‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 7 sur 40 · PRIERE · texte numérisé non relu

PRIERE

Dans tous les ouvrages qu'il avait publiés jusqu'à celui-ci , la manière d'écrire de M. de Maistre a été jugée claire , nerveuse , animée , abondante en expressions brillantes et en tournures originales : ce sont là ses principaux caractères. Dans les Soirées , où dos

\v fsTijots varies et innombrables semblent en quelque sorte se presser sous sa plume , L'illustre auteur s'abnndonnc davantage et prend tous les tons. A la force et à l'éclat il sait unir , au besoin , la grâce et la douceur ; il sait étendre ou resserrer son style avec autant de charme que de flexibilité , et ce style est toujours vivant de toute la vie de cette âme où il y avait comme une surabondance de vie. Ce n'est point un style académique , à Dieu ne plaise ! c'est celui des grands écrivains , qui ne prennent des écrivains classiques que ce qu'il en faut prendre , et qui reçoivent le reste de leurs propres inspirations. Et n'est-ce pas ainsi qu'il convient en effet d'entendre et de mettre en pratique les traditions de notre grand siècle littéraire ? Ces traditions ne sont point perdues, ainsi que semblent le craindre quelques amateurs délicats des lettres , trop épris peut-être de certaines beautés de langage , partisans trop exclusifs de certaines manières d'écrire qui ne sont plus de notre âge , et ne prenant pas garde que l'imitation servile, qui fait les rhéteurs , est justement dédaignée de l'écrivain qui sait penser , qui a de la conscience et des entrailles. Les princes de notre littérature , qui sans doute doivent être éternellement nos modèles , comment s'y prenaient-ils eux-mêmes pour enrichir leurs écrits des précieuses dépouilles qu'ils avaient enlevées aux génies sublimes de la Grèce e( de ltomc? se faisaient-ils Grecs et Romains? n m sans doute : ils demeuraient Français , et Français connue on l'était au temps de Louis XIVr. Avec un goût exquis

et le jugement le plus sur, ils savaient accommoder l'éloquence des républiques et Inspiration des muses païennes aux mœurs nobles et douces d'une grande et paisible monarchie , à la morale pure et austère d'une religion descendue du ciel. C'est ainsi que , nous offrant l'exemple, ils nous ont aussi laissé le précepte. Imitons-les donc ainsi qu'eux-mêmes ont imité : méditons sans cesse ces chefs-d'œuvre où ils ont honoré la parole humaine plus peut-être qu'on ne l'avait jamais fait avant eux; mais visitons en même temps, et avec une ardeur non moins studieuse, ces sources antiques et fécondes où ils se sont abreuvés avant nous , où nous trouverons encore à puiser après eux ; et ce que nous y aurons amassé , essayons d'en faire un utile et généreux usage , selon les temps où nous vivons et les circonstances où nous pourrons nous trouver. Tout homme qui joindra un grand sens à un talent véritable sentira donc que le dix-neuvième siècle ne peut être littéraire, ainsi que l'a été le dix-septième ; qu'on n'écrit point, et qu'en effet on ne doit point écrire au milieu de tous les désordres , de toutes les erreurs , de toutes les passions , de toutes les haines , de la plus effroyable cor ruption , comme on écrivait au sein de l'ordre , de la paix , de toutes les prospérités , lorsque la société était en quelque sorte pleine de foi , d'espérance et d'amour. Ah! sans doute, si ces grands esprits eussent vécu dans nos temps malheureux , la douceur de Massillon se fût changée en véhémence ; une sainte indignation transportant Bourdaloue eût donné à sa puissante dialec—

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tique des mouvements plus passionnas ; Pascal eut dii igé vers un même but les traits étincelants de sa satire, les traits non moins pénétrants de sa mâle éloquence ; st la voix de Bossuet eût fait entendre des tonnerres encore plus retentissants. Boileau et Racine, tous les jeux si pleins de raison, considéreraient aujourd'hui comme de vains amusements les chefs-d'œuvre qui font leur immortalité ; et , abandonnant ces agréables et innocents mensonges , dont ils avaient fait chez les anciens une moisson si riche et peut-être trop abondante , on les verrait consacrer uniquement à louer du à défendre la céleste vérité tous ces dons célestes du génie et du talent qui leur avaient été si magnifiquement prodigués. Maintenant, c'est donc en imitant ces parfaits modèles , sans toutefois leur ressembler , qu'on peut aspirer à vivre aussi longtemps qu'eux ; c'est pour ne s'être point servilement traîné sur leurs traces, c'est pour avoir marché librement dans la même route, dans cette route devenue plus large depuis deux siècles, et surtout conduisant plus loin , que M. de Maistre et quelques autres rares esprits (1 ) ont élevé des monuments qui sont destinés , comme ceux du grand siècle, à vivre aussi longtemps que la langue française t et à servir à leur tour de modèles à la postérité. La critique trouvera sans doute à reprendre dans les écrits de cet homme célèbre : et quelle œuvre fut jamais par-

Ci). . . . Pauci quos œquus amavit

Jupiter* Virg.)

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