‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 40 sur 40 · IES SOIRÉES · texte numérisé non relu

IES SOIRÉES

venue V opinion des principes innés? Il faut être possédé de la maladie du XVIIIe siècle, fils du XVIe, pour attribuer au sacerdoce l'invention d'un système, malheureusement peut-être aussi rare, mais certainement encore aussi ancien que le bon sens.

Encore un mot sur cette réputation de Locke qui vous embarrassait. La croyez-vous générale ? avez-vous compté les voix , ou , ce qui est bien plus important, les avez-vous pesées ? Si vous pouviez démêler la voix de la sagesse au milieu des clameurs de l'ignorance et de l'esprit de parti , vous pourriez déjà savoir que Locke est très peu estimé comme métaphysicien dans sa propre patrie (1); que sur le point fondamental de sa philosophie, livré, comme sur beaucoup d'autres , à Vambiguité et au verbiage, il est bien convaincu de ne s'être pas entendu \ luimême (2); que son premier livre {base de tous les autres) est le plus mauvais de tousÇd);

(1) Spectateur français au 19e siècle , tom. I, n° 35 , pag. 249.

(2) Hume'sessays into hum. underst., sect. III. London, 1758, in-4°, pag. 292.

(3) The first book which, wîth sudmission (ne vous gênez pas, s'il vous plaît) I think theworst. Bealtie,loc. cit., II, 2, 1.) C'est-à-diro que tous les livres sont mauvais ,, mais que le premier est le pire.

que dans le second, il ne traite que superficiellement des opérations de Vaine (1) ; que t ouvrage entier est décousu et jait par occasion (2) ; que sa philosophie de tdme et trrs mince , et ne vaut pas la peine d'être réfutée sérieusement (3); qu'elle renferme des opinions aussi absurdes que funestes dans les conséquences (4); que lorsqu'elles ne sont ni fausses ni dangereuses , elles ne sont bonnes que pour les jeunes gens et même encore jusqu'à un certain point (5); que si Locke avait vécu assez pour voir les conséquences qu'on tirait de ses principes , il aurait arraché lui-même avec indignation les pages coupables (6).

Au reste . messieurs , nous aurons beau dire, l'autorité de Locke sera difficilement renversée tant qu'elle sera soutenue par les grandes puissances. Dans vingt écrits français

(1) Gondillac, Essai sur forigr. desconn.hum.; Paris, 1798, in-8°, iutrod., pag. 15.

(2) Condillac, ibid., p. 13. Locke lui-même, avant-propos, Ioc. cit.

(3) Leiboitz, opp. tom. V, in-4°, pag. 394, Epist. ad Kort, Ioc cit. To tliis philosophical conundrum (la table rase) I coofess I eau give un urious ansvrer. (Docteur Beattie, ibid.)

(A) Idem, ibid.

(5) Idem. Tomi V, Ioc. cit.

(6) Boattie, ubi sup., pag. 16, 17.

du dernier siècle j'ai lu : Locke et Newton I Tel est le privilège des grandes nations : qu'il plût aux Français de dire : Corneille et Padé! ou même Vadé et Corneille ! si l'euphonie , qui décide de bien des choses , avait la bonté d'y consentir , je suis prêt à croire qu'ils nous forceraient à répéter avec eux : Vadé et Corneille !

LE CHEVALIER

Vous nous accordez une grande puissance , mon cher ami; je vous dois des remercîments au nom de ma nation.

LE COMTE

Je n'accorde point cette puissance, mon cher chevalier, je la reconnais seulement : ainsi vous ne me devez point de remercîments. Je voudrais d'ailleurs îr avoir que des compliments à vous adresser sur ce point; mais vous êtes une terrible puissance ! jamais , sans doute, il n'exista de nation plus aisée à tromper ni plus difficile à détromper, ni plus puissante pour tromper les autres. Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les peuples du monde : l'esprit d'association et celui de prosélytisme. Les idées

LE SASfT-PÉTKBgBOUBft.

chez vous sont toutes nationales et tou!»passionnées. Il me semble qu'un prophète, I un seul trait de son fier pinceau, vous a peints d'après nature , il y a vingt-cinq siècles, lorsqu'il a dit : Char/Lie parole de ce peuple est une conjuration (1); l'étincelle électrique, parcourant, comme la foudre dont elle dérive , une masse d'hommes en communication représente faiblement l'invasion instantanée , j'ai, presque dit fulminante , d'un goût, d'un système, d'une passion parmi les Français qui ne peuvent vivre isolés. Au moins , si vous n'agissiez que sur vous-mêmes , on vous laisserait faire; mais le penchant , le besoin , la fureur d'agir sur les autres , est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-mêmes. Chaque peuple a sa mission : telle est la vôtre. La moindre opinion que vous lancez sur l'Europe est un bélier poussé par trente millions d'hommes. Toujours affamés de succès et d'influence, on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin ; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir , vous

(i)Omm'a quœ loquitur popuîui iste, conjwatio cs(.Q*a\e$ VIII.

440 les soir.ÉEs

avez reçu ce moyen dans votre langue , par par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de cette langue ne tient point à ses formes actuelles : il est aussi ancien que la langue même; et déjà, dans le XIIP siècle , un Italien écrivait en français l'histoire de sa patrie , parce que la langue française courait parmi le monde , et était la plus dilettable à lire et à oïr que nulle autre (1). Il y a mille traits de ce genre. Je me souviens d'avoir lu jadis une lettre du fameux architecte Christophe Wren, oii il examine les dimensions qu'on doit donner aune église. Il les déterminait uniquement par l'étendue de la voix humaine ; ce qui devait être ainsi , la prédication étant devenue la partie principale du culte , et presque tout le culte dans les temples qui ont vu cesser le sacrifice. Il fixe donc ses bornes , au-delà desquelles la voix , pour toute oreille anglaise , n'est plus que du bruit; mais , dit-il encore: Un orateur français se ferait entendre de plus loin; sa prononciation étant plus distincte et plus

(1) Le frère Martin de Canal. Voy. Tiraboschi, Slor. délia lettcr* ital., in-8°, Venise, 4795, tom. IV, l. III, ch. i , pag. 321, n°4.

T)E SAINT-PÊTKRSBOLi.G. 44 t

ferme. Ce que Wren a dit de la parole orale me semble encore bien plus vrai de cette parole bien autrement pénétrante qui retentit dans les livres. Toujours celle des français est entendue de plus loin: car le style est un accent. Puisse cette force mystérieuse, mal expliquée jusqu'ici, et non moins puissante pour le bien que pour le mal , devenir bientôt l'organe d'un prosélytisme salutaire , capable de consoler l'humanité de tous les maux que vous lui avez faits !

En attendant , monsieur le chevalier , tant que votre inconcevable nation demeurera engouée de Locke , je n'ai pour le voir enfin mis à sa place d'espoir que dans l'Angleterre. Ses rivaux étant les distributeurs de la renommée en Europe, l'anglomanie qui les a travaillés et ensuite perdus dans le siècle dernier, était extrêmement utile et honorable aux Anglais qui surent en profiter habilement. Nombre d'auteurs de cette nation , tels que Young, Richardson, etc., n'ont été connus et goûtés en Europe que par les traductions et les recommandations françaises. On lit dans les mémoires de Gibbon une lettre où il disait, en parlant du roman de Clarisse: (Test bien mauvais. Horace Walpole , depuis

comte d'Oxford , n'en pensait guère plus avantageusement, comme je crois l'avoir lu quelque part dans ses œuvres (1). Mais l'énergumène Diderot, prodiguant en France à ce même Richardson des éloges qu'il n*eût pas accordés peut-être à Fénélon , les Anglais laissaient dire , et ils avaient raison. L'engouement des Français sur certains points dont les Anglais eux-mêmes , quoique partie intéressée , jugeaient très-différemment , sera remarqué un jour. Cependant, comme dans l'étude delà philosophie, le mépris de Locke est le commencement de la sagesse , les Anglais se conduiraient d'une manière digne d'eux, et rendraient un véritable service au monde, s'ils avaient la sagesse de briser eux-mêmes une réputation dont ils n'ont nul besoin. Un cèdre du Liban ne s'appauvrit point, il s'embellit en secouant une feuille morte.

Que s'ils entreprennent de défendre cette réputation artificielle comme ils défendraient Gibraltar, ma foi i je me retire. Il faudrait être un peu plus fort que je ne le sais pour faire la guerre à la Grande-Bretagne , ayant

(l)Je ne suis pas à même de feuilleter ses œavres ; mais les lettres «le madame Du Deffant peuvent y su ppléer jusqu'à certain point. Ç lom. II, lettre cxxxue, 20 mari 1772.)

DB SAIlrr-PÉTBfiSBOUfiG.

déjà la France sur les bras. Plutôt que d'êlre mené en triomphe, convenons, s'il le faut, que le piédestal de Locke est inébranlable,..,

B l'UR SI M COTE.

Mais je ne sais pourquoi , monsieur le chevalier , c'est toujours moi que vous entreprenez, ni pourquoi je me laisse toujours entraîner ou vous voulez. Vous m'avez essoufflé au pied de la lettre avec votre malheureux Locke. Pourquoi ne promenez- vous pas de même noire ami le sénateur ?

LE CHEVALIER

Laissez , laissez-moi faire ; son tour viendra. Il est plus tranquille d'ailleurs , plus flegmatique que vous. Il a besoin de plus de temps pour respirer librement; et sa raison, sans que je sache bien pourquoi, m'en impose plus que la vôtre. S'il me prend donc fantaisie de fatiguer Tun ou l'autre, je me détermine plus volontiers en votre faveur. Je crois aussi que vous devez cette distinction flatteuse à la communauté de langage. Vingt fois par jour j'imagine que vous êtes Français.

LE SÉNATEUR

Comment donc , mon cher chevalier ,

croyez -vous que tout Français ait le droit d'en fatiguer un autre ?

LE CHEVALIER

Ni plus ni moins qu'un Russe a droit d'en fatiguer un autre. Mais sauvons-nous vite, je vous en prie ; car je vois, en jetant les yeux sur la pendule , que dans un instant il sera demain.

Page 1