‹ Les Soirées de Sainte-Adresse (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Dans la rue.

UN AVEUGLE joueur de clarinette, conduit par un chien. — UN AUTRE MENDIANT appuyé sur des béquilles.

l'aveugle. — Le brutal ! Ces domestiques, ces fainéants, ça parle plus durement aux pauvres que leurs maîtres. (// souffle dam sa clarinette.) Qui va là?

LE BOITEUX. — Un confrère.

l'aveugle. — Un aveugle?

LE BOITEUX. — Non, un boiteux.

l'aveugle (Tun ton dédaigneux* •— Ah ! ce n'est qu'un boiteux 7,

LE BOITEUX. — Est-ce parco que tu joues de la clarinette que tu es si fler ? Joli instrument^ qui rend sourds ceux qui l'entendent, et aveugles ceux qui en jouent! Est-ce parce que tu es aveugle? Mais qui est-ce qui n'est pas un peu aveugle? Je ne suis que boiteux, mais je ne suis pas un boiteux comme un autre. J'ai une plaie hideuse à voir que je montre aux passants, avec l'autorisation du maire et avec garantie du gouvernement. Certes, mon confrère, je ne voudrais pas être aveugle et perdre ma plaie ; je ferais un marché de dupe, j'y perdrais. Je te pardonne ta fatuité et ton ignorance^ parce que tu n'y vois pas.

{L'aveugle, un moment interdit, cherche autour de lui ; puis il donne un coup de bâton à son chien.)

A Edouard Ferey^

11 y a biea des choses que Vod m'a gâtées. Les poètes élégiaques ont mis tout homme qui se respecte dans la Décessité de ne plus aimer la lune que tout bas, et de se cacher pour regarder couler Teau. Il y a une petite fleur que Ton appelle />^9^e^ et que les nomenclatures des jardiniers disent : violette-tricolore. Celte petite fleur si connue a<]es pétales des plus riches nuances de violet et du velours le plus fin. Pour aucun prix je ne laisserais fleurir une pensée sur ma terrasse. 11 m*est impossible de séparer dans mon esprit cette pauvre fleur des plates allusions dont elle a été l'objet. On n'a pas moins abusé. de la rosc^ cependant«elle a triomphé des poètes. On a plus encore abusé du chien *, on en a fait une foule de récits *, rien n'est plus commun dans ces narrations comme de voir un chien de* viner à l'air contrarié de son maître que celui-ci voudrait bien avoir 27 francs 10 sous; le chien part comme un

BERNARD ET MOUTON. Ai

trait ^ et au bout d'une demi-heure apporte la somme.

Un autre chien entend que Ton se permet au sujet de son maître quelques propos indiscrets ; il suit Tinsolent, passe les barrières, le mord au coin d'un bois et revient apporter en signe de victoire un lambeau du pantalon du calomniateur.

D'autres calomniateurs ne se sont pas contentés de faire d'étranges fables à propos des chiens; ils les ont forcés à force de coups à devenir savanis. Il les font marcher sur deux pattes, faire le morfy manier un bâton en guise de fusil, jouer aux dominos, dire l'heure qu'il est, distinguer les couleurs ; un Allemand avait dressé le sien à dire papa.

Rien de plus fréquent que des scènes grotesques à propos des chiens plus ou moins savants. Un homme dans une soirée de bonnetiers amena son chien.

Quand on dit un chien en général, sans désigner spécialement son espèce, il va sans dire qu'il est question d'un barbet ; de même que lorsque vous parlez d'un soldat de l'empire, l'esprit se représente tout d'abord un grenadier de la vieille garde avec la longUe capote et le bonnet incliné en avant.

— Pst?pst!Médor?Médor?

Médore arrive, la tète basse, la queue entre les jambes, car il sait très-bien qu'il va travailler.

— Allons^ Médor, faites le beau ! faites le beau !

Faire le beau consiste à se mettre debout. Médor reste planté sur ses quatre pattes. Son maître accentue davantage son ordre, et passe graduellement par des intonations successives jusqu'à la plus véhémente colère.

Le chien se sauve sous le lit.

Les menaces, les cris ne peuvent le faire revenir; le niailre se rtidoucil. — Allons, Médor, mon bon Médor, venez baiser ce maître, vous aurez du sucre; viens, mon petit Médor.

Le chien arrive en rampant, le maître le carresse, un moment Iç pauvre animal reprend sa gaieté, ses yeux s'animent 5 il bondit jusqu'au visage de son tyran pour le lécher.

Celui^i, qui a renoncé à lui faire faire le beauy veut au moins qu'il fasse le mort.

— Allons, Médor, -faites le mort! Le chien rampe de nouveau, ses yeux s'éteignent, il tremble de frayeur: Faites le mort ! faites le mort ! — C'est étonnant, il le fuit si bien d'ordinaire! — Médor, faites le mort !

Le maître lève la canne, le chien s'enfuit; un homme ou un hasard bienveillant a laissé la porte ouverte^ il va at« tendre son matlre dans la rue, à la pluie. Pauvres diables, qui ne peuvent pas se contenter de l'intelligence naturelle du chien et de son affection plus précieuse mille fois que son intelligence. Le chien, le seul ami, le seul qui n'exige pas que son ami ait raison pour prendre son parti, le seul qui ne renferme pas son amitié dans des limites plus ou moins étroites qu'il s'est fixées à lui-même; si doux, si soumis pour son maître, si brave, si terrible, si implacable pour le défendre.

Voici l'histoire d'un chien et d'un homme, de deux amis qui s'aimaient également ; ce qui n'arrive jamais dans les amitiés humaines, où il n*y en a qu'un qui est l'ami de l'autre.

BERNARD ET MOUTON. 8a

Bienheureux quand Taulre n'est pas son ennemi ! Et alors c'est l'ennemi le plus dangereux^ le plus inévitable qu'on puisse avoir.

C'est un ennemi qui vous tuera après une lente agonie.

Mes deux héros avaient une assez grande ressemblance; tous deux étaient le résultat d'une foule de croisements de races sans intelligence, de inésaillances au hasard, d'unions de rencontre.

L'homme n'était ni grand ni petit, plutôt maigre que gras, passablement laid ; ses traits étaient un assemblage confus et incohérent ; on n'aurait pu y retrouver le type d'aucune race ni d'aucune famille ; il n'était ni brun ni blond) %ans être pour cela précisément châtain»

L'autre ami était également né d'une occurence fortuite* Son père ni sa mère, par une foule d'altérations successivies^ n^apparlenaienl déjà plus à aucune race quand ils se rencontrèrent \ ils participaient des deux. Ses oreilles courtes^ à moitié relevées, tenaient des terreneuviens, son poil ras et fauve du carlin, son museau allongé du lévrier; une de ses pattes était blanche, les autres n'étaient d'aucune cou* leur. C'était un de ces individus qui ont découragé BufTon, et l'ont fait renoncer à la nomenclature des races de chiens^ après en avoir classé plus de quatre-vingts espèces différentes.

Tous deux s'aimèrent d'autant plus que personne autre ne les aurait aimés-, car, outre leur laideur, ils étaient pauvres au dernier des points. Ils déjeunaient rarement^ car ce repas qui commence la journée ne peut exister pour l'es gueux, qui doivent conquérir chaque morceau de pain ; ils dînaient par hasard, tantôt mal, tantôt médiocrementj

Cl ne soupaienl jamais ; le sommeil remplaçait ce dernier repas ; le sommeil, doux ami, qui suspend Texistence, et ne laisse à désirer que le sentiment du néant, la conscience de ne pas être.

Le sommeil n*est pas plus gratuit que les autres besoins; il y a des lois qui obligent un homme à avoir un domicile; ne devrait-il pas y avoir d'autres lois pour obliger les législateurs à fournir un domicile?

Vous me direz peut-être que tout vagabond a le droit d'être arrêté et mis en prison, domicile que la loi lui accorde malgré lui. Maïs je répondrai que la loi ne lui inflige ce domicile qu'en sa qualité de vagabond; or, dès qu'il a mis le pied dans la prison, dès qu'il a pris possession de ce domicile, il n'est plus vagabond, il doit donc sortir immédiatement ; mais dès qu'il est dehors il redevient vagabond. C'est un cercle vicieux de la part de la loi \ c'est peut-être un sophisme de ma part. Mais donnez-vous donc la peine d'avoir tout à fait raison, pour mourir empoisonné ou vivre calomnié. Tous deux, l'homme et le chien, quand ils n'a* valent pas d'argent, couchaient clandestinement sur le bord de la rivière, sur la grève du quai d'Orsay, dans la paille qu'on y jelail, paille provenant des vieilles paillasses des gardes du corps. Il y avait alors des gardes du corps. ,

It

Le chien s'appelait Mouton, l'homme s'appelait Bernard ; leurs noms ne leur allaient ni bien ni mal; l'homme se

serait appelé Moulon, le chien Bernard, que personne n'aurait pu y trouver à redire, vu que rien dans leur air ni dans leur tournure n'aflirmait ni ne démentait leur nom.

Bernard faisait tous les métiers faute d'en savoir un seul; naturellement, il était condamné aux plus fatigants, lesquels sont les moins rétribués. Mouton ne savait rien faire, il suivait son maître partout, partageait son pain, lui léchait les mains, lui réchauffait les pieds la nuit, le consolait et Taimait. Un hiver, Mouton tomba malade ; Bernard fut obligé de le laisser deux jours entiers seul sur la paille du quai d'Orsay. Le troisième jour, il n'y avait plus de paille, Mouton tremblait de froid et de fièvre sur la terre humide, Bernard le porta chez un médecin de chiens pour le faire soigner. Le médecin exigea le payement de huit jours d'avance. Bernard vendit son gilet et sa troisième chemise pour le satisfaire.

Mais la maladie de Mouton était grave ; Bernard venait le voir tous les jours, et passait près de lui tout le temps qu'il ne pouvait employer utilement.

Arriva l'appel des conscrits, Bernard fut obligé de partir. Cela l'eût enchanté, si Mouton avait été en état de le suivre *, car, au régiment, on a du pain, un lit, des habits-, mais Moulon ne pouvait encore faire un pas. Il se procura un peu d'argent de la vente de ses bardes et partit en pleurant. Le régiment changeait {Plusieurs fois de garnison. Bernard n'avait qu'un souci, c'était son chien. 11 amassait de l'argent, sou par sou, et l'envoyait au médecin; une fois il chargea de son petit pécule un camarade qui s'en allait en trimestre à Paris. Le camarade but l'argent.

Un jour, Bernard reçut une lettre : elle perlait te timbre de tous les endroits où le régiment avait passé. Elle avait quinze jours de date. Elle était du vétérinaire.

Il n'avait pas reçu le dernier envoi de Bernard ; il lui annonçait que si la pension du chien n'était pas acquittée sous quinze jours, le chien, qui était parfaitement guéri depuis longtemps, serait vendu.

Un frisson parcourut le corps de Bernard, son cœur se sera; il courut chez son colonel la lettre à la main, mais sitôt qu*il voulut parler, sa voix se brisa en sanglots, il ne put que tendre la funeste missive, et dire, crier en pleurant: « Mouton, mon Mouton^ mon pauvre Mouton vendu ! »

Le colonel le crut fou; cependant il pleurait de si bon cœur, il avait quelque chose de si vrai dans sa douleur, de si amer dans ses larmes^ que le colonel le calma^ le rassura, et se fit conter Taffairei

-=- Mon colonel, dit-il en finissant, au nom du ciel, au nom de ce que vous aimez le plus au monde, laissez-moi partir, laissez-moi allez chercher Mouton ; laissez-moi partir^ ou je m'en irai sans permission ; je m'enfuirai, je déserterai. Il faut que je voie Mouton, je ne veux pas qu'il soit vendu; mon Dieu I Mouton vendu ! — Mais, dit le colonel, quand je t'aurai donné une permission, comment feras-tu ce voyage? Tu sais que les militaires ne reçoivent rien en route pour ce genre d^ congé. — Oh ! je mendierai, on ne me refusera pas un morceau de pain et de la paille pour coucher. Mon colonel, mon bon colonel, laissez-moi partir! •^ Un soldat ne doit pas mendier ; et d'ailleurs, arrivé à Paris, <iue feras -tu? Si tu ne peux pas payer le vétérinaire, il vendra ton chien malgré ta présence. — Je ne sais ce que

f BERNARD ET MOUTON. 8T

je ferai, mais je ne laisserai pas vendre Moulon ; c'est mon seul ami! Sans lui, sans ses caresses, sans son regard intelligent et amical, je me serais jeté vingt fois par dessus le Pont-Royal. Je ne laisserai pas vendre Mouton. Qu'il va être heureux de me revoir ! je supplierai le vétérinaire, je me mettrai à genoux,je le tuerai. Il ne vendra pas mon chien! Et d'ailleurs je le payerai par petites sonjmes; si Stanislas ne m'avait pas volé, la pension de Mouton aurait été payée. J'amasserai sou par sou de quoi payer le médecin. Je ferai comme j'ai déjà fait, je ne vais jamais au cabaret ni nulle part. Mon colonel, laissez-moi partir !

Le colonel lui donna trois louis et lui dit :

— Va chercher Mouton.

Bernard baisail les mains de son colonel, voulait lui baiser les pieds -, le colonel l'envoya se faire délivrer sa feuille de route.

Bernard avait deux cents lieues à faire ; il partit gaiement, avec sa permission dans une boîte de fer-blanc, et ses trois louis soigneusement attachés et ficelés dans sa poche. Il marchait courageusemeut et bravait la fatigue, la pluie, le vent, en songeant qu'il allait revoir Mouton, son ancien camarade.

— Pauvre Mouton ! se dit-il, nous serons bien heureux maintenant, maintenant nous serons chaudement couchés^ nous mangerons tous les jours; j'aurai tout le temps de m' occuper de toi, de te laver, de te savonner^ tu seras beau et propre.

Et tu n'auras pas besoin de m'attendre aux portes dans la rue, comme quand je faisais des commissions 5 tout le monde t'aimera : les soldats aiment les chiens; tu seras

libre et maître dans la caserne; jusqu'aux sous-officiers qui te donneront des os à ronger. Je te ferai bien luisant pour te mener chez mon colonel ; et dans ces longues heures où on a rien à faire, au lieu d'aller au cabaret, j^irai me promener avec toi. Comme tu seras étonné de me voir bien habillé, de manger tous les jours, de manger à la même heure ! Ces pensées lui donnaient du courage pour marcher; le vingtième jour il était à Paris, fatigué ou plutôt exténué. Cependant, sans s'arrêter, il courut chez le vété* rinaire.

Il était fort occupé. On dit à Bernard d'attendre : il demanda à voir son chien; le domestique n'était plus le même, le nouveau ne connaissait pas Bernard : il répondit qu'il avait défense de laisser entrer dans le chenil sans une permission expresse du médecin.

— Connaissez-vous mon chien? dit Bernard ; il s'appelle Mouton. — Non^ répondit le domestique; ici tous les chiens s'appellent Pst? — Il est, ajouta Bernard, il est jaune avec une patte blanche! — Il y en a huit qui sont jaunes, et je n*ai jamais regardé comment ils avaient les pattes.

Bernard se promenait dans l'antichambre, livré à la plus vive impatience; Mouton était là^ séparé seulement par une porte; Mouton, triste et malheureux ! quel bonheur de le revoir , de Tembrasser ! comme il va sauter et crier ! Je vais l'emmener; nous allons partir ensemble, pour ne plus nous quitter. Quelle joie de sortir d'ici avec Mouton, mon bon Mouton I

— Mon ami, dit Iq domestique, vous pouvez entrez. Bernard se précipita près du médecin, il sortit de sa poche un louis et demi qui lui restait.

— Monsieur, dil-il, je viens chercher Moulon, je viens chercher mon chien.

Le vétérinaire ne le reconnut pas.

— Votre chien s'appelle Mouton? — ^.Oui,' monsieur, Mouton. Quel jour est-il entré ici î —Un samedi... février... 482... — Quel est son signalement? — Jaune avec une patte blanche. — Ah! voilà : Mouton, jaune, poil ras, pattes blanches, c'est bien cela... Ah !... il a été vendu il y a cinq jours, fautede payement de sa pension.

Bernard faillit tomber. Après quelques instants de silence, il s'écria ;

— Vendu! — Oui, vendu, il y a cinq jours, faute de payement de sa pension ; il était dû douze francs; la vente n'a produit que huit francs; vous me redevez quatre francs;dont je vais vous faire un reçu. — Où est-il ? — Le reçu, le voici, donnez l'argent. —Où est Mouton? — Je ne sais.

Bernard prit le ^édecin par le bras.

— Si vous ne dites pas où est Moulon, je vous étouffe. — Rue Regraltière, île Saint-Louis; je ne sais ni le numéro, ni le nom de l'acquéreur.

Bernard courut rue Regrattière ; il la parcourut dix fois dans tousies sens ; mais c'était un dimanche, les boutiques étaicpt fermées. Il coucha dans un mauvais petit hôtel auprès de là. Le matin, dès le jour, il se promenait dans la

rue Regrallière^ regardant dans les boutiqnes, entrant dans les portes, interrogeant les portiers, recevant plus de rebuffades que de réponses claires. Le second jour, comme il passait devant la porte d'un clouticr, un ou-vrier appela Médor, En entendant appeler unchien^ Bernard se retourna; ce chien était Mouton, qui, sortant de la boutique du cloutier, vint, en hurlant de joîe^ se précipiter sur son maître, Bernard le prit dans ses bras, Tembrassa et se mit à pleurer.

Le cloutier cependant sifflait Médor, et Mouton redevenu Mouton, redevenu Taml de son ami Bernard, ne bougeait pas. Le cloutier sortit et donna un coup de pied au chien pour punir sa désobéiesance. Bernard rendit à Touvrier un coup de poing qui Télourdit. D'autres ouvriers sortirent pour défendre leur camarade, une lutte s'engagea, la garde vint et emmena Bernard, qui coucha à la préfecture de police.

Le lendemain, iT se présenta à la boutique du cloutier, qui le reçut d'un air menaçant. •

— Je ne viens pas vous chercher querelle, dit Bernard, je viens au contraire vous prier de me rendre un service. Je commence par vous demander pardon de ma vivacité d'hier, mais ce chien est à moi.

— Comment! s'écria le cloutier, ce chien est à vous! me prenez-vous donc pour un voleur? Ohé, Martin, n'ai-je pas devant toi payé Médor huit francs, en bons écus comptant? — Monsieur, roprit Bernard, je ne veux pas dire. que ce chien n'est pas aujourd'hui à vous, puisque vous l'avez acheté et payé, niais il m'a appartenu, et je viens vous prier de me le vendre.

Et en parlant, Bernard s'efforçait de regarder dans la boutique pour apercevoir Mouton.

— Non, dit le cloutier, Médor fait très-bien mon étal, et après tous ceux que j'ai inutilement essayé d'y accoutumer, le premier qui y réussit me devient trop [ffécieux pour que je consente à m'en défaire.

A ce moment, Bernard aperçut Mouton : il était dans une roue et la faisait tourner ; son cœur se serra.

— Monsieur, dit-il, je vous donnerai vingt francs! — Du tout, reprit le cloulier, j'ai acheté Médor et je le garde. Et ce n'est d'ailleurs pas pour un homme qui a failli m'assomraer hier, que je me priverais d'un animal aussi utile. — Je suis fâché de ce qui est arrivé -, mais c'est vous qui avez commencé. — Comment! c'est moi qui vous ai attaqué; je ne vous avais seulement pas vu quand vous vous êtes jeté sur moi comme un brûlai que vous êles. — Vous avez donné un coup dé pied à Mouton, — J'avais bien le droit de corriger mon chien, qui ne vient pas quand je siffle. — Oh ! dit le soldat, il y avait près d'uii an que nous ne nous étions vus.-

Mouton fit entendre un cri déchirant.

Bernard voulut entrer dans la boutique, le cloulier l'en empêcha; Bernard serra le poing, mais il se retint. — Mon Dieu! fil-il, qu'a donc Mouton? — Probablement il vous a vu, s'est arrêté et a mérité une correction. — Monsieur! cria Bernard, je vous donne vingt- cinq francs, c'est tout ce que j'ai ; je m'en retournerai en mendiant, mais ça m'est égal si j'emmène Mouton. Tenez, prenez mes vingtcinq francs, je vous en prie.

L'ouvrier hésita un moment^ Bernard ne respirait pas ; mais la rancune prenant le dessus^ le cloutier dit :

— Non, Médor m'est utile, il est à moi, je l'ai payé et je le garde ; vov m*offririez cent francs que vous ne l'auriez pas.

Bernard voulut parler \ les autres ouvriers survinrent et le chassèrent.

Le lendemain, il vint encore errer devant la boutique; Mouton poussa encore un cri déchirant ; mais cette fois, Bernard en vit clairement la cause. En reconnaissant son maître, il s'était arrêté, la roue avait cessé de tourner, et l'ouvrier interrompu dans son travail, l'avait* piqué avec une tringle de fer rougie au feu. Mouton s'était remis à tourner, Bernard voulut encore entrer dans la boutique ; Mouton s'arrêta de nouveau, et une seconde piqûre du fer rouge le rappela à ses nouveaux devoirs.

Bernard s'en alla le cœur gonflé. 11 ne pouvait même passer devant la boutique du cloutier sans exposer Mouton à de cruelles blessures. Il ne revint pas le lendemain.

— Et ensuite? — On ne le revit plus. — Il retourna donc au régiment? — Pas davantage, et personne n'en entendit plus parler; on li'a jamais su ce qu'il était devenu.

Page 1