RIANT DES LARMES
D'où venait donc cette langue qui semble naître comme Minerve , et dont la première production est un chef-d'œuvre désespérant, sans qu'il ait jamais été possible de prouver qu'elle ait balbutié? Nous écrieronsnous niaisement à la suite des docteurs modernes : Combien il a fallu de siècles pour former une telle langue! En effet, il en a fal-
(1) ZctfUyéeç xtUOouw. Iliad. XXI, 465.
(2) ZTiiTTvat ô' àrrs7rt7iTov ïtpasti. Ibid. XIV. 351.
(3) 0e(/j Si {iv* Ujj.^iyxii1 èy.fn- Ibid. II, 41. Qui hoc in aliud ::ermonem converlere volet, it dcmum, quœ sit korwn vocabulorum vis ei ivipyux senliet. (Clarkius ad Loc.) Il ajoute avec raison : Domina Dacier non maie : « Il lui sembla que la yoix répandue autour de lu> « retentissait eucorc à ses oreilles. »
(i) Aacxpvétv yt/isuau. Ibid. VI, 484
lu beaucoup, si elle s'est formée comme on l'imagine. Du serment de Louis-le- Germanique en 84*2 jusqu'au Menteur de Corneille, et jusqu'aux Menteuses de Pascal (1) , il s'est écoulé huit siècles : en suivant une règle de proportion, ce n'est pas trop de deux mille ans pour former la langue grecque. Mais Homère vivait dans un siècle barbare ; et pour peu qu'on veuille s'élever au-dessus de son époque , on se trouve au milieu des Pélasges vagabonds et des premiers rudiments de la société. Où donc placerons-nous ces siècles dont nous avons besoin pour former cette merveilleuse langue? Si, sur ce point de l'origine du langage , comme sur une foule d'autres, notre siècle a manqué la vérité , c'est qu'il avait une peur mortelle de la rencontrer. Les langues ont commencé ; mais la parole jamais , et pas même avec l'homme. L'un a nécessairement précédé l'autre ; car la parole n'est possible que pnr le verbe. Toute langue particulière naît comme l'animal, par voie d'explosion et de dévelop-
(i) Ces Meuleuses g?nt les Provinciales. Voyez les notes placées à la fin de cel entretien.
Ç\'<,(c de l'éditeur,)
DE SA1NT-PÉTERSI30CRG. 1 1 1
peinent, sans que l'homme ait jamais passé île Tétat ft aphonie à l'usage de la parole. Toujours il a parlé , et c'est avec une sublime raison que les Hébreux l'ont appelé ame parlante. Lorsqu'une nouvelle langue se forme , elle naît au milieu d'une société qui est en pleine possession du langage ; et l'action , ou le principe qui préside à cette formation ne peut inventer arbitrairement aucun mot ; il emploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il appelle de plus loin; il s'en nourrit, iî les triture, il les digère; il ne les adopte jamais sans les modifier plus ou moins. On a beaucoup parlé de signes arbitraires dans un siècle où l'on s'est passionné pour toute expression grossière qui excluait l'ordre et l'intelligence ; mais il n'y a point de signes arbitraires , tout mot a sa raison. Vous avez vécu quelque temps, M. le chevalier, dans un beau pays au pied des Alpes, et, si je ne me trompe , vous y avez même tué quelques hommes...
LE CHBVALirB.
Sur mon honneur, je n ai tué personne. Tout au plus je pourrais dire comme le jeuiu homme de madame de Sévigné : Je rty ai pas nui.
LE COMTE
Quoi qu'il en soit, il vous souvient peutêtre que dans ce pays le son (furfur) se nomme Bren. De l'autre côté des Alpes, une chouette s'appelle Sava. Si l'on vous avait demandé pourquoi les deux peuples avaient choisi ces deux arrangements de sons pour exprimer les deux idées , vous auriez été tenté de répondre : Parce qu'ils Vont jugé à propos, ces choses là sont arbitraires. Vous auriez cependant été dans Terreur : car le premier de ces deux mots est anglais , et le second est esclavon; et de Raguse au Kamschatka , il est en possession de signifier dans la belle langue russe ce qu'il signifie à huit cents lieues d'ici dans un dialecte purement local (1). Vous n'êtes pas tenté, j'espère , de me soutenir que les hommes , délibérant sur la Tamise , sur le Rhône , sur TOby ou sur le Pô, rencontrèrent par hasard les mêmes sons pour exprimer les mêmes idées. Les deux mots préexistaient donc dans
(1) Les dialectes, les patois et les noms propres d'hommes et de lieux me semblent des mines presque intactes, el dont i! est possible de tuer de grandes richesses historiques et philosophiques.
DE SUST-PâTBfi&BOURG. 123
les deux langues qui eji 6rent présent aux deux dialectes. Voulez-vous que les quatre peuples les aient reçus d'un peuple antérieur? je n'en crois rien; mais je l'admets : il en résulte d'abord que les deux immenses familles leutone et esclavone n'inventèrent point arbitrairement ces deux mots , mais qu'elles les avaient reçus. Ensuite la question recommence à l'égard de ces nations antérieures : d'où, les tenaient-elles? il faudra répondre de même , elles les avalent reçus; et ainsi en remontant jusqu'à l'origine des choses. Les bougies qu'on apporte dans ce moment me rappellent leur nom : les Français faisaient autrefois un grand commerce de cire avec la ville de Botzia dans le royaume de Fez; ils en rapportaient une grande quantité de chandelles de cire qu'ils se mirent à nommer des botzies. Le génie national façonna bientôt ce mot et en lit bougies. L'Anglais a retenu l'ancien mot wax-carulle (chandelles de cire), et TAllemand aime mieux dire wachslîcht (lumière de cire); mais partout vous voyez la raison qui a déterminé le mot. Quand je n'aurais pas rencontré Tétymologie de bougie dans la préface du Dictionnaire hébraïque de Thomassin, où je ne la cherchais çer-
tainement pas, en aurais- je été moins sûr d'une étymologie quelconque ? Pour douter à cet égard il faut avoir éteint le flambeau de l'analogie; c'est-à-dire qu'il faut avoir renoncé au raisonnement. Observez, s'il vous plaît, que ce mot seul S étymologie est déjà une grande preuve du talent prodigieux de l'antiquité pour rencontrer ou adopter les mots les plus parfaits: car celui-là suppose que chaque mot est vrai, c'est-à-dire qu'il n'est point imaginé arbitrairement; ce qui est assez pour mener loin un esprit juste. Ce qu'on sait dans ce genre prouve beaucoup , à cause de l'induction qui en résulte pour les autres cas; ce qu'on ignore au contraire ne prouve rien , excepté l'ignorance de celui qui cherche. Jamais un son arbitraire n'a exprimé , ni pu exprimer une idée. Comme la pensée préexiste nécessairement aux mots qui ne sont que les signes physiques de la pensée , les mots , à leur tour, préexistent à l'explosion de toute langue nouvelle qui les reçoit tout faits et les modifie ensuite à son gré (1). Le génie
(1) Sans excepter même les noms propres qui, de îour nature, sembleraient invariables. La nation ]ui a (.'le' le pins elle-même dr.ns les lettres, la grecque, est celle qui a le plus altère* ces mots eu les transportant chc2 elle. Les historiens doiTenl sans douic s'impatienter ;
DR SUKT-PÊTBBftBOUBG. 1 -
de chaque langue se meut comme un animal pour trouver de tout côlé ce qui lui convient. Dans la nôtre , par exemple , maison est celtique , palais est latin , basilique est grec , honnir est teutonique , rabot < st esclavon (1), almanach est arabe , et sopîia est hébreu (2). D'où nous est venu tout cela? peu m'importe , du moins pour le moment : il me suffit de vous prouver que les langues ne se forment que d'autres langues quelles tuent ordinairement pour s'en nourrir, à la manière des animaux carnassiers. Ne parlons donc jamais de hasard ni de signes arbitraires , Gallis hœc Philodemus ait (3). On e^t déjà bien avancé
mais telle est la lui. Une nation ne reçoit rien sans le modifier Shakespeare est le seul nom propre, peut-être, qui ait pris place dans la langue française ayec sa prononciation nationale de Chekspire : c'est Voltaire qui le fit passer, mais ce fut parce que le gënie qui allait se retirer le laissa faire.
(1) En effet, le mot rabot signifie travailler, dans la langue russe ; ainsi l'instrument le plus aclif de la menuiserie fut nomme', lors de l'adoption du mot par le génie français , le travailleur par excellence.
(2) Sophan , élever, de là Sophetim, les Juges, (c'est le titre de l'un des livres saints) , les hommes élevât , ceux qui siègent plus haut que les autres. De là encore suffeles (ou soffetes), les deux grands magistrats do Carthagc. Exemple de l'identité* fas deux langues hébraïque et Dunique.
(3) Cette citation , pour être juste, doit être datée. Pourquoi ne dirions-nous pas : Non si malè nunc et olim sic erit, et pourquoi n'ajouterions-nous pas encore , en profitant avec complaisance du double si Bl ijui appartient nu mot ohm : Non si malè nu ne cl olim sic fuit-
dans ce genre lorsqu'on a suffisament réfléchi sur cette première observation que je vous ai faite; savoir, que la formation des mots les plus parfaits, les plus significatifs, les plus philosophiques , dans toute la force du terme , appartient invariablement aux temps d'ignorance et de simplicité. Il faut ajouter, pour compléter cette grande théorie , que le talent onomaturge disparaît de même invariablement à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science. On ne cesse, dans tous les écrits du temps sur cette matière intéressante, de désirer une langue philosophique , mais sans savoir et sans se douter seulement que la langue la plus philosophique est celle dont la philosophie s'est le moins mêlée. Il manque deux petites choses à la philosophie pour créer des mots : l'intelligence qui les invente, et la puissance qui les fait adopter. Voit-elle un objet nouveau? elle feuillette ses dictionnaires pour trouver un mot antique ou étranger; et presque toujours même elle y réussit mal. Le mot de montgolfière , par exemple , qui est national, est juste, au moins dans un sens; et je le préfère à celui d'aérostat , qui est le terme scientifique et qui ne dit rien : autant vau-
DE SAINT- PÉTRRSROURG. 127
(Irait appeler un navire hydrostcd. Voyez celle foule de mois nouveaux empruntés du grec, depuis vingt ans, à mesure que le crime ou la folie en avaient besoin : presque tous sont pris ou formés à contre-sens. Celui de théophilanthrope, par exemple, est plus sot que la chose , et c'est beaucoup dire : un écolier anglais ou allemand aurait su dire tlicaiithropophile. Vous me direz que ce mot Tut inventé par des'misérables dans un temps misérable ; mais la nomenclature chimique , qui fut certainement l'ouvrage d'hommes trèsé claires , débute cependant par un solécisme de basses classes, oxigène au lieu à'oxigone. J'ai d'ailleurs, quoique je ne sois pas chimiste, d'excellentes raisons de croire que tout ce dictionnaire sera effacé ; mais , à ne l'envisager que sous le point de vue philosophique et grammatical, il serait peut-être ce qu'on peut imaginer de plus malheureux , si la nomenclature métrique n'était venue depuis disputer et remporter pour toujours la palme de la barbarie. L'oreille superbe du grand siècle l'aurait rejetée avec un frémissement douloureux. Alors le génie seul avait le droit de persuader l'oreille française , et Corneille luimême s^en vit plus d'une fois repoussé; mais,
de nos jours , elle se livra à tout le monde. Lorsqu'une langue est faite (comme elle peut être faîte), elle est remise aux grands écrivains , qui s'en servent sans penser seulement à créer de nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d',Athalie , dans la description de l'enfer qu'on lit dans le Télémaque , ou dans la péroraison de l'oraison funèbre de Condé , un seul mot qui ne soit pas vulgaire, pris à part? Si cependant le droit de créer de nouvelles expressions appartenait à quelqu'un , ce serait aux grands écrivains et non aux philosophes , qui sont sur ce point d'une rare ineptie : les premiers toutefois n'en usent qu'avec une excessive réserve , jamais dans les morceaux dïnspiration, et seulement pour les substantifs et les adjectifs ; quant aux pailles , ils ne songent guère à en proférer de nouvelles. Enfin , il fauts'ôter de l'esprit cette idée de langues nouvelles, excepté seulement dans le sens que je viens d'expliquer; ou, si vous voulez que j'emploie une autre 'tournure, la parole est éternelle, et toute langue est aussi ancienne que le peuple qui la parle. On objecte, faute de réflexion, qu'il n'y a pas de nation qui puisse elle-même entendre son ancien langage : et qu'importe,
DE SArfT-PfiTKRSBOTIRO. 129
je vous prie? Le changement qui ne touche pas le principe exclut-il l'identité ? Celui qui
me vit dans mon berceau me reconnaîtraitil aujourd'hui? Je crois cependant que j'ai le droit de nfappeler le même. Il n'en est pas autrement d'une langue : elle est la môme tant <jue le peuple est le même. La pauvreté des langues dans leurs commencements est une autre supposition faite de la pleine j>uissance et awfor/^philosophique. Les mots nouveaux ne prouvent rien, parce qu'à mesure qu'elles en acquièrent, elles en laissent échapper d'autres , on ne sait dans quelle proportion. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tout peuple a parlé, et qu'il a parlé précisément autant qu'il pensait et aussi bien qu'il pensait; car c'est une folie égale de croire qu'il y ait un signe pour une pensée qui n'existe pas , ou qu'une pensée manque d'un signe pour se manifester. Le Huron ne dit pas garde-temps , par exemple, c'est un mot qui manque sûrement à sa langue ; mais Tomawack manque par bonheur aux nôtres , et ce mot compte tout comme un autre. Il serait bien à désirer que nous eussions une connaissance approfondie des langues sauvages. Le zèle et le travail infatigables des
missionnaires avaient préparé sur cet objet un ouvrage immense , qui aurait été infiniment utile à la philologie et à l'histoire de l'homme : le fanatisme destructeur du XVIIIe siècle Ta fait disparaître sans retour (1). Si nous avions, je ne dis pas des monuments , puisqu'il ne peut y en avoir , mais seulement les dictionnaires de ces langues , je ne doute pas que nous n'y trouvassions de ces mots dont je vous parlais il n'y a qu'un instant , restes évidents d'une langue antérieure parlée par un peuple éclairé. Et quand même nous ne les trouverions pas , il en résulterait seulement que la dégradation est arrivée au point d'effacer ces derniers restes : Etiam periêre ruinée. Mais dans l'état quelconque où elles se trouvent, ces langues ainsi ruinées demeurent comme des monuments terribles de la justice divine ; et si on les connaissait à fond, on serait probablement plus effrayé par les mots qu'elles possèdent que par ceux qui leur manquent. Parmi les sauvages de la Nouvelle- Hollande il n'y a point de mot pour exprimer
(1) Voyez l'ouvrage italien , curieux quoique mal t'ciit à dessein , el devenu extrêmement rare, intitulé : McmorU caloliche. 3 volâmes, io~12.
DE SUNT-PÉTKRSBOURG. 131
l'idée de Dieu ; mais il y en a un pour exprimer l'opération qui détruit un enfant dans le sein de sa mère, afin de la dispenser des peines de l'allaitement : on l'appelle le mi-bra (1).
LE CHEVALIER
Vous m'avez beaucoup intéressé , M. lo comte, en traitant avec une certaine étendue une question qui s'est trouvée sur notre route; mais souvent il vous échappe des mots qui me causent des distractions , et dont je me promets toujours de vous demander raison. Vous avez dit, par exemple, tout en courant à un autre sujet, que la question de l origine de la parole était la même que celle de V origine des idées. Je serais curieux de vous entendre raisonner sur ce point; car souvent j'ai entendu parler de différents écrits sur l'origine des idées, et même j'en ai lu; mais la vie agitée que j'ai menée pendant si longtemps , et peut-être aussi le manque d'un bon aplanisseur ( ce mot , comme vous voyez , n'appartient point à la langue primitive ) m'ont toujours empêché dy voir clair. Ce problème ne se pré-
Ci) Jo ne sais de quel voyageur est tire'e l'anecdote du Mi-bra mais probablement e'.le n'aura i'té cit<fe que sur une autorité sûre.
sente à moi qu'à travers une espèce de nuage qu'il ne m'a jamais été possible de dissiper ; et souvent j'ai été tenté de croire que la mauvaise foi et le malentendu jouaient ici comme ailleurs un rôle marquant.
LK COMTE
Votre soupçon est parfaitement fondé, mon cher chevalier, et j'ose croire que j'ai assez réfléchi sur ce sujet pour être en état au moins de vous épargner quelque fatigue.
Mais avant tout je voudrais vous proposer le motif de décision qui doit précéder tous les autres : c'est celui de l'autorité (1). La raison humaine est manifestement convaincue d'impuissance pour conduire les hommes ; car peu sont en état de bien raisonner, et nul ne l'est de bien raisonner sur tout ; en sorte qtfen général il est bon , quoi qu'on en dise , de commencer par l'autorité. Pesez donc les voix de part et d'autre , et voyez contre l'origine sensible des idées, Pythagore, Platon , Cicéron , Origène , saint Augustin ,
(1) Naturœ ordo sic se habet , ut quùm aliquid discimvs, rationem prœcedat auctorilas : c'esl-à-dire , l'ordre naturel exige que , lorsquo nous apprenons quelque chose, l'autorité précède la raison. ( Saint Augustin, De mor. Ecclcs. cath. , c. II. )
DE SAINT- PETEflSBOURG.
ijescartes, Cudworlh , Lami, Polignac, Pascal, Nicole, Bossuet, Fénélon , Leïbnilz, et cet illustre Malebranche qui a bien pu errer quelquefois dans le chemin de la vérité; mais qui n'en est jamais sorti. Je ne vous nommerai pas les champions de l'autre parti; car leurs noms me déchirent la bouche. Quand je ne saurais pas un mot de la question , je me déciderais sans autre motif que mon goût pour la bonne compagnie, et mon aversion pour la mauvaise (1).
Je vous proposerais encore un autre argument préliminaire qui a bien sa force : c'est celui que je tire du résultat détestable de ce système absurde qui voudrait , pour ainsi dire, matérialiser l'origine de nos idées. Il n'en est pas, je crois, de plus avilissant, de plus funeste pour l'esprit humain. Par lui la raison a perdu ses ailes , et se traîne comme un reptile fangeux; par lui fut tarie la source divine de la poésie et de l'éloquence; par lui toutes les sciences morales ont péri (2).
(1) Citait l'avis de Ciclron. a II me semble, dit-il, qu'on pourrait « appeler plébéiens tous ces philosophes qui ne sont pas de la socie'tô « de Platon , de Socrate et de toute leur famille. » Plebkii videntur appcllandi omnes philosophi qui à Platono et Socrate et ab ed familid dissident. (Tusc. Quœst. 1. 23.)
(2) « La théorie sublime qui rapporte tout aux sensations n'a éiè
î 34 LES SOIRÉES
LE CHEVALIER
Il ne m'appartient pas peut-être de disputer sur les suites du système; mais quant à ses défenseurs, il me semble , mon cher ami, qu'il est possible de citer des noms respectables à côté de ces autres noms qui vous déchirent la bouche.
LE COMTE
Beaucoup moins, je puis vous l'assurer , qu'on ne le croit communément; et il faut observer d'abord qu'une foule de grands hommes , créés de la pleine autorité du dernier siècle , cesseront bientôt de l'être ou de
« imaginée que pour frayer le chemin au matérialisme. Nous voyons « à présent pourquoi la philosophie de Locke a été si bien accueillie, « et les effets qui en ont résulté. C'est avec raison qu'elle a éléccnsu- « rée (par la Sorbonne), comme fausse, mal raisonnée et conduisant « à des conséquences très pernicieuses. » (Bcrgiert Traité hisi. et dogm, de la Relig. tom. III, chap. v, art. iv, § 14, p. 518.)
Rien de plus juste que cette observation. Par son système grossier , Locke a déchaîné le matérialisme. Condillac a mis depuis ce système à la mode dans le pays de la mode, par sa prétendue clarté qui n'est au fond que la simplicité du rien ; et le vice en a tiré des maximes qu'il a su mettre à la portée même de l'extrême futilité. On peut voir dans les lettres de madame du Deffant tout le parti que cette aveugle lirait de la maxime ridiculement fausse , que toutes les idées nous viennent par les sens, et quel édifice elle élevait sur celle base aérienne. (ïu-8% lom. IV, 1. xu, p. 559.)
DE SAlNT-PÉTEaSBOURG. 135
le paraître. La grande cabale avait besoin de leur renommée : elle Ta laite comme on fait une boite ou un soulier; mais celle réputation factice est aux abois , et bientôt l'épouvantable médiocrité de ces grands hommes sera l'inépuisable sujet des risées européennes. Il faut d'ailleurs retrancher de ces noms respectables, ceux des philosophes réellement illustres que la secte philosophique enrôla mal à propos parmi les défenseurs de l'origine sensible des idées. Vous n'avez pas oublié peut-être , M. le sénateur , ce jour où nous lisions ensemble le livre de Cabanis sur les rapports du physique et du moral de rhomrne (1), à l'endroit où il place sans façon au rang des défenseurs du système matériel Hippocrate et Àristote. Je vous fis remarquer à ce sujet le double et invariable caractère du philosophisme moderne, l'ignorance et l'effronterie. Comment des gens entièrement étrangers aux langues savantes, et surtout au grec dont ils n'entendaient pas une ligne, s'avisaient-ils de citer et de juger les philosophes grecs ? Si Cabanis en particulier avait ouvert une bonne édition dllip-
(U l'aris, 1805, 2 vol. in-8<>. Crafeiet.
i 36 LES SOIRÉES
pocrate , au lieu de citer sur parole ou de lire avec la dernière négligence quelque mauvaise traduction , il aurait vu que l'ouvrage qu'il cite comme appartenant à Hippocrate est un morceau supposé (1). Il n'en faudrait pas d'autre preuve que le style de l'auteur , aussi mauvais écrivain qu'Hippocrate est clair et élégant. Cet écrivain d'ailleurs, quel qu'il soit, n'a parlé ni pour ni contre la question ; c'est ce que je vous fis encore remarquer dans le temps. Tl se borne à traiter celle de l'expérience et de la théorie dans la médecine , en sorte que chez lui œsthèse est synonyme d'expérience , et non de sensation (2). Je
(1) C'est l'ouvrage des Avertissements [Uapxyytlicu. ) On peut consulter sur ce point les deux éditions principales d'Hippocrata ; celle de
t Foèz, Genève, 1657, 2 vol. in-fol.; et celle de Vander-Linden, Leyde, 1665, 2 vol. in-8°; mais surtout l'ouvrage du célèbre Haller, Artis mediope principes, etc., Lausannae, 1786, in-8°,tom. IV, p. 86. Prœf. in lib. de preecep. ibi : Spurius liber, non ineptus tamen.
(2) Parmi les innombrables traits de mauvaise foi qui distinguent la secte moderne , on peut distinguer celui qui confond l'expérience vulgaire ou mécanique , telle qu'on l'exerce dans nos cabinets de physique , avec l'expérience prise dans un sens plus relevé , pour les impressions que nous recevons des objets extérieurs par le moyen de nos sens ; et parce que le Spiritualiste soutient avec raison que nos idées ne peuvent tirer leur origine de cette source tout-à-fail secondaire , ces honnêtes philosophes lui font dire que dans l'élude dei sciences physiques il faut s'attacher aux théories distraites m-éférablcment àl'expc-
DE $A1HT-PÉTBR5B0URG. 131
vous fis de plus toucher au doigt qu'ilip pocrate devait à bien plus juste titre être rangé parmi les défenseurs des idées innées , puisqu'il fut le maître de Platon , qui emprunta de lui ses principaux dogmes métaphysiques.
A l'égard d'Aristote , quoiqu'il ne me fût pas possible de vous donner sur-le-champ tous les éclaircissements que vous auriez pu désirer , vous eûtes cependant la bonté de vous en fier à moi lorsque , sur la foi seule d'une mémoire qui me trompe peu , je vous citai cette maxime fondamentale du philosophe grec , que F homme ne peut rien apprendre qu'en vertu de ce qu'il sait déjà ; ^e qui seul suppose nécessairement quelque chose de semblable à la théorie des idées innées.
Et si vous examinez d'ailleurs ce qu'il a écrit avec une force de tête et une finesse d'expressions véritablement admirables, sur l'essence de l'esprit qu'il place dans la pensée même, il ne vous restera pas le moindre
r'tcnee. Cette imposture grossière est répétée dans je ne sais combien •J'ouvrages écrits sur la question dont il s'agit ici ; et uombie ^ gtna «•i/ij expérience s'y soûl lais^J prendre.
doute sur Terreur qui a prétendu ravaler ce philosophe jusqu'à Locke et Condillac.
Quant aux scolastiques , qu'on a beaucoup trop déprimés de nos jours , ce qui a trompé surtout la foule des hommes superficiels qui se sont avisés de traiter une grande question sans la comprendre , c'est le fameux axiome de Técolier : Rien ne peut entrer dans l'esprit que par V entremise des sens (1). Par défaut d'intelligence ou de bonne foi , on a cru ou Ton a dit que cet axiome fameux excluait les idées innées : ce qui est très faux. Je sais , M. le sénateur , que vous n'avez pas peur des in-folios. Je veux vous faire lire un jour la doctrine de saint Thomas sur les idées ; vous sentirez à quel point...
LE CHEVALIER
Vous me forcez , mes bons amis , à faire connaissance avec d'étranges personnages.
Je croyais que saint Thomas était cité sur les bancs , quelquefois à l'Eglise ; mais je me doutais peu qu'il pût être question de lui entre nous.
(1) ISihil est in intellectu quoi priùt non fuerii sub sensu.
DE SAINT Pi'TERSBOUttG. 1 j9
LE COMTE
Saint Thomas , mon cher chevalier , a fieuri dans le XIII0 siècle. Il ne pouvait s'occuper de sciences qui n'existaient pas de son temps , et dont on ne s'embarrassait nullement alors. Son style admirable sous le rapport de la clarté , de la précision , de la force et du laconisme , ne pouvait être cependant celui de Bembo , de Muret ou de Maffei. Il n'en fut pas moins Tune des plus grandes têtes qui aient existé dans le monde. Le génie poétique même ne lui était pas étranger. L'Eglise en a conservé quelques étincelles qui purent exciter depuis l'admiration et l'envie de Santeuil (1). Puisque vous savez le latin , monsieur le chevalier, je ne voudrais pas répondre qu'à l'âge de cinquante ans et retiré dans votre vieux manoir , si Dieu vous le rend, vous n'empruntiez saint Thomas à votre curé pour juger par vous-même de ce grand homme. Mais je reviens à la question. Puisque saint Thomas fut surnommé l'ange
(1) Santeuil disait qu'il preTeVait à sa plus belle composition , l'hymne, ou, comme on dit, la prose de saint Thomas, pour la iete tlu Saint-Sarremcnt ; Laiyjla , Sion , Salvatorem , etc., etc.
f 40 LES SOIRÉES
de récole c'est lui surtout qu'il faut citer pour absoudre l'école ; et en attendant que M. le chevalier ait cinquante ans , c'est à vous , M. le sénateur, que je ferai connaître a doctrine îe saint Thomas sur les idées. Vous verrez d'abord qu'il ne marchande point pour décider que V intelligence dans notre état de dégradation , ne comprend rien sans image (1). Mais entendez-le parler ensuite sur l'esprit et sur les idées. Il' distinguera ooigneusement ce Vintellect passif ou cette ce puissance qui reçoit les impressions de ce r intellect actif ( qu'il nomme aussi possice ble ) , de l'intelligence proprement dite ce qui raisonne sur les impressions. Le sens ce ne connaît que l'individu ; l'intelligence ce seule s'élève à l'universel. Vos yeux aperce çoivent un triangle; mais cette appréhende sion qui vous est commune avec l'animal ce ne vous constitue vous-même que simple ce animal ; et vous ne serez homme ou intelce ligence qu'en vous élevant du triangle à la ce triangulité. C'est celte puissance de généce raliser qui spécialise l'homme et le fait ce
(1) Intellcclus nosier, secundùm statum présentait, nihil intcl!i~ lit sine phantasmate. S. Thora. Âdversùx gentes. Lib. III, cap. 41,
DE SAINT-nVTF.RSBOURG. 141
m qu'il est ; car les sens n'entrent pour rien dans « celte opération , ils reçoivent les imprescc sions et les transmettent à l'intelligence ; « mais celle-ci peut seule les rendre intellicc gibles. Les sens sont étrangers à toute ce idée spirituelle , et même ils ignorent leur ce propre opération , la vue ne pouvant se ce voir ni voir qu'elle voit. »
Je voudrais encore vous faire lire la superbe définition de la vérité , que nous a donnée saint Thomas. La vérité, dit-il, est une équation entre t affirmation et son objet. Quelle justesse et quelle profondeur ! c'est un éclair de la vérité qui se définit elle-même, et il a bien eu soin de nous avertir qu'il ne s'agit adéquation qu'entre ce qu'on dit de la chose et ce qui est dans la chose; ce mais qu'à ce Tégard de l'opération spirituelle qui afce firme , elle n'admet aucune équation , » parce qu'elle est au-dessus de tout et ne ressemble à rien , de manière qu'il ne peut y avoir aucun rapport, aucune analogie, aucune équation entre la chose comprise et l'opération qui comprend.
Maintenant , que les idées universelles soient innées dans nous , ou que nous les voyions en Dieu, ou comme on voudra, n'im-
porte ; c'est ce que je ne veux point examiner dans ce moment : le point négatif de la question est sans contredit ce qu'elle renferme de plus important; établissons d'abord que les plus grands , les plus nobles , les plus vertueux génies de l'univers se sont accordés à rejeter l'origine sensible des idées. C'est la plus sainte , la plus unanime , la plus entraînante protestation de l'esprit humain contre la plus grossière et la plus vile des erreurs : pour le surplus , nous pouvons ajourner la question.
Vous voyez , messieurs , que je suis en état de diminuer un peu le nombre de ces noms respectables dont vous me parliez, M. le chevalier. Au reste , je ne refuse point d'en reconnaître quelques-uns parmi les défenseurs du sensibilisme ( ce mot , ou tout autre qu'on trouvera meilleur , est devenu nécessaire ) ; mais dites-moi , ne vous est-il jamais arrivé, ou par malheur ou par faiblesse, de vous trouver en mauvaise compagnie ? Dans ce cas , comme vous savez , il n'y a qu'un mot à dire : Sortez ; tant que vous y êtes , on a droit de se moquer de vous , pour ne rien dire de plus.
Après ce petit préliminaire , M. le chevalier, je voudrais d'abord , si vous me faisiez
DE SAlNT-Pf/riiRSr.OLT.G. 143
l'honneur de me choisir pour votre introducteur dans ce genre de philosophie , vous faire observer avant tout que toute discussion sur l'origine des idées est un énorme ridicule, tant qu'on n'a pas décidé la question de l'essence de laine. Vous permettrait-on dans les tribunaux de demander un héritage comme parent, tant qu'il serait douteux si vous Têtes ? Eh bien , messieurs, il y a de même dans les discussions philosophiques , de ces questions que les gens de loi appellent préjudicielles , et qui doivent être absolument décidées avant qu'il soit permis de passer à d'autres. Si l'estimable Thomas a raison dans ce beau vers :
L'homme vit par son ame, et l'ame est la pensée ,
tout est dit ; car si la pensée est essence , demander l'origine des idées , c'est demander l'origine de l'origine. VoiJà Condillac qui nous dit : Je m'occuperai de l'esprit humain , non pour en connaître la nature , ce qui serait téméraire / mais seulement pour en examiner les opérations. Ne soyons pas la dupe de cette hypocrite modestie : toutes les fois que vous voyez un philosophe du dernier siècle s'incliner respectueusement
devant quelque problème , nous dire que la question passe les forces de l esprit humain ; qu il n'entreprendra point de la résoudre, etc., tenez pour sûr qu'il redoute au contraire le problème comme trop clair , et qu'il se hâte de passer à côté pour conserver le droit de troubler Veau. Je ne connais pas un de ces messieurs à qui le titre sacré d'honnête homme convienne parfaitement.
Vous en voyez ici un exemple : pourquoi mentir ? pourquoi dire qu'on ne veut point prononcer sur l'essence de l'ame, tandis qu'on prononce très expressément sur le point capital en soutenant que les idées nous viennent par les sens , ce qui chasse manifestement la pensée de la classe des essences ? Je ne vois pas d'ailleurs ce que la question de l'essence de la pensée a de plus difficile que celle de son origine qu'on aborde si courageusement. Peut - on concevoir la pensée comme accident d'une substance qui ne pense. pas? ou bien peut - on concevoir t accident pensêe se connaissant lui-même , comme pensant et méditant sur tessence de son sujet, qui ne pense pas ? Voilà le problème proposé sous deux formes différentes , et pour moi je vous avoue que je n'y vois rien de dêses-
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pérant; mais enfin on est parfaitement libre de le passer sous silence , à la charge de convenir et d'avertir même, à la télé de tout ouvrage sur l'origine des idées , qu'on ne le donne que pour un simple jeu d'esprit , pour une hypothèse tout-à-fait aérienne, puisque la question n'est pas admissible sérieusement tant que la précédente n'est pas résolue. ]\lais une telle déclaration faite dans la préface accréditerait peu le livre ; et qui connaît cette classe d'écrivains ne s'attendra guère à ce trait de probité.
Je vous faisais observer ensuite , M. le chevalier , une insigne équivoque qui se trouve dans le titre même de tous les livres écrits dans le sens moderne , sur l'origine des idées , puisque ce mot d'origine peut désigner également la cause seulement occasionnelle et excitatrice, ou la cause productrice des idées. Dans le premier cas , il n'y a plus de dispute , puisque les idées sont supposées préexister ; dans le second, autant vaut précisément soutenir que la matière de l'étincelle électrique est produite par l'excitateur.
Nous rechercherions ensuite pourquoi Ton parle toujours de l'origine des idées, et jamais de l'origine des pensées. Il faut bien
qu'il y ait une raison secrète de la préférence constamment donnée à Tune de ces expressions sur l'autre : ce point ne tarderait pas à être éclairci; alors je vous dirais, en me servant des paroles mêmes de Platon que je cite toujours volontiers : Entendons-nous, vous et moi , la même chose par ce mot de pensée ? Pour moi, la pensée est le discours que l'esprit se tient a lui-même (1).
Et cette définition sublime vous démontrerait seule la vérité de ce que je vous disais tout à Theure : que la question de V origine des idées est la même que celle de V origine de la parole; car la pensée et la parole ne sont que deux magnifiques synonymes ; l'intelligence ne pouvant penser sans savoir qu'elle pense , ni savoir qu'elle pense sans parler , puisqu'il faut qu'elle dise : je sais.
Que si quelque initié aux doctrines modernes vient vous dire que vous parlez, parce
(1) To II SixvoïcOxi £p OTTîï l/'A /.AîU ; .... J.âyov ov ccùrè «Ùtvjv v) 'J-jvïj oiiiii-/i-zi. (Plaio, in Theœt. Opp., t. II,;). 150—1 iil.
Verbe, parole clraison, c'est la même chose (Bossuet, VI Avert. aux Protestants, N° 48), et ce verbe, cette parole, celle raison est un être, une hypostase réelle, dansi'iinnge comme dans L'original, C'esl pourquoi il esl écrit die verbo, ei non pas dit verbum.
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qu'on vous a parlé; demandez-loi (mais vous comprendra- 1 il ?) si V entende ment , à son avis , est la même chose que l'audition; cl s'il croit que, pour entendre la parole, il suffise d'entendre le bruit qu'elle envoie dans l'oreille ?
Au reste , laissez , si vous voulez , cette question de côté. Si nous voulions approfondir la principale , je nie hâterais de vous conduire à un préliminaire bien essentiel , celui de vous convaincre qn'après tant de disputes , on ne s'est point encore entendu sur la définition des idées innées. Pourriez- vous croire que jamais Locke n'a pris la peine de nous dire ce qu'il entend par ce mot? cependant rien n'est plus vrai. Le traducteur français de Bacon déclare , en se moquant des idées innées , qu'il avoue ne pas se souvenir d'avoir eu dans le sein de sa mère connaissance du carré de Vhypothénuse. Voilà donc un homme d'esprit ( car Locke en avait beaucoup ) qui prête aux philosophes spiritualistes la croyance qu'un fœtus dans le sein de sa mère sait les mathématiques, ou que nous pouvons savoir sans apprendre ; c'est-à-dire , en d'autres termes , apprendre sans apprendre; et que c'est là ce .que les philosophes nomment idées innées.
Un écrivain bien différent et d'une toute autre autorité, qui honore aujourd'hui la France par des talents supérieurs ou par le noble usage qu'il en sait faire , a cru argumenter d'une manière décisive contre les idées innées , en demandant : Comment , si Dieu ce avait gravé telle ou telle idée dans nos es- « prits , Y homme pourrait parvenir à les efface cer? Comment, par exemple, l'enfant ce idolâtre , naissant ainsi que le chrétien avec ce la notion distincte d'un Dieu unique , peut ce cependant être ravalé au point de croire ce à une multitude de dieux ? »
Que j'aurais de choses à vous dire sur cette notion distincte et sur l'épouvantable puissance dont l'homme n'est que trop réellement en possession , dî1 effacer plus ou moins ses idées innées et de transmettre sa dégradation 1 Je m'en tiens à vous faire observer ici une confusion évidente de Y idée ou de la simple notion avec Y affirmation , deux choses cependant toutes différentes : c'est la première qui est innée , et non la seconde ; car , personne , je crois , ne s'est avisé de dire qu'il y avait des raisonnements innés. Le déiste dit: // n'y a quun Dieu , et il a raison ; l'idolâtre dit : Il y en a plusieurs, et il a tort; il se
(rompe, mais comme un homme qui se tromperait dans une opération de calcul. S'en suivrait-il par hasard que celui-ci n'aurait paî Tidée du nombre ? Au contraire , c'est une preuve qu'il la possède; car, sans cette idé , il n'aurait pas même l'honneur de se tromper. En effet pour se tromper , il faut affirmer ; ce qu'on ne peut faire sans une puissance quelconque du verbe être , qui est l'ame de tout verbe (1 ) , et toute affirmation suppose une notion préexistante. Il n'y aurait donc , sans l'idée antérieure d'un Dieu, ni théistes, ni polythéistes, d'autant qu'on ne peut dire ni oui ni non sur ce qu'on ne connaît pas , et qu'il est impossible de se tromper sur Dieu , sans avoir l'idée de Dieu. C'est donc la no. tion ou la pure idée qni est innée et nécessairement étrangère aux sens : que si elle est assujettie à la loi du développement , c'est la loi universelle de la pensée et de la vie dans tous les cercles de la création terrestre. Du reste toute notion est vraie (2).
(1) Tant que le verbe ne paraît pas dans la phrase , l'homme ne parle »as , il bruit . (Plutarque , Questions platoniques , chap. IX ; traduction i"Àmyot.?
(2) Celui qui tenait ce discours, H y a plus de dix ans, se doutait peu alors qu'il était à la veille de détenir le correspondant et bienldi
Vous voyez, messieurs, que sur celte grande question ( et je pourrais vous citer bien d'autres exemples ), on en est encore à savoir précisément de quoi il s'agit.
Un dernier préliminaire enfin non moins essentiel serait de vous faire observer cette action secrète , qui , dans toutes les sciences. . .
LE SÉNATEUR
Croyez-moi, mon cher ami , ne vous jouez pas davantage sur le bord de cette question ; car le pied vous glissera , et nous serons obligés de passer ici la nuit.
LE COMTE
Dieu vous en préserve , mes bons amis , car vous seriez assez mal logés. Je n'aurais cependant pitié que de vous , mon cher sénateur , et point du tout de cet aimable soldat qui s'arrangerait fort bien sur un canapé.
l'ami de l'illustre philosophe dont la France a tant de raison de s'enorgueillir; et qu'en recevant de la main même de AI. le vicomte de Bonald la collection précieuse de ses œuvres , il aurait le plaisir d'y trouver la preuve que le ce'lèbre auteur de la Législation primitive s'était enfin rangé parmi les plus respectables défenseurs des idées innées. Au reste, on n'entend parler ici que de la proposition négative qui nie l'origine immatérielle des idées ; le surplus est une question entre nous , une question de famille, dont les mste'rialistos ne doivent pas s? mêler,
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LE CHEVALIER
Vous me rappelez mes bivouacs ; mais , quoique vous ne soyez pas militaire , vous pourriez aussi nous raconter de terribles nuits. Courage, mon cher ami! certains malheurs peuvent avoir une certaine douceur ; j'éprouve du moins ce sentiment , et j'aime à croire que je le partage avec vous.
LE COMTE
Je n'éprouve nulle peine à me résigner; je vous l'avouerai même , si j'étais isolé , et si les coups qui m'ont atteint n'avaient blessé que moi, je ne regarderais tout ce qui s'est passé dans le monde que comme un grand et magnifique spectacle qui me livrerait tout entier à l'admiration ; mais que le billet d'entrée m'a coûté cher !... Cependant je ne murmure point contre la puissance adorable qui a si fort rétréci mon appartement. Voyez comme elle commence déjà à mindemniser , puisque je suis ici , puisqu'elle m'a donné si libéralement des amis tels que vous. Il faut d'ailleurs savoir sortir de soi-même et s'élever assez haut pour voir le monde , au lieu de ne voir qu'un point. Je ne songe jamais sans ad-