V" LES SOIRÉES
Fort bien , mais qu'entendez-vous par qualité ? Ce mot exprime-t-U dans votre pensée un ample accident , et croyez-vous , par exemple, que le quinquina guérisse, parce quil est figuré, pesant , coloré , etc.
LE CHEVALIER
Vous chicanez , mon cher ami ; il va sans dire que j'entends parler d'une qualité réelle.
LE COMTE
Comment donc , qualité réelle ! Que veut dire cela , je vous prie ?
LE CHEVALIER
Oh ! je vous en prie à mon tour, ne disputons pas sur les mots : savez-vous Lien que le bon sens militaire s'offense de ces sortes d'ergoteries ?
LE COMTE
J'estime le bon sens militaire plus que vous ne le croyez peut-être ; et je vous proteste d ailleurs que les ergoteries ne me sont pas moins odieuses qu'à vous : mais je ne crois
M SACfT-PÉTEfiSBOUBG. 303
point qu'on dispute sur les mots en d nandant ( e qu'ils signifient.
LE CHEVALIER
J'entends donc par qualité réelle quelque
chose de réellement subsistant , un je ne sais
quoi que je ne suis pas obligé de définir apparemment , mais qui existe enfin comme tout
ce qui existe.
LE COMTE
A merveille , mais ce quelque chose , cette inconnue dont nous recherchons la valeur , est-elle matière ou non ? Si elle n'est pas matière...
LE CHEVALIER
Àh ! je ne dis pas cela !
LE COMTE
Mais si elle est matière, certainement vous ne pouvez plus l'appeler qualité; ce n'est plus un accident , une modification , un mode , ou comme il vous plaira l'appeler; c'est une substance semblable dans son essence à toute a utre substance matérielle , et cette substance qui n'est pas bois (autrement tout bois guérirait)
existe dans le Lois , ou pour mieux dire, dans ce bois , comme le sucre , qui n'est ni eau ni thé , est contenu dans cette infusion de thé qui le dissout. Nous n'avons donc fait que remonter la question , et toujours elle recommence. En effet, puisque la substance quelconque qui guérit la fièvre est de la matière, je dis de nouveau : Pourquoi aller au Pérou ? La matière est encore plus aisée à trouver que le bois : il y en a partout, ce me semble , et tout ce que nous voyons est bon pour guérir. Alors vous serez forcé de me répéter sur la matière en général tout ce que vous m'aviez dit sur le bois. Vous me direz : // ne s* agit point de la matière prise généralement , mais de cette matière particulière , c'est-à-dire , de la matière , dans le sens le plus abstrait , plus , une qualité qui la distingue et qui guérit la fièvre \
Et moi, je vous attaquerai de nouveau , en vous demandant ce que c'est que cette qualité que vous supposez matérielle , et je vous poursuivrai ainsi avec le même avantage, sans que votre bon sens puisse jamais trouver un point d'appui pour me résister; car la matière étant de sa nature inerte et passive, et n'ayant d'action que par le mouvement qu'elle ne peut
DF SALNT-PÉTERSROURG. 30 0
se donner , il s'ensuit qu'elle ne saurait agir
(ju<; par Faction d'un agent plus ou moins éloigné , voilé par elle , et qui ne saurait être elle,
Vous voyez , mon cher chevalier , qu'il ne s'agit pas tout-à-fait d'une question de mots ; mais revenons. Cette excursion sur les causes nous conduit à une idée également juste et féconde : c'est d'envisager la prière considérée clans son effet, simplement comme une cause secon le ; car sous ce point de vue elle n'est que cela , et ne doit être distinguée d'aucune autre. Si donc un philosophe à la mode s'étonne de me voir employer la prière pour me préserver de la foudre , par exemple , je lui dirai : Et vous , monsieur , pourquoi employez-vous des paratonnerres ? ou pour m'en tenir à quelque chose de plus commun , pourquoi employez-vous les pompes dans les incendies , et les remèdes dans les maladies ? Ne vous opposez-vous pas ainsi tout comme moi aux lois éternelles ? ce Oh ! c'est hien difféce rent , me dira-t-on ; car si c'est une loi , » par exemple , que le feu brûle , c'en est -» une aussi que l'eau éteigne le feu. » Et moi je répondrai : C'est précisément ce que je dis de mon coté ; car si c'est une loi que la foie