‹ Les Soirées de Sainte-Adresse (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · LE NEVEU SUPPOSE · texte numérisé non relu

LE NEVEU SUPPOSE

La ville de Rouent pour ceux qui la voient seulement en descendant le fleuve ou en passant sur ses quais, a Taspect d'une ville toute neuve et régulièrement bâlie. — Ses quais sont bordés d'une rangée de hautes maisons plates et jaunes^ dont le plus grand nombre des habitants sont très-fiers ; ça sert à cacher la ville qui est pleine de rues étroites, tor* tueuses, un peu humides, il est vrai, mais aussi de monuments précieux et de maisons pittoresques, avec des corniches et des frises curieusement sculptées. Les habitants veulent bien vous montrer la cathédrale, Saint-Ouen, Saint-Patrice, etc., magnifiques églises, mais ils sont'un

peu honteux de vous faire traverser les rues plantées de maisons du même Age, en harmonie avec ces chefs-d'œuvre ; ils n'aspirent qu'à voir un jour ces monuments au milieu d'une ville neuve, toute régulière/ toute plate et toute jaune, comme les quais; ce qui leur donnera Tair étrange et dépaysé, — qu'aurait eu, pour ne pas remonter plus haut^ Sully à la cour de Louis-Philippe.

- A une des vieilles maisons du vrai Rouen, maison dont les voûtes \ les fenêtres et la porte étaient richement sculptéeâ, frappa un matin un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans , simplement , mais convenahlement vêtu. — Une sorte de domestique sauvage vint lui ouvrir, c'était un homme de cinquante ans, dont les cheveux épais, à' peine grisonnants, étaient tellement' touffus et mêlés, que si on avait voulu les rendre moins incultes, on aurait naturellement songé, non à tes peigner, mais à les carder. Ses yeux, d'un hleu p&le, ne regardaient pas en face, sa voix était traînante et paraissait psalmodier. L'étranger demanda M. Havnel en donnant sa carte, à quoi le domestique répondit :

. — Je vais voir s'il y est.

Il laissa l'étranger à la porte, quMI referma à moitié, et rentra dans la maison. Il ne tarda pas à revenir, et dit : M* Hamel est encore couché,* mais entrez la même chose; on vous attendait, vous allez trouver mademoiselle Ânas« tasîe qui vous mettra au courant.

En efifet, en entrant dans la salle^ rétraiiger trouva une fille fraîche et dodue qui paraissait Âgée de vingt-quatre à vingt-six ans. Elle était évidemment en toilette , — ainsi qu'en faisaient foi un bonnet bordé de dentelles, un fichu-

foulard posé en pointe sur le co], mais plissé au moyen d'une épingle, de façon à laisser la nuque à découvert^ et un tablier de soie couleur gorge de pigeon. Elle avait les yeuK bleus découpés en amande des filles de la Normandie ; mais ces yeux clairs, transparents, profonds, semblables à une glace sans tain, regardaient à la fois de toute la largeur de la pupille , regard large, sans pointe, qu'on ne pouvait rencontrer ni arrêter par un autre regard, que celui d'Anastasie aurait cerné et enveloppé.

-—Vous êtes, dit-elle à l'étranger, M. Ernest Giraudf

— Oui, Mademoiselle.

— Très-bien, vous venez pour être le secrétaire de M. Hamel.

— Oui, Mademoiselle, si j'ai le bonheur de convenir à vous d'abord et à lui ensuite.

— Très-bien. — Vous savez que M. Hamel est vieux et malade.

— Oui, Mademoiselle, et qu'il sait apprécier les bons soins que vous prenez de lui en vous donnant toute sa confiance.

— Très-bien... — Papa, va-t'en, dit-elle au domestique qui avait introduit Ernest Giraud.

Le domestique se retira.

— Nous avons à causer, monsieur Giraud... dans l'intérêt de M. Hamel... car je Taime comme un père. M. Hamel est trop bon, trop généreux, trop sensible à tout^ se sont les seuls défauts que je lui connaisse... je n'ai pu l'en corriger tout à fait... toujours dans son intérêt. Il faut que je voie toute lettre qui arrive ici et qui en part, non par curiosité, Dieu merci ! je n*ai pas ce défaut là, — mais pour

écarter de lui tout ce qui pourrait Taitliger ou le jeter dans des imprudences. Je vous montrerai surtout une certaine écriture qui doit être l'objet d'une surveillance particulière.

Mademoiselle Ânastasie sonna, — > le vieux domestique parut.

— Papa, lui dit-elle, va chercher dans ma chambre une boite noire qni est sur la commode.

— Mais, dit Ernest Giraud, pendant que le père Vimeux faisait la commission qu'il avait reçue, — pourquoi M. Hamel prend-il un secrétaire?

— Pour h're auprès de lui une partie de la journée, et quelquefois la nuit quand il ne dort pas. — J*ai longtemps hésité à céder à cette fantaisie, je craignais qu'une nouvelle figure ne déplût à M. Hamel, ou vint déranger l'état de douce tranquillité dans lequel je le fais vivre avec tant de peine et de soins... Mais M. Guichard m'a dit tant de bien de vous, m'a si bien assuré que vous ne me contrarieriez en rien de ce que je fais pour assurer le bonheur des derniers jours de M. Hamel, que j'ai consenti à vous voir remplir ces fonctions. J'ai d'abord essayé de les remplir moi-même, tant je suis dévouée à mon respectable maître. — J*ai appris à lire à vingt-quatre ans, — mais il était trop tard ; je sais lire, — Dieu merci, mais je ne puis lire à haute voix, mon ton est traînant, monotone, et le fatigue.

Le père Vimeux rentra avec la boite.

' — Ah çà, papa, tu as mis le temps... ça n'était pourtant pas bien difficile de prendre une boite noire sur une commode, dans une chambre on il n'y a qu'une commode et qu'une boite noire. — Tâche donc d'être un peu plus vif.

— Mainte*ftant tu vas allumer le feu dans la cuisine, et quand il sera allumé tu mettras chauffer le lait.

Mademoiselle Ânastasie ouvrit la boite avec une petite clef choisie dans un paquet de clefs attaché à sa ceinture et en tira une lettre qu'elle présenta à Giraud. Cette lettre commençait ainsi : Comment se fait-il, mon cher oncle, que toute mes lettres restent sans réponse, etc. ^

— Cette écriture est celle du neveu de M. Hamel^ dit mademoiselle Ânastasie, — un mauvais sujet qu'il faut éviter à tout prix de laisser pénétrer ici^ il ruinerait son oncle, et abreuverait d'amertume les quelques années qui lui restent à vivre. — Vous comprenez qu'il me serait bîeû plus commode de lui voir une famille à ce pauvre M. Hamel, et de me débarrasser' sur quelqu'un d'une partie des soins fatigants auxquels mon affection potfr lui me' condamne. — Mais ce neveu, qu'il n'a pas vu depuis sa pt^mîère enfance, dont lef père, frère de M. Hamel, est mort brouillé avec lui^ — ce neveu ne pense qu'à l'héritage de son oncle et en ferait le plus mauvais usage. Il a fini par cesser d'écrire à son oncle, si ce n^ëst une ou deux fois dans l'année, léftres qui ne parviennent pas à M/ Hamel, qui croit que bo& neveu ne pense pas à lui.

Croyêz-vous que vous reconnaîtrez bien cette écriture?

— Je le crois, Madi^moisèlle ; mais dans le doute^ je ne cachèterai ni ne décachèterai pas une lettre pour M. Hamel sans vous l'avoir préalablement soumise •, par ce moyen, je vous aiderai de mon mieux dans les soins que vous prenez avec tant de zèle et de persévérance.

— Vos appointements sont faibles, mais j'aurai soin de les faire élever, à mesure que... M.' Hamel sera coàtent de

VOUS, car je n'ai d'autre but que son bonheur, -* le pauvre homme n'a plus que moi.

Voilà donc Erneet Giraud installé chez M. Hamel. — Le vieillard était fort décrépit : l'esclavage et la solitude dans lesquels le tenaient Anastasie, l'avaient fait presque tomber en enfonce. Ernest fut pendant quelque temps soumis à dès épreuves minutieuses ; pendant qu'il était seul avec M. Hamel, les cloisons, comme certains murs, iraient des oreilles et même des yeux. — Le père Vimeux, qui exei*çait par cumul les fonctions de père, de domestique de mademoiselle Anastasie, trouvait d^ailleurs toujours quelque prétexte pour entrer dans la chambre de M. Hamel.

Celui-ci ne tarda pas à prendre Ernest en affèdion. ^- Ernest iisait bien et écoutait volontiers le^ histoires du vieillard, qui ne parlait jamais de iBon existence actuelle, et vivait entièrement dani&'le passé.

Mademoiselle Anastasie ne s'en l'apportait pas même à son père pour les soinàqui regardaient la t)ersonne de M. Hamel ; elle ne reculait devant rieii poarqnMl lui dût tout plaisir, tout bien-être, tout soulagemiènt, et, ainsi qu'elle l'avait avoué à Ernest, ce n'était qu'après de Idngà et héroïques efforts restés iofructuetix, qu'elle s'était décidée à s'adjoindre quelqu'un.

Ernest sortit triomphalement ded ét>rei^es de mademoiselle Anastasie, et fit dans sa confiance des progrès qui ne pouvaient se comparer qu'à ceux qu'il faisait dans Talfection de M. Hamel. Bien plus, le cœur de mademoiselle Anastasie s'entrouvrit à des sentiments qu'elle n'avait jamais éprouvés, et. Ernest prit sur elle une influence qu'elle fut assez longtemps à s'avouer.

— Papa, dit-elle ud jour au père Vimeux, — les souliers étaient bien mal cirés ce matin, — et il n'y avait pas une goutte d'eau dans la fontaine. — Voilà bien des fois déjà que je te reproche ta négligence, mais c*^st comme si je chantais : « Va t'en voir s'ils viennent. » Si tu ne veux pas mettre plus de soin à ta besogne, tu n'as qu'à parler, ton compte sera bientôt fait, et je ne serai pas embarrassée, avec les gages que nous donnons, pour trouver un autre domestique.

Le père Vimeux s'excusa de son mieux.

— Il faut continua Ânastasie, que ce soit moi qui fasse tout. — J'ai usé toute ma jeunesse à faire la fortune de la famille; j'ai consacré toute ma vie à ce vieillard horrible^ et je ne trouve pas jjans les autres le moindre appui. — Tu restes au cabaret dans les moments où j'ai besoin de toi; et hier encore je t'ai sonné trois fois. Où étais-tu 1 Dans quelque bouchon. Et cependant nous voici près de notre but ; le vieux s*éteint à vue d'œil. — Mais je traiterai chacun selon son mérite. -* Je ne te laisserai pas manquer du nécessaire, mais je ne serai pas pour toi ce que j'aurais été si j'avais été plus contente de toi.

— Je fais de mon mieux, dit le père Vimeux, -- et ce matin encore j'ai passé trois quarts-d'heure dans une armoire pour ton. service, — et je venais te dire ce que j'avais entendu.

— Dis donc vite.

— Le vieux parlait de son neveu. — - Je ne sais quel livre M. Ernest lui lisait, — mais tout à coup il l'a arrêté, en disant : Ce livre m'attriste beaucoup ; il me rappelle mon cher frère.

— Vous avez eu un frère? dit M. Ernest.

— Oui, dit M. Hanf)el, et un frère avec lequel j'étais brouillé, par ma faute, quand il est mort. — C'est un regret, un remords même dont je n'ai jamais pu me débarrasser. Mon frère est mort en me maudissant.

— Soyez sûp du contraire, dit M. Ernest.

— Gomment le savez-vous?

— Est-ce qu'on maudit son frère !

Et cœtera^ et cœtera. H paraît que M. Ernest a dit des choses très-belles^ car le vieux pleurait.

— Il pleurait, — dit Ânastasie, je lui ferai défendre de pleurer, par son médecin^ — et je défendrai à M. Ernest de le faire pleurer : c'est très-dangereux... pour moi. — Ensuite?

— Ensuite, on a parlé du^neveu.

— Ah! ah!

— On a dit : C'est un mauvais sujet; — il a oublié entièrement son oncle.

— Qui disait cela ?

— Je ne sais plus lequel, mais ça se disait.

— Répondait-on ?

— Oui; on disait : Ça n'est peut-être pas vrai?

— Très-bien. — Tu vas dire à M. Ernest de venir me parler... et en même temps tu resteras près du vieux.

Le père de mademoiselle Anastasie s'empressa de lui obéir. Ernest ne se montra pas moins empressé.

— Monsieur Ernest, dit Anastasie^ — M. Hamel vous a parlé de son neveu ?

Ernest rougit et dit : Oui, mademoiselle *, —j'attendais

à ce soir pour vous le dire, car il est nécessaire que vous sachiez tous les détails de cette conversation.

— Je les sais déjà à peu près, monsieur Ernest^ dit Anastasie en souriant. Quel est le résultat de cette conversation?

,Dans quelle disposition d'esprit a-t-elie laissé M. Hamel?

— Il va faire revenir son neveu.

— C'est impossible ; — je ne le veux pas; ça ne sera pas. — Ce mauvais sujet le fera mourir de chagrin. — C'est sans doute vous qui écrirez.

— J'ai déjà écrit.

— Il faut brûler la lettre.

— Cela ne dépend ni de moi ni de vous; il Ta prise et rà mise dans sa poche. — Je ne sais qui lui a inspiré cette défiance^ mais il veut la remettre lui-môme au facteur de la poste aux lettres.

— Nous saurons bien l'en empêcher ; mais nous l'en empêcherons une fois^ deux fois^ dix fois peut-être, puis il finira par réussir, et le neveu, dont les dernières lettres étaient très-tendres et très-respectueuses, arrivera ici en trois heures, et détruira tout ce que j'ai fait... pour la tranquillité de son oncle. Il faut d'abord parer au plus pressé; faites une lettre tout à fait semblable par l'extérieur à celle que vous avez écrite à ce maudit neveu. — Mettez dedans tout ce que vous pourrez trouver de plus décourageant ; vous me la donnerez^ et c'est celle-là que M. Hamel mettra à la poste. -^ Je m*en charge. Puis il faudra que nous trouvions moyen d'écarter à jamais ce neveu. — J'ai besoin de causer sérieusement avec vous, monsieur Ernest. — Ce soir, pendant son plus fort sommeil, à onze heures^ revenez dans cette salle. — S'il se réveille, j'entendrai d'ici sa sonnette

UN YÂUDEYILLE. 159

et même sa voix. — Ayez soin de me donner la lettre avant le dîner. — C'est dans la poche de côlé de son habit, me dites- vous, qu'il a mis la première lettre?

— Oui.

^ — Très-bien. — Je vous attends à onze heures.

Pendant le diner, le père Vîmeux, qui servait à table M. Hamel, Ernest et sa propre Olle, •-* laissa tomber la sauce d'un gigot sur Thabit de M. Hamel ; Anastasie jeta un cri, se précipita sur H. Hamel, lui demanda avec une telle terreur s'il n'était pas brûlé, que M. Hamel commença à n'être pas bien sûr du contraire» et dh.qu-il ne le croyait pas, — que cependant...

Anastasie envoya son père chercher la robe de chambre de M. Hamel, et lui ôta elle-même rhabit^ qu'elle. alla nettoyer dans la chambre à côté> habit sur lequel elle avait transporté tous les bons sentiments dont elle n'avait plus« remploi depuis qu'il était constaté que H. Hamel n'était pas personnellement brûlé. — Un si bel habita — d'un si beau bleu^ — qu'il n'avait mis que trois fois. — Tout à coup, M. Hamel pâlit — Anastasie! s'écria-t-il, — apportez-moi mon habit.

Et en même temps il se leva peur aller le chercher luimême. — Mais Anastasie le lui rapportait. H se jeta sur la poche et en tira la lettre qu'il y avait mise le matin. — Puis il dit : Laissez l'habit, et vedez dîner.

Mais Anastasie ne revint qu'après avoir réparé la maladresse de son père.

On sonna; c'était le facteur de la poste. M. Hamel ordonna qu'on le fit monter, et lui confia lui-même sa lettre. — Anastasie sourit.

Le soir, Ernest, après avoir attendu longtemps Anastasie dans la salle où elle lui avait donné rendez-vous, avait flni par s'endormir dans un fauteuil. — Elle arriva vers minuit et demi. — Elle était émue et sa voix tremblait. Monsieur Ernest, dît-elle^ — quand elle se fut assise auprès de lui, vous avez pris une grande influence sur M. Hamel ; une influence qui pourrait presque contre-balanccr la mienne et m*inquiéter ; une influence que je me mettrais en devoir de briser par tous les moyens, si je n'y avais cédé moi-môme, et si vous ne m'aviez inspiré autant d'estime que vous en avez inspiré à notre maître. Cependant, il est temps de nous expliquer ; jusqu'ici, vous avez tenu les promesses que vous m'avez faites ; vous m*avez aidé dans mes projets sans les connaître, et sans y voir aucun intérêt pour vous qu*une misérable augmentation de vos misérables appointements. Vous ne pouvez plus être mon subordonné, il faut que vous soyez mon allié, mon associé. Il faut que nous réunissions nos eflbrts, mais pour un but commun. Monsieur Ernest, s'il n'arrive pas de malheur, à la mort de M. Hamel je serai riche ; il a fait un testament en ma faveur, qui, sauf quelques legs, me laisse toute sa fortune. Un danger menace cependant mes projets. — Mais avant de vous dire quel ast ce danger, et ce que j'ai imaginé pour le conjurer, il faut que vous répondiez franchement à une question : ces projets qu'il s'agit de défendre, voulez-vous qu'ils soient nos projets? — Cette fortune qu'il faut achever de conquérir, voulez-vous qu'elle soit à nous deux ?

— Âh 1 Mademoiselle, dit Ernest, comment ai-je pu mériter tant de bontés?

— Ça ne se mérite pas.

— Vous me voye^ confus; les expressions me manquent.

— TÀchez d'en trouver assez pour ne pas me donner de charade à deviner, dit sèchement Ânastasie. Voulez-vous, oui ou non ?

— Mais..., Mademoiselle, ai-je besoin de dire que je suis trop heureux...

— L'ôles-vous seulement assez ?

Ernest lui baisa la main. — Jamais on n^avait baisé la main d' Anastasie ; elle demeura ravie et confuse. — Cependant elle se remit bientôt et dit : Travaillons donc ensemble. — Il faut en finir avec ce neveu. Tant qu'il ne Taura pas vu^ il se fera de lui des images charmantes ; il faut qu'il vienne ici.

— Que dites-vous?

— Il faut qu'il vienne ici, et que ce soit lui qui nous débarrasse de lui-même.

^-" Mais*.»

— M. Hamel n*a pas vu son neveu depuis son enfance; sept ou huit ans. — C'est vous qui serez ce neveu.

— Moi !

— Vous-même, — vous êtes à peu près de son âge.

— Mais il me connaît comme Ernest Glraud !

— C'est égal, — nous allons jouer une petite comédie bien facile, et dont il sera la dupe. — Vous êtes venu ic sous le nom d'Ernest Giraud, mais c'est un faux nom; vous êtes en réalité Olivier Hamel^ neveu de M. Hamel, — désespéré de l'éloignement que vous témoignait votre oncle^ repentant de quelques torts de négligence que vous avez eus à son égard, — désireux d'exécuter les dernières vo-

lontés de votre père qui, mourant brouillé avec votre oncle, vous a cependant dit à son lit de mort : — Aime et respecte ton oncle; vous avez appris qu'il avait besoin de secrétaire, — vous vous êtes fait présenter sous ce titre et sous un faux nom, et vous vous réservez de lui avouer que Ernest Giraud est son neveu, lorsque le secrétaire aura, à force de soins et de tendresse, reconquis Taifection qu'avait perdue le neveu.

— Quelle imagination !

— C'est très-vraisemblable.

— Mais à quoi cela vous avancera-t-il ? Car voilà la suite naturelle de la comédie : -* M. Hamel embrasse son neveu d'attendrissement, — il se repent d'avoir repoussé si longtemps de son cœur le fils de son frère, il déchire le testament qu'il vous a fait, déclare son neveu son héritier, et vous laisse six cents francs dé rente, — que vous «n'offrirez généreusement de partager avec moi, et nous fi'aurons fait que les affaires du neveu que vous voulez évincer et qui viendra alors me mettre à la porte, si je suis assez soi pour l'attendre, et me reprendre et son nom et son héritage.

— Est-ce tout?

— Mais... c'est tout ce que je prévois.

— Eh bien !... vous n'êtes pas un homme très-habile... vous, qui avez étudié. — Ah ça ! qu'est-ce qu'on vous apprend donc? je regrette moins de ne rien savoir.

— C'est qu'il ne s'agira plus alors de tromper un vieillard prévenu et depuis longtemps sous votre dépendance, — nous aurons à subir l'examen des gens de loi, — et je ne compte pas soutenir le rôle en face du véritable Olivier Hamel, ni me faire mettre aux travaux forcés; — c'est pré-

Gisement là que s'arrête mon dévouement- pour vous.

— Ëcoutezrmoi, monsieur Ernest; vous me paraissez n'avoir rien d'assuré dans l'avenir, — le présent n'a rien non plus de bien magnifique^ — que diriez-vous d*un pro« jet qui vous donnerait d'ici à quelque temps une femme jeune». • qui pourrait se croire jolie si elle écoutait les flatteurs, — et qui vous apporterait en dot la fortune de M. Hamel !

— Ah ! Mademoiselle. . .

— Eh bien ! pour cela, — il ne s'agit que de vous laisser diriger par moi et de m*aider à conquérir cette fortune. Je vous promets que vous n'aurez rien à démêler ni avec le neveu, ni avec la justice.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, Mademoiselle. Et tous deux se. séparèrent.

— Ah I Timbécile ! disait Anastasie en s'en allant.

— « Âh ! la coquine ! pensait Ernest en dépliant les jour* naux de M. Hamel.

De ce moment, Ernest Giraud et Anastasie ne furent plus occupés que de préparer le coup de théâtre convenu. Ernest avait pour le vieillard les soins tendres et assidus d'un fils* — Anastasie ne laissait rien perdre et faisait remarquer à M. Hamel les moindres circonstances de la conduite respectueuse et dévouée de son secrétaire.

— > Ah ! Monsieur, disait-elle, — quel bon, quel aimable jeune homme que ce M. Ernest ! quelle assiduité au travail, — et comme Jl aime Monsieur ! comme il est inquiet à la moindre indisposition de Monsieur ! Si Monsieur s'est couché un peu fatigué ou légèrement indisposé, M. Ernest attend à peine qu'il fasse jour pour me venir demander de ses

nouvelles. II y a une semaine, quand Monsieur a eu cet accès d'asthme, il a voulu absolument veiller avec moi. — C'est quand il parle de vous, qu'il faudrait l'entendre, — quand il vante votre douceur et votre bonté ! Et une autre fois :

— Est'il vrai, Monsieur, que ce M. Ernest soit aussi savant que vous l'avait annoncé H. Guicbard ?

— Bien plus, répondit M. Hamel ; non-seulement il est fort savant, mais encore il a un goût excellent en littérature.

— C'est bien singulier.

— Que voyez- vous là de singulier, Anastasie ? .

— C'est que c'est précisément ce qu'il disait hier de Monsieur.

— Ah!

— Oui ; il disait : M. Hamel a un discernement, un goût exercé et sûr qui me rendent nos lectures très-intéressantes, et c'est moi, ajoutait-il, qui devrais le payer pour tout ce que J'apprends dans nos conversations.

— C'est une grande modestie qui rehausse ses autres qualités.

-* Et comme il est poli avec tout le monde. Monsieur I — Ses parents doivent être bien fiers d'avoir un pareil fils.

— Il n'a plus de parents.

— Ah ! Monsieur, quel malheur ! le pauvre jeune homme 1 — et quand on pense qu'il y a tant de mauvais sujets qui ont des parents excellents.

— Anastasie, c'est encore pour mon neveu Olivier que tu dis cela.

— Et quand ce serait pour lui, Monsieur, — je ne puis "supporter sans indignation l'oubli et l'abandon dans lesquels

il laisse le frère de son père. — Ah 1 s'il était comme M. Ernest^ — que je serais heureuse de le voir auprès de vous !

— Ed effets Anaslasie, Il est bien triste, à mon âge^ de n'avoir pas un seul parent auprès de moi, Olivier surtout, — le fils d'un frère que j'ai tant aimé, — qui m'aimait tant lui-même, — et qu'une mort subite m'a enlevé pendant la seule brouille que nous ayons eue de notre vie.

Les qualités réelles du jeune secrétaire, sans cesse mises en lumière par les soins d'Anastasie, finirent par le rendre nécessaire à M. Hamel. Lorsque la gouvernante se fut aperçue du point où était arrivée cette aiTection pour Ernest Giraud, elle pensa qu'il était temps de frapper un grand coup. — Elle en prévint Ernest. — Je suis inquiète, lui dit*elle, de la manière dont vous jouerez votre rôle, — c'est le seul endroit un peu difificile ; pour le reste, pour la partie de mon plan que vous ignorez encore, vous n'aurez qu'à me laisser faire, — cela ira tout seul. Mais je crains que vous n'ayez pas assez d'élan dans la scène que je prépare pour ce soir, — et c'est cependant du succès de cette scène que dépend notre fortune. — Vous rappelez-vous bien tous les détails que je vous ai donnés pour que vous puissiez jouer au naturel le rôle d'Olivier Hamel ?

— Parfaitement, et jele jouerai peut-être mieux que vous ne pensez.

— Je le désire bien vivement, car cette scène manquée, nous serions perdus tous les deux.

— Soyez tranquille.

Malgré l'assurrance que lui donnait Ernest Giraud qu'il n'avait rien oublié, Anastasie lui raconta encore Thistoire d'Olivier Hamel^ de son père et de son oncle.

166 m VAUDEVILLE.

Ce jour là, c^était la fête de M. Hamel. — A l'heure du dîner, Ânastasie, comme de coutume, vint lui dire qu'il était servi ; il passa dans la salle. à manger, appuyé sur le bras d'Ernest Giraud. — Le dloer se passa à peu près comme de coutume, mais au dessert on vit paraître sur la table un magnifique g&teau •— et d*énormes bouquets. — Anastasie embrassa son maitre en lui souhaitant les prospérités ordinaires.

Ernest Giraud lut une pièce de vers pleine d'allusions à l'abandon où se trouvaient et lui-même et M. Hamel. — J'ai retrouvé en vous un père, disait-*il, puissiez-vous quelquefois croire que vous avez un fils.

Ernest lisait d'une voix, émue, le vieillard pleurait, — Anastasie s'écria : -^ C'est fini, — il faut que je parlé.

— Eh! qui vous en empêche, mon enfant? dit M. Hamel.

— Monsieur Ernest, dit-elle, je sais tout, — un hasard m'a fait tout découvrir, — je ne saurais rien que votre émotion en ce moment me ferait tout deviner, — ce n'est pas la peine de faire des signes. -^ Monsieur Hamel, ce jeune homme, — ce jeune homme depuis trois mois vous entoure de soins, et vous avez pris pour lui une vive afTection. —Eh bien ! dest lanalure qui parlait dans votre cœur ; ce jeune homme que vous appelez Ernest Giraud, ^^ c'est... le fils de votre frère, -^ c'est votre neveu... Olivier Hamel. «- Osez dire, Monsieur, que vous n'êtes pas Olivier Hamel ! Allons, embrassez votre oncle, qui vous pardonne votre négligence, et qui regrettait sans cesse de ne pas voir auprès de lui le fils de son frère.

M. Hamel était tremblant. '^Est-ce vrai? dit-il; es-tu le fils de noion pauvre frère? — es^tu Olivier?

— Oui... Monsieur... oui, mon oncle.

— Alors, viens dans mes bras.

Ernest se jeta dans les bras du vieillard, — Ânastasie vit des larmes dans les yeux du jeune homme.

— Diable ! dit-elle, il est plus fort que je ne croyais, -^ il pleure !

Il fallut donner des explications, — raconter comment on s'était trompé de part et d'autre, — comment le neveu avait cru son oncle égoïste et dur, ou encore injustement irrité contre son frère mort, — tandis que Toncle croyait que son neveu était négligent ou avait hérité du ressentiment de son père, avec lequel une mort imprévue l'avait empêché de se réconcilier, etc. — Ernest ne fit pas une seule erreur et répondit juste à tout. — Le vieillard, du reste, était si heureux, si ému>, qu'il aurait encore été satisfait, même avec moins de correction que n'en mit Ernest dans son rôle.

Il fut convenu qu'il prendrait dans la maison le titre et les droits de neveu, mais il voulut absolument conserver ses attributions de secrétaire*

Quand Ernest se retira dans sa chambre, — Anastasie resta auprès de M. Hamel.

— Eh quoi! Monsieur lui dit-elle, ^^ ne vous étiez-vous donc douté de rien 1

^^ Non^ vraiment^ Anastasie; -^ cependant j'aurais dû être averti par la ressemblance avec mon pauVre frère.

— Gomment^ vous pensiez que c'était pour cent misérables francs par mois que vous donniez à un jeune homme aussi di8tingué> — qu'il consentait à passer sa vie dans votre maison, à ne prendre aucune distraction au dehors.

— et d'ailleurs ne voyiez-vous pas qu'il y avait de l'affection, de la tendresse même, dans ses soins pour vous? — Ah ! Monsieur^ il y a des choses qu'on n'a |)as pour de l'argent, fussiez-vous dix fois plus riche que vous ne l'êtes;

— c'est comme si vous pensiez que c'est pour de l'argent que je suis à votre service.

— Oh ! vous, Anastasie, — c'est bien différent.

— Non, — ça n'est pas différent, car c'est précisément ce qui m'avait fait soupçonner M. Olivier, jusqu'au moment où j'ai trouvé une lettre à son adresse, — Olivier Hamel, — puis un mouchoir marqué 0. H., puis vingt preuves à l'appui.

— Hélas ! ma chère enfant, — c'est précisément ce désintéressement dont vous me parlez, et que j'ai reconnu en tout temps chez vous, sur lequel j'ai bien besoin de compter aujourd'hui ,

— Comptez-y, Monsieur.

— Enfin, — voici mon neveu chez moi, — je ne puis plus déshériter le fils de mon frère ?

— L'aviez-vous donc déshérité, Monsieur ?

— Mais vous avez vu le testament par lequel je vous institue ma légataire universelle.

— Oh ! Monsieur, je n'ai jamais pensé que ce testament subsisterait, il faut le déchirer.

— Mais, Anastasie^ je ne veux cependant pas être ingrat envers vous.

— Si j'ai le malheur de vous survivre, Monsieur, il ne me faudra que de quoi me retirer dans quelque endroit tranquille, — à la campagne^— dans une communauté, — Cinq ou six cents francs de rente me suffiront et au delà.

— Excellente fille !

Il fut, en conséquence, convenu que le testamenf serait déchiré et qu'un autre testament rétablirait Olivier Hamel dans tous ses droits. — Cependant Texéculion de ce projet fut tantôt ajournée sous divers prétextes, tantôt oubliée par diverses raisons.

11 vint un jour où Anastasie dit à Ernest Giraud :

— Voici joué et avec succès le premier acte de la comédie, — le bonhomme y a mis de la complaisance, — il a été jusqu'à vous trouver de la ressemblance avec son frère 5 vous avez été admirable de naturel et de vérité. — Nous allons passer au second acte, votre rôle maintenant est beaucoup plus facile.

Comme vous me le disiez lorsque, pour la première fois, je vous ai confié des espérances et des projets qui sont aujourd'hui à nous deux, — non-seulement si nous en restions là, cela ne nous avancerait à rien, — puisqu*à la mort du bonhomme vous ne pourriez continuer à passer pour son neveu, mais, bien plus, nous aurions détruit nos espérances et nous aurions fait la fortune du véritable neveu. Ce n'est pas mon intention.

Depuis quelque temps M. Hamel parlait souvent de son frère et pensait à son neveu sans en parler. — Ce jeune homme n'a , à l'égard de son oncle , que des torts négatifs qu'il lui aurait été bien facile de/aire oublier. — La moindre tentative de sa part aurait réussi en ruinant toutes nos espérances. — Nous en avons eu la preuve. — Ce vieux grigou a bien vite consenti à me reprendre tout ce qu'il m'avait

donné pour prix du sacrifice de presque toute ma jeunesse, pour le donner à un neveu qu'il ne connaissait pas.

MaÎDlenant il faut que ce neveu n'ait plus seulement de légers torts d'oubli et de négligence, il faut qu'il ait des torts graves , des torts que M. Hamel ne pardonne pas. Il faut , d'ici à quelque temps, lui donner de tels sujets de méeon* tentement qu'il vous mette à la porte, et que si le vrai netea s'avise de faire une tentative de rapprocbement, je sois armée d'une défense formelle de le laisser pénétrer Sci. — 11 faut que M. Hamel ne réponde pas à une lettre, n'écoute aucune proposition. Pour cela, vous n'aurez qu'à suivre mes conseils, et il vous aura bientôt pris en grippe. -^ Vous vous ferez renvoyer. — Vous écrirez une ou deux lettres impertinentes. — Il m'ordonnera de les brûler désormais sans les lire. — Que le véritable neveu arrive ensuite quaqd il voudra, — je ne le craindrai plus.

Pour nous, nous nous verrons le plus souvent possible, jusqu'autour où la mort de M. Hamel nous permettra de mettre à exécution nos autres projets.

Vous allez commencer par devenir inexact dans vos fonctions. — Vous rentrerez tard pour le dîner, vous sortirez le soir, — puis vous découcberez, puis vous répondrez sèchement aux observations, puis vous parlerez avec insistance du testament , vous le ferez penser à sa mort, ■*-; vous menacerez de vous en aller si vous n'avez pas entre les mains un testament qui vous donne toute sa fortune, — vous de«manderez de l'argent souvant et beaucoup , — ^ enân , si ce n'est pas assez, je me plaindrai de vous, — j'irai jusqu^à dire que vous êtes amoureux de moi, — que vous me persécutez, ■— que vous avez essayé de vous introduire dans ma chambre, etc.

Enfin dans un mois il faut que le neveu> notre ennemi

commun, ait été chassé^ déshérité, et qu'il n'y ait pour lui, dans la mémoire de M. Hamel, que des sentiments de colère, d'indignation et de haine.

Vous me comprenez bien.

Le lendemain, Ânastasie fut fort surprise de voir Ernest Giraud n'apporter aucun changement dans ses habitudes. — Il fut aussi soigneux, aussi respectueux avec M. Hamel. — II fut exact aux repas et ne sortit pas le soir.

Elle lui en fit des reproches. — Il allégua la crainte d'aller trop vite et de choquer la vraisemblance.

Quelques jours après^ à de nouvelles observations, il répondit qu'il avait demandé de l'argent, — qu'il avait parlé de testament, et qne M. HameL en avait paru fort c^trarié.'

Hais Ânastasie s'aperçut bientôt gue le vieillard ne dimin!aait rien de son affection pour Ernest Giraud. * •

Elle fournit au secrétaire divers moyens de choquer M. Hamel, mais il n'en tint aucun compte.

— Vous g&terez tout, lui dit-^elle, si vous voulez agir à votre télé, laissez-vous guider par moi, -^ sinon, faute de vous faire chasser aujourd'hui en assurant notre fortune, vous nous ferez chasser plus tard tous les deux, et chasser honteusement ruinés. .

Ëtofin' il vint un jour où il parut évident à Anastasie qu'Ernest la trompait, — d'étranges soupçons lui traversèrent l'esprit. — Quel intérêt, pensà-t-elle, —peut-il avoir à se séparer de moi? prolonger encore quelque temps la situation qu'il a ici? — Mais il doit bien comprendre que tout s'écroulera aussitôt que je le voudrai. — S'entendre avec le vrai neveu?... Ça, ça serait assez fort, — et ça ne ir"

17Î UN VAUDEVILLK.

tonnerait pas, depuis que je l'ai vu pleurer dans la scène de la reconnaissance.

Elle eut avec Ernest une dernière explication. — Il répondit avec insouciance qu'il ne voulait pas être pressé, — que, d'ailleurs, il se trouvait bien comme cela, — qu'il verrait plus tard ce qu'il ferait, — qu'il avait pris M. Hamel en affection, et que ça le chagrinerait de s'en séparer, -* qu'il aviserait, — etc.

Anastasie vit que l'alliance était rompue. — Elle n'était pas fille à reculer ; elle engagea résolument le combat.

Un soir, après qu'Ernest se fut retiré, elle resta dans la chambre du vieillard.

— Monsieur, dit-elle d'un air solennel et mystérieux, j'ai fait une horrible découverte... vos pistolets sont-ils chargés ?

— Quoi? qu'est-ce qu'il y a? — demanda le vieillard effrayé.

— Reprenez votre sang-froid, — monsieur, — il n'y a peut-être pas de danger pour cette nuit ; — mais, enfin , il vaut toujours mieux être sur ses gardes.

— Enfin... parlerez-vous?

— Monsieur... l'homme qui sort d'ici...

— Qui ça? — Olivier?... mon neveu.

— Il n'est pas votre neveu. — Il ne s'appelle pas Olivier.

— Allons donc.

— Peut-être môme ne s'appelle-t-il pas Ernest Giraud. — Ces gens-là, ça n'a pas de nom... de nom que ça puisse avouer.

— Ah çà, allez-vous vous décider à parler?

— Eh bien, — monsieur, — il faut que ce soit un mal-

faîteur, — un voleur... peut-être même un assassin, — mais, à coup sûr, ce n'est pas votre neveu Olivier, et alors pourquoi s'introduirait-il ici sous ce titre Y

— Allons donc, Ânaslasie, vous rôvez; mon neveu n'est plus mon neveu Y .

— 11 ne l'a jamais été, monsieur.

— Mais c'est vous qui avez découvert qu'il l'était.

— Il m'avait trompée la première, — voilà tout ce que cela prouve.

— Mais sa ressemblance avec mon frère?

— Elle n'existe que dans votre cerveau ; et, à vous parler franchement, je ne Tavais jamais trouvée, à en juger par le portrait de lui qui est dans le salon.

— Hais alors, que viendrait-il faire ici ?

— C'est précisément ce que je me suis demandé à moimôme, et ce que je vous demandais tout à l'heure.

— Appelez-le.

— Auprès de vous ! la nuit ! — Quand il se verra découvert, il est capable de nous assassiner tous les trois. — Enfermez-vous, barricadez-vous dans votre chambre, avec vos pistolets chargés sur votre table de nuit. — Puis demain matin, au jour, j'irai lui porter une lettre de vous, — une lettre courte, mais de la bonne encre. Une lettre qui dira : — je sais tout; vous êtes un imposteur*, — vous n'êtes pas mon neveu Olivier. — Aussitôt la lecture de cette lettre, quittez cette maison sans bruit ; — autrement, vous ne vous en prendrez qu'à vous de ce qui arrivera, lorsque la Justice aura pris connaissance de votre imposture.

— Non, Anastasie, je veux le voir ; — je veux voir en-

core si cette ressemblance avec mon frère est, comme vous le prétendez, un jeu de mon imagination.

— Au nom du ciel^ monsieur, ne vous exposez pas.

— Je veux que vous rappeliez, Anastasie, ou bien je vais me lever et aller le trouver.

— Ne vous en donnez pas la peine, me voici, dit, en entrant dans la chambre, le secrétaire de M. Hamel^ qui s'était douté de ce qui se passait, et avait écouté à la porte.

Anastasie eut peiir, non de ce qu*elle voulait qu^on crût qu'elle redoutait^ mais d'une explication qui allait probablement leur faire donner leur congé à tous deux.

— Sortez, sortez ! — s'écria-t-elle, — sortez! ou' je crie, j'appelle au secours, j'appelle à la garde!

— N'en faites rien, Anastasie^ dit sévèrement M.'Hamel ; — et vous, monsieur, approchez. — Vous êtes ici sous le nom de mon neveu Olivier?

— Oui, monsieur.

— Anastasie prétend que ce nom ne vous appartient pas.

— Anastasie se trompe, mon cher oncle; — voici mon extrait de naissance, — l'acte de mariage do ma mère, — et la dernière lettre que mon père mourant m'a adressée.

A Gustave Pâtras,

— Il est neuf heures, et vous n'êtes pas habillé?

— Nous avons du temps encore devant nous.

Ces souvenirs de jeunesse, qu'un hasard nous a fait rappeler; ces jours que nous dépensions sans compter^ à cet âge où on se croit d'années et de bonheur un trésor inépuisable, tiennent mon esprit sous un tel charme, que j'ai peine à le rompre. La vie se partage en deux moitiés^ l'une pleine d'espérances qui rte doivent point se réaliser ^ l'autre, livrée anx regrets de bonheurs dont nous n'avons pas joui ; car ce qui nous semblait si beau dans l'avenir, ce qui, lorsque nous l'avons atteint, ne nous a donné que désappointement et dégoût, reprend sa magie dans le passé. L'espérance et le souvenir ont le même charme et le même prestige : c'est l'éloignement. Certes, la jeunesse a aussi ses peines, et elles sont d'autant plus amëres , qu'alors on se croit en droit de demander beaucoup à la vie ; qu'on prend ses désirs pour des promesses^ ses espérances pour des valeurs qui doivent êtres remboursées un jour; mais la jeunesse a tant de force et de vie, que ses peines ont du charme et de la poésie^ que vivre et sentir est pour elle une jouissance :

semblable aux enfants dont le corps est sans cesse en mouvement, et qui se fatiguent volontairement plus qu'un forçat sous le b&ton des garde-chiourmes. A tout prendre, c'est rage le plus heureux ; c'est celui où Thomme vit le plus à la fois.

— Et c'est aussi l'Âge où Ton a le plus de grandeur et de noblesse, l'Âge des croyances et de la foi, qui seules engendrent les grandes choses. Nous pouvons le dire, parce que ni vous ni moi nous ne sommes encore à T&ge où l'on appelle vice et folie ce que l'on ne peut plus faire; où l'on érige ses infirmités en autant de vertus, où Ton se croit sobre, parce que l'estomac ne digère plus; continent, parce que lesang a perdu sa chaleur ; discret, parce que l'on n'a plus rien à dire. — Pensez-vous que nous aussi, nous arrivions là ? — Oui, la vie a pour tous le même courant, les mêmes rives, les mêmes écueils, le même port. Quoi que nous fassions, il nous faut passer par où les autres ont passé ; et le plus prudent serait de se laisser aller à valon^ comme disent les bateliers, sans se donner un mouvement inutile dans un courant invincible et invariable. Nous rions des ridicules et de la bicoque gothique de notre père ; nous habiterons la bicoque, et nous aurons les mêmes ridicules; et cette maison, nous Taimerons, et ces ridicules, nous les caresserons. Nous croirons avoir un palais et des vertus !— Néanmoins, quoique une vie âpre et agitée, plus que Tûge, car je suis plus jeune que beaucoup d'étudiants, m'ait de bonne heure exilé de cette riante partie de la vie, je comprends les passibns et les folies de la jeunesse; je les aime comme le printemps, dont elles ont la fraîcheur. Malheureusement, et espérons que ce sera pour peu de temps,

cette vie, d'ordinaire si insoucieuse de la jeunesse, est aujourd'hui troublée par des occupations politiques. Étrange aveuglement ! que d'escompter ainsi son avenir! que de secouer l'arbre en fleur pour lui faire porter plus tôt des fruits sans maturité et sans saveur, surtout quand ces fleurs sont si fraîches et si parfumées, surtout quand d'elles-mêmes elles doivent tomber si vite I L'arbre qui doit donner des fruits de primeur perd ses feuilles avant l'automne : le jeune homme qui fait de la politique à dix-huit ans sera ganache à quarante ! C'est à la jeunesse qu'on peut appliquer ce que disait le réformateur Luther :

Wer nlcht liebt wein, weib und gesang, Ber bleibt eia narr sein lebenlang.

a Celui là sera fou toute sa vie, qui n'aime ni le vin, ni Tamour, ni le chant. » Seulement je retrancherais le vin.

— Pourquoi ? Vous tombez déjà dans ce qaie je disais tout à l'heure ; vous voulez retrancher des plaisirs ceux dont vous ne jouissez pas ; vous n'aimez pas le vin, vous ne voulez pas qu'on en boive; vous me rappelez ce renard qui ayant perdu sa queue dans un piège disait aux autres renards : Que faites-vous de cette queue inutile, qui n'est bonne qu'à balayer la poussière et à faire dans les broussailles un bruissement révélateur! — Je pense que la jeunesse est riche, et qu'elle ne doit pas empiéter sur l'avenir. Le vin est un plaisir qu'il faut se réserver pour un âge plus avancé. Si on dépense plus que son revenu de plaisirs, on sera ruiné des jouissances de la vieillesse. — Cette fois vous avez, je crois, raison ] cependant versez-moi un verre de ce vin du Rhin.

— Pour en revenir à ce que nous disiops, vous rappe* leZ'Vous, alors que nous demeurions rue de la Harpe, le Jour où nous donnâmes un bal ? — « Comme si la chose 8*était passée hier. Je vois encore nos deux chambres contiguës, meublées d'une grande malle et d'une paire de fleurets. —^ Vous rappelez* vous, ce jour-là, à quoi vous servit notre grande malle ? *— Parbleu, mon père vint pour me sermonner ; comme je l'avais reconnu par la fenêtre, je m'enfermai dans la malle ; vous lui dites que J 'étais sorti ; et comme il ne paraissait pas ajouter foi entièrement à votre assertion, vous vous tîntes assis sur la malle pour lui ôler ridée de regarder dedans. — Oui, et pour que son sermon ne fût pas perdu, il jugea à propos de me le faire subir ; en quoi je montrai un des plus grands dévouements à l'amitié que nous ait transmis l'histoire, tant j'écoutais avec patience et résignation. — Tandis que, dans là malle où j'étouffais, j'étais en proie à toutes les douleurs de l'agonie. — A propos de visites importunes, te rappelles-tu une visite que nous reçûmes dans cette même matinée? — Je me rappelle le toit que nous gravissions pour arrker à une sorte de plate-forme entre deux- cheminées ; là, nous portions des livres, des cigares, et nous nous chauffions à la fumée des cheminées voisines. Quand ton tailleur arriva, tu étais sur le toit; il le demanda. — Monsieur est-il ici? — Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer; et je lui désignai le sommet du toit. 11 est impossible d'imaginer une physionomie plus élargie, plus stupéfiée que celle de l'honorable créancier. — Monsieur me paraît occupé, me ditil, je ne veux pas le déranger; ayez seulement la bonté de

lui dire que, s'il n'a pas payé son mémoire à midi^ je le ferai citer devant le juge de paix.

— Puis, quand il fut parti, il nous revint dans la mémoire que nous donnions un bal ce jour-là, et que nous avions invité vingt personnes ; nous nous demandâmes : Que nous manque-t-il pour la solennité de ce soir? Nous réfléchîmes quelque temps, et le résultat de nos réflexions fut qu'il nous manquait tout ; puis nous examinâmes nos ressources. Elles consistaient en une montre, qui jusque-là avait échappé à de fréquents naufrages, et en fort peu d'espèces monnayées; il fallut avoir recours aux expédients. D'abord il était impossible que nos vingt invités pussent tenir dans nos deux chambres ; nous allâmes prendre dans un grenier un vieux paravent que quelque voisin y avait relégué, et, au moyen dudit paravent, nous parvînmes à clore le carré, que nous usurpâmes pour en faire une troisième chambre, dans laquelle nous mimes deux chaises et une table. — Puis, j'allai chez sept ou huit amis pour réunir les vingt verres qu'il nous fallait, et nous débouchâmes ce que nous pûmes acheter de bouteilles de vin, et nous en doublâmes le nombre en mettant moitié d^eau; après quoi ce vin fut bouché et cacheté.

— Et notre orchestre? — Qui? ce jeune musicien qui arrivait de Reims, et qui se laissa persuader qu'il jouait devant les plus célèbres artistes de Paris, et qui, pour se produire en si bonne société, joua du violon toute la soirée; — Et le tapis? Tu allas en marchander deux chez un marchand de meubles qui demeurait sur la place Sorbonne ; on les apporta de ta part pour que Ton pût choisir. Je me rappelle encore l'hésitation du commissionnaire quand je lui

dis de les laisser, qu'on enverrait la réponse ; puis il s'en alla, et nous nous empressâmes de clouer le tapii? dans la seconde pièce. — Et notre unique bougie, comme nous l'orn&mes de papier découpé^ comme nous la mimes en évidence sur la table de jeu, comme nous eûmes soin de ne l'allumer que lorsqu*on commença à jouer. — Cela me rappelle le reste de notre luminaire. J'imaginai de mettre deux clous au plafond, et le soir j'allai décrocher les deux quinquets qui éclairaient l'escalier, et je les plaçai dans nos salons. Quand nos invités arrivèrent, plusieurs se plaigni-rent que l'escalier n'était pas éclairé. A quoi nous répondîmes que cette maison était mal tenue, que nous allions la quitter. Et encore, pour le repas, comme nous n'avions pu avoir que des gâteaux à un sou, nous vol&mes la cage où la portière tenait renfermée une douzaine de serins, dans l'intention de les plumer et de les faire cuire comme des alouettes ; mais notre ignorance en cuisine sauva la vie aux oiseaux. Puis, dans un cabinet attenant à notre appartement, tu laissas tomber avec fracas, quand tout le monde fui réuni, deux ou trois vieilles tasses, et tu vins m'apprendre que les glaces étaient perdues*, à quoi je répondis en citant le proverbe allemand : Ein gerichty und ein freundlich gesicht. « Un seul plat et un visage ami. » Vous n'aurez que des gâteaux et de l'eau sucrée; mais une foule de visages amis.

** Ce que tu as peut-être oublié, ce sont les préparatifs de notre toilette? Nous n'avions qu'une paire de bottes et une paire de souliers. Tous deux nous voulions mettre les bottes, parce qu'au quartier latin la botte est plus habillée que le soulier. Ne pouvant nous accorder, nous résolûmes

de Dous en rapporter au sort, et de jouer les bottes à pile ou face. II ne nous restait pas une seule pièce de monnaie. Alors nous les jouâmes au premier sang avec des fleurets, boutonnés bien entendu, et, quoique tu tirasses mieux que moi, je te touchai, et mis les bottes. — C'est à moi que nous dûmes finvention des bouquets pour les dames. Au moyen d'une corde et d'un nœud coulant, j'amenai chez nous toutes les fleurs qui couvraient les fenêtres d'une femme qui demeurait au-dessous de nous. — Puis, le soir, arrivèrent des tribulations et des malheurs imprévus. Le musicien mangea comme un glouton, et, quoique nous eussions averti que nous n'avions pas faim, pour nous abstenir de diminuer le nombre déjà trop restreint des gÀteaux, il n'y en eut pas pour tout le monde. Et nous nous aperçûmeâ qu'il n'y avait pas de serviettes pour les dames. Celles qui avaient des mouchoirs brodés profitèrent de cette occasion pour les étaler complaisamment ; mais celles dont les mouchoirs étaient plus simples paraissaient dhercher. J'allai tout doucement décrocher les rideaux, et je les apportai sous la dénomination de serviettes. Et la bougie tirait à sa fin ; il n'y avait pas moyen de la remplacer. Nous étions fort perplexes, quand un incident nous sauva. Je ne sais plus quel est Tincident? — Rien moins qne le commis du tapissier. On l'avait beaucoup blâmé â*avoir laissé des tapis chez des inconnus; et, sans des courses urgentes, il serait venu plus tôt chercher les tapis ou le prix en argent. La seconde condition était impossible à remplir; la première n'était que difficile. Je priai le commis d'attendre sur l'escalier, puisque nous avions confisqué le carré à notre profit. En rentrant, je feignis de tomber

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ea m'accrochant au tapis. Fort heureusement,. m*écriai-jç, que cet accident n'est pas arrivé à une de ces dam^s/ie leur évite une cruelle entorse. Ce tapis nous empêche djs danser dans cette pièce, et nous resserre dans les deux autres. Je vais Tenlever. Je me mis à arracher les clous et j'enlevai le apis. — Ce qui remplit nos salons d'une épaisse poussière. — Puis on se remit à danser. , .

— Comme j'étais censé avoir une entorse, je m'occupai d'observer les danseurs et les danseuse^. Les étudiants sont en général de bons et naifs jeunes gens qu| alifpent a se parer des vices qu'ils n'ont pas. Simples et timj^des, ils. font lès roués et les mauvais sujets ; ils fument, quoique le tabac leur fasse mal au cœur 3 et ils marchent en frappait du talon. Pour les danseuses, prises dans ,la.cla$^e des grisettes, il n'y avait de remarquable en elles que l'affectation et la minauderie pendant la pren^ière moitié du bal ; la gaieté, la folie, et peut-être plus pendant Jla seconde moitié.

•^ J'ai plus étudié les grisettes que toi ; tu es res^é à la superficiCé Dans tes observations, tu oub^es le mépris de celles qui avaient des chapeaux pour celles qui,, n'avaient que des bonnets^ et en retour, la haine et la jalousie des bonnets contre les chapeaux; le soin des .preipjèrps de ne pas se découvrir la tète, quelque beai^x que fussent leur cheveux. Je ne te parlerai pas du style guinjlé dfis. étudiants^ ni de l'affectation sentimentale et romanesque des gri^çïtes ; mais une chose m'a souvent frappé, et la voici : .

S'il y a un moment dans la vie où l'homme a de la grandeur et de la noblesse, où il sent en lui quelque chose qui, gêné par les limites étroites du corps, à chaque instant

semble prêt à rompre les liens qui le retiennent, c'est alors que, surpris de nombreux besoins, de désirs inconnus, il écoule au dedans de lui-même la mystérieuse harmonie de Tâme qui s'é^eille^ et il se voit naître à une seconde naissance^ alors qu'il rêve Tamour, que cette jeune âme se souvient des anges qu'elle vient de quitter, et cherche sur la terre où placer cet amour divin qui n'a plus d'objet. Heureuse alors la femme qui usurpe ce premier amour ! car il n'y a pas une femmç qui en soit digne ! Heureuse si elle pouvait connaître Je trésor de félicité qui lui est oOerl ! Mais, pour la plupart, elles méprisent ou dédaignent le jeune homme qui ne sait pas parler Tamour» ce^ qu'on n'apprend que, lorsqu'on n'aime plus ; car lorsqu'on aime du premier aipour, il n'^y a pas de langue humaine qui paraisse suffisante. Il faut que l'âme entejQde l'âme. Elles pré* fèrentselivrerà des hommes usés et au cœur caduc. Quelques-unes cependant sont plus expérimentées, et s'emparent^ comme un oiseleur, de cet amour si pur et si profond ; mais elles n'ont que déceptions et dégoût à offrir en échange. Il faut pour un premier amour, un premier amour; ou bien il semble voir une rose qui, plantée dans du fumier, exhale un parfum perdu dans l'odeur fétide qui l'environne, et la tue.

Eh bien ! ces grisettes, jeunes filles blasées, chez lesquelles l'âme n'a pu naître, parce qu'elles ont eu un amant atant d'avoir de l'amour, c'est à elles que, semblables à l'abeille qui cherche le miel dans le calice des fleurs, viennent demander ce bonheur ineflable qu'ils ont rêvé, tant de jeunes gens purs encore et naïfs; mais la fleur est décolorée et desséchée^ et le suc qu'en retire l^abeille est un poison;

— Tu vois les choses sous un point de vue lamentable. Rappelons plutôt le dénoùment de notre. bal. Le voisin da dessous frappant avec un balai, pour réclamer le silence et la liberté de dormir. Notre mépris pour la requête du voisin. Le portier irrité de ce que nous le faisions coucher tard, montant par malice l'assignation que mon tailleur avait été exact à m'envoyer *, le mystère avec lequel je la cachai ; la curiosité d'Adèle^ supposant que c'était une lettre d'amour; mon imprudente réponse : Au contraire.

— Alors^ monsieur^ c'est un duel, — Le peu de succès de mes dénégations, la colère d'Adèle; notre brouille ; le départ de notre société, le portier reconnaissant les quinquets.

— Et le lendemain notre congé de par le propriétaire^ sur la plainte collective de tous les voisins. — Sais-tu l'heure qu'il est? — Non. — Minuit et demi, à peu près l'heure de sortir du bal, pour lequel tu n'es pas encore habillé.

fflSTOIRE

A Th. Gudin.

Le soleil se lève derrière le Havre, et colore de rose le sommet de la falaise blanche de la Nève. La mer, unie comme une glace, est d'un bleu sombre; les voiles hautes des navires qui passent lentement au large sont empourprées par les premiers rayons du matin; un faible brise souffle de l'est. C'est assez pour conduire mon canot. Le Goéland^ corps et voiles, est blanc comme l'oiseau dont il porte le nom ! il n'a pas tout-à-fait quinze pieds de longueur. Allons, maître Pierre, prépare tout pour sortir. Maître Pierre est aujourd'hui un peu lent et engourdi. Hier, vers la fin du jour, comme il rentrait chez lui, une escouade d'enfants le suivait, à une distance respectueuse^ marchant au pas, et sur un seul rang, en chantant selon leur usage quand ils reconduisent ainsi un homme suspect de station prolongée dans les cabarets, une chanson en un seul vers. Je ne dirai pas comme Virgile : Numéros memini.. si verba tenerem. Au contraire, c'est l'air que je ne puis transcrire

ici^ tandis que je puis facilement écrire le poëme, qui consiste en ceci : « Il aura mal à la tête demain. » Cette chanson consacrée se répèle quelquefois pendant une demilieue derrière le patient, qu'elle finit souvent par mettre dans une fureur peu dangereuse, à cause de l'espace que laisse son escorte entre elle ellui.

Il est juste de dire que ce n'était pas uniquement et grossièrement pourboire que notre Pierre était entré au cabaret. Il lui était survenu un ami, un ancien compagnon de pêche sur le banc de Terre-Neuve, et c'était pour célébrer ce retour et leur vieille amitié qu'ils avaient passé une partie de la journée è choquer « des verres pleins et des mots vides, » en se rappelant quelquefois la chanson normande :

Remplis ton verre vide,

Vide ton verre plein ;

Ne laisse Jamais dans ta main

Ton verre ni vide ni plein.

Il faut être né en Normandie pour s'enivrer avec du cidre; les étrangers en boivent impunément. Il paraît que la Providence, dans sa bonté pour l'homme, lui donne partout les moyens d'oublier. Partout il faut que l'homme s'enivre. Je suis persuadé que dans un pays où 11 n'y aurait que de Teau, les habitants de ce pays réussiraient à s'enivrer avec de l'eau. Je ne sais si les Anglais, qui, comme les Normands, honorent un autre Bacchus jaune^ au lieu du vrai Bacchus, du Bacchus vermeil, réussissent convenablement à s'enivrer avec de la bière, cotitre laquelle Julien l'apostat a fait une ét)igramme grecque, daifs laquelle il lui

oroche de « n'être pas le vrai Bacchus.»' Il est vrai qiîê la

bière que buvait JulieD avait été faite aux environs de ce qui est'devénu Paris.

Toujours est-il que maître Pierre et son ami — flavo inflàti laccho — sortirent fort chancelants du cabaret où ils avaient passé plusieurs heures sous une tonnelle de sureau. Tant qu'ils n'avaient étë qu'un peu ivres, le cidre n'avait dévoloppé chez eux qiie des sentiments tendres; mais à un de« gréplus intense, une vertu hargneuse, l'orgueil de la patrie, prit des proportions exagérées. Maître Pierre est Normand, né à Yport, près de Fécamp ; son ami est Breton. Celui-ci dit à l'autre : — Tiens, tu es un brave ; c'est dommage que tu tf es pas Breton^ comme il convient à un honnête homme. — Crôîs-tu, dit Pierre, qu'un Normand ne vaut pas un Breton ? La question n^avait pas tardé à s'envenimer, si bien qu'ils se lancèrent d'abord les dictons faits contre les deux provinces, pîiis les verres et les pots. Le cabaretier les leur fît payer, et les mît dehors. Ils s'en allèrent côte à côte sans rien dire. Àii bout d'un quart d*heure, Pierre dit à son ami : — Yvon, je veux ta vie. — Viens la prendre, dit Yvon en se 'mettant sur la défensive. Nos deux hommes étaient à ce moment au plus haut degré de l'ivresse ; leurs jambes ne pouvaient plus les soutenir. Ils s'avancèrent l'un sur l'autre -, mais le bras de Pierre, levé avec colère se posa engourdi sur l'épaule d'Yvon. Yvon également s'appuya sur Pierre et tous deux, heureux de trouver l'un dans l'autre un appui devenu indispensable abjurèrent leur haine, et restèrent étayés en arc-boutant, formant à eux deux une sortent d'À. Je né sais combien de temps ils seraient restés dans cette position, si les enfants qui sortaient de l'école ne les avaient aperçus ; ils s'étaient alors rangés en

cercle, et avaient, à un signal, entonné avec un remarquable ensemble la chanson déjà citée : « Us auront mal à la tête demain. » Cette mélopée avait réveillé les deux champions; ils avaient d'abord voulu se mettre en colère^ et poursuivre les enfants ; mais ceux-ci s'étaient enfuis, et avaient reformé plus loin un cercle plus large. Les deux amis se séparèrent alors, et chacun prit la roule de son logis. Les enfants se divisèrent en deux escouades, dont Tune se rangea derrière Pierre et l'autre derrière Yvon, et chacun des détachements reconduisit son homme jusque chez lui, en chantant : « Il aura mal à la tête demain. »

Outre donc qu'il est fatigué et çngourdi ce matin, maître Pierre est un peu honteux ; il s'attend à un sermon, et il ne me parlera pas le premier. Cependant l'étonnement le fit manquer à son habitude sous ce rapport.

— Oh I me dit Pierre, que se passe-t-il sur notre rade, ce matin ? Quels sont ces bâtiments pavoises ?

— Il n'est pas difficile de voir que ce sont des Anglais , leur pavillon est développé.

— Ce n'est pas ce que je vous demande, monsieur. Dieu merci, il n'y a guère de pavillons que je ne connaisse, et si j'en ignorais un, ce ne serait pas le pavillon anglais, qui encombre toutes les mers du monde. Mais, monsieur, c'est une vraie flotte de vapeurs , est-ce qu'ils viennent encore bombarder le Havre ? Nous allons alors entendre une jolie musique. Il faut que la batterie de Sainte-Adresse y mêle sa voix.

— Ces steamboats, maître Pierre, ne viennent pas nous bombarder ; ils viennent faire des prisonniers, qu'ils vont emmener à Londres ; mais des prisonniers volontaires qui sont arrivés ce matin de Paris par le chemin de fer. Les

Anglais ont eu une grande idée, maître Pierre ; ils ont élevé un palais de verre, et ils ont invité Tind^strie du monde entier à venir y exposer ses produits à côté des leurs. La- France et l'Angleterre vont encore une fois se mesurer, mais paciflqueraent, sur le terrain des sciences, des arts, de l'industrie ; ces deux rivales se rencontrent partout, et grandissent Tune par l'autre ; cette guerre, désormais la seule possible, cette guerre de progrès, la seule qui ne soit pas une horrible folie ; cette guerre, au lieu de répandre la mort, la désolation et la misère, donne aux combattants de part et d*autre la vie et la richesse.

Pendant que nous parlions ainsi, Pierre avait paré l'embarcation. Nos voiles hissées, doucement gonflées par le vent d'est, faisaient glisser le Goéland sur la face unie de la mer. Je tenais la barre; Pierre, à l'avant, avait allumé sa pipe.

Il y a quelque temps, par une marée basse, j'ai trouvé entre les rochers, sur une moulière^ un peu plus de la moitié d'une bombe ; — c'est une bombe qui, probablement, a été lancée autrefois par les Anglais sur le Havre. Cette bombe est fort curieuse, en cela que deux huîtres y avaient établi leur domicile; sur la paroi intérieure dé la bombe adhéraient deux huîtres parfaitement vivantes. La bombe est dans mon jardin, il ne reste plus que les écailles inférieures des huîtres. Quel sarcasme ! l'huître, le symbole du calme et de l'immobilité, choisit pour domicile l'invention la plus terrible de la méchanceté humaine.

Cependant nous étions arrivés au Havre, et j'avais échoué mon canot sur la plage de Frascati. J'entrai dans la ville : quel tumulte, bon Dieu ! et quelle foule ! Pendant que la flotte anglaige bloque le Havre par dehors, tout Paris l'en-

vahit du côté de ht terre — il est à peine six heures da matin, et les rues sont pleinesde Temmes, de femmes jeunes, belles, élégantes, qui ont passé la nuit en voiture et n'ont pas sommeil, et ne sont pas fatiguées : le plaisir du changement allume dans leurs yeui de rapides étincelles. D'ailleurs, depuis cinq mille ans que les hommes et les femmes vivent ensemble, ils en sont encore, à ne pas se connaître et à chercher à s'attraper. L'homme exagère sa force et son courage, comme la femme exagère sa faiblesse et sa timidité. 11 n'y a que l'ennui que les femmes redoutent; l'ennui seul les fatigue, l'ennui seul les tue. Une femme ne meurt jamais que d'ennui ; à 75 ans une femme ne meurt pas parce qu'elle est vieille, mais parce qu'on ne l'amuse plus. Une femme qui s'amuse est de fer et d'airain \ il n'y a pas de portefaix capable de suivre tout un hiver dans le monde la plus frêle de nos femmes, si elle est jolie, si elle a beaucoup dé toilettes fraîches, si elle a du succès ; à la moitié de ta saison, le portefaix exténué demandera à aller porter des sacs de farine pour se reposer, et rétablir sa santé. Nous ne sommes le sexe fort que parce que nous ne sommes pas le beau sexe \ sans la faiblesse qu'affichent les femmes adroites, notre force paraîtrait piteuse, et nous ne serions plus rien du tout.

Toutes ces jeunes femmes aussi vont faire la guerre : ce sont elles qui vont envahir l'Angleterre *, elles vont faire une exhibition de cheveux bruns, d'yeux noirs et vert de mer^ à côlé des cheveux blonds et des yeux bleus des Anglaises; elles vont montrer leurs pieds fins et cambrés à côlé d'inDrmités qui nu-pieds sont chinoises. Elles sont audacieuses et confiantes, elles ne redoutent pas les beautés'lès plus cor-

rectes ; si elles ne peuvent vaincre en bataille rangée, elles comptent sur la grâce, sur Télégance, sur la coquetterie, pour escamoter la victoire.

On va combattre ainsi, et parer l'Exhibition de ses plus belles robes et de la manière de les porter.

Và-t-il rester ici quelques femmes pour échantillon et pour la fête de nos yeux ?

Hais qu'est-ce que cela me fait ? J'oublie que moi aussi, je dois aller à Londres.

Aller à Londres ! c'est bien gravQ pour moi, qui ne suis guère voyageur. Le goût des voyages promet bien plus d'ennui de ce qu'on quitte que de désir de ce qu'on va voir^ et je ne m'ennuie pas ici. Ici, où j'ai mon jardin, ma cabane au bord de la mer et mes canots.

Aller à Londres ! En attendant retournons à Sainte- Adresse 'j le Havre envahi, le Havre en tumulte m'est désagréable. Allons, maître Pierre, hisse la misaine, celte petite brise de l'est nous reconduira comme elle nous a amenés. Et le canot glisse sur la. mer.

— Pierre, dis-je à mon matelot, c'est bien ennuyeux de quitter son pays.

— Âh, monsieur, c'est aussi bien agréable d'y revenir !

— Oui, Pierre, et c'est là le beau côté des voyages. Il y a une punition pour les voyageurs comme pour les inconstants : c'est l'arrivée; tous les pays et toutes les femmes se ressemblent terriblement.

— Il y a des gens, monsieur^ qui non-seulement ne peuvent pas quitter leur pays, mais encore aiment mieux s'exposer aux plus terribles dangers que de s'écarter du village où ils sont nés : témoin Romain d'Étretat.

A ce nom de Romain d*Étretat je prête l'oreille ; c'est une célèbre histoire que l'histoire de Romain d'Etretat, et qu'on raconte sans cesse ni relâche. Tout le monde la sait sur la côte, mais ça n'est pas une raison ; on se la raconte chacun à son tour, comme on chante souvent la même chanson ; celui qui écoute Thistoire la sait aussi bien que celui qui la raconte , néanmoins il l'écoute religieusement et en silence; cela lui plait à entendre; il aura demain une égale joie à la raconter à celui qui la raconte aujourd'bui, et qui demain se fera un vrai plaisir de l'écouter à son tour. 11 n'y a pas à Étretat un instant de la journée où quelqu'un ne raconte quelque part l'histoire de Romain ; cette histoire se raconte^ comme les vestales entretenaient le feu sacré. Il s'est passé peu d'histoires à Étretat, et, semblable à madame de Sévigné, qui reprochait à l'histoire romaine qu'elle n'y trouvait pas de parents comme dans l'histoire de France, l'Étrelalaisne s'intéresse pas beaucoup à ce qui se passe hors de son admirable pays. Le dimanche, on s'entre-conle l'histoire de Romain, comme les dandys de Londres ou les élégants de Paris vont entendre tous les soirs au Théâtre Italien les trois ou quatre opéras toujours les mêmes qu'on leur chante déjà depuis bien longtemps.

— Vous n'êtes pas, me dit Pierre , sçins savoir l'histoire de Romain ?

— On me Ta contée.

— Ah, monsieur, vous devriez bien me la narrer.

— Mais tu la sais.

— Oui, certes, mais j'ai idée que monsieur la contera mieux que moi.

— Tu te trompes, je ne l'ai entendue qu'une ou deux fois,

et je ne la sais pas très-bien. C'est toi, au contraire, qui vas me la conter.

— Comme monsieur voudra ; vous me la conterez à votre tour une autre fois. Romain était né à Étretat, et il avait

vingt ans en 1812 Mais nous approchions du rivage;

deux silhouettes m'attendaient vers la grève. Pierre cargua les voiles, et nous abordâmes. C'étaient deux Parisiens.

— • Eh bien, vous êtes des nôtres ? me dirent-ils.

— Je n'en sais encore rien.

— Ah bah, vous viendrez avec nous ; on part dans deux heures; le temps de bourrer votre sac de nuit.

Je rentrai avec eux dans mon jardin. Le jardin, la maison, tout me parut ravissant : j'aimais tout plus que de coutume, rien que par l'idée que j'allais peut-être le quitter pour quelques jours. Ils avaient faim. Après que nous eûmes déjeuné à la hâte, nous, nous promenâmes en fumant un cigare.

— Eh bien ? me dit l'un d'eux.

— Eh bien, je suis décidé.

— Ah!

— Je nMrai pas à Londres.

' — Vous n'irez pas à Londres ?

— Non.

— Voyons, pas d'enfantillage ; nous n'avons que le temps de regagner le train, et de monter sur le steamboat. Dépéchez-vous.

— Non, je ne pars pas.

— Mais vous n'avez rien à faire ici.

— Raison de plus pour que j'y reste.

Ils me quittèrent en haussant les épaules.

1 94 HISTOIBE

Eh bien non, je n'irai pais à Londres, et je resterai à Sainte-Adresse. En faisant le tour de mon jardin j'ai revu toutes mes fleurs , et celles qui déjà étalent leurs riches corolles épanouies, et celles qui sortent à peine de terre. Mes chères fleurs, ce n'est pas seulement un plaisir pour les yeux qu'elles me donnent ; elles se sont mêlées à toutes les tristesses^ à toutes les joies de ma vie; ces joies et ces tristesses, aujourd'hui presque aussi présentes à mon âme les unes que les autres, parce qu'acnés sont également contenues dans md jeunesse qui s('ést en allée. Elles refleurissent tous les ans avec les fleurs :

Au printemps, chaque année, alors que la nature Revêt tout de parfums, de joie et de verdure,

Quand tout aima et fleurit; ' Dans les fleurs des lilas et des ébénlers jaunes. De mes doux souvenirs cacliés comme des faunes,

La troupe joue et rit.

Et ce ne sont pas les plus riches fleurs, les. plus nouvellement conquises, celles qui viennent de plus loin qui me sont les plus précieuses ; au contraire, toutes celles que je ne connaissais pas dans mon enfance et dans n^a première jeunesse n'excitent chez moi que Tadmiration ; elles ne m'apportent que leurs couleurs, leurs parfums, et les chants d'oiseaiix dont elles cachent les nids. Ainsi ces splendides glycines de la Chine, ces pivoines eu arbre du Japon, ces magnolias qui portent de si beaux lis blancs, je les aime, je les admire; mais ils ne m'apportent pas les émotions qui s'épanouissent pour moi tous les ans dans les. corolles d*autres fleurs vulgaires et communes. Merci, mon Dieu ! de toutes les choses que votre magnifique bonté a faites communes, le ciel et l'amour, par exemple : il n'y avait ni

glycines, ni magnolias, ni pivoines, dans le petit jardin où il a flenri pour moi tant de tristesses doucëé, tant de joies amères.

M. Van Houtte, de Gand, m*a envoyé cette année une nouvelle rose blanche, cœlina tubos : c'est une 'fleur toute nouvelle, rare encore, une fleur avant la lettre. J'en suis très-fier et très-enchanté, c*est une rôse-du-toî blanche ; mais l'ancienne rose hlaiiche dont ify àvaîi un gros buisson dans ce cher jardin, ce jardin bu j'avàfs vingt ans j' je ne puis la voir isans un attendrissement profonc! ; c'est qu'un 24 juin on me donna une^de'ces roses Manches eh me disant : « Tenez, Jean, je n'ai ^as oulilié'vôtre Hôte."»

Et ces volubilis qui se ressèment d'eux-mêmes, ces lise-

rons, ces cloches de couleurs diverses qui ne s*^ouvrént que

pendant la matinée.' Il y en avait sur le treillage qui séba-

rait nos deux jardins , et l'aùbëpine des haies dont je lui

avais fait un jour une couronne, qui nous fit ensemble son-

ger à la couronne blanche des mariées.

0 cher jardin, chères fleurs^ duî mé racontez tout cela tous les ans, qui me rapportez ttia jeunesse verte et fleurie comme les pâquerettes ! mon cœur épanoui et joyeux comme les boutons d*or' ! lion, je ne vais pas vous quitter au printemps; non, je ne perdrai pas ces sensations qui gonflent mon cœur comme le soleil de mai gonfle la terre féconde.

J'ai quarante ans. Si je vis très-vieux , je verrai encore CCS fleurs et ces souvenirs s'épanouir une trentaine de fois. Je ne perdrai pas une de ces saisons. Qui sait surtout si d'ici à quelques années je ne vais pas me dessécher et me racornir comme tant d'autres, prendre ma jeunesse passée

i 96 HISTOIRE

et sa sève robuste pour des erreurs, être fier de mon impuissance et honteux d'avoir été jeune, amoureux, généreux?

Non, je n'irai pas à Londres.

Et mes canots^ et mes filets, et les promenades paisibles, au coucher du soleil ou à la lueur de la lune sur la mer calme et immense, vais-je quitter tout cela, tout cela Tœuvre de Dieu, pour aller voir les'travaux des hommes ?

Non, mille fois non ; je reste ici.

Bénies soient cependant toutes les idées qui adoucissent l'homme, et qui détruisent les préjugés féroces qui divisent les nations. L'amour de la patrie, comme l'amour de la famille, ne doit pas être un prétexte honnête de haïr tout ce qui est en dehors d'un certain espace. Ce n'est pas avec le cadavre des autres hommes qu'il faut engraisser les guérets de la patrie, mais avec le fumier des bestiaux nourris dans d*opu1ents p&turages. Les hommes ne sont pas partagés en différents pays pour se retrancher les uns contre les autres, pour vomir des imprécations et des menaces , et se faire une vertu de la haine, de la rapacité^ de l'assassinat, quand ils s'exercent sur des gens qui ne prononcent pas ci ou th comme nous. Les hommes nés sous divers climats, destinés par la Providence à diverses industries, doivent faire produire à la terre et à leur propre génie tout ce qu'ils peuvent produire, et ensuite échanger ces productions variées et perfectionnées, non pas comme des épiciers furieux et implacables, qui se disputent des chalands à coups de fusil et de canon, et cherchent des prétextes pour échiner d'autres épiciers plus habiles ou plus heureux, mais comme des frères d'une''grande famille qui, obéissant aux instincts que

la Providence a mis en eux, se sont divisé le travail sur cet immense atelier que nous habitons.

La preuve que, pour beaucoup, Tamour de la patrie n'a été que le masque d'un égoîsme à trente millions d'hommes ; la preuve que les gens du même pays ne s'aiment que de complicité contre ceux des autres pays, c'est que les habitants du même pays se font bien plus de mal entre eux qu'ils n'en font d'ordinaire aux habitants des contrées voisines. Le vol, la calomnie^ l'assassinat se pratiquent bien plus entre gens du. même pays, les uns sur les autres, qu'à l'égard des étrangers, que l'on n'attaque, pille et tue qu'avec certaines restrictions et selon certaines règles. Un soldat à la guerre a toujours nécessairement beaycoup plus à se plaindre du prince pour lequel il combat que de celui contre lequel il combat.

. Les habitants d'une frontière ne pourraient tracer une ligne si ferme qu'elle n'appartint pour moitié à un pays , pour moitié à l'autre pays. Certes^ vous avez plus de ressemblances, plus de liens de mœurs, d'habitudes, de besoins avec Vennemi qui est de l'autre côté de la ligne , qu'avec votre compatriote qui est à 400 lieues de vous , et ignore TOtre existence, comme vous ignorez la sienne.

Sur cette ligne est une toufTe d'herbe ; est-il raisonnable que vous en aimiez la moitié, que cette moitié fuisse partie des riantes prairies de votre belle patrie, et que vous vouliez l'engraisser avec le sang impur de ceux à qui appartient l'autre moitié de la louiTe d'herbe ?

 côté de la touffe d'herbe, il y a un caillou -, il peut se séparer en deux. Avec une moitié, vous casserez la tête de l'ennemi ; avec Tautre moitié , il « cassera vos dents dar

votre mâchoire : » Osm inimici in ore perfringam. Ce préjugé est encore plus bizarre quand il s'agit des Anglais et des Français. Ils ne sont pas séparés par une ligne , par une touffe d'herbe, par un caillou; ils ont entre eux le terrible et majestueux Océan, une route qui conduit de Tun chez Tautre. A chaque instant les ports de Tun servent d^asile à l'autre contre la tempête et contre la mort ; à chaque instant vous apprenez qu'un navire français a sauvé des hïarins anglais; qti'un navire anglais a recueilli des naufragés^ français.

Je regarderai partir avec intérêt ces sfeamboafs chargés de Français:; j'écouterai ceux qui l'evicndront ; je lirai les récits de mes amis, cinq ou six hommes d'esprit et de talent que vous avez attirés là-bas , et qui sont bien capables de ne pas gâter la vérité.

Mais je ne puis renoncer même un mois à ce hameau^ autrefois solitude choisie, aujourd'hui village trop peuplé, grâce à l'intempérie de ma plume ; car j'ai dénoncé cetter retraite, et elle a été envahie; et il semble parfois à des gens qui y ont été attirés par mon exemple et par mes récits, qui y ont trouvé une vie douce et sans apprêt que j'y avais instituée; il leur semble que j'y tiens trop de place, et que j'encombre les lieux où ils sont venus s'entasser autour de moi.

On ne pardonne pas volontiers à Thomme qui vit seul, et qui , par son attitude, semble dire aux autres hommes : Je ne mettrai plus au jeu avec vous tout l'or de mon cœur contre la fausse monnaie de vos paroles. Vous ne me trompez pas, vous ne m'attraperez plus.

Mais il y a ici des gens quel la pauvreté et le danger

rendent bons, et dont Vaspe^t empêché le cœar de se fermer; Il y a te mer,' ce miroir du ciel; il y a le lever el le coucher du soleil, et les splendides couleurs dont il peint le ciel et Peau ; il y a onze années ^ les dernières de ma jeunesse, les dernières où il sç passe pour Thomme des choses dont il aime à se soavenir.

Ilya...

Maîsje m'arrête. Quand j -écris, il me semble toujours que j'écris à'quelque'ami, connu ori inconnu ; et je me laisse parfois aller à des épancheménts qui ih*y)ht été fbrt reprochés.

Je n'irai pas à Londres ; je resterai à Sainte-Adresse. Quelques amis me donneront la main en partant et en revenant.

Et Thistoire de Rortain d*Ëtretat ?

Où en étais-je de Thistoire dé Romain d'Etretat? — je n'étais pas très-avancé. Pierre avait manifesté l'intention de la raconter, et nous aviohs parlé d'autre chose.

Etretat est un bourg de Normandie, situé à 23 kilomètres nord-est du Havrc-de-Grfice ; une -vallée étroite, qui paraît avoir été le lit d'un torriint; descend vers la mer par une pente rapide. La plage forme un amphithéâtre, borné à droite et à gauche par desfalaises de rochers de plus de 300 pieds de haut. De cet amphithéâtre fermé, on sort des deux côtés par des portes que la mer a creusées dans le roc : on les appelle Porte d'Aval et Porte d'Amont. La Porte d'Amont est ronde et basse ; la Porte d'Aval, en forme d'ogive, ressemble au portail d'une cathédrale. Auprès de cette porte est un immense obélisque de roche blanche, au sommet duquel les mouettes et les gc

lands se plaisent à faire leurs. nids. Quand la mer est pleine, on passe sous les portes en canot ; à la marée basse, on y peut passer à pied sec. La mer a en outre creusé des cavernes, revêtues d'algues et de varechs, qui contribuent à faire d'filretat un des sites les plus sévèrement pittoresques qu'il soit possible de voir. Une source très-abondante coule à la mer par dessous le galet, non loin de la Porte d'Aval. On prétend que c'a été une rivière qui s'est perdue sous terre ; pour dire la vérité, elle apporte autant d'eau à la * mer que beaucoup de rivières auxquelles la grammaire de la géographie donne le droit de s'appeler fleuve. C'est là que se rassemblent les femmes d'Ëtretat pour laver leur linge. Elles forment dans le galet un trou rond, qui*se remplit d'une eau limpide et douce, et improvisent ainsi un baquet commode, dont l'eau se renouvelle sans cesse. Après quoi, elles étendent leur linge sur les galets, lavés par la mer à chaque marée, et chauffés par le soleil à la marée basse. Le galet d'Ëtretat ne ressemble pas à celui qu'on rencontre le plus souvent au bord de la mer. Ainsi, sur les plages du Havxe, par exemple, les falaises formées de terre et d« craie sont souvent dégradées par la mer; les pierres qu'elles contiennent, qui sont, comme toutes les pierres, de formes irrégultères, usent leurs angles et s'arrondissent à force d'êtres roulées par les lames; mais cette opération est assez longue; et comme il s'en détache sans cesse de nouvelles, le galet présente aux yeux et, qui pis est aux pieds, des cailloux de toutes formes, hérissés d'as* pérités et de pointes. A Etrctat, au contraire, où il n'y a pas de terre au bord de la mer, où il ne se détache qu'à des ^ces très-éloignés quelques morceaux de rochers, ce sont

les mêmes pierres, toujours roulées, toujours sassées, ressassées, usées, polies, qui forment le bassin, de sorte qu'elles sont presque toutes ou rondes ou en forme d'œufs-, on y trouve souvent des sortes d'agates d'une belle couleur.

La fontaine, ainsi s'appelle la place que nous avons désignée^ et où coule sous les galets Tex-rivière d'Ëtretat^ est le lieu de réunion le plus important du pays ; là, tous les jours^ à la marée basse, parfois même la nuit avec des lanternes, car il faut obéir à la marée et non au cadran de l'horloge, là, les femmes, réunies pour laver, jasent et habillent tous les jours pendant plusieurs heures; chacune apporte le produit de sa chasse, c'est-à-dire tous les bruits, toutes les rumeurs, qu'on appelle à Paris cancans, potins en Normandie, et ramages dans les Ardennes.

Quelqu'un, dont les femmes ne se défieraient pas et qui pourrait les entendre à la fontaine sans qu'elles se crussent écoutées, aurait tous les jours le journal d'Etretat.

L'histoire que raconte Pierre se passe à une époque déjà assez éloignée de nous ; Ëtretat n'avait pas alors une auberge où l'on but du vin de Champagne : c'était sous l'Empire.

« Dans ce temps-là, dit Pierre, on prenait tout le monde pour la guerre, on consommait des hommes que ça faisait pitié. Quand on avait pris des hommes et qu'ils étaient dépensés et tués, au lieu de nous en rendre on nous en reprenait d'autres, c'était nous qui en devions. Passe encore quand on prenait les pêcheurs pour la marine, c'était leur état, ils quittaient leur famille, leurs amis, leur fiancée ; mais au moins ils ne quittaient pas la mer. Mais l'Empereur consommait bien plus d'hommes sur terre que sur

202 HISTOliyB .

mer 9 et c'élai^ là ce qui chagrinait le plus les garçons, Une nuit que Ifi marée bas^e 9e trouvait. vers deux, heures du matia^ les . femmes, lavaient àlfi fQntaine, chacune ayant ,sa lanterne, près d'ellp, ,0e sorte. que du bfiut des .falaises i| semblait voir de grosses lampodes, ces, verres luisanU, ^pars sur, 1^. galet* , 1

Oa parla dQ choses et 4'i9JUtres,,^t comme d^^^outume on ne se fit pas faute de potins. Cependant, àxel^ marée, on ne parlait bien yplonti,er,s gpe d'uqe. chose, à savoir : d'une nouveUe levée de jeunes geias. qu'on venait de foire dans le bourg. Douze jeunes marins seyaient été désignés pour partir le lendemain, et rejoindre le régiment auquel pn les avait incofPQrés,. . V , . > . ' . ... .

Douze famille^ éi^i^^% dapsje. deuil ,et'4echa^ri0j sans parler des.rpAHrqsses et des^Oa^çées des garç(W2s désignés. 11 parait, dit une d,es lavandières, qu'on ne veut plus, lais-* ser que des femmes à K)lretajl, . oaçplèye tput ce. qu'il y. a de j^un^s gens, et de ceux qq'on emmène nous n'en,Noypns pas revenir, , , :

. Celui qui me fait le plus depeine, dibiune aii^re,^ c'est mon cousin Romain : on allait le marier la semaine prochaîne avec Bérénice XAlin^ et vQilà queje^pèrea déclaré qu'il ne lui doivnerait safillç.que ^uand il serait revenu du service. Ci?pçndaDt> dit.Muç IroisièmOi il y a unecboseque j'ai remarquée et qui m'abieji étonnée jC'çst que .tandis.que les autres. se d^i^espéraient et se^lam^ntaient^ Komain n'a pas dit un mot et p'a pas, versé upe larme^ — Il aiuie pourtant bien fiérénie^^ «^ Qui i^ait ? les hommes sonrt si changeantsi. . ~ ' lendemain matin, le tambour appela les jeunes gens

DE ROMALN D'ÉTRËTÂT. 203

qui devaient se mettre en route ;.oq les compta, il« n'étaient que onze, Romain seul manquait; on l'appela, on alla le chercher chez ses parents d'aboird^ ensuite ohez ^ux de Bérénice ; on ne le trouva nullQ part. Les onze autres partirent en pleurant; comme ils s'en allaient on vit voltiger des morceaux de papier que le vent portait i la mer ; c'était la feuille déroute de Romain, qu'il déchirait et jetait par morceaux, du haut d'une petite guérite «au dessus des falaises, surplombant sur la mer, et qu- on appelle la chambre aux demoiselles. La veille, pendant la nuit, et comme les femmes parlaient de lui à la fontaine, Romain était suhprès de Bérénice. — - Romain, lui disait la belle fille, avant ton départ, j'ai voulu te voir, pour te renouveler le serment d'être ta femme; si tu meurs, je ne me marierai pas ] si tu reviens, je t'attendrai ; tu me retrouveras fidèle, et tu reviendras, j'en ai le pressentiment^ tous les jours j'irai faire, pour ton heureux retour, une prière à la Vierge.

Mais comment se fait^il que, seul des jeunes gens qui partent demain matin, tu sois resté calme, et que tu n'aies pas versé une larme, quand les autres en suffoquaient? N'es-tu donc pas triste de nous quitter ?

Je dois faire ici un erratum. Je rends mal les paroles de Bérénice. 11 y a un mot en Normandie qui a beaucoup de grâce en certains cas : c'est espérer, signifiant attendre. Je n'ai jamais entendu un pêcheur prononcer le mot attendre; toujours on dit espérer.

— Il est vrai, dit Romain, que Je n'ai pas pleuré, et que je ne me suis pas lamenté comme les autres^ mais il y a à cela une raison bien simple -^ c*est que je ne pars pa8«

— • GommeDt ! tu ne pars pas ? N'as-tu pas reçu comme les autres ta feuille de route ?

— Oui, mais je ne pars pas.

— Gomment feras-tu? Qui te Ta permis?

— Personne. Eh quoi, parce qu*il plaît à TEmpereur de faire la guerre, il faudrait que je quittasse mon pays, ma famille et toi — toi surtout dont la vue m'est aussi nécessaire pour vivre que l'air que je respire. Allons donc ; mourir pour mourir : là-bas de chagrin ou de la balle d'un ennemi, ou ici en me défendant contre les gendarmes; j'aime mieun mourir ici; au moins je mourrai à Etretat, et je serai enterré dans le cimetière de la paroisse ; et je te verrai jusqu'à lafln.

— Mais, Romain, tu me fais peur. On t'arrêtera, on te mettra en prison.

— Non, on me tuera peut-être ; c'est tout ce qu'on peut me faire malgré moi. J'y ai bien pensé, je suis décidé. Demain matin, quand les autres partiront en pleurnichant, jette les yeux sur la chambre aux demoiselles.

— Oh! mon Dieu, Romain, veux-tu donc te jeter à la Falaise ?

-^ Moi ! non. On me tuera peut-être, mais on en aura la peine, attendu que je compte me bien défendre. Pourquoi aller me battre contre les Prussiens, qui ne m'ont rien fait? J'aime bien mieux me battre contre ceux qui veulent m'arracher à tout ce que j'aime : je me battrai bien mieux et avec bien plus de cœur. Non, certes, je ne veux pas me tuer, je veux le voir ; je veux voir la mer jusqu'à la On. Tu verras s'envoler ma feuille de route: tu compteras les mor- \ que le vent emportera; ça te dira à quelle heure tu

DE ROMAIN D'ÉÏRETAT. 206

devras te trouver à l'avalure (chemin dans le roc) de la Porte d'Amont. J'aurai besoin de toi.

Bérénice, quoiqu'elle trouvât excellentes les raisons de Romain^ était très-effrayée d'un acte qui ne s'était jamais commis dans le pays : la rébellion contre une feuille de route et contre la gendarmerie. Elle essaya de le faire changer d'avis ; elle lui jura encore de l'attendre en priant pour son retour : Romain fut inébranlable.

Le lendemain, au moment où les autres jeunes gens se mettaient en route avec les gendarmes, Bérénice, les yeux fixés sur la chambre aux demoiselles, vit les morceaux de la feuille de route de Romain qui s'en allaient^ portés par le vent, en tourbillonnant ; elle en compta onze. C'était donc à onze heures qu'elle devait se trouver à Tavalure de la Porte d'Amont.

Le départ des onze garçons, et plus encore l'absence de Romain, furent le seul sujet des conversations de la fontaine. Gomme on ne l'avait pas revu, les unes le croyaient noyé, d'autres pensaient qu'il se proposait de rejoindre ses camarades en forçant la marche, et en s'accordant vingtquatre heures à passer de plus auprès de Bérénice. Personne n'admettait dans ses suppositions le refus de partir et la résistance à l'Empereur, tant c'était une chose sans exemple.

Je suis fâché de ne pas me rappeler dans ce récit les propres paroles de Pierre : sans fausse modestie^ mon récit y gagnerait. Hais nous supposons toujours que c'est lui qui parle. 11 s'arrêta, nous étions arrivés à nos bouées, et nous commençâmes à relever les lignes que nous avions mises à

la mer la veille au soir ; la pèche n'élait pas abondante^ cependant il y avait à un hameçon un assez gros bar.

— C'est tout ce que nous pouvions prendre, me dit Pierre, avec de Vacque (amorce) qui n'était pas frais. Le bar n'aime pas le poisson frais ; mais les autres poissons n'ont pas le même goût que lui \ et je pensais, en revenant h terre, à la prévoyance de la Providence, comment non-seulement elle n'a pas créé un être qui n'ait ses foinctions à remplir, mais elle n'a pas donné à cet être une passion, un goût qui ne doive concourir à Tordre général.

Beaucoup de philosophes se sont égarés sur un point qui n'a B^s tardé à les entraîner à l'absurde.

Us ont considéré Thommecomme roi, maître, centre et but de la création j alors ils se sont souvent demandé à quoi servaient telles ou telles choses ; mais si au lieu de se demander à quoi ces choses pouvaient servir à Thomme, ils s'étaient demandé quel était leur olTice dans l'ordre général de l'univers, ils n'auraient eu qu'à ouvrir les yeux pour trouver une réponse satisfaisante. Je citerai, pour exemple de celte erreur, un écrivain illustre, qui certes aimait la nature, et la décrivait avec un grand charme : c'est Bernardin de Sainte- Pierre. Eh bien ! Bernardin de Saint- Pierre a été obligé de forcer bien des choses pour les faire entrer dans lecadre tracé par ce point de vue i l'homme, centre, but et fin de la création. Ainsi il pose en théorie et en fait que Dieu n^ donné âe suaves todeurs qu'aux plantes basses et aux arbrisseaux qui ne s'^vent pas. plus haut que. le nez de. d'homme. La première fois que j'ai lu ce passage, j'étais asâis sous :des acacias couronnés, aune hauteur où ne pouvaient atteindre que les oiseaux, de leurs belles grappes blanches parfu-

mées. En face de moi était une glycine de la Chine dont les grappes bleues retombent de mon toit au printemps, et regardant autour de moi, je voyais une grande aubépine, et une clématite qui s'était élancée jusqu'au sommet d'un énorme noyer noir.

Les hommes ont en vain cherché et chercheront toujours en vain le mouvement perpétuel; c'est le secret de la grande et admirable perfection de cette machine de l'univers.

Les hommes, en elfet, ne disposent que de matières inertes, sujettes à l'usure par le frottement ; la nature, au contraire, a l'accroissement qui répare l'usure, soit par la végétation, soit par la nourriture. '

La machine du monde terminée^ il y avait à prendre sur la terre quelques soins accessoires-, le grand auteur donna aux êtres animés^ des passions, des besoins, des goûts ; ainsi, l'amour de là propriété impose à l'homme toutes sortes de corvées qu'il accomplit avec joie et avec ténacité ; tous les appétits concourent, par un esclavage volontaire et spontané, au but général.

Ainsi, pour en revenir à mon point de départ, et, comme on dit dans les parlements, rentrer dans la question, il est remarquable que, si certains poissons mangent les autres poissons pour modérer et contenir dans les bornes prescrites l'immense production de ces animaux, d'autres, chargés d'autres fonctions, d'une sorte de nettoyage des fleuves et des mers, recherchent, au contraire, le poisson gàté^ les cadavres de poissons et d'animaux^ et leur font

subir, par la digestion, les transformations nécessaires pour que les éléments qui les composaient soient suffisamment divisés et rentrent dans d'autres combinaisons de la

Dature. Le bar aime le poisson gàié ; mais presque tous les autres poissons ne le mangent que s'il est vivant ou au moins frais. Les tourteaux^ les étrilles, ne mangent que le poisson frais ; les crabes, qui leur ressemblent assez pour qu'on les confonde à la première vue, se repaissent de tout ce qu'ils trouvent de mort.

Quand on étudie tous les mystérieux travaux de la nature, on est fort porté à rire des gens qui, pour croire à l'existence d'un Être suprême, demandent des miracles, et de ceux qui en racontent pour la prouver.

Des miracles ! mais vous ne marchez pas sur autre chose. Est-ce que chaque brin d'herbe n'est pas une admirable et mystérieuse création, ainsi que la goutte d'eau et de rosée qui brille suspendue au brin d'herbe comme un diamant mobile? Et tous les animaux que les microscopes nous font voir dans cette goutte d'eau, et tous ceux que le microscope lui-même ne peut nous faire voir, et tous les animaux qui vivent sur ces animaux invisibles, et qui ont eux-mêmes leurs animaux parasites chargés d'autres parasites qui en portent d'autres !

Belles choses que ces miracles, qui consistent à déranger un peu Tordre éternel de la nature I Cet ordre n'est-il pas cent fois plus admirable ? N'est-ce pas un grand miracle d'avoir créé l'eau des fleuves qui descend à la mer, et, de la mer^ remonte en nuages, pour retourner aux fleuves, sans qu'une goutte d'eau puisse se perdre ni se dérober à ses fonctions éternellement prescrites, que d'avoir changé de l'eau en vin, ce que savent faire tous les cabaretiers ?

 onze heures tout le monde reposait. Bérénice sortit sans bruit, et alla trouver Romain. Romain était résolu. Il

DE ROMAIN D'ËTRETAT. 209

ne voulait pas partir. Il suffit, dit-il, qu'on ne me voie pas pendant quelque temps ; on m'oubliera. En effet, Romain ne parut plus dans la paroisse ; les un^ pensaient qu'il avait rejoint ses compagnons sur la route, d'autres qu'il s'était embarqué clandestinement sur quelque navire. Bérénice s'écbappait tous les soirs quand tout le monde dormait, et rentrait une beure après.

Il ne tarda pas à venir de la sous-prérecture au maire la nouvelle que Romain n'avait pas rejoint le corps qui lui avait été indiqué. Le sous-préFet Joignait à ce renseignement l'ordre de le faire partir ; mais cet ordre devait être exécuté par deux gendarmes. Tout ce qu'on put répondre aux gendarmes et au sous-préfet, c'est que Romain avait complètement disparu.

Quelques jours après, un cutter garde-côte, en passant devant Etretat, remarqua un feu qui brillait pendant la nuit dans les falaises; on crut d'abord que c'était la lanterne de quelque pêcheur qui descendait par Vavalure. Mais il y avait à bord un homme du pays, qui répondit qu'il n'y avait pas de descente à l'endroit où on croyait voir un fanal. On mit en panne pour observer, parce qu'alors on pensa à quelque alTaire de contrebande, et on vit le fanal descendre Jusqu'au tiers de la falaise. On envoya une embarcation à terre avertir les douaniers; ceux-ci se portèrent à l'endroit indiqué, mais la lumière avait disparu.

Une fois l'attention éveillée, on chercha, on commenta, on devina. Bérénice, au lieu d'arriver vers onze heures du soir auprès de Romain, n'y arriva une nuit qu'à deux heures du matin; on l'avait suivie, mais elle s'en était aperçue : alors elle était rentrée ; puis elle avait porté dos

provisions à Romain en plus grande quantité; elle avait mis dans le panier une lettre expliquant à Romain ce qui l'avait retardée et le soin qu'elle prenait de lui apporter des provisions pour plusieurs jours, afin dé ne pas sortir le soir pendant un jour ou deux, pour dérouter la surveillance. Pendant ces deux jours qu'elle passa sans se rendre auprès de Romain, elle se procura une bonne quantité de biscuit de mer, qui peut se conserver plusieurs mois, un petit baril de viande salée et une grosse danie-jéanne de cidre.

Mais, pendant ce temps, on avait fait des recherches, et le sous-préfet écrivit quMl avait la conviction que Romain n'avait pas quitté Etretat, et il envoya des gendarmes qui ne devaient plus quitter ta comniune. Bien en avait pris à Bérénice d'approvisionner son amant pour quelque temps; car, trois jours après, malgré ses précautions, elle fut suivie, et on acquit la conviction que Romain se tenait caché dans un trou de la falaise à une cinquantaine de pieds en descendant, et à plus de deux cent cinquante pieds au-dessus des rocher-s et do la mer.

On commença par envoyer des gendarmes, à la tête desquels le maire, muni d'un porle-voix, conseilla d'abord à Romain de descendre. Il répondit par un seul mot : Non. Après les conseils vint une sommation. Il ne répondit plus. On tenta l'escalade , mais on ne faisait pas alors plus qu'aujourd'hui des échelles de deux cent cinquante pieds. Quelques soldats aventureux essayèrent d'arriver par en haut avec des cordes ; mais Romain secouait les cordes, et lés aurait précipités s'ils avaient continué leur tentative. On fit avec la hache quelques degrés dans la falaise ; niais Ro-

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main faisait 4omber sur les travailleurs une gréle de pierres qui ne tarda pas à les décourager.

On en référa derechef au sous-préfet, qui en écrivit au préfet, qui en écrivit au ministre. Le ministre répondit au préfet, qui répondit au sous-préfct, qu'un si dangereux exemple, une résistance aussi inouïe, ne tarderait pas à avoir des imitateurs aussitôt qu'on la verrait possible ; qu'il fallait s'emparer de Romain mort ou vif, et à quelque prix que ce fût.

On .fit encore une sommation à Romain,' puis oh lui tira des coups de fusil. Romain, a chaque décharge, se renfonçait dans sa caverne^ puis ripostait par des pierres et des fragments de rocher. Il soutint le siège pendant quatre jours.

Au bout de quatre jours, il cassa malheureusement la dame-jeanne au cidre, et il ne tarda pas à sentir les angoisses de la soif; sa gorge était desséchée. Il' songea qu'il fallait profiter de ce qui lui restait encore de forces pour aviser au moyen de s'échapper.

La mer, basse vers quatre heures, était pleine à dix heures. Il passa tout le jour à détacher des morceaux de rocher et à entasser des munitions.

 la mer pleine, les soldats, les assiégeants, étaient obligés de se retirer. Romain les avait harcelés toute la journée avec des pierres, auxquelles la mer, en montant, et en les obligeant de se rapprocher de la falaise, les exposait davantage. Aussi, à la nuit, ils firent presque au hasard une dernière décharge, et se retirèrent en laissant un factionnaire sur le sommet de la côte.

Quand la mer battit contre la falaise, Romain sortit de

son anire, puis, par un chemin pratiqué seulement par les mouettes, il essaya de descendre vers la mer. Il s'aida des pieds et des mains, profitant de la plus petite aspérité, à chaque instant déchirant ses ongles dans la pierre, à chaque instant glissant au-dessus de Tablme, et se recommandant à Dieu et à son patron.

Mais une pierre se détacha, et attira, en tombant, l'attention du factionnaire. Celui-ci donna l'alarme; on héla Romain, et on lui tira des coups de fusil dans l'ombre. Un instant après, on entendit dans l'eau la chute d'un corps pesant : les soldats descendirent sur la plage par un détour assez long, mais ils ne virent rien.

Le lendemain on trouva sur le galet sa chemise et son bonnet de laine ; puis on n'en entendit plus parler. Le rapport du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, et du préfet au ministre, constata que Romain était mort, soit qu'il eût reçu un coup de fusil, soit qu'il eût fait un faux pas. Bérénice se mit en deuil.

Parmi les enfants d'Etretat qui furent enlevés cette fois, il 7 avait un nommé Samuel Aubry. Il partit en maugréant; mais, une fois arrivé^ il fut soldat comme tout le monde : on le mit dans la cavalerie. Longtemps il ne pouvait s'empêcher de se retenir au pommeau de la selle, à la crinière ou aux oreilles du cheval ; puis il prit un peu d'aplomb. D'abord le bruit du canon le frappa de torpeur ; s'il avait été seul, il se serait affaissé à la place où il était, sans avancer ni reculer ; mais son cheval suivait les autres, et les autres le poussaient. Puis l'odeur de la poudre et le bruit le grisèrent ; il tira son coup de mousqueton au hasard et en fermant les yeux.

Il ÛQit par s'accoutumer à tout cela, et 8on coionel le prFt pour son domestique ; il pansait trois chevaux, cirait les bottes, astiquait le fourniment, et était exempt de service ; de plus, il ne sortait pas sans avoir la poche garnie... Outre les lauriers, il cueillait aussi des myrtes.

Dans les villes de garnison, une foule de femmes abandonnaient leurs enfants et leurs maris ; leurs maris, beaux, probes, estimés ; leurs maris^ qui travaillaient durement pour leurs besoins et leurs caprices, elles les abandon* naient avec empressement pour Tamour d'un soldat médiocrement bâti, n'ayant de j[)ropre que ce qui est exposé à la vue du sergent ou du maréchal des logis, parfumé d'eaude-vie et de mauvais tabac ; car les femmes en général aiment à justifier ce lieu commun mythologique de la tendresse de Vénus pour le dieu des combats.

Un jour, l'escadron de Samuel Âubry reçut l'ordre de charger sur un bataillon carré ; mais, selon Tusage, ils devaient faire un demi-tour à gauche dès qu'ils seraient à portée de fusil. L^odicier qui commandait Tescadron avait un cheval rétif et emporté; il s^enivra du bruit des trom« pettes et de l'odeur de la poudre, se lança le nez au vent, et son cavalier ne put réussir à lui faire faire le demi-tour à gauche. Les autres chevaux suivirent le premier. Samuel^ se croyant mort ou au moins dangereusement blessé^ embrassa le cou de son cheval et s'abandonna au hasard. Le bataillon fut enfoncé. Trois croix d'honneur furent données à l'escadron. Samuel en eut une.

Cependant Geneviève fuyait toute société. Elle produisit un écrit de Romain par lequel il lui donnait ses seines, ses appelets et tous ces filets. Geneviève les mettait sur les ba-

leaux pêcheurs lors de leur départ, ^l à leur retour elle avait droit à un ou deux lots, selon qu'elle avait confié à tel ou tel bateau plus ou moins de fliets.

Elle fit réparer sa petite maison; elle acheta une vache, et eut une domestique. Tous les garçons la courtisaient et la voulaient épouser. Mais elle répondait sérieusement qu'elle ne se marierait pas. Il n*étaît bruit que de sa Sagesse; môme à la fontaine, où se contaient toutes les histoires du pays, on ne lui prêtait 'aucune întHgile. Clépebdant on finit par voir que Geneviève était enceinte. EHe accoiichh, et ne trouva qu'à grand'peine un parrain et une marraine pbnr son enfant^ qui fut baptisé sous te nom d'Onésime, fils de Geneviève, père inconnu... Le père de Geneviève lui-même ne voulut plus la voir. Néanmoins Gebevîève ne se d^sespéraitpas.

Arriva 1814. Le corps d*année où servait Samuel Àubry fut licencié. Samuel Âubry revint dans ses foyers avec deux ou trois camarades, seals vivants d'tine douzaine qu'ils étaient partis d'Etretat. Leur ï*etour fit la plus vive sensation. Samuel surtout, chevalier de la Légion d'honneur, fut incroyablement fêté. Tous les honneurs furent pour lui. Son morceau de pain bénit à l'église n'était pas beaucoup moins gros que celui du dépositaire de l'autorité municipale.

Une amnistie fut proclamée dans le même temps pour les déserteurs et pour les réfractaîrîes. Un matin, Onésime Romain conduisit Geneviève à la mëssé et lui donna son nom. Onésime était bien changé, il avait tant souffert pendant qnatre ans !

Cependant le bonheur ne tarda pas à rétablir sa santé ; îl travailla avec courage et succès.

DE ROMAIN D'ËTRE;TAT. 2i5

Quand on sut que Romain était le père de Tenfanl de Geneviève, et que, s'il ne l'avait pas épousée plus tôt, c'est qu'il ne pouvait se montrer sans s'exposer à être pris et fusillé, pesonne a'eut plus rien à dire sur la vertu de madame Romain.

Samuel Aubry vivait de sa croii et d'une petite ferme que lui avait laissée son père. ...

Romaia etiCenviève vivaient de leur travail.

Gomme le savent, tous les pécheurs, la pêche du hareng manque tous les ans depuis la déchéance de l'Empereur Napoléon. V ce a'est maintenant que par petites colonnes qu'ils passent sur nos côtes. Les vieux pêcheurs normands racontent avec enthousiasme que, sous le règne de Napoléon, on ne se donnait«pas toujours la peiae de tendre les appelets; qu'on prenait les harengs avec des seaux; que les mauves flamandes f grandes mauves blanches aux ailes noires, qui suivent les bancs de harengs, étaient si nombreuses qu'elles venaient prendre les harengs jusque sur les bateaux, et que pour les écarter on était forcé de les abattre, à coups de bâton. Âh! ajoutent*ils, quand nous revenions le matin au soleil levant> nos paletots étaient couverts d'écaillés 'xle harengs, véritables pièces de dix sous^ Aujottrd'hoi les kiens (chiens de mer) nous mangent les harengs et les seines. 11 est impossible de leur faire admettre à ce changement de route des harengs d'autre raison que l'exil de l'Empereur. Il n'y a rien d'égal à leur vénération pour sa mémoire, si ce n'est leur haine pour les chiens de mer; il y a dans leur manière de prononcer le mot

kiens quelque chose de féroce à la fois et de dédaigneux. Il faut dire que les chiens de mer leur font un grand tort. Rien n'est si simple que les appelets destinés à la pèche du hareng : ce sont de longues pièces de filet tendues, tirées en bas par des pierres, soutenues en haut par des barriques vides. Le poisson qui marche en colonnes serrées trouve un obstacle et veut le forcer; sa tète passe à travers les mailles, mais le ventre l'arrête ; il tente alors de reculer et se trouve pris par les ouïes. Les chiens^ qui les poursuivent n'ont qu*à choisir, et ils choisissent si bien, que les pécheurs friands ne mangent que les poissons en partie dévorés, et qu'ils appellent bougons. Quelques kiens se. prennent dans les seines, et alors chaque homme de Téquipage vient à son tour prendre le captif par la queue et lui frapper la tête sur le bordage ; ensuite un pécheur lui ouvre le ventre et en tire, avec deux ou trois petits kiens vivants, des harengs entiers et à moitié mangés.

Cependant Romain, que plusieurs pécheurs d'Ëtretat ont parfaitement connu, plus audacieux et plus aventureux que ses compagnons, trouvait toujours moyen de faire bonne pèche : il lui eût été si pénible de voir Geneviève supporter la moindre privation. Plusieurs fois il s'exposa à une mort presque certaine en sortant seul, par un gros temps, parce que Geneviève désirait un bonnet neuf.

La pèche finie, dans les longues soirées d'hiver, on se rassemblait quelquefois pour fumer et manger des rôties au cidre, tantôt chez Romain, tantôt chez un autre. Dans les commencements on aimait à faire raconter à Romain tout ce qu'il avait souflbrt et osé pour échapper à la conscription.

Les plus audacieux marins s'étonnaient, et Geneviève

était fière et heureuse en pensant que c'était pour elle que son mari avait fait de tels prodiges. Mais venait ensuite ie tour de ceux qui avaient servi. Ils étaient on ne peut plus enorgueillis de la gloire qu'on les avait forcés d'acquérir; chacun d'eux croyait avoir gagné la bataille où il avait eu peur. Les exagérations le^plus grotesques trouvaient de crédules auditeurs. Pour Samuel Aubry, il affirmait que son portrait était sur la colonne de la place Vendôme, formé d'un canon qu'il avait enlevé tout seul.

Les anciens militaires^ s'arrogeaient entre eux une in* contestable supériorité sur ceux qui n.' avaient pas servi ; ils avaient la parole dans les assemblées, désignaient les santés, prenaient des airs séducteurs avec les femmes et goguenards avec tes maris, ils ne permettaient à personne la moindre contradiction ni le moindre doute.

Geneviève elle-même, à force d'entendre chanter des refrains plus ou moins guerriers et patriotiques, tels que : Ah I qu'on est fier d'être Français, quand on regarde la colonne l ou Français et militaire , ou Français et fier de rêtre^ etc.^ Geneviève se surprit par moment à regretter que son mari n'eut pas fait comnie tout ie monde et n'eût pas été soldat.

Romain finit aussi par être honteux de s'être dérobé au service militaire; il prit son prodigieux courage et sa résolution pour une l&cheté.

Un jour d'été il partit pour la pêche du maquereau; il

n'avait qu'une petite barque, et deux hommes seulement

l'accompagnaient. A peine eurent-ils gagné le large, que le

vent tomba tout à coup. Le maquereau se prend avec des

lignes qu'on laisse traîner à l'arrière du bateau, tandis qu'on

court des bordées à toutes voiles. Pour la pêche du maquc-

reau^ on sort d^ordinaire par un vent d'est, parce qu'il se soutient mieux que tout autre, et qu'un vent un peu frais est indispensable pour le succès de cette pèche. Il fut* obligé de virer de bord et de revenir ; mais il avait à relever ses filets qu'il avait tendus la veille pour les homards, l'occasion étant d'autant meilleure que le vent d'est par lequel il était parti l'avait fait naturellement dériver en aval du côté du Havre. C'était presque au-dessous de la Courtine^ vieille fortification ruinée au-dessus de la falaise, que Romain avait tendu ses derniers filets. La mer était basse; il suivit le chemin sous la falaise, relevant ses filets, et donnant le bulin à ses deux compagnons, qui conduisaient la barque à une demi-portée de fusil du bord. Quand il eut relevé le premier filet, il laissa ses hommes continuer le chemin par la mer, et lui suivit la falaise. 11 faisait un soleil dévorant. Arrivé à une profonde caverne, à laquelle une tradition a donné le nom de Trou à VBomme^ il y entra pour s'y reposer un moment.

11 n'y a rien de si beau que ces grottes que l'on trouve à chaque instant d^^is les falaises. Le bas est revélu d'une roche blanche semblable au plus beau marbre ; la voûte est toute tapissée d'une sorte de mousse d'un lilas rouge, qui dans l'ombre semble, par ses riches reflets, une immense tenture de velours violet *, des angles des roches pendent des algues et des varechs^ sombre verdure de l'Océan, qui paraissent d'abord noirs, et vus en transparent sont des plus belles nuances de vert, de violet et de pourpre.

Romain tira sa gourde, et but un peu de genièvre, puis il êe disposa à se remettre en route.

Mais ail fond de la grotte il entendit des soupirs.. «;

DE ROMAIN D'ËTRETAT. 219

il . avança. A ces soupirs se mêlaient des baisers.

— Partons^ dit-il, voici deux amants que je gênerais. Cependant il s'arrêta encore au bord de la grotte, la fraîcheur était si agréable ! Il tira sa pipe^ battit le briquet, et fuma.

Le temps passe vite pour les fumeurs. Si vous m'accordez ceci, vous admettrez qu'il passe encore plus vite pour les amants. Le soleil descendit derrière la haute aiguille placée presque devant le Trou à C Homme, Romain resta à le regarder coucher. Néanmoins la mer montait, et comme il s'était élevé un fort vent de S.-O., les lames venaient par moment jusqu'à l'entrée de la grotte. Il allait partir, mais une pensée le fit rentrer dans la grotte.

— Holà, hé! cria-t-il, mes tourtereaux, la mer monte.

Mais à sa voix répondit un cri d'effroi et d'angoisse.

Romain se précipita au fond de la grotte. Une lutte s'engagea dans l'ombre, puis Romain sortit avec Geneviève, tous deux étaient horriblement pâles. Personne ne sortit derrière eux. Romain jeta son couteau à la mer.

Le lendemain, Romain avait disparu. La mer apporta sur le galet d'Etretat le cadavre de Samuel Aubry.

Plus en amont, non loin d'Etretat, au-dessous de l'endroit où Romain avait autrefois soutenu le siège, on trouva encore ses sabots et sa blouse ; mais cette fois il y avait dans la blouse un corps brisé et en lambeaux.

Geneviève prit le deuil. Ce deuil extérieur pour Romain lui permettait de pleurer Samuel Aubry.

Il y a tant de morts qu'on pleure comme le lierre, qui, après avoir étouffé un arbre, pare sa tête morte de vertes guirlandes;

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