S LES SOIRÉES
LE CHEVALIER (riant).
Croyez-vous, mon bon ami, que la courbe, à mon égard , commence à rebrousser?
LE COMTE
Je n'en doute pas ; et je puis même vous en donner une démonstration expéditive : c'est que vous êtes ici. Quel charme vous arrache aux sociétés et aux plaisirs pour vous amener chaque soir auprès de deux hommes âgés , dont la conversation ne vous promet rien d'amusant ? Pourquoi , dans ce moment, m'entendez-vous avec plaisir ? c'est que vous portez sur le front ce signe dont je vous parlais tout à l'heure. Quelquefois lorsque je vous vois arriver de loin , je crois aussi voir à vos côtés madame votre mère , couverte d'un vêtement lumineux , qui vous montre du doigt cette terrasse où nous vous attendons. Votre esprit , je le sais , semble encore se refuser à certaines connaissances ; mais c'est uniquement parce que toute vérité a besoin de préparation. Un jour, n'en doutez pas , vous les goûterez; et je dois aujourd'hui même vous féliciter sur la sagacité avec laquelle vous avez aperçu et mis dans
tout son jour mie grande contradiction humaine , dont je ne m'étais point encore occupé , quoiqu'elle soit réellement frappante. Oui, sans doute, M. le chevalier, vous avez raison : le genre humain ne tarit ni sur le bonheur ni sur les calamités de la vertu. Mais d'abord on pourrait dire aux hommes : Puisque la perte et le gain semblent se balancer , décidez-vous donc , dans le doute , pour cette vertu qui est si aimable , d'autant plus que nous n'en sommes pas réduits à cet équilibre. En effet , la contradiction dont vous venez de parler , vous la trouverez partout , puisque l'univers entier obéit à deux forces (1). Je vais à mon tour vous en citer un exemple : vous allez au spectacle plus souvent que nous. Les belles tirades de Lusignan , de Polyeucte , de Mérope , etc. , manquent-elles jamais d'exciter le plus vil enthousiasme ? Avez-vous souvenance d'un seul trait sublime de piété filiale , d'amour conjugal , de piété même , qui n'ait pas été profondément senti et couvert d'applaudissements ? Retournez le lendemain , vous en-
Ci) Vint sentit yeminam. Ovul.,VITI, 472,
tendrez le même bruit (1) pour les couplets de Figaro. CTest la même contradiction que celle dont nous parlions tout à l'heure ; mais dans le fait il ny a pas de contradiction proprement dite . car l'opposition n'est pas dans le même sujet. Vous avez lu tout comme nous :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moû
LE CHEVALIER
Sans doute . et même je crois que chacun est obligé en conscience de s'ccrier comme Louis XIV : Ah ! que je co?inais bien deux hommes-là!
LE COMTE
Eh bien ! voilà la solution de votre problème et de tant d'autres qui réellement ne sent que le même sous différentes formes. C'est un homme qui vante très justement les avantages . même temporels de la vertu . c'est un autre homme dans le même homme qui prouvera . un instant après , qu'elle n sur la terre que pour y être persécutée, honnie.
(I) Allant de brvkpaa- I h justesse de
tion ; mais non pas le même brïùt.'Là. conscience ne fait rien comme le vice , et ses applaudissements mêmes oui un accent.
DE s\i\T-i'rn:nsp,.»rRG.
égorgée par le crime. Q'avcz-vous donc entendu dims le monde ? Deux hommes qui ne sont pas du même avis. En vérité . il n'v a rien là d'étonnant; mais il s'en faut de U'aucoupqueces deux hommes soient égaux.
C'est la droite raison, c'est la conscience qui dit ce quelle voit avec évidence : que dans toutes les professions , dans toutes les entreprises dans toutes les affaires , l'avantage , toutes choses égales d'ailleurs , se trouve toujours du côté de la vertu ; que la santé, le premier des biens temporels , est sans lequel tous les autres ne sont rien, est en partie son ouvrage ; qu'elle nous comble enfin d'un contentement intérieur plus précieux mille fois que tous les trésors de l'univers.
C'est au contraire l'orgueil révolté ou dépité , c'est l'envie , c'est l'avarice , c'est l'impiété qui se plaignent des désavantages tem« porels de la vertu. Ce n'est donc plus Yhomme, ou bien c'est un autre homme.
Dans ses discours encore plus que dans ses actions , l'homme est trop souvent déterminé par la passion du moment , et surtout par ce qu'on appelle humeur. Je veux vous citer à ce propos un auteur ancien et même antique , dont je regrette beaucoup les ou-
vrages , à raison de la force et du grand sens qui brillent dans les fragments qui nous en restent. C'est le grave Ennius , qui faisait chanter jadis sur le théâtre de Rome ces
étranges maximes :
J*ai dit qu'il est des dieux ; je le dirai sans cesse : Mais je le dis aussi , leur profonde sagesse Ne se mêla jamais des choses d'ici-bas. Si j'étais dans l'erreur, ne les verrions-nous pas Récompenser le juste et punir le coupable ? Hélas ! il n'en est rien .
Et Cicéron nous apprend, je ne sais plus où , que ce morceau était couvert d'applaudissements.
Mais dans le même siècle et sur le même théâtre , Plaute était sûrement au moins aussi applaudi , lorsqu'il disait :
Du haut de sa sainte demeure , Un Dieu toujours veillant nous regarde marcher ; Il nous voit , nous entend , nous observe à toute heure , Et la plus sombre nuit ne saurait nous cacher.
Voilà , je crois , un assez bel exemple de cette grande contradiction humaine. Ici c'est le sage , c'est le poète philosophe qui déraisonne ; et c'est le farceur aimable qui prêche à merveille.
Mais si vous consentez à me suivre , par-
DIî gAINT-PÉTtalSBOURG, 193
lonfl de Rome et pour un instant allons à Jérusalem. Un psaume assez court a tout dit sur le sujet qui nous occupe. Prêt à confesser quelques doutes qui s'étaient élevés jadis dans son aine, le Roi-Prophète, auteur de ce beau cantique, se croit obligé de les condamner d'avance en débutant par un élan d'amour; il s'écrie : Que notre Dieu est bon pour tous les hommes qui ont le cœur droit!
Après ce beau mouvement , il pourra avouer sans peine d'anciennes inquiétudes : Tétais scandalisé , et je sentais presque ma foi s'ébranler lorsque je contemplais la trani nullité des méchants, X entendais dire autour de moi : Dieu les voit-il ? et moi je disais : C'est donc en vain que j^ai suivi le sentier de Vinnocence l je m'efforçais de vénétrer ce mystère qui fatiguait mon intelligence.
Voilà bien les doutes qui se sont présentés plus ou moins vivement à tous les esprits ; c'est ce qu'on appelle , en style ascétique , des tentations ; et il se hâte de nous dire que la vérité ne tarda pas de leur imposer silence.
Mais je l^ai compris enfin ce mystère , lorsque je suis entré dans le sanctuaire du Seigneur ; lorsque fai vu la fin qu'il a pré-
paré aux coupables. Je me trompais, 6 Dieu « vous punissez leurs trames secrètes ; vous renversez les méchants ; vous les accablez de malheurs : en un instant ils ont péri ; ils ont péri à cause de leur iniquité, et vous les avez fait disparaître comme le songe d'un homme qui s'1 éveille.
Ayant ainsi abjuré tous les sophismes de l'esprit , il ne sait plus qu'aimer. Il s'écrie : Que puis- je désirer dans le ciel ? que puis-je aimer sur la terre excepté vous seul ? ma chair et mon sang se consument d amour ; vous êtes mon partage pour V éternité. Qui s'* éloigne de vous marche à sa perte , comme une épouse infidèle que la vengeance poursuit ; mais pour moi , point d'autre bonheur que celui de m' attacher à vous , de n'espérer qu'en vous , de célébrer devant les hommes les merveilles de mon Dieu.
Voilà notre maître et notre modèle ; il ne faut jamais, dans ces sortes de questions , commencer par un orgueil contentieux qui est un crime parce quïl argumente contre Dieu , ce qui mène droit à l'aveuglement. Il faut s'écrior avant tout : Que vous êtes bon I et supposer qu'il y a dans notre esprit quelque erreur qu'il s'agil seulement de dé
DE SAIIfT-PÉTERSBOUHG, 10j
mêler. Avec ces dispositions , nous ne tarderons pas de trouver la paix, qui »nous dédaignera justement tant que nous ne la demanderons pas à son Auteur. J'accorde à la raison tout ce que je lui dois. L'homme ne Fa reçue que pour s'en servir; et nous avons assez bien prouvé, je pense, qu'elle n'est pas fort embarrassée par les difficultés qu'on lui oppose contre la Providence. Toutefois ne comptons point exclusivement sur une lumière trop sujette à se trouver éclipsée par ces ténèbres du cœur , toujours prêtes à s'élever entre la vérité et nous. Entrons dans le sanctuaire ! c'est là que tous les scru- * pules , que tous les scandales s'évanouissent. Le doute ressemble à ces mouches importunes qu'on chasse , et qui reviennent toujours. Il s'envole sans doute au premier geste de la raison ; mais la Religion le tue , et franchement c'est un peu mieux.
LE SÉNATEUR
Je vous ai suivi avec un extrême plaisir dans votre excursion à Jérusalem ; mais permettez-moi d'ajouter encore à vos idées eh vous faisant observer que ce n'est pas toujours à beaucoup près l'impiété, l'ignorance
ou la légèreté qui se laissent éblouir par le sophisme que vous attaquez avec de si bonnes raisons. L'injustice est telle à cet égard, et Terreur si fort enracinée , que les écrivains les plus sages , séduits ou étourdis par des plaintes insensées , finissent par s'exprimer comme la foule , et semblent passer condamnation sur ce point. Vous citiez tout-à- Theure Louis Racine : rappelez-vous ce vers de la tirade que vous aviez en vue :
La fortune, il est vrai , la richesse te fuit.
Rien n'est plus faux : non-seulement les richesses ne fuient pas la vertu ; mais il n'y a, au contraire, de richesses honorables et permanentes que celles qui sont acquises et possédées par la vertu. Les autres sont méprisées et ne font que passer. Voilà cependant un sage , un homme profondément religieux qui vient nous répéter après mille
autres : Que la richesse et la vertu sont brouillées ; mais sans doute aussi qu'après
mille autres il avait répété , bien des fois dans sa vie , l'antique , l'universel, l'infaillible adage : Bien mal acquis ne profite guère (1). De manière que nous voilà obligés
(1) Malè parla malè dilabuntur. Ce proverbe est de toutes les lan-
DE SAINT-PfiTERSB0T7RG. 197
de croire que les richesses fuient également le vice et la vertu. Où sont-elles donc de grâce ? Si Ton a>iait des observations morales, comme on a des obser\7ationsmétéréologiques ; si des observateurs infatigables portaient un œil pénétrant sur Khistoire des familles , on verrait que les biens mal acquis sont autant d'anathèmes dont l'accomplissement est inévitable sur les individus ou sur les familles.
Mais il y a dans les écrivains du bon parti qui se sont exercés sur ce sujet , une erreur secrète qui me paraît mériter qu'on la mette à découvert ; ils voient dans la prospérité des méchants et dans les souffrances de la vertu une forte preuve de l'immortalité de l'ame , ou , ce qui revient au même , des peines et des récompenses de l'autre vie ; ils sont donc portés , sans qu'ils s'en aperçoivent peut-être , à fermer les yeux sur celles de ce monde , de peur d'affaiblir les preuves d'une vérité du premier ordre sur laquelle repose tout l'édifice de la Religion; mais j'ose croire qu'en cela ils ont tort. Il n'est pas né-
gUM et de tous les styles. Platon l'a dit : Cest lu vert» qui produit les richesses, comme vile produit tout les autres biens, tant publics qm particulier*.(In àpol. Soc. opp.,tom. 1 , purj. 70.) CV>i la vérité néma qui s'eiprimc ainsi.
cessaire, ni même, je pense, permis de dés armer, pour ainsi dire, une vérité afin d'en armer une autre; chaque vérité peut se défendre seule : pourquoi faire des aveux qui ne sont pas nécessaires ?
Lisez, je vous prie , la première fois que vous en aurez le temps , les réflexions critiques de l'illustre Leibnitz sur les principes de Puffendorf : vous y lirez en propres termes que les châtiments d'une autre vie sont démontrés par cela seul qu'il a plu au souverain Maître de toutes choses de laisser dans cette vie la plupart des crimes impunis et la plupart des vertus sans récompense.
Mais ne croyez pas qu'il nous laisse la peine de le réfuter. Use hâte, dans le mêmeouvrage, de se réfuter lui-même avec la supériorité qui lui appartient ; il7 reconnaît expressément , qrf en faisant même abstraction des autres peines que Dieu décerne dans ce monde a la manière des législateurs humains, il ne se montrerait pas moins législateur dès cette vie , puisqu'en vertu des lois seules de la nature qu'il a portées avec tant de sagesse, tout méchant est un HEAUTONTIMORUMENOS (1 ).
(1) Bourreau dt lui-même ; c'est le titre fort connu d'une comédie d*
DE SA&T-PÉTEnSBOURG. ÎOO
On ne saurait mieux dire ; mais dites-moi vous-mêmes comment il est possible que , Dieu ayant prononcé des peines dès cette vie a la manière des législateurs, et tout méchant jetant d'ailleurs, en vertu des lois naturelles, un ROURREAU DE LUI-MÊME , la plupart des crimes demeurent impunis (1) ? L'illusion dont je vous parlais tout à l'heure et la force du préjugé se montrent ici à découvert. Je n'entreprendrai pas inutilement de les mettre dans un plus grand jour , mais je veux vous citer encore un homme supérieur dans son genre , et dont les œuvres ascétiques sont incontestablement un des plus beaux pré sents que le talent ait faits à la piété; le P. Berthier. Je me rappelle que sur ces paroles d'un psaume : Encore un moment, et T impie ^existera plus , vous chercherez sa place , et vous ne la trouverez pas ; il observe que si le Prophète n'avait pas en vue
Térence. Le vénérable auteur de l'Evangile expliqué a dit avec autant d'esprit et plus d'autorité : Un cœur coiqpable prend toujours contre lutmême le parti de la justice divine. (Tom. III, 120° méd., 3e point.)
(l)Leibnilzii monita quœdam ad Puffendorfii principia, Opp,,loro» IV, part, m ,pag. 277. Les pensées les plus importantes de ce grand honÉM ont été mises à la portée de tout le inonde dans le livre éga- Lement bien conçu et bien exécuté des Pewdis de Ixibnilz. Yoij. tom. II, pug. 296 et 375.
la bienheureuse éternité, sa proposition serait fausse ; car , dit-M , les hommes de bien ont péri , et Von ne connaît pas le lieu qu'ils ont habité sur la terre ; ils ne possédaient point de richesses pendant leur vie , et Von ne voit pas qu'ils y fussent plus tranquilles que les méchants , qui, malgré les excès des passions , semblent avoir le privilège de LA santé