DU
Ailleurs encore il dit, en parlant de l'in ititulioo i ne :
Oùûe napà louSedou ywdbut nwp&vnovat tyJv ri t«, ks
(Idem, tiftv. Ce! • I. V.)
Millau ne pouvait se foi-mer une idde assez haute de ces myitérit lois (Tara!, losi. IV. 7 ir>, VIII, 7!)S),et le Newtona qui l'ai avertit que Milton désigne, par ces mots de mystérieuses lois, qu chose qu'il n'était pas bon du divulguer , qu'il fallait couvrir dV lence religieux et révérer comme un mystère.
Mais l'élégant Théosophc, qui a vécu de nos jours, a pris un ton baat. «L'ordre, dit-il, permet que les pèresetmèressoientvicrgos « dans leurs générations, afin que le désordre y trouve son supplice; «< c'est par laque ton œuvre avance, Dieu suprême.... 0 profondeur des «connaissances attachées à la génération des êtres.1 ftfocs rùt fo6pc* « xfoofv Qntpfi&Tùiv, Je veux vous laisser sans réserve à l'agent su- « jprème : c'est assez qu'il ail daigné nous accorder ici-bas une * image inférieure des lois de son émanation. Vertueux époux ! re- « gardez-vous comme des Anges en exil, etc. >»
(Saiul-Marlin. Homme de dé-ir, in-8°, § 81.)
(Page 60. Ce hideux empire du mal physique pc.it être resserré par la vertu jusqu'à des bornes qu'il est tout aussi impossible de fixer.)
Croyons donc de toutes nos forces, avec cet excellent philosophe hébreu quiavaitunilasngessed'AthéncsetdeMemphis à celle de Jérusalem , que la juste peine de celui qui offense son Créateur est d'Clro mis sous la main du médecin. (Eccli, XXXVIII, 15.) Ecoutons-le avec une religieuse attention, lorsqu'il ajoute : Les mc'dccins prieront eux-mêmes leScUjncurt afin qu'il leur donne un heureux succès dans le soulagement et la guérison du malade, pour lui conserver la vie. (Ibid. 14.) Observons que dans la loi divine qui atout fait pour l'esprit, il y a cependant un sacrement, c'est-à-dire un moyen spirituel directement établi pour la guérison des maladies corporelles, de manière que l'elfet spirituelc;t mis, dans cette circonstance, à la seconde place. (Jac.V, 14-15.),
Concevons, si nous pouvons, la force opératrice de la prière du juste ( Jac. V, 16.) , surtout de cette prière apostolique qui, par une espèce de charme divin , suspend les douleurs les plus violentes et fait oublier la mort. Je l'ai vd souvent à qui les écoute avec foi. ( Bossuet , Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans. )
Et nous comprendrons sans peine l'opinion de ceux ({ni sont persnade's que la première qualité d'un médecin est la piété. Quant à moi , je déclare préférer infiniment au médecin impie le meurtrier des grands chemins , contre lequel au moins il est permis de ss défeu Ire , et qui ne laisse pss d'ailleurs i'Atre pendu <fe temps en terni*.
DEUXIEME ENTRETIElV.
LE COMTE
Vous tournez votre tasse , M. le chevalier . est-ce que vous ne voulez plus de thé ?
LE CHEVALIER
Non , je vous remercie , je m'en tiendrai pour aujourd'hui à une seule tasse. Elevé , comme vous savez, dans une province méridionale de la France, où le thé n'était regardé que comme un remède contre le rhume , j'ai vécu depuis chez des peuples qui font grand usage de cette boisson : je me suis donc mis à en prendre pour faire comme les autres, mais sans pouvoir jamais y trouver assez de plaisir pour m'en faire un besoin. Je ne suis pas d'ailleurs , par système , grand partisan de ces nouvelles boissons : qui sait si elles ne nous ont pas apporté de nouvelles maladies ?
70 LES SOIRÉLS
LE SÉNATEUR
Cela pourrait être , sans qae la somme des maux eût augmenté sur la terre ; car en supposant que la cause que vous indiquez ait produit quelques maladies ou quelques incommodités nouvelles , ce qui me paraîtrait assez difficile à prouver , il faudrait aussi tenir compte des maladies qui se sont considérablement affaiblies , ou qui même ont disparu presque totalement , comme la lèpre , 1 eléphantiasis , le mal des ardents, etc. Au reste, je ne me sens point du tout porté à croire que le thé , le café et le sucre , qui on fait en Europe une fortune si prodigieuse, nous aient été donnés comme des punitions : je pencherais plutôt à les envisager comme des présents : mais, d'une manière ou d'une autre, je ne les regarderai jamais comme indifférents. Il n'y a point de hasard dans le monde , et je soupçonne depuis longtemps que la communication d'aliments et de boissons parmi les hommes . tient de près ou de loin à quelque œuvre secrète qui s'opère dans le monde à notre insu. Pour tout homme qui a l'œil sain et qui veut regarder, il n'y a rien de si visible que le lien des deux mondes $ on pour-
DE SAINT- PÉTBRSBOCRG . 7 1
rait dire même, rigoureusement parlant, qu'il n'y a qu'un monde , car la matière n'est rien. Essayez, s'il vous plaît, d'imaginer la matière existant seule, sans intelligence; jamais vous ne pourrez y parvenir.
LE COMTE
Je pense aussi que personne ne peut nier les relations mutuelles du monde visible et du monde invisible. Il en résulte une double manière de les envisager; car l'un et l'autre peut être considéré , ou en lui-même , ou dans son rapport avec l'autre. C'est d'après cette division naturelle que j'abordai hier la question qui nous occupe. Je ne considérai d'abord que Tordre purement temporel; et je vous demandais ensuite la permission de m'élever plus haut , lorsque je fus interrompu fort à propos par M. le sénateur. Aujourd'hui je continue.
Tout mal étant un châtiment, il s'ensuit que nul mal ne saurait être considéré comme nécess:;i e, et nul mal n'étant nécessaire , il s'ensuit que tout mal peut être prévenu ou par la suppression du crime qui l'avait rendu nécessaire , ou par la prière qui a la force de prévenir le châtiment ou de le mitiger.
L'empire du mal physique pouvant donc encore être restreint indéfiniment par ce moyen surnaturel, vous voyez....
LE CHEVALIER
Permettez -moi de vous interrompre et d'être un peu impoli, s'il le faut , pour vous forcer d'être plus clair. Vous touchez là un sujet qui m'a plus d'une fois agité péniblement; mais pour ce moment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulement vous faire observer que vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus immédiatement aux fautes de celui qui les souffre, avec ceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez que nous souffrons peut-être aujourd'hui pour des excès commis il y a plus dun siècle; or, il me semble que nous ne devons point répondre de ces crimes, comme de celui de nos premiers parents. Je ne crois pas que la foi s'étende jusque là; et si je ne me trompe, c'est bien assez d'un péché originel, puisque ce péché seul nous a soumis à toutes les misères de cette vie. lime semble donc que les maux physiques qui nous viennent par héritage n'ont rien de commun avec le gouvernement temporel de la Providence.
DR SAIKT-PÊTBRSBOUB0, 73
Prenez garde , je vous prie , qae je nui point insisté du tout sur celle triste hérédité, et que je ne vous l'ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passant comme d'une observation qui se trouvait sur ma route; mais je vous remercie de tout mon cœur, mon cher chevalier, de l'avoir remise sur le tapis , car elle est très digne de nous occuper. Si je n'ai fait aucune distinction entre les maladies , c'est qu'elles sont toutes des châtiments. Le péché originel , qui explique tout , et sans lequel on n'explique rien , se répète malheureusement à chaque instant de la durée , quoique d'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualité de chrétien , cette idée , lorsqu'elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour voire intelligence. Le péché originel est an mystère sans doute; cependant si l'homme vient à l'examiner de près , il se trouve que ce mystère a , comme les autres, des côtés plausibles, même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de Y imputai ion ,
qui demeure intacte , et tenons -nous -en à cette observation vulgaire , qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers. Si donc un être est dégradé , sa postérité ne sera plus semblable à Tétat primitif de cet être, mais bien à Tétat où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très clairement , et la règle a lieu dans Tordre physique comme dans Tordre moral. Mais il faut bien observer qu'il y a entre Thomme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entre Thomme vicieux et Thomme coupable, La maladie aiguë n'est pas transmissible ; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle , et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies morales. Quelques-unes appartiennent à l'état ordinaire de l'imperfection hu« maine ; mais il y a telle prévarication ou telles suites de prévarication qui peuvent dégrader absolument Thomme. C'est un péché originel du second ordre , mais qui nous représente , quoique imparfaitement , le premier,
DE SÀtSfLpftTBBSBOUfiG.
De là viennent les sauvages qui ont fait dire tant d'extravagance* et qu; ont surtout servi de texte éternel à J.-J. Rousseau , l'un des plus dangereux sophistes de son siècle , et cependant le plus dépourvu de véritable science , de sagacité et surtout de profondeur, avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots. Il a constamment pris le sauvage pour l'homme prizmtif , tandis qu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque , mais d'un genre qui ne peut plus être répété , autant qu'il m'est permis d'en juger; car je doute qu'il se forme de nouveaux sauvages. Par une suite de la même erreur on a pris les langues de ces sauvages pour des langues commencées , tandis qu'elles sont et ne peuvent être que des débris de langues antiques , ruinées , s'il est permis de s'exprimer ainsi , et dégradées comme les hommes qui les parlent. En effet, toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage. Comment l'homme pourrait-il perdre une idée ou seulement la rectitude d'une idée sans perdre la parole ou
la justesse de la parole qui l'exprime; te . ment au contraire pourrait-il penser ou plus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage ?
Il y a donc une maladie originelle comme il V a un péché originel , c'est-à-dire qu'en vertu de cette dégradation primitive , nous sommes sujets à toutes sortes de souffrances physiques en général; comme en vertu de cette même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vices en général. Cette maladie originelle n'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacité de souffrir tous les maux, comme le péché originel ( abstraction faite de l'imputation ) n'est que la capacité de commettre tous les crimes , ce qui achève le parallèle.
Mais il y a de plus des maladies , comme il y a des prévarications originelles du second ordre ; c'est-à-dire que certaines prévarications commises par certains hommes ont pu les dégrader de nouveau plus ou moins , et perpétuer ainsi plus ou moins dans leur descendance les vices comme les maladies ; il peut se faire que ces grandes prévarications ne soient plus possibles ; mais il n'en est pas moins vrai que le principe général subsiste
DE SAINT -I'KTERSROURG. 7 7
et que la Religion chrétienne s'esl montré»: en possession de grands secrets , lorsqu'elle a tourné sa sollicitude principale et toute la force de sa puissance législatrice et institutrice, sur la reproduction légitime deThomme, pour empêcher toute transmission funeste des pères aux fils. Si j'ai parlé sans distinction des maladies que nous devons immédiatement à nos crimes personnels et de celles que nous tenons des vices de nos pères , le tort est léger; puisque, comme je vous disais tout à Theure , elles ne sont toutes dans le vrai que les châtiments d'un crime. Il n'y a que cette hérédité qui choque d'abord la raison humaine; mais en attendant que nous puissions en parler plus longuement , contentons-nous de la règle générale que j'ai d'abord rappelée^ que tout être qui se reproduit ne saurait produire que son semblable. C'est ici , monsieur le sénateur, que j'invoque votre conscience intellectuelle : si un homme s'est livré à de tels crimes ou à une telle suite de crimes , qu'ils soient capables d'altérer en lui le principe moral, vous comprenez que cette dégradation est transmissible, comme vous comprenez la transmission du vice scrophuleux ou syphilitique. Au reste, j'ai nul besoin de
tes maux héréditaires . Regardez , si vous voulez , tout ce que j'ai dit sur ce sujet comme une parenthèse de conversation ; tout le reste demeure inébranlable. En réunissant toutes les considérations que j'ai mises sous vos yeux, il ne vous restera, j'espère, aucun doute que r innocent , lorsqiiil souffre , ne souffre jamais qu'en sa qualité iïhomme ; et que Vimtnense majorité des maux tombe sur le crime; ce qui me suffirait déjà. Maintenant...,
LE CHEVALIER
ïl serait fort mutile , du moins pour moi , que vous allassiez plus avant; car depuis que vous avez parlé des sauvages , je ne vous écoute plus. Vous avez dit , en passant sur cette espèce d'hommes, un mot qui m'occupe tout entier. Seriez-vous en état de me prouver que les langues des sauvages sont des restes , et non des rudiments de langues ?
Si je voulais entreprendre sérieusement cette preuve, monsieur le chevalier, j'essaierais d'abord de vous prouver que ce serait à vous de prouver le contraire ; mais je crains de me Jeter dans cette dissertation qui nous mène-
DB SimT-PÉTBBSBOUEG.
rail trop loin. Si cependant rimportance du sujet vous paraît mériter au moins que je vous expose ma foi , je la livrerai volontiers et sans détails à vos réflexions futures. Voici donc ce que je crois sur les points principaux dont une simple conséquence a fixé votre attention.
L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les limites de sa science sont celles de sa nature. L'être immortel n'apprend rien : il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence; il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé mauvais , ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin , celte faim de la science , qui agite l'homme , n'est que la tendance naturelle de son être qui le porte vers son état primitif, et l'avertit de ce qu'il est.
Il gravite , si je puis m'exprimer ainsi , vers les régions de la lumière. Nul castor , nulle hirondelle , nulle abeille n'en veulent sa\oir plus que leurs devanciers. Tous les
êtres sont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégraciés , mais ils l'ignorent ; l'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère , de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit , il n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer : il faut qu'il se contemple sans cesse , et il ne peut se contempler sans rougir ; sa grandeur même l'humilie > puisque ses lumières qui rélèvent jusqu'à Pan" ge ne servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la trouver : le mal a tout souillé , et V homme entier ri est qu'une maladie (1). Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et incompatibles , centaure monstrueux , il sent qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu , de quelque mélange détestable qui a vicié Thomme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est par sa nature même le résultat , à la fois ternaire et unique , d'une
(1) ÔAos â-jOf>oino$ vqvïoç. Ilipproc. , Lettre à Demagète. ( Fnler '•pp. cit. cdit. , toia. ÏI , p. Ç25 ) Gela est yrai dans lous les sens.
DR SAI3T-PÉTERSB0URG. 51
perception qui appréhende , d'une raison qui affirme, et d'une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme; mais la troisième est brisée (1 ), et semblable au serpent du Tasse , elle se traîne après jo/(2), toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut ; il veut ce qu'il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu'il veut ; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui et qui est plus fort que lui. Le sage résiste et s'écrie : Qui me délivrera (3) ? L'insensé obéit , et il appelle sa lâcheté bonheur ; mais il ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son empire ; et le remords , en lui perçant le cœur , ne cesse de lui crier : En faisant ce que tu ne veux pas , tu consens à la loi ( 4 ) .
(1) Fracta et debililata. C'est une expression deCicéron, si juste, que les Pères du concile de Trente n'en trouvèrent pas de meilleure pour exprimer l'état de la volonté sous l'empire du péché : Liberum arbitrium fraclum atque debilitatum (Conc. Trid. sess. G. ad Fam. I. 9 ).
(2) E se dopo te tira. Tasso , XV, 48.
(3) Rom. VII 21.
(4) Ibid. 16.
Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur ? Cette idée est si révoltante , que la philosophie seule , j'en iends la philosophie païenne , a deviné le péché originel. Le vieux Timée de Locres ne disait -il pas déjà, sûrement d'après son maître Pythagore , que nos vices viennent bien moins de nousmêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent ? Platon ne dit-il pas de même qiùilfaut s'en prendre au générateur plus qu^u généré ? Et dans un autre endroit n*a-t-il pas ajouté que le Seigneur, Dieu des dieux (1) , vojant que les êtres soumis à la génération avaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimable , avait déterminé de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à les régénérer. Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces philosophes et de ces initiés qui avaient pensé que nous étions dans ce monde pour expier quelque crime commis dans un autre. Il a cité même et adopté quelque part la comparaison d'Àristote, à qui la contemplation de
(1) DEUS DEORUM. Exod. XVIII, II. Dont X, 17. Esth. XIV
DR .SAINT-PETRRSBOURG. 83
la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui. Ailleurs il dit expressément que la nature nous a traites en marâtre plutôt qiCen mère; et que V esprit divin qui est en nous est comme étouffé par le penchant qiCelle nous a donné pour tous les vices (1 ) ; et n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme précisément dans les termes de saint Paul? Le poète erotique a dit : Je vois le bien , je £ aime , et le mal me séduit (2) ; et l'Apôtre si élégamment traduit par Racine , a dit :
Je ne fais pas le bien que j'aime , Et je fais le mal que je hais (3) ,
Au surplus , lorsque les philosophes que je viens de vous citer, nous assurent que les
(1) V. S. Aug. lib. IV, contra Pelag. ; cl les fragments de Cice'ron, in-4°, Elzevir, 16G1, p. 1314—1342.
(2) Video meliora , proboque ;
Détériora sequor.
(Ovid. Met. VII, 17.)
(3) Voltaire a dit beaucoup moins bien :
On fuit le bien qu'on aime ; on bait le mal qu'on fait.
(lot nat. II.) puis il ajoute immédiatement après :
L'homme, on nous l'a tant dit, est une énigme obscure < Mais en quoi l'est- il plus que toute la nature ?
Etourdi que vous êtes ! vous venez de le dire.
vice,* de la nature humaine appartiennent plus aux pères qiiaux enjants , ii est Clair q ne parient d'aucune g ;néralion en particulier. ■À la propos! r»n demeT2?e dans le vague , elle n:a plus de ^ens; de manière que la nature même des choses la rapporte à une corrupuon d'ori^me , et par c pient universelle. Platon dit .; vùen ntemplant lui-
même u ne sait sW oui tre plus dou-
ble , plus mauvais que Tj-p/ia/i , ou bien plu tôt un être moral , doux et bienfaisant, qui participe de la nature aivîne (1 ). Il ajoute que 1 nomme, ainsi tiraillé en sens contraire, ne peut faire le bien et vivre heureux st ns réduire en servitude cette puissant de l'âme où réside ic mal , et sans remettre en liberté celle qui eut le séjour t 1 organe de la vertv* C'est précisément la do* rme chré*'?nne, et l'on ne saurait confesser pins clairement le péché originel. Qulxnportent les mots ? îhommc est mauvais, horriblement mauvais. Dieu IV t-il crée tel? Non, sans doute, et Plate a luimême se hâte de . pondre que têtre bon ne veut ni ne fait ; ;::al à personne. Ne sommes donc dégradés, el comment? Celte
(1) Il voyait l'un tt l'autre.
DE SAINT-PÉTEP.SnOL'RG. 8:i
corruption que Platon voyait en lui n'était pas apparemment quelque chose de particulier à sa personne , et sûrement il ne se croyait pas plus mauvais que ses semblables. Il disait donc essentiellement comme David : Ma mère ma conçu dans r iniquité ; et si ces expressions s'étaient présentée à son esprit, il aurait pu les adopter sans difficulté. Or, toute dégradation ne pouvant être qu'une peine , et toute peine supposant un crime , la raison seule se trouve conduite , comme par force, au péché originel : car notre faneste inclination an mal étant une vérité de sentiment et d'expérience proclamée par tous les siècles, et cette inclination toujours plus ou moins victorieuse de la conscience et des lois , n'ayant jamais cessé de produire sur la terre des transgressions de toute espèce , jamais l'homme n'a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable dont je vous entretiens ; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé , ni dégradé sans être puni , ni puni sans être coupable.
Enfin, messieurs, il n'y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre , rien enfin de si intrinsè-
quement plausible que la théorie du péché originel.
Laissez-moi vous dire encore ceci : Vous n'éprouverez , j'espère , nulle peine à concevoir qu'une intelligence originellement dégradée soit et demeure incapable (à moins d'une régénération substantielle) de cette contemplation ineffable que nos vieux maîtres appelèrent fort à propos vision bèatifique , puisqu'elle produit , et que même elle est le bonheur éternel; tout comme vous concevrez qu'un œil matériel, substantiellement vicié, peut être incapable , dans cet état , de supporter la lumière du soleil. Or, cette incapacité de jouir du SOLEIL est , si je ne me trompe , l'unique suite du péché originel que nous soyons tenus de regarder comme naturelle et indépendante de toute transgression actuelle (1). La raison peut, ce me semble , s'élever jusque là ; et je crois qu'elle a droit de s'en applaudir sans cesser d'être docile.
(1) La perle de la vue de Dieu , supposé qu'ils la connaissent , ne peut manquer de leur causer habituellement (aux enfants morts sans baptême ) une douleur sensible qui les empêche d'èlre heureux. ( Bougeant. Exposition de la doctrine chrétienne, in-12 , Paris , 1746 , lom. II, chap. 11, art. 2, p. 150, et tom. III, sect. IV, chap. III,
DE SâINT-rtTEftSfiOUBG.
L'homme nînsi étudié en lui-môme, passons à son histoire.
Tout le genre humain vient d'un couple. On a nié celle vérilé comme toutes les autres : eh! qu'est-ce que cela fait?
Nous savons très peu de choses sur les temps qui précédèrent le déluge, et même, suivant quelques conjectures plausibles , i! ne nous conviendrait pas d'en savoir davantage. Une seule considération nous intéresse , et il ne faut jamais la perdre de vue , c'est que les châtiments sont toujours proportionnés aux crimes , et les crimes toujours proportionnés aux connaissances du coupable ; de manière que le déluge suppose des crimes inouïs , et que ces crimes supposent des connaissances infiniment au-dessus de celles que nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce qu'il faut approfondir. Ces connaissances , dégagées du mal qui les avait rendues si funestes, survécurent dans la famille juste à la destruction du genre humain. Nous sommes aveuglés sur la nature et la marche de la science par un sophisme grossier qui a fasciné tous les yeux: c'est de juger du temps où les hommes voyaient les effets dans les causes , par celui oii ils s'élèvent pénible-
ment des effets aux causes, où ils ne s'occupent même que des effets , où ils disent qu'il est inutile de s'occuper des causes , où ils ne savent pas même ce que c'est qu'une cause. On ne cesse de répéter : Jugez du temps qu'il a fallu pour savoir telle ou telle chose ! Quel inconcevable aveuglement ! Il n'a fallu qu'un instant. Si l'homme pouvait connaître la cause d'un seul phénomène physique , il comprendrait probablement tous les autres. Nous ne voulons pas voir que les vérités les plus difficiles à découvrir , sont très aisées à comprendre. La solution du problème de la couronne fit jadis tressaillir de joie le plus profond géomètre de l'antiquité ; mais cette même solution se trouve dans tous les cours de mathématiques élémentaires, et ne passe pas les forces ordinaires d'une intelligence de quinze ans. Platon, parlant quelque part de ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir, ajoute tout de suite avec cette simplicité pénétrante qui lui est naturelle : Ces choses s'* apprennent aisément et parfaitement, si quelqu'un nous les enseigne (1),
(1) 'Et SiSctaxoc Ttç. Ce qui suit n'est pas moins précieux; mait , dit -il, personne ne nous l'apprendra , à moins que Dieu ne lui
DE SA1NT-PÊTERSB0UUG. 89
voilà le mot. Il est, de plus , évident pour la simple raison que les premiers hommes qui repeuplèrent le monde après la grande catastrophe , eurent besoin de secours extraordinaires pour vaincre les difficultés de toute espèce qui s'opposaient à eux ( 1 ) ; et voyez , messieurs, le beau caractère de la vérité ! SV git-il de l'établir ? les témoins viennent de tout côté et se présentent d'eux-mêmes : jamais ils ne se sont parlé , jamais ils ne se contredisent , tandis que les témoins de Terreur se contredisent, même lorsqu'ils mentent. Ecoutez la sage antiquité sur le compte des premiers hommes : elle vous dira que ce furent des hommes merveilleux , et que des êtres d'un ordre supérieur daignaient les favoriser des plus précieuses communications. Sur ce point il n'y a pas de dissonance : les initiés , les
montre la roule. 'A).Xf èu5' &v ctoâ^stîv^ d jxy) (ùiôç bfqyoÎTO. Epin. Opp. tom. IX , p. 259.
(1) Je ne doute pas, disait Hippocrate , que les arts n'aient été primitivement des grâces (Oswv y^i?17^) accordées aux hommes par les dieux. (Hippocr. Epist. in Opp. ex. edit, Focsii. Francfort, 1621, in-fol. p. 1274.) Voltaire n'est pas de cet a?is : Pour forger le fer , ou pour y suppléer, il faut tant de IIASA.RDS heureum, tant d'industrie, tant de siècles! (Essai, etc. introd. p. 45.) Ce contraste est piquant ; mais je crois qu'un bon esprit qui réfléchira altcnlifement sur lorigine des arts et des sciences , ne balancera ras longtemps enlr« la grâce et le hasard.
philosophes, les poètes, l'histoire, la fam^, l'Asie et l'Europe n'ont qu'âne voix. Un tel accord de la raison , de la révélation , et de toutes les traditions humaines , forme une démonstration que la bouche seule peut contredire. Non-seulement donc les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre , et supérieure à la nôtre ; parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même très dangereuse ; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples , où elle s'éteignit enfin , lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu à brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent , je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions , les connaissances profondes , et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaine. A côté du temple de Saint-Pierre à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Etrusques , dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité ( 1 ) , . qu'Hésiode ap-
(1) Dit* an/e rom romanam, Ti*. Lit.
DE SAL1T-PÉTBE8B0DHG. 9/
pelait grands et i -, neuf siècles avant
Jésus-Christ (1) , qui envoyèrent clos colonies en Grèce et dans nombre d'Iles , plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore,
voyageant en Egypte six siècles avant notre ère , y apprit la cause de tous les phénomènes de Vénus. 11 ne tint même qu'à lui d"y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que Mercure , pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs avec la lune , et lui gagna la soixante - douzième partie du jour (2). Je vous avoue même qu'en lisant le Banquet des sept sages , dans les œuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les Egyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous pourrez, quand il vous plaira , vous donner le plaisir de vérifier ce
(1) Théog. v. 114. Consultez, au sujet des Etrusques, Carîi-Rubbi Letlerc americane, p. III, lctl. n , p. 94,— 10Ï de l'ëdit. in-8° de Milan. Lanzi. Saggio di lingua etrusca,ctc. 3 vol. in-8°,Roma,1780.
(2) On peut lire cette histoire dans le traité de Plutarque de Iside et Otiride , cap. XII. — Il faut remarquer que la soixante -douzième partie du jour multipli.'e par 360 donne les cinq jours qu'on ajouta t dans l'antiquité , pour former l'annéo solaire , et que 360 multiplié* par ce même nombre donnent celui de 25,020 , qui exprime la grande révolution résultant de la procession des équinosts.
texte. Julien , dans l'un de ses fades discours ( je ne sais plus lequel ) , appelle le soleil le dieu aux sept rayons. Où avait-il pris cette singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études théurgiques ; et les livres sacrés des Indiens présentent un bon commentaire de ce texte , puisqu'on y lit que sept jeunes vierges s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crischna, qui est l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles , et leur proposa de danser; mais que ces vierges s'étant excusées sur ce qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant lui-même , de manière que chaque fille eut son Crischna. Ajoutez que le véritable système du monde fut parfaitement connu dans la plus haute antiquité. Songez que les pyramides d'Egypte , rigoureusement orientées , précèdent toutes les époques certaines de l'histoire ; que les arts sont des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble ; que la nation qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de Tair pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds des masses qui braveraient toute notre
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, sculpter sur le granit des un voyageur moderne a pu s les espèces (2) ; mais que était nécessairement tout i les autres arts, et savait îsairement une foule de choses e savons pa^. Si de là je jette les Asie , je vois les murs de Nemrod ( iur one terre encore humide des eaux
(éloge, et des observations astronomiques aussi anciennes que la ville. Où placeronsnous donc ces prétendus temps de barbarie et d'ignorance ? De plaisants philosophes nous ont dit : Les siècles ne nous manquent pas : ils vous manquent très fort; car l'époque du déluge est là pour étouffer tous les romans de l'imagination ; et les observations géologiques qui démontrent le fait, en démontrent aussi la late, avec une incertitude limitée, mssi insignifiante, dans le temps, que celle qui reste sur la distance de la lune à nous , peut l'être dans l'espace, Lucrèce même n'a
(1) Voy. les Ànliq. égypt., grecq., etc., de Ca^lus, in-i°, loin. V, préface.
(2) Voyez lo voyage de Bruce et celui de Hassolquist , cité par M. Bryanl. /Veto ty$lcm , or an cinalysis of ancient ilytkology, etc.; in-4o, tom. III, p. 301.
pu s'empêcher de rendre un témoignage frappant à la nouveauté de la famille humaine ; et la physique , qui pourrait ici se passer de l'histoire, en tire cependant une nouvelle force , puisque nous voyons que la certitude historique finit chez toutes les nations à la même époque, c'est-à-dire vers le VIIIe siècle avant notre ère. Permis à des gens qui croient tout , excepté la Bible , de nous citer les observations chinoises faites il y a quatre ou cinq mille ans , sur une terre qui n'existait pas , par un peuple à qui les jésuites apprirent à faire des almanachs à la fin du XVIe siècle ; tout cela ne mérite plus de discussion : laissons-les dire. Je veux seulement vous présenter une observation que peut-être vous n'avez pas faite : c'est que tout le système (\es antiquités indiennes ayant été renversé de fond en comble par les utiles travaux de l'académie de Calcutta , et la simple inspection d'une carte géographique démontrant que la Chine n'a pu être peuplée qu'après l'Inde , le même coup qui a frappé sur les antiquités indiennes a fait tomber celles de la Chine , dont Voltaire surtout n'a cessé de nous assourdir.
L'Asie, au reste, ayant été le théâtre des
DB SAWT-fÉTKRSBOUftG. 9:'»
plus grandes merveilles, il n'est pal étonnant que ses peuples aient conservé un penchant pour le merveilleux plus fort que celui qui est naturel à l'homme en général , et que chacun peut reconnaître dans lui-même. De là vient qu'ils ont toujours montré si peu de goût et de talent pour nos sciences de conclusions. On dirait qu'ils se rapellent encore la science primitive et Père de Y intuition. L'aigle enchaîné demande-t-ii une montgolfière pour s'élever dans les airs ? Non , il demande seulement que ses liens soient rompus. Et qui sait si ces peuples ne sont pas destinés encore à contempler des spectacles qui seront refusés au génie ergoteur de l'Europe ? Quoi qu'il en soit , observez , je vous prie , qu'il est impossible de songer à la science moderne sans la voir constamment environnée de toutes les machines de l'esprit et de toutes les méthodes de l'art. Sous l'habit étriqué du nord, la tète perdue dans les volutes d'une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne souillée d'encre et toute pantelante sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. Rien de
semblable dans la haute antiquité. Autant qu'il nous est possible d'apercevoir la science des temps primitifs à une si énorme distance, on la voit toujours libre et isolée , volant plus qu'elle ne marche , et présentant dans toute sa personne quelque chose d'aérien et de surnaturel. Elle livre aux vents des cheveux qui s'échappent d'une mitre orientale ; Yéphod couvre son sein soulevé par l'inspiration ; elle ne regarde que le ciel ; et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter. Cependant , quoiqu'elle n'ait jamais rien demandé à personne et qu'on ne lui connaisse aucun appui humain , il n'est pas moins prouvé qu'elle a possédé les plus rares connaissances : c'est une grande preuve, si vous y songez bien , que la science antique avait été dispensée du travail imposé à la nôtre, et que tous les calculs que nous établissons sur l'expérience moderne sont ce qu'il est possible d'imaginer de plus faux.
LE CHEVALIER
' Vous venez de nous prouver , mon bon ami, qu'on parle volontiers de ce qu'on aime. Vous m'aviez promis un symbole sec : mais votre profession de foi est devenue une es-
DE SiniT-PÉTBBSBOUBG, 9ï
pèce de dissertation. Ce qu'il y a de bon ,
c'est que vous n'avez pris dit un mot des sauvages qui l'ont amenée.
LB COMTE
Je vous avoue que sur ce point je suis nie Job, plein de discours (1). Je les répands volontiers devant vous; mais que ne puis-je, au prix de ma vie, être entendu de tous les hommes et m'en faire croire! Au reste , je ne sais pourquoi vous me rappelez les sauvages. Il me semble , à moi , que je n'ai pas cessé un moment de vous en parler. Si tous les hommes viennent des trois couples qui repeuplèrent l'univers , et si le genre humain a commencé par la science , le sauvage ne peut plus être , comme je vous le disais , qu'une branche détachée de l'arbre social. Je pourrais encore vous abandonner la science, quoique très incontestable , et ne me réserver que la Religion , qui suffit seule , même à un degré très imparfait , pour exclure l'état de sauvage. Partout où vous verrez un autel , là se trouve la civilisation. Le pauvre en sa
(i)Plenus êumenim sevmonibut... loiuai , c'.rcipirabo paululùm, \ XXII ,18 — 20.
cabane , où le chaume le couvre, est moins savant que nous, sans doute, mais plus véritablement social , s'il assiste au catéchisme et s'il en profite. Les erreurs les plus honteuses , les plus détestables cruautés ont souillé les annales de Memphis , d'Athènes et de Rome; mais toutes les vertus réunies honorèrent les cabanes du Paraguay. Or, si Ja Religion de la famille de Noé dut être nécessairement la plus éclairée et la plus réelle qu'il soit possible d'imaginer, et si c'est dans sa réalité même qu'il faut chercher les causes de sa corruption, c'est une seconde démonstration ajoutée à la première , qui pouvait s'en passer. Nous devons donc reconnaître que l'état de civilisation et de science dans un certain sens, est l'état naturel et primitif de l'homme. Ainsi toutes les traditions orientales commencent par un état de perfection et de lumières, je dis encore de lumières surnaturelles; et la Grèce , la menteuse Grèce , qui a tout osé dans l'histoire , rendit hommage à cette vérité en plaçant son âge d'or à l'origine des choses. Il n'est pas moins remarquable qu'elle n'attribue point aux -diges suivants , même à celui de fer, Tétat sauvage; en sorte que tout ce qu'elle nous
DE SÀIST-PÉTERSBOURG. 99
a coulé de ces premiers hommes vivant dans les bois , se nourrissant de glands, et passant ensuite à l'état social , la met en contradiction avec elle-même, ou ne peut se rapporter qu'à des cas particuliers, c'est-à-dire à quelques peuplades dégradées et revenues ensuite péniblement à Vétat de nature, qui est la civilisation. Voltaire, c'est tout dire, n'a-t-il pas avoué que la devise de toutes les nations fut toujours : l'âge d'or le premier se montra sur la terre? Eh bien, toutes les nations ont donc protesté de concert contre l'hypothèse d'un état primitif de barbarie, et sûrement c'est quelque chose que cette protestation.
Maintenant, que m'importe l'époque à laquelle telle ou telle branche fut séparée de l'arbre? elle l'est, cela me suffit : nul doute sur la dégradation , et j'ose le dire aussi , nul doute sur la cause de la dégradation , qui ne peut être qu'un crime. Un chef de peuple ayant altéré chez lui le principe moral par quelques-unes de ces prévarications qui, suivant les apparences , ne sont plus possibles dans letat actuel des choses , parce que nous n'en savons heureusement plus assez pour devenir coupables à ce point ; ce chef de peuple, dis-je, transmit l'anathèrae à sa pos-
térité; et toute force constante étant de sa nature accélératrice , puisqu'elle s'ajoute continuellement à elle-même, cette dégradation pesant sans intervalle sur les descendants, en a fait à la fin ce que nous appelons des sauvages. C'est le dernier degré d'abrutissement que Rousseau et ses pareils appellent létal de nature. Deux causes extrêmement différentes ont jeté un nuage trompeur sur l'épouvantable état des sauvages : Tune est ancienne , l'autre appartient à notre siècle. En premier lieu l'immense charité du sacerdoce catholique a mis souvent , en nous parlant de ces hommes, ses désirs à la place de la réalité. Il n'y avait que trop de vérité dans ce premier mouvement des Européens qui refusèrent , au siècle de Colomb , de re. connaître leurs semblables dans les hommes dégradés qui peuplaient le nouveau monde. Les prêtres employèrent toute leur influence à contredire cette opinion qui favorisait trop le despotisme barbare des nouveaux maîtres. Ils criaient aux Espagnols : ce Point de violence ces , l'Evangile les réprouve ; si vous ne c< savez pas renverser les idoles dans le cœur ce de ces malheureux , à quoi bon renvercc ser leurs tristes autels? Pour leur faire
DP. SAUfT-PÊTBBftl , i
x connaître et aimer Dieu , il fan! une autnj a tactique et d'autres armes que Jps vt* « très (1). m Du sein des déserts arrosas de leur sueur et de leur sang, ils volaient à Madrid et à Rome pour y demander des édits et des bulles contre l'impitoyable avidité qui voulait asservir les indiens. Le prêtre miséricordieux les exaltait pour les rendre précieux; il atténuait le mal, il exagérait le bien , il promettait tout ce qu'il désirait ; enfin Robertson , qui n'est pas suspect , nous avertit, dans son histoire d'Amérique, qu'il faut se défier à ce sujet de tous les écrivains qui ont appartenu au clergé, vu quils sont en général trop favorables aux indigènes. Une autre source de faux jugements qu'on a portés sur eux se trouve dans la philosophie
(i) Pcut-èUrc I'inlerloculour avait-il en vue les belles représentions que le pèro Barthélemi d'OImedo adressait à Cortez , et que l'élégant Soiis nous a conservées. Porque se compadecian mal la viol-encia y cl Evangelio; y aquello en la subslancia , era derribar loi aloarcs y dexar los idoles en el corazon , etc., etc. (Comruesfa de la nueva Esp. III, 3.) J'ai lu quelque chose sur l'Amérique : je n'ai pas counaissance d'un seul acte de violence mis à la charge des prèln s , excepta la célèbre aventure do Valverde , qui prouverait, fi elle «'lak vraie, qu'il y avait un fou en Espagne dans le seizième siècle; mais elle porte tous les caractères intrinsèque» de la faussrtd. Il ne m'a pas éU possible d'en découvrir l'origine; un Espagnol infini Tient instruit m'a «lit : Je crois que c'est un conte de cet imbécile de Garcilasso.
de notre siècle, qui s'est servie des sauvages pour étayer ses vaines et coupables déclamations contre Tordre social; mais la moindre attention suffit pour nous tenir en garde contre les erreurs de la charité et contre celles de la mauvaise foi. On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais jusque sur la forme extérieure de son corps. C'est un enfant difforme , robuste et féroce , en qui la flamme de l'intelligence ne jette plus qu'une lueur pâle et intermittente. Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les deux caractères distinctifs de notre grandeur, la prévoyance et la perfectibilité. Le sauvage coupe l'arbre pour cueillir le fruit; il dételle le bœuf que les missionnaires viennent de lui confier, et le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuis plus de trois siècles il nous contemple sans avoir rien voulu recevoir de nous, excepté la poudre pour tuer ses semblables , et Peau-de-vie pour se tuer lui-même; encore n'a-t-il jamais imaginé de fabriquer ces choses : il s'en repose sur notre avarice, qui ne lui manquera jamais. Comme les substances les plus abjectes et
DR ftAllfT-PÊTBfiSBOURG. 10.5
les plus révoltantes sont cependant encore susceptibles d'une certaine dégénération, de
même les vices naturels de l'humanité sont encore viciés dans le sauvage. Il est voleur, il est cruel , il est dissolu , mais il Test autrement que nous. Pour être criminels, nous surmontons notre nature : le sauvage la suit, il a l'appétit du crime, il n'en a point les remords. Pendant que le fils tue son père pour le soustraire aux ennuis de la vieillesse, sa femme détruit dans son sein le fruit de ses brutales amours pour échapper aux fatigues de l'allaitement. Il arrache la chevelure sanglante de son ennemi vivant; il le déchire, il le rôtit , et le dévore en chantant ; s'il tombe sur nos liqueurs fortes , il boit jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la fièvre, jusqu'à la mort, également dépourvu de la raison qui commande à l'homme par la crainte, et de L'instinct qui écarte l'animal par le dégoût. Il est visiblement dévoué; il est frappé dans les dernières profondeurs de son essence morale; il fait trembler l'observateur qui sait voir : mais voulons-nous trembler sur nous-mêmes et d'une manière très salutaire? songeons qu'avec notre intelligence , notre morale , nos sciences et nos arts, nous sommes pré-
cisément à l'homme primitif ce que le sauvage est à nous. Je ne puis abandonner ce sujet sans vous suggérer encore une observation importante : le barbare , qui est une espèce de moyenne proportionnelle entre l'homme civilisé et le sauvage, a pu et peut encore être civilisé par une religion quelconque; mais le sauvage proprement dit ne l'a jamais été que parle christianisme. C'est un prodige du premier ordre , une espèce de rédemption , exclusivement réservée au véritable sacerdoce. Eh! comment le criminel condamné à la mort civile pourrait-il rentrer dans ses droits sans lettres de grâce du souverain? et quelles lettres de ce genre ne sont pas contre -signées (l) ? plus vous y réfléchirez , et plus vous serez convaincus qu'il n'y a pas moyen d'expliquer ce grand phénomène des peuples sauvages , dont les véritables philosophes ne se sont point assez occupés.
(1) J'applaudis de tout mon cœur àces grandes vérités. Tout peuplo sauvage s'appelle lo-hammi ; et jusqu'à ce qu'il lui ait été dit : Vous êtes mon peuple, jamais il ne pourra dire : Vous êies mon Dieu! (Osée II, 24.)
On peut lire un très-bon morceau sur les sauvages dans le journal du Nord. Septembre, 1807, n° XXXV, p. 704 et suiv. Robcrtson (Histoire Je l'Amer, tom. Iï, 1. 4) a parfaitement décrit l'abrutissement du sauvage. C'est un portrait également vrai et hideux.
PÉTBB&BOUEO. 105
Au reste , il ne faut pas confondre le sauvage avec le barbare. Chez l'un le germe de la vie est éteint ou amorti; chez l'autre il a reçu la fécondation et n'a plus besoin que du temps et des circonstances pour se développer. Do ce moment la langue qui s'était dégradée avec l'homme, renaît avec lui, se perfectionne et s'enrichit. Si Ton veut appeler cela langue nouvelle, j'y consens : l'expression est juste dans un sens ; mais ce sens est bien différent de celui qui est adopté par les sophistes modernes , lorsqu'ils parlent de langues nouvelles ou inventées.
Nulle langue n'a pu être inventée , ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Ce qu'on peut dire de mieux sur la parole , c'est ce qui a été dit de celui qui s'appelle parole. // s^est élancé avant tous les temps du sein de son principe; il est aussi ancien que t éternité. . . Qui pourra raconter son origine (1)? Déjà , malgré les tristes préjugés du siècle , un physicien .... oui , en vérité , un physicien ! a pris sur lui de convenir avec une timide
(1) Egressus ejus ab inilio, à d\elu$ œlcrnitaiis... Generationcm fjus quis cnanabil! Siichte , V, 2. Iscie , LUI , S
intrépidité, que t homme avait parlé d'aboru, parce <jw'on lui avait parlé. Dieu bénisse la particule on , si utile dans les occasions difficiles. En rendant a ce premier effort toute la justice qu'il mérite , il faut cependant convenir que tous ces philosophes du dernier siècle , sans excepter même les meilleurs , sont des poltrons qui ont peur des esprits. Rousseau , dans une de ses rapsodies sonores , montre aussi quelque envie de parler raison. ïl avoue que les langues lui paraissent une assez belle chose. La parole, cette main de lesprit , comme dit Charron , le frappe d'une certaine admiration; et, tout considéré, il ne comprend pas bien clairement comme elle a été inventée. Mais le grand Condillac a pitié de cette modestie. Il s'étonne qiCun homme desprit comme Monsieur Pxousseau ait cherché des difficultés où il n'y en a point; quïl nait pas vu que les langues se sont formées insensiblement, et que chaque homme y a mis du sien. Voilà tout le mystère, messieurs : «ne génération a dit ba, et l'autre, be; les Assyriens ont inventé le nominatif, et lesMèdes , le génitif.
...... Quis inepli
Tarn paticns cajutu , icn fcrreut ut limai M.
DE SÀINT-pfiTEnsHOURG. 107
Mais je voudrais, avant de finir sur ce sujet , recommander à voire attention une observation qui m'a toujours frappé. D'où rient qu'on trouve dans h?s langues primitives de tous les anciens peuples des mots qui supposent nécessairement des connaissances étrangères à ces peuples? Où. les Grecs avaient-ils pris, par exemple , il y a trois mille ans au moins , Tépithète de Physizoos (donnant ou possédant la vie) qu'Homère donne quelquefois à la terre? et celle de Pheresbios , à' peu près synonyme, que lui attribue Hésiode (1)? Où avaient-ils pris Tépilhète encore plus singulière de Philemate (anioureuse ou altérée de sang) donnée à cette même terre dans une tragédie (2) ? Qui leur avait ensei-
(1) Iliade, IIÎ, 213; XXI, G3. Odyssée, XI, 300. Ilésiod. Opp. clDies, v. G94. Cet ouvrage était depuis longtemps entre mes mains, lorsque j'ai rencontré l'observation suivante faite par un homme accoutumé à voir, cl ne' pour \An voir : Plusieurs idiomes, dit-il, qui nap* partisnnent aujourd'hui qu'à des peuples barbares, semblent êlrelet débris de langues riches , flexibles et annonçant une culture avancée. (Monum. des peuples indigènes de l'Amérique, par M. de Humboldt. Paris, iu-8°, 181G. Introd. , p. 29.
(2) 5?dcyt* ?£ji' &UTÛ, yflt 4>IAAIMATÛÏ (Xmu (Eurip. Phœu. V, 179.) Eschyle avait dit auparavant :
Des deux frères rivaux , l'un par l'autre égor La terre dut le sang , etc.
(Les Sept Chef», acte IV, se. \.)
gné de nommer le soufre , qui est le chiffre du feu, le divin (1)? Je ne suis pas moins frappé du nom de Cosmos, donné au monde. Les Grecs le nommèrent beauté, parce que tout ordre est beauté, comme dit quelque part le bon Eustathe , et que Tordre suprême est dans le monde. Les Latins rencontrèrent la même idée , et l'exprimèrent par leur mot Mundus , que nous avons adopté en lui donnant seulement une terminaison française, excepté cependant que Tun de ces mots exclut le désordre , et que l'autre exclut la souillure; cependant c'est la même idée , et les deux mots sont également justes et également faux. Mais dites-moi encore, je vous prie, comment ces anciens Latins, lorsqu'ils ne connaissaient encore que la guerre et le labourage , imaginèrent d'exprimer par le même mot l'idée de la prière et
Ce qui rappelle une expression de l'Ecriture sainte : La terre a ouvert la bouche et a bu le sang de ton frère (Gen. IV, H.)
Et Racine , qui avait à un si haut degré* le sentiment de l'antique , a transporte celte expression (tin peu déparée par i:nc épithète oiseuse Uns sa tragédie de Ihèdre, il, 1.
Ella terre humectée, «ut a regret le sang des ncvcu\ d'Eretlhée,
(1) ToSiïov.
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celle du supplice? qui leur enseigna d'appeler la fièvre , la purificatrice , ou ïexpiatrice? Ne dirait-on pas qu'il y a ici un jugement , une véritable connaissance de cause , en vertu de laquelle un peuple affirme la justesse du nom ? Mais croyez-vous que ces sortes de jugements aient pu appartenir au temps où Ton savait à peine écrire , où le dictateur bêchait son jardin , où Ton écrivait des vers que Varron et Cicéron n'entendaient plus? Ces mots et d'autres encore qu'on pourrait citer en grand nombre , et qui tiennent à toute la métaphysique orientale, sont des débris évidents de langues plus anciennes détruites ou oubliées. Les Grecs avaient conservé quelques traditions obscures à cet égard; et qui sait si Homère n'attestait pas la même vérité , peut-être sans le savoir, lorsqu'il nous parle de certains hommes et de certaines choses que les dieux appellent dune manière et les hommes dune autre?
En lisant les métaphysiciens modernes, vous aurez rencontré des raisonnements à perte de vue sur l'importance des signes et sur les avantages d'une langue philosophique (comme ils disent) qui serait créée à priori, <>u perfectionnée par des philosophes. Je ne
veux point me jeter dans la question de l'origine du langage (la même , pour le dire en passant, que celle des idées innées); ce que je puis vous assurer, car rien n'est plus clair, c'est le prodigieux talent des peuples enfants pour former les mots , et l'incapacité absolue des philosophes pour le même objet. Dans les siècles les plus raffinés , je me rappelle que Platon a fait observer ce talent des peuples dans leur enfance. Ce qu'il y a de remarquable, c'est quon dirait qu'ils ont procédé par voie de délibération , en vertu d'un système arrêté de concert , quoique ia chose soit rigoureusement impossible sous tous les rapports. Chaque langue a son génie , et ce génie est un , de manière qu'il exclut toute idée de composition , de formation arbitraire et de convention antérieure. Les lois générales qui la constituent sont ce que toutes les langues présentent de plus frappant : dans la grecque , par exemple , c'en est une que les mots puissent se joindre par une espèce de fusion partielle qui les unit pour faire nailre une seconde signification , sans les rendre méconnaissables : c'est une règle générale dont la langue ne s'écarte point. fc/e Latin , plus réfractaire ,
DE SAINT- l'ÉTERSROURG. 1 1 1
laisse, pour ainsi dire, casser ses mots; et de leurs fragments choisis et réunis par la voie de je ne sais quelle agglutination tout à-fait singulière, naissent de nouveaux mots d'une beaulé surprenante, et dont les éléments ne sauraient plus être reconnus que par un œil exercé. De ces trois mots, par exemple, CAro, DAta, YEtonibuS) ils ont fait cadaver, chair abandonnée aux vers. De ces autres mots , MAgis et t-'OLO, non et volo , ils ont fait malo et nolo , deux verbes excellents que toutes les langues et la grecque même peuvent envier à la latine. De cjecus ut ire (marcher ou tâtonner comme un aveugle) ils firent leur c^ecutire , autre verbe fort heureux qui nous manque (1). mAgisetaucTE ont produit macte, mot tout-à-fait particulier aux Latins , et dont ils se servent avec beaucoup d'élégance. Le même système produisit leur mot uterque, si heureusement formé de vnus û/terque (2), mot que je leur envie extrêmement, car nous
(1) Les Chinois ont fait pour [l'oreille précisément ce que los Latir* firent pour les yeux. (Mém. des miss, de Pékin, in-8*, loin. VIII , pag. 121.)
(2) De là vient nue la pluralité étant pour ainsi dire cachéo dans ce mot , les Latins l'ont construit avec le pluriel des verbes. Utraque nup. terunt. (Ovid. Fast. , VI, 247.)
ne pouvons l'exprimer que par une phrase, l'un et Vautre. Et que vous dirai-je du mot ivegotior, admirablement formé de Ne ego otior (je suis occupé , je ne perds pas mon temps) , d'où Ton a tiré negotium , etc. ? Mais il me semble que le génie latin s'est surpassé dans le mot oratio, formé de os et de ratio, bouche et raison, c'est-à-dire, raison parlée.
Les Français ne sont point absolument étrangers à ce système. Ceux qui furent nos ancêtres, par exemple , ont très bien su nommer les leurs par l'union partielle du mot Ancien avec celui d'ÊTRE , comme ils firent beffroi de Bel effroi. Voyez comment ils opérèrentjadis sur les deux mots latins duo et ire, dont ils firent duire, aller deux ensemble, et par une extension très naturelle , mener , conduire. Du pronom personnel, se, de l'adverbe relatif de lieu hors, et d'une terminaison verbale tir, ils ont fait s-ortir, c'est-à-dire , sehorstir , ou mettre sa propre personne hors de tendroit où elle était, ce qui me parait merveilleux. Etes-vous curieux de savoir comment ils unissaient les mots à la manière des Grecs? Je vous citerai celui de courage . formé de cor et de rage , c'est-
PB SAIHT-PÉTBBSBOURG, 11.1
à-dire, rage du cœur; ou, pour mieux dire ,
cattation, enthousiasme du coeur (dans le sens anglais de ragk). Ce mot fut dans son principe une traduction très heureuse du thymos grec , qui n'a plus aujourd'hui de synonyme en français. Faîtes avec moi Tanatomie du mot incontestable , vous y trouverez la négation in , le signe du moyen et de la simultanéité cum, la racine antique test, commune, si je ne me trompe, aux Latins et aux Celtes , et le signe de la capacité able, du latin habilis , si Tun et l'autre ne viennent pas encore d'une racine commune et antérieure. Ainsi le mot incontestable signifie exactement une chose si claire , qu'elle i l'admet /as la preuve contraire.
Admirez, je vous prie, la métaphysique subtile qui, du quare latin, parce detorto, a fait notre car, et qui a su tirer de tjwus cette particule on, qui joue un si grand rôle dans notre langue. Je ne puis encore m'empêcher de vous citer notre mot rien , que les Français ont formé du latin rem , pris pour la chose quelconque ou pour l'être absolu. C'est pourquoi , hors le cas où rien , répondant à une interrogation, contient ou suppose une ellipse, nous ne pouvons employer ce mot i. 8
qu'avec une négation , parce qu'il n'est point négatif (1), à la différence du latin nihil, qui est formé de Ne et de m.Lum , comme nemo Test de ne et de /zomo (pas un atome , pas un homme).
C'est un plaisir d'assister, pour ainsi dire , au travail de ce principe caché qui forme les langues. Tantôt vous le verrez lutter contre une difficulté qui l'arrête dans sa marche ; il cherche une forme qui lui manque : ses matériaux lui résistent; alors il se tirera d'emharras par un solécisme heureux, et il dira fort bien : Rue passante , couleur voyante , place marchande , métal cassant , etc. Tantôt on le verra se tromper évidemment, et faire une bévue formelle , comme dans le mot français incrédule , qui nie un défaut au lieu de nier une vertu. Quelquefois il deviendra possible de reconnaître en même temps l'erreur et la cause de l'erreur : l'oreille française ayant, par exemple, exigé mal à propos que la lettre s ne se prononçât point dans le mo-
(1) Rien s'est forme de rem , comme bien de benè. Joinville , sans recourir à d'autres, nous ramène à la création de ce mot en nous disant assez souvent , que pour nulle bien au monde il n'eût voulu, etc. Dans un canton de la Provence, j'ai cnlenù;i , (u non tatcs rem, ce qui est purement latin.
DE SAlirr-PÉTBRSBOUHfl, 1 1 5
nosyllabe est, troisième personne singulière du verbe substantif, il devenait indispensable , pour éviter des équivoques ridicules , de soustraire la particule conjonctive et à la loi générale qui ordonne la liaison de toute consonne finale avec la voyelle qui suit (1) : mais rien ne fut plus malheureusement établi; car cette conjonction, unique déjà, et par conséquent insuffisante , en refusant ainsi , iratis musis, de sellier avec les voyelles suivantes , est devenue excessivement embarrassante pour le poète, et même pour le prosateur qui a de l'oreille.
Mais , pour en revenir au talent primordial (c'est à vous en particulier que je m'adresse , M. le sénateur) : contemplez votre nation , et demandez-lui de quels mots elle a enrichi sa langue depuis la grande ère? Hélas! cette nation a fait comme les autres. Depuis qu'elle s'est mêlée de raisonner , elle a emprunté des mots et n'en a plus créé. Aucun peuple ne peut échapper à la loi générale. Partout l'époque de la civilisation et de la philosophie
(1) En effet, si la particule conjonctive suivait la règle générale, ces deux phrases : un hommeET une femme, unhonnîte homme et un fripon, se prononceraient précisément comme nous prononcerions. un homme kst une femme, un honnèle homme est un fripon, etc*
est dans ce genre , celui de la stérilité. Je lis sur vos billets de visite : Minister , Général, Kammerherr, Kammeriunker , Fraùlerij Général- anchef , Ge/iera /-dejourkei, Joustizii-Politzii Minister, etc., etc. Le commerce me fait lire sur ses affiches : magazei, fabrica , meubel, etc. , etc. J'entends à l'exercice : direct il na prava, na leva; deplojade en échiquier, en échelon, contre-marche, etc. L'administration militaire prononce : hauptwacht , exercice-hause , ordonnance-hanse ; commissariat , cazarma , canzellarii , etc. ; mais tous ces mots et mille autres que je pourrais citer ne valent pas un seul de ces mots si beaux , si élégants , si expressifs qui abondent dans votre langue primitive , souproug (époux), par exemple, qui signifie exactement celui qui est attaché avec un autre sous le même joug : rien de plus juste et de plus ingénieux. En vérité , messieurs , il faut avouer que les sauvages ou les barbares , qui délibérèrent jadis pour former de pareils noms, ne manquèrent point du tout de tact.
Et que dirons-nous des analogies surprenantes qu'on remarque entre les langues séparées par le temps et l'espace , au point de
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n'avoir jamais pu se toucher? Je pourrais vous montrer dans Tun de ces volumes manuscrits que vous voyez sur ma table, plusieurs pages chargées de mes pieds de mouche , et que j'ai intitulées Parallélismes de la langue grecque et de la française \ Je sais que j'ai été précédé sur ce point par un grand maître, Henri Etienne; mais je n'ai jamais rencontré son livre , et rien n'est plus amusant que de former soi-même ces sortes de recueils , à mesure qu'on lit et que les exemples se présentent. Prenez Lien garde que je n'entends point parler des simples conformités de mots acquis tout simplement par voie de contact et de communication : je ne parle que des conformités dïdées prouvées par des synonymes de sens , différents en tout par la forme; ce qui exclut toute idée d'emprunt. Je vous ferai seulement observer une chose bien singulière : c'est que lorsqu'il est question de rendre quelques-unes de ces idées dont l'expression naturelle offenserait de quelque manière la délicatesse , les Français ont souvent rencontré précisément les mêmes tournures employées jadis par les Grecs pour sauver ces naïvetés choquantes ; ce qui doit paraître fort extraordinaire , puisquïi cet
égard nous avons agi de nous-mêmes , sans rien demander à nos intermédiaires , les Latins. Ces exemples suffisent pour nous mettre sur la voie de cette force qui préside à la formation des langues , et pour faire sentir la nullité de toutes les spéculations modernes. Chaque langue, prise à part, répète les phénomènes spirituels qui eurent lieu dans l'origine; et plus la langue est ancienne , plus ces phénomènes sont sensibles. Vous ne trouverez surtout aucune exception à l'observation sur laquelle j'ai tant insisté : c'est qu'à mesure qu'on s'élève vers ces temps d'ignorance et de barbarie qui virent la naissance des langues, vous trouverez toujours plus de logique et de profondeur dans la formation des mots , et que ce talent disparait par une gradation contraire , à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science. Mille ans avant notre ère , Homère exprimait dans un seul mot évident et harmonieux : Ils répondirent par une acclamation favorable à ce qiCils venaient d entendre (1). En lisant
(1) Il s'agit ici, sans le moindre doute, de l'EIIEY'MIMIiSAN [ Epcuphemcsan ) de l'Iliade. On produirait peut-être en Iranrais l'ombre de ce mot sous une forme barbare, en disant ils lui S BIENACCLAIUEIIEÏST.
ce poète, tantôt on entend pétiller autour de soi ce feu générateur qui fait vivre la vie (1), et tantôt on se sent humecté par la rosée qui distille de ses vers enchanteurs sur la couche poétique des immortels (2). Il sait répandre la voix divine autour de Toreille humaine, comme une atmosphère sonore qui résonne encore après que le Dieu a cessé de parler (3). Il peut évoquer Andromaque, el nous la montrer comme son époux la vit pour la dernière fois , frissonnant de tendresse et