l'autorité , vous n'avez pas oublié sans doute tout ce que vous nous avez dit au commencement de ces entretiens , sur tout ce qui se passe d'extraordinaire dans ce moment. Tout annonce , et vos propres observations mêmes le démontrent , je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. Vous ne pouvez donc pas , sans vous mettre en contradiction avec vous-même , condamner ceux qui saluent de loin cette unité, comme vous le disiez, et qui essaient, suivant leurs forces, de pénétrer des mystères si redoutables sans doute , mais tout à la fois si consolans pour vous.

Et ne me dites point que tout est dit , que tout est révélé , et qu'il ne nous est permis d'attendre rien de nouveau. Sans doute que rien ne nous manque pour le salut; mais du côté des connaissances divines , il nous manque beaucoup ; et quant aux manifestations futures, j'ai , comme vous voyez , mille raisons pour m'y attendre , tandis que vous n'en avez pas uni' pour me prouver le contraire. L'Hébreu qui ac-

complissait la loi n était-il pas en sûreté de conscience? Je vous citerais, s'il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible , qui promettent au sacrifice judaïque et au trône de David une durée égale à celle du soleil. Le juif qui s'en tenait à l'écorce avait toute raison , jusqu'à V événement , de croire au règne temporel du Messie ; il se trompait néanmoins, comme on le vit depuis : mais savons-nous ce qui nous attend nous-mêmes ? Dieu sera avec nous jusqu'à la fin des siècles ; les portes de Venjer ne prévaudront pas contre l'Eglise, etc. Fort bien ! en résulte-t-il , je vous prie , que Dieu s'est interdit toute manifestation nouvelle , et qu'il ne lui est plus permis de nous apprendre rien audelà de ce que nous savons ? ce serait , il faut l'avouer, un étrange raisonnement.

Je veux , avant de finir , arrêter vos regards sur deux circonstances remarquables de notre époque. Je veux parler d'abord de l'état actuel du protestantisme qui, de toutes parts, se déclare socinien : c'est ce qu'on pourrait appeler son ultimatum , tant prédit à leurs pères. C'est le mahométisme européen , inévitable conséquence de la réforme. Ce mot de mahométisme pourra sans doute vous surprendre au premier aspect-, cependant rien n'est plus simple. Abba-

die , l'un des premiers docteurs de l'église protestante , a consacré , comme vous le savez, un volume entier de son admirable ouvrage sur la vérité de la religion chrétienne , à la preuve de la divinité du Sauveur. Or , dans ce volume , il avance avec grande connaissance de cause , que si Jésus-Christ n'est pas Dieu , Mahomet doit être incontestablement considéré comme l'apûtre et le bienfaiteur du genre humain , puisqu il l'aurait arraché à la plus coupable idolâtrie. Le chevalier Jones a remarqué quelque part que le mahométisme est une secte chrétienne , ce qui est incontestable et pas assez connu. La môme idée avait été saisie par Leibnitz , et avant ce dernier par le ministre Jurieu (i). L'islamisme admettant limité de

(i) « Les mahome'tans , quoi qu'on puisse dire au con- « traire, sont certainement une secte de chrétiens , si « cependant des hommes qni suivent l'he'résie impie u d'Arius me'ritent le nom de chrétiens. ??

(W.,n Joncs's a description of Asia. — Works, in-4.0, tom. V, pag. 588.)

Il faut avouer que les sociniens approchent fort des mahométans. (Leibnitz, dans ses œuvres in-4." • tom. Y. pag. 48». Esprit et Pensées du même . in-8.", tom. II , pag. 84. )

Les mahométans sont, comme 1c Hit A/. .1 tir ici/.

Dieu et la mission divine de Jésus-Christ , dans lequel cependant il ne voit qu'une excellente créature , pourquoi n'appartiendrait-il pas au christianisme autant que l'arianisme , qui professe la même doctrine? Il y a plus : on pourrait, je crois , tirer de l'Alcoran une profession de foi qui embarrasserait fort la conscience délicate des ministres protestans , s'ils devaient la signer. Le protestantisme ayant donc , partout où il régnait , établi presque généralement le socinianisme , il est censé avoir anéanti le christianisme dans la même proportion.

Vous semble-t-il qu'un tel état de choses puisse durer , et que cette vaste apostasie ne soit pas à la fois et la cause et le présage d'un mémorable jugement ?

L'autre circonstance que je veux vous faire remarquer , et qui est bien plus importante qu'elle ne paraît l'être au premier coup d'oeil , c'est la société biblique. Sur ce point , M. le comte , je pourrais vous dire en style de Cicéron : novi tuos sonitus (1). Vous en voulez

une secte du christianisme. (Nicole, dans le traite' de l'Unité de l'Eglise, in-12; liv. III, ch. 2 , pag. 54l) On peut donc ajouter le te'moignage de Nicole aux trois autres de'jà cite's.

(1) Nosti rneos sonitus. (Cic. ad Att. )

beaucoup à cette société biblique , et je vous avouerai franchement que vous dites d'assez bonnes raisons contre cette inconcevable institution ; si vous le voulez , même , j'ajouterai que malgré ma qualité de Russe , je défère beaucoup à votre Eglise sur cette matière : car, puisque i de l'aveu de tout le monde , vous êtes, en fait de prosélytisme , de si puissans ouvriers, qu'en plus d'un lieu vous avez pu effrayer la politique , je ne vois pas pourquoi on ne se fierait pas à vous sur la propagation du christianisme que vous entendez si bien. Je ne dispute donc point sur tout cela , pourvu que vous me permettiez de révérer , autant que je le dois , certains membres et surtout certains protecteurs de la société, dont il n'est pas même permis de soupçonner les nobles et saintes intentions.

Cependant je crois avoir trouvé à cette institution une face qui n'a pas été observée et dont je vous fais les juges. Ecoutez-moi, je vous prie.

Lorsqu'un roi d'Egypte (on ne sait lequel ni dans quel temps ) fit traduire la Bible en grec, il croyait satisfaire ou sa curiosité , ou sa bienfaisance , ou sa politique ; et sans contredit les véritables Israélites ne virent pas sans un extrême déplaisir, cette loi vénérable jetée pour

ainsi dire aux nations , et cessant de parler exclusivement l'idiome sacré qui l'avait transmise dans toute son intégrité de Moïse à Eléazar.

Mais le christianisme s'avançait, et les traducteurs de la Bible travaillaient pour lui en faisant passer les saintes écritures dans la langue universelle ; en sorte que les apôtres et leurs premiers successeurs trouvèrent l'ouvrage fait. La version des Septante monta subitement dans toutes les chaires et fut traduite dans toutes les langues alors vivantes , qui la prirent pour texte.

Il se passe dans ce moment quelque chose de semblable sous une forme différente, vie sais que Rome ne peut souffrir la société biblique , qu'elle regarde comme une des machines les plus puissantes qu'on ait jamais fait jouer contre le christianisme. Cependant qu'elle ne s'alarme pas trop : quand même la société biblique ne saurait ce qu'elle fait , elle n'en serait pas moins pour l'époque future précisément ce que furent jadis les Septante , qui certes se doutaient fort peu du christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle effusion de l'Esprit saint étant désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs de ce don nouveau puissent

citer l'Ecriture sainte à tous les peuples. Le3 apôtres ne sont pas des traducteurs, ils ont bien d'autres occupations ; mais la société biblique, instrument aveugle de la Providence , prépare ces différentes versions que les véritables envoyés expliqueront un jour en vertu d'une mission légitime ( nouvelle ou primitive , n'importe ) qui chassera le doute de la cité de Dieu ( i ) ; et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unité travaillent à l'établir.

LE COMTE

Je suis ravi , mon excellent ami , que vos brillantes explications me conduisent moi-même à m'expliquer à mon tour d'une manière à vous convaincre que je n'ai pas au moins le très-grand malheur de parler de ce que je ne sais pas.

Vous voudriez donc qu'on eût d'abord V extrême bonté de vous expliquer ce que c'est qu'un illuminé. Je ne nie point qu'on n'abuse souvent de ce nom et qu'on ne lui fasse dire ce qu'on veut : mais si , d'un côté , on doit mépriser certaines décisions légères trop communes dans le monde , il ne faut pas non plus,

(i) Fides dubitationem éliminât è rivitate Dei. (Huet, de imbecill. mentis humanœ. lil». HT, B;° i5t)

DE SAINT-PÉTERSBOURG. Soi

d'autre part , compter pour rien je ne sais quelle désapprobation vague , mais générale, attachée à certains noms. Si celui ft illuminé ne tenait à rien de condamnable , on ne conçoit pas aisément comment l'opinion , constamment trompée , ne pourrait l'entendre prononcer sans y joindre l'idée d'une exaltation ridicule ou de quelque chose de pire. Mais puisque vous m'interpellez formellement de vous dire ce que c est qu'un illuminé , peu d'hommes peut-être sont plus que moi en état de vous satisfaire.

En premier lieu , je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon : je dis seulement que tous ceux que j'ai connus , en France surtout , Tétaient ; leur dogme fondamental est que le christianisme , tel que nous le connaissons aujourd'hui , n'est qu'une véritable loge-bleue faite pour le vulgaire ; mais qu'il dépend de V homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé le christianisme transcendental. Celte doctrine est un mélange de platonisme , d'origénianisme et de philosophie hermétique , sur une base chrétienne.

Les connaissances surnaturelles sont le grand

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but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spirituel , d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères.

Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un homme pour eux est un mineur , et sa naissance , émancipation. Le péché originel s'appelle le crime primitif: les actes de la puissance divine ou de ses agens dans l'univers s'appellent des bénédictions , et les peines infligées aux coupables , des pâlimens. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment , lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges.

J'ai eu l'occasion de me convaincre , il y a plus de trente ans , dans une grande ville de France , qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu colicn.

Ce n'est pas au reste qu'il ne puisse y avoir et qu'il n'y ait réellement dans leurs ouvrages

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des choses vraies , raisonnables et touchantes , mais qui sont trop rachetées parce qu'ils y ont mêlé de faux et de dangereux , surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est général parmi eux : jamais je n'y ai rencontré d'exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j'ai connus.

Le plus instruit , le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes , Saint-Martin , dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle , participait cependant à ce caractère général. Il est mort sans avoir voulu recevoir un prêtre ; et ses ouvrages présentent la preuve la plus claire qu'il ne croyait point à la légitimité du sacerdoce chrétien (i).

En protestant qu'il n'avait jamais douté de la sincérité de La Harpe dans sa conversion ( et quel honnête homme pourrait en douter ! ) , il ajoutait cependant que ce littérateur célèbre ne lui paraissait pas s être dirigé par les véritables principes (2).

(1) Saint-Martin mourut en effet le i5 octobre 1804, sans avoir voulu recevoir un prêtre. (Mercure de France, 18 mars 1809. N.° 4°8? pag. 499 et suiv.)

(2) Le journal que l'interlocuteur vient de citer ne

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Mais il faut lire surtout la préface qu il a placée à la tète de sa traduction du livre des Trois Principes , écrit en allemand par Jacob Bohme : c'est là qu'après avoir justifié jusqu'à un certain point les injures vomies par ce fanatique contre les prêtres catholiques , il accuse notre sacerdoce en corps d'avoir trompé sa destination (i) , c'est-à-dire , en d'autres termes , que Dieu n'a pas su établir dans sa religion un sacerdoce tel qu'il aurait dû être pour remplir ses vues divines. Certes c'est grand dommage ,

s'explique pas tout-à-fait dans les mêmes termes. Il est moins laconique et rend mieux les ide'es de Saint-Martin. u En protestant, dit le journaliste, delà since'rite' de la « conversion de La Harpe , il ajoutait cependant qu'il a ne la croyait point dirigée par les véritables voies u lumineuses. » Ibid. ( Note de V éditeur. )

(\) Dans la prc'face de la traduction citée, Saint-Mar tin s'exprime de la manière suivante :

« C'est à ce sacerdoce qu aurait du appartenir la « manifestation de toutes les merveilles et de toutes « les lumières dont le cœur et l'esprit de l'homme au- « raient un si pressant besoin. •>■> (Paris, 1802, in-8.' , préface, pag. 5. )

Ce passage, en effet, n'a pas besoin de commentaire. Il en re'sultc à l'e'vidcnce qu'il n'y a point de sacerdoce, et que l'Evangile ne suffit pas au cœur et à Vesprit de V homme.

DE SAINT-PÉTERSBOURG. 3o5

car cet essai ayant manqué , il reste bien peu d'espérance. J'irai cependant mon train , messieurs , comme si le Tout-Puissant avait réussi, et tandis que les pieux disciples de Saint-Martin j dirigés , suivant la doctrine de leur maître , par les véritables principes , entreprennent de traverser les flots à la nage , je dormirai en paix dans cette barque qui cingle heureusement à travers les écueils et les tempêtes depuis mille huit cent neuf ans.

J'espère , mon cher sénateur , que vous ne m'accuserez pas de parler des illuminés sans les connaître. Je les ai beaucoup vus; j'ai copié leurs écrits de ma propre main. Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis , mont souvent édifié, souvent ils m'ont amusé, et souvent

aussi mais je ne veux point me rappeler

certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. Je vous ai dit plus d'une fois que cette secte peut être utile dans les pays séparés de l'Eglise, parce qu'elle maintient le sentiment religieux, accoutume l'esprit au dogme , le soustrait à. l'action délétère de la réforme , qui n'a plus de bornes, et le prépare pour la réunion. Je me rappelle même souvent avec la plus profonde satisfaction que , parmi les illuminés protestans que j'ai connus

tom. il. 2.0

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en assez grand nombre, je n'ai jamais rencontré une certaine aigreur qui devrait être exprimée par un nom particulier , parce qu'elle ne ressemble à aucun autre sentiment de cet ordre : au contraire , je n'ai trouvé chez eux que bonté, douceur et piété même , j'entends à leur manière. Ce n'est pas en vain , je l'espère , qu'ils s'abreuvent de l'esprit de saint François de Sales, de Fénélon, de sainte Thérèse : madame Guyon même , qu'ils savent par cœur, ne leur sera pas inutile. Néanmoins , malgré ces avantages , ou pour mieux dire, malgré ces compensations , 1 illuminisme n'est pas moins mortel sous l'empire de notre Eglise et de la vôtre même , en ce qu'il anéantit fondamentalement l'autorité, qui est cependant la base de notre système.

Je vous l'avoue , messieurs , je ne comprends rien à un système qui ne veut croire qu'aux miracles , et qui exige absolument que les prêtres en opèrent , sous peine d'être déclarés nuls. Blair a fait un beau discours sur ces paroles si connues de saint Paul : « Nous ne voyons mainci tenant les choses que comme dans un miroir « et sous des images obscures (i). » Il prouve

(\) Vidrrnus nunc per spéculum in cenigmate, | Ep. ad Cor. , cap. XIII, 12.)

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à merveille que si nous avions connaissance de ce qui se passe dans l'autre monde , l'ordre de celui-ci serait troublé et bientôt anéanti ; car l'homme , instruit de ce qui l'attend , n'aurait plus le désir ni la force d'agir. Songez seulement à la brièveté de notre vie. Moins de trente ans nous sont accordés en commun : qui peut croire qu'un tel être soit destiné pour converser avec les anges? Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations, les manifestations , etc. , l'extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige ; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d'en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse , et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges ? La simplicité de l'Evangile en cache souvent la profondeur : on y lit : S'ils voyaient des miracles , ils ne croiraient pas ; rien n est plus profondément vrai. Les clartés de l'intelligence n'ont rien de commun avec la rectitude de la volonté. Vous savez bien , mon vieil ami, que certains hommes , s'ils venaient à trouver

ce qu'ils cherchent , pourraient fort bien devenir coupables au lieu de se perfectionner. Que nous manque-t-il donc aujourd'hui , puisque nous sommes les maîtres de bien faire ? et que manque-t-il aux prêtres , puisqu'ils ont reçu la puissance d'intimer la loi et de pardonner les transgressions ?

Qu'il y ait des mystères dans la Bible , c'est -ce qui n'est pas douteux ; mais à vous dire la vérité , peu m'importe. Je me soucie fort peu de savoir ce que c'est qu'un habit de peau. Le savez-vous mieux que moi , vous qui travaillez à le savoir ? et serions-nous meilleurs si nous le savions? Encore une fois, cherchez tant qu'il vous plaira : prenez garde cependant de ne pas aller trop loin , et de ne pas vous tromper en vous livrant à votre imagination. îl a bien été dit , comme vous le rappelez : Scrutez les Ecritures ; mais comment et pourquoi ? Lisez le texte : Scrutez les Ecritures , et vous y verrez au 'elles rendent témoignage de moi. (Jean, V, 39. ) Il ne s'agit donc que de ce fait déjà certain , et non de recherches interminables pour l'avenir qui ne nous appartient pas. Et quant à cet autre texte , les étoiles tomberont , ou pour mieux dire' , seront tombantes on défaillantes , l'évangéliste ajoute immédiatement , que les

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vertus du ciel seront ébranlées , expressions qui ne sont que la traduction rigoureuse des précédentes. Les étoiles tombantes que vous voyez dans les belles nuits d'été n'embarrassent, je vous l'avoue, guère plus mon intelligence. Revenons maintenant

LE CHEVALIER

Non pas , s'il vous plaît , avant que j'aie fait une petite querelle à notre bon ami sur une proposition qui lui est échappée. Il nous a dit en propres termes : Vous n'avez plus de héros ; c'est ce que je ne puis passer. Que les autres nations se défendent comme elles l'entendront; moi je ne cède point sur l'honneur de la mienne. Le prêtre et le chevalier français sont parens , et l'un est comme l'autre sans peur et sans reproche. Il faut être juste , messieurs : je crois que , pour la gloire de l'intrépidité sacerdotale , la révolution a présenté des scènes qui ne le cèdent en rien à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus brillant dans ce genre. Le massacre des Carmes , celui de Quiberon , cent autres faits particuliers retentiront à jamais dans l'univers.

3lo LES SOIRÉES

LE SÉNATEUR

Ne me grondez pas, mon cher chevalier; vous savez , et votre ami le sait aussi , que je suis à genoux devant les glorieuses actions qui ont illustré le clergé français pendant l'épouvantable période qui vient de s'écouler. Lorsque j'ai dit : Vous ri avez plus de héros , j'ai parlé en général et sans exclure aucune noble exception : j'entendais seulement indiquer un certain affaiblissement universel que vous sentez tout aussi bien que moi; mais je ne veux point insister , et je vous rends la parole , M. le comte.

LE COMTE

Je réponds donc , puisque vous le voulez l'un et l'autre. Vous attendez un grand événement : vous savez que , sur ce point , je suis totalement de votre avis, et je m'en suis expliqué assez clairement dans l'un de nos premiers entretiens. Je vous remercie de vos réflexions sur ce grand sujet, et je vous remercie en particulier de L'explication si simple, si naturelle,

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si ingénieuse du Pollion de Virgile , qui me semble tout-à-fait acceptable au tribunal du sens commun.

Je ne vous remercie pas moins de ce que vous me dites sur la société biblique. Vous êtes le premier penseur qui m'ayez un peu réconcilié avec une institution qui repose toute entière sur une erreur capitale ; car ce n'est point la lecture , c'est l'enseignement de l'Ecriture sainte qui est utile : la douce colombe avalant d'abord et triturant à demi le grain qu'elle distribue ensuite à sa couvée , est l'image naturelle de l'Eglise expliquant aux fidèles cette parole écrite, qu'elle a mise à leur portée. Lue sans notes et sans explication, l'Ecriture sainte est un poison. La société biblique est une œuvre protestante , et comme telle vous devriez la condamner ainsi que moi ; d'ailleurs , mon cher ami , pouvez-vous nier qu'elle ne renferme , je ne dis pas seulement une foule d'indifïérens , mais de sociniens même , de déistes achevés, je dis plus encore , d'ennemis mortels du christianisme ? Vous ne repondez pas on ne

saurait mieux répondre Voilà cependant,

il faut l'avouer, de singuliers propagateurs de la foi ! Pouvez-vous nier de plus les alarmes de

3 i 2 LES SOIRÉES

l'église anglicane, quoiqu'elle ne les ait point encore exprimées formellement? Pouvez-vous ignorer que les vues secrètes de cette société ont été discutées avec effroi dans une foule d'ouvrages composés par des docteurs anglais? Si l'église anglicane , qui renferme de si grandes lumières, a gardé le silence jusqu'à présent, c'est qu'elle se trouve placée dans la pénible alternative ou d'approuver une société qui l'attaque dans ses fondemens , ou d'abjurer le dogme insensé et cependant fondamental du protestantisme , le jugement particulier. Il y aurait bien d'autres objections à faire contre la société biblique , et la meilleure c'est vous qui l'avez faite , M. le sénateur ; enfuit de prosélytisme , ce qui déplaît à Rome ne vaut rien. Attendons l'effet qui décidera la question. On ne cesse de nous parler du nombre des éditions : qu'on nous parle un peu de celui des conversions. Vous savez , au reste , si je rends justice à la bonne foi qui se trouve disséminée dans la société, et si je vénère surtout les grands noms de quelques protecteurs ! Ce respect est tel que souvent je me suis surpris argumentant contre moi-même sur le sujet qui nous occupe dans ce moment , pour voir s'il y aurait

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moyen de transiger avec l'intraitable logique. Jugez donc si j'embrasse avec transport le point de vue ravissant et tout nouveau sous lequel vous me faites apercevoir dans un prophétique lointain l'effet d'une entreprise qui , séparée de cet espoir consolateur , épouvante la religion au lieu de la réjouir

C cetera desideranlur*

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