‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 10 sur 40 · IES SOIRÉES · texte numérisé non relu

IES SOIRÉES

ductions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva avec des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national , tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur , dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée Je

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l'antique hospitalité , du luxe élégant el nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème

éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? vingt ou trente

automates agissant ensemble produisent une pensée étrange à chacun d'eux; le mécanisme aveugle est dans l'individu : le calcul ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.

La statue équestre de Pierre 1er s'élève sur le bord de la Neva, à Tune des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie du fondateur. Tout ce queToreilIe entend., tout ce que Tocil contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées , d'où la nature semble avoir exilé la vie , Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie : on regarde , et Ton ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

A mesure que notre chaloupe s'éloignait . le chant des bateliers et Le bruit confus de

la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sons l'horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce , un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans 1$ vie où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants , des frères séparés de moi depuis longtemps , et sans espoir de réunion , devaient tout-à-coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits , sur les rives de la Neva , en présence de ces Russes hospitaliers.

Sans nous communiquer nos sensations , nous jouissions avec délices de la beauté du spectacle qui nous entourait , lorsque le chevalier de B*** rompant brusquement le silence, sécria : « Je voudrais bien voir ici, « sur cette même barque oii nous sommes, « un de ces hommes pervers, nés pour le r< malheur de la société: uq de ces mcnstr< i ^ qui fatiguent In lerre.. x>

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a Kt (m'en f eriez-voas , s'il vous plaît

fut la question Je ses deux .-«mis parlant à la fois )?» — «Je lui demanderais, repril u le chevalier, si cette nuit lui parait aussi

ce belle qu'à nous. »

L'exclamation du chevalier nous avait tires de notre rêverie : bientôt son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.

LE COMTE

Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser, ou plutôt s'étourdir; jamais ils n'ont de jouissances réelles. Je iules crois point susceptibles d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les écarter de notre barque.

LE CHEVALIER

Vous croyez donc que les méchants ne .sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi réellement , je aérais! un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement pour on autre monde la

punition des méchants et la récompense des justes : il me semble qu'un petit à-compte de part et d'autre dès cette vie même n'aurait rien gâté. C'est ce qui me ferait désirer au moins que les méchants , comme vous le croyez , ne fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez , vous , messieurs , qui êtes si forts dans ce genre de philosophie.

Pour moi qui , dans les camps nourri dès mon enfance , Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance ,

je vous avoue que je ne me suis pas trop informé de quelle manière il plaît à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai , il me semble , en réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde , que s'il punit dès cette vie, au moins il ne se presse pas.

LE COMTE

Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer la soirée à l'examen de cette question , qui n'est pas difficile en elle-même , mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'orgueil et de ï>a fille aînée l'irréligion. J'ai grand regrel à

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rcs symposiaques , dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut \ ivre avec elles, pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce; mais quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres ? C'était , à ce qu'il me semble $ une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus , et d'ailleurs notre petite sjmposie le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous : elle est affable et n'aime pas le bruit ; j'espère qu'elle viendra.

Vous voyez déjà cette petite lerra«6« SPp

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portée par quatre colonnes chinoises audessus de l'entrée de ma maison : mon cabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère , que vous nommerez si vous voulez un grand balcon ; c'est là qu'assis dans un fauteuil antique, j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de la foudre , comme vous savez , je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement bonheur : je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi par de salutaires réflexions , il m'est arrivé trop souvent de me demander à moi-même : Que mereste-t-il? Mais la conscience, à force de me répondre moi, m'a fait rougir de ma faiblesse , et depuis longtemps je ne suis pas même tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je m'y livre à de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient du ravissement. Tantôt j'évoque , innocent magicien , des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres , et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais lorsque je m'élance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent

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ce que je possède encore, et la vie mé parait aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont la sous ma main : il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...

Les trois amis aj ont débarqué et pris place autour de la table a thé , la conversation reprit son cours.

LE SÉNÀTEUB.

Je suis charmé qu'une saillie de M. le chevalier nous ait fait naître l'idée d'une symposie philosophique. Le sujet que nous traiterons ne saurait être plus intéressant : le bonlieur des méchants , le malheur des justes ! C'est le grand scandale de la raison humaine. Pourrions-nous mieux employer une soirée qu'en la consacrant à l'examen de ce mystère de la métaphysique divine ? Nous serons conduits à sonder , autant du moins qu'il est permis à la faiblesse humaine, ? ensemble des voies de la Providence dans le goh

nement au monde moral. Mais je vous en avertis , M, le Comte , il pourrait bien vous arriver, comme à la sultane Schéerazade , de n'en être pas quitte pour une soirée : je ne dis pas que nous allions jusqu'à mille et une; il y aurait de l'indiscrétion ; mais nous y reviendrons au moins plus souvent que vous ne l'imaginez.

LE COMTE

Je prends ce que vous me dites pour une politesse et non pour une menace. Au reste, messieurs , je puis vous renvoyer ou Tune ou l'autre, comme vous me l'adressez. Je ne demande ni n'accepte même de partie principale dans nos entretiens ; nous mettrons , si vous le voulez bien , nos pensées en commun : je ne commence même que sous cette condition.

Il y a longtemps , messieurs , qu'on se plaint de la Providence dans la distribution des biens et des maux; mais je vous avoue que jamais ces difficultés n'ont pu faire la moindre impression sur mon esprit. Je vois avec une certitude d'intuition, et j'en remercie humblement cette Providence, que sur ce point Phomme se trompe dans toute la force

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du terme et clans le sens naturel de l'expr< sion.

Je voudrais pouvoir dire comme Montaigne : L'homme se pipe, car c'est le véritable mot. Oui, sans cloute l'homme se pipe; il est dupe de lui-même; il prend les sophismes de son cœur naturellement rebelle ( hélas .' rien n'est plus certain ) pour les doutes réels nés dans son entendement. Si quelquefois la superstition croit de croire , comme on le lui a reproché , plus souvent encore , soyezen sûrs, l'orgueil croit ne pas croire. C'est toujours l'homme qui se pipe; mais , dans le second cas, c'est bien pire.

Enfin, messieurs, il n'y a pas de sujet sur lequel je me sente plus fort que celui du gouvernement temporel de la Providence : c'est donc avec une parfaite conviction, c'est avec une satisfaction délicieuse que j'exposerai à deux hommes que j'aime tendrement quelques pensées utiles que j'ai recueillies sur la route, déjà longue, d'une vie consacrée tout entière à des études sérieuses.

LE CHEVALIER

Je vous entendrai avec le plus grand plaisir, et je ne cloute pas que notre ami coin-

mun ne vous accorde ia même attention ; mais permettez-moi, je vous en prie, de commencer par vous chicaner avant que vous ayez commencé, et ne m'accusez point de répondre à votre silence; car c'est tout comme si vous aviez déjà parlé, et je sais très Lien ce que vous allez me dire. Vous êtes , sans le moindre doute , sur le point de commencer par oîi les prédicateurs finissent, parla vie éternelle, ce Les méchants ce sont heureux dans ce monde ; mais ils « seront tourmentés dans l'autre : les justes , ce au contraire, souffrent dans celui-ci; mais ce ils seront heureux dans l'autre. » Voilà ce qu'on trouve partout. Et pourquoi vous cacherais-je que cette réponse tranchante ne me satisfait pas pleinement? Vous ne me soupçonnerez pas, j'espère, de vouloir détruire ou affaiblir celte grande preuve ; mais il me semble qu'on ne lui nuirait point du tout en l'associant à d'autres.

LE SÉNATEUR

Si M. le chevalier est indiscret ou trop précipité, j'avoue que j'ai tort comme lui et autant que lui; car j'étais sur le point de vous quereller aussi avant que vous eussiez

DB SAHCT-PÉTSB$BOURG« 1 S

entamé la question: ou, si vous roulée que je vous parle plus sérieusement, je voulais vous prier de sortir des roules ballucs. J'ai lu plusieurs de vos écrivains ascétiques du premier ordre , que je vénère infiniment ; mais, tout en leur rendant la justice qu'ils méritent, je ne vois pas sans peine que, sur celle grande question des voies de la justice divine dans ce monde , ils semblent presque tous passer condamnation sur le fait , et convenir qu'il n'y a pac moyen de justifier la Providence divine dans cette vie. Si cette proposition n'est pas fausse , elle me parait au moins extrêmement dangereuse; car il y a beaucoup de danger à laisser croire aux hommes que la vertu ne sera récompensée et le vice puni que dans l'autre vie. Les incrédules , pour qui ce monde est tout , ne demandent pas mieux , et la foule même doit être rangée sur la même ligne : l'homme est si distrait , si dépendant des objets qui le frappent, si dominé par ses passions , que nous voyons tous les jours le croyant le plus soumis braver les tourments de la vie future pour le plus misérable plaisir. Que sera-ce de celui qui ne croit pas ou qui croit faiblement? Appuyons donc tant qu'il vous plaira sur la vie

future qui répond à toutes les objections; mais s'il existe dans ce monde un véritable gouvernement moral, et si, dès cette vie même, le crime doit trembler , pourquoi le décharger de cette crainte?

LE COMTE

Pascal observe quelque part que la dernière chose qiCon découvre en composant un livre , est de savoir quelle chose on doit placer la première : je ne fais point un livre , mes bons amis; mais je commence un discours qui peut-être sera long, et j'aurais pu balancer sur le début : heureusement vous me dispensez du travail de la délibération; c'est vousmêmes qui m'apprenez par oii je dois commencer.

L'expression familière qu'on ne peut adresser qu'à un enfant ou à un inférieur, vous ne savez ce que vous dites, est néanmoins le compliment qu'un homme sensé aurait droit de faire à la foule qui se mêle de disserter sur les questions épineuses de la philosophie . Avez vous jamais entendu, messieurs , un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens , et qu'il suint d'être un scélérat pour être invulnérable ? Je

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suis sûr que non , parce que en effet chacun Bail que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien droit detablir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en générai par rapport à tous les hommes; et cette parité , supposée exacte , suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste; car il est non-seulement faux, mais évidemment faux que le crime soit en général heureux, et la vertu malheureuse en ce monde : il est , au contraire , de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie oii chacun sans distinction peut tirer un billet blanc ou noir. Il faudrait donc changer la question, et demander pourquoi, dans tordre temporel , le juste nest pas exempt des maux qui peuvent affliger le coupable ; et pourquoi le méchant 71 est pas privé des biens dont le juste peut jouir? Mais cette question est tout à fait différente de l'autre , et je suis même fort étonné si le simple énoncé ne vous en démontre pas l'absurdité; car c'est une de mes idées favorites que l'homme droit est assez communément averti , par un sentiment 'ntérieur , de la fausseté ou de la vérité de 1. 2

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