‹ Les Soirées de Sainte-Adresse (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · VILLE DE SOIXANTE-DJX-HUIT MAISONS · texte numérisé non relu

VILLE DE SOIXANTE-DJX-HUIT MAISONS

A M. Jules Gloquet*

Quand on analyse nos plaisirs, il est bizarre de remarquer que les plus recherchés^ les plus fréquents^ les plus vifs/ pour beaucoup d*entre nous, sont empruntés à la tombe. Le théâtre, le plaisir des gens qui ne savent pas sentir seuls, ejt ne veulent pas s'exposer, sans complices^ à éprouver une émotion ; le roman, le plaisir des gens qui ne veulent pas faire partie d*un public^ et, par une pudeur morale que j'appelle sainte, ne veulent pas prostituer leurs larmes aux regards^ ni permettre au vulgaire de sentir, en même temps qu'eux^ la même chose pour le même objet, ces deux œuvres de Tesprit, — je parle en général, sans me laisser arrêter par de nombreux exemples^ qui démentiraient ma définition, — ces deux œuvres de l'esprit se font presque toujours en réveillant de la mort des défunts

plus OU moins illustrés, en les forçant de quitter leur blanc linceul pour revêtir leurs squelettes décharnés des habits dont ils se paraient durant leur vie, et venir gambader, chanter, et réciter devant nous des vers plus ou moins français. Plus les gens ont été illustres, plus leur vie a été pleine de gloire, de succès, de tourments, de crimes, plus lis ont droit à la paix du tombeau, et plus ils sont exposés à la voir rompre. Pour nous, en rappelant les lectures qui nous ont le plus vivement intéressé, nous sommes resté convaincu que les drames les plus saisissants ne sont pas empruntés à l'histoire des grandes choses et des grands hommes, et se passent dans notre vie de tous les jours, sous les yeux de tous, sans que personne les voie, tantils sont embarrassés de circonstances frivoles ou habituelles. Mais quand l'observateur a pu saisir ce fil si ténu d'un in^ térét puissant, et qu'il l'a suivi à travers les plus vulgaires circonstances, les plus communes situations sous lesquelles il se dérobe à presque tous les yeux, comme ces fleuves qui disparaissent sous les sables sans perdre une goutte de leurs eaux, il est heureusement étonné de découvrir plus d'intérôt dans l'empreinte d'un petit pied sur le velours vert de la mousse des bois, que dans les fabuleuses histoires des Atrides, famille si féconde en forfaits, plus féconde encore en tragédies.

Ceci est la préface de la narration que nous avons résolu de faire. Peut-être trouvera-t-on que, comme bien d'autres, nous faisons les règles sur nos œuvres, plutôt que nos œuvres sur les Vègles. Tout bien considéré, c'est un peu notre avis à nous-même.

Ce que je vais raconter est une histoire vraie, qui a cora-

mencé et fini dans la plus petite ville du monde, sans que le bruit eu ait dépassé les. étroites limites.

A une époque fort rapprochée de nous, Pirmasentz était la capitale des États d*un prince de la maison de IVassau- Usingen. Je ne sais guère de sous-préfel qui se contenterait d'une semblable principauté ; mais un prince ne peut donner sa démission.

A entendre le conseiller intime, commandant des troupes et ministre des relations extérieures, baron de Robrecht, rien n'aurait été plus magnifique que la cour de Pirmasentz. Qu^nd on le voyait sortir dé chez lui le matin en habit de cour, parce que le prince recevait ce jour-là dans la salle du trône, ou en grand uniforme avec un arc-en-ciel de cordons et une ménagerie d'animaux honorifiques sur la poitrine, parce qu'on passait une grande revue, on eût cru le baron de Robrecht la cheville ouvrière d'un des plus grands empires du monde.

Au jour où il nous plaît de commencer noire histoire, le baron de Robrecht trouva le prince Richard enfoncé dans un grand fauteuil de velours rouge râpé. Le prince était un homme de trente-deux ans, d'une physionomie douce et avenante 5 de beaux cheveux noirs retombaient bouclés sur ses tempes ; ses yeux bleus peignaient la bienveillance et la sérénité : il avait. parfois de l'esprit; il avait montré

du cœur en diverses circonstances ; mais tout cela disparaissait, le plus souvent, sous la nonchalance, qui était sa passion dominante et le fond de son caractère. Il faut joindre à cette nonchalance l'ennui que lui causait parfois sa situation. Ses goûls étaiept simples 5 il chassait, herborisait, péchait à la ligne, et faisait de la musique. Avec 3,000 florins de rente, il eût été le plus heureux des hommes. Mais son petit revenu était absorbé, et au delà, par les dépenses de représentation que lui faisait faire, bien , malgré lui, le baron de Robrecht, et par Tcntretien de la plus paciOque armée du monile.

Malgré la difSculté qu'il éprouvait parfois à payer celte armée, c'était de ses charges celle qu'il regrettait le moins. Il avait obéi à son goût en y introduisant le plus de musiciens possible. Chaque soldat qui quittait le service par une cause quelconque était remplacé, en cachette du baron, par un instrumentiste , de telle sorte que Tarmée de deux cents hommes du prince Richard se composait de quatre-vingtdix musiciens et de cent vingt soldais. Habile musicien lui- * môme, le prince conduisait sa musique. Les jours de revue étaient des jours de fêle pour la ville, et les populations empressées, au nombre de trois à quatre cents habitants, se précipitaient dans les jardins du palais.

— Je vous attendais, Robrecht, dil le prince \ je reçois à l'instant une lettre d'un cousin qui m'annonce sa visite prochaine^ et s'invite, sans façon, à passer un mois d ma cour. Il faut répondre à celte lettre, et ensuite aviser aux moyens de recevoir dignement mon cousin. Ce qui m'inquiète, Robrecht, c'est que notre caisse doit ôlrc à peu près vide, que mes fermiers ne me payent pas, et que, si je

VOUS abandonne à vos goûts de représenlalion, vous allez me ruiner et m'endeller. Ne croyez-vous pas convenable de recevoir mon cousin sans façon, ainsi qu'il s'est invite? Notre ordinaire n'est pas mauvais; il partagera mes plaisirs et mes habitudes. Il y a dans la petite rivière des truites superbes; on commence à tuer des cailles; ma musique est aussi bonne qu'on en puisse rencontrer en Allemagne -, nous ferons valser les filles.

— Votre Altesse me permettra, reprit Robrecht, de lui faire observer qu'il s'agit ici de son honneur et de sa considération dans les cours étrangères. J'étais attaché à la personne du prince votre père, et dans de pareilles circon* stances nous avions coutume de ne rien épargner, dussions-nous, le reste de Tannée, réduire notre ordinaire à la soupe, au bouilli, et à un plat de pommes de terre. Plus d'une fois lious avons mis en gage chez des juifs les diamants de la princesse votre mère ; mais aussi nous avions dans les principautés voisines la réputation de la cour la plus polie et la plus élégante.

— Mon cher Robrecht, mon père était un prince fort à son aise, ma mère lui avait apporté 10,000 florins de revenu.

— Et, interrompit le baron, à qui dut-il ce mariage, si ce n'est aux délices de sa cour, à la bonne réception que nous fîmes au duc votre oncle, qui nous donna sa sœur en mariage? Agissons comme votre père, et un mariage viendra rétablir nos affaires.

Au mot de mariage, le prince soupira, et dit : — Allons, Robrecht, tu es toujours sûr d'avoir raison; j'aime mieux te laisser agir à ta fantaisie que de discuter avec toi sur les

choses les plus ennuyeuses. Reçois mon cousin comme tu Tentendras.

Le baron s'inclina. Le prince prit une gazette pour changer d'ennui. Pendant qu'il la parcourait des yeux, le baron faisait la longue nomenclature de tout ce qu*il y avait à inventer pour préparer sa réception; et le prince ne Técoutait pas. Mais quand il en vint à dire : — Et je vais aller chez le tailleur pour faire habiller à neuf les domestiques du palais, le prince sortit tout à coup de son apathie, et dit : — J'irai moi-même.

— Accompagnerai-je Votre Altesse ?

— Comme vous voudrez, RoT)rechl.

Dans les petites principautés allemandes, la popularité est une chose presque nécessaire ; le prince connaît par leur nom tous les habitants de la capitale*

Ainsi Richard, chemin faisant, parlait à tout le monde.

Bonjour, Vilhem; tes foins sont-ils.beaux cette année?

Bonjour, Ludwig; comment se porte la femme?

Bonjour, jolie Marthe 5 quand vous marie-t-on ? Vous savez que je danserai à votre noce.

A chacune de ces interpellations familières, le baron Robrecht, qui suivait le prince à une distance respectueuse, faisait involontairement une petite grimace de mauvaise humeur; mais c'était là une habitude dont il n'avait pu corriger Richard.

La maison du tailleur était, sans contredit, la plus belle de Pirraasentz ; on y arrivait par une quadruple rangée d'acacias, qui étaient alors en fleurs.

— Bonjour, maître Hubert, dit le prince en entrant, Robrecht va vous expliquer le sujet de notre visite 5 pen-

dant ce temps, je vais me promener sous vos acacias et ensuite vous me ferez donner un verre de bière.

— Il s'agit, dit Robreciit, d- habiller de neuf les domestiques du palais; il nous faut quinze habillements complets d'ici à la fin de la semaine.

— D'ici à la fin de la semaine, c'est impossible.

— H le faut absolument : Son Altesse Royale le duc *^'** nous fait une visite, et nos livrées sont hors de service.

— J'attends également mon neveu, et les quelques jours qui vont suivre son arrivée sont destinés à la joie et aux fêtes.

— Allons, maître Hubert, voici une plaisante raison ; vous vous amuserez plus tard... Voilà le fruit des excessives bontés de Son Altesse, la familiarité qu'elle permet à ses sujets les rend impertinents. -

— Monsieur le baron, vous avez le droit de donner à un autre tailleur la clientèle du prince; je ne vous la demande pas, je ne vous réclame môme passes quelques centaines de florins que vous me devez personnellement. Grâce à Dieu, je ne suis pas à en avoir besoin.

— Oh! murmura entre ses dents Robrecht, voilà bien rinsolence de Varistocratie financière, Hubert est le plus riche particulier de Pirmasentz, et un pareil drôle s'arroge le droit de parler sur ce ton,^ non-seulement au représentant du prince, mais encore au descendant d'une des plus anciennes familles autrichiennes-, il faut incliner mon blason devant l'argent de ce tailleur riche des morceaux de drap qu'il a volés à ma famille.

— Mais, ajoute le tailleur, pourquoi me demandez-vous quinze habits, puisqu'il n'y a au palais que huit dômes-

liqiics, doDt un invalide qui ne sort pas de son lit?

— C'est, reprit Robrechl, que je vais doubler le nombre de nos domestiques pour recevoir notre cousin. — Voyons, cher maître Hubert, faites cela pour le prince; on ne regardera pas au prix.

— J'attends mon neveu, qui est allé à Paris après avoir étudié à Gottingue; homme qui, à en juger par l'argent qu'il me coûte, doit être un rare sujet; ainsi, il ne faut pas penser à vos quinze habits ; tout ce que je puis faire pour le prince, c'est de vous prêter les habits de mes gens : mon neveu ne trouvera pas mauvais qu'on ne le reçoive pas en grande livrée.

— Allons, mailre Hubert, que le prince prenne votre livrée ! vous n'y pensez pas.

— Je ne puis offrir davantage. Si cela ne vous convient pas, n'en parlons plus.

— Écoutez, vous ferez changer les collets pour les mettre a la couleur de notre livrée.

— Volontiers. Et matire Hubert tendit la main au baron ; celui-ci, profondément blessé de cette familiarité, se crut cependant obligé d'en passer par là, et se laissa secouer la main.

— N'oubliez pas, maître Hubert, qu'il nous faut les habits dans trois jour.^

— Je tâcherai.

— Il les faut absolument.

— Je tâcherai. Un honnête homme ne promet que ce qu'il peut faire.

~ Ah! ditRobrecht en s'en allant rejoindre Richard, si le prince veut m'en croire, nous établirons sur son peuple

DES RÉVOLUTIONS DE PIRMASENTZ. IDl

quelque impôt qui ncus mettra à même de rabattre un peu rimportance que se donnent ces gens à argent. En s'avançant SOUS les acacias, Robrecht entendit que le prince n'était pas seul, et qu'une voix de femme répondait à la sienne ; il se retira sans bruit^ et alla s'occuper des nombreux soins qui venaient de tomber sur lui.

Cependant le prince, par un hasard qu'il espérait bien et qui était le seul et réel but de sa visite chez le tailteur, avait rencontré sous les acacias la belle Vilhelmine.

— Je ne sais, Vilhelmine, lui dit-il, ce qui doit arriver do mon amour pour vous, mais il remplit toute ma vie; il est la cause et l'objet de toutes mes actions, de toutes mes pensées. Si je fais orner de fleurs les parterres de mon jardin,^ c'est parce que vous vous y promenez quelquefois le dimanche et que vos yeux en seront réjouis; je cherche à deviner la musique qui vous fera éprouver les plus douces sensations. Dans les moments où vous êtes le plus loin de moi, vous êtes pressente à ma pensée; je vis, je rêve, comme si vous assistiez à mes actions et à mes songes; vous êtes pour moi une douce conscience dont l'approbation récompense de tout. Dans cette ridicule position où le sort m'a placé, forcé d'acheter de ce qui ferait mon bonheur un simulacre de dignité et de grandeur, je ne puis vous épouser ; mais, je n'épouserai pas une autre femme. Quelques instants passés près de vous me font oublier tous mes ennuis. Du grotesque diadème que la naissance m'a mis au front, chaque fleuron est une épine; mais par votre amour, cette couronne d'épines se pare et se parfume d<:s roses fleurs de l'églantier.

— Et moi aussi, reprit Vilhelmine, je resterai flile;

loulcs ces joies d'épouse cl de mère que la nature m'avait promises, je les ajouterai à votre part de bonheur.

Au jour indiqué pour l'arrivée du prince, Robrecht, magnifiquement vôtu y se para de toutes ses croix, et vint apporter à la signature du prince un papier tout couvert d'écritures : c'était le consentement à la vente d'une ferme.

— Le moyen est violent, dit Robrecht, mais la circonstance le rend nécessaire ; nous pourrons ainsi recevoir voire cousin magniflquement.

Richard signa sans lire.

Vers onze heures, Robrecht vint aunoncer qu'on avait vu une chaise de poste relayer à deux lieues de là; que cette chaise de poste était précédée d'un homme à cheval.

Le prince monta lui-môme à cheval accompagné de Robrecht. Il était enchanté de sortir de chez lui n'importe sous quel ' prétexte ; depuis deux jours tout y était sens dessus dessous. Son valet de chambre avait été, par le baron, métamorphosé en maître d'hôtel, et le matin môme il avait été obligé de s'habiller lui-même. Un horrible bruit rendait le palais inhabitable; il avait fallu, à force d'industrie, meubler tous les appartements depuis longtemps abandonnés, avec les meubles qui garnissaient médiocrement l'appartement particulier du prince.

Comme on approchait de la frontière, c'est-à-dire à un quart de lieue eixviron du palais, un nuage de poussière s^éleva sur la route. Robrecht fit ranger Tarmée en bataille, et les musiciens commencèrent à se mettre d'accord.

Après quelques minutes, le nuage s'approcha ; Robrecht donna le signal, et une ravissante musique se fit entendre.

Alors sortit du nuage sur un cheval dégouttant de sueur un jeune homme vêtu en partie de costume des étudiants allemands et partie de celui des fashionables français. Il s'arrêta surpris d'une telle réception. Robrecht s'avança vers lui, et lui dit :

— Qui étes-vous? Précédez-vous de beaucoup votre maître?

— Je suis Henreich, le neveu de M. Hubert; je n'ai pas de maître; et si vous voulez savoir qui vient derrière moi, vous n'avez qu'à attendre.

Puis il passa outre sans saluer le prince.

— Henreich est devenu beau, garçon? dit Richard, qui n'y fit pas attention.

• — Henreich est devenu fort impertinent, murmura Robrecht.

Alors on s'avança davantage sur la route. Une heure après, une chaise de poste s'arrêta , et il en sortit, non pas le prince, mais un Français, qui salua poliment.

Robrecht s'était tellement occupé de la réception, qu'il avait oublié de répondre à la lettre. Le prince avait changé son itinéraire, ainsi que le certifia le voyageur qui l'avait rencontré.

Robrecht était désespéré, Richard était enchanté. — Monsieur, dit-il à l'étranger^ vous dînerez avec moi. Ro-

brecht, la fètc que tu avais préparée n'aura pas moins lieu. Invites-y tous les habitants de Pirmasentz.

Richard écrivit de sa main au père de Wilhelmine pour Tinviter à dîner ainsi que sa fille et son neveu.

Henreich, qui, dans son séjour à Paris, avait fait énormément de politique dans les estaminets, répondit fièrement qu'il ne s'asseyait pas à la table des tyrans.

— Mon neveu, dit maître Hubert, vous êtes un imbécile.

— Mon oncle, reprit Henreich, vous êtes un adulateur du pouvoir.

Le dîner fut très-beau, on y mangea la ferme dont le prince avait signé le malin l'acte de vente, maître Hubert y fut d'une familiarité désespérante pour Robrecht; le Français y fut un peu bavard, mais amusant; le feu d*artifice manqua, une averse interrompit la musique et les danses, toute la fôtc alla mal ; mais Yilhelmine était là, vêtue de blanc , avec des rubans bleus, parce que le prince aimait le bleu. Richard n'avait jamais été si heurcui de sa vie.

— Robrecht, dit-il le soir, ta fête était charmante, et je m'y suis beaucoup amusé. Tu peux vendre encore une ferme demain.

Il faut croire que le Français se trouvait bien à la cour du prince Richard, car il ne parlait plus de s'en aller -, Richard

trouvait sa société de quelque agrément ; il était de première force aux dominos, savait une inûnité d'anecdotes et en inventait encore davantage. M. de Robrecht lui-même voyait sans jalousie sa faveur croissante. M. Rhoseville savait si bien témoigner son respect pour la capacité et la haute naissance du baron ! il se rangeait si noblement h ravis de M. de Robrecht, même contre le sien propre! H s'occupait si peu des affaires de l'Etat !

Un jour M. Rhoseville trouva le prince et son ministre fort occupés; il voulut se retirer, mais Richard lui dit :

— Entrez donc, monsieur Rhoseville, il y a une heure et demie que je prie inutilement le ciel d'envoyer quelqu'un nous déranger-, Robrecht m'a surpris une audience, et il en abuse d'une façon horrible -, voici deux heures qu'il m'explique, de la plus claire façon, que je suis le prince le plus pauvre qu'il y ait en Europe.

Ici M. de Robrecht fit au prince un geste suppliant pour l'empêcher de faire à un étranger de semblables confidences.

— N'ayez donc pas peur, Robrecht; croyez-vous que M. Rhoseville ne s'est pas aperçu de nos misères? Tenez, monsieur Rhoseville, riez avec moi de ma ridicule position ; j'ai dépensé mes revenus pour deux ans à l'avance. Le juif, qui me prête de l'argent, prétend n'en plus avoir. Je n'ai pas la ressource de mettre ma couronne en gage, attendu que ma couronne n'est qu'une figure, un sybmbole, un mythe.

Ecoute-moi, Robrecht; jusqu'à nouvel ordre, tu vas mettre la plus grande économie dans la dépense de ma maison. Tu vas renvoyer à leur charrue ces nouveaux domestiques que tu as pris. Nous allons vivre comme des

lOG HISTOIRE

ctiidianis. — Monsieur Rhoseville, voijis avez été jusqu'ici, reçu comme un étranger •, si vous voulez rester avec nous, et nous en serons enchantés, il faut que vous passiez à la condition d'ami; il n'y a qu'à un ami que nous puissions faire partager notre pauvreté.

— Votre Altesse, dit Robrecht, prend la chose comme un simple bourgeois. N'avez-vous pas une foule de nobles et riches cousines à épouser ? et quelque gâtées que soient vos affaires, ne seront-elles pas parfaitement rétablies par votre mariage ?

— Certes, dit M. Rhoseville, c'est surtout dans la mauvaise fortune que l'on reconnaît les grands princes, et Votre Altesse supporte les désagréments de sa situation avec une rare philosophie ; mais que de ressources il vous reste, même sans celle qu'entrevoit avec tant de sagesse et de raison M. le baron de Robrecht ! Avant de vous croire ruiné, avez-vous donc tenté les chances de l'industrie et des entreprises commerciales ?

— Tenez, monsieur Rhoseville, regardez sur les lèvres coutraclées de Robrecht l'effet que produirait sur la noblesse allemande l'idée d'un prince allemand se faisant marchand.

— Aussi, reprit M. Rhoseville, n'aPje pas pensé un moment à faire figurer Votre Allesse dans une position indigne de son rang; seul je courrai les risques de Tenlreprise, quoique je n'en voie aucun. En France, la noblesse ne déroge plus pour se livrer au commerce. Les plus vieilles familles de France ont des usines ; un des plus beaux noms vend des ananas.

Ici M. de Robrecht fit un mouvement de tête et d'épaule,

qui voulait dire, en allemand^ bien des choses désagréables pour la noblesse de France.

— L'entreprise que j*ai à vous proposer , continua M. Rhoseville, est une entreprise colossale. La première année, — comme en toutes choses les commencements sont dlHiciles, — la première année, nous ne ferons que doubler nos capitaux; mais, par la suite, les bénéfices deviendront incalculables. Je ne demande à Son Altesse, ajouta-t-il en tirant de sa poche un papier, que l'autorisa^ tion de m'établir dans ses Etats et d'y créer une immense fabrique de papier.

— Mon cher Rhoseville, dit le prince, à quoi servira votre papier, si ce n'est à faire des cornets pour le poivre? Pirmasentz ne fournit guère d'écrivains; on n'y lit pas beaucoup, et il n'y a pas d'imprimerie à dix lieues aux environs.

— Alors, dit M. Rhoseville tirant un autre papier, nous ferons une magnifique entreprise pour Téducation des vers à soie. Je ne demande que deux arpents de terre pour y planter des mûriers, et une vingtaine de mille francs pour la ftiiseen train.

Ce sera pour vousflinr^ grande et belle chose, prince, que d'avoir fait le premier couler dans vos États le Pactole de l'industrie. L'industrie est la reine duî monde ; c'est tine magnifique, souveraine qui répand Tor sur ses pas. M. Rhoseville fit, pendant un quart d'heure, sur l'industrie, des phrases d'un goût assez médiocre, queje crois devoir vous épargner.

— 11 n'y a à cela qu'une petite difficulté, dit le prince. Vous parlez de doubler mes capitaux, et je n'ai pas de ca-^

pitaux. Le double de rien esl encore rien. Je ne refuse pas de m'associera voire entreprise, mais je n'ai pas d'argent; je vous ferai baron si vous voulez; je vous décorerai d'un rhinocéros noir ou d'un écureuil blanc; mais c'est tout ce que je puis offrir. Misérable comme je suis, je ne puis donner que des honneurs.

— Il n'y a que l'or qui engendre l'or, aurum auro gignitur. Cependant nous pourrons alors commencer l'entreprise sur des bases moins larges, quelques milliers de francs suffiront. Et quand vous aurez vu les admirables résultats que nous obtiendrons, vous n'hésiterez pas à chercher de nouvelles ressources.

— Vois, Robrecht, si ton juif veut le prêter quelques milliers de francs. Il a déjà^ à toucher nos revenus pendant deux ans; il devrait bien se faire prince pendant le même tempS) cela me reposerait un peu.

L'homme qui prêtait de l'argent au prince et lui achetait ses terres arpent par arpent était un pauvre juif ouvrier chez le père de Vilhelmine. M. Hubert, qui n'était pas bien sûr qu'on ne traiterait pas d'usure ses opérations d'argent, n'était pas fâché de ne point paraître. Pour quelques florins, le juif endossait tout l'odieux de TalTaire et ne laissait à son patron que les ducats. M. HiiKî.rt était déjà propriétaire d'un tiers des propriétés de Richard; il avait acheté à vil prix des fermes, des bois, des étangs^ et il jetait parfois sur le reste un dangereux regard de convoitise.

M. Rhoseville ne tarda pas à faire un nouvel appel de

fonds. Les premiers mûriers produisirent des chenilles; il en fallut planter d'autres. Il était nécessaire, pour le succès

de l'entreprise, que M. Rhoseville pût recevoir convenablement les négociants avec lesquels' il se trouvait en relation. Une sorte de luxe devait inspirer la confiance. Successivement il démontra qu*il lui fallait une maison montée, plusieurs domestiques^ un cuisinier français.

Le juif représentant du tailleur qui avait consenti à prêter la somme qu'on lui demandait, [fut encore sollicité, et demanda un gage. Ce gage était le palais du prince. Si, à une époque fixée, les dernières sommes prêtées n'étaient pas rendues» il devenait propriétaire du palais.

Le prince, cependant, faisait comme beaucoup d'autres; à mesure que ses affaires s'embrouillaient, il lui devenait plus désagréable de s'en occuper, et il les laissait aux mains de Robrecht et à celles dé^hoseviile, et il vivait paisiblement au milieu de sa musique.

D'autre part, l'étudiant Henreich mécontentait un peu tout le monde. Son oncle avait l'intention de lui faire épouser Vilhelmine; et, outre que ses façons un peu vulgaires et excessivement bruyantes déplaisaient beaucoup à la jeune fille, il ne faisait de son côté aucun effort pour triompher de cette visible antipathie. H passait son temps dans les cabarets, à débiter des lieux communs à quelques jeunes désœuvrés. Il leur expliquait les droits des peuples ; il leur faisait comprendre que les rois étaient nécessairement des tyrans. Il appliquait à la politique ce que les écrivains dramatiques ont érigé en loi au théâtre : - Tout baron est pour le moins faussaire; — Un comte fait la montre; — Un marquis empoisonne, ^ Un duc .coupe les femmes en morceaux.

Mais les rois et les prêtres I -^ Ils sont incendiaires,

— voleurs, — faussaires, — assassins, — empoisonneurs, etc., etc.

Pauvres nobles, — pauvres rois, — pauvres prêtres!

Les nobles ont été tour à tour : — Protecteurs, •— oppresseurs, — opprimés.

Aujourd'hui, qui nous délivrera de la tyrannie des faibles et de l'oppression des petits ?

Henreich parlait de Brutus, et, dans ses discours, attribuait au gouvernement, quel qu'il fût, tout ce qui pouvait arriver de f&cheux au gouverné. Quand on est renfermé sans contradiction dans un cercle de gens tous du même avis, on ne tarde pas à pousser les idées beaucoup au delà de l'absurde. Le club formé par Henreich avait des séances régulières et quotidiennes qui absorbaient la plus grande partie du temps que chacun des membres qui le compofiaient auraient dû donner à ses affaires ou à la profession qu'il avait embrassée. Ces affaires et cette profession n'en allaient pas mieux pour cela, et Ton aimait mieux attribuer les désagréments qui en résultaient au prince qu'à soimême. Quand on avait développé des théories anarchiques sur les gouvernements en général, on les appliquait sans hésitation, sans examen, au gouvernement que Ton avait sous la main. De cet axiome,-t*les rois sont des tyrans, — on arrivait à ceci : — le prince Richard est un tyran. — De celui-ci, — les peuples doivent renverser la tyrannie, — il n'y avait qu'un mot à dire: les habitants de Pirmasentz doivent renverser le prince Richard. Puis^ sous forme d'amour du peuple et pour montrer du désintéressement, on attribuait au peuple les maux dont on souffrait soi-même. Celui auquel sa stupidité ou sa paresse fermait les moyens de par-

venir s'écriait : Le peuple do peut arriver à rien. Celui dont les bottes s'usaient allait criant : Le peuple n'a pas de bottes; et Ton terminait en maudissant les tyrans.

Or, le peuple de Pirmasentz^ comme celui de la plupart des principautés allemandes, se composait de gens fort heureux, tous propriétaires ou fermiers j tous travaillant et vivant bien ; faisant ce qui leur plaisait sans que Richard scNQge&t jamais: à s'en occuper. Tout le monde vivait en famille^ et le soir, sous les acacias ou les tilleuls qui ombrageaient le devant des. maisons, on entendait des chants accompagnés par des clavecins.

Il arriva qu'une grosse grêle ût quelque tort à la récolte; Henreich et ses acolytes se répandirent partout, plaignant les fiultivateurs, et leur donnant l'exemple des peuples qui ont reconquis leurs droits; laissant entendre, sans oser cependant le dire toutà fait,.qu'un des droits du peuple est de ne pas avoir ses champs hachés, par la. grêle.

Les plus désagréables des malheurs sont ceux dont on ne peut se prendre à personne. Aussi ne néglige-t-on rien pour éviter cet embarras* C'est pour cela qu'on a inventé le sort^ espèce de puissance ennemie et taquine^ qui n'est occupée que de tourmenter notre vie, et que Ton a la consolation de maudire et d'invectiver faute de mieux. Je dis faute de mieux, parce que ce n'est qu'au défaut de tout autre prétexte plus voisin que Ton se résigne âse prendre au sort d'un chagrin que l'on s'est quelquefois donné beaucoup de peine et de fatigue pour s'attirer soi-même. Les malheurs qui n'ont pas de causes^ du moins palpables^ peuvent durer toujours : ceux dont on connaît l'origine ne dureront que jusqu'au moment où l'on aura détruit eettd originei

On aime mieux être lapidé par un homme dont on peut se venger que de recevoir deux aérolithes dont personne n'est responsable.

Poussés par le club, les fermiers du prince profitèrent de la grêle pour ne pas payer leurs redevances, et par-dessus le marché, ils se plaignirent et jetèrent les hauts cris.

Les vers à soie de M. Rhose ville furent attaqués de la dyssenterie ; il demanda de l'argent à Richard, qui fut forcé de ne lui en pas donner. 11 forma alors une société d'actions pour faire un chemin de fer — allant d*un endroit où personne ne demeurait à un endroit où personne n'allait.

Richard supprima trois domestiques, et vendit deux des trois chevaux qu'il possédait. 11 se consolait de tout cela en faisant apprendre à ses musiciens de nouvelles symphonies, en péchant à la ligne, en allant herboriser dans les bois qui avoisinaient la maison du tailleur, et où il rencontrait par un hasard fréquent et régulier la belle Vilhelmine.

Un jour rétudiant Henreich monta sur une table chargée de pots de bière, et parla ainsi :

« 11 est temps, mes amis^ que les grands cessent de s'engraisser de la substance du peuple et de s'abreuver de ses sueurs. C'est la lâcheté des peuples qui fait l'insolence des rois. Brisons les fers de notre belle patrie I (Pirmasentz, ville de soixante-dix-huit maisons!) Brisons le joug de la tyrannie!

« Marchons à ce palais où le tyran se livre à dMmpures délices, entouré de ses féroces satellites ; réclamons nos libertés, et périssons tous s'il le faut : Pulchrum est pro patriâ mori. b

A ce moment, Richard se promenait dans son jardin, et s'amusait à débarrasser lui-même ses œillets des feuilles jaunies qui les fatiguaient et diminuaient leur éclat.

Il y a des gens qui n'ont en politique qu'une opinion, qu'un parti, qu'une conviction ; ces gens-là sont nombreux, et meurent volontiers pour la cause qu'ils ont embrassée. Cette opinion, ce parti, cette cause, cette conviction, c'est le tapage ; il n'y a pas de foi qui puisse compter autant de martyrs.

Aussi les conjurés arrivèrent-ils au nombre de quatrevingts à la porte du palais.

Les féroces satellites se composaient pour le moment d'un soldat qui jouait de la flûte, et achevait d'apprendre sa partie dans la symphonie en la de Beethoven, qu'on devait exécuter le surlendemain, et qui les laissa passer quand ils eurent dit qu'ils voulaient parler au prince, en leur recommandant seulement de marcher dans les allées.

Le prince fut peu surpris de ce tumulte, sa contenanco calme et indifférente embarrassa la troupe ; et quand il demanda ce qu'on voulait de lui, personne n'ayant l'aplomb nécessaire pour parler, on répondit tous à la fois par des cris confus et presque inintelligibles, parmi lesquels on discernait cependant : — Vive la liberté ! — à bas les tyrans! A quoi le prince comprit qu'il s'agissait d'une

émeute. Il sourit, et dit d'une voix forte qui se fit entendre malgré les murmures des factieux : Que Tun de voiis|>ar1e pour tout le monde! car si vous parlez tous Tun après l'autre, ce sera trop long ; si vous parlez tous à la fois, ce sera trop bruyant.

Tout le monde se tut ; et on recula, laissant à l'étudiant Heinreich le droit de prendre la parole et d'expliquer des griefs dont personne n'était bien certain.

— Nous venons, dit Henreich, au nom du peuple.

— En ôles-\oijs bien sûrs? reprît Richard, et surtout le peuple en est-il bien sûr?

— Nous venons, continua l'orateur, réclamer contre des abus trop longtemps souiïerfs.

— Mon bon ami, dit le prince^ je ne sais d'autre abus Pirmasentz que celui que vous faites de ma patience. Que diable venez-vous me chanter? Mon peuple, puisque vous venez me rappeler que j'ai un peuple, n'est pas si nombreux

-qu'il ait besoin de mandataires. 11 voudra bien me parler lui-môme ; qu'il se rende demain dans la grande cour du palais, et nous causerons.

— Le peuple ne transige pas, reprît Henreîch irrité de se voir prendre par Richard aussi peii au sérieux ; le peuple commande.

— Je voudrais bien alors être peuple pour pouvoir vous commander de me laisser tranquillement soigner mes œillets; je ne suis qu'un pauvre t)rince, je vous fen prie.

— C'est ainsi, dit Henreich, que les intérêts dil peuple sont sans cesse sacrifiés aux intérêts privés. Le peuple n'a pas le temps d'attendre.

— Mon pauvre Henreich, dit Richard, mon métier de

prioœ n'est pas assez amusant pour que je le fasse tous les jours. Je serai prince demain; aujourd'hui je suis un simple particulier, fort inquiet d'un bel œillet quMl a marcotté lui-même. Gomme particulier, je veux être maître chez moi. Ainsi donc, mes amis, allez-vous-en, et ne mar* chez pas sur mes œillets.

Henreich se retourna vers ses amis.

— Vous contenterez-vous de ces réponses évasives, et de la farouche ironie qui dicte les paroles du tyran?

*— Mon ami Henreich , vous me traitez en tyran de théâtre, celui (Tentré les hommes auquel on dit le plus d'injures. Je vous le répète, c'est comme particulier que je corrige moi-même les impertinences avec ma canne.

— Je le vois, dit Henreich, les défenseurs du peuple entreprenneiit une tâche périlleuse. Je vois qu'au bout de la carrière que je commence, je ne trouverai que la couronne du martyre ; mais je suis prêt à verser mon sang pour le people. Prenez ma tôle !

— Que ferars-je de votre t^te? si ce n'est de tirer les oreilles qui f sont attachées. J'attends mon peuple demain au palais t nous boirons de la bière et nous causerons. En cas de mauvais temps, on sera à couvert partout.

' Quand ifs forent partis, Richard fit un bouquet de ses plus beaux œillets pour Vilhelmine, et lui écrivit pour lui rappeler qu'il devait 4e soir valser avec elle.

Le lendemain, dès le jour, l'armée vint au palais pour la dernière répétition de la symphonie en la de Beethoven; qui devait se jouer le soir.

^- Que diable me veut mon peuple, pensait Richard, et quel accident a pu lui rappeler que j'étais son prince? Rin-

cez des verres pour mon peuple. Heureux le souverain qui peut trinquer ainsi avec tous ses sujets !

Il vint une centaine de personnes d*une façon un peu tumultueuse, une centaine d'autres vinrent pour voir ce que venaient faire les cent premiers, et le reste des habitants de Pirmasentz pour voir ce qu'étaient venus faire les seconds.

— Mes amis, dit Richard, buvez la bière pendant qu'elle est fraîche. Maintenant, que venez-vous me demander? Vous ai-je jamais gênés dans vos plaisirs ni dans vos affaires 7 Sais-Je seulement ce que vous faites ?

— Al bas les tyrans ! cria Henreich!

— A bas les tyrans! crièrent les amis d'Henreich.

— A bas les tyrans ! cria le peuple.

~ Pourquoi le prince est-il entouré de sicaires? demanda Henreich.

— Je suis entouré de mes musiciens; les autres soldats sont, je crois, allés se promener. Faites un moment silence, et écoutez-moi. Avez-vous à vous plaindre? étes-vous malheureux? Je ne suis pas riche, mais celui d'entre vous qui a voulu venir manger ma soupe a toujours été le bien* venu.

— Par ma voix, dit Henreich, le peuple réclame ses libertés.

— Vous me trouverez bien ignorant, mon pauvre Henreich, mais je vous jure que je ne sais pas quels droits le peuple peut réclamer dans un pays où le prince n'en réclame aucun.

— Nous voulons la liberté de la presse, dit Henreich. '— Nous voulons la liberté de la presse, dit le peuple.

DES RÉVOLUTIONS DE PIRMASENTZ. m

Le prince attendit que le tumulte fût passé, et il dit :

— Que diable ferez-vous de la liberté de la presse ? il n'y a pas de presse à Pirrnasentz, et bien peu d'entre vous savent lire.

— Le peuple saura mourir pour ses droits, dit Henriech.

— Oui, nous saurons mourir, dit le peuple.

— Je serais fâché, dit Richard, de vous voir mourir pour cela.

Pendant ce temps, Robrecht avait rassemblé les soldats et avait fait cerner la cour ; il revint et dit :

— Je préviens Votre Altesse que Tarmée entoure les factieux, et qu'ils sont en notre pouvoir.

— Eh bon Dieu ! dit Richard, que voulez-vous que j'en fasse, de vos factieux? il n'y a qu'une prison à Pirmasentz, et j'en ai fait une serre pour mes orangers. Renvoyez les soldats.

— Mais je ferai remarquer à Votre Altesse que sa sûreté personnelle....

— Ne vous inquiétez de rien, Robrecht, et faites ce que je vous dis.

— Trahison ! cria Henreich comme les soldats se dispersaient, le palais du tyran va se rougir du sang du peuple...

Le prince fit signe qu'il voulait parler : un long murmure s'apaisa graduellement.

— Vous voulez la liberté de la presse; mais vous ai-je jamais dit que je m'opposais à ce que vous écrivissiez ce qui peut vous passer par la tête? qu'est-ce que cela me fait à moi î seulement, je ne vous conseille pas de passer beau-

coup de lernpsà écrire-, par la sécheresse qu'il fait, les champs et lès jardins n'ont pas trop de bras.

Et tout le monde partit.

Le soir, la symphonie fut admirablement exécutée', puis on valsa, et le prince valsa avec Vilhelmine. Elle avait des œillets à sa ceinture.

— Pauvre Richard ! lui dit-elle.

Et Richard, qui avait senti le cœur de Vilhelmine battre si près du sien, ne comprenait pas trop de quoi elle le plaignait.

Tout alla bien pendant^ quelque temps. Henrefch fit un journal, manuscrit-, mais la vie de Richard était si simple, si' ordinaire, qu'elle ne prétait guèrôâ aux attaques, cependant il y à poar cela des thèmes tout faits. Robrecht surtout était 'peu taénafgê. Il vint prier le pHnce de Itii permettre de ' faire ausâi son journal. ' »

— On m'a demandé la liberté de la presse, dit Richard ; usez-en tout comme vous Tchtendrez; • » -

Alors Robrecht et Henreich s'évertuèrent à fàirt' leur jom^nal chacu'n de sdn côté. ; ^

Les journaux paraissaient le matin. Mais comme* on s'était de tout temps couché de bonne heure à Pirmasentz, et que les deux copistes, qui tiraient chaque journal à deux exemplaires, ne voulaient pas veiller, il fallait en faire (ine partie d'avanëe. '

Henreich savait que les tyrans ne font rien que de cri- , minel; Robrecht que les rois ne font rien que de sublime. Aussi ne se gônaientMis ni l'un ni l'autre pour porter et écrire d'avance durant le jour leur jugement sur les événements de la journée, en laissant des blancs pour

mentionDer lesdits événements. Les événements étaient si peu communs à Pirmasentz, que c'était sur les mêmes qu'ils avaient à parler. Le soir on n^avait qu'à remplir les blancs, et le jounial. était tout fait pour le lendemain matin.

Journal de Benreich. — Jusques à quand le peuple muselé souiTrira-l-il que le pouvoir....? Jusques à quand tiendronsrnous 1& tête courbée sous un joug odieux?

J/mmal^ Sibrecki. — * Chaque jour nous apporte de nouvelles) raisons de bénir le prince que le ciel nous a

doimé. Eckçore aiijourd'hui Que répondront à cela les

fauteurs de Tanarchie?

Puis, si le soir il arrivait qu'il ne fût rien arrivé, si rhomme le mieux instruit disait : *^ Tout ce que j'ai pu apprendre, c'est que le prince a mangé des haricots verts ; — on lisait le lendemain :

Journal de Henreîch. — Jusques à quand le peuple muselé soufîrira-t-il que le pouvoir mange des haricots verts l Jusques à quand tiendrons^nous la tête courbée sous un joug odieux?

Journal de Robrecht. — Chaque jour nous apporte de nouvel les raisons de bénir le prince que le ciel nous a donné : encore aujourd'hui il a mangé des baricots. Que répondront à cela les fauteurs de l'anarchie?

— C'est, ajoutait Robrecht, un encouragement à l'agricultare*

— C'est, disait Henreich , une amère dérision pour le peuple, qui ne peut manger des haricots de primeur.

Vilhelmine montra les deux journaux au prince. 11 rit beaucoup de celui Henreich , et défendit à Robrecht de continuer le sien.

Richard finit par se trouver fort obéré. Rhoseville s'en alla un matin sans rien dire.

Le prince assembla son armée et dit à ses soldats : — Je n*ai plus le moyen de payer votre solde. Je vous ai loués à une grande puissance qui va vous emmener en Afrique. Vous aurez double solde.

Mon histoire est la plus vraie de toutes les histoires. — L'armée, en partant, fit sa première station à Zweibrûcken (Deux-Ponts), et on s*y rappelle encore la chanson qu'ils chantaient en route, chanson qu'ils avaient composée euxmêmes :

Aûf, aûf thr Brûderùnd selt Btark Der abschlts tag ist da. . .

J*ai oublié le troisième vers.

Wir mussen uber land ùnd meher ; * . ' . .

Inçheissen Âfrica.

René d^Ânjou a dit : « Un roi sans musique est un &ne couronné. »

Richard se trouva, après le départ de son armée, le plus malheureux d'entre les petits potentats; Vilhelmine seule le consolait. Mais, à quelque temps de là, elle partit avec sa nourrice, et resta un mois absente. La raison du voyage était une visite à une vieille parente.

Pendant ce temps, la ville de Pirmascntz continua de suivre la voie du progrès. On vint un matin en tumulte demander à Richard l'autorisation de planter un arbre de la liberté.

— Plantez des arbres tant que vous voudrez. Celui qui plante un arbre fait une bonne action. S'il vous était égal

que votre arbre de la liberté produisit des cerises ou des pommes, ce n'en serait que mieux.

On se rassembla sur la place. — Mes amis , dit Henreicb, vous voyez comme nous arrachons un à un tous ses privilèges à la pâle tyrannie. Quel arbre choisirons-nous?

Ici un grand bruit commença ; chacun avait son arbre de prédilection.

— Le chêne est l'emblème de la force.

— Le peuplier s'élance vers le ciel.

— Le mélèze est toujours vert.

La discussion s'anima; beaucoup d'injures et quelques coups furent échangés. Enfin on se décida pour le chêne, et on alla arracher un jeune arbre dans la cour d'un fermier. Le fermier voulait défendre son arbre; on menaça de le pendre à son arbre.

Ce ne fut que le soir qu'on alla planter l'arbre. Henreich ordonna d'illuminer toutes les maisons en signe de joie, et on cassa à coups de pierres les vitres de ceux qui n'illuminaient pas. Puis on chanta autour de l'arbre jusque fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, le juif fit savoir à Richard que, le délai étant expiré^ il allait faire vendre le palais pour rentrer dans les sommes qu'il avait avancées. Au même moment, les jardins du prince se trouvèrent pleins de monde; c'étaient des bourgeois de Pirmasentz d'une part, et d'aulre part Henreich et ses partisans. Tout le monde parlait à la fois :

— Nous voulons la liberté de faire illuminer !

— Nous voulons la liberté de ne pas illuminer!

— Nous voulons la liberté d'arracher des arbres!

•— Je veux la liberté de garder les miens !

•— Nous voulons la liberté de faire du bruit la nuit!

— Nous voulons la liberté de dormir ! ^ ^

— Nous voulons la liberté de casser les vitres!

— Nous voulons la liberté de ne pas avoir nos vitres cassées! * '

— Vive la liberté !

— Je répondrai à vos demande» demain mattn^ reprît Richard.-

Quant tout le monde fut parti, il donna une lettre à Robrecbt, pour son oncle', sans lui en faire connaître le contenu. ' : '•

«< Mon cher oncle,

a Je ne peux ni ne veux plus être, prince. Quand vous recevrez cette lettre, j'aurai quitté Pirmasentz. Je vous abandonne tous mes droits moyennant une pension viagère de quinze cents florins. Je vous ferai savoir où vous aurez à me faire payer cette pension. Gardez auprès de vous Rpbrecht, c'est un bon et loyal serviteur.

u Je vous embrasse affectueusement. Richard. »

Et le lendemain matin, dès que le soleil levant colora de ses premiers reflets roses la mousseline de ses rideaux, — il n'y avait de rideaux de soie que dans la salle du trône, — • il mit dans une valise ses objets les plus précieux.

Trente ducaîts, une ceinture bleue ayant appartenu à Vllbelmine, les lettres de Vilhelmine , la flûte dont lui Richard jouait fort bien.

Il plaça la* valise sur son cheval, et sortit de Pirmasentz pour n'y jamais rentrer.

A la 'sortie delà ville, i! se retourna, et ses yeux s'arrêtèrent sur les acacias qui ombrageaient la maison du tailleur : un long soupir sortit de sa poitrine : — Qu'est-elle devenue? pensa-t-il; m'a-t-elle donc aussi abandonné? quel sot préjugé m'a empêché de l'épouser au temps- de ma grandeur ? Maintenant son père nje la refuserait, et ce serait elle qui ferait la mésalliance. Je lui enverrai une lettre quand je serai loin dePirmasentz.

Puis^il laissa son cheval suivre un sentier dans le bois. Vers le milieu du jour, il dîna chez un bûcheron, et se remit en route pour A...

Hais il s'égara; et comme le jour baissait sensiblement, comme le soleil ne lançait plus que d'obliques et pâles rayons orangés à travers les arbres, la perspective dé passer la nuit à la belle étoile lui fit presque un moment regretter Pirmàsenlz. Mais ce regret s'évanouit lorsqu'il se i'appela le bruit qui l'aurait éveillé le lendemain. Alors il se fit un lit de feuilles, mit son épée nue à ciftté de lui, et s'endormit. La fraîcheur qui précède lé Téver du soleil le réveilla le lendemain. Les oiseaux secouaient leurs ailes engourdies, se baignaient dans la rosée scintillant au soleil levant, et chantaient joyeusement. Alors Hîchard vît qu'il avait passé ta nuit à cinquante pas d'une petite maison où il eût pu reposer à cduvfert.

La petite maison i^tkit (l'un aspect ravissant : elle était entourée de fossés remplis d'eau, et alimentés par une source vîve 5 elle était entourée d'acacias; et cette vue, qui lui rappelait la maison du tailleur, fit soupirer tristement Richard. Il y avait encore de grandes pelouses vertes et des

plates-bandes, des fleurs parfaitement soignées. Richard regretta ses oeillets.

Il entra; on le reçut poliment. Il demanda à déjeuner; un domestique lui servit un excellent repas. Comme il finissait de déjeuner, il aperçut au détour d'une allée deux femmes qui approchaient*. — C'est, dit le domestique, ma maltresse qui vient de se lever. Richard alla au-devant de ses hôtesses pour les saluer. L'une d'elles était une vieille femme, d'une physionomie douce et avenante; l'autre était une charmante jeune fille, et cette jeune fille était Yilhelmine.

Vilhelmine et Richard s'étonnèrent, et la tante s'étonna de leur étonnement.

Richard, en peu de mots, mit les dames au fait de ce qui lui était arrivé.

— Vilhelmine, Vilhelmine! dit Richard, quelle charmante retraite ! et que la vie y aurait été douce avec vous ! Je ne puis aujourd'hui vous demander votre main, après avoir eu la lâcheté de ne pas vous épouser quand j'étais prince.

Voici aujourd'hui toute ma fortune. J'ai trente ducats dans ma valise, et je me suis assuré une rente de quinze cents florins.

— Mon prince, dit la tante, il n'y a rien de désespéré ; Vilhelmine vous aime, restez ici. Vilhelmine viendra me voir tous les mois ; et quand j'aurai vu que votre résolution de l'épouser n'est pas le résultat d'un moment d'exaltation, quand je me serai convaincue que vous ne regrettez pas votre palais de Pirmasentz, que vous a si bien volé quel-

DES RÉVOLUTIONS DE PIRMASENTZ. Mb

qu un que je ne nommerai pas, parce qu*il est mon frère, nous arrangerons tout pour le mieux.

Richard ne put faire d'autre réponse que de baiser la main sècbe de la vieille dame. '

Et quand elle lui eut donné à baiser la petite main de Vilhelmine, il s'écria : — Adieu, adieu à Pirmasenlz! adieu au triste passé, et qu'il soit béni, s'il est le prix de l'avenir! J'ai passé bien des jours d'ennui, mais un riant horizon m'apparalt.

Il n'y a pas d'épines sans roses.

Voici, du reste, ce qui arriva à Pirmasentz. Le jour où le prince partit, il y avait à midi huit princes de Pirmasentz; le soir il y en avait trente-deux. Le lendemain matin, l'oncle de Richard , qui avait accepté avec empressement l'offre de son neveu , envoya un caporal et dix hommes qui arrêtèrent en deux heures l'élan des révolutions.

A Meifred.

On n'entendait plus le bruit des portes, celui des voitures même allait cesser. Dans un salon, éclairé par un grand nombre de bougies aux deux tiers consumées, devant les restes d'un grand feu, se trouvaient encore assises deux personnes, une femme d'à peu près trente ans, et un jeune homme qui paraissait compter quelques années de moins.

— II est une malédiction, dit la baronne, que j'ai eu souvent occasion de répéter dans ma vie.

— J'espère, madame, que ce n'est pas contre les précepteurs.

— Non, Raoul ^ c'est contre les gens qui, sortant d'un bal à deux heures du matin, entraînent dans leur fuite toute une société. Quand on fait tant que rester à danser jusqu'à deux heures, ce n'est pas un reste de nuit, dans un lit où l'on ne fera que se retourner sans dormir, qui vaut la privation que Ton s'impose. A coup sûr, je vais

SANâ SE VOIR.' 127

rester au moîDd dcdx bearcs sans pouvoir trouver le sommeil. Ne vous retirez pas encore; mes enfants sont fatigués, et je leur ai permis de se lever tard; le professeur pourra donc en faire autant. Avez-vous quelque histoire à me ra<^(/nter? ou plutôt répondez-moi à une question que me suggère votre attention à examiner les différentes femmes qui étaient ici il y a un quart* d'heure. De toutes les femmes que vous avez jamais connues, quelle est celle que vous avez trouvée la plus jolie 1

— Est-ce sans Vous compter, madame ?

— Sans me compter, monsieur.

— Alors c'est une femme que je n'ai jamais vue.

— Voici une étrange folie.

— Pas si étrange : je juge de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit, et, des quelques amours que j'ai pu avoir jusqu'ici, le plus passionné, le plus véhément, le plus poétique, est, sans contredit, celui que m'a inspiré une femme dont je n'ai jamais vu seulement le bout du pied.

— Môme en comptant cette femme vêtue de bleu^ que je vous ai envoyé engager à danser.

— Celle dont vous m'aviez d'avance vanté la beauté î

— Précisément.

— Je ne l'ai pas vue. Quand j'ai voulu m'approcher d'elle à travers les groupes de danseurs, elle passait dans un autre salon, donnant la main à un homme plus heureux.

— Ou p\\is leste.

— Et je n'ai vu que las derniers plis de cette robe bleue par laquelle vous me la désigniez.

— Contez-raoi votre histoire, Raoul. Est-elle longue?

— Je ne puis le dire d'avance. Si la mémoire seule est en jeu, elle sera courte, car il y a peu d'incidents et de péripéties; mais s'il se réveille, en parlant, un souvenir un peu vif, je ne puis répondre de rien.

— N'importe : si elle m'amuse, elle charmera mon insomnie 5 si elle m'ennuie, elle m'endormira.

— Ainsi, de toute manière, je suis certain de me concilier la bienveillance de mon auditoire. C'est une position trop rare et trop belle pour n'en pas profiter. Je commence.

— Sonnez, pour qu'on jette du bois au feu.

— J'en vais mettre moi-même.

— Vous êtes un adroit orateur; vous craignez que la présence momentanée d'un domestique n'interrompe' les dispositions favorables où je suis pour entendre votre récit, et ne trouble mon recueillement. Vous ai-je deviné?

— Je ne suis pas forcé de l'avouer. Je pourrais dire que les domestiques sont fatigués, et mejparer d'une intention philanthropique.

— Nous avons, vous et moi, trop d'esprit pour croire à la philanthropie. 'Commencez.

— J'avais vingt ans. . .

— Je m'en étais doutée.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est le seul ftge où l'on se livre à ces passions aussi irréfléchies, aussi romanesques, aussi extravagantes.

— Dites aussi vraies, aussi nobles, aussi pures. Si les

femmes savaient quel trésor d'amour renferme le cœur d'un homme de vingt ans pour la première femme qu'il aimera; si elles voyaient bien tout. ce qu'il y a de dévouementy d'idolâtrie dans un pareil amour ; si elles savaient qu'elles sont pour cet homme la vie avec toutes ses délices, le paradis avec ses joies mystérieuses; si elles savaient qu'il concentre alors sur elles toutes les passions humaines : la gloire est pour lui d'être aimé d'elles -, l'ambition, de baiser leurs cheveux; l'avarice, de conserver une première lettre à demi-effacée par les baisers; mais elles se laissent, dans leur sot mépris pour ce jeune homme, dans leur plus sotte préférence pour des êtres abrutis et blasés, elle se laissent enlever ce premier amour par des grisettes ou des femmes de chambre. C'est sur le fumier que fleurit cette rose aux parfums enivrants.

— Votre digression n'est pas sans réplique, ô professeur de grec : d'abord, ce premier amour, dont vous faites un tableau assez attrayant, il n'est pas. donné à toutes les ftmes de le sentir. Quelques organisations seules, richement dotées par la nature, en sont susceptibles ; et d'ailleurs, croyez-vous qu'il n'est pas un peu humiliant pour une femme d'être adorée pour des charmes qu'elle n'a pas, louée pour des perfections imaginaires; de n'être qu'un miroir où se reflètent les brillantes rêveries de son amant; d'être pour lui ce qu'étaient pour les Gaulois ces vieux troncs hideux auxquels ils appendaient tant de manteaux de pourpre, tant d'aigles romaines, tant d'anneaux d'or arrachés aux doigts des chevaliers, qu^on finissait par confondre dans une même admiration et le tronc informe et les riches dépouilles dont il était couvert!

Croyez-moi, il est plus doux et plus sûr d'être aimée telle que Ton est, d'être aimée pour sa beauté et pour ses qualités, et non d'être simplement la toile queTenthoU" siaste charge de brillantes couleurs. Voyez de près combien sont, le plus souvent, indignes les objets des plus violentes passions, et vous série? convaincu que l'on n'adore les femmes que faute de les pouvoir aimer.

— Regardez en arrière, madame, et vqus serez persua* dée qu'il ,n'y a de beau .et,.de bon, dans \^ vie humaine, que ce qui n'y e^t réellement pas. J>es-i|luçions j^mi la «plus grande richesse de l'Jiomme ; et d'ailleuirs, avant 4e tes rejeter, il faudrait, et l'essai vous monjLrerpt si la chose est facile, il faudrait l>ien savoir si ce.qu'Qn leuc substituerait serait plus vrai et plu^ .positif^ si. les fruits sont plus réels que les fleurs, et s'il est bonde délirer ^que. le vent fasse tomber sur la terre en neige odorante les pétales de? fleurs, pour que les fruits se forment plus vite. Noq, ce g^ so.Qt pas des illusiops peut-être.; qes charnus que l'jSia^e vous prête, vous les ave^.réellerpent ; cet ,amoyi; ^ puissent si^ celui qui réprouve, a une. influence afissi; forte sur celle qui rinspire>:et si nous vous voyons à une si.gfaQ(le/)i^uteur, c'est que notre amour vous a ^éellen^enlélevées et grandies*

— Probablement, vous aurez encore bien d^s choses à répondre; mais je craindrais un amour qui m'élèverait sur un piédestal dont je n'oserais dejscendre sans risquer de me rompre le cou. Commencez-vous votre histoire?

Raoul commença.

« J'étais depuis quelques mois sur les côtes de la Bretagne. Donné pour précepteur aux deux jeunes fils du dernier membre d'une grande famille qui tire son origine de l'Ar-

SANS SE YOm. 131

morlque, j'avais suivi mon patron avec plaisir dans sa ré* sidence d'été. C'était une belle maison. un- peu en ruines, mais pittoresque, et si près de la mer que le vent qui soufflait du large venait quelquéfoiSiapportersur les lèvres une saveur salée. La journée était entièrement consacrée aux études de mes élèves et à quelqoes'pronaenades^que nous faisions sur le bord de la mer. Le soir je jouais aux échecs avec le père, et nouS' buvions du punch.

a Un soir que j'en avais bu plus^que de coutume, il me fut impossible 4e dormir, et je descendis dans le jardin. Comme je goûtais le oalme et la i^a1eheur/de la nuit, j'entendis tout à coup une douce voix de femme qui' chantait sur un air simple et monotone un «hant que j'avais quelquefois entendu fredonner par les habitants des côtes. Ce chant n'est ni harmonieux ni poétique^ mais il est naïf et bizarre :

Mouettes blanches. Les douaniers m'ont pris

N'avez-Yous pas vu Ma poudre et mes fusils ;

Flotter les planches Ils m'ont pris mon filet

D'un vaisseau perdu ? Qui séchait sur le galet.

J'ai promis à ma femme Dans les algues vertes,

Un large ruban Mer, apporte-moi

Rouge comme uneflamme Aux plages désertes

Pour parer son enfant. Du bois pour mon toit,

Le vent a détruit De la poudre sèche,

Ma pauvre toiture, Un fusil damasquiné,

Et dans ma masure Des filets pour la pèche,

II a plu toute la nuit. Un ruban pour mon nouveau né*

« Je cherchai longtemps, en vain, sans réussir^ à voir d'où sortait cette voix qui paraissait ^^ et sa douceur contribuait à Tillusion — tomber, sinon du ciel> du moins des

arbres qui, hauts et touffus, masquaient la muraille qui terminait le jardin. Enfin j'aperçus une lumière à une petite fenêtre masquée par le feuillage. Elle appartenait sans aucun doute à une maison adossée à une muraille : cette maison était habitée par deux femmes seules avec quelques domestiques. La voix cessa, et la lumière s'éteignit. Je restai encore quelque temps dans le jardin sous une impression magique. La nuit, j'eus beaucoup de peine à m'endormir. Le lendemain matin^ je ne pensais plus à rien .

« Le soir, cependant, le crépuscule me rappela la petite fenêtre et la voix, et sitôt que j'eus fini ma partie d'échecs^ Je descendis au jardin. 11 y avait une lumière à la fenêtre, et cette lumière, à travers les feuilles, semblait un ver luisant dans l'herbe. Mais on ne chanta pas. Mon esprit se perdit en de vagues rêveries ; je cherchai à me représenter en imagination l'hôtesse de la petite chambre. Elle doit être jeune : c'était la seule conséquence que la voix me permit de tirer positivement.

« Quelques jours encore se passèrent pendant lesquels je m'occupai un peu plus de mon rêve qu'il ne convenait à ma tranquillité. Un jour^ comme je me promenais avec mes élèves et mon fusil au bord de la mer, je vis passer près de nous un enfant qui venait quelquefois vendre des fruits à la maison. Je l'appelai, et le hasard ou le désœuvrement fit que je lui demandai d'où il venait. Je viens de faire de longues courses inutiles : mademoiselle Pauline est bien fâchée de ne pas avoir de fleurs pour la fête de sa mère ; mais le vent du nord, qui a soufflé ces jours derniers, a tout desséché dans les jardins.

« Et qui est mademoiselle Pauline ? demandai-je.

. SANS SE VOJR. 133

M — C'est votre voisine : une bien bonne demoiselle, et jolie comme les anges. Elle m'apprend à lire et à écrire, pour que je puisse un jour être clerc, et elle me paye généreusement mes commissions... Ma curiosité était trop piquée pour que je ne fisse pas d'autres questions. J'appris que ces dames ne sortaient jamais ;~que la petite fenêtre dans les feuilles appartenait à la chambre de mademoiselle Pauline, et qu'après en être sortie le matin, elle n'y rentrait plus que le soir pour se livrer au repos. Je passai le reste de la promenade fort préoccupé. Quand mes élèves furent rentrés, je m'acheminai vers un jardin assez éloigné que je connaissais pour être toujours garni de fleurs, à cause du soin que prenait le propriétaire de Tabriter contre certains vents de la mer.

« La nuit, quand je me fus bien persuadé que tout le monde reposait, je grimpai dans un des arbres, et je sentis mon coeur battre bien violemment quand j'approchai de la fenêtre *, elle était fermée et pleine d'obscurité. J'attachai une botte de fleurs à un des barreaux, et descendis un peu froissé et écorché.

« Je n'osai me trouver au jardin au moment où elle verrait les fleurs-, seulement, je m'aperçus dans la journée que les fleurs n'y étaient plus.

u Bientôt j'attirai près de moi le petit commissionnaire; j'étais heureux de causer avec quelqu'un qui l'avait vue, qui avait entendu sa voix. Je voulus aussi lui montrer quelque chose, et je lui donnai des leçons d'arithmétique. Peu de temps après que j'eus commencé, il me dit : — Mademoiselle Pauline est très-contente que j'apprenne à compter,

elle m'a dit d'être reconnaissant pour vos soins. Gomme

je vis par là qu'il avail parlé de moi, je n'osai plus trop faire de questions sur .ma voisine. Un jour, cependant, le petit Louis avait un rub^n bleu dont il se parait avec orgueil : il me dit que ce ruban lui avait été doané par mademoiselle Pauline. Je Iqi ofliris une pièce de monnaie en retour; mais il refusa obstinément de s'en dessaisir. Seulement je conclus du ri|ban gu^elle devait être blonde. Tout cela rn'intéressait plus gu§. je.ne saurais dire.

u Un soir,^ le soleil s'était couché dans un horizon rayé de longues bandes rouges, le yefit du snd-OMest s'était mis àsojuffler avec violence^ et la iq^r, paraissait sourdement agitée dans ses profondeurs. Elle s'élevait à Thodzon, et semblait s'avancer çn longues la,mes;^ur la terre, pour Tengloutir. Enfin la plus affreuse tempête se déclara. Tout je pays était dans une grande agitation :, plusieurs bateaux étaient sortis poujr la pêche le jour précédent, et n'étaient pas encore rentrés, l^es femmes et les enfants étaient sur la plage, et interrQgeaient en vain Thorizonh Un christ de bois, près de Téglise, était entouré de gens à genoux. Enfin on aperçut dans la teinte jaune que le soleil couché laissait encore à l'horizon, les voiles qui dessinaient en noir les deux bateaux que l'on attendait;,

« Je rentrai à ce moment à la maison, pour ne fi^as manquer l'heure à laquelleje voyais la lumière dans les feuil* les. La chambre était éclairée \ j'entendis la douce voix : '-«• Geneviève, disait-elle, demain matin sitôt que tu seras réveillécj viens me dire s'il n'est pas arrivé quelque malheur. Cette tempête m'épouvante... Puis j'entendis une porte se fermer, et à la lueur moins forle, je vis qu'on avait enlevé Une des lumières. Peu après, j'entendis qu'on faisait une

prière à la Vierge, la protectrice des marins. J'écoutai religieusement, et je priai avec elle.

« Puis je retournai aa bord de la mer : les deux bateaux n'étaient plus qu'à deux portées de fusil de la côte ; mais la mer brisait avec une telle fureur, que les pêcheurs, comme il était fecile de le voir à leurs manœuvres, faisaient tous leurs efforts pour n'y être pas jetés.

« Il y eut un moment où le vent cessa de sifQer, et où l'on n'entendit plus qu'un grondement sourd et lointain ; et' au large la mer s'éleva comme nne montagne, elle semblait toucher le ciel, puis cette immense lame se brisa en blanchissant, et vint en rouftint vers la côte. Un cri de désespoir s'éleva du rivage. Les deux bateaux s'élevèrent sur la lame et disparurent aux yeux;

« Puis bientôt on les revit, mais à moitié détruits. Outre le coup de lame, ils s'étaient entre^cboqués et brisés l'un contre Tautre. La lame les entraîna et les jeta au rivage, puis courut loin sur la grève; mais en retournant elle reprit les bateaux et les ramena à qôMHque distance. Une seconde lame cependant s'était életëe,'et vint les rejeter à la côte, ou ils furent entièrement mis en pièces. Les pécheurs, à l'exception d'un homme^^t'd'un enfant, furent sauvés.

« Au milieu dé cette scène de désolation, ma pensée dominante avait été* ma voisine. J'aurais voulu qu'il se présentât une occGLsion de me dévouer utilement. J'étais amoureux^ m^H db cet amour des âmes nobles, de cet amour qui agrandit et élève, et donne comme un besoin d'héroïsme. La mer apporta le corps dé l'enfant : tout le monde le croyait mort ; je crus m'apercevoir qu'il y avait encore en lui quelques restes d'existence, et je m'empressai de lui

donner des soins, faute desquels l'ignorance l'aurait laissé périr. J*eus le bonheur de Je rappeler à la vie. La mère ne prit pas le temps de me remercier, et emporta son enfant. Pour moije rentrai au jardin ; j'écrivisàlab&tesurun morceau de papier : La tempête a brisé les deux bateaux. Tous les hommes sont sauvés, à l* exception de Jacques.

« Puis je grimpai attacher mon écrit au barreau de la fenêtre.

« Le lendemain, comme, vers la brune, je me promenais dans le jardin, plusieurs personnes y entrèrent tout àcoup, me prirent dans leurs bras, et me comblèrent de caresses : c'étaient les parents de l*enfani que mes soins avaient rappelé à la vie. Je fus ému de cette reconnaissance, et, par un mouvement naturel et instinctif, je me retournai vers la petite fenêtre ; j'y vis un mouvement comme de quelqu'un qui se retire précipitamment. Pauline m'avait vu : mon cœur se dilata délicieusement.

<c Le jour d'après, c'était vers le milieu de la journée, la fenêtre était ouverte ; je montai dans l'arbre, et je pus voir la chambre; elle était meublée simplement. Je vis en frissonnant un lit bien blanc, le tapis sur lequel elle marchait , et les pantoufles de maroquin qui avaient renfermé ses petits pieds. Je tirais une induction de tout, de la grandeur des pantoufles et de celle d'une paire de gants oubliée sur une table. Je vous laisse à penser quelle fut ma joie lorsque je trouvai après les barreaux de la fenêtre deux longs cheveux qu'elle avait sans doute arrachés en se retirant la veille si précipitamment...

— Ët^ dit ici l'auditoire, ces deux cheveux étaient blonds et singulièrement fins, n

Raoul s'arrêta un moment, regarda l'interruptricc avec l'air d'un profond étonnement ; puis songeant qu'il n'y avait dans ces paroles rien qui ne pût être supposé, et ne s*appliqu&t à toute description d'bérolne de roman , il continua en ouvrant une bague :

«c Ces deux cheveux, les voici, ils ne m'ont jamais quitté.

a Je ne tardai pas à revoir le petit Louis. Pauline lui avait fait quelques questions sur moi : elle avait vu la reconnaissance des pêcheurs : elle s'était fait raconter l'action bien simple qui me l'avait méritée, et elle avait dit : en voyant la joie de ces bonnes gens, je n'ai pu m'empécher de pleurer.

a Larmes précieuses. J'aurais donné la moitié de mon sang pour posséder le mouchoir qui les avait essuyées. — Je m'en vais, dit le petit Louis, car mademoiselle Pauline peut avoir besoin de moi ; elle doit être rentrée.

« — Rentrée ! m*écriai-je \ est-elle donc sortie ?

« — Oui, elle est allée & la messe avec sa mère.

« Je me précipitai dehors, et je courus vers l'église. Louis me suivit ; mais, au moment même ou nous sortions, il me montra de loin deux femmes qui rentraient : Les voilà. Je ne vis que les plis de la robe blanche de celle qui entrait la première. Louis me dit : Cest elle ; et il alla la rejoindre. Pour moi, je rentrai tristement.

« Un autre jour que Louis avait laissé percer le désir

d'avoir un bel habit pour une fête prochaine, je lui fls faire

mystérieusement un costume fort propre que Pauline trouva

dans sa chambre avec un mot d'écrit annonçant qu'il était

destiné à Louis. Un soir, la lumière ne parut pas dans la

chambre ; et je sus le lendemain que la mère de Pauline

avait été fort malade, que Ton allait envoyer chercher un médecin à ïa ville voisine. Je montai aussitôt à cheval ; j'arrivai bientôt chez le médecin, auquel je donnai nion chevaf, et je revins à pied. Il était auprès dé la malade, que le messager n'était pas à' moitié foute pour se rendre chez lui.

« La mère fut longtemps malade, mais on ne permettait que rarement à Pauline de passer les nuits auprès d'elle. Elle trouvait toujours dans sa dhambre tout ce qu'elle avait désiré dans la journée, tout ce qui pourrait être agréable à la malade. J'interrogeai le médecin ; il me dit qu'il n'y avait plus d'espoir, que la maladie pourrait encore traîner un

mois, mais que la mère de Pauline ne pourrait aller'plus

loin.

M Alors je fus plongé dans le plus noir chagrin ; je me représentai à l'avance le désespoir de la pauvre fille, son abandon, son isolement. lîien ne me donnait le droit de l'aller c;onsoler et soutenir, en ces moments de deiîil et de désolation, que chaque jour approchait d'elle.

« Il advint qu'un jour, comme je causais avec le médecin, un homme qui sortait de chez le père de mes élèves, après une visite de quelques jours, et qu'une chaise de poste attendait à la porte, s'arrêta, parut nous écouter avec attention. Quand le médecin fut parti, il s'approcha de moi et me dit : Ce médecin est un ignorant qui tue sa malade, tandis qu'une saignée la tirerait d'affaire.

— 0 monsieur, lui dis-je en joignant les mains, allez chez elle, et sauvez-la.

— Je ne le puis, me dit-il *, je suis médecin, et ne puis aller sur les brisées d'un confrère. D'ailleurs, un quart

d'heure de retard me ferait manquer une affaire qui cause mon départ, et menace toute ma fortune et celle de mes enfants. Tâchez que* votre fraler saigne la malade, et tout ira bien.

— Monsieur, lui dis-je, en étes^^ous bien sûr?

— Monsieur, me répoAdit-il, il y a quarante ans que je suis médecin, jamais je n'ai prononcé avec plus de certitude et' de confiance. Il partit.

a J'attachai un écrit au barreau de la fenêtre : Au nom du ciel! exigez qu'on saigne votre mère, un médecin d'un grand talent m'a promis qu'une saignée la sauverait.

« Je fus trois jours sans entendre parler de rien, en proie à la plus véhémente anxiété. Le quatrième jour, je crus être fou en voyant mon papier encore attaché au barreau. Cependant il avait été enlevé. Ques'est-il passé?

tt Je m'empressai de le reprendre : ce n'était pas mon écrit; c'était un autre papier sur lequel il y avait : Sylphe, ou ange, merci.

« C'était elle. Sa mère était sauvée : elle avait senti le besoin de m'en témoigner sa reconnaissance.

« Peu de temps après, je fus obligé de faire un voyage de huit jours. A mon retour, la mère et la fille avaient quitté le pays. Je fus atterré. Personne ne savait où elles étaient allées : tout ce qu'on put me dire c'est qu'elles né reviendraient pas, et que la maison était à vendre. Je ne tardai pas à quitter ces lieux qui m'étaient devenus insupportables ; et après deux années passées en voyages qui amortirent un peu mon chagrin, ea me laissant une profonde mélancolie, je fus admis chez'vous, où je suis resté depuis, w

— Mon cher Raoul, dit alors la dame qui composait l'assemblée, sachez-moi un gré infini. Jamais auditoire ne fut plus bienveillant : j'ai écouté votre histoire, et cependant je la connaissais.

Raoul fit un geste de surprise.

— Je vais vous en dire la fin : Pauline s'est mariée et est devenue veuve au bout d'un an.

— Ah ! madame ! dit Raoul , cette plaisanterie est cruelle.

— Je ne plaisante pas. C'est d'elle que je tiens son histoire et la vôtre , et au moment où je vous parle, elle va rejoindre sa mère déjà installée dans la maison à la petite fenêtre.

•^ Quoi ! vous la connaissez ?

— Cette dame dont vous n'avez vu que la robe bleue...

— Eh bien !

— C'est Pauline.

— Et elle est partie ?

— Elle est partie.

— Pour la Bretagne?

— Oui. Si vous vous étiez présenté à elle comme je vous y avais engagé, elle n'aurait pas manqué de vous reconnaître.

—Quoi ! vous saviez qu'il était question de moi dans son histoire?

— Nullement.

Le lendemain Raoul se mit en route. La voiture n'avait jamais été si lentement. Pendant que Raoul voyage, gourmandant les postillons, pressant les voyageurs, s'irritant

contre le plus léger retard, voyons ce qui se passe aux lieux qu'il va revoir.

Pour peu que l'on réveille ses souvenirs, on n'aura pas de peine à reconnaître que le peu de bonheur que Ton a eu dans le cours de sa vie n'est jamais arrivé qu'à travers une foule d'obstacles qu^on lui a suscités, et que si les efforts que l'on a faits avaient été suivis de succès, on aurait presque toujours réussi à se rendre le plus malheureux des hommes...

Aussi^ quand je vois un homme courir, je me dis volontiers : — Gageons que cet homme va au-devant de quelque malheur : Raoul allait très-vite.

Depuis la veille^ Pauline avait rejoint sa mère ; elle avait revu avec quelque émotion la petite chambre et la fenêtre grillée ; elle avait revu son élève, son favori. Louis était devenu un jeune homme; il faisait la classe de son oncle /e clercj et devait lui succéder. Il fut bien heureux de revoir Pauline. C'était à elle qu'il devait la place qu'il occupait et la considération dont l'entouraient tous les paysans. Le lendemain de son arrivée, Pauline voulut voir la mer. Le temps était on ne peut plus beau, le ciel était pur et sans nuages,-^ la mer était bleue et transparente, et sa surface unie n'était qu'à peine ridée de temps en temps par un léger vent d'est ; les oiseaux volaient haut, et semblaient comme des points mobiles dans les hautes régions de l'air.

Louis invita les deux dames à une promenade en canot ; la sérénité du temps les engagea à accepter.

Quelle bonne flânerie qu'une promenade sur l'eau! Comme cet air de la mer rafraîchit doucement le front !

Comme Tesprit devient libre et se dégage des soucis qu'on laisse sur la terre !

QtrèlFe charmante harmonie ^ue celle de l'eau qui fuit la quille et qui ruisselle blanchissante! surles^flancs de là barque ! Quelles douces rêveries s'emparent alors dé l'imagination et viennent la bercer !

Pauline se livrait sans restriction aux charmes de cette promenade; elle avait bien vite oublié Raoul dans cette vie, où, pour elle, les événements qui composent d'ordinaire Texistence humaine s'étaient écoulés dans l'espace de quelques heures. Mais les impressions qui s'emparaient d'elle alors avaient dû se rattacher à quelque souvenir ou â quelque espérance ; en revoyant sa maison, sa chambre, sa fenêtre, elle se rappelait l'être mystérieux si soumis à ses volontés, sir prévenant à ses désirs. Louis^ tout clerc qu'il était, et peut-êtra. à cause] de cela, était un médiocre navigateur. Une fausse manœuvre qu'il fit agita l'embarcation d'une .manière qui. effraya horriblement Pauline et sa mère;.. par un mouvement instinctif, elles se jetèrent toutes deux sur le côté, et le canot, qui n'avait plus ni centre ni équilibre, chavira.

Alors un grand cri se fit entendre sur la rive.

 ce moment, un homme à cheval trottait tout le long de la grève.

Il pressa son cheval et fut bientôt arrivé.

— Qu'est-ce î qu'y a-t-il î

Ah I voici sa robe blanche qui flotte.

Il se jette à l'eau.

T.a mer était calme, bleue et transparente. Un beau so-

leil couchant reflétait dans l'eau ses teintes de pourpre et de feu.

Il atteignit la robe; mais Pauline se cramponna après lui et rétreignit de ses bras. Il n'était pas habile nageur*, il se laissa entraîner, et tous deux disparurent. Le lendemain, la marée apporta sur les galets les cadavres de la mère de Pauline et de Louis. Deux autres cadavres étaient convulsivement enlacés, le désespoir empreint sur leurs traits décomposés par la souffrance : c'était ce qui restait de Pauline et de Raoul.

A Toirao.

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