UNE
HISTOIRE INVRAISEMBLALE
Au oomte Adolphe d'Houdetot.
— Parbleu I voilà de ces choses qui n'arrivent qu'à moi,
— Pas tout à fait, monsieur, reprit raubergiste^ car voici de l'autre côté de la rue un monsieur auquel il arrive pré* cisément la même chose. — Ce monsieur est arrivé cinq minutes^ trop tard pour la voiture ! — Cinq minutes trop tard, monsieur, ou, si vous l'aimez mieux quarante-sept heures et cinquante-cinq minutes trop tôt pour l'autre voilure qui partira après-demain. — C'est-à-dire que celle maudite voiture ne passe devant voire baraque que tous les deux jours. — Pardon, elle repassera demain. — Ah !
— Hais dans le sens opposé, pour retourner à l'endroit d'où vous venez. C'est du reste bien assez pour ce qu'il y a de voyageurs. — Que peut-on faire dans un Irou pareil pendant deux jours ? — HaiS; monsieur, ce que vous faites,
se fâcher, s'impatienter, Jurer même un peu, si cela est agréable, puis déjeuner^ diner et souper dans ma maison ; c'est ce que j*ai toujours vu faire aux personnes qui manquaient la voiture. — C'est en effet bien récréatif... Qu'estce que c'est que ce monsieur? est-ce quelqu'un comme il faut? — Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur? — Imbécile! cela veut dire : Est-ce un monsieur? — Je ne crois pas, monsieur; il est trop poli et trop modeste, il m'appelle monsieur, et m'a demandé la permission de laisser dans ma maison une petite valise qu'il porte avec lui... Ce n'est q\x un homme.
L'étranger parut ne plus écouter l'hôtelier, et examina son compagnon d'infortune, qui, marchant lentement de l'autre côté de la rue, semblait chercher à prendre une résolution. Son costume était simple : une redingote de voyage boutonnée jusqu'au col, de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Tandis que celui dont il fixait l'attention était vêtu avec recherche et avec une élégance qui ne manquait de distinction qu'aux yeux des gens qui savent qu'un homme très-bien mis dans un salon ne continuera à être bien mis en voyage, ou dans une voiture publique, ou à la campagne, qu'à condition de l'être tout dif« féremment. L'étranger avait des bottes vernies et des gants jaune-paille, deux riches épingles étaient attachées à la cravate au lieu d'attacher la cravate, une chaîne d'or soigneusement étalée descendait du co) à la poche du gilet. Il se décida à traverser la rue avec l'intention de demander à son compagnon de séjour forcé s'il savait quelque moyen dépasser outre, et de ne pas demeurer deux jours dans cette auberge. Il allait probablement commencer son interpella-
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tion par « Brave homme » ou par « Dites donc, » lorsque la flgure distinguée de rinconnu lui fit sentir que cette for^ mule ne serait pas conyenabie. Il se décida à dire : — Il parait, monsieur, que vous avez, comme moi, manqué la voiture? — Oui, monsieur. — Et vous savez qu'il n'en passe une autre qu'après demain ? — Oui, monsieur. -^ Et vous paraissez plus résigné que moi. Vous êtes heureux. — Mon bonheur consiste peut-être à avoir assez de grands ennuis pour être peu sensible aux petits. — Hélas! monsieur, il n'y a de petits ennuis que ceux auxquels on est insensible; il y a telle vieille femme qui exhale pour la mort d'un perroquet tout le chagrin qu'il semble qu'elle aurait pu réserver pour la perte d'un parent ou d'un amf, et elle n'en est pas moins malheureuse. Que comptez-vous faire? — Attendre, puisqu'on ne peut faire autrement. Puis, ayant prononcé ces mots, le second voyageur salua
poliment son interlocuteur, et continua sa promenade devant l'auberge. Pour celui-ci, il retourna près de l'aubergiste, et s'informa de l'heure du dîner. Le dîner réunit nos deux voyageurs, et avec eux plusieurs personnes qui, les unes à pied, les autres en carrosse, venaient attendre au passage la voiture du lendemain. M. Octave trouva tout mauvais, demanda de la glace, et fut aussi surpris qu'indigné quand le garçon de l'auberge lui répondit qu'il n'y en avait plus dans le pays depuis près de trois mois, car on était alors au commencement de mai, et qu'on espérait n'en pas revoir avant le mois de novembre. Il en fut de même pour les cure-dents et de même pour un bol que M. Octave demanda avec l'intention conforme à l'usage dégoûtant établi depuis quelques années dans la société, de faire ses ablutions
à table. Pour l'autre voyageur, il trouva tout excellent, et parut faire un très-bon dîner.
Afln d'occuper la soirée, quelques hommes restèrent à table, Ton fit du punch, et Ton fuma. H. Octave était furieux contre son valet de chambre, qui avait négligé de mettre dans sa poche de ses excellents petits cigares^ un peu chers il est vrai, mais si parfaits, et que lui seul possédait. L'autre en tira une poignée de sa poche, et en donna à tout le monde, ils étaient délicieux. M. Octave se plaignit amëre* ment d'être ainsi obligé d'attendre une modeste carriole; mais, dit-il, il n'y a cependant pas moyen de voyager avec ses chevaux par une route de quelque longueur et en assez mauvais état ; à quoi la plupart des assistants se dirent : il parait que ce monsieur a des chevaux, et lui témoignèrent une plus grande somme de considération. Ce qui ne les mit pas beaucoup en frais, parce qu'ils diminuèrent d'une somme égale celle qu'ils auraient pu accorder à l'autre, qui ne dissimula pas assez qu'il était venu à pied.
Je m'aperçois ici et un peu tardivement que j'aurais évité beaucoup de répétitions^ si j'avais usé dès le commencement de mon récit de l'excellente habitude qu'ont les auteurs dramatiques de donner au début de leurs pièces une liste des noms et prénoms de leurs personnages. Vautre voyageur^ auquel pour la dernière fois je donne ce nom^ qui a paru déjà plus souvent qu'il n'en avait le droit, s'appelle Henri. Ou en revenait de temps en temps à parler du chemin qu'on avait à faire : c'était un intérêt commun entre tous les voyageurs. Un d'entre eux fit remarquer que ce chemin réputé détestable cesserait d'être mauvais si, au lieu d'avoir à monter et à descendre une côte fort rapide, on
pouvait tourner cette côte en prenant quelques toises sur un terrain stérile qui appartenait au gouvernement, et ne rapportait rien à personne. Octave bl&ma le gouvernement^ et dit qu'à son retour à la ville il en parlerait au ministre. Le lendemain, au nombre des voyageurs était un jeune paysan qui semblait bien affligé ; sa mère et sa sœur l'avaient accompagné jusqu*à la voiture pour rester avec lui plus longtemps ; il allait rejoindre un régiment qui lui avait été désigné. C'était un pauvre diable que le sort avait fait soldat. Seul soutien de sa mère veuve et de sa jeune sœur, il n'avait pu trouver d'appui dans la loi» qui n'exempte du service militaire que le fils aîné ou unique d'une femme veuve, sans prévoir le cas où l'atné serait un égoïste, un mauvais ouvrier et un ivrogne, tandis que le cadet nourrirait la pauvre veuve du fruit de son travail. C'était précisé^ ment ce qui arrivait dans la famille du jeune paysan. Tous les voyageurs ne purent s'empêcher d'être un peu émus de la douleur de ces pauvres gens, et quand le jeune soldat dit en pleurant : Ce n'est pas le service militaire qui me fait peur, ce n'est pas non plus d'aller me battre ; mais ce qui me fend le cœur, c'est de penser que vous, ma pauvre mère, et toi, ma pauvre Elisabeth, vous allez être réduites à mendier votre pain. Henri proposa aux voyageurs de faire une collecte^ et lorsqu'il tendit son chapeau, cette idée était si bien venue à tout le monde que plusieurs avaient déjà la main à la poche. Le chapeau vidé, entre les pièces de monnaie qui s'y trouvèrent en assez grande abondance, on trouva un double louis en or; tout le monde l'attribua sans hésiter à Octave, qui était sans contredit le plus somptueux des voyageurs réunis, et on appuya cette opinion du soin
qu'il avait eu d'enfoocer sa main dans le chapeau en y déposant son offrande. Quelqu*un même dit à un autre : Ce monsieur qui a fait la collecte n*a peut-être pas donné grand'chose ; mais c'est toujours lui qui a eu l'idée, et qui sous un certain point de vue a donné tout l'argent. Octave lui-même, qui savait fort bien n'avoir pas mis le double louis, et qui n'avait si profondément plongé sa main dans le chapeau que pour cacher la modicité de son don, Octave fut loin de soupçonner Henri, qui avait su cacher jusqu'au soin qu'il avait pris de se cacher. Octave crut devoir faire un discours sur ce qu'il y avait d'odieux à priver ainsi toute une famille de son seul appui. Il demanda à la mère du conscrit si elle avait réclamé auprès de Taulorité, parce que le fils atné^ou le fils tim^ue d'une veuve... Elle répondit que son fils n'avait pas droit à cette exemption, parce qu'elle avait un autre fils plus &gé qui les avait quittées et abandonnées depuis longtemps. Octave prit le nom et l'adresse de la veuve, lui promit de ne pas l'oublier, et dit qu'il consentait à perdre son nom si dans un mois le jeune soldat n'était pas rendu à sa famille. Les remerciements dont il fut l'objet ne furent interrompus que par l'invitation que le conducteur adressa aux voyageurs de monter en voilure. Le départ fut cependant retardé encore quelques instants par Henri, qu'on alla avertir dans sa chambre, où il était remonté ; il donna à l'aubergiste une lettre qu'il vint cacheter au feu de la cuisine, et qu'il le pria de faire partir sans délai, ce qui fit dire à Octave, avec Tapprobalion du reste des voyageurs : Ce monsieur prend vraiment bien son temps pour songer à sa correspondance. Octave s'empara sans façon de la meilleure place de la voiture; Henri
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monta dessus avec le [conducteur et le Jeune soldat. A la dlnée, il s'attabla avec le conscrit dans un coin de la salle. Le lendemain matin de très-bonne heure, on ar« riva au but du voyage. Quelques voyageurs montèrent dans un autre véhicule ; quelques autres étaient arrivés. On se sépara probablement pour ne jamais se revoir. A peine si quelques-uns échangèrent un léger salut. Henri, qui parais* sait connattrela ville parfaitement^ se mit en marche pour la maison de H. de Riessain. Pour cela, il quitta la partie habitée de la ville et passa par plusieurs rues où il n'y avait que des jardins au milieu desquels s^élevait çà et là une maison isolée. Il ne fut pas médiocrement surpris lorsqu'il rencontra dans une de ces rues son compagnon de voyage Octave, qui, d*abord derrière lui, ne tarda pas à marcher à ses côtés. Sans aucun motif bien sérieux de cacher son nom ni le sujet de son voyage, Henri ne se sentait porté envers Octave à la confiance a aucun titre ; d'ailleurs, Octave avait en route parlé de la ville où ils se rendaient ensemble comme s'il y connaissait plusieurs personnes^ et la recommandation qu'avait reçue Henri de M. de Riessain de le venir voir sans parler de son voyage, tout en paraissant se borner aux gens de leurconnaissance,' n'avait cependant pas de limites assez fixes pour qu'il Tenfreignit sans raison, et surtout sans plaisir. Aussi, quand Octave le salua, et sembla vouloir engager une conversation, Henri commença à ralentir sa marche , et à la première rue par laquelle il devait tourner, il s'arrêta tout à fait pour laisser le temps à Octave de continuer tout droit. Celui-ci s'arrêta de même et continua à causer. Henri , après quelques instants , le salua, et tourna par la rue voisine. — Ah ! vous allez par là?
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dit Octave. Et, comme c'était son chemin, il continua de marcher à côté d'Henri. Le même manège se renouvela a la première rue qu'on rencontra; mais alors Henri^ décidé à se défaire de cet opiniâtre compagnon de voyage , prit résolument un chemin opposé à celui qui menait chez M. de Riessain ; puis, quand il se trouva à Tautre extrémité de la ville, il s'arrêta à un carrefour, et ayant demandé à Octave par où il continuait, il le salua, et prit le côté op^ posé, bien décidé qu'il était à en prendre un autre si Octave avait pris celui-là ; puis, par de nombreux détours^ H regagna la maison de M. de Riessain, où il trouva, tirant la sonnette, le même Octave qu'il espérait avoir perdu dans la ville. Tous deux échangèrent en souriant un salut silen^ cieux, et demandèrent M. de Riessain. On les fit entrer dans un salon où M. de Riessain ne tarda pas à venir les trouver ; il accueillit Henri presque comme un inconnu, et en le priant de l'excuser, il emmena Octave dans son ca-
binet. Un quart d'heure se passa , pendant lequel Henri, après avoir regardé tous les tableaux , après avoir compté le nombre de pas que Ton pouvait faire dans le salon tant en large qu'en long, commençait à se trouver en peine de nouvelles distractions. M. de Riessain entra, et lui serrant la main avec effusion, lui dit :
— Enfin, nous voilà ensemble, mon cher Henri, et nous voilà seuls. Vous avez voyagé avec cet écervelé d'Oclave, et vous ne lui avez pas dit votre nom. Vous avez bien fait. — Je ne lui ai pas dit mon nom , mais sans savoir bien faire. Quelle importance cela peut-il avoir? — Mais beaucoup , parce qu'il vous cherche. — Vraiment? — Et il ne venait ici que pour me demander où vous demeurez.— Mais alors,
mon cher monsieur de Riessain, pourquoi ne ^as lui avoir dit... — 11 vous cherche pour vous couper la gorge.— Raison de plus*, il m'aurait sans doute dit pourquoi, ce qu'il me sera autrement impossible de deviner. — Vous n'aurez pas besoin de le deviner, Octave m'a parfaitement mis à même de vous rapprendre. Il a vu nia fille cet hiver dans je ne sais quelle maison où ma folle de sœur Ta conduite. Il se croit amoureux. Il a appris de ma bouche, à sa première ouverture, que vous êtes destinés l'un à l'autre, et naturellement il veut vous tuer. Ce qu'il y a de plus curieux dans ceci , c'est qu'Octave d'Hervilly, qui a voyagé avec vous, qui est venu ici avec vous, prétend vous connaître et vous avoir provoqué devant plusieurs personnes sous un prétexte, dit-il discrètement, qui ne peut en rien compromettre ma fille ; il ajoute qu'on vous a accommodés, mais que cette fois l'affaire ira jusqu'au bout. — Eh quoi ! s'écria Henri, monsieur de Riessain, vous l'avez laissé partir sans me mettre à môme de le convaincre d'un lâche et odieux mensonge ; vous m'avez fait perdre cette occasion de tirer sûrement de lui et de son impertinence une vengeance légitime! — Légitime, c'est possible, mais sûre, c'est autre chose. J'ai fait mieux, je vous ai vengé. Je lui ai promis de lui être favorable dans ses amours. Je compte 'appuyer auprès de ma fille , et même consentir à leur union. — Pardon, monsieur de Riessain, dit Henri; mais est«ce que par hasard je rêve, ou est-ce que je suis devenu fou? Depuis que j'ai mis le pied dans votre maison, je n'ai absolument rien compris de ce que j'ai vu ni de ce que j'ai entendu. Ma rencontre avec ce M. Octave, dont je n'ai pu me débarrasser, a plutôt, en effet, l'air d'un cauchemar que
d*une rencontre ordinaire... — Il n'y a cependant là dedans rien que de fort simple, mon cher Henri; mais il faut avant tout que je vous donne connaissance d*une correspondance un peu singulière que j'ai interceptée. — Mais^ monsieur, je ne puis cependant laisser impuni... — Octave d*Her* villy?... je vous dis que je m'en charge. — Mais voire ma« nière de me venger est plus que bizarre, et j'ai l'habitude de faire moi-même ces sortes de choses. — Voulez-vous m'accorder un quart d'heure? — Volontiers. — Eh bien ! asseyez- vous et écoutez !
« Vous avez raison, ma bonne tante... » C'est ma fille qui écrit à ma sœur. J'ai regretté, et vous regretterez comme moi, j'en suis sûre^de ne connaître qu'une des deux lettres de cette raisonnable correspondance, mais celle que nous possédons nous met à peu près à même de deviner celle qui nous manque.
« Vous avez raison , ma chère tante , je suis bien malheureuse.... » Sotte créature! dix-huit ans, fraîche et rose comme une pêche, riche, bien élevée, adorée par son père, destinée à être la femme d'un jeune homme beau , distingué, au moins aussi riche qu'elle , d'un jeune homme qui ne l'a vue qu'une fois et qui l'aime comme un fou , bien malheureuse^ vraiment. J'ai peine à retenir mes larmes quand je vois de pareilles infortunes !
« Sacrifiée par la volonté aveugle de mon père à un époux que je n'ai pas encore vu , pour lequel je n'éprouverai sans doute aucune sympathie, je suis condamnée à traîner une vie décolorée dans une union qui est la plus dure des chaînes quand elle' n*est pas formée par le cœur. » Je vous prie de croire , mon bon Henri , que ma fille ne
tire pas de semblables phrases de sa tête ni de son cœur. C'est sa tante^ une vieille fille féroce qui les lui a apprises^ et qui lui fait croire qu'elle est malheureuse. Ma fille malheureuse! Mais, mon cher Henri , je donnerais ma fortune et ma vie pour lui éviter un chagrin réel... Jamais je n'en ai laissé approcher d'elle, je vous le jure, et c'est pour cela que je veux que vous soyez son mari , parce que je sais combien vous êtes bon , parce que vous me continuerez , vous la gftterez comme moi : je vous assure qu'elle est au fond aussi bonne qu'elle est belle.
« Je vous avouerai cependant , ma tante , que , sur un point, j'ai de la peine à penser comme vous, n Tenez, Henri , la voici un peu plus raisonnable, cela lui arrive chaque fois qu'elle pense elle-même.
« Cet homme épris de moi , comme vous dites, qui a juré la mort de celui qu'on me destine, ce M. Oclave d'Hervilly, me fit plus de peur que de plaisir ; je ne l'ai pas remarqué à cette soirée ou à ces soirées où vous me dites que je l'ai rencontré, je n'ai donc à son sujet aucune impression à vous confier. Relativement au petit maître de chant, ce sera toujours pour moi un maître de chant et rien davantage. Mon futur inconnu n'a donc point de rival ; mais cependant je le déteste cordialement , lui et le lien odieux qu'on veut me faire contracter. » Ici , mon ami , il y a quelques lignes des plus graves, et que je vous passerais dans la lecture de cette épître, si je n'espérais vous avoir bien convaincu que ce n'est pas en réalité l'œuvre de ma fille, mais le reflet des pensées saugrenues de ma ridicule sœur, et surtout si je ne voulais pas agir avec vous avec une entière bonne foi. I.es voici :
« Je dois cependant tout vous dire, chère tante; il n^est pas tout à fait vrai que le protégé de mon père n'ait point un rival, mais je suis sûre que lui-même, fût-il mon époux, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, n'en saurait prendre d'ombrage. Vous vous rappelez ce bouquet de chèvrefeuille qui qui me fut envoyé si bien à point le soir d'un jour où la vue d'un de ces arbrisseaux m'en avait inspiré le désir ; eh bien, j'ai souvent rêvé à celui qui avait deviné et accompli mon désir ; j'ai souvent cherché si le hasard ne me le ferait pas reconnaître au milieu des hommes qui m'entouraient... Excepté cela , ma tante , il n'aura dans mon cœur d'autre ennemi que lui-même... Je vous remercie des encouragements que vous me donnez contre une volonté à laquelle je n'ai jusqu'ici pas eu de peine à prendre l'habitude de me soumettre, puisqu'elle ne s'était manifestée qu'au profit de mes plaisirs, mais je n'avais pas besoin des excellentes raisons que vous me donnez pour opposer une résistance opiniâtre au sacrifice que l'on exige de moi... Je veux être sage et fidèle à l'époux que j'aurai , mais aussi , et à cause de cela, je neveux épouser qu'un homme que j'aimerai. Cette idée me fait de la désobéissance un devoir plus respectable à mes yeux que celui qu'on voudrait me faire de la soumission aux ordres de mon père. »
— Eh bien , Henri , que diles*vous de cela ? — Je dis, monsieur de Riessain , que cette fois j'espère que c'est dans son cœur que votre fille a trouvé ces sentiments, qui me paraissent nobles et raisonnables.
— C'est possible, Henri ; mais l'homme au bouquet? — L'homme au bouquet?... c'était moi. — Vraiment ! — C'est un incident bien simple. À la promenade, je me trouvais
derrière des dames avec d'autres personnes, lorsque votre fille, qui avait attiré mon attention par sa grâce et sa beauté, dit à sa tante : Ah ! ma tante, quel beau chèvrefeuille, et quel parfum ! Je fis quelques questions sur ces dames ; jugez de ma joie lorsque j'appris que cette charmante Qlle était celle dont vous m'aviez tant parlé et que, m'aviez-vous dit, vous seriez heureux de voir ma femme. Je lui envoyai un bouquet des fleurs qu'elle avait désirées. Je commençai une lettre pour vous, puis, songeant que je pouvais arriver aussitôt que ma lettre et avoir une réponse deux jours plus tôt que si j'attendais là-bas, j'accourus auprès de vous; mais, pendant ce temps-là ^ vous étiez allé chercher votre fille, et voilà quinze jours que je vous attends. L'avez* vous ramenée? — Oui, elle est au couvent où elle a été élevée. Mais qu'allons^nous faire? comment triompheronsnous de cette prévention qu'elle a contre vous et que sa tante a si bien cultivée? Mais écoutez le reste de la lettre , et c*est ici que vous allez reconnaître et les billevesées de ma sœur et la fâcheuse influence que son imagination malade a eue sur celle d'Angélique.
« Mon cœur a été doucement ému, ma bonne tante, au poétique tableau que tous me faites d'un amour partagé. Non certes, je ne serais point lâche dans les traverses qui, dites-vous, viennent toujours éprouver un amour de ce genre , comme si le ciel était envieux d'un bonheur qu'il n'accorde qu'à regret aux humains, dans la crainte de n'avoir rien d'aussi beau à donner à seà élus. Non, celui auquel j'aurais donné mon coeur n'aurait rien à craindre db moi, ni perfidie ni abandon, et si des parents barbares... »
Oh ! ma pauvre fille, quelles sottes choses on t'a apprises.
c( Et si des parents barbares me traînaient à l*autel, je refuserais hautement l'homme assez lâche pour vouloir profiter de cette odieuse Tyrannie. Mais, ma tante, il s'en faut de tout que notre petit maître de chant m'inspire de semblables idées; si sa timidité vous a touchée, je vous avoue que moi je ne la trouve pas assez complète, puisqu'il a osé vous parler de ses ridicules sentiments pour moi. Je vous prie donc, ma chère tante, de ne l'encourager en aucune façon. Il faut croire que Saint-Preux , le maître de Julie, était fait d'autre sorte. »
Voici qui est mieux, mais ma sœur fait là un joli métier. Quand les femmes ne peuvent plus s'occuper d'amour pour leur compte , il faut qu'elles se mêlent au moins dans les amours des autres, soit pour les favoriser, soit pour les traverser, et je m'aperçois en outre qu'elle lui a fait lire de bons livres ! Mon cher Henri, je vous en supplie, n'allez pas mal juger ma fille; voyez, au milieu des sottises de sa tante qu'elle récite, paraître par moments le bon sens et la dignité qu'elle ne doit qu'à elle-même; elle a toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un honnête homme. Croyez-moi quand je vous l'affirme sur l'honneur; sa beauté n'est pas une trompeuse amorce, c'est la parure d'une belle ftme et d'un noble coeur ; vous et moi nous effacerons jusqu'aux traces des idées absurdes qu'une vieille folle lui a mises dans la tête. — Mon cher monsieur de Riessain, je l'aime de toute mon àme. — Ëh bien , mon ami, voyons donc ensemble jusqu'où va maie 1. Tenez, lisez vous-même le reste de la lettre, c'est l'analyse d'un roman qu'elle vient de lire, et qui l'a ravie.
L'héroïne, enlevée trois ou quatre fois, enfermée dans je
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ne sais combien de cachots, au pouvoir de beaucoup de scélérats, sort pure et sans taehe de toutes ces épreuves, et finit par apporter uacœur fidèle à un pauvre chevalier repoussé par des parents barbares (nom charmant sous lequel elle me désignait tout à l'heure), et qui par sa valeur devient roi de quelque lie inconnue , après avoir pourfendu je ne sais combien de rivaux.
Voilà ce qu'on a fait croire à la pauvre enfant qu'elle trouverait dans la vie. Et comme au demeurant ces sottises ont un côté noble, sa jeune imagination s'y est laissé prendre. Voici donc ce que j'ai déddé. Octave s'est conduit comme un sot, il en payera la peine. Il est impossible que vous vous présentiez comme l'époux choisi , que dis-je ! imposé par le féroce père que je suis. Il y aurait de quoi détruire tous nos projets, car vous n'épouseriez pas plus ma fille sans son libre consentement que je ne vous la donnerais malgré elle. Je me suis rappelé celte histoire des habitants de je ne sais quelle ville qui voulaient bâtir un pont sur je ne sais encore moins quelle rivière. A chaque tentative, l'eau détruisait et emportait l'ouvrage commencé. Enfin le diable vint voir un des prindpaux de la ville et dit : Je bâtirai le pont en une nuit, et il durera deux cents £ms, jour pour jour, et il ne vous en coûtera qu'une bagatelle : j'aurai pour moi la première créature qui passera sur le pont. Celui auquel était faite la proposition en référa aux autres chefs , et la proposition du diable fut acceptée. Le matin du jour suivant on trouva un magnifique pont jeté d'une rive à Tautre. Que firent alors les chefs de la ville ? Ils prirent un chat, et, le mettant à l'entrée du pont, ils le chassèrent et l'épouvantèrent par des cris, de sorte qu'il
UNE HISTOIRE INVRAISEaiBLABLE. 235
passa de l'autre côté. Le diable, pris pour dupe, s'empara du chat et remporta en grommelant. L'autorité paternelle est ce pont bâti par le diable, c*est Octave qui passera dessus.
Henri fit de nombreuses objections, mais M. de Riessain les leva toutes^et acheva de développer ses idées. Henri finit par se rendre, mais seulement devant une volonté à laquelle H. de Riessain annonça qu'il ne ferait aucune modification.
— Ici finit naturellement le premier feuilleton, dis-je à un ami qui lisait -par-dessus mon épaule. — Eh quoi, s'écria-t-il, avez- vous donc un riche patrimoine que vous m'ayez caché jusqu'ici, ou ètes^vous vendu au pouvoir, ou joignez-vous à votre métier d'écrivain quelqae industrie ténébreuse^ que vous écrivez ainsi ?
Un peu étonné de cette sortie, je priai mon ami de s'expliquer. Il s'assît au coin du feu, en face de moi, et me tint à peu près ce langage : — Quand vous faites des romans, n'êtes-vous donc pas, comme les autres, payé à tant la ligne, à tant la page, à tant la feuille ? — Oui, certes, pourquoi ne me conformerais-je pas à l'usage établi à ce sujet ? — ' Conformez-vous à Tusage établi tant que vous voudrez, mais au moins étudiez les maîtres du genre et apprenez d'eux à ne pas vous livrer à un pareil gaspillage. Représentez-vous bien que, payé à la ligne, La Rochefoucauld, s'il eût vécu de ce temps, et s'il eût vécu du produit de sa plume, n'eût guère vécu qu'une ou deux semaines, de ce qu'on lui aurait payé les Maximes, — C'est possible, mais quelque inconvénient qu'ait cette manière de procéder, il s'en présenterait bien davantage si l'on voulait appliquer au prix des ouvrages littéraires quelque règle ayant pour
base le mérite du livre.— Je ne^chicane pas le mode en usage, mais je veux vous faire remarquer combien vous en usez peu fructueusement^ en vous montrant comment procéderaient quelques-uns des maîtres qu'à tous égards vous devez vous proposer pour modèles. Vous ayez introduit en scène un aubergiste, une demi-douzaine de voyageurs^ un conscrit et sa famille ; c^étaient autant de portraits à faire. Et Tauberge donc ! croyez-vous qu'un des maîtres dont je vous parle eût laissé passer ainsi une auberge ? Il s'en faut^ et si le mot auberge lui venait à la plume il l'arrêterait, ce mot, au passage, et lui ferait rendre gorge. Chaque casserole lui payerait au moins un droit de cinquante centimes. Et la cheminée ! il ne donnerait pas la cheminée pour quinze francs; et il y a aussi une voiture dont vous pourriez tirer parti. — Vouliez-vous que je l'arrêtasse sur la route ? — Non, mais cette voiture-là vous doit dix francs qu'il ne tenait qu'à vous de vous faire payer ; et maintenant passons à l'exemple d'un autre maître : vous aviez un jeune homme qui voyage et qui à est la campagne, il fallait vous écrier : La campagne ! la jeunesse ! deux belles et ravissantes choses si vous y joignez Tamour : la jeunesse, l'amour et la campagne ! La jeunesse avec ses croyances, ses illusions, sa conûance ; l'amour avec ses dévouements, ses déceptions, ses rêves ; la campagne avec ses arbres , ses allées tortueuses, ses chants d*oiseaux ; la campagne est faite pour l'amour et pour la jeunesse; la jeunesse et l'amour sont faits pour la campagne. C'est à la campagne qu'il faut aimer, et c'est pour aimer qu'il faut être jeune \ la jeunesse sans l'amour n^est pas la jeunesse ; l'amour sans la jeunesse n'est pas l'amour ; la campagne n'est pas la campagne sans la
jeunesse et sans Tamour ; à quoi servirait la jeunesse sans l'amour ! à quoi servirait l'amour sans la jeunesse ? que faire à la campagne si Ton n'y est jeune, et si Ton n'y est amoureux ? etc., etc.
Troisième procédé : Au lieu de mettre votre histoire à une époque vague et indéterminée, il fallait prendre une époque historique : Un de vos personnages serait filleul ou domestique d'un personnage célèbre, et assisterait naturellement à un bon volume d'événements ou de fêtes de cette époque que vous trouveriez écrits partout.
Quatrième procédé : Assez, dis-je à mon ami, il se trouverait des gens qui, s'ils vous entendaient, prendraient ces généralités pour des portraits. — Hais, répliqua mon ami... —Mais, repris-je, je ne veux .prendre ce que vous dites que pour des généralités, attendu que je compte coudre votre discours à un de mes chapitres, ce. qui compensera un peu le désintéressement que vous me reprochez avec tant d*amertume. Ici donc finit un peu moins naturellement, peut-être, mais finit cependant le premier feuilleton de l'histoire invraisemblable quej'ai entrepris devons raconter.
M. de Riessain est allé chercher sa fille au couvent et Ta installée dans la maison où il a reçu Octave et Henri. Cette maison est une nouvelle acquisition que sa fille ne connaissait pas encore, et qu'elle trouve ravissante. La maison est au milieu d'un immense jardin. La tante Eudoxic est revenue joindre son frère et sa nièce. Des affaires lui ont fait faire à la ville de***, avec sa nièce, un séjour qui devait être de deux mois, et qui a duré plus d'un an, parce que M. de Riessain, obligé lui-même de faire un voyage, n'a pas cru devoir les faire revenir à la campagne. Le len-
demain de leur arrivée à toutes deux, M. de Riessaia annonce froidement qu'il attend la visite de Tépoux qu'il destine à sa fille. Angélique pâlit et regarde sa tante d*un air désespéré. La tante Ëudoxie fait quelques questions : — Eh ! mon frère, dit-elle, comment est le jeune homme, car je ne mets pas en doute un seul instant qu*ii s'agisse d'un jeune homme ? — Ma sœur, répond M. de Riessain, j'aurai l'honneur de vous le présenter demain. La tante Eudoxie et la nièce Angélique se retirent de bonne heure pour pouvoir librement causer de l'événement. Angélique, déjà fort disposée à la rébellion, reçoit à ce sujet de sa tante les plus grands encouragements ; puis la tante reprend la lec* ture d'un roman qu'elles ont commencé. A chaque instant, de frappants rapports entre la position d'Angélique et celle de l'héroïne^ arrachent à la nièce et à la tante dès exclama* lions suivies de longues réflexions.
En efiet^ la jeune et belle Floreska est malgré elle, et par un père barbare, traînée à Tautei, où elle doit épouser le cruel et farouche Nérisko \ mais Floreska aime un certain Oswald, et trouve dans son amour une fermeté inébranlable contre le tyranique auteur de ses jours. La tante s'interrompt ici pour faire remarquer à sa nièce que le petit maître de chant s'appelle Oswald, mais Angélique prie sérieusement sa tante de ne plus lui parler du maîlre de chanté Elles se séparent, et se disposent à se coucher *, mais au bout de quelques instants^ Angélique^ émue et tremblante, revient dans la chambre d'Eudoxie^
— Oh I mon Dieu ! ma tante , si vous saviez... — Que se passe»t-il donc, Angélique ? tu as la figure bouleversée; — Venez, ma tante, venez voir dans ma chambre. — Ne
vaudrait-il pas miejix sonner ? — Mît tante, cela n'a rien de dangereux ; mais c'est bien extraordinaire. Vous savez, l'inconnu ? — L'homme au chèvrefeuille ! Il est dans ta chambre? — Ah ! ma tante, dit Angélique en rougissant, quelle idée ! — Qu'y a-t-il donc, alors ? — Il y a dans un vase, sur ma cheminée, un bouquet de chèvrefeuilles — Ce n'est pas possible ! — Je sais bien que ce n*est pas possible, matante; mais cela est, et c'est ce qui m'étonne.
Elles retournent ensemble dans la chambre d'Angélique. C'est bien un bouquet de chèvrefeuille, la chambre en est toute parfumée. On sonne la femme de chambre attachée au service des deux dames, ce n'est pas elle qui a placé là le bouquet. Elle ne sait ce que cela veut dire. On la renvoie, et la tante et la nièce passent une partie de la nuit à raisonner et à déraisonner. — Oh ! maintenant^, dit Angélique, je suis comme Fioreska, je suis aimée et de l'amour le plus tendre et le plus constant : pensez, ma tante, voilà plus d'un an I Je serais ingrate de ne pas ressentir un peu de reconnais*sance d'une flamme si pure et si fidèle... Je suis aimée, ô... 11 faut avouer, ma tante, que c'est bien désagréable de ne pas savoir le nom de celui dont on est aimée, qu'on est si près d'aimer soi-mèmCé
La tante ajoute qu'il n'est pas moins embarrassant de ne l'avoir jamais vu... Qui peut-il être? Est-ce ce grand brun qu'on appelait M. de Wolstein î — Oh non , ma tante, il est commun au dernier point. — Serait-ce donc ce jeune homme blond si frais et si rose ? — Fi donc ! ma tante, Je n'aime pas les hommes frais et roses. — Je m'y perds , alors.
il est près de trois heures du matin lorsque Eudoxie an-
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nonce qu'elle meurt de sommeil. Àngéligue lui demande la permission de partager son lit, d'abord parce qu'elle n'a point de sommeil, et espère pouvoir parler encore un peu de l'inconnu, et aussi parce qu'elle ne peut songer sans un trouble ingénu et sans une crainte pudique que l'inconnu est entré, et peut entrer dans sa chambre fermée. Ce n'est qu'aui premiers rayons du jour qu'elles finissent par s'en^ dormir. Angélique a emporté dans la chambre de sa tante le bouquet de chèvrefeuille. Il a son premier regard quand elle s'est endormie. Pendant toute la nuit ses rêves lui mon^ trent l'inconnu , mais il lui tourne le dos, ou il a un masque sur le visage.
Le matin , au déjeuner, M. de Riessain demande si l'on ne veut pas faire un peu de toilette... Quand elle est seule avec sa tante, Angélique annonce qu'elle n'en fera pas, qu'elle ne veut faire aucun frais pour ce monsieur si protégé par son père. La tante objecte qu'il ne faut pas cependant faire peur aux gens. Angélique répond qu'elle ne demande pas mieux que de faire peur à M. d'Hervilly... Son père vient enfin de lui dire le nom de l'homme qu'il lui destine... Je voudrais savoir si cependant, le prétendant parti , Angélique apprendrait avec plaisir qu'il a refusé sa main parce qu'il Ta trouvé trop laide. Dans l'histoire de l'héroïsme féminin , histoire qui serait longue et belle , si ces grands combats , ces grandes victoires et ces grandea défaites n'avaient pas lieu en silence , on trouve des femmes en grand nombre qui ont tout sacrifié pour l'homme qu'elles aimaient , rang , honneur, fortune, quelques-unes ont préféré la mort à l'infidélité*, mais on n'en voit pas qui aient attenté à leur beauté, et se soient un peu défigurées
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pour déplaire à des oppresseurs épris de leurs charmes. Peut-être, du reste, en faut-il chercher la cause daiis l'ingratitude des hommes, car, certes, ce n'est pas le courage qui leur manque aux femmes, et elles en ont plus que les hommes, mais elles craindraient sans doute de déplaire , après un pareil sacrifice , au moins autant à Thomme qu'elles {liment qu'à celui qu'elles n'aiment pas.
Ce n'est pas cependant ce qui arrive : Angélique a fait de toilette tout juste ce qu'il faut pour ne pas f&cher son père, et cependant Octave ne trouve pas d'expressions pour dire à M. de Riessain combien il la trouve belle; Angélique au contraire, s'irrite contre sa tante qui dit que ce jeune homme n'est pas mal ; elle se rappelle alors parfaitement l'avoir rencontré dans le monde l'hiver précédent , et , des hommes qu'elle voyait , c'était sans contredit celui qui lui déplaisait le plus... Non, dût son père la maudire ^ elle n'épousera pas H. d'Hervilly ; elle voudrait pouvoir dire combien est différent l'homme au bouquet de chèvrefeuille ; mais quoiqu'elle en soit certaine, elle n'ose exprimer tout haut sa conviction. Le soir, elle se jette en pleurant aux genoux de M. de Riessain , et le supplie de ne pas l'obliger d'épouser un pareil homme. M. de Riessain lui demande , de son air le plus terrible, si par hasard elle aurait disposé de son cœur. Angélique répond que son cœur est libre, et elle ajoute comme Floreska, que l'amour de son père lui suffit , qu'elle est bien Jeune, etc. M. de Riessain est inflexible; la tante intervient et demande au moins un délai; le père hésite, se fait longtemps prier, et finit par accorder trois mois; mais ce terme passée il n'écoutera aucune réflexion. Angélique, qui n'a jamais vu à son père
une pareille sévérité^ se retire dans sa chambre, fort triste; mais la tante Eudoxie la rassure... On ne sait ce qui ar« rivera d'ici à trois mois. .Floreska n'obtint qu'un délai de trois jours, et (Cependant elle épousa Oswald, après qu'il eut vaincu et tué Nérisko. La tante Eudoiie a bon espoir ; Angélique préfère la mort et môme le couvent à une pareille union. Nous les laisserons dans ces dispositions, qui leur fournissent abondamment de quoi alimenter leur conversation.
Henri avait repris la voiture qui l'avait amené; le temps était beau^ et il s'était assis sur le faite de la voiture à côté du conducteur... Quand on arriva à^ Tauberge que nous connaissons , il vit sortir de rintérieur du carrosse le môme Octave d'Hervilly, à l'endroit duquel il avait remplacé TindiiTérence par un sentiment voisin de la haine. A peine les voyageurs étaient entrés dans la salle où Ton dîne, que des cris se firent entendre: C'est lui! le voilà ! — Ah ! monsieur, dit l'hôte à Octave, vous ne nous avez pas oubliés : quelques heures après votre départ > il est arrivé l'autorisation de faire passer le chemin par cette terre en friche qu'on refusait depuis si longtemps. Ah ! monsieur, vous êtes le bienfaiteur du pays.
Octave et Henri furent aussi étonnés l'un que l'autre. Octave cependant se remit le premier, et répondit que ce qu'il avait fait n'était rien, qu'une simple lettre au ministre avait suffi pour l'éclairer. — Oui , monsieur, très^bien , une simple lettre; mais nous en avons écrit cent, des let* très, et nous n'avions jamais obtenu de réponse ; et le pauvre Pierre, ou plutôt l'heureux Pierre, vous lui aviez dit que dans un mois il serait auprès de sa mère. 11 n'a
pas fallu un mois : il est arrivé ce matin... On est déjà allé le prévenir que vous êtes ici.
Si Octave était étonné de voir que le hasard avait si promptement réalisé des promesses qu'il avait faites sans intention et sans puissance de faire davantage^ Henri , de son côté, ne pouvait se lasser d'admirer l'assurance avec laquelle Octave acceptait la responsabilité de services qu'il n'avait même pas songé à rendre. Octave était de ces gens qu'on rencontre fréquemment , qui tiennent moins à être qu'à paraître, qui emploient tous leurs efforts à faire de Veffet. On ne sait pas à combien de pauvretés ils se résignent pour paraître riches : quels minces dîners, quels jeûnes même accusent leurs bottes vernies et leurs gants jaunes. Je connais de ces gens qui aimeraient mieux passer pour être l'amant d'une femme , que l'être en effet si personne ne devait rien savoir de leur bonheur. Bientôt arriva le jeune conscrit avec sa sœur et sa mère. La joie la plus vive avait succédé aux larmes. La sœur, une belle jeune fille^ baisa la main d'Octave. Tout en acceptant ces témoignages de reconnaissance, M. d'Hervilly aurait beaucoup donné pour savoir par quel mystère, l'espoir qu'il avait fait naître pour se donner un moment d'importance, et de la portion de terrain nécessaire à l'amélioration du chemin, et de la libération du jeune conscrit, se trouvait aussi bien à point réalisé par un événement qu'il n'osait pas appeler un hasard... L'hôte, qui était sorti pour surveiller ses fourneaux, rentra dans la salle , et dit : M. le baron de Horrberg est servi. A ces mots, Henri se retourna brusquement; mais il s'aperçut aussitôt que c'était à Octave d'Hervilly que s'adressait l'aubergiste. Octave demanda à l'hôte pourquoi
il lui donnait ce nom. — Pardon, monsieur le baron , répondit-il si je dévoile votre incognito, mais il n'est personne ici qui ne soit heureux de savoir comment s*appelle un homme aussi généreux, et la mère et la sœur de Pierre sauront sous quel nom elles doivent adresser leurs vœux au ciel pour votre bonheur. — Mais, mon ami, ce nom... — Je sais bien que M. le baron avait Tintention de cacher son nom , mais il s'est trahi lui-même : l'autorisation de prendre le morceau de terre qui nous avait été si longtemps refusé , et l'acte de libération de Pierre portent également que c*est à la recommandation de M. le baron de Horrberg. Or, comme c'est après la promesse que nous avait faite H. le baron , que ces heureuses choses nous sont arrivées, comme au premier moment, ne pouvant maîtriser sa douce émotion en présence des heureux qu'il a faits, M. le baron a reçu avec une noble franchise , nos remerclments et nos actions de grâce, 11 n'y a plus à douter un moment que Votre Excellence ne soit le baron de Horrberg. Octave répondit par un sourire un peu embarrassé, et néanmoins accepta la politesse que lui firent ses compagnons de voyage qui voulurent qu'il passât avant eux pour entrer dans la salle à manger. Il ne pouvait refuser le nom de baron de Horrberg sans avouer qu'il avait accepté des remerctments pour des services rendus par un autre ; il fal* lait être le baron de Horrberg , ou un insigne gredin ; il ne crut pas devoir hésiter. Octave croyait rêver, il se demanda un moment à lui-même s'il n'était pas par hasard baron de Horrberg, et si quelque voile jeté sur sa naissance ne venait pas de se déchirer subitement. Mais il n'y avait pas moyen de conserver cette idée , même quelques instants :
il était né si régulièrement, si bourgeoisement, si conformément à tous les usages et à toutes les garanlies légales , qu'il n'y avait pas moyen d'espérer d*autres parents que ceux qu'il avait jusque-là reconnus pour tels.
Le dîner se prolongea assez fard^ parce qu'il fallait attendre une voiture jusqu'au lendemain. Henri accabla Octave d'éloges sur sa générosité, le félicita du pouvoir qu'il avait sur l'esprit du ministre. Mais ces. louanges et ces félicitations avaient* quelque chose d'exagéré qui ressemblait singulièrement à de l'ironie. Octave était fort embarrassé ; il ne pouvait se fâcher de compliments qui n'étaient désobligeants que parce qu'il ne les méritait pas. Et cependant il s'apercevait de temps en temps que Henri voyait son embarras et s'en amusait. Henri , de son côté , n'était pas animé de sentiments très-bienveillants pour H. d'Hervilly, et comme chacun avait fini par déclarer ses noms et qualités, il s'efforça de provoquer une question directe, qu'il éluda pendant quelque temps, mais il conta deux ou trois anecdotes où il se donnait à jouer un rôle peu honorable ou ridicule, et enfin il avoua qu'il voyageait par mesure de prudence. Il avait eu pour rival dans une affaire de cœur une sorte de matamore qu'il ne se souciait pas de nommer. Ses principes l'avaient obligé de repousser une proposition de duel que lui avait fait faire ce spadassin. Menacé d'une insulte publique, il s'éloignait de la ville de de *'**. Tous les auditeurs stupéfaits de l'aveu d'une pareille lâcheté, gardèrent un silence profond. — Eh ! messieurs, ajouta Henri , je ne suis pas honteux de mes principes. J'ai horreur du duel , je ne veux pas me battre , et comme mon ennemi est un homme brutal qui serait ca-
pable d'employer des moyens violents pour m'y contraindre, je voyage pendant quelque temps de côté et d'autre. Peut-être dans nos confessions réciproques, personne n'at'il aussi franchement que moi avoué les motifs réels de son voyage. Pour terminer comme vous, messieurs, je vous dirai que je m'appelle Octave d'Hervilly. Octave bondit sur sa chaise. Quoi ! c'était son propre nom que Tinconnu s'attribuait, et surtout dont il couvrait des actions au moins
ridicules. — Vous dites , monsieur, s'écria-t-il , que vous vous appelez... — Octave d'Hervilly, monsieur, pour vous servir.— Mais, monsieur, je crois connaître un Octave d'Hervilly... — Vous vous trompez, il n'existe de ce nom que le médiocre sujet ici présent.
Octave frémissait d'indignation de ne pouvoir réclamer son nom, dont on faisait un usage aussi peu honorable. Cependant il essaya encore une objection; mais Henri la releva avec hauteur, en disant : — Pensez-vous , monsieur, que je serais assez lâche et assez méprisable pour prendre un nom qui ne serait pas le mien? Puis il continua la conversation, mit en avant les idées les plus bizarres, les théories les plus inusitées et les plus immorales, en ajoutant de temps en temps : Foi d'Octave d'Hervilly.
Octave était sur les épines ; il eût volontiers retioncé et au nom qu'il avait pris, et aux belles actions qu'il avait endossées en même temps, pour pouvoir sauver son nom des rudes épreuves auxquelles l'inconnu paraissait le vouloir soumettre , et en même temps l'obliger à expliquer les causes qui l'avaient amené à s'emparer ainsi d'un nom qui ne lui appartenait pas. Peut-être, pensait-il , ce voyageur sait que je ne m'appelle pas Horrberg 5 mais cela ne l'auto-
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rise pas cependant à prendre mon nom. Peut-être aussi ne le prend-il pas et s'appelle-t-il naturellement ainsi ! Quoi ! le nom et le prénom ! Cependant quelque singulier que soit ce hasard, il l'est beaucoup moins que ceux qu'il me faut mettre à sa place si je ne l'admets pas.
— Monsieur, dit-il à Henri, je ne vois pas pourquoi cela parait vous fâcher, mais je suis persuadé de connaître un Octave d'Hervilly. — Alors, monsieur, c'est moi que vous connaissez. — Non , monsieur. — Eh bien , monsieur, je vous défle de me montrer cet Octave d'Hervilly. — Je compte, cependant, vous le faire voir quelque jour, mon* sieur.
Pendant ce temps on avait servi, allumé et bu du punch. Henri, d'un coup de coude , renversa le bol à moitié plein de punch enflammé et cinq ou six verres. L'aubergiste arriva au bruit en disant : — Vraiment, messieurs, cela n'a pas le sens commun. — Qu'est-ce à dire, maraud? s'écria Henri, crois-tu que je ne te payerai pas tes verres? — Je vous défends de me tutoyer et de m'appeler maraud. — Ah ! ah ! tu défends quelque chose à Octave d'Hervilly. Tiens, tu mettras sur la carte encore ce verre-là, et celui-ci aussi que je jette à travers les carreaux , et les carreaux aussi; mets tout sur la carte de M. Octave d'Hervilly, et laisse-nous tranquilles.
Ce ne fut qu'après une assez longue résistance que Henri se laissa calmer. Il était tard, chacun des voyageurs gagna la chambre qui lui était destinée. Mais pendant la moitié de la nuit, ce fut un vacarme horrible dans toute la maison. Henri errait dans les corridors, ouvrait les chambres des servantes. L'hôte se leva en chemise, voulut faire ren-
trer Henri dans sa chambre, et reçut de lui un coup de poing qui l'envoya tomber sur la porte d'Octave , qui se trouva réveillé à point pour entendre Henri qui criait : — Mets ton nez sur la carte, au compte de M. Octave d'Her* viliy. Puis il alla se coucher.
Le lendemain matin l'hôte annonça qu'il allait se plaindre au maire de la commune. — Je ne sais, monsieur, ajouta-t«il, ce que vous avez fait; mais mes servantes prétendent qu'elles n'ont pu fermer l'œil. — N'est-ce que cela? dit Henri ; mettez la vertu de vos servantes sur la carte et faites l'addition. —En vérité, monsieur Octave d'Hervilly, dit l'hOte, je n'ai jamais , Dieu merci ! rencontré de voyageur pareil à vous. — C'est que vous n'aviez jamais logé Octave d'Hervilty. — Mon Dieu ! pensait Octave y pourvu qu'il n'emporte pas l'argenterie.
Henri n'emporta pas l'argenterie, mais il acheva de compromettre le nom d'Octave de toutes les façons qu'il put imaginer. Octave cependant s'efforçait de faire bonne contenance vis-à-vis des autres voyageurs, et il leur dit que peut-être ne les accompagnerait-il que jusqu'à la ville voisine, où on devait changer de voiture, pourvu cependant que son domestique, aussi étourdi qu'on puisse l'être, eût pensé à lui amener sa voiture. Je ne sais ce qu'Henri fit encore d'étrange qu'il appuya de ces mots : — Foi d'Octave d'Hervilly. Mais Octave ne pouvant plus mettre en doute que ces plaisanteries d'un genre trop disparate avec l'air et les façons qu'il avait remarqués chez le voyageur lors de leur première rencontre,, ne fussent dirigées contre lui. Octave se pencha à son oreille, et lui dit : Monsieur, quand ces messieurs se sépareront de nous, je serais enchanté de
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faire encore un bout de chemin avec vous. — Monsieur, répondit Henri, le plaisir sera pour moi.
On arriva à l'endroit où s'arrêtait la voiture; un domestique en riche livrée entra dans le bureau du voiturier, et dit : La voiture de M. le baron de Horrberg est à la porte ! Octave se dit : J'en étais sûr, c'est un rêve, et je vais m'éveiller fout à l'heure. Henri lui dit à haute voix : Ma foi , monsieur le baron, vous me donnerez bien une place dans votre voiture. Les autres voyageurs attendaient pour voir de quelle façon M. le baron allait repousser une semblable familiarité; mais Octave était interdit, et avait fait machinalement quelques pas vers la porte. Henri le prit par le bras : Allons, monsieur, montons, dit-il; puisque vous êtes M. de Horrberg, cette voiture est à vous.
Octave, hors d'état de penser ni d'agir, se laissa entraîner jusqu'à la portière. La voiture était riche et simple à la fois, et les chevaux de la plus grande beauté. Henri monta en disant : Je monte le premier, nous sommes chez vous. Un moment Octave eut envie de prendre la fuite. Henri lui dit : Montez donc, monsieur, si c'est sérieusement que vous voulez voyager un peu avec moi. — Ah! oui, monsieur, c'est sérieusement, et je monte, dit Octave en grinçant des dents.
Henri salua les autres voyageurs en disant : Messieurs, au plaisir de vous revoir; j'en serai toujours enchanté, foi d'Octave d'Hervilly ; Octave d'Hervilly vous a peut-être paru un peu écervelé, un peu fou ; mais une autre fois vous serez plus contents de lui. Octave salua sans parler. Les chevaux partirent.
— Maintenant, monsieur, dit Octave, nous allons parler
sérieusement : le nom d'HervilIy ne vous appartient pas. — Pardon, monsieur, il m'appartient jusqu'à ce qu'un possesseur plus légitime vienne le réclamer lui-même *, je Tai trouvé, c'est un nom abandonné, un nom hors de service que quelqu'un aura perdu ou jeté, et je l'ai ramassé.— Monsieur, en supposant que quelqu'un ait cru devoir le quitter un moment, cela ne vous donnait pas le droit de vous en affubler. — Pardon, monsieur, je me trouvais pour le moment un homme sans nom : j'ai trouvé un nom sans homme, je l'ai pris. — Cessons de plaisanter, vous savez que ce nom m'appartient , vous savez que je me nomme Octave d'Hervilly. — Je le sais , monsieur, mais je ne le crois pas depuis que je vous ai entendu dire le contraire, et prendre un autre nom. — Eh bien, monsieur, je reprends mon nom pour vous demander compte des insultes dont vous l'avez rendu l'objet depuis hier. — ^Vous reprenez votre nom, monsieur, je vous le rends avec plaisir, parce qu'alors vous me rendrez le mien. — Que voulez-vous dire? — Que je suis le baron de Horrberg.
Octave resta un moment accablé , puis il dit : — Monsieur, ma situation est horriblement ridicule. Je ne puis vivre avec affront, vous me rendrez raison... — Monsieur, si vous ne pouvez vivre, il serait plus conforme à l'usage de vous suicider vous-même^ mais je vous avouerai que je partage l'envie que vous paraissez éprouver d'avoir une affaire avec moi. Vous vous êtes permis sur mon compte des propos que je n'avais pas l'intention de tolérer, môme avant le hasard qui m'a mis à même d'exercer contre vous un cora-
rnencement de vengeance; d'autres causes — Je sais,
•nademoiselle... — Taisez-vous, monsieur, ne prononçons
pas son nom, puisque aussi bien nous n'avons pas besoin de prétexte pour nous battre, sans le mettre en jeu. — Vous avez raison, je suis insulté, j'ai le choix des armes, nos armes seront des pistolets. — Volontiers. — Nous les tirerons à dix pas. — A cinq, si vous voulez.— -Eh bien, monsieur! à cinq, et je vous traite de lâche si vous revenez sur votre parole. — Monsieur, Thomme qui rougit de son nom, et prend celui d'un autre n'a le droit de traiter personne de Iftche. — Ah ! monsieur ! c'en est trop... et si vous osiez...
— Quoi, monsieur? je crois pouvoir tout oser vis-à-vis de vous. — Eh bien !... si vous n'êtes pas un lâche, si vous ne. voulez pas que je vous fasse la plus grave des insultes.. < nous ne chargerons qu'un pistolet... le hasard nous donnera à chacun le nôtre, vous placerez le vôtre sur ma poitrine, moi le mien sur votre cœur, et nous tirerons; l'osez-vous? .
— Oui, monsieur, puisque vous avez plus de confiance dans le hasard que dans la fermeté de votre bras, je ne veux pas abuser de mes avantages, j'accepte. — Où, monsieur? — Près d'ici, si vous voulez; entre ces saules que vous voyez là -bas, est un espace caché qui servira de champ clos à tous deux et de tombeau à l'un de nous. — L'endroit le plus proche me conviendra; avez-v(rtis des armes? — Oui, j'ai dans les poches de cette voiture des pistolets de voyage, ils sont à côté de vous; voulez-vous me faire le plaisir dé me les donner? — * Les voici ; sont-ils chargés? — Oui. — ^ il faut en décharger un. — C'est très-facile ; ce sont dos pistolets à balle forcée, vous n'avez qu'à en dévisser un.
Octave dévisse le canon d'un des pistolets, et jette sur là route la balle et la poudre. Henri met les deux pistolets daiis son chapeau et place un foulard par^dessus, puis tous deux
restent silencieux en attendant qu'ils arrivent aux saules, dont on voit déjà distinctement le feuillage bleuâtre. Tous deux sont occupés de sérieuses pensées. Octave, dont tous les défauts viennent d'une incroyable vanité, se sent un peu écrasé par la supériorité de son adversaire. 11 sait que les torts, du moins les premiers, sont de son côté : s'il n'était qu'offensé sans être ridicule, il ferait noblement l'aveu de ses torts ; plusieurs fois dans sa vie déjà il a donné des preuves non-seulement de courage^ mais de témérité^ qui lui permettraient cette démarche, sans que son honneur pût en souffrir*, mais le rôle qu'il a joué est si ridicule, qu'il hait mortellement Henri, qui en a été le spectateur. Henri se reproche d'avoir accepté ce genre de combat, et d'avoir ainsi abandonné au hasard une vie que l'espoir de posséder Angélique lui fait paraître si heureuse. Il eût mieux fait, certes, s'il n'eût pas cédé à un mouvement irréfléchi, de refuser d'accepter le hasard seul pour juge de son bon droite sans y joindre son courage et son adresse éprouvée. Certes, s'il ne s'agissait que de l'échange de leur nom, il redeviendrait sur cette parole trop prompte ; mais il aime mieux mourir que de céder, non-seulement en courage^ mais même en folle témérité à l'homme qui ose lui disputer Angélique ] sans cela, peut-être^ trouverait-il qu'ila un peu trop abusé d'une sottise que la vanité a fait faire à Octave.
La voiture est près des saules ; Henri fait arrêter, et ordonne au cocher d'aller attendre en haut de la côte. — Écoute, dit-il, nous allons à cette ferme qui est là-bas, derrière les saules ; si j'étais forcé d'y rester, si monsieur revenait sans moi, tu le conduirais à la ville de****, à une lieue l'Horrberg*
Octave se sentit presque touché de ce soin de loyal chevalier que prenait Henri d'assurer la retraite de son ennemi, si le sort lui était contraire, mais sa colère s'accrut de cette nouvelle preuve de supériorité. Dieu seul peut savoir ce qui se passa dans le cœur des deux jeunes gens lorsqu'ils entrèrent dans Tenceinte des saules. Un doux et riant soleil pénétrait à travers le feuillage, et colorait de vie, de joie et d'amour toute cette belle nature qu'un des deux ne devait jamais revoir. Chacun des deux se croyait aussi obligé d'aller en avant^ que si déjà les deux détentes des pistolets eussent été l&chées. Henri présenta son chapeau à Octave, qui mit la main dedans et tira l'un des deux pistolets. Henri prit Tautre. L'orgueil les empêcha l'un et l'autre de chercher à voir quel était celui qu'il avait dans la main. — Monsieur, dit Henri, ôtes-vous prêt? — Monsieur, dit Octave; je vous attends.
Alors, tous deux, pâles mais calmes, se placèrent vis-àvis l'un de l'autre, se tendirent la main libre, et de l'autre main chacun appuya son pistolet sur la poitrine de son ennemi.
Il faudrait que je n'eusse de ma vie lu un seul' roman pour dire un mot de plus, et ne pas finir là ce second feuilleton.
Il est huit heures du soir, le jour baisse. A la lueur d'une lampe que l'on vient d'allumer, Angélique et sa tante Eudoxie sont dans le salon de la maison de M. de Riessain. Angélique brode au métier; la tante Eudoxr^ tient un livre qu'elle lit à haute voix :
« Lasthénie poursuivit le fantôme, traversa derrière lui toute la longue galerie et le vit entrer dans la tour du Nord. Elle eut un moment d'hésitation ; mais après s'être recom-
mandée à Dieu, elle marcha en avant et parvint dans Tappartement du moine, où personne n'était entré depuis plus de vingt ans. Tout était resté dans Tétat où on l'avait laissé depuis la fatale nuit où le moine y avait couché et où on n'avait plus trouvé que son corps sans sa tête. Le fantôme s'arrêta, et d'une voix sombre et sépulcrale dit : Àxrête, et ne trouble pas le séjour de ceux qui ne sont plus... p
— ^ Ma foi, ma tante, dit. Angélique^ fasse lecjel que je ne me trouve jamais dans une pareille situation ! je sens que je serais loin d'avoir la bravoure de Lasthénie. A tel point que je ne sais si je n'ai pa£( un peu peur, rien qu,e d^eqt^ndre le récit de ses aventures, la nuit et h la lueur d'une lampe,. Les fauteuils, depuis quelques instants, me paraissient prendre des formes suspectes, et le$ lon^gs plis de ces rideaux ont lin certaiq air de linceul qui ne laisse pas de m'inquiéter; si vous étiez bonne pour moi, nous laisserionst là le livre pour ce spir et nous parlerions d'au.tre chose. •— Pourvu, répondit \^ tante £udo;xie, .que ce iût de bouquet de chèvrefeuille, et de ton ipconnu,, n'est-ce pas? Depuis que tu as un roman à toi, dont tu es toi-même Théroîne, je comprends que tu prennes peu d'intérêt à Lasthénie et à ses infortunes. — Écoutez^ ma tante^ il faut tout dire : c'est que le caractère de Lasthénie ne me plait pas tout à fait. Sous prétexte d'un respcict exagéré pour la dernière volonté de sa mère, elle consent à épouser le farouche Saldorf, sans s'inquiéter de percer le cœur du tendre et fidèle Oscar, qui lui a donné tant de preuves de constance et de dévouement. Il est évident que si la mère de Lasthénie avait connu Saldorf tel qu'il était, elle se serait bien gardée d'enjoindre à sa fille de lui donner sa main. Trompée jusqu'à
la fin par son hypocrisie, elle n'a vu en lui qu'un appui pour sa fille et un époux tendre et vertueux. Certes, si elle eût vécu et eût connu seulement la moitié des crimes dont s'était souillé Saldorf, non-seulement elle eût relevé sa fille de sa promesse, mais elle-même se fût opposée de* tout son pouvoir à une union qui devait faire le malheur de Lastbénie. — Hélas! ma pauvre Angélique, reprit la tant&Eudoxie,j'ai bien peur que tu ne tardes pas toi-même à savoir combien il est .difficile de résister longtemps à la volonté et aux obsessions d*une faniille, — * Ha tante, ma bonne tante Eudoxie, vous m'avez promis de ne pas m'ahandonner. — Oui, je te l'ai promis, et je le le promets encore, parce que je sais que le cœur a ses droits et qu'ils sont de tous les plus respectables, parce que je sais que l'autorité des parents doit avoir des bornes. Mais, ma chère Angélique, tu. n'ignores pas que je n'ai aucun pouvoir sur l'esprit de ton père, le plus opiniâtre des hommes*^ tu sais de quels sarcasmes il poursuit mes idées> et. que c'est à peine si je puis obtenir qu'il réponde à mes questions. Je crains bien de ne pouvoir que mêler mes larmes aux tiennes. i. si cependant tu as jamais lieu de verser des larmes, car enfin fu ne peux aimer ton inconnu, et M. d'Hervilly est bien. Rien que son nom d'Octave, qui est tout romanesque, me donnerait pour lui une indulgence que sa figure et ses manières ne farderaient peut-^e pas à changer en un sentiment plus tendre, si(figouta la tante en soupirant) j'avais dix«-huit ans et s'il me présentait son hommage. — « Quoil ma tante s'écria Angélique, quoi ! c'est vous qui me tenez un pareil langage I Quoi I vous n'êtes pas révoltée de la conduite d^un homme qui a demandé et accepté ma main, sans s'inquié*-
ter le moins du monde àg la possession de mon cœur! qui a traité votre malheureuse nièce comme une esclave qu'on achète et du consentement de laquelle on n'a pas à se soucier ! Non, ma tante, non Je ne m'accommoderai jamais de pareils sentiments ! Qu*iis sont donc éloignés de la flamme respectueuse de Tinconnu qui n'a encore osé exprimer son amour que par des fleurs et son empressement silencieux à prévenir mes moindres désirs I Mais voyez-vous, ma tante, je ne puis me figurer que mon père, toujours si bon et si indulgent pour moi/reste insensible à mes larmes et à mes prières. Vous avez déjà vu qu'il m'a accordé un délai de trois mois. Si vous aviez vu avec quelle tendresse il m*a embrassée lorsqu'il est parti ce matin pour ce voyage qui doit à peine durer quelques jours! — Et il ne t'a pas dit où il allait? — - Non, ma tante.
A ce moment, Théodorioe, la femme de chambre, vient annoncer qu'un monsieur demande l'honneur de souhaiter le bonsoir à ces dames. On lui demande quel est ce monsieur. Elle croit l'avoir déjà vu. Quel est son nom? Elle le lui a demandé, il est vrai, mais en venant elle l'a oublié. Elle va retourner auprès de lui pour le lui redemander, lorsque l'on ouvre la porte du salon et Ton voit paraître Octave d'Hervilly.
Il s'excuse de se présenter ainsi devant ces dames. En at* tendant le retour de Théodorine, il a voulu aller au jardin; il s'est trompé de porte et s'est trouvé tout à coup dans le salon. Sans cette erreur, il eût attendu la permission qu'il avait sollicitée, et malgré l'autorisation que lui a donnée M. de Riessain de venir chez lui, même en son absence, malgré l'ordre même positif qu'il a bien voulu lui laisser en
partant de regarder cette maison comme la sienne, il est prêt à se retirer si ces dames ne sont pas disposées & lui accorder la permission de passer quelques instants auprès d*elles. Angélique fait une simple révérence, parce que c'est à sa tante qu'il appartient de répondre.
La tante Eudoxie croit devoir obéir à la volonté de son frère en recevant de son mieux M. d'Hervilly, quoiqu'elle soit un peu souffrante et qu'elle craigne d'être forcée d'abréger la soirée et de se retirer de bonne heure. Octave s'assied, adresse à Angélique quelques lieux communs de galanterie vulgaire, auxquels elle répond avec un dédain marqué. Octave, après avoir fait tous ses efforts pour soutenir la conversation, se prépare à prendre congé. Il ne va pas cependant rentrer encore cbe2 lui. La nuit est superbe; la lune est pure, le ciel sans nuages ; il va errer dans la campagne. — En effet, dit la tante, il n'est rien de charmant comme une belle nuit, et elle avoue que chaque soir elle se promène dans le parc avec sa nièce. Hier méme^ elle ose à peine le dire, elles se sont oubliées jusqu'à onze heures.
Octave se retire en demandant une permission qui lui a déjà été donnée par M. de Riessain à son départ, mais il ne la veut tenir que d'Angéjique et de sa tante : sera-t-il autorisé à venir prendre quelquefois de leurs nouvelles ? Angélique s'incline pour toute réponse.
Quand il est parti, elle affirme à sa tante qu'elle a vu faire à M. d'Hervilly un geste qu'elle imite et qui est en tout semblable à celui du tyran des mélodrames, quand il fait signe à parte qu'il abattra ses ennemis. La tante n'a point vu ce geste, mais c'est au moyen d'une glace qu'Angélique l'a aperçu, et seulement alors qu'Octave après les avoir
saluées, lear tournait le dos pour gagner la porte du salon ; après quoi il s'était retourné pour leur adresser un nouveau salut et un sourire où elle avait vu tout plein d'affectation et de perfidie. Ce soir-là, Angélique n'osa pas aller, comme la veille, se promener dans le parc avec sa tante. Depuis quelques jours seulement qu'elles habitaient la maison, elles ne connaissaient pas assez les jardins, qui étaient fort grands', pour y éprouver une sécurité complète : C'est comme cette grande maison, dit Eudoxie ; je n*aime pas beaucoup que mon frère nous y laisse seules; mais pour avoir moins peur, nous ferons sagement, quelqu'un de ces jours, de la visiter des. caves aux greniers ; toute l'aile droite et le milieu nous sont inconnus. Et quelques visites empêchèrent lé lendemain la réalisation de ce projet.
Le soir, Octave se présenta ; mais on lui fit dire que ces dames étaient fatiguées et ne recevaient pas ce soir-là. Elles profitèrent de leur solitude pour se promener dans le parc; c'était en éiTet un grand et beau spectacle que les lueurs pâles de la lune pénétrant à travers les voûtes des arbres. Au milieu du silence un rossignol éleva la voix et fit entendre ses chants mélodieux. Angélique et Eudoxie écoutent avec recueillement et se laissent aller aux douces rêveries que cette belle nuh excite dans leur àme, lorsque tout à coup des hommes masqués, sortant de l'épaisseur des arbres, se jettent sur elles, leur enveloppent la tête d'un voile destiné à étouffer leurs cris, et les enlèvent dans leurs bras. La tante Eudoxie, à laquelle celui qui la porte affirme qu'on né lui fera aucun mal, pourvu qu'elle s'abstienne de tout bruit, reste muette et abattue. Angélique, malgré les recommandations qui lui sont faites de garder le silence, essaye do
faire entendre sa voix et appelle à §on secours^ et son père tout absent qu^elle le sait^ et les domestiques de là maison, trop éloignés pour entendre sa voix étoufiëe.
Aussitôt qu'elles furent enfermées dans la voiture, lea chevaux partirent au grand trot. En se prêtant un secours mutuel, Angélique et Eudoxie ne tardèrent pas à se débarrasser des voiles qui leur enveloppaient la fête et les empêchaient de parler. — Mon Dieu! ma tante que nous arrivet-iletque va-t-il nous arriver? dit Angélique. Quel bonheur que vous soyez avec moi ! Que pensera mon père? Où nous mène-t-on et que veut-ôn faire de nous ? — Heureusement, ma nièce, répond Eudoxie, que je n'en sais pas plus que vous sur tous les sujets de vos questions, sans cela j'aurais oublié la première quand vous me faisiez la dernière, tant vous les exprimez avec précipitation. Mais vous-même, n*avezvous fait aucune remarque qui vous puisse faire au moins soupçonner quel est l'auteur de cet acte de violence? — Je n^ai pas besoin de me livrer à des conjectures et à des soupçons, ma tante^ pour des choses que je sais aussi parfaitement. L'auteur de notre enlèvement est M. Octave d'Hervîlly. — Le croyez-vous, ma nièce! et quel intérêt aurait-il à compromeltre ainsi un résultat sur lequel il n'a aucune crainte à avoir? Sûr du consentement de votre père, assez fat, selon ce que j'en ai pu juger^ pour ne pas tout à fait désespérer du vôtre, il faudrait qu'il eût à un degré peu ordinaire la manie d'enlever les filles, pour s'aviser d'en enlever une qu'il aurait pu emmener légalement en attendant seulement deux mois. Mon avis est plutôt que Fauteur du rapt est votre inconnu, l'homme aux fleurs de chèvrefeuille! — Lui, ma tante ! Vous n'y pensez pas^un homme
si timide, si respectueux. Non, non, l'odieux d'Hervilly n'a pas eu de peine à voir la répugnance que j'éprouve pour la chaîne que Ton veut m'imposer ; il connaît l'indulgence et la tendresse de mon père pour moi ; il sait que la sévérité de ce tendre père ne tiendrait pas contre mes prières et mon désespoir, et il a eu recours à la violence. Où sommesnous? Voici plus d'une heure que nous marchons, les chevaux semblent voler, on ne voit que des arbres, toujours des arbres. Si nous traversions une ville, j'espère que nos cris feraient arrêter la voiture. — Ne criez pas si vite, ma nièce, car je maintiens que nous sommes en la puissance de rinconnu aux bouquets. Votre prochain ihariage avec M. d'Hervilly lui aura montré qu'il n'était plus temps de prétendre à vous par les voies ordinaires, et il aura employé des moyens un peu brusques, il est vrai, mais pour lesquels il espère obtenir son pardon.
Les réflexions de la tante jetaient du doute dans l'esprit d'Angélique, qui ne savait comment elle devait apprécier ce qui se passait. En effet, la colère qu'elle devait naturellement concevoir de cet enlèvement pouvait être modifiée par cela qu'il aurait été commis par l'un ou par l'autre des deux hommes que seuls elle pouvait soupçonner; parce que, toute condamnable que fût cette manière d'agir, ce n'était rien auprès d'un crime plus grand qu'avait commis Octave d'Hervilly : ce crime était qu'il déplaisait à Angélique. C'est en effet ce qu'aux yeux d'une femme un homme peut faire de pis que de lui déplaire. Je défie l'homme qui déplaît à une femme de l'étonner par aucun forfait, et d'imaginer quelqup chose d'assez horrible pour qu'elle hésite à l'en croire capable. Tous les autres crimes se
confondent dans le crime de déplaire, qui suffit pour les tous absorber.
Au bout de quatre heures de marche, la voiture parut quitter la grande route et prendre un chemin de traverse. En effet, elle ne tarda pas à s'arrêter devant une petite maison aux alentours de laquelle l'œil n'en pouvait découvrir aucune autre. Là on les aida à descendre de voiture, et un des hommes masqués les avertit qu'elles passeraient là le reste de la nuit. Elles essayèrent de faire quelques questions à cet homme qui paraissait être le chef des autres ; mais il ne leur fit aucune réponse, et donna ses ordres pour que de nouveaux chevaux fussent attelés à la pointe du jour. — Vous entendez, mesdames, ajouta-t-il, qu'il faut être prêtes de bonne heure. Certes, je ne vous menacerai pas, comme fait le commun des voituriers, de passer outre et de vous laisser en chemin ; mais je vous jure que si vous n'êtes pas prêtes à partir à l'heure indiquée, je vous mets dans la voiture, quel que soit le négligé de votre toilette. — Mais enfin, dites-nous où nous sommes et où nous allons. — Madame, les ordres que j'ai reçus ne m'enjoignent nullement de|vous faire de semblables confia dences; on m'a dît de m'arrêter le moins possible et d'aller vite. — Mais... — Madame, comme ma réponse ne pourrait jamais être qu'un refus de vous répondre, trouvez bon, que je ne vous en fasse plus aucune.
A peine Angélique et sa tante furent-elles dans la chambre où elles devaient passer la nuit, que Théodorine y entra pour leur demander si elles avaient besoin de ses services et si elles voulaient prendre quelque chose. — Eh quoi ! vous ici, Théodorine? s'écrièrent à la fois la nièce et
la tante. Où sommes-nous ? que se passe-t-il ? et quel est l'auteur de notre enlèvement? Mesdames, je n'en sais pas plus que vous à ce sujet; mais hâtez-vous de demander ce dont vous pouvez avoir besoin, j'ai tout lieu de croire qu'ensuite on ne me refusera pas de passer la nuit dans votre chambre. — Nous n'avons besoin de rien, sinon de vous avoir près de nous pour diminuer s'il est possible nos justes frayeurs.
Théodorine sortit et revint quelques instants après d'un air tout joyeux, dire qu'on lui permettait de ne pas les quitter. — Aussi bien, a dit celui qui paraît être le chef, vous pourrez dire à ces dames qu'elles feront bien de dormir tranquilles et de ne perdre leur temps à aucune tentative d'évasion, parce que nous avons demain une longue étape à faire, et il n'est pas sûr qu'elles soient ausài bien couchées; ensuite parce que ce serait parfaitement inutile. Et en effet, mesdames, il m'a fait voir la maison fermée par d'énormes verrous et toutes les issues garnies de grilles et de barres de fer^ gardées en outre par des sentinelles. — Eh quoi !
s'écria Angélique, nous nous éloignerons encore demain
toute la journée ; mais où sera donc le terme de ce voyage?
— Ils ne paraissent pas penser qu'ils arriveront demain.
— Mais dites-nous maintenant, Théodorine^ comment vous vous trouvez ici avec nous? — Rien n'est plus simple, madame; à peine étiez-vous sorties toutes deux de la maison pour aller vous promener dans le parc, qu'un homme inconnu vint me dire que l'une de vous deux s'était subitement trouvée indisposée, et qu'on l'avait envoyé me chercher. Je voulus appeler quelques autres domestiques ; mais il m'einempécha en me disant que vous aviez recom-*
mandé de ne parler qu*à moi seule. Je le suivis donc, après m^être munie d*un flacon de sels. Mais à peine étionsnous dans le parc que mon guide, qui m'avait paru d*abord vieux et cassé, circonstance qui m'avait fort enhardie à raccompagner, se redressa et m'ordonna de le suivre sans parler, sous peine de la vie. Nous arrivâmes bientôt auprès d'une voiture derrière laquelle était un siège où Ton me fit monter avec mon compagnon. Ce n'est qu'en route que J'appris que vous étiez dans la voiture, et qu'à ma terreur vint se mêler l'espoir de vous être utile et de ne pas vous quitter. — Âh ! ma tante ! dit Angélique, c'est absolument comme Euphrasîe. — Qu'est-ce qu'Euphràsie, mademoiselle? — Euphrasie était une servante fidèle et dévouée comme toi, ma bonne Théodorine : c'était la suivante de Floreska, n'est-ce pas, ipa tante ?
Une bonne partie de la nuit, déjà fort avancée, se passa à chercher à tirer des conséquences des moindres circonstances de cette singulière aventure^ à deviner quel pouvait être l'auteur de cet enlèvement, quel pouvait être le terme de ce voyage. Angélique pensait que l'inconnu aux bouquets devait la délivrer de ce péril ; mais ne voyant pas trop comment il pourrait savoir le péril et découvrir l'endroit où la dame de ses pensées avait besoin de son appui, elle cherchait à se rappeler, pour ranimer sa confiance^ par quels heureux hasards Oswald découvre le souterrain où l'infâme Nérisko a renfermé Floreska; mais ce que ces hasards ont de frappant prouve qu'ils pouvaient ne pas arriver ; heureusement que le sommeil vint mettre un terme à ses perplexités.
Le lendemain, on se remit en route de bo^e heure, on
s'arrêta au milieu de la journée pour faire un repas et se reposer quelques heures, on changea de chevaux et on repartit. Eudoxie et sa nièce avaient compté sur cette halte pour se faire mettre en liberté \ elles étaient décidées à implorer la protection de l'aubergiste, à réclauier l'intervention de l'autorité du lieu. Mais ce jour-là, comme la veille, on s'arrêta dans un endroit désert, à une maison isolée dans laquelle il ne se trouvait personne^ ou du moins Aneéliaue et sa tanto ne virent que les hommes qui les accompagnaient^ qui avaient en route ôté leurs masques, mais qu'elles ne se souvenaient pas d'avoir jamais vus. Le lendemain seulement, celui qui paraissait conduire l'entreprise dit à Angélique :
— Nous arriverons ce soir. — Où arriverons-nous? demanda mademoiselle de Riessain. — Mais au bout de notre voyage, mademoiselle. — A quel distance sommesnous de l'endroit d'où vous nous avez emmenées? — Mademoiselle, il m'est défendu de répondre à vos questions ; mais rien ne vous empêche de calculer la distance par le temps pendant lequel nous avons marché. — Il me semble que nous avons été bien vite. — Aussi vite que possible^ mademoiselle, tels sont les ordres que j'ai reçus.
Il faisait nuit déjà depuis plus de trois heures lorsque la voiture s'arrêta devant une grille; un des conducteurs sonna du cor; on parut du dedans demander un mot d'ordre; et la grille s'ouvrit pour laisser entrer la voiture, et se referma derrière elle. C'était une sorte de château entouré de grands arbres, d'un aspect sombre et sévère. On introduisit la sœur et la fille de M. Riessain dans un appartement convenablement meublé. Là il leur fut annoncé que
Théodorine les servirait, qu'il était inutile de tenter aucune évasion, et à Tappui de ce conseil on leur montra d'énormes barreaux aux fenêtres, placées fort au-dessus du sol. Eudoxie demanda s*il leur était permis de savoir chez qui elles étaient. Il lui fut répondu que le maître du château aurait dès le lendemain Thonneur de se présenter devant elles. Elles virent avec plaisir que d'excellents verrous leur permettaient de fermer leur appartement au dedans, comme elles entendirent avec moins de plaisir que des verrous au moins aussi forts les fermaient au dehors. Quand elles furent seules, Angélique se prit à pleurer. — Hélas! ma tante, dit-elle^ entre quelles mains sommesnous tombées, et que va-t-il arriver de nous? En trois jours de marche nous devons être à une distance où on ne retrouvera pas facilement notre trace. — A moins, comme je persévère à le croire, que nous ne soyons chez l'inconnu avec lequel, je pense, il serait facile de s'entendre. — Oh ! non, ma tante^ il n'est que trop certain que M. d'Hervilly^ pensant que mon père ne lui donnerait pas ma main malgré moi, et ne pouvant se méprendre sur le sentiment qu'il m'inspirait^ a eu recours à des moyens qui ne me surprennent pas de sa part, car il faut lui rendre justice sur ce point, sa physionomie n'est pas trompeuse et n'annonce ni noblesse ni désintéressement.
Quoique chacune s'efiforçàt de trouver dés arguments pour soutenir son opinion, quoique ni l'une ni l'autre ne parût changer de sentiments, il n'en est pas moins vrai que la tante et la nièce retombèrent dans une grande incertitude. Leur surprise fut grande à toutes deux lorsque le lendemain, en s'éveillant, elles trouvèrent dans leur*chambre
des vêtements aussi parfaitement à leur taille que s'ils eussent été faits pour elles. Elles avaient en effet depuis trois jours découvert un des désagréments de la profession de demoiselle errante et d'héroïne persécutée, en n'ayant ni vêtements ni linge de rechange, désagrément sur lequel les livres ne donnent aucun détail ; et quand elles se rappelaient que Floreska, dans une circonstance analogue avait voyagé ainsi, non pas pendant trois jours, mais pendant la moitié d'un mois; que l'auteur, qui raconte ces quinze jours heure par heure, ne fait pas mention une seule fois qu'elle ait changé de robe, ni de rien autre chose, elles durent se croire heureuses, et elles découvrirent dans les détails de l'enlèvement une foule d'inconvénients auxquels elles ne pouvaient assez se féliciter d'avoir échappé grâce à la discrétion de leurs conducteurs et à la compagnie qui leur avait été donnée de leur fenutie de chambre, tandis que Floreska était seule au milieu de ses ravisseurs; Le résultat de leurs réflexions à ce sujet fut que cette héroïne, au terme de son voyage, devait être au moins aussi sale que malheureuse. Une seule chose déplut à la tante dans cette prévenance, mais lui déplut beaucoup et au point qu'elle préféra garder une partie des vêtements qu'elle portait lors de leur enlèvement à la nécessité de revêtir ceux qu'on avait mis auprès d'elle. En etfet, tandis qu'Angélique trouvait des habillements du meilleur goût, de la dernière mode et de la plus grande fraîcheur, ceux de la tante, faits^ il est vrai, d'étoifes riches et cossues, étaient taillées sur le patron des modes du siècle précédent. Cet incident fut cause que toutes deux changèrent d'avis sur l'auteur de leur enlèvement, Angélique pensa que cette attention délicate ne
pouvait veDir que de l'inconnu aux bouquets^ ef la tante Eudoxie, s*emparant de l'avis abandonné par sa nièce, soutint que la mascarade de mauvais goût à laquelle on semblait vouloir la contraindre ne pouvait être venue à l'idée de cet Octave qu'elle avait d'abord, elle ne saurait dire comment ni pourquoi, trouvé assez bien, mais qui au demeurant est un rustre et un honHne capable de tout. Pour Angélique, ses doutes sur le maître du château ne laissent pas de prolonger sa toilette. Tantôt elle pense que c'est l'odieux d'Hervilly qui va paraître à ses yeux, un homme fourbe et déloyal qui l'a enlevée à la tendresse d'un père, et elle trouve que ses bandeaux de cheveux un peu rebelles, un peu froissés dans la voiture, sont bien assez lisses pour les regards d'un criminel châtelain. Elle ne veut pas relever par la parure de funestes attraits^ qui sont, sinon la cause^ du moins le prétexte de l'indigne traitement dont elle est victime. Mais bientôt elle pense que celui qui va paraître à ses yeux est peut-être l'inconnu, qui, voyant le consentement d'un père barbare donner celle qu'il aime à un odieux rival ^ s'est laissé emporter à une action condamnable, il est vrai, mais que l'excès de son amour et de son désespoir finira sans doute par faire excuser; et alors elle ne voit aucune raison de lui paraître laide. Ses hésitations se terminent par ceci : que dans tous les cas il n'y a pas de raison d'être à faire peur, et que son indignation et le dédain profond qu'exprimera sa physionomie en présence de M. d'Hervilly suffiront pour lui donner une attitude conforme à sa situation.
On annonça M. Octave d'Hervilly, qui faisait demander si ces dames voulaient lui faire l'honneur de le recevoirt—
Entrez, monsieur, entrez, dit Angélique en ouvrant ellemême la porte; entrez, monsieur, et ne joignez pas le sarcasme et la dérision à vos infâmes procédés. Il sied bien de demander la permission de me parler à l'homme qui n'a demandé celle de personne pour s'introduire cKez mon père comme un voleur et pour m'enlever avec violence de sa maison. Entreii, monsieur^ pour entendre l'expression du juste ressentiment et du profond mépris que m'inspirent vos actions. — Mademoiselle, dit humblement Octave en entrant, permettez-moi d'essayer de justifier une démarche dont l'amour le plus ardent est la cause, et ne vous étonnez pas du respect que je ne cesserai jamais de vous témoigner dans toutes les occasions où son excès ne m^exposerait pas à vous perdre. Votre père ne m'avait pas caché que vous aviez fait quelques objections à l'union à laquelle il m'avait permis d'aspirer. II vous avait accordé un délai de trois mois. Mais à moi, il m'avait dit que, à l'expiration de ce délai, il vous en accorderait peut-être un autre. Malgré sa résolution irrévocable, malgré la parole qu'il m'a donnée, et qu'il m'a renouvelée avec d'horribles serments en s'écriant que vous seriez morte à moi plutôt que vivante à un autre, s'il le fallait pour dégager sa parole ; malgré ses assurances réitérées, ma tête s'est égarée à l'idée de perdre ou de voir se reculer indéfiniment un bonheur pour lequel je donnerais ma vie; je n'ai plus été maître de mes inquiétudes, j'ai voulu forcer votre père et vous à h&ter ma félicité. Et, le croiriez-vous, mademoiselle? ce matin encore j'étais un peu embarrassé et presque repentant de l'audace que j'avais eue ; mais en vous voyant, même irritée contre moi, en vous voyant si belle et si
charmante, il m*est impossible d'éprouver le moindre regret, et j'avoue que je recommencerais si la chose était encore à faire. — Je vous ai écouté patiemment, monsieur, je vous demanderai une attention égal£ pour ma réponse. Le moyen que vous avez choisi pour arriver à votre but était le plus certain pour le manquer. Jamais je ne pardonnerai cet attentat à ma liberté, jamais je ne serai la femme d'un homme qui a voulu me devoir à d'autres volontés que les miennes. Finissez ce langage hypocrite, vous n'avez aucun droit de me retenir ici prisonnière. J'exige donc que les portes de cette maison soient ouvertes à Tinstant même à ma tante, à moi et à notre servante.'— Hélas ! mademoiselle, reprit tristement Octave, vous me demandez précisément la seule chose peut-être que je doive vous refuser. — Et quelles sont vos intentions^ monsieur? — Vous retenir ici, mademoiselle, jusqu'à ce que vous reveniez à de meilleures pensées, jusqu'à ce que vous soyez résignée au bonheur que je mettrai mon étude à vous présenter, jusqu'à ce que vous consentiez à être ma femme. — Est-ce tout, monsieur ? — Cessez, mademoiselle, ce ton ironique ; il ne me fera pas départir du respect que je vous dois, mais il ne fera, pas plus qu'aucune autre considération, rien changer à ma résolution immuable. Vous ne sortirez d'ici que baronne d'Hervilly. — 11 faudrait pour cela deux choses, monsieur : d'abord que je consentisse à vous épouser, et ensuite que vous eussiez vous-même des droits au titre que vous m'offrez si généreusement. — Au nom du ciel, mademoiselle, trouvez un homme qui pour l'amour de vous consente à me répéter l'insulte qui sort en ce moment de votre
bouche. — Ne vous gênez pas, monsieur, H n'est pas dangereux de faire des rodomontades avec des femmes ; mais cette conversation est inutile. Je le répète, monsieur, je vous ordonne de nous faire ouvrir à l'instant même les portes de cette prison. — Je n'en ferai rien, mademoiselle; cependant, si madame votre tante et votre femme de chambre ne veulent pas continuer à partager votre captivité, si vous consentez à leur départ... Angélique se jeta effrayée dans les bras de sa tante. — Non, non, monsieur, ma tante ne me quittera pas, n'est-ce pas ma tante? Mais nous pouvons nous passer de notre servante, et cette pauvre fille... — Vos ordres seront exécutés, mademoiselle, mais j'exigerai d'elle le serment de ne pas dévoiler à H. de Riessain l'endroit où J'attends votre consentement à mon bonheur.— C'est bien, monsieur; nous attendrons, nous, que mon père et la justice du pays aient découvert votre criminelle retraite. — Eh bien ! raSdemoiselle , quand cela arrivera, ce-dont je doute fort, vu les distances et les difQcultés, monsieur votre père vous Jugera suffisamment compromisepar un séjour d*un an ou deux dans mon château pour me supplier de vous donner mon nom et ma main. — Assez, monàieur^ assez ! Je n'ai plus, moi, que quelques paroles à vous dire : chaque instant qui prolonge ma captivité augmenté ma haine contre vous^ et met à vos vœux une impossibilité de plus ; ce n'est que malgré moi que je vous verrai jusqu'au jour, plus prochain que vous ne l'espérez, de ma délivrance. Adieu, monsieur.
Et d'un geste magnifique et presque théâtral, elle congédia Octave^ qui sortit en la saluant respectueusement.
— Ma nièce, dit la tante Eudoxie, tu as été trop loin, on
\SM HISTOIRE iiSVRAISEâtBLABLE. 27 1
peut blesser le cœur d*an homme, il ne vous eh aime souvent (|ue davantage. Aimé bien qui est bien ckâtié. Mais tu as blessé sa vanité en contestant ses droits, hélas ! bien conteistables, au titre de baron. J'ai vu briller dans ses yeux à ce moment un éclair de haine ; jamais héroïne persécutée n'a eu plus de dignité que tu ii'en as montré dans cette entrevue ; mais tu as manqué dé prudence, nous isommes à la discrétion de notre ennemi. Coupable d'une violence, il iie peut être arrêté dans cette voie que par l'espoir ; si tu réussis à le désespérer tout à fait... Je ne veux pas effrayer ta jeune imagination dti tableau deë excès auxquels un homme aussi épris peut se laisser entraîner. S'il croit t'avoîJT offensée sans retour, il ne s'inquiétera guère de t'offenser un peu plus au bénéfice de sa passion. Je pense que tii dois un peu le ménager. J'ai gardé le silence pour deux causes : d'abord parce que je ne pouvais pas rtie montrer moins sévère que toi , ensuite .parce que tu as parlé tout le temps et qu'il m'aurait été difficile de glisser un mot dans votre conversation. — Qui, moi, ma Jante ! pouvez-vous penser que j'autorise par la moindre parole un espoir offensant pour moi ?
L'auteur pourrait prolonger beaucoup celle conversation , car ce n'e&t qu'une heure après que Théodorine vint en réalité l'interrompre.
— Écoute, Théodorine, tu vas nous quitter, j'ai obtenu qu'on te rendît à la liberté, mais on va exiger de toi le serment de ne pas trahir le secret infâme de M. d'Hervilly, de cacher à mon père l'endroit où il nous tient enfermées; un semblable serment, arraché parla crainte et la violence, n'engage la conscience en aucune façon ; bien plus, ce
serait offenser Dieu que de le tenir et de se rendre, par un faux scrupule^ complice d'une méchante action. Aussitôt que tu seras auprès de mon père... — Hélas ! mademoiselle, c'est certainement ce que je ferai avec empressement, et on me ferait prêter vingt serments de cette manière, que je ne m'en embarrasserais pas plus que d'i^i ruban fané ; mais on m'a avertie de mon départ , et aussi d'une précaution que l'on va prendre contre moi, et qui me mettra dans l'impossibilité de donner aucun renseignement à M. de Riessain ; on m'emmènera d'ici à la nuit , et j'aurai de plus les yeux bandés pour sortir du château. Quand j'ai appris cela, j'ai positivement refusé de me séparer de vous; on] m'a dit que ce serait comme je voudrais, à condition cependant que vous le permettriez. J'ai juré que j'arracherais le bandeau qu'on me mettrait sur les yeux, et que j'avais d'ailleurs cent moyens de reconnaître mes traces et de faire punir les ravisseurs, ce que je me serais bien gardée de dire si ça avait été vrai.
Angélique fut attristée de voir s'évanouir l'espoir qu'elle avait fondé sur le départ de Théodorine.
Cependant, quand vint l'heure du dîner, Octave fit demander si ces dames voulaient descendre dîner à la salle à manger, et si, dans ce cas^ elles lui permettaient d'avoir l'honneur de dîner avec elles. Angélique répondit qu'elles étaient prisonnières; qu'elles n'avaient point d'ordres à donner, si ce n'est celui de leur ouvrir les portes du château ; que, du reste, tant qu'elles ne seraient pas contraintes à agir autrement, elles mangeraient dans leur chambre. Eudoxie se fâcha avec quelque raison de ce que sa nièce répondait toujours pour elles deux, sans lui jamais
demander son avis ; elle aurait espéré au contraire , en se montrant un peu plus affable pour d'Hervilly, en lui faisant concevoir quelque vague espoir, l'amener à les délivrer, et si son cœur endurci résistait à toutes les choses irrésistibles qu'elle avait à lui dire, il s'ensuivrait toujours un peu de liberté, qu'elles pourraient mettre à profit peutêtre pour s'en procurer une entière ; et puis il n'y avait au- ' cune raison d'aggraver soi-même sa situation : on était captives, bien ; sous la puissance d'un homme hardi et amoureux, très-bien, mais pourquoi ajouter à cela l'ennui de ne voir aucun visage humain, de n'échanger une parole avec personne ? Le malheur se supporte, mais l'ennui c'est autre chose. Il fallait prendre encore en considération que tant qu'elles resteraient enfermées dans leurs deux chambres, ne parlant qu'à Théodorine^ elles n'avaient aucune chance de changer de situation, tandis que, en se montrant un peu plus au dehors, quelque domestique peut-être, touché de leur position, ou séduit par les magnifiques promesses qu'elles pourraient faire au nom de H. de Riessain, se déciderait à faciliter leur évasion.
Floreska ne serait jamais sortie du souterrain sans l'assistance du bon Antonio. Et où rencontra-t-elle Antonio? Dans ses promenades au jardin au clair de la lune.
— Au nom du ciel, ma tante, ne me parlez plus de promenades au clair de la lune. — Ma chère enfant, ce qui nous arrive n'est qu'un temps d'épreuve et finira bien, je l'espère; il faut que la jeunesse se passe à quelque chose, et que le cœur ait son histoire. Si vous vouliez vous mettre à l'abri de ces événements, auxquels devaient vous préparer votre beauté et l'exquise délicatesse de votre
274 UNE HiSTOlHE INVRAlSEMBUfiUS.
cœur, riea ne vous empêchait de finir votre roman au premier chapitre ; d'épouser tranquillement Thomme que votre père vous destinait ; puis « Vous auriez été heureux et auriez eu beaucoup d'enfants. » Cela dépend encore de vous: renoncez à vouloir que ce soîi votre cœur qui choisisse votre époux 9 consentez à recevoir ici la main de M. d'Hervilly, qui, après tout, est joli homme. — Ha tante, jamais! -r- Alors, ma nîèce, ne vous plaignez donc pas tant de ce qui vous arrive^ puisqu'il dépend de vous que les choses soient autrement, et ne dites plus de mal du clair de lune. Tenez; regardez-Ia plutôt à travers nos barreaux : quelles douces lueurs elle répand! que de charmantes rêveries elle fait naître ! .
La tante fut interrompue par les sons d'une guitare qui se faisaient entendre soud leurâ fei^êtres.
— Ecoutez, ma tante, dit Angélique, écoutez, c'est une guitare. Oui^ on tousse, on \a chanter.
En effet, une voix contenue, qui craignait évidemment d'être entendue de trop loin, fit entendredes paroles dont le sens était qu'un amant vraiment épris retrouvait celle qu'il aime au centre de la terre; que celle qu'aimait le chanteur ne pourrait jamais être perdue pour lui; qu'il s'exhale d'elle bonheur et amour comme du chèvrefeuille de suaves parfums.
— Ma tante, dit Angélique à voix basse en poussant sa tante du coude, entends4u ? — Oui, oui, c'est l'homme au chèvrefeuille; écoutons.
Mais c'est en vain qu'elles prêtèrent l'oreille, on n'entendit plus ni la guitare ni la voix.
^ Qui est ce chanteur mystérieux! dit Eudoxie, et
comment a-t-il suivi nos traces ? Âh ! ma nièce^ je te le disais bien, tu es trop jolie pour faire un die ces mariages vulgaires et arrangés par les familles, dont la seule pensée me soulève le cœur de dégoût: tu as droit à un roman bien complet, et le voici on ne peut mieux entamé. Que de persévérance, que d'amour, que de témérité!
Angélique ne répondit pas : s^ idées étaient trop semblables à celles de matante pour qu'elle eût envie de les exprimer. Qiez elle Tadmiration était trop près d'un autre sentiment pour qu'elle ne craignit pas de laisser voir le second en montrant le premier. Le lendemain» en se réveillant, elle trouva auprès de son lit un bouquet de cbèvrefeuille. En le prenant à la main pour respirer son parfum, elle vit qu'il cachait un papier plié sur lequel étaient ces mots : « Votre position, est mille fois plus horrible que vous ne le supposez \ mais un ami dévoué veille sur vous. Il n'est pas encore temps d'assurer votre fuite. Prenez l'habitude de vous promener le soir dans le jardin , mais sans éveiller les soupçons de votre barbare geôlier. Quand vous aure2 un ordre à me donner, écrivez-moi et mettez le soir votre lettre dans le creux d'un vieux chône qui est ie dix-huitième à droite de l'avenue qui part du château. Ne vous inquiétez pas de ma réponse : je saurai toujours vous la faire parvenir, »
Angélique consulta sa tante, après lui avoir fait part de la lettre de l'inconnu; La tante Eudoxie fut d'avis qu'on devait répondre: mais il était plus difficile que ne paraissait le croire l'inconnu de se promener le soir dans le parc: la permission qu'on en demanderait à M. d'Hervilly ne pourrait que lui être suspecte. -^ 11 faut cependant
faire quelque chose pour sortir d'ici, ma nièce, et vous devez commeDcer à comprendre combien j'avais raison de vous dire que vous deviez ménager votre ennemi.
Lorsque Ton vint , comme de coutume, demander si ces dames descendraient diner à la salie à manger et si elles feraient l'honneur à M. d'Hervilly de lui permettre de dîner avec elles, la tante Eudoxie se chargeant de la réponse, accepta le dîner en bas et la société de M. d'Herviliy. Celuici se confondit en remerciments et essaya à plusieurs reprises de justifier sa conduite. Eudoxie eut bien de la peine à détourner ou à couper les réponses dures qu'allait arracher à sa nièce cette humilité ridicule dans leur situation respective. Elle lui montrait des yeux les fenêtres qui donnaient sur le parc, où elles avaient tant de raison de se promener. Angélique avait écrit la lettre qu'elle devait déposer dans le chêne creux. — « Qui que vous soyez, disait cette lettre, mais à coup sûr homme généreux, ne laissez pas décourager votre pitié pour deux malheureuses captives, et recevez toutes leurs actions de grâce. Au nom du ciel, si cela est en votre puissance, arrachez-nous de ce séjour détesté. « Angélique avait longtemps cherché de concert avec sa tante une formule qui n'eût rien de blessant pour leur ami inconnu, et qui pourtant lui fit comprendre que cette facilité dont elle avait déjà eu des preuves, qu'il avait à s'introduire dans les appartements les mieux verrouillés, avait quelque chose d'assez embarrassant pour sa pudeur. Il était en effet difficile de savoir quel moyen il employait pour lui faire parvenir ses bouquets^ dont elle avait reçu l'un dans la maison de son %e, et le second dans le château de M. d'Hervilly, et sur-
tout de deviner si, probablement maître de choisir ses moments, il aurait toujours assez de discrétion et de respect pour en choisir d'opportuns. Ëile ne trouva que la prière de déposer sa réponse dans le creux du chêne où elle mettrait sa lettre, si toutefois elle réussissait à la confier à cet arbre vénérable.
11 faut convenir en effet qu'il devait être plus qu'embarrassant pour Angélique de ne jamais pouvoir être certaine qu'elle était seule dans son appartement.
De son côté, la tante s'efforçait de mettre Octave sur la voie de leur offrir une promenade dans les jardins du château; mais c*était en vain qu'aux allusions détournées elle avait fait succéder des allusions plus claires et plus directes, c'est en vain qu'elle parla de sa santé altérée par la privation d'air et d'exercice, qu'elle fit remarquer la pâleur de sa nièce : M. d'Uervilly ne voulut pas comprendre ou comprit trop bien le but où on en voulait venir, et à force de discours où il suppliait Angélique de combler ses vœux et ceux de son père à elle, en consentant à lui donner sa main, il la contraignit de remonter dans son appartement. Mais quel ne fut pas son étonnement lorsque, cherchant pour la relire, dans un tiroir où elle l'avait cachée, la lettré destinée à Thomme au chèvrefeuille, elle ne trouva plus cette lettre, et trouva à la place un papier plié de la même façon et contenant déjà la réponse à son billet.
« On avait compris et apprécié la charmante pudeur qui engageait Angélique à demander que les lettres qui seraient nécessaires pour travaillera sa délivrance ne fussent plus placées dans son appartement; mais Tamour que l'on avait pour elle était si plein de respect^ que sous ce rap-
278 UNE BISTOIRK INVRAISEMBLABLE.
porjt on défiait môme be pudique sollicitude d'avoir rien à dejnaader qui o'eût été prévu et prévenu. Ou suppliait Àogélique de ne pas mettre, par une délicatesse ^lagérée, des entraves . au zèle de son serviteur. Ils n'avaient pas trop de toute leur prudence et de toute leur énergie contre les obstacles qui s'opposaient à la fuite d'Angélique. - On promettait de ne plus user de ce moyen do correspondre que lorsque Turgencç des événements le jdemandçraitvsi on l'avait fait ce soir encore y c'est que l'on avait prévu ce qui arriverait, à savoir, qu'Angélique ne réusairait pas à faire une promenade. dans ie parc. D'Hervilly^, du ireste, n'avait semblé refuser cette promenade que pour en faire le lendemain le prétexte d'une fête. Dn moment . on avAit espéré pouvoir en profiter pour l'accomplissement de l'é-^ vasion, mats il avait fallu y renoncer; on priait Angélique de^ mettre quelques mots dans le vieux chêne, non pas pour, encourager celui qui lui était tout dévopé, non pas pour récompenser celui, qui n'avait que la peur d'être égoïste en lui sacrifiant toute sa vie, mais pour permettre d'agir et de dire qu'elle se confiait aa zèle et au profond respect de son serviteur^