ET DTJNE VIE TRÈS LONGUE
On a peine à comprendre qu'un penseur de cette force se soit laissé aveugler par le préjugé vulgaire au point de méconnaître les vérités les plus palpables. Les hommes de bien , dit-il ont péri, — Mais personne , je pense, n'a soutenu encore que les gens de bien dussent avoir le privilège de ne pas mourir. On n& connaît pas le lieu qu'ils ont habité sur la terre. — Premièrement qu'importe ? d'ailleurs, le sépulcre des méchants est-il donc plus connu que celui des gens de bien , toutes choses égales entre elles du côté de la naissance , des emplois et du genre de vie ? Louis XI ou Pierre-ie-Cruel furent-ils plus célèbres ou plus riches que saint Louis et Charlemagne ? Suger et Ximénès ne vécurent-ils point plus tranquilles , et sont-ils moins célèbres après leur mort que Séjan ou
DE S1IHT-PÉTBHSB0URG. 201
Pmnbal? Ce qui suit sur le privilège de la santé et dune plus longue vie , est peutêtre une des preuves les plus terribles de la force d'un préjugé général sur les esprits les plus faits pour lui échapper.
Mais il est arrivé au P. Berlhier œ qui est arrivé à Leibnitz , et ce qui arrivera à tous les hommes de leur sorte : c'est de se réfuter eux-mêmes avec une force , une clarté digne d'eux ; et de plus, quant au P. Berthier , avec une onction digne d'un maître qui balance Fénélon dans les routes de la science spirituelle. En plusieurs endroits de ses œuvres , il reconnaît que sur la terre même il n y a de bonheur que dans la vertu; que nos passions sont nos bourreaux ; que F abîme du bonheur se trouverait dans F abîme de la charité; que s'il existait une ville évangélique, ce serait un lieu digne de l'admiration des anges , et qu'il faudrait tout quitter pour aller contempler de près ces heureux mortels.
Plein de ces idées , il s'adresse quelque part il Dieu même ; il lui dit : Est-il donc vrai qi£ outre la jélicité qui ni* attend dans F autre vie , je puis encore être heureux dans celleci ? Lisez , je vous prie , les œuvres spirituelles de ce docte et saint personnage ; vous
trouverez aisément les différents passages que j'ai en vue , et je suis bien sûr que vous me remercierez de vous avoir fait connaître ces livres.
LE CHEVALIER
Avouez franchement , mon cher sénateur , que vous voulez me séduire et m'embarquer dans vos lectures favorites. Sûrement votre proposition ne s'adresse pas à votre complice qui sourit. Au reste , je vous promets , si je commence, de commencer par le P. Berthier.
LE SÉNATEUR
Je vous exhorte de tout mon cœur à ne pas tarder; en attendant, je suis bien aise de vous avoir montré la science et la sainteté se trompant d'abord, et raisonnant comme la foule , égarées à la vérité par un noble motif, mais se laissant bientôt ramener par l'évidence et se donnant à elles-mêmes le démenti le plus solennel.
Voilà donc , si je ne me trompe , deux erreurs bien éclaircies : erreur de l'orgueil , qui se refuse à l'évidence pour justifier ses coupables objections ; et de plus , erreur de la vertu qui se laisse séduire par l'envie de ren-
dk sai> j p^TEBSBOune. 203
forcer une vérité, même aux dépens d'une autre. Mais il y a encore une troisième erreur qui ne doit point être passée sous silence ; c'est celle foule d'hommes qui ne cessent de parler des succès du crime , sans savoir ce que c'est que bonheur et malheur. Ecoutez le misanthrope , que je ferai parler pour eux :
Oq sait que ce pied-plat, digue qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde ; Et que par eux son sort de splendeur revêtu , Fait rougir le mérite et gronder la vertu. Cependant sa grimace est partout bien venue ; On l'accueille , ou lui rit ; partout il s'insinue ; Et s'il est par la brigue un rang à disputer , Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
Le théâtre ne nous plait tant que parce qu'il est le complice éternel de tous nos vices et de toutes nos erreurs (1). Un honnête homme ne doit point disputer un rang par la brigue , et moins encore le disputer à un pied-plat. On ne cesse de crier : Tous les emplois , tous les rangs , toutes les distinctions sont pour les hommes qui ne les méritent pas. Premièrement rien n'est plus faux:
(4) Paucas pnetœ reperiunt fabulas
DM boni meliorcs fiant .
tl'laut. capt. in Epil.) On peut le croire, j'e-pere.
d' ailleurs de quel droit appelons-nous toutes ces choses des biens ? Vous nous citiez tout à l'heure une charmante épigramme , M. le chevalier : il méritait cet emploi à tous égards ; cependant il Ta obtenu ; à merveille s'il ne s'agit que de rire ; mais s'il faut raisonner , c'est autre chose. Je voudrais vous faire part d'une réflexion qui me vint un jour en Usant un sermon de votre admirable Bourdaloue ; mais j'ai peur que vous ne me traitiez encore d' illuminé.
LE CHEVALIER
Comment donc , encore I jamais je n'ai dit cela. J'ai dit seulement , ce qui est fort différent , que si certaines gens vous entendaient , ils pourraient bien vous traiter d'illuminé. D'ailleurs il n'y a point ici de certaines gens ; et quand il y en aurait , quand on devrait même imprimer ce que nous disons , il ne faudrait pas s'en embarrasser. Ce qu'on croit vrai, il faut le dire et le dire hardiment ; je voudrais, m'en coûtât-il grand' chose , découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint.
DV* SAINT-Pf/ITnSr.OTTRG. 10':',
LE SENATEUR
Si jamais vous êtes enrôlé dans une armée que la Providence lève dans ce moment en Europe, vous serez placé parmi les grenadiers ; mais voici ce que je voulais vous dire. Je lisais un jour dans je ne sais quel sermon de lîourdaloue un passage où il soutient sans la moindre restriction , qu'il rî'est pas permis de demander des emplois (1). A vous dire la vérité , je pris d'abord cela pour un simple conseil , ou pour une de ces idées de perfection, inutiles dans la pratique , et je passai; mais bientôt la réflexion me ramena, et je ne tardai pas à trouver dans ce texte le sujet d'une longue et sérieuse méditation. Certainement une grande partie des maux de la société vient des dépositaires de l'autorité , mal choisis par le prince ; mais la plu-
(1) Suivant toutes les apparences, l'interlocuteur avait envuePendroit où ce grand orateur dit avec une sévérité qui parait excessive : « Mais quoi 1 me direz-vous , ne serait-il donc jamais permis à uc « homme du monde de désirer d'être plus grand qu'il n'est ? Non , «mon cher auditeur, il ne vous sera jamais permis de le désirer: r il vous sera permis de l'être quand Dieu le voudra , quand votre «< roi vous y destinera , quand la voix publique vous y appellera, etc.» (Sermon sur Y Etat de vie , ou plutôt contre tambHkm% lrepart.)
('Vo/e de l'éditeur.)
part de ces mauvais choix sont l'ouvrage di l'ambition qui Ta trompé. Si tout le monde attendait le choix au lieu de s'efforcer de le déterminer par tous les moyens possibles, je me sens porté à croire que le monde changerait de face. De quel droit ose-t-on dire : Je vaux mieux que tout autre pour cet emploi ? car c'est ce qu'on dit lorsqu'on le demande. De quelle énorme responsabilité ne se charge-t-on pas ! il y a un ordre caché qu'on s'expose à troubler. Je vais plus loin ; je dis que chaque homme , s'il examine avec soin et lui-même et les autres , et toutes les circonstances, saura fort bien distinguer les cas où l'on est appelé, de ceux oii l'on force le passage. Ceci tient à une idée qui vous paraîtra peut-être paradoxale ; faites-en ce qui vous plaira. Il me semble que l'existence et la marche des gouvernements ne peuvent s'expliquer par des moyens humains , pas plus que le mouvement des corps par des moyens mécaniques. Mens agitât molem, H y a dans chaque empire un esprit recteur ( laissez-moi voler ce mot à la chimie en le dénaturant ) qui l'anime comme l'ame anime le corps , et qui produit la mort lorsqu'il se retire.
LE COMTE
Vous donnez un nom nouveau , assez heureux même , ce me semble , à une chose toule simple qui est l'intervention nécessaire d'une puissance surnaturelle. On l'admet dans le monde physique sans exclure Faction des causes secondes ; pourquoi ne l'admettrait-on pas de même dans le monde politique , où elle n'est pas moins indispensable ? Sans son intervention immédiate, on ne peut expliquer, comme vous le dites très bien, ni la création ni la durée des gouvernements. Elle est manifeste dans l'unité nationale qui les constitue; elle l'est dans la multiplicité des volontés qui concourent au même but sans savoir ce qu'elles font, ce qui montre qu'elles sont simplement employées ; elle Test surtout dans l'action merveilleuse qui se sert de cette foule de circonstances que nous nommons accidentelles , de nos folies mêmes et de nos crimes , pour maintenir l'ordre et souvent pour l'établir.
LE SÉNATEUR
Je ne sais si vous avez parfaitement saisi mon idée ; n'importe quanta présent. La puis-
sance surnaturelle une fois admise , de quelque manière qu'elle doive être entendue , on peut bien se fier à elle; mais on ne l'aura jamais assez répété, nous nous tromperions bien moins sur ce sujet, si nous avions des idées plus justes de ce que nous appelons biens et bonheur. Nous parlons des succès du vice , et nous ne savons pas ce que c'est qu'un succès, ce qui nous paraît un bonheur, est souvent une punition terrible.
LE COMTE
Vous avez grandement raison, monsieur :
Thomme ne sait ce qui lui convient; et la philosophie même s'en est aperçue , puisqu'elle a découvert que Thomme de lui-même ne savait pas prier , et qu'il avait besoin de quelque instructeur divin qui vint lui apprendre ce qu'il doit demander (1). Si quelquefois la vertu parait avoir moins de talent que le vice pour obtenir les richesses, les emplois, etc., si elle est gauche pour toute espèce d'intrigues, c'est tant mieux pour elle, même lemporellement ; il n'y a pas d'erreur plus
(1)11 n'est plus nécessaire de citer ce passage de Platon , qui , du livre «le ce grand homme , a passé dans mille autres.
DE SAHft-PÉTEBSBOURG. 20!)
commune que celle de prendra une bénédiction pour une disgrâce : n'envions jamais rien nu crime: laissons-lui ses tristes succès la vertu en a d'autres; elle a tous ceux qu'il lui est permis de désirer; et quand elle en aurait moins, rien ne manquerait encore à l'homme juste, puisqu'il lui resterait la paix. la paix du cœur! trésor inestimable, santé de l'ame, charme de la vie , qui tient lieu de tout, et que rien ne peut remplacer? Par quel inconcevable aveuglement semble-t-on souvent n'y pas faire attention? D'un côté est la paix et même la gloire : une bonne re nommée du moins est la compagne insépa rable de la vertu , et c'est mie des jouissances les plus délicieuses de la vie ; de l'autre se trouve le remords et souvent aussi l'infamie. Tout le monde convient de ces vérités ; mille écrivains les ont mises dans tout leur jour ; et Ton raisonne ensuite comme si on ne les connaissait pas. Cependant peut-on s'empêcher de contempler avec délice le bonheur de l'homme qui peut se dire chaque jour avant de s'endormir \Je iï ai pas perdu la journée; qui ne voit dans son cœur aucune passion haineuse, aucun désir coupable; qui s'endort
avec la certitude d'avoir fait quelque bien , et i. 14
qui s'éveille avec de nouvelles forces pouî devenir encore meilleur ? Dépouillez-le , s vous voulez , de tous les biens que les hommes convoitent si ardemment , et comparezle à Theureux , au puissant Tibère écrivant de Tîle de Caprée sa fameuse lettre au sénat romain (1); il ne sera pas difficile , je crois , de se décider entre ces deux situations. Autour du méchant je crois voir sans cesse tout l'enfer des poètes , terribiles visu formée : les soucis dévorants , les pâles maladies , Vignoble et précoce vieillesse , la peur , T indigence {triste conseillère}, les fausses joies de V esprit , la guerre intestine , les furies vengeresses , la noire mélancolie , le sommeil de la conscience et la mort. Les plus grands écrivains se sont exercés à décrire l'inévitable supplice des remords; mais Perse surtout m'a frappé , lorsque sa plume énergique nous fait entendre , pendant Phorreur dune profonde nuit , la voix d'un coupable troublé par des songes épouvantables ,
(1) «Que vous écrirai-jeaujourdliui , Pè es conscrits? ou comment « vous éciirai-je, ou que dois-je ne pas vous écrire du tout ? Si je le « sais moi-même , que les dieux et les déesses me fassent périr en* « core plus hovriblemc t que je ne me se?8 périr chaque jour .' » (Tac. Ann. VI, G.)
DE SAIN'T-PÊTERSBOURG 1 1 !
traîné par sa conscience sur le bord mon* vaut d'an précipice sans fond, criant à luimême : Je suis perdu ! je suis perdu I et que , pour achever le tableau, le poète nous montre l'innocence dormant en paix à côté du scélérat bourrelé.
LE CHEVALIER
En vérité vous faites peur au grenadier ; mais voilà encore une de ces contradictions que nous remarquions tout à l'heure. Tout le monde parle du bonheur attaché à la vertu , et tout le monde encore parle de ce terrible supplice des remords ; mais il semble que ces vérités soient de pures théories ; et lorsqu'il s'agit de raisonner sur la Providence , on les oublie comme si elles étaient nulles dans la pratique. Il y a ici tout à la fois erreur et ingratitude. A présent que j'y réfléchis, je vois un grand ridicule à se plaindre des malheurs de rinnocence. C'est précisément comme si Ton se plaignait que Dieu se plait à rendre le bonheur malheureux.
LE COMTE
Savez-vous bien , M. le chevalier , que Se' nèque n'aurait pas mieux dit! Dieu, en effet,
a tout donné aux hommes qu'il a préservés ou délivrés des vices (1). Ainsi, dire que le crime est heureux dans ce monde , et l'innocence malheureuse , c'est une véritable contradiction dans les termes ; c'est dire précisément que la pauvreté est riche et l'opulence pauvre ; mais l'homme est ainsi fait. Toujours il se plaindra, toujours il argumentera contre son père. Ce n'est point assez que Dieu ait attaché un bonheur ineffable à l'exercice de la vertu; ce n'est pas assez qu'il lui ait promis le plus grand lot sans comparaison dans le partage général des biens de ce monde; ces têtes folles dont le raisonnement a banni la raison ne seront point satisfaites : il faudra absolument que leur juste imaginaire soit impassible ; qu'il ne lui arrive aucun mal ; que la pluie ne le mouille pas ; que la nielle s'arrête respectueusement aux limites de son champ ; et que s'il oublie par hasard de pousser ses verrous , Dieu soit tenu d'envoyer â sa porte un ange avec une épée flamboyante ,
(1) Omnia mala ab Mis (Dcus) removit ; scelcra etflayitia , et c*~ gitaliones improbas , et avida cousilia , et libidinem ccecam , et aliéna immihentem avaritiam . ( Sen. De Prov, c. vu)
DE ftAINT-PÉTBBSBOURG. CÀ I 3
<je peur qu'un voleur heureux ne vienne enlever l'or et les bijoux du juste (1).
LE CHEVALIER
Je vous attrape aussi à plaisanter , M. le philosophe , mais je me garde bien de vous quereller , car je crains les représailles ; je conviens d'ailleurs bien volontiers que , dans ce cas, la plaisanterie peut se présenter au milieu d'une discussion grave ; on ne saurait imaginer rien de plus déraisonnable que cette prétention sourde qui voudrait que chaque juste fût trempé dans le Styx , et rendu inaccessible à tous les coups du sort.
LE COMTE
Je ne sais pas trop ce que c'est que le sort; mais je vous avoue que , pour mon compte , je vois quelque chose encore de bien plus déraisonnable que ce qui vous paraît à vous
(1) Numquid quoque ù Dco aliquis exigit ut boni viri sarcinai senet? Oui , sans doute , on l'exige tous les jours, sans s'en apercevoir. Que de voleurs détroussent ce qu'on appelle un honnête homme , tel qui accordait un rire approbateur à ce passage de Sénèque , dira sur-lechamp : Pareil malheur ne serait pas arrive ù uu riche coquin ; ce «Tjo ft-Ifl wVrrr îvent qitaux honnêtes gensy
l'excès de la déraison : c'est l'inconcevable folie qui ose fonder des arguments contre la Providence , sur les malheurs de l'innocence qui n'existe pas. Où est donc l'innocence , je vous en prie ? Où. est le juste? est-il ici , autour de cette table ? Grand Dieu , eh! qui pourrait donc croire un tel excès de délire , si nous n'en étions pas les témoins à tous les moments ? Souvent je songe a cet endroit de la Bible où il est dit: «Je visiterai Jérusalem avec des lampes (1 ). » Ayons nousmêmes le courage de visiter nos cœurs avec des lampes , et nous n'oserons plus prononcer qu'en rougissant les mot de vertu , de justice et ft innocence. Commençons par examiner le mal qui est en nous , et pâlissons en plongeant un regard courageux au fond de cet abime; car il est impossible de connaître le nombre de nos transgressions , et il ne l'est pas moins de savoir jusqu'à quel point tel ou tel acte coupable a blessé Tordre général et contrarié les plans du Législateur éternel. Songeons ensuite à cette épouvantable communication de crimes qui existe entre les hommes , complicité , conseil , ex-
(1) Sctutabor Jérusalem in luccntis. (Soph., I, 12.)
DE SAINT-PÉTRRSBOUBG* 2îa
exemple , approbation , mots terribles qu'il faudrait méditer sans cesse ? Quel homme sensé pourra songer sans frémir à Faction désordonnée qu'il a exercée sur ses semblables , et aux suites possibles de celte funeste influence ? Rarement l'homme se rend coupable seul ; rarement un crime n'en produit pas un autre. Où sont les bornes de la responsabilité ? De là ce trait lumineux qui étincelle entre mille autre dans le livre des Psaumes : Quel homme peut connaître toute rétendue de ses prévarications ? O Dieu t vurifiez - moi de celles que f ignore , et par donnez-moi même celles d autrui (1).
Après avoir ainsi médité sur nos crimes , il se présente à nous un autre examen encore plus triste , peut-être , c'est celui de nos vertus : quelle effrayante recherche que celle qui aurait pour objet le petit nombre , la fausseté et l'inconstance de ces vertus ! il faudrait avant tout en sonder les bases : hélas I elles sont bien plutôt déterminées par le préjugé que par les considérations de Tordre général fondé sur la volonté divine. Une action
(1) Deticta quis intelligit ? Ab occultis uteis mundti me, et ab alintis parce scvvo tuo. ( Pf. XVIII , 14.)
nous révolte bien moins parce qu'elle est mauvaise, que parce qu'elle est honteuse Que deux hommes du peuple se battent , armés chacun de son coi 'eau , ce sont deux coquins : allongez seulement les armes et attachez au crime une idée de noblesse et d'indépendance , ce sera l'action d'un gentilhomme ; et le souverain , vaincu par le préjugé , ne pourra s'empêcher d'honorer luimême le crime commis contre lui-même :
c'est-à-dire la rébellion ajoutée au meurtre : L'épouse criminelle parle tranquillement de Vinjamie d'une infortunée que la misère conduisit à une faiblesse visible ; et du haut d'un balcon doré , l'adroit dilapidateur du trésor public voit marcher au <ûbet le malheureux serviteur qui a volé un écu à son maître. Il y a un mot bien profond dans un livre de pur agrément : je l'ai lu , il y a quarante ans précis, et l'impression qu'il me fit alors ne s'est poi t effacée. C'est dans un conte moral de Marmontel. Un pavsnn dont la fille a été déshonorée par un grand seigneur, dit à ce brillant corrupteur : Fous êtes bien heueux , monsieur, de ne pas aimer lor autant que les femmes : vous auriez été un Cartouche. Que faisons-nous communément pen-
DE SAlirr-PÉTBRSBOURG. -1/
dant toute noire vie ? ce qui nous plaît. Si nous daignons nous abstenir de voler et de tuer , c'est que nous n'en avons nulle envie ; car cela ne se fait pas :
Candida vuinisubrisit molle pixlla , Cortibi rite sa Ht.,.. ?(1)
Ce n est pas le crime que nous craignons, c'est le déshonneur ; et pourvu que l'opinion écarte la honte, ou même y substitue la gloire, comme elle en est bien la maîtresse , nous commettons le crime hardiment , et l'homme ainsi disposé s'appelle sans façon juste , ou tout au moins honnête homme : et qui sait s'il ne remercie pas Dieu de n'être pas comme un de ceux-là ? C'est un délire dont la moindre réflexion doit nous faire rougir. Ce fut sans doute avec une profonde sagesse que les Romains appelèrent du même nom la force et la vertu. Il n'y a en effet point de vertu proprement dite, sans victoire sur nousmêmes , et tout ce qui ne nous coûte rien , ne vaut rien. Otons de nos misérables vertus ce que nous devons au tempérament, àfhon-
(1) Mais .si la blanche Bile du voisin l'adresse un sourire voluptueux, ion coeur coutume i ;l à baltrc sagement ? (/Vr>., sut. IJI, 1 10 — 1 ! 1 .1
neur , à l'opinion , à l'orgueil , à l'impuissance et aux circonstances ; que nous restera-t-il? Hélas ! bien pende chose. Je ne crains pas de vous le confesser; jamais je ne médite cet épouvantable sujet sans être tenté de me jeter à terre comme un coupable qui demande grâce ; sans accepter d'avance tous les maux qui pourraient tomber sur ma tète , comme une légère compensation de la dette immense que j'ai contractée envers l'éternelle justice. Cependant vous ne sauriez croire combien de gens , dans ma vie , m'ont dit que j'étais un fort honnête homme.
LE CHEVALIER
Je pense , je vous l'assure , tout comme ces personnes-là , et me voici tout prêt à vous prêter de l'argent sans témoins et sans billet , sans examiner même si vous n'aurez point j envie de ne pas me le rendre. Mais , ditesjmoi, je vous prie , n'auriez-vous point blessé votre cause sans y songer , en nous montrant ce voleur public , qui voit , du haut d'un balcon doré , les apprêts d'un supplice bien plus fait pour lui que pour la malheureuse victime qui va périr ? Ne nous ramèneriez*
DE 8AIHT-PÉTEBSB0UB&. 21 (J
vous point sans vous en apercevoir, au triompfic du vice et aux malheurs de l innocence ?
LE COMTE
Non en vérité, mon cher chevalier , je ne suis point en contradiction avec moi-même : c'est vous , avec votre permission , qui êtes distrait en nous parlant des malheurs de l'innocence. Il ne fallait parler que du triomphe du vice : car le domestique qui est pendu pour avoir volé un écu à son maître n'est pas du tout innocent. Si la loi du pays prescrit la peine de mort pour tout vol domestique , tout domestique sait que s'il vole son maître , il s'expose à la mort. Que si d'autres crimes beaucoup plus considérables ne sont ni connus ni punis , c'est une autre question : mais , quant à lui , il n'a nul droit de se plaindre. Il est coupable suivant la loi ; il est jugé suivant la loi ; il est envoyé à la mort suivant la loi : on ne lui fait aucun tort. Et quant au voleur public , dont nous parlions tout à l'heure , vous n'avez pas bien saisi ma pensée. Je n'ai point dit qu'il fut heureux; je n'ai point dit que ses malversations ne seront jamais ni connues ni châtiées ; j'ai dit seulement que le coupable a eu Fart jus*
c/iià ce moment , de cacher ses crimes , el qu'il passe pour ce qu'on appelle un honnête homme. Il ne Test pas cependant à beaucoup près pour l'œil qui voit tout. Si donc la goutte , ou la pierre , ou quelque autre supplément terrible de la justice humaine , viennent lui faire payer le balcon doré , voyez-vous là quelque injustice ? Or , la supposition que je fais dans ce moment se réalise à chaque instant sur tous les points du globe. S'il y a des vérités certaines pour nous , c'est que l'homme n*a aucun moyen de juger les cœurs ; que la conscience dont nous sommes portés à juger le plus favorablement, peut être horriblement souillée aux yeux de Dieu ; qu'il n'y a point d'homme innocent dans ce monde; que tout mal est une peine, et que le juge qui nous y condamne est infiniment juste et bon : c'est assez, ce me semble , pour gue nous apprenions au moins à nous taire.
Mais permettez qu'avant de finir je vous fasse part d'une réflexion qui m'a toujours extrêmement frappé : peut-être qu'elle ne lera pas moins d'impression sur vos esprits.
// 7?.y a point de juste sur la terre (1).
(1) Non est homo jlntm in terré , qui facial botiumct wmpcccck
DE SALYr-l'ÉTEUSUOUnG. 221
Celui qui a prononcé ce mot devint lui-même une grande et triste preuve des étonnantes contradictions de l'homme : mais ce juste imaginaire , je veux bien le réaliser un moment par la pensée , et je l'accable de tous les maux possibles. Je vous le demande, qui a droit de se plaindre dans cette supposition ? C'est le juste apparemment ; c'est le juste souffrant. Mais c'est précisément ce qui n'arrivera jamais. Je ne puis m'empêcher dans ce moment de songer à cette jeune fille devenue célèbre, dans cette grande ville, parmi les personnes bienfaisantes qui se font un devoir sacré de chercher le malheur pour le secourir. Elle a dix-huit ans ; il y en a cinq qu'elle est tourmentée par un horrible cancer qui lui ronge la tête. Déjà les yeux et le nez ont disparu , et le mal s'avance sur ses chairs virginales , comme un incendie qui dévore un palais. En proie aux souffrances les plus aiguës, une piété tendre et presque céleste la détache entièrement de la terre , et semble la rendre inaccessible ou indifférente à la
(Eccl., VII , 21.) Il avait élu dit depuis longtemps : Quid est homn ut immaculatus sit, et utjustus apparent de inclure ? Ecce inter 3um ;/</. nom; imm:tnbilis. ( Jol>, XV, 14,-15.)
douleur. Elle ne dit pas comme le fastueuxstoïcien : O douleur ! tu as beau faire, tu ne me feras jamais convenir que tu sois un mal. Elle fait bien mieux : elle n'en parle pas. Jamais il n'est sorti de sa bouche que des paroles d'amour, de soumission et de reconnaissance. L'inaltérable résignation de cette fille est devenue une espèce de spectacle; et comme dans les premiers siècles du christianisme , on se rendait au cirque par simple curiosité pour y voir Blandine , Agathe, Perpétue , livrées aux lions ou aux taureaux sauvages , et que plus d'un spectateur s'en retourna tout surpris d'être chrétien; des curieux viennent aussi dans votre bruyante cité contempler la jeune martyre livrée au cancer. Comme elle a perdu la vue , ils peuvent s'approcher d'elle sans la troubler , et plusieurs en ont rapporté de meilleures pensées. Un jour qu'on lui témoignait une compassion particulière sur ses longues et cruelles insomnies : Je ne suis pas , dit-elle , aussi malheureuse que vous le croyez ; Dieu me fait la grâce de ne penser qiïa lui. Et lorsqu'un homme de bien, que vous connaissez, M. le sénateur, lui dit un jour : Quelle est la première grâce que vous demanderez à Dieu , ma chère en-
DE SAINT- l'KTERSBOURG. 223
huit , lorsque vous serez devant lui ? Elle répondit avec une naïveté évangélique : Je lui demanderai pour mes bienfaiteurs la grâce de T aimer autant que je taime.
Certainement , messieurs , si l'innocence existe quelque part dans le monde , elle se trouve sur ce lit de douleur auprès duquel le mouvement de la conversation vient de nous amener un instant; et si Ton pouvait adresser à la Providence des plaintes raisonnables , elles partiraient justement de la bouche de cette victime pure qui ne sait cependant que bénir et aimer. Or , ce que nous voyons ici on Ta toujours vu , et on le verra jusqu'à la fin des siècles. Plus l'homme s'approchera de cet état de justice dont la perfection n'appartient pas à notre faible nature , et plus vous le trouverez aimant et résigné jusque dans les situations les plus cruelles de la vie. Chose étrange ! c'est le crime qui se plaint des souffrances de la vertu ! c'est toujours le coupable , et souvent le coupable , heureux comme il veut l'être , plongé dans les délices et regorgeant des seuls biens qu'il estime , qui ose quereler la Providence lorsqu'elle juge à propos de refuser ces mêmes biens à la vertu ! Qui donc a donné à ces té-
méraires le droit de prendre la parole au nom de la vertu qui les désavoue avec horreur , et d'interrompre par d'insolents blasphèmes les prières , les offrandes et les sacrifices volontaires de l'amour ?
LE CHEVALIER
Ah ! mon cher ami, que je vous remercie ! Je ne saurais vous exprimer à quel point je suis touché par cette réflexion qui ne s'était pas présentée à mon esprit. Je l'emporte dans mon cœur , car il faut nous séparer. Il n'est pas nuit , mais il n'est plus jour, et déjà les eaux brunissantes de la Neva annoncent l'heure du repos. Je ne sais, au reste, si je le trouverai. Je crois que je rêverai beaucoup à la jeune fille; et pas plus tard que demain je chercherai sa demeure.
LE SÉNATEUR
Je me charge de vous y conduire.