PE L EVENTAIL DE LA TANTE EUDOXIE
— AVez^vous remarqué, ma nièce, cet hiver, un homme déjà d'un certain âge^ appelé M« Briqiiesolles, et qui a conservé tovite la plus fine fleur de Télégance et de la galanterie?... Angélique ne répondant pas, la tante continua: — Il ne vous semble pas possible, Angélique, que vous deviez jamais devenir telle que je suis aujourd'hui. Vous croyez qu'il y a des gens vieux et des gens jeunesy que ce sont deux races différentes , comme les blancs et les nègres ; vous ne pensez guère que ceux qui sont vieux ont été jeunes comme vous et que vous deviendrez vieille comme eux ; si par hasard vous vous avisez de remarquer qu'on devient vieux , vous regardez cela comme une de ces maladies qui arrivent à quelques personnes et que vous vous flattez d'éviter* J'ai été jeune, ma nièce> et qui plus est, remarquablement jolie. Si cet hiver nous revoyons M. de Brique^ quesolles, je le prierai de vous montrer un portrait, seule faveur qu'ait reçue de moi l'amour le plus tendre , le plus constant, le plus respectueux. Tenez, vous connaissez quelqu'un qui ressemble beaucoup à ce que j'élais alors. Avez-
VOUS examioé la flgure de mademoiselle Flavie Desroches?. • Hein!... je vous demaade, ma nièce, si vous vous rappelez la figure de Flavie Desroches)... Répondez-moi donc, Angélique... Angélique !...
Seulement alors la tante Eudoxie put s'apercevoir que sa nièce s'était prudemment endormie cinq minutes avant le commencement de Thistoire. La tante murmura un peu, mais elle ne tarda pas à succomber elle-même au sommeil et à s'endormir profondément.
Pendant ce temps , Henri attendait au jardin le signal convenu ^ il était armé et couvert d'un large manteau. Auprès de lui était Vhonnête Antonio, qui, servant malgré lui un maître criminel, s'était prêté à Tévasion des captives. Il était d'ordinaire dépositaire des clefs du souterrain» Il devait guider les fugitifs dans cette marche aventureuse, leur ouvrir les portes et ensuite les accompagner, car il n'y aurait pas moyen de détourner les soupçons, et il n'oserait affronter la colère redoutable de M. d'Hervilly.
La nuit était déjà assez avancée, il était près de deux heures du matin, lorsqu'on entendit enfin le signal. Mais les prisonnières ne paraissaient pas. Qu'est-il arrivé? Ontelles eu quelque soupçon sur la bonne foi de leur libérateur? Quelque obstacle imprévu est-il venu s'opposer à leur fuite? une demi-heure se passe sans qu'aucun bruit se fasse entendre. Henri commence à désespérer de les voir venir, lorsque des pas suspendus et un frôlement de robes se font entendre. La porte entr'ou verte laisse passer d'abord Théodorine, puis Angélique, puis enfin la tante Eudoxie... La tante Eudoxie est habillée en hussard...
Il est impossible que je vous dise aujourd'hui pourquoi
la tante Eudoxie est habillée en hussard , ce sera pour le feuilleton suivant.
— Ah ! vous voilà^ enfin, dit Henri à voix basse ; j'étais plongé dans une mortelle inquiétude. Cest singulier comme le danger de ce qu'on aime rend lâche et pusillanime ! Mais pourquoi madame est-elle habillée eu hussard? — Chut , dit Angélique^ nous ne le savons pas tout à fait; nous pensions que cela venait de vous ; mais nous vous dirons plus tard tout le peu que nous savons. Ma tante est furieuse : ayez l'air de ne pas vous apercevoir de son costume. — Il n'est rien que je ne sois capable de faire pour vous obéir, reprit Henri, et je vous obéirai, quoiqu'il soit difficile de ne pas apercevoir qu'une femme est habillée en hussard. — > Tiens, dit Antonio , c'est précisément le régiment dans le« quel j'ai servi. — Tais-loi , bavard ! iulerrompt Henri. Enfin, belle Angélique, le ciel semble nous favoriser; cette nuit obscure , ce silence profond , tout prutége notre fuite, tout... Ici la tante Eudoxie fit avec un peu d'aigreur la juste remarque que l'on perdait beaucoup de temps en conversation et que Ton avait l'air de ces comparses d'opéra qui chantent ; Partons, courons, volons! pendant un quart d'heure sans bouger d'un pas. Henri oifrit son bras à Angélique, qui ne pensa pas cette fois à lui faire observer, comme elle l'avait fait en pareille circonstance à M. d'Hcrvilly, que c'était à sa tante qu'il devait oQ'rir cette politesse et cet appui. Latantedemanda, en désignant Antonio, quel était cet homme. — C'est, répondit Henri , le jardinier du château que j'ai mis dans nos intérêts et sans lequel nous n'aurions pu même tenter notre entreprise , car il ne faut pas songer à sortir par la grille du château, gardée jour et nuit
2do UNE Histoire invraisemblable.
par une sentinelle. Un souterrain depuis longtemps aban^ donné, dont A*ntonio a les clefs , nous condqira hors des domaines de monsieur.,, je veux dire de TinfàR^e d'Hefvilly. La petite troupe se mit en ms^rche &ou3 la conduite d'Antonio, que suivaient Angélique et Henri ^ Théodonuei et la tante faisaient l'arrière-garclç. Après avoir roarQ^é quelque temps p^r des ailées sombres , on arriva à un mas8iif de buissopsi. Antonio prit une hache qui y ^\^i\ csicbée d'à* vance et fit dan^s les arbrisseaux une ouverture suffisante pour démasquer la pqrte du souterrain , qu'il ouvrit avec une énorme clef.
— Y sommes^nous tqqs? demanda- t-il. Je ne voia pas le hussard,.. Ah l pardon, voici ce brave militaire* Brave militaire, passez devant moi;, il fai^t que je ferme la porte der<rière nous.
La porte fermée, Antonio alluma une lanterne qui , tout en jetant à quelques p£^s une faible lueur , semblait augmenter l'obscurité de la partie di^ souterrain où la lumière ne pouvait pénétrer.
— Écoute, Antonio, dit Hçiiri d'une voix solenaelle, bous sommes à ta discrétiop ; si, tu nous sers fidèlement tu ne seras pas mon don>estique mais mon ami ; je ne te parle pas d'argent, noq que je veuille prendre pour ne pasî t'en donnçr le prétexte que ta belle action est trop au-idessus de ce vil métal, mais pi^rce que la moitié de ce que je possède ser^ à toi ^ ina^s si tu nous, trahissais, si tu notus avais attirés dans un piège > si ton apparente complicité avec nous cachait une perfidie, tu vois ce poignard, il servirait à ta punition immédiate dans ce monde et hâterait ta puaition dans Tautre , où il t'enverrait à Tinstant où je soup^
UN£ UlSTOmE INVRAISEMBLABLE. 291
çooncrais la Uche trahisoD, — Seigneur, dit Antonio, mes actions répondront pour moi» marchons \ le jour ne peut tarder à paraître , ne perdons pas un temps précieux en menaces qui ne m'intimideraient pas.
Angélique fut épouvantée du regard féroce dont Antonio accompagna ces paroles*
— «- Avez^vous remarqué ce regard ? dit^elle à 3foii basse à Hem^. *«*- Non , vous aurez été trompée par cette lueur incertaine dont le combat avec les ténèbres prête à tous les objets des formes fantastiques. «. Cependant je donnerais beaucoup pour être bors d'ici ou du. moins pour vous savoir loin de cette demeure détestée, dussé^je, pour prix de votre délivrance, y rester exposé au ressentiment de Vin^ fâme d'Hervilly.
Peut-être quelque lecteur trouvera-t*i{ qu'Henri se sert un peu souvent de cette épitbëte d'infl&me en parlant de dUervilly. Nous la justifierons sous deux rapports. Il n'est pas de plus grand crime aux yeux d'un amant que de vouloir lui enlever Vobjei de m flamme. Voilà pour la du rcté du mot. Pour ce qui est de sa fréquence, les plus grands anteurs de Vantiqlrîté nous ont donné cet exemple que, une fbis quMIs ont trouvé pour un de leurs héros une de ces épithètes qui peignent Thomme tout entier, elle s'applique tellement à ce héros qu^elle ne peut^^en plus détacher et lui devient une sorte de prénom. Pour Virgile, Enée est toujours, le pieux Enée; pour Homère, les Grecs sont bien bottés^ Achille s'appelle Achille aux pieds légers^ Agamemnon est le roi des hommes^ Junon ne parait guère qu'avec la ■gracieuse épithète de déesse aux yeux de hceuf,
-^ Arrêtez, dit Antonio, nous sommes près de la. porte
qui donne issue au delà des murs du parc... En eiTet, od ne tarda pas à trouver le passage intercepté. Antonio se mit à chercher parmi toutes les clefs de son trousseau quelle était celle qui s'adaptait à cette serrure.
— Chut ! dit la tante, j*entends du bruit. — Que ditesvous, brave militaire? demande Antonio. — En effet, reprît Henri, j'entends au loin sous ces voûtes^ un bruit singulier, comme si l'on avait ouvert la porte qui nous a donné passage... H&te-toi, Antonio. -~ C'est ce que je fais, mais voilà déjà trois clefs que j'essaye et qui n'entrent pas dans cette maudite serrure. — On est entré ! on est à notre poursuite ! dép6che-toi l — Pourvu que j'aie la clef dans ce trousseau ! Ah ! en voici une qui entre. Mais, bah ! elle ne tourne pas!, — Oh! mon Dieu! nous sommes perdus, dit Eudoxie, j'entends des pas précipités. — Je vais aller voir ce que c'est, dit Antonio. — Non, non, dit Henri, tu resteras près de nous ; si tu nous as trahis, je veux t'avoir à portée démon poignard. Ouvre celte porte, ouvre-la à l'instant même. — Je le voudrais, mais cette clef ne tourne pas ; et je ne puis la retirer pour en essayer d'autres. — Mais on marche, on avance, une lueur se fait apercevoir à l'extrémité du souterrain 1 enfonce la porte avec ta hache. — Ma hache, je l'ai laissée à quelques pas d'ici. Je vais la chercher. — Ah I traîire ! s'écrie Henri.
Il frappe Antonio, qui tombe par terre, puis lui-même essaye eu vain de faire tourner la clef dans la serrure; il se rue sur la porte pour Tenfoncer \ elle résiste à tous ses effurts.
— Angélique, dit-il, nous sommes perdus : mais si je n'ai pu vous sauver, vous allez me voir mourir pour vous
venger. La punition du traître Antonio ne suffit, pas à mon eourrous. — Henri, dit Angélique, notre situation excusera ce qu'il y a de hardi dans mes paroles ; mais qoiand on n'a peut-être qu^un instant à se voir, la bouche ne doit pas déguiser les sentiments du cœur : n'exposez pas vos jours, vivez pour Angélique, vivez pour elle, elle qui ne vivra que pour vous !
A ce moment, des pas plus rapprochés se font entendre avec des bruits de voix confus ; des torches allumées éclairent tout à coup le souterrain. Angélique a cru un moment reconnaître la voix de son père ; elle pense qu'il a découvert sa retraite, que c'est lui qui vient à son secours. Elle l'appelle, mais à la lueur des torches, elle reconnaît Octave d'Hervilly, suivi de trois ou quatre hommes à épaisses moustacheset à longues barbes noires. Octave appelle Antonio^ mais Henri qui, le sabre à la main, s'est jeté au-devant des trois femmes y compris la tante Eudoxie habillée en hussard, s'écrie: Farouche d'Hervillyl si c'est pour le récompenser de sa trahison que tu appelles Antonio,, je t'en ai épargné le souci, je Tai récompensé selon ses mérites, il ne te demandera rien de plus. — Ciel, le baron de Horrberg 1 s'écrie d'Herviliy.
Et il met lui-même le sabre à la main. Les deux ennemis se précipitent l'un sur l'autre et se livrent un furieux combat. Octave recule et semble faiblir, lorsque ses lâches acolytes se précipitent tous ensemble sur Henri, le désarment, le terrassent et le chargent de fers^ mais, provisoirement, avecdes cordes qu'ils ont apportées. Les trois femmes, plus mortes que vives, se laissent tirer du souterrain sans résistance. Mais, à la vue du hussard. Octave s'écrie : Dé-
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8arme2 ce militaire. -^ Seigoeur, dou8 ne lui voyons pas d'armes. -^ Fouii)ez-le scrupuleusement, il en a peut^tre de cachées sous ses vêtements.
Comme les satellites d^Octave vont porter dés Aiains hardies sur la tante Eodoxie/elle réclame avec force les droits du sexe et de la pudeur.
— Quoi! c'est vous? s'écrie d'Hervilly; mais alors, pourquoi diable ètes-vous habillée en hussard ?
Une fois hors du souterrain, comme le jour commençait à paraître, on éteignit les torches, et d'Hervilly dit à Angélique et à sa tante : Tudieu, mes petites brebis, vous jouez ce jeu-là avec moi! C'est ainsi que vous abusez de la liberté trop grande que j'ai la sottise de vous laisser! Merci de la leçon, j'en profiterai. N'aviez-vous pas peur de vous enrhumer en sortant si matin? Nous songerons à la récompense de cette perfidie... Que l'on reconduise ces dames à leur appartement. .c. Pour monsieur, qu'on l'enferme, les fers aux pieds et aux mains, dans les souterrains de la tour \ qu'on s'occupe ensuite de rendre d'une manière convenable les derniers devoirs au fidèle Antonio.
— Angélique, s'écrie Henri, qui sait si nous nous reverrons en ce monde ! vous aurez ma dernière pensée.
-«-Henri, répond-elle, je me plais à le dire devant notre tyran, je vous aime, et je ne serai jamais qu'à vous.
D'Hervilly mit fin à ces tendresses par un horrible juron et par un signe impérieux. On entraîna les trois femmes vers leur appartement et Henri du côté opposé. Angélique, d'un regard noble et imposant, fit reculer un homme masqué qui voulait lui fermer le passage, et donna la main à
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HénH, qui, malgré les cordes qlii le liaient, la porta à ses lèvres avec passion.
•***-AnS['é!îqué, dit*il, tiri nouveau courage m'anime, nous verrons des jours J)lùs heureux. Celle faveur vient de décuple^ mes fbrces; je vous arracherai des mains de Tinfârae d'Hervilly?
Lés sicaîi'éâ d'Octave redoublent alorâ d'eiforts et exécutent les ordres de leur maîlre.
Angélique et sa tante sont renfermées dans leur appartement ; oti ne leur propose pas cette fois de descendre dîner; on les sert dans leur chambre. Théodorine leur apprend qu'on a doublé les sentinelles et triplé les verrous , qu'elle a reçu de terribles menaces , et que ce n'est qu'à force de prières qu'elle a obtenu de rester auprès d'elles... Voici du reste , ce qu'elle a entendu décider à l'égard de ses maltresses. Pour aujourd'hui , en attendant qu'on ait pris de nouvelles précautions, elles seront enfermées dans leur appartement; mais, à prendre du lendemain, elles auront pour prison toute l'aile du château qu'elles habitent. Il se feit de grands préparatifs pour le jugement de Tinconnu que tout le monde appelle maintenant le baron de Horrberg. Octave le hait, mais n'ose le faire périr sans observer au tnoîns quelques formes de justice. Il a fait mander deux petits seigneurs du voisinage qui sont, assure-t-on, sous sa dépendance pour des affaires d'intérêt , et se réunissant à eux , ils composeront un simulacre de tribunal devant lequel on fera comparaître le baron de Horrberg , que les gens de la maison considèrent comme condamné d* avance. Il est sévèrement défendu d'approcher fle la salle du tribunal.
Restées seules, Angélique et Eudoxie s'entretiennent des événements de la journée.
— Quelle horrible scène, ma nîèce! dit Eudoxie, qui a retrouvé et repris ses vêtements; cet homme, cet Antonio, tué sous nos yeux ! et cet époiivanlable combat ! — Ah I ma tante, qu'il est brave ! — J'ai vu bien des fois de pareils combats au thc^âlre, dans le mélodrame; certes je ne pensais pas alors que j'en verrais jamais un au sérieux. Je trouvais au théâtre peu naturels ces coups donnés et reçus en mesure , et tout ce «rrand fracas sans blessures ; mais j'avais tort , et les combats du théâtre sont mieux imités que je ne l'avais supposé; nous en avons vu la reproduction exacte dans ce duel affreux où le généreux de Horrberg a succombé. — Ma tante, il n'a succombé qu'au nombre et à la trahison. — Je voudrais toujours bien savoir comment il se fait que j'ai été forcée de m'habiller en hussard. — Ma tante, est-ce que vous pensez que M. d'Hervilly osera le faire mourir? — D'Hervilly est capable de tout. — Ma tante, s'il le faut absolument , si c'est le seul moyen de lui sauver la vie, de reconnaître le généreux dévouement avec lequel il s'est sacrifié pour moi, je saurai à mon tour me
saerîfierpour le sauver : ma main accordée à l'odieux d'Hervilly sera le prix de sa rançon. — C'est ainsi, ma nièce, qu'Oswald fut sauvé par Lasthénie ; mais cet horrible sacrifice^ ne s'acheva pas et fut interrompu par la mort du tyran. — Mais, ma tante , s'il ne survenait rien , si je me trouvais tout à fait la fomme de M. d'Hervilly ? — Hélas I ma nièce, tout à fait est le mot; car d'Hervilly ne me paraît pas homme à laisser sa venseance incomplète; à peine serez-vous un peu sa femme, que vous le serez tout à fait.
•* Ma tante^ c'est un homme bien né, vous avez entendu qu'on l'appelle le baron de Horrberg. Oh ! celui-là, c'est un vrai baron ! — Comment le savez-vous, ma nièce? — Ah ! ma tante, en douteriez-vous? Il a Tair si grand et si noble ! mais comment serons-nous au courant de ce qui se passera devant ce prétendu tribunal? Quels que soient les juges qu'ait choisis M. d'Hervilly, je ne crois pas qu'il puisse rencontrer deux hommes assez iniques pour trouver un crime dans la généreuse conduite de M. de Horrberg. Qu'a-t-il fait , sinon d'exposer sa vie pour délivrer d'une injuste captivité deux femmes sans secours et sans protèc^ tion? 1^ seul coupable est M. d'Hervilly.
La soirée se passe , le sommeil ne tarde pas à s'emparer de nos deux héroïnes après une journée si remplie de fatigues et d'émotions, et d'ailleurs commencée de la veille. Le lendemain, on leur sert à déjeuner et à diner dans leur chambre -, le soir, la tante et la nièce échangent quelques reproches.
— Ma tante , si vous vous étiez décidée plus promptement à vous habiller , M. de Horrberg aurait eu le temps d'enfoncer la porte. •* Dites plutôt que si vous n'aviez pas fait tant d'instances pour me faire mettre ce costume de hussard qui s'était trouvé, je voudrais bien savoir comment, substitué à mes vêtements... — Mais, ma tante, vous ne pouviez venir toute nue. — Mais, ma nièce , nous serions restées et nous n'aurions pas aggravée notre situation comme elle l'est à présent. Vous voyez bien que vous vous trompiez quand vous me disiez que c'était sans doute un déguisement que votre chevalier m'avait procuré par une délicate attention; il a été le premier
étonné de me voir habillée en hussard ^ Octave lui-même ne connaissait rien à cet accoutrement. — Ah ! ma tante, il se passe autour de nous d'étranges choses depuis que nous sommes revenues auprès de mon père; les roman* ciers ne nous disent pas tout dans leurs histoires , il y a une foule de détails qui suffiraient pour dégoûter des romans. Et d'ailleurs tout ce qui finit si bien dans leurs récits pourrait finir autrement dans la réalité. Par exemple, si pour racheter la vie de M. de Horrberg, j'allais finir par me trouver pour tout de bon la femme de M. d'Hervilly. Mais ce qui me surprend le plus , au milieu des prodiges dont nous sommes sans cesse environnées , c'est qtie mon père n'ait pas encore réussi à retrouver nos traces... Mais où sommes-nous? quelle est la distance qui nous sépare? Je suis épouvantée quand je songe à tout ce que nous avons dû faire de chemin pour arriver ici. Comment tout cela vat-il finir? — Ma nièce, il est un Dieu pour les amants, grâce auquel les choses qui paraissent les plus funestes finissent presque toujours bien , à l'exception de quelques cas fort rares, comme par exemple Werther... et Clarisse ttarlowe... et quelques autres que j'oublie sans doute. Les malheurs de l'amour ne sont que des épreuves, et le destin vous les a réservées moins rudes qu'à une autre , puisque jusqu'ici vous n'avez rien à reprocher à votre amant, et que, ensuite , vous avez avec vous une seconde mère qui partage vos chagrins et vos inquiétudes, et approuve vos feux, tandis que presque toutes les beautés dont nous avons lu l'histoire , quand elles avaient des tantes, les avaient pour ennemies, ou du moins ne trouvaient en elles que lebiame et l'indifférence. Je me suis une fois dans ma vie trouvée
dans utiè circonrtâîice plus erhbàrrassatile que vous ne pouvez rimaginer , et que , je l'espère sindèrement , vous n'éprouverez pas vous-même. Vous avez sans doute remarqué cet hiver un homme déjà d'un certain âge, appelé M. de BHquesollea , e{ qui a conservé la plus fine fleur de Vétégaii'ce et de la galanterie...
*^ Mesdames, mesdames, dit Théôdôrine, qui entra tout à coup, on est réuni dans la salle où Ton doit Juger lé jeune baron.
Angélique devînt pâle.
— Il y a, continua Théodôrthe, une porté de cette salle qui donne sur un corridor qui conduit à là salle à manger; on a défendu sévèrement à tout lè monde d'approcher de cette porte, d'écoutet rien de ce qui se dira dans la salle et de chéi'cher à Héu voir par le trou de la serrure ni autrement. Cela a excité ma curiosité. J'ai appliqué mon œil contre cette serrure ; on voit datis la salle comme si on y était, et je défie quelqu'un de dire un mot si bas qu'on ne l'entende parfaitement. J'ai pensé que vous voudriez sans doute savoir comment va firiir Tafl'âire de ce pauVre jeune homme. Ceux des domestiques avec lesquels j'ai des rapports pour votre service disent que é*cst un homme perdu.
— Ma tante, allonô-y bien vite.
On quitte la charabt'e, et les trois femmes se groupent autour de la serrure. Angélique regarde la première et dit à voix basse : Il n'y a encore personne. La salle est tendue de noir; il y a trois sièges... sans doute pour les juges... Ah ! on entre... ce sont deux hommes... des soldats... Quel uniforme est-ce là?... Mon Dieu ! en quel lieu de là terre sommes-nous? — Laissez-moi voir , Angélique. En eiTct ,
on dîraft presque des Grecs... Volcî les jn^es... Ils ont de manvaises flcnirps. — Voyons ma lante... 11 y en a un, le plus pros, qnî semble assez honnête... maïs Tautre... M. d'Hervîlly n'osera jamais... JVnfends marcher... Ah! ma tante c'est Ini !... Dieu du cîel ! il a des chaînes anx mains! Maïs qu'il est noble et imposant!... Prisonnier, il semble qwe ce soit lui qui soit le mattre et le vainqueur. Voici que la' lampe suspendue au plafond éclaire son visage. Comme il est calme, ma tante, comme il est beau!
Toutes les trois écoutèrent en silence et ne perdirent pas un mot de ce qui se disait dans la salle du tribunal. Angélique s'était emparée du trou de la serrure.
— Baron de Horrberpr, dit M. d'Hervilly, vous vous êtes introduit frauduleusement dans mon château : vous avez essayé de corrompre mes gens, vous avez poignardé un homme à moi; vous m'avez attaqué le sabre à la main. Certes, j'ai pour disposer de votre sort tous les droits, joints à celui du vainqueur. Cependant j'ai voulu que la plus stricte justice décidât entre nous. Je me suis adjoint deux seigneurs de mon voisinage devant lesquels vous allez répondre de vos tentatives coupables. Vous êtes accusé... — Octave d'Hervilly, s'écria Henri d'une voix forte, c'est au contraire moi qui vous accuse, et si ces deux messieurs ne sont pas de vils sicaires soudoyés par vous, si un cœur noble et généreux bat dans leur poitrine, ils jugeront entre nous. Ne me parlez pas de votre prétendu droit du vainqueur ; je n'ai cédé qu'au nombre , et si vous n'aviez eu la lâcheté inouïe de faire intervenir vos méprisables satellites dans le combat engagé entre nous , vous auriez expié vos forfaits. Vous avez enlevé, malgré elle, une fille
belle et vertueuse, appartenant aune honorable famille; vous avez osé la tenir en prison et prétendre l'obliger par d'odieux procédés à vous accorder sa main, dont vous êtes indigne, j'ai voulu la sauver; j'ai cru trouver un honnête homme parmi vos gens; c'était un traître qui, de concert avec vous, m'a fait tomber dans un piège. Je l'ai puni justement , comme je vous aurais châtié si vous aviez osé demeurer seul contre moi le sabre à la main.
— Mesdames, dit Théodorine, comme il le traite! il faut vraiment que M. d'Hervilly soit encore bien bon enfant pour se laisser dire tant de vilaines choses. — Tel est, dit la tante Eudoxie, l'ascendant irrésistible de l'héroïsme et de la vertu sur le crime et la lâcheté. Si tu avais lu nos bons auteurs, dont les ouvrages sont un miroir fidèle de la nature, tu en aurais vu mille exemples. Tu as été au théâtre, tu as vu représenter des tragédies : il n'en est pas une où le héros captif, enchaîné, ne débite au tyran vainqueur ses cent cinquante à deux cents vers d'invectives et de malédictions, et jamais le tyran ne s'avise de l'interrompre, tandis que le héros, grand et calme, ne manque ni à la mesure ni à la rime, et fait succéder deux injures masculines à deux injures féminines, alternativement, sans jamais se tromper. Tout tyran , quelque barbare et féroce que le représente le poète, recule devant une seule chose, et cette chose... c'est de ne pas répondre au héros par une phrase qui rime avec les justes reproches de sa victime. Ces dialogues, qui ont paru à quelques esprits atrabilaires et envieux manquer de vérité , sont au contraire calqués sur la nature, et nous venons d'en avoir une preuve dans le noble discours qu'a prononcé le brave et infortuné de Horrberg.
30S UNE lltâïômE INVRAISEMBLABLE.
Depuis longtemps déjà Angélique et Théodoriâe û'écoutaient plus la tante Eudoxie et suîvaiem avec ànifété tes détails de ce qui se passait dans la pièee voisine. Octave d'Hervilly avait à soU tour pria la parole et avait dit ! — Baron de Horrberg, vous abusez peut-être un peu des droits du vaincu et de l'accusé ; mais nous ne nous départirons pas de la modération qui convient au vainqueur et au juge. Je vous ai dit quelle accusation pèse sur vous ; vous serea^ jugé conformément aux lois. Pourquoi vous ëtes-vous introduit dans mon château? — Pour délivrer de malheureuses captives que vous y reteniez injustement prisonnières. — Pourquoi avez-vous poignardé Antonio? — Pour punir sa trahison et servir d'exemple à ceux qui lui ressemblent. *— Pourquoi vous ôtes-vous précipité sur moi le sabre à la main ? — Pour expier vos crimes dans votre sang. — Pourquoi la tante Eudoxie était-elle habillée en hussard? — Je n'en sais rien. — Que feriez-vous si vous étiez à ma place et si j'étais à la vôtre ? — Il n'est pas possible à l'homme vertueux de sentir comme le criminel et l'oppresseur. *— Trêve de fanftironnade , voire conduite n'est pas aussi désintéressée que vous voudriez le faire croire; vous aimez mademoiselle de Riessaîn? -^ De toutes les forces de mon âme. — Et vous êtes payé de retour?
Henri ne fit pas de réponse. Octave renouvela sous une autre forme la question qui avait précédé celles relatives à Angélique.
— Si vous aviez été vainqueur et si j'étais en votre puissance, comment me traiteriez-voUs ? — Sans l'intervention de vos sicaires. Un de nous deux serait resté à la place où
UKË HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. 803
tiotis mm ^mmes réncoïitrés , et nous n'auriotid pas m à soulever de pareilles quedtiobd, û\ à faire des pafodféâ da justiceet de tribunal.
Octave et ^s deux asdes&eùrs se coûsultèrent entre eux, puis M. d'Hervilly dit à haute voix : Baron de Horrberg, en réparation da crime d'assassinat sur la personne d'Antonio et de tentative de Meurtre stir nons-même^ vous êtes condamné à une détention perpétuelle dans les souterrains du château. Rendez grâce à la clémence qui vous fait grâce de la vie. — ^ Que Ton me reconduise aux souterrains , dit fh)idement Henri de Horrberg.
Sur un signe d'OctaVe , on le fit sortir de la salle. Il me semble, ajouta ensuite M. d'Hervilly en désignant de la main la porte derrière laquelle étaient Eudoxie, Angélique et Théodorine, il me semble avoir entendu Je ne sais quel bruit den^iëre cotte porte. Que l'on s'assure si personne n'a eu l'audace de chercher à écouter nos solennelles délibérations.
Quelqu^un sortit de la salle pour exécuter l'ordre de M. d'Hervilly; mais les trois fbmmes s'étaient enfuies comme des oiseaux et avaient regagné leur appartement.
— Ah ! ma tante; s'écria Angélique en se jetant dans les bras d'Ëudoxie , une détention perpétuelle dans les sou^ terrains ! — Il n'y a dé perpétuel que la mort , ma chère Angélique ; Dieu et l'amour protégeront M. de Horrberg ; d'ailleurs, d'un moment à l'autre, votre père peut finir par découvrir notre prison, et M. de Horrberg partagera notre délivrance, comtne il partage nôtre captivité. — Ah ! ma tante, c'est à lui que j'aimerais devoii* ma libei'lé. *— Je comprends , ma nièce, que Ton aime dévoit quand on est sûr de pouvoir si bien payer. — Ma tante, comme mon
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cœur s'est serré quand il a fait hautement Taveu de son sentiment pour moi ! Que d'amour dans sa voix , que de noblesse ensuite et que de dif^crétion dans son silence! Ma tante, n'est-ce pas que je dois Faimer ? — Altendiez-vous mon approbation ?
Nous laisserons la tante et la nièce continuer une conversation qui les intéresse sans doute plus que nous , pour voir un peu ce qui se passe dans l'autre aile du château, où nous n'avons pas encore pénétré. Plusieurs personnes sont réunies autour d'une table servie. La salle à manger est richement meublée , quatre grands buffets en bois de chêne sculpté garnissent les murailles. Sur ces*bufTets sont entassés la vaisselle d'argent , les cristaux de Bohême de diverses couleurs, les porcelaines 'de la Chine et du Japon, ainsi que les porcelaines de Saxe et de Vieux Sèvres. Trois domestiques^ la serviette sur le bras et des gants blancs aux mains, sont placés derrière les trois convives, prêts à obéir au moindre mot^ au moindre signe, au moindre désir. Il n'y a pas moins de quatre verres devant chaque convive : leur forme et leur couleur indiquent quels vins doivent briller ou pétiller^entre leurs parois de cristal. Les trois personnes assises autour de la table...
Eh quoi ! avez-vous donc déjà flni la description de cette salle à manger, n'allez-vous pas reprendre une à une ces riches porcelaines, nous détailler les bons hommes étranges qui couvrent celles de la Chine? — Non, c'est tout ; et si je me suis laissé aller à ces quelques lignes, c'est qu'il est nécessaire que ces magnificences me servent à remplacer une douzaine d'assiettes de terre de pipe que Ton a cassées chez moi.
L'un des trois convives est Octave d'Hervilly, un autre est Henri de Horrberg^ le troisième, celui qui est placé entre les deux autres et semble faire les honneurs du dtner, est M. de Riessain, père d'Angélique.
Henri demande en ce moment du vin du Rhin à un des seigneurs qui Tout jugé il y a une heure, et qui est debout derrière sa chaise. L'autre seigneur n'est pas là parce qu'il fait en ce moment frire des beignets avec Théodorine y à laquelle M. de Riessain les a fort recommandés. Antonio découpe un faisan. — Quel Antonio? — Celui que Henri de Horrberg a poignardé dans le souterrain.
Pour jeter quelque lumière sur les circonstances de notre récit qui paraîtraient en manquer, nous sommes obligé de le reprendre à un moment où il a été suspendu par les exigences de la forme du feuilleton : c'est au moment où Henri et Octave avaient chacun un pistolet appuyé sur la poitrine de l'autre. Octave tira le premier. Le pistolet fit entendre un petit son sec qui ne fut suivi d'aucune détonation. Henri ôla le sien et dit : — Monsieur, je suis enchanté de me trouver dans une situation qui me permette de dire que ce duel est aussi absurde que cruel, et que je ne veux pas y donner suite. — Tirez, monsieur, tirez ! dit Octave; j'ai tiré sur vous; je croyais avoir le bon pistolet. Tirez, je l'exige ! Je ne veux pas de grâce ! — Monsieur , dit Henri, c'est à moi-même que je fais grâce des remords que je conserverais toute ma vie si j'assassinais un homme sans armes. — Monsieur^ votre pitié est une nouvelle insulte ; j'espérais avoir le pistolet chargé ; j'ai tiré sur vous, pensant que vous étiez sans armes, que vous n'aviez entre les mains qu'un pistolet vide et une arme inutile. Si vous
806 UKB HtitOlftfi INVRAISEMBLABLE.
ne tirett pas sur moi, nous reèomraèhtierons. — Nous ne recommencéi^ons pas, monsieur, parce que je suis presque bonteust d*avoir fait une foid cette extravagatice ; nous ne recommencerons pas, parce que vous ne Voudrez pas tirer deux coups contre un. *— Que faire alors, monsieur? Au nom du ciel, tirez sur moi ; Je vous le répète, je de veux pas de grâce. — Voilà ce qu'il faut faire, monsieur : nous serrer la tnain, reconnaître nos torts mutuels et ne plus penser à notre fanfaronnade à tous deux. — Monsieur, ma conduite à été trop ridicule pour que je ne vous haïsse pas ; je ne puis conséhtir à vous devoir la vie. Donnez-moi ce pistolet, je vais me brûler la cervelle.
Henri déchargea son pistolet en Tair et Tof&it ensuite à Octave, qui le jeta loin dé lui.
— Monsieur d'HerVilly, dit Henri, parlons sérieusement; vous avez fait une sottise ; mais croyez-vous que, de mon côté, je ne sois pas allé trop loin dans ma petite ven^ geance ? Vous vous êtes laissé emporter par un mouvement de vanité à prendre un nom qui n'avait fait que réaliser vos intentions, il n'y avait chez vous aucun dessein de nuire; j'ai donc été plus méchant que vous. Vous êtes brave, rtionsieur; peu de personnes peuvent se rendre un témoignage aussi positif que nous deux. Un homme qui envisage la mort avec autant de calme que vous n'est pas un homme vulgaire ; je vous offre mon amitié.
Octave et Henri s'embrassèrent, ils rejoignirent la voiture de Horrberg et passèrent le reste de la nuit à causer; tous deux s'ouvrirent leur cœur à l'égard d'Angélique. Octave n'éprouvait qu'une fantaisie qui aurait bien de la peine à
itter contre son horreur profonde du mariage. De Hor-
UNfi' tlI£m)IItË IliiVkAlSftMBLÀBLE. SOt
bërg^ atr <co»traiti3, était èérieuëéïK^ent aAioui'ëui. D'ailleurs, il avait i'avèili du pèl*è ; Octave Rit enchanté de pouvoir fhire à BOn HôiiVèl atni un ^acHflce qui ne lui coûtait pas trop. 11 entra alors avec enthousiasme dans le plan ^u père d'Angélique ; il à'eiposera à toute rattîtaadvérfeiôn que doit attirer suf lui lé tôH d'être agréé par M par la famille et de se présenter avec Taîr d'un mariage de raison. Octave avoue franchement ses défauts à Hetiri; il veut paraître; ses affaires dérangées l'obligent pour cela à quelques mensonges, il se croit ruiné. Henri fait examiner les choses par un hortimè d'aifaîres intelligent et honnête. — Hein ? — Je dis un homme d'affaires, intelligent et honnête. — Pardon de vous avoir interrompu, j'oubliais votre titre. — Comment? que voulez-vous dire ! ■— ïtîen, rien, continuez...— Je continue, l'homme d'affaires honnête et intelligent découvre qu'Octave n'est pas ruiné, mais qu'il s^occupe activement de le devenir, grâce aux secours d'un autre homme d'aCTaires moins honnête. Ce n'est que du désordre, on arrangera cela, et d'Hervilly pourra être ce qu*il s'est efforcé de paraître.
— ^Écoute,dit d'Hervilly à Henri, je crains une chose, c'est que pour résultat dé tes soins, maintenant, quand je vais être riche, je ne me contente pas plus qu^auparavant de parailre ce que je serai. H me sera bien difficile de ne pas me faire un peu duc ou prince, et il ne faudra pas t'étonner si tu rencontres quelque jour des gens qui me prennent pour lé monarque de quelque île déserte. Si, mes affaires arrangées, je puis racheter les deux chevaux que j*avaii âutrelbis, je ne pourrai guère m'empècher de parler de mes quatre coursiers. — C'eàl bien, dit Henri, ne te calom-
Die pas. Toujours est-il que le service que tu me rends et la bonne gr&ce que tu y mets sont tels que je te défie de les eiagérer^ pas plus que ton courage obstiné en face de la mort.
Les deux jeun<ss gens eurent une conférence avec M. de Riessain ; ils le trouvèrent furieux contre sa sœur ; chaque jour il découvrait d'elle quelque nouvelle extravagance. Ils firent ensemble le plan d'un roman qu'on infligerait à Angélique et à la tante Eudoxie. Henri de Horrberg s'efforça en vain d'adoucir les détails de Tépreuve : M. de Riessain fut aussi inflexible pour les détails de son roman qu'il l'avait été pourTensembledu plan. Octave d'ailleurs l'appuyait et était d'une Tecondité inépuisable. Il fut donc résolu d'abord que M. d'Hervilly ne négligerait rien pour se rendre odieux, quoiqu'on eût tout lieu de penser que la manière dont M. de Riessain le présenterait à sa fille ne laisserait rien à désirer. Puis on décida qu'on procéderait à un enlèvement; mais M. de Riessain pensa qu'il serait convenable que sa fille ne quittât pas sa maison et fût toujours sous ses yeux. Celle fois Henri ne fil pas d'objections.
Théodorine, attachée dès longtemps à la maison et nourrissant une haine envenimée contre la tante Eudoxie, fut mise dans la confidence, c'est elle qm* se chargea de placer les bouquets et les lettres de M. de Horrberg.
L'enlèvement se fit de la manière la plus simple; on voyagea trois jours dans un espace de deux lieues. On revenait la nuit jusqu'à quelque ferme qui en dépendait. Pendant ce temps on prépara les chambres dans l'aile que ces dames ne connaissaient pas encore. Quelques couches de couleur rendirent la maison méconnaissable pour des
personnes qui ne l'avaient habitée que quelques jours; et Angélique^ accompagnée de sa tante et de Théodorine, rentra par une porte dans la maison de son père d'où elle était sortie par une autre porte.
L'évasion avait été faite dans une cave ; la porte qu*on n'avait pu ouvrir était une fausse porte clouée sur le mur qui formait l'extrémité de la cave. Antonio était tombé frappé d*un poignard de bois ; le combat entre Octave et Henri s'était fait avec des sabres de théâtre, et comme on le voit faire dans les théâtres de mélodrame. Octave allait quelquefois trop loin et chargeait un peu les couleurs du tableau. Le costume de hussard' substitué aux vêtements de a tante était une vengeance de Théodorine^ qui n'avait mis personne dans le secret. La même Théodorine s'était chargée de faire voir à ses maîtresses, par le trou de la serrure, la scène du jugement qui n'était jouée que pour elles.
C'est après cette scène que nous retrouvons à table, et le chevalier victime de sa vaillance, et le farouche oppresseur, avec le père de l'héroïne innocente et persécutée, qui avait failli reconnaître sa voix daus le souterrain.
— A ton tour, Henri, dit Octave, tu as failli me faire perdre mon sérieux. Où diable as-tu été prendre les tirades magnifiques que tu m'as adressées tandis que je siégeais sur mon tribunal? Tu avais, du reste, l'air parfaitement majestueux, et tu as dû produire beaucoup dVfTet. — Mon cher père, dit Henri à M. de Riessain, de grftce, arrêtons là ce badinage, je ne veux pas tromper plus longtemps Angélique; vous verrez que cela Unira mal, et que, au jour des explications, elle ne me pardonnera pas la part que je
310 UN£ HISTOIRE INVRAISEMBLAfitEl.
prends à celte mystification* -^ Elle vous pardonnera, Henri, quand elle saura que c'est la condition qu^e j'ai mise à votre union, et je vous laisse parfaitement liture d'exagé^ rer à votre gré ma dureté à cet égard ; mais, croyesHmoi, il y va du to^heur do ma fille dans l'avenir et du vMre peutêtre, que nous détruisions dans son esprit les sottes se* menées que ma aceur y a jetées \ il faut qu'elle ne demaade à la vie autre chose que ce qu'il y a dedans^ qu'ellci m rejette pas un bonheur réel pour courir après des rêvas ou porter dans le ccsur le deuil de chimères ridieules. Il fant que la leçon soit complète. — Allons, Amadis, dit Oqtavq^ voilà vingt fois que vous faites inutilement la môme prière à M« de Riessain ] il faut vous résigner et continuer votre i^le. Sérieusement, où en sommes-nous? Te voilà claque* muré dans les souterrains de la tour pour le restant de fa vie ; très-bien. Mais nou^i ne pouvons pas en rester là. D*abord, nous allons t'arranger un petit cachot tout à fait dans le style de la chose, l'ai vraiment peur de la scène de Termite ; jamais mademoiselle de Riessain n'en croira un mot. -^ Seule^ dit M- de Riessain, son bon sens se révol-tarait, mais ma ehère sœur est là pour empocher toutes les hésitations de Tincrédulité. ^ C'est égal, M^ de Riessain, je n'ai pas étéieontent de votre débuts la guitare sons les fenêtres est ud vieux, moyen. Il eût mieux valu qu'Henri sauvât mademoiselle de Riessain deil'eaa ou du feu; ou encore qu'il arrêtât des chevaux emportés, prêts à précipiter sa voiture au fond d'un précipice de huit cent mîlte toises de profondeur. Ifaie vous paraissez inflexIMe-et vous reculez devant la moindve chose ; j^ voulais ^o'Henri eât ' bras en écharpe après notre fomeux combat^ mw» vous
UNE HiSTOlRE INYRAISBM^BLÂBLË. 311
avez craint tous 4eux pour U sensibilité de ma belle oaiw tive. C'est égf^l, uq héros de ^oman qui ne parait pas au moins une fois avec le bras m éehaFpe est bien peu dQ chose à mes yeux ! Je voulais, sur votre refus, prendre Té* eharpe à mon compte, d'autant que de HQrrber^^ qui fait médiocrement Tescrime du sabre de théâtre, m'avait tapé sur les doigts; mais autre obstacle : vous avez craint que je ne mQ repdisse plus intéressant que lehéfoa. Si Henri m'en croit) il ne âoira pas le roman sans se montrer avec un bras en écharpe. C'est demain que nous emménagec»^ Henri dans son souterrain. Je suis curieux de y<Af par queUçs humiliations mademoiseile de Riessain me fera payer le don de sa main, quand elle consentira à m*épousçr pour pri)( de ta liberté. J'ai presque envie de te faire épouser la tante pour assurer ma tranquillité. — » Ah ! CHiii, Heqri, dit H. de Riessain, noua verrons comment ma sœur se résignera à suivre les volontés du farouche d*Her-* villy en vous accordant sa vieille main 1 ««-n Ah ! dit Henri, comment Angélique me parâonnçm-t-*elle? -^ Je compte beaucoup, reprit Octave^ sur Tassaut du eh&teau par Henri échappé de son souterrûn, au moment où mademoiselle de Riessain sera prête à marché à l'autel en victime résignée, avec le barbare oppresseur que je suis. Comme ce sera le âénoûment, Henri pourra hkÊt entrer avec 4e la musique-, la Marche des TaNare»^ pap exemple. Âh I Henri, ah, monsieur de Riessain, j'exige qu'Henri entre sur l'air de la Marche des Ta¥tare&; si non je ne me laisse pas à mon tour charger de chahes. Alhn9,mes belles, mivez-nouSj ce î*ra d'un effet ravissant... Sachez que les Tartaresne sont barbares qu'avee leurs ennemis, i.
Henri voudra bien ne pas taper sur les doigts dans ce nouveau combat. Alors Termite, levant son capuchon, fera apparaître le père Rîessain, qui bénira les amants, et on me montrera alors sous mon véritable jour, Thomme aimable, peu tyrannique, et dévoué h Henri ainsi qu'à tout ce qu'il aime.
Les deux jeunes gens se serrèrent la main, et accompagnés de M. de Riessain, on alla visiter le cachot de Henri. M. de Horrberg, en quittant la table, parla bas à Antolnio, qui allait décidément beaucoup mieux : c'était pour lui commander de faire porter à mademoiselle de Riessain comme de la part du tyran, les plus beaux fruits pour le dessert de son dîner. Puis on descendit dans une cave que Ton était en train de démeubler de tonneaux et de bouteilles.
— Cela sent horriblement le vin ici, dit M. de Riessain, et trahit trop grossièrement son avènement récent à la dignité de cachot, il faut brûler des herbes qui chassent cette odeur de parvenu. — Il y a là trop de paille, dit Octave, c'est un cachot de Sybarite, tu n'inspireras pas ici la moindre pitié. Ce n'est pas ainsi que sont couchés les prisonniers de roman et de mélodrame : mettez-moi là de sept à douze brins de paille. Voici la pierre pour reposer ta tête et y attacher la chaîne que tu auras au pied. Où est la cruche d'eau? La voici, bien. Et le pain bis? il faut qu'il soit entamé. Sans cela on ne voit pas qu'il est bis. Et puis, c'est plus triste de reconnaître que le prisonnier en a déjà mangé... — C'est vous décidément qui serez l'ermite, monsieur de Riessain ? demanda de Horrberg. Ne craignezvous pas qu'on ne reconnaisse votre voix ? .— Nullement,
la reconnaltriez-vous vous-oiôme quand je parle ainsi? Et M. de Riessain prononça quelques phrases mêlées de mots italiens avec un accent très-ullramonlain.
— Non, il n'y a pas de danger»..
— Tenez, dit Octave, voici encore une chose qui vous fera reculer tous les deux^ et qui cependant entre nécessairement dans le plan de H. de Riessain, qui est de faire éprouver à sa fille tous les petits ennuis des grandes situations. Il faudrait, pour bien faire, que ce cachot fût infect; que Henri, prisonnier depuis plusieurs Jours, eût la barbe longue, les cheveux crépus et pleins de paille, et fût horriblement sale. — J'accorde, dit Henri, la barbe longue et trois brins de paille dans les cheveux, le reste est rejeté... — J'en étais sûr, continua d'Hervilly. 11 serait bon également que ce souterrain fût rempli de puces. — Ah! d'Hervilly! — Je m'attendais bien qu'on me répondrait par un: Ah l cTHeroilly l Voilà ce que c'est que ces gens si résolus! quand il s'agit de l'exécution, les moindres choses les fout reculer honteusement. Notre roman sera tout à fait incomplet. Vous laisserez à côté de celui-ci un roman tout entier à faire^ et mademoiselle de Riessain^ aidée de la tante Eudoxie, ne manquera pas de vouloir l'exécuter. — Allons, allons^ dit de Horrberg, un cachot obscur, une pierre pour reposer ma tête, huit brins de paille pour lit, un pain noir et une cruche d'eau pour nourriture, en voilà assez pour exciter la pitié; je renoncerais aux bénéflces d'une sensibilité assez dure à s'émouvoir pour demander autre chose.
On quitta le cachot et on remonta prendre du punch. Pendant ce temps^ une autre scène se passait dans la
cuisine, scène à laquelle il faut que nous assistions sous peine de ne pas comprendre le reste du récit« Théodorioe aperçut aux oreilles de la cuisinière des pendeloques qui attirèrent son attention,
-<• Eh ! où diabW^ ma mie Adrienne^ lui demandai«>t-elle9 avez vous trouvé ces boucles d'oreilles ? — Je ne les ai pas trouvée^, répondit Adrienne, elles m'ont élé données par un beau garçon. — Par votre amoureux 7 dit Théodcurine avec un air précieux et dégoûté. — Nom, répondit simple^ ment Adrienne; par M. le baron de Horrbeig. '— Attende»moi là un moment, dit . Tbéodorine, et elle monta à sa chambre chercher les boucles d'oreilles qu'elle avait ellemême reçues deux jours auparavant de la maia jd'Henri; elle les apporta, et les comparant à celles d' Adrienne, elle vit qu'elles étaient absolument semblables. Elle ae f dira fort mécontente. Voilà, se dit-elle à ellenfuéme, des cadeaux distribués avec beaucoup de justice et d'intelligence,, vraiment I Eh quoi ! j'entre dans le complot de ces messîemrs ; je prends dans leur comédie un rôle qui est sans contredit le plus important de la pièce, et sans lequel il lenreût fallu renoncer à leur projet ; on me fait un présent.*, convenable en lui-même, des boucles d'oreilles avec des pierres rouges et vertes^ de belles boucles d'oreilles, c'est vrai ; mais on en va donner de précisément pardiles à une sooilloio qui ne leur a servi à rien. Sans compter que je ne les mettrai pas. Je pensais que M. de Horrberg avait plus de goût^ el aurait remarqué que je n'ai pas tout à fait le même air que ce torchon d'Adrienne *, que je n'ai ni les mains aussi rouges^ ni le nez aussi écrasé^ ni la taille aussi épaisse, ni le pied aussi grand; je pensais qu'il faisait quelque différence
entre une personne distinguée^ à laquelle la fortune seule a eu le tort de ne pas donner sa place,' et une mauvaise laveuse de vaisselle. Certes, que Ton me donne de belles boucles d'oreilles, je ne les dépare pas, du moins j'ose le croire. J'ai Toreille petite et bien faite, et il faut n'avoir pas d'yeux pour accrocher de pareils joyaux aux deux côtelettes que la nature a collées aux tempes de cette pataude d'Âdrienne* Non certes, je ne mettrai pas les mêmes bou* des d'oreilles qu'elle 1 La nature ne m'a.pas faite semblable à cette fille pour que je m'habille comme elle. Allons donc ! on nous prendrait pour les deux sœurs ! Je veux bien qu'on soit amoureux, mais cela ne doit rendre ni aveugle, ni imbécile.
Et mademoiselle Théodorine se retira dans sa chambre, en proie à un vif ressentfment.
Néanmoins, le lendemain, tout en se réservant de faire comprendre^ dans Toccasion à M. de Horrberg, le juste sujet de plainte qu'elle avait contre lui, ce qui sans doute amènerait une réparation, elle continua à remplir le rôle qu'elle avait accepté, et qui, s'il lui coûtait un peu, vis-àvis d'Angélique qui était douce et généreuse, lui donnait des occasions de se venger des caprices et des hauteurs de la tante Eudoxie. Les deux prisonnières attendaient avec impatience les instants où leur service appelait Théodorine dans leur appartement. C'était par elle seule qu'elles pouvaient avoir quelque connaissance de ce qui se passait dans la maison. Et d'ailleurs, depuis qu'elles étaient enfermées ensemble, elles s'étaient dit tout ce qu'elles se pouvaient dire, sauf l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie, que quelque circonstance venait toujours arrêter à son dé-
but OU faire oublier. Elles commençaient à passer une partie de leur journée dans le silence, Eudoxie lisant quelques romans qu'elles avaient trouvés dans leur appartement, et Angélique songeant à Henri et le mêlant aux regrets de son père et à ses désirs de liberté. Théodorine venait donc apporter quelque diversion à ce têle-à-tête prolongé, et on espérait toujours qu'elle aurait une nouvelle qui donnerait quelque espoir de liberté, ou que M. de Horrberg trouverait moyen de lui faire remettre une lettre. Cette fois encore il n'en était rien, et elle n'annonça qu'une visite que M. d*Hervilly demandait la permission de faire à ces dames. Elles répondirent avec hauteur qu'elles n'acceptaient pas ces semblants de politesse, qu'un geôlier pouvait entrer chez ses prisonnières sans demander de permission, et qu'il se trompait fort s'il espérait qu'on le regarderait jamais autrement que comme un perflde ravisseur et un brutal geôlier.
D'HtTvilly néanmoins commença par remercier la tante Eudoxie et Angélique de la permission qu'elle avaient bien voulu lui accorder; mais son ton était beaucoup plus brusque qu'avant la malheureuse tentative d'évasion, et il y avait dans ses formules respectueuses quelque chose d'ironique qu'elJes n'y avaient pas remarqué auparavant. Elles le prièrent de leur expliquer le but de sa visite, si toutefois elle en avait un autre que de lui faire contempler à loisir les ennuis et les larmes que causait Tinjuste captivité qu'il faisait subir à ses malheureuses victimes.
— Écoutez-moi, belle Angélique, dit Octave, je vous aime, et j'ai décidé que vous m'appartiendriez. J'ai l'aveu de votre père, et si vous étiez une fille plus soumise, si
VOUS n'aviez pas annoncé un refus que j'ai l'amour-propre de croire sans cause raisonnable, si j'avais pensé voire père doué d'assez de fermeté pour se faire obéir, je ne me serais pas décidé aux moyens un peu violents que j'ai employés. Mais vous comprenez qu'après m\Mre porté à de telles extrémités, je ne reculerai pas. Ce ne serait qu'ajouter le nom de niais aux charmantes dénominations que vous m'accordez déjà moins justement. — Monsieur, dit la tante, vous vous trompez, il est encore temps, rendez-nous à la tendresse inquiète de mon frère, et tout sera oublié. Jamais un reproche, jamais une malédiction ne s'échapperont de notre bouche. — Pardon, madame, reprit d'Hervilly, s'il ne s'agissait que de vous, plein de conRance dans votre promesse, je vous donnerais une nouvelle preuve de respect et d'obéissance; mais je suis amoureux, madame^ et il ne me sullirait pas du pardon de votre nièce, ce n'est pas à un amour qui inspire ce que j'ai fait, qu'il faut demander de pareils sacriflces. Mademoiselle de Riessain ne sortira d'ici qu'après avoir changé de nom; je l'ai décidé, comme j'ai décidé que je l'amènerais ici, et le second projet s'accomplira comme le premier. — Vous vous trompez, monsieur, repartit Angélique, le premier projet a réussi, parce qu'il ne fallait pour l'accomplir que de l'audace criminelle, de la méchanceté et de la brutalité, toutes choses que vous avez trouvées en vous même; mais pour que vous deveniez mon époux, il faut mon consentement; et quelque hardi que je vous suppose, je ne pense pas que vous le soyez assez pour l'espérer. — Le temps change bien des résolutions, mademoiselle, et l'ennui aussi. D'ailleurs même, en supposant la continuité de vos rigueurs, ce que je me
surprends parfois à croire impossible, ma situation actuelle est préférable à celle que me ferait la générosité que madame votre tante réclamait de moi tout à l'heure. Tci je vous vois, je vous parle, je vous entends, quand je le veux. Ici surtout, si vous n'êtes pas à moi, vous ne serez pas à un autre. C'est déjà la moitié de la possession. — Monsieur d'Hervîlly, dit Angélique, je pense que votre intention de me voir devenir votre épouse ne subsistera pas après l'aveu que je vais vous faire : j'ai disposé de mon cœur, j'aime M. Henri de Horrberg ; il le sait ; oseriez-vous donner votre nom à une femme qui ne peut vous donner ni son estime ni son amour? — Je sais que mademoiselle de Riessain, une fois ma femme, ne trahirait pas ses devoirs. — Vous vous trompez, monsieur, je n'accepterais pas des devoirs imposés par la violence. — Peu importe, mademoiselle ; mais mon rival n'est plus à craindre ; sa folle entreprise Ta mis entre mes mains, et la meilleure chance qu'il puisse courir est de passer le reste de sa vie dans les souterrains de mon château. — Ah! monsieur, croyez-vous que Dieu se rende complice de vos crimes en n'y mettant pas un terme prochain? — Mademoiselle, Dieu a à s'occuper de la marche du ciel et des planètes, et je ne me fais pas l'honneur de croire qu'il daigne porter le moindre intérêt aux actions d'une pauvre créature comme moi. Renoncez donc à ce moyen médiocre de m'intimider. Parlons sérieusement. Sî vous aimez M. de Horrberg, vous avez un moyen de le rendre à la liberté, c'est de me donner le titre de votre époux. Une fois sûr de mon bonheur, je lui ouvre les portes du château. Mon sabre a dû lui apprendre déjà à ne pas venir chasser sû^ mes terres. — Votre sabre, monsieur, et celui*
de trois oa quatre de vos satellites. — Je ne veux pas vous humilier, mademoiselle, dans la personne de celui que votre cœur a choisi. Croyons donc à ce sujet ce que vous voudrez. Maïs je ne comprends pas que, sous prétexte que vous aimez M. de Horrberg, vous le condamniez à passer sa vie dans un cachot, car c'est vous qui Vy condamnez, mademoiselle; un mot de vous, il est libre. — Je comprends moins encore, monsieur, qu*un homme soit assez lâche pour vouloir obtenir de force la main d'une femme dont le cœur s'est donné à un autre. — A moins, mademoiselle, que, me décidant à mériter quelques-unes des invectives quMl vous plaît d'attacher à mon nom, je ne cesse d'être niaisement le jouet des caprices d'une jeune fllle, et je ne supprime l'obstacle qui s'oppose à mes vœux et à ceux de son père. — Ah I monsieur, si mon père vous connaissait, s'il savait de quels crimes vous vous êtes rendu coupable ! -r- Je continue ma phrase, mademoiselle, à l'endroit où vous avez cru devoir l'interrompre par une injure à laquelle je vous avais avertie que je n'étais nullement sensible. Je vous disais que si vous me forciez à perdre un reste de patience, la mort de M. Horrberg, qui a attenté à ma vie comme un assassin après s'être introduit chez moi comme un voleur, la mort de M. de Horrberg, mort que les lois excuseraient, me délivrera... — Vous ne Poseriez pas, monsieur! Un tel forfait... — Vous ne savez pas encore tout ce que je puis oser pour vous posséder, mademoiselle. Vous avez pâli, ce trouble où vous ont jetée mes paroles irrite ma soif de vengeance contre mon odieux rival, et me dit en môme temps que vous céderez à ma menace quand vous la Croirez réellej ou vous ne l'aimez pas, et îl ne sera pas long-
temps uu obstacle à mes désirs; ou vous l'aimez, et vous ne reculerez devant aucun sacrifice pour lui racheter la liberté, et peut-être la vie. Il faut cesser de feindre : c'est le seul choix qui vous reste. — M. te baron de Horrberg a reçu mes serments, lui seul peut m*en délier. Croyez-vous quMl le fît, même au prix de sa vie? — Si vous étiez bien convaincue, mademoiscUj?, du sort qui lui est réservé, si je pouvais vous persuader, pendant qu'il en est temps encore, qu'il mourra ou qu'il traînera dans les souterrains du château une existence qui lui fera chaque jour désirer la mort, si vous connaissiez ces souterrains... vous ne vous amuseriez pas à aller proposer à un homme un sacrifice qu'il ne peut accepter sans l&cheté, quelque envie qu'il puisse avoir de le faire-, vous le sauveriez sans le consulter, pour l'obliger à accepter votre dévouement. Je vous donne jusques à aprèsdemain pour prendre une résolution, mademoiselle, après quoi, si la chose n'est pas faite, c'est moi qui en prendrai une. Vous verrez M. de Horrberg, j'espère que sa vue excitera chez vous quelque pitié, et que je n'aurai pas besoin de jouer plus longtemps le rôle singulier de vous implorer pour mon rival.
A ces mots, il salua et se retira.
— Je le verrai, je vais le voir, disait sans cesse Angélique. — Prenez garde, ma nièce, que ceci ne soit un piège de notre geôlier et un moyen de vous enfermer vous-même dans les cachots où vous voulez descendre. — Ah! ma tante, je ne di^mande pas mieux que de partager un cachot avec Henri: il y a des moments où je voudrais être réunie avec lui dans une tombe« ' — C'est fort bien, ma nièce, mais comme je vous accompagnerai sans doute dans cette visite,
à moins que vous n'en jugiez autrement, je n*ai pas les mômes moyens que vous d'embellir un cachot. Croyez-moi, lebienfait d*un ennemi cache une perfidie. —Ah ! ma tante, ma bonne tante, 8*écria Angélique en embrassant la tante Eudoxie, vous ne refuserez pas de m'accompagner, n'estce pas? Vous savez bien que je ne laisserai pas mourir par le fer ou le désespoir l'homme qui ne s'est Jeté dans le danger que pour me sauver. Je tâcherai de gagner du temps. Chaque jour peut amener ou mon père^ ou quelque hasard heureux qui nous délivre. — Il en est temps, ma nièce, car je vous déclare que j'ai maintenant plus qu'assez des enlèvements ; on met ici de la chicorée dans le café, et mon café au lait du matin est détestable; il faut que cela finisse. — Hélas, ma tante, cela finira bientôt, car lorsque je serai au bout des délais que je vais tftcher d'obtenir, s'il n'arrive rien de nouveau, je me sacrifierai pour sauver Henri.
Théodorine entra alors et vint annoncer à Angélique qu'on allait la conduire auprès d'Henri. Les visites au cachot ne sont pas prévues dans le code de la toilette, néanmoins Angélique crut devoir réparer quelques négligences que le chagrin lui avait fait commettre, et elle suivit avec la tante Eudoxie un homme vêtu comme les geôliers de mélodrames, avec une casquette de renard sur la tête, et un énorme et retentissant trousseau de clefs à la ceinture. On traversa plusieurs caves à la lueur d'une torche, puis on s'arrêta devant une porte fermée avec deux formidables verrous et un cadenas monstrueux. Le geôlier les ouvrit lentement, et Angélique aperçut Henri de Horrberg étendu sur quelques brins de paille, le coude appuyé sur une pierre à laquelle était scellée une chaîne attachée par l'autre extr(^-
mité à l'oBe de ses jambes. La cruche, le pain noir, tout avait été exécuté à la lettre. C'était un magnifique décor de troisième acte. A cet aspect, Angélique ne put retenir ses larmes, et Henri faillit lui dire la vérité, mais un ermite, debout dans un coin de la prison, lui fit un signe impérieux de se taire ; il saisit les mains d^ Angélique et les couvrit de baisers.
. -^ Lâtthe d'Herviily! B*écria-t-il, je brave tes cachots et tes fers !' Je suis prêt à payer de ma vie ce seul instant de félicité,'et je mourrai heureux et fier, et persuadé que tu porteras envie à mon sort. — Henri, dit Angélique, quel horrible séjour ! et c'est moi qui vous y ai plongé en acceptant imprudemment votre dévouement généreux. Comment ne me maudissez-vous pas, ainsi que le jour funeste où vous m'avez vue pour la première fois? — Chère Angélique, s'écria de Horrberg, après le bonheur d'être heureux avec vous, il n'est qu'un sort à désirer, c'est de souffrir et de mourir pour vous. Je sais quel sort m'est réservé ; je sais que chaque instant peut amener le bourreau. Le ciel m'est témoin que je ne regrettais que de vous donner ma vie inutilement et de n'avoir pu avant de mourir vous arracher à la captivité. Je mourrai résigné, je mourrai heureux, puisque je vous revois, puisque vous m'aimez ! — Oui, Henri, je vous aime, dit à voix basse mademoiselle de Riessain ; je vous aime, et, quoi qu'il arrive, quoi que m'impose plus tar4 mon devoir, quoi qu'il me faille sacrifier, mon cœur sera toujours à vous. Si nous devons être séparés sur la terre... nous nous retrouverons au ciel. — Angélique, dit de Horrberg, je ne comprends que trop le sens de vos pailes : on a mis à ma vie un prix infâme ! Angélique, si
UNE HISTOIRE INVRÂISEM^BLË. 323
VOUS accomplissez ce funeste sacrifice, vous serez mille fois plus barbare que mes persécuteurs. Ils ne peuvent que me tuer, et vous feriez de ma vie un éternel supplice! Angélique, ne vous laissez pas aveugler par une fausse pitié. Aimez-moi» soyez à moi jusqu'au moment où Pon tranebera le fil de mes jours» Je mourrai content. Ensuite pleure^-* moi et restez*moi fidèle jusqu'au jour où je vous retrouverai là-baut« Voilà ce que Famour, voilà 08 que la pitié eoLigentde vous. Donnez-moi votre main, Angélique, chère Angélique ^ et vous, mon père, dit'^il en s'adressant à Ver** mite, qui restaitrdeboul et silencieux dans son coin, et que les arrivantes n'avaient pas aperçu^ vous, mon père, qià êtes venu m'apporter des cooaolations, bénissez notre union bien courte sans doute^ sur cette terre, mtà» éternelle dans lescieux* **-* Ah! ma tante, dit Angélique, vous entendes ce qu'il me demande. — C'est le vœu d'iin rnoorant, sans doute reprit Henri. — Oui... je le sais, vous mourrez si je cède à vos vcBux et lorsque je p»is vous sauver ! — Ke le croyez pas, Angélique, je vous jjuresur ce que j'ai de plus sacré, sur mon âme et sur mon amour que le moment qui suivra voire union détestable avec M. dliervilly sera celui de ma mort. — Que faire, ma tante, mon Dieu 1
Henri s'était jeté aux genoux d* Angélique et les tenait embrassés. Elle cé^a,. et dit : — Eh bien, Henri, je consens à recevoir avec vou^la bénédiction deoe saint ermite. C'est vous condamner à nnourir, mais je- ne vous survivrai pas; je serai voire femme!. i. C'est notre bonheur dans le cid que nous allons consacrer.
Tous deux s'agenouillèrent en se tenant par la main* L'ermite alors : — Eh quoi ! dit-il, pensez-vons que je
consacrerai ainsi ce suicide et ce meurtre?... Croyez -vous...
— Grand Dieu l s'écria Théodorine, on vient. Fuyons avant qu'on nous y invite; peut-être obtiendrons-nous la permission de revenir, surtout si mademoiselle se montre un peu ébranlée et si on peut supposer qu'une seconde visite achèvera de la décider au sacrifice qu*on exige d'elle.
On entendait les pas du geôlier. Henri baisa avec ardeur la main d'Angélique, et les trois femmes, se retirant, rencontrèrent en effet dans le souterrain le geôlier, qui venait* les avertir qu'il était temps de laisser le prisonnier à ses réflexions. Une fois iiors du souterrain, 'Sdéodorine resta quelque temps en arrière et rejoignit ensuite ses maltresses en disant à voix basse à Angélique : — Mademoiselle, il fautabsolumentque je vous parle. Fuites semblant de vous coucher, je laisserai ouverte la petite porte qui est duns la ruelle de votre lit, et quand votre tante dormira, vous viendrez me trouver dans la première pièce de l'afiparlement.
— Hais, Théodorine, si ma tante se réveille? — Elle vous adressera quelques mots, puis, voyant que vous ne répondez pas, elle supposera que vous dormez, el elle tâchera d'en faire autant. Ne manquez pas de venir, c'est tout à fait nécessaire.
— Ma foi, monsieur de Riessain, dit Henri resté seul dans la cave avec l'ermite^ si vous n'aviez pas été là, je me jetais aux genoux d'Angélique, je lui avouais tout, et je tâchais d'obtenir mon pardon. — C'est alors le mien que vous n'auriez pas obtenu, mon cher de Horrberg, et quelque amitié que j'aie pour vous, je vous aurais tenu la parole que j'ai donnée à vous et à moi-même de ne vous accorder la main d'Angélique (comme nous disions depuis que nous
sommes entrés en plein roman) qu'après que nous aurons conduit répreuve jusqu'à la fin. Mais nous continuerons aussi bien ce dialogue en dînant. En jouant le rôle d'ermite^ il me semble que j'ai fait un long jeûne, et je me sens un terrible appétit. — Aidez- moi alors, pieux ermite, à me débarrasser de mes chaînes. Eh ! Antonio va voir si ces dames sont rentrées dans leur appartement et si nous ne courons aucun danger d'être aperçus en traversant la cour. Antonio fut quelque temps sans revenir, pendant lequel M. de Riessain détacha la chaîne qui retenait Henri par un pied; puis ils essayèrent de sortir de la cave; mais on avait éteint la torche destinée à la visite d'Angélique, et Antonio avait emporté la lanterne ; Termite et le prisonnier, en tâtonnant les murs, cherchaient une issue, lorsque Antonio revint sa lanterne à la main ; il ne savait pas comment la chose s'était faite, mais la porte de la première cave, celle qui donnait sur la cour, s'était refermée ; il avait cherché à l'ouvrir en dedans, mais tous ses efforts avaient été inutitiles. A celte nouvelle, M. de Riessain et Henri l'appelèrent, l'un maladroit, l'autre imbécile, et se dirigèrent vers cette porte, persuadés qu'elle céderait aux premiers efforts. Les premiers efforts et les suivants ne réussirent pas mieux que les jurons et les malédiction^. Aux jurons et aux malédictions on fit succéder des coups de poing et des coups de pied dans la porte, et des cris pour se faire entendre du dehors; mais on n'entendit pas et personne ne vint. Tous trois appuyèrent leur dos sur la porte et s'efiorcèrent de l'enfoncer. La porte ne se montra nullement disposée à céder. Quand on eut recommencé trois ou quatre fois les mômes tentatives avec le même insuccès, on pensa à tenir conseil
— Nous voilà prisonniers pour tout de bon, dit Henri. — Mais c'est que je meurs de faim, dit M. deRiessain. — Nous avons mon pain noir et ma cruche d'eau... — Joli dîner!... — C'est un triste dîner si vous le comparez à celui qui nous attendait sur terre, je ne le conteste pas, mais c'est un festin, comparé à rien. — Allons donc, mon cher, je ne veux pas déshonorer et perdre le magnifique appétit que je possède à manger de pareilles choses; il est impossible qu'on ne nous entende pas ou que nous ne finissions pas par enfoncer la porte.
On recommença les cris, les coups, puis les efforts, et il fallut enfin reconnaître que tout cela était et serait parfaitement inutile. Henri se résigna le premier et rompit un morceau de son pain, qu'il grignota d'abord du bout des dents, puis qu'il finit par manger avec avidité. M. de Ries* sain, après une résistance plus honorable, c'est-à-dire plus longue, imita son exemple. Antonio eut la desserte de la table, puis on but l'eau à même la cruche*
— Ce serait là, pieux ermite, dit Henri de Horrbel'g, la véritable occasion de renouveler le m.iracle des noces de
Cana, et j'oserai dire que le changement de l'eail de notre
cruche en vin serait un peu mieux placé à l'égard de pauvres diables qui ont dîné avec du pain noir, que pareille métamorphose ne l'a été dans les temps pour des gens déjà gorgés de Vin. — Pour moi, dit M. de Riessain, ce qui me fâche ce n'est pas précisément d'avoir mangé du pain noir* , cela n'a que peu ou point de goût, cela n'est ni bon ni mauvais ; mais ce qui me cause un chagrin réel, c'est que nous avons là-haut un faisan, et que je n'aurai plus faim quand arriéra pour noua l'heure de la liberté. Mais comment se fait-il
que nous soyons ainsi enfermés? 11 y a des moments où je me demande s'il n'a pas pris |>ar hasard fantaisie à Octave de continuer notre comédie au sérieux, de nous retenir pour de bons prisonniers, et de faire payer à mademoiselle de Riessain notre délivrance.
Ce n'est que deux heures après que Ton commença à sMnquiéter dans la maison de Tabsence prolongée de H. de Riessain et de H* de Horrberg. Octave avait dîné avec les darnes^ et conséquemment il n'avait pas remarqué leur absence 5 ce fut lui-môme cependant qui vint délivrer les prisonniers. Lorsque après avoir quitté ses convives il retourna dans l'autre partie du château où il croyait trouver ses deux complices, alors seulement il apprit qu'on ne les avait pas vus reparaître depuis le milieu de la journée. Octave attendit quelque temps, puis se décida enfin à aller aux souterrains ; mais il vit la clef de la première cave à la porte et tournée de manière à la fermer : cette porte ne pouvait s'être fermée elle-même 5 donc ils étaient sortis. Octave retourna les attendre dans la maison et prit un livre. Heureusement que ce livre se trouva par hasard être un ouvrage d'un des plus illustres philosophes de ce temps-ci. Ce qui fit que M* d*Hervilly ne tarda pas à s'ennuyer et a penser de rechef à ses amis. Il retourna aux souterrains ) entr'ouVrit la porte, ei appela, pour l'acquit de sa conscience. Il fut* fort étonné lorsqu'on lui répondit.
Déjà Henri avait dit à Mi de Riessain : Si vous avez trop faim, vous me mangerez pour me conserver mon futur beau-père •, mais nous commencerons par manger Antonio, qui ne manque pas d'embonpoint.
Henri avoua à d'Hervilly les soupçons qu'il commençait à concevoir. — J'y ai pensé plusieurs fois, répondit Octave, mais j*ai résisté à la tentation. Je ne suis pas coupable de votre incarcération. Vous devez avoir faim ? — Hélas ! non, dit M. de Riessain en traversant la cour, nous avons mangé le pain noir du prisonnier. — Et, ajouta de Horrberg, nous avons été jusqu'à regretter ta fatale idée de l'entamer; le morceau coupé nous a vraiment fait faute.
Néanmoins en présence de la table bien servie, les captifs retrouvèrent à leur appétit un peu de complaisance ; mais si le pain noir fit du tort au faisan, l'eau de la cruche n'en fit aucun à quelques bouteilles qui furent vidées tandis qu'on s'entretenait de ce qu'on ferait le lendemain, et qu'on préparait le chapitre suivant, en entremêlant ce sujet de diverses questions et exclamations : Mais comment diable étiez-vous enfermés là dedans? Cela rappelle ce que disait un journal d'un soldat dont on avait trouvé le corps noyé, coupé en morceaux et cousu dans un sac. Le journal, en racontant cet horrible événement, faisait remarquer avec naïveté que ces diverses circonstances faisaient présumer que ce n'était pas le résultat d'un suicide.
Pendant ce temps les prisonnières se couchaient. Angélique, préoccupée de la confidence que lui avait annoncée Théodorine, feignit de dormir pour engager sa tante à Timiter. Quand elle la crut bien endormie, elle se glissa sans bruit en bas de son lit, s'échappa par la porte de la ruelle, et alla rejoindre Théodorine^ iiui l'attendait dans la première pièce. Quelque légère que fût Angélique, le frôlement de son vêtement réveilla à moitié la tante Eudoxie, qui cependant ^e s'aperçut pas du départ de sa nièce, et commença en ces
termes l'histoire de son éventail, déjà plusieurs fois inter* rompue :
« M. de Briquesolles était alors un des hommes les mieux faits et les plus spirituels ; j'étais de mon côté, du moins on me le disait, jolie, gracieuse, enjouée ; je jouais agréablement du clavecin, en un mot j'étais fort remarquée dans le monde et passablement entourée. »
Et la tante Eudoxie continua son histoire. Il vint un moment où, après avoir raconté comme quoi sa mère surprit M. de Briquesolles à ses genoux^ elle demanda au lit de sa nièce : a Qu'eusses-tu fait à ma place? » Le lit ne répondit pas. La tante attendit quelques secondes et continua : « Tu aurais comme moi été fort embarrassée^ » etc.
Un peu après, arrivée au moment où H. de Briquesolles, ayant absolument besoin de lui écrire, feint de ramasser dans sa loge, à ses pieds, un éventail qu'il venait d'acheter^ et le lui présente comme si elle venait de le laisser tomber : u Et, dit la tante Eudoxie, que crois-tu que je trouvai dans les plis de l'éventail? »
Eudoxie attendit encore une réponse, et n'en recevant pas, prit le parti de se répondre elle-même : u Une lettre, vas-tu me dire ? Eh bien ! non, mais quelques mots au crayon sur les baguettes d'ivoire de l'éventail. » Et la tante continua le récit de son histoire avec H. de Briquesolles. L'histoire était longue. Je suis du très-petit nombre des écrivains contemporains qui seraient capables d'en faire le sacrifice... c'est un hommage que je dois me rendre et que j'étendrais un peu plus sans deux raisons qui m'en empêchent. La première est que je semblerais à quelques esprits mal faits m'indemniser par un nombre de lignes égal du
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sacrifice de l'histoire de la tante Eudofxio ; la seconde raison est que je n'ai pas encore irrévocablement décidé que je ne vous la raconterais pas quelque jour.
La tante était à la fin quand Angélique, tout émue des choses extraordinaires qu'elle venait d'apprendre, rentrait dans la chambre sur la pointe des pieds et se dirigeait le plus silencieusement possible vers son lit, lorsque Eudoxie lui dit : c< Et voilà, ma nièce, d'où me vient cet éventail ; vous ne serez pas étonné maintenant de me voir ne pas me décider facilement à m'en séparer, i»
C'est tout ce qu'Angélique sut jamais de Thistoire de l'éventail de la tante Eudoxie. Mais pendant tout le reste de sa vie elle fut forcée de faire semblant de comprendre toutes les allusions qu'il plut à "sa tante de faire à cette histoire, telles que : Angélique, cela doit le rappeler M. de*** ; Angélique, c'est absolument comme l'histoire de l'éventail •, Angélique, c'est aussi embarrassant que le jour où ma mère surprit M. de***, tu sais, etc., etc., etc.
Pour ce qui est des confidences que fit Théodorine pendant que la tante Eadoxie racontait à sa nièce absente l'iiistoire de son éventail, nous ne pensons devoir vous les communiquer qu*un peu plus tard.
Dès le matin, Angélique fit savoir à M. d'Hervilly qu'elle désirait lui parler ; il ne tarda pas à se rendre à ses ordres.
— Monsieur, dit-elle, je me suis décidée ; je ne vous aime pas, vous le savez; j'en aime un autre, vous ne Tignorez pas. Vous voulez m'épouser, c'est à vous à savoir si c'est prudent. Vous mettez cette union pour prix de la liberté et de la vie de l'homme que j'aime; ce qui me décide à lui
nfier mon bonheur, c'est que j'espère bien lui sacrifier
aussi le vôtre. Je ne vous cacherai pas que vous ne me paraissez pas avoir le sens commun •, si je ne vous épouse pas, que vous fait que M. de Horrberg soit vivant et libre? Si je vous épouse, ne craignez-vous pas que sa vie et sa liberté ne soient pour vous une cause sans cesse renaissante d'anxiétés et de soupçons ? Mais c'est vous qui l'avez décidé ainsi ; c'est bien, je ne ferai pas la moindre objection. Je serai votre femme ; mais pour que je sois votre femme, il faut que vous soyez mon mari. Si je suis à vous, vous serez à moi 5 nous réglerons. tous nos comptes quand il en sera temps. — Mademoiselle, dit Octave un peu embarrassé, daignez excuser ma surprise ^ je ne . m'attendais pas à un pareil bonheur, car le bonheur que m'annonce votre décision est tout ce que j'en veux croire ; j'ai confiance en vous, mademoiselle ; l'homme que vous aurez accepté pour votre époux peut confier sans crainte son honneur au vôtre. — Gardez cette confiance, monsieur, et efforcez-vous d'arranger la difficulté que voici ; Que jevous promette de vous épouser lorsque M. de Horrberg sera libre, ou que vous me promettiez de lui rendre la liberté aussitôt que je serai votre femme, c'est absplument la même situation, c'est-à-dire qu'il faut que Tùn de nous deux se confie aveuglément à la bonne foi de l'fiutre. Jevous déclare sans hésiter que je n'ai aucune confiance en vous et qu'à votre place je n'en aurais aucune en moi. La violence que vous avez employée contre moi justifie d'avance toutes les ruses que je pourrais employer pour la déjouer. Cette même violence doit vous montrer à mes yeux capable de toutes les trahisons. Que feronsnous? — Mademoiselle, je me fierai à vous, et l'instant que vous fixerez pour notre union sera celui où le souterrain et
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le ch&teau seront ouverts à M. de Horrberg. Vous ne prononcerez le serment qui doit assurer mon bonheur qu*aprés que je vous aurai donné la preuve que M. Henri de Horrberg est libre et hors du château. Charmante Angélique, ne mettez pas un terme trop éloigné aux tortures que vos hésitations me font souffrir. — Oh I mon Dieu 1 monsieur, ce sera pour quand vous voudrez. Autant je considère comme un acte sérieux et solennel un mariage avec Thomme que Ton a librement choisi, autant je traite légèrement une union comme la nôtre. Mais qu'avez-vous, monsieur d'Hervilly? vous paraissez interdit, embarrassé ! — Moi, mademoiselle? Au contraire... c'est la joie... c'est la surprise... c'est le ravissement... Je m'attendais si peu... j'étais si loin d'espérer... — Si vous 'le voulez, monsieur, nous nous marierons après-demain. — Ah ! mademoiselle, j'étais loin d'espérer une si grande et surtout une si prompte félicité. Permettez-moi d'aller tout préparer pour la cérémonie. — Encore un instant, monsieur, j'ai une demande à vous faire : il faut que je revoie encore une fois M. de Horrberg. — Mademoiselle... — Que je le voie aujourd'hui même dans son cachot. J'y ai rencontré un ermite. Vous ne m'aviez pas dit qu'il y avait des ermites dans ce pays-ci. Je désire que ce soit cet ermite qui nous marie. — Vos désirs sont des lois pour moi, mademoiselle.
Octave se retire et va rejoindi'e Henri, qui déjeune avec M. de Riessain.
— Allons, allons, Henri, au cachot^ mon brave homme. Et
vous, bon ermite, préparez vos airs les plus vénérables. En
voici bien d'une autre! mademoiselle Angélique veut m'é-
ser absolument, et tout de suite. J'ai eu beaucoup de
UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. d33
p<dne à la faire attendre jusqu'à demain. — Comment ! Que veux-tu dire ? — Rien autre que ce que je dis. Elle exige de plus que ce soit le respectable ermite ici présent qui nous donne la bénédiction nuptiale. Elle va aller faire ses adieux à de Horrberg dans son cachot. Elle m'a, du reste, tenu des discours étranges auxquels j'étais si peu préparé que je ne savais quoi répondre.
Henri et M. de Riessain font mille questions à d^Herviily pour comprendre ce qui a pu amener ce brusque revirement dans les idées d'Angélique . D^Hervilly n*en sait pas davantage. De Horrberg se brûle en buvant son café trop chaud pour aller reprendre ses fers.
Pendant ce temps-là la tante Eudoxie, non moins étonnée, veut savoir de sa nièce où ellç a pris toutes les choses qu'elle a débitées à Octave.
— Ce pauvre M. d'Hervilly, malgré ses torts à notre égard, me faisait vraiment peine, tant il était confus et embarrassé. C'était comme ce jour que je disais à M. de ***, tu sais... ces choses que je t'ai racontées. Mais je dois te dire que je n*approuve nullement tes principes à l'égard du mariage. — Ni moi non plus, matante. — Mais alors... — Je sais ce que vous allez me dire, ma tante ; mais, de grâce, épargnez-moi, épargnez-vous des questions auxquelles je ne pourrais répondre, du moins quant à présent.
Théodorine vient annoncer qu'Angélique peut faire à M. de Horrberg la dernière visite qu'elle a demandée. Toutes trois descendent au souterrain, où elles retrouvent Henri de Horrberg dans la même situation que lors de leur première visite.
— Eh quoi 1 charmante Angélique, s'écrie-t-il, à quoi
334 UNE HISTOIRE INVRA1SEBIBLA6LE.
dois-je ce boofaeur inespéré de vous revoir dans nK)n cachot ? — Monsieur, dit Angélique, j*ai fait des réfleuons : la raison est venue faire évanouir l'ivresse que vos paroles avaient causée à mon cerveau ; j'ai changé d'idée, je ne veux pas vous consulter davantage sur un sujet où Torgueil fixe d*avance votre réponse ; vous vivrez, Henri -, j*ai voulu vous dire adieu parce que, à compter de ce jour, nous serons complètement étrangers l'un à Tautre. De nouveaux et d'impérieux devoirs vont nous séparer pour tout le temps que nous avons à passer sur cette terre* — Eh quoi ! mademoiselle.... — Ne m'interrompez pas, ma résolution est immuable ; demain, à minuit, j'épouse H. Octave d'Hervilly. Une heure auparavant je vous aurai vu sortir libre du château. — Angélique, Angélique ! s'écria de Horrberg^ pensezvous que... Eh bien! oui... mais ce fatal sacrifice ne s'accomplira pas !. Je me laisserai mettre dehors du château, mais on m'y reverra quand il en sera temps ! — Adieu, Henri, dit Angélique. — Je ne vous dis pas adieu, chère Angélique parce que' ma mort seule nous séparera.
Angélique, lui tendit sa main, qu'il couvrit de baisers. Puis elle quitta le souterrain avec Théodorine et la tante Eudoxie*
Octave et Henri couchaient dans deux chambres voisines; les deux jeunes gens reconduisirent le père d'Angélique après avoir prolongé la soirée dans la salle à manger, où on avait arrangé tous les événements du lendemain, et gagnèrent le corridor où étaient leurs chambres. Ils échangèrent encore quelques paroles et se couchèrent. Au bout de quelmiAs instants Octave frappa à la cloison et dit :
— Henri, dors-tu? — Certes non, je ne dors pas , et je déflerais bien n'importe qui de dormir à ma place ! — Comment? est'Ce q<uMl t'arrive quelque chose aussi, à toi? — Je ne sais ce qu'il y a dans ce maudit lit, mais depuis que je m'y suis couché^ je suis en proie à d'horribles démangeaisons. — Et moi, répondit Henri toujours à travers la cloison, j'ai Irquvé. dan§ le mien deux lapins. — Comment? deux lapins? — Oui, et je t'avoue que j'ai eu une terrible peur quand je les ai sentis ! — Pour moi, je vais me lever , il n'y a pas moyen d'y tenir. — Tu penses bien que je ne suis pas rçsté dans mon lit ctyec de pareils compagnons. Qui diable a pu faire cette médiocre plaisanterie? — Mets-toi à ta fenêtre^ Octave, je vais en faire autant, et nous parlerons sans avoir besoin de crier ainsi. , .
Henri se dirige vers sa . fenêtre , couvert d'une robe d^ chambre, ma|sch,9cun ^eses pa3 produit une explo3ion... Sa chambre était toute parsemée de boulettes fulminantes. Arrivé .à la fenêtre, ,il fit part à Octave d^ ce qui lui arrivait encore. Octave en fut d'autant moins étonné qu'il avait traversé un pareil feu d'artifice pour arriver également à sa fenêtre.
— Qu'allons-nous faire? Si le domestique n'avait pas* emporté mes habits, j'irais faire un tour de jardin. — Moi de même, mais je suis condamné à la même nudité jusqu'à demain matin. -:- Mais .^las-tu de soupçon sur personne?.... — Il faut sonner, on viendra refaire nos lits,
* Les deux amis essayent de sonner, mais les cordons de sonnette sont coupés.
— Je vais m'envelopper dans ma robe de chambre et mo coucher sur mon lit. — Je vais également essayer de m'en-
dormir. — Qu'as-tu fait des lapins? —Je les ai Iftchésdans le corridor. —Bonsoir. — Bonsoir.
Le matin de bonne heure, le domestique chargé de prendre soin des deux jeunes gens rapporte leurs habits dans leurs chambres. Tous deux se lèvent, et la conversation s'engage de nouveau à travers la cloison.
— Dis donc, Henri, il m'arrive une chose bien singulière , je ne peux boutonner ni mon gilet ni ma redingote. — Est-ce que tu as enflé pendant la nuit? — Ce n'est pas possible. Mais c'est qu'il s'en faut de plus de six pouces que les boutons n'atteignent les boutonnières. Dis donc... tune me réponds pas, Henri?
Et Octave frappe à coups redoublés sur la cloison.
— Mais morbleu. Octave, tu vas enfoncer la cloison ! — Pourquoi ne me réponds-tu pas? — Je ne te réponds pas, parce que je suis abruti d'étonnement : mon pantalon, que j'ai quitté hier au soir.... — Ëh bien?... — Eh bien! il ne me descend plus qu'à moitié de lajambe.... Nous sommes ensorcelés. — C'est bien l'habit et le gilet que j'avais hier. — Et moi, c'est bien mon pantalon, mais je ne puis le mettre. — Pas plus que moi mon habit. — Il faut appeler pour qu'on nous en donnq d'autres. Tu es plus vêtu que moi, tu peux aller jusqu'au bout du corridor.
Octave appelle; le domestique vient; il est aussi étonné qu'eux des changements survenus dans leurs habits, et sa surprise ne paraît pas jouée ; il va chercher un habit et un gilet pour Octave et un pantalon pour Henri, dans la garderobe de M. de Riessain -, puis il les laisse s'habiller. Les vêtements de M. de Riessain ne leur vont guère bien , mais il '- «est impossible de mettre leurs bottes; le domeslique
rappelé croit cette fois pouvoir donner la moitié d'une explication ] [i\ reconnaît les bottes qu'on leur adonnées, elles appartiennent à M. de Riessain, qui a le pied singulièrement petit. C'est une erreur facile à réparer; il s'en va et revient après un quart d'heure ; il faut que le diable ait emporté les bottes de ces messieurs^ on ne les trouve nulle part dans la maison. Henri et Octave descendent en pantoufiQes déjeuner avec M. de Riessain ; on se perd en conjectures, puis on se décide à attendre du hasard et du temps l'explication des choses bizarres qui se sont passées dans la maison. On envoie un homme à cheval chercher à la ville de *** des habits pour M. deHorrbergetpour M. d'Hervilly.
Revenons un peu sur nos pas.
Tandis que la tante Eudoxie racontait à Angélique l'histoire de son éventail , Angélique était auprès de Théodorine.
Théodorine avait été touchée du chagrin réel qu'elle voyait prendre à sa jeune maltresse, à cause de cette plaisanterie dont on l'avait faite la complice; de plus, elle avait été plus mécontente que je ne le saurais dire en voyant les boucles d'oreilles d'Adrienne. Elle s'était sentie saisie de violents remords pour un crime aussi mal payé, et elle avait pris une résolution qui devait à la fois consoler Angélique et la venger de ce que le baron de Horrberg n'avait pas su faire une distinction convenable entre elle et la cuisinière Adrienne. Quand Angélique fut près d'elle, elle lui prit les mains et dit de la voix la plus piteuse qu'elle put trouver : Ah! mademoiselle, j'ai eu bien des torts envers vous; serez-vous assez bonne pour me les pardonner?
Angélique demanda à savoir quels étaient ces torts avant
338 UNE HISTOIRE INYRAISElfBLABLE.
(le répondre et de dire si elle les pardonnait; mais lorsqu'elle vit Tbéodorine bien décidée à attendre son pardon pour faire sa confession , elle promit tout ce qu'on voulut. Que Ton juge de son étonnèrent lorsqu'elle apprit qu'elle n'avait pas quitté la maison de coopère, autour de laquelle, oaayjait tourné pendant plusieurs jours; que c'était M. d^ ^iess^n lui-même qui conduisait les chevaux; que le cachot id'Heqri deHorrberg n'était qu'une des caves de la maison, que le souterrain par lequel elle avait essayé de prendre la fuite n'avait pas d'issue ; que le perfide Antonio, qu'elle avait vu tomber sous le poignard du baron dq Horrberg,.8e portail si bien que, après avoir fait qouper sa barbjç et à la faveur de l'obscurité, c'était lui qui leur ouvrait; la porte du prétendu cachot où gémissait Henrf, que le pain noir et la cruche d'eau étaient là pour la jjécoration ; que ces trois messieurs, réunis dans l'autre aile du château, faisaient chaque soii;4* excellents repas. O'abprd Angélique refusa, de croire aux révélations de sa femme de chambre, puis elle repassa dans sa mémoire diverses circonstances qu^ vinrent à l'appui. Elle fut indignée de la tromperie de Henri deHorrberg, et annonça d'abord qu'elle épouserait Octave •
— Mais, mademoiselle, M. d'Hervilly est dans le complot. — C'est vrai. — Et M. de Riessain aussi : c'est même votre père qui mène tout^ j'ai entendu plusieurs fois M. de Horrberg le prier d'abréger la plaisanterie, mais M. de Riessain s'y oppose obstinément. — Et moi, disait Angélique , moi qui, à diaer, n'ai mangé que du pain pour ne pas être mieux nourrie que lui!...
Quand la colère d'Angélique se fut un peu exhalée, elle ne put s'empêcher de sourire en apprenant Tespiègierie de
Théodorine, qui avait condaunné M» de Horrberg et M* de Riessain à faire réellement leur dtner avec le pain noir et la cruche d'eau. >
Angélique s'expliqua alors le singulier effet qu'avait produit sur elle la voix de son père*, quoiqu'elle ne l'eût pas reconnu, il lui semblait que cet ermite ne lui était pas étranger.
— Et, dit-;elle, pourquoi ma tante Eudoxie était-elle le jour de la fuite habillée en hussard ? — Ah i mademoiselle, ceci est de mon invention. — Comment, Théodorine, vous avez osé... — Miidemoiselle m'a promis de me pardonner... — Mais ma tante.... — Elle avait été la veille si mauvaise pour moi !•••• Mais, je n'ai pu vous voir, vous, mademoiselle, prendre plus longtemps toutes ces plaisanteries au sérieux; je n'ai pu vous voir pleurer, et rester dans le complot : maintenant vous savez tout, qu'allons-nous faire? Je déserte avec armes et bagages , je suis à vos ordres. — Théodorine, dit tristement Angélique, je vais faire cesser cette ridicule comédie en laissant voir que j'ai cessé d'en être la dupe, et je congédierai à la fois M. d'Hervilly et M. de Horrberg. — Ah ! mademoiselle, que dites-vous I M. de Horrberg vous aime..,. Il a des torts, certainement.... Adrienne... je veux dire M. de Riessain... oui, M. de Riessain l'a forcé à agir ainsi... Ne renoncçz pas à votre bonheur, mais faites-lui peur, ayez l'air d'accepter sans répugnance la main de M. Octave, moquons-nous d'eux à notre tour, cela sera très-amusant pour vous de les voir jouer leur comédie.
Théodorine réussît à faire adopter à Angélique ce que précisément Angélique avait envie de faire. Elle aimait
Henri, et cet amour plaidait éloquemment pour lui. C'est ce qui amena ses discours singuliers à Octave et sa visite dans le souterrain, qu'elle voulut revoir, disait-elle àThéodorine, pour s'amuser à ses propres dépens et voir à quel point elle avait été dupe. Puis elle réfléchit que tout cela ne lui présageait rien de bien malheureux ; que la comédie aurait nécessairement pour dénoûment son mariage avec M. de Horrberg, et au ressentiment qu'elle avait d'abord éprouvé succéda un grand contentement et une propension à la gaité dont profita Théodorine pour la faire consentir à la persécution qu'elle voulait exercer contre M. de Horrberg et contre Octave : ce qu'elle n'aurait osé faire sans la permission de sa maltresse. La permission, elle ne se fit pas faute de la dépasser dans les détails. Cependant Angélique l'aida à rétrécir le gilet et Thabit d'Octave et à raccourcir le pantalon d'Henri. L'échange des bottes et les pois fulminants furent approuvés par Angélique ; mais elle n'apprit que le lendemain que Théodorine avait coupé du crin dans le lit de d'Hervilly et mis des lapins dans celui du baron.
Pour ceux-ci, ils racontèrent en déjeunant à M. deRiessain comment ils avaient passé une fort mauvaise nuit. M. de Riessain soutint que c'était une plaisanterie d'Octave^ qui ne feignait d'en avoir été victime que pour détourner les soupçons.
Faute de trouver une autre explication, Henri partagea l'avis de M. de Riessain ; et Octave finit par croire qu'Henri et le père d'Angélique s'entendaient pour continuer ainsi la mystification qu'ils lui avaient faite de concert... C'est '^'ngulier, disait de temps en temps M. de Riessain, comme
ce vin est mauvais !... j'aimerais autant boire du vinaigre.
On en demenda d'autre, mais il était encore plus acide que le premier. Une troisième bouteille était de l'eau fougie. une quatrième de feau pure.
— Use passe décidément quelque chose d'extraordinaire dans cette maison ! — Je crois, dit Henri, que nous avons imprudemment évoqué les génies qui président à Tarrangement saugrenu des choses de la vie ; nous nous sommes étourdlment engagés dans le pays des romans, et nous subissons Tinfluence du climat. Heureusement que nous voici bientôt au dénoùment et qu'il ne peut y avoir beaucoup d'événements dans les quelques pages qui nous restent à feuilleter; pourvu seulement qu'Angélique me pardonne la part que je prends à tout ceci. — Vous savez bien, Henri, dit M. de Riessain, que je joue le rôle de père barbare^ et qu'il n'y a pas d'inconvénient à me charger de tous les forfaits; d'ailleurs, quand nous avouerons les choses, tout sera réparé. La journée d'aujourd'hui se passera dans le plus grand calme. Demain Henri sera délivré. Tout se préparera dans la petite maison du bois où demeure le garde pour la cérémonie avec Octave ] mais, juste au moment fatal, Henri assiégera le château, brisera les portes, franchira le pont-levis; un grand combat au sabre et à la hache aura lieu entre lui et Vodieux d'Hervilly *, d'Hervilly succombera comme le doit le tyran, vers la fin du quatrième volume. Octave de Horrberg enlèvera Angélique hors de ce château maudit. Alors on mettra le feu à la maison du garde, qui est vieille et ne tient plus guère sur ses pieds , ce qui , au milieu de la nuit, figurera parfaitement l'incendie du châleau, repaire de d'Hervilly; on voyagera le reste de la
nuit; puis, comme il faudra encore des mesures de prudence, on se cachera tout le jour, et l'on se remettra en roule la nuit. Pendant trois jours et trois nuits que durera ce voyage de deux lieues autour du bois, nous aurons le temps de remettre tout ici en ordre, d'enlever les barreaux de bois peints en fer des fenêtres , de changer les tentures des apparlements et la couleur extérieure du château ; en un me} de changer le repaire en maison honnête, où Henri remettra la belle auxbras d'un père alarmé, qui ne pourra en bonne conscience refuser la main de sa fille à celui qui l'aura méritée par tant de constance et de dévouement.. Nous recevrons pour plus de sûreté ces dames dans l'aile qu'elles ne connaissent pas ^ alors on procédera pour tout de bon au mariage, mais cette fois nvec le constant et valeureux chevalier de Horrberg, et ce n'est que quelques jours plus tard que nous raconterons à notre belle captive les trahisons par lesquelles nous l'avons conduite à être heureuse; nous implorerons notre pardon et nous attendrons des remercîments convenables. Seulement, alors, nous ferons reparaître le farouche d'Hervilly et le perfide Antonio, qui rentrera dans ses fonctions de jardinier et abondonnera la carrière du crime pour planter ses dahlias, ce qui devrait déjà être fait depuis une semaine. — Figurez-vous, monsieur de Riessain, dit Octave, que de Horrberg n'ose pas revêtir une cotte de mailles magnifique que j'ai fait venir pour l'assaut et la prise du château. — Laisse-moi donc Iran* quille avec la cotte de mailles ! ... Ce sera tout trahir... — Nullement; Henri ; Octave a raison •, la tante Eudoxie a tellement sous ce rapport troublé les idées d'Angélique, "•l'elle serait au contraire étonnée de vous voir habillé au-
trement pour le combat. Votre fameux combat au sabre dans le souterrain, qui était à coup sûr plus imprudent, n'a, j'en suis sûr, pas excité le plus léger soupçon. Je demande positivement la cotte de mailles. — Et vous voulez brûler la petite maison du bois? — Ce sera un magnifique tableau finaU II y a trois mois qu'elle devrait être abattue. Antonio aura^ soin de remplir de fagots ou de copeaux Té* tage inférieur^ et une mèche à laquelle on mettra le feu de dehors ne tardera pas à livrer la maison aux flammes. — Mais, mon cher monsieur de Riessain , est-ce que je prendrai le châteaud' assaut tout seul? — Il n'y aurait pas grand inconvénient;, la tante Eudoxie vous dira tant que vous voudrez qu'il y a mille exemples qu'un seul chevalier ait fait capituler une garnison et ait emporté de force une forteresse où était détenu V objet de sa flamme. D'ailleurs vos soldats peuvent âtre encore aux murailles, et vous vous serez précipité pour arrêter ce fatal hyménée. Je compte beaucoup sur l'effet des torches. En a-t-on apporté? — Il y en avait deux ici, il n'y en a plus qu'une. — Les rats ne peuvent avoir mangé Tautre, on |a retrouvera. D'ailleurs une suffit pour l'arrivée d'Henri.
Pendant ce temps la tante Eudoxie accable Angélique de questions, mais Angélique se fait un plaisir de jeter le trouble dans l'esprit de sa tante. Au milieu de l'indignation qu'elle éprouve contre les auteurs de la comédie dans laquelle on lui a fait jouer un r61e ridicule, elle ne peut se dissimuler à elle-même que sa crédulité a beaucoup contribué au succès de la pièce, et il se fait dans sa, tète une réaction contre les idées que sa tante y a fait germer. A chaque instant et sOus divers pré-
textes elle a des conférences secrètes avec Théodorine.
— Mais , ma nièce , dit Eudoxie , est-ce donb sans une profonde douleur que vous donnez votre main à d'Hervilly? — Matante, ne faut-il pas que j'agisse ainsi pour rendre la liberté et peut-être sauver la vie à Henri de Horrberg ? Et d'ailleurs, croyez-vous que le ciel laissera cet horrible hyménée s'accomplir ? Est-ce que Henri libre ne trouvera pas moyeu de me sauver ? Avez-vous jamais vu un pareil sacrifice ne pas être récompensé, dans tout ce que vous m*avez raconté vous-même ? Jamais le dévouement de rbéroïne a-t-il été pris au mot par le destin ? Non, ma tante, je suis sans aucune inquiétude ; quelque péripétie se préparé pour le dénoûment. — Mais, ma nièce, c'est qu'il est déjà bien tard... et... — Eh quoi, ma tante , s'écria Angélique, voudriez-vous que ce fût avant le dernier moment qu'Henri vint m'arracher à mon ravisseur ? Où serait alors l'intérêt ? Puisqu'il doit y avoir un roman dans ma vie, je ne veux pas en passer une page pour courir au dénoûment comme font certains lecteurs, je l'attends tranquillement , et ce que je crains seulement , c'est qu'il n'arrive pas d'une manière assez inattendue. — Ma chère nièce, ma pauvre Angélique, je ne veux pas détruire taconfiance^ el je regrette de ne pas la partager tout à fait; cependant , comme tu le dis , c'est souvent à l'instant où tout semble perdu, où il paraît n'y avoir plus d'espoir à conserver , que tout change subitement , que le crime est terrassé et que la vertu et le dévouement reçoivent enfin leur légitime récompense. — N'ayez aucune inquiétude, ma chère tante, je sais comment tout cela finira ; mais il y a
'Ures personnes qui croient connaître également le dé^
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UNE UISTOIHE INVRAISEMBLABLE. 345
noùment et qui seront Iroaipées ! Mais comiùe j'ai décidé formellement qu'il n'y aurait pas d'autres romans dans ma vie, je veux que celui-ci suivp tout doucement son cours.
Le soir arrive : Théodorine a bien recommandé à Angelique de venir la trouver vers minuit; mais comme Angélique va pour sortir de la chambre , Ëudoxie se réveille et demande à sa nièce où elle va. Angélique balbutie d'abord et cependant explique tant bien que mal à sa tante comment elle va avec Théodorine mettre la dernière main à la robe qu'elle compte porter le lendemain. Une tante un peu moins endormie n'eût pas accepté une pareille raison, mais Angélique parlait encore que sa tante était déjà retombée dans un sommeil profond.
Minuit venait de sonner^ lorsque Henri fut réveillé par plusieurs coups sur les vitres de sa fenêtre; il ouvrit les yeux, et à la clarté de sa veilleuse il aperçut une grande figure blanche qui s'agitait derrière sa fenêtre. A l'aspect du fantôme , un frisson parcourut tout son corps , et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Cependant, il se leva sur son séant, et rappelant ses sens et se réveillant tout à fait, il vit distinctement la grande figure blanche devant sa fenêtre. Il sauta hors de son lit et l'ouvrit précipitamment. Le fantôme n'y était plus; il le revit à quelques pas sous les arbres. Il fut sur le point d'appeler Octave ; mais il se rappela qu'il avait quelque raison de lui attribuer les mystifications de la nuit précédente, et que ce serait lui faire trop beau jeu que de le rendre témoin et confident du succès de cette nouvelle facétie. Il prit le parti de descendre sans bruit au jardin, de s'assurer si ses sens ne le trom-
paient pas , ou , si on avait prétendu se jouer de lui , de faire une peur convenable à la personne qui avait assez bien joué son rôle pour l'effrayer dans le premier moment de son réveil. Arrivé au jardin, il aperçut un spectre qui semblait attendre son arrivée pour s'enfoncer dans l'épaisseur des arbres. Henri se mit bravement à sar poursuite ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir que le fantôme se rendait parfois invisible » car lorsqu'il se croyait près de Fatteindre, il le perdait de vue tout à coup, et ensuite, au frôlement du feuillage, il se retournait et le revoyait derrière lui dans Tendroit même où il avait passé. La nuit, le silence, l'impression des bois, ces disparitions ^'il ne pouvait s'expliquer, finirent par persuader à de Horrberg que tout cela n'était pas aussi naturel et aussi plaisant qu'il l'avait imaginé d'abord, et il se mit à poursuivi'e' le fantôme avec une nouvelle ardeur. Encore une fois il le perdit de vue, mais il entendit marcher dans un sentier voisin de celui qu'il suivait* Il s'arrêta et prêta l'oreille, gêné par le bruit des battements de son cœur. Les pas se firent entendre plus distinctement, et il vit une forme humaine, mais cette fois sans linceul. Il se précipita sur cette apparition, mais... Vabondance des matières nous oblige à renvoyer à de* main la continuation de V Histoire invraisemJbtâble. Cependant, pour satisfaire à la juste impatience des lecteurs, que nous avons dû abandonner à un moment intéressant, et Jeur épargner les anxiétés de l'incertitude, noùi^ leur dirons seulement que la forme humaine aperçue par Henri de Horrberg arriva au point où se réunissaient lés deux sentiers. Henri se précipita sur le fantôme ; mais le fantôme, lieu de s'enfuir , se précipita de son côté sàlr Henri , et
tous deux s'empoignèrent tîgoureusèïrtent, se colletèrent et roulèrent sur Therbe, enlacés comme deux serpents.
Nous avons laissé Henri de Horberrg se roulant dans un sentier du bois avecie fantôme, qui s'était au moins autant précipité sur lui, que lui, de Horrberg, s'était précipité sur le fantôme. Après une lutte de quelques secondes, Henri eut l'avantage, et mettant les deux genoux sur l'estomac de son adversaire, le contraignît à une complète immobilité.
— Tenez-vous tranquille, s*écria-t-il alors, ou je vous jure, par le ciel, que je vous étouffe ! — Puisque c'est toi, Henri, dit le fantôme vaincu d'une voix haletante, ne m'écrase pas tout à fait. — Oh ! c'est toi. Octave ! dit Henri. Et le débarrassant du pôidsiie ses gehoiix, il Taida à se relever en se relevant lui-même. — Ah ! mon gaillard, dit Henri, je m'étais douté que c'était toi. Mais qu'as-tu fait de ton linceul ? — Comment, de mon linceul ? répondit Octave ; mais je te demanderai plutôt des nouvelles du tien. — Allons donc ! tu te moques* — Je ne me moque pas : c'est au contraire toi qui mets une extrême obstination dans la plaisanterie. — Tu cours bien, du reste. — Mais assez bien, puisque j'ai fini part'attraper. — M'attraper! dis donc que c'est moi qui t'ai atteint. — Mais pas du tout. — Ah çà ! comment as-tu fait pour grimper jusqu'à ma fenêtre ? — Voyons, Henri, nous ne nous entendons pas. C'est de mon lit que je t'ai aperçu gambader avec un drap blanc sur la tête et que je me suis mis à ta poursuite ^ je me doutais si bien que tu étais pour quelque chose dans l'apparition, que je ne t'ai pas voulu appeler, pensant d'abord que tu n'étais pas dans ta chambre, ou que du moins cela te réjouirait trop de me voir prendre la fantasmagorie ar
sérieux. — Mais ce que tu me racontes là, c'est précisément ce que j'ai éprouvé : j'ai vu le spectre à mes vitres, je n'ai pas voulu t'appeler, précisément pour la même raison qui t'a empêché de cogner à la cloison, et je me suis mis. . . Mais tiens... voici qui nous mettra d'accord... ce n'était ni toi ni moi.
En effet, à travers les arbres on revoyait alors le fantôme avec son linceul, mais il tenait à la main une torche allumée.
— Voici parbleu notre apparition ! Eh bien, Henri, si tu m'en crois, nous allons en avoir le cœur net ; il y a depuis plusieurs jours quelqu'un qui se moque de nous dans cette maison. Cela même peut cacher des desseins dangereux. Ne perds pas le fantôme de vue, je te rejoins dans un instant.
Octave courut alors vers la maison aussi fort qu'il put courir, tandis que de Horrberg, sans penser à l'attendre et sans comprendre son intention, se remit à la poursuite du spectre, qui fuyait devant lui par les sentiers tortueux du bois. Il vint un moment où Henri était près de l'atteindre ; le fantôme eut quelque crainte^ car il jeta au loin sa torche, qui ne tarda pas à s'éteindre. La lune commençait à se lever ; mais quand la lune se lève aussi tard, c'est qu'elle est déjà en décroissance et qu'elle ne montre plus que la moitié de son disque ; aussi ne jetait-elle qu'une faible lueur, de temps en temps interceptée par des nuages blancs qui couraient dans la région moyenne de l'air ; et Henri ne perdait guère de vue le linceul blanc que pour le revoir l'instant d'après. Tout en courant ainsi, le fantôme finit
^ atteindre la maison du garde qui devait être le théâtre
de la scène du lendemain. Là le fantôme s'arrêta et dit d'une voix lamentable :
— Arrête I... si tu fais un pas, je disparais.
Henri, essoufflé, haletant, et d'ailleurs espérant d'obtenir de bonne grftce une explication qu'il n'espérait plus se faire donner de force, depuis qu'il avait pu se convaincre que le fantôme courait mieux que lui, Henri s'écria :
— Que signifie cette mascarade ? quel est votre but et que prétendez-vous faire ? Si c'est une plaisanterie, elle est trop longue et pourra finir pour vous plus mal que, sans doute, vous ne l'avez supposé en la commençant.
On ne répondit pas.
Le fantôme resta debout, immobile devant Henri. Si Octave était là, pensait Henri,il nous serait facile de le prendre. Si j'avance, il reprendra la fuite, et décidément il court mieux que moi.
A ce moment Octave se fit entendre dans les broussailles ; il arrivait par un autre côté et s'arrêta sur la lisière du bois, à peu près à la môme distance de Henri. La maison du garde était plantée dans une clairière. Mon pauvre fantôme, s'écria-t-il, la farce est jouée. Il faut se démasquer ; je crois que tu cours mieux que nous, mais voici qui court mieux que toi.
Et en prononçant ces paroles, il arma un fusil de chasse qu'il était allé chercher dans la maison, et il tint le fantôme en joue.
— Au nom du ciel, Octave, ne tire pas ! s'écria Henri. — Pas encore, dit Octave, je ne veux pas surprendre le spectre ou la larve qui nous a si bien joués ce soir ; mais écoute-moi bien, cher fantôme, si tu fais un pas pour t'en-
fuir, je te jure ma parole d'boaneur que je te tire mes deux coups de fusil, si le premier ne suffit pas pour ralentir ta marche.
Le fantôme resta immobile.
<— C'est bien, continua Henri, je vois que ta es susceptible d*entendre mes bons conseils et d'en profiter, je vais donc t'en donner Un autre...
Pendant ce temps, Henri s'était approché d'Octave et lui disait à voix basse :
— J'espère que tu ne tireras pas... — Je ne tirerai, dit tout haut Octave, que si le fantôme le veut absolument ; s'il n'a voulu faire qu'une plaisanterie^ il ne voudra pas la payer de sa vie ; mais s'il n'obéit pas à l'ordre que je vais lui donner, c'est qu'il a conçu des desseins plus dangereux ; il faut que ce mystère s'éclaircisse. Fantôme mon ami, écoute bien mes paroles : s'il ne s'agit dans ton fait que d'une plaisanterie, ou peut-être de quelque vol de légumes ou de fruits, je t'ordonne de venir à nous à l'instant et de te démasquer ; mais si tu refuses de m'obéir, je te promets, sur ma part du ciel, que je verrai bien si tu es un corps en chair et en os comme nous, ou réellement une ombre et une apparition ; ainsi donc, viens à nous, et il ne te sera rien fait.
Le fantôme restait immobile. Octave désarma et arma derechef son fusil, et le bruit de la batterie ne le fit même pas tressaillir-. Octave le coucha en joue, il ne fit pas un mouvement. Cette impassibilité étonna les deux amis. En effet, l'auteur d'une plaisanterie n'eût pas encouru un pareil danger. Quelqu'un de plus mal intentionné aurait essayé de fuir. L'immobilité que garda le fantôme leur causa
une émotion singulière ; ils avalent tons deux montré une suffisante incrédulité à Tégard des apparitions. Les personnes qui, à la lecture, se soucient peu de semblables choses, s'alarmeraient pour moins^ si, la nuit, à la campagne, elles faisaient par hasard une rencontre pareille. Ce qui se passait sembla à Octave et à Henri dépasser un tant soit peu les limites, non-seulement de Tordinaire, mais encore du naturel. Octave même se sentit si mal à son aise qu'il voulut à tout prix sortir de cette situation, et que d'une voix émue à la fois et par la colère et par une surprise mêlée d'appréhension, il s'écria : Tant pis pour vous s'il vous arrive malheur ? C'est vous qui l'aurez voulu. Une fois, deux fois, trois fois, voule;^-vous venir à nous ?
Et avant qu'Henri qui se précipita sur lui pût l'arrêter, il appuya le doigt sur la détente du fusil, et le coup partit. Le fantôme tomba, et en même temps un éclat de rire strident se fit entendre derrière eux et comme dans fair. Ils restèrent tous deux stupéfaits et comme anéantis.
— Qu'as-ttt fait, Octave ? dit Henri le premier revenu à lui. — Eh bien, tant pis ! dit Octave -, je l'ai averti. Puis ils marchèrent sot la place où le fantôme était tombé. La lune en ce moment sortit des nuages, et ils vivent le linceul sur l'herbe. Henri se baissa, pâle et frémissant d'horreur à l'idée qu'il allait ramasser un cadavre ; mais quand il eut touché ce qui était à terre, il se releva brusquement ; il voulut parler, mais ses dents claquaient de terreur, la voix ne pouvait sortir de sa gorge, il se contenta d'étendre la main vers l'objet de sa terreur pour le montrer à Octave. Octave se baissa à son totïf •
Le linceul était vide !
Un nouvel éclat de rire satanique se fit entendre dans les arbres, et tous deux restèrent quelques instants sans trouver une seule parole. Cependant, quand ils revinrent de leur profond étonnemenl, ils fouillèrent exactement la maison du garde-chasse, mais sans y trouver ni personne ni aucune trace qu'on y fût entré ; la porte était fermée en dehors. Ils revinrent au linceul et le virent criblé de trous, toute la charge de plomb avait porté en plein.
— Écoute, Henri, dit Octave, je ne suis pas superstitieux, je n'ai jusqu'ici jamais ajouté foi aux contes de revenants plus ou moins terribles qui ont pu m'étre racontés, mais je t'avoue qu'il m'est impossible d'expliquer ce qui se passe en ce moment. — Pour moi, reprit Henri, je n'ai jamais redouté les apparitions, sans cependant pour cela nier tout à fait qu'elles fussent possibles ; nous sommes dans la vie ordinaire entourés de miracles plus grands que ne le serait l'apparition d'un mort ; la création d'un être est un plus grand prodige que sa résurrection ; l'habitude seule nous rend .insensibles à la première. Je dirai comme toi, je ne vois dans les conditions humaines et ordinaires aucune explication des choses dont nous venons d'être les témoins.
Ils retournèrent encore le drap blanc dans tous les sens, ils allèrent jusqu'à frapper la terre du pied pour voir s'il n'y avait pas quelque trappe cachée en cet endroit; mais la terre y était dure et recouverte d'un gazon épais comme dans le reste de la clairière, et elle ne rendait, sous les pieds qui la frappaient, qu'un son sourd et mat. Ils prirent le parti de regagner la maison et leurs chambres; mais le bruit de leurs pas, le mouvement d'un oiseaii^eiTrayé par leur passage, qui quittait la branche où il s'était endormi, les faisaient
frissonner involontairement. Octave se sentit arrêté par son habit, et quoiqu'il s'aperçût bien vite que c*était par une ronce, son cœur, pendant quelque temps continua à battre plus fort que de coutume. Arrivés au cb&teau, ils se retournèrent et plongèrent leurs regards dans le bois qu'ils venaient de quitter, puis ils se décidèrent à remonter se coucher sans être bien sûrs de trouver le sommeil dans leur lit. Octave leva les yeux sur la maison, et la bouche entr'ouverle, respirait à peine^ incapable de prononcer une parole, il saisit Henri par le bras, le serrant au point de lui faire mal ; il lui montra de l'autre main, à sa fenêtre ouverte.^, dans sa chambre... le fantôme 1... encore vêtu de son blanc linceul !..
Le trouble de Henri ne fut pas moindre que celui de son compagnon. Octave arma le second coup de son fusil ; mais tout était disparu. Ils se h&tèrent de remonter l'escalier, et ce n'est pas sans avoir le cœur un peu serré qu'ils ouvrirent la chambre de Henri, où celui-ci voulut absolument entrer le premier. Elle était vide !... mais la fenêtre était ouverte, et il se rappelait parfaitement l'avoir fermée avant fle descendre au jardin. Ils restèrent quelque temps à s'entretenir de cette bizarre apparition, sans en pouvoir trouver une explication, même à moitié plausible. Us n'avaient sommeil ni l'un ni l'autre ; Octave proposa de faire du punch \ à force de fureter dans la maison, ils finirent par trouver les ingrédients nécessaires. Le jour qui vient de bonne heure en cette saison, les trouva fatigués et un peu p⩽ ils convinrent de ne parler à personne, pas même à M. de Riessain, de ce qu'ils avaient vu. S'ils étaient les jouets d'une plaisanterie, et plusieurs circonstances les empêchaient de donner cette intcr-
prétation à leur aventure, ils se vengeraient en ne se plaignant pas et en ne parlant de rien. S'il y avait au contraire quelque chose de surnaturel, ce silence leur ferait éviter les moqueries des gens qui, entendant ce récit au soleil, se poseraient en braves et en incrédulesy etqai peutêtre, s'ils avaient été à leur place, et à la clarté de la lune, se seraient bien donné de garde de pousser l'aventure aussi loin qu'eux, et se seraient contentée de se cadier la tète sous la couverture.
HISTOIRE DE L'ÉVCnTAIL DE LA. TANTE EUDOXIEr
C'est ici que, après de mûres réflexions, j'ai décidé de vous raconter l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie.
Si je n'ai pas transcrit celte histoire pendant que la tante Eudoxie la racontait au traversin d'Angélique, c'est qu'il nous répugne extrêmement d'induire en erreur des lecteurs honnêtes qui se confient à notre bonne foi. La tante Eudoxie, sansque nous prétendions l'accuser de mensonge, ne raconta pas cependant les faits avec une suffisante exactitude au traversin de sa nièce, parce qu'elle-même ne les avait jamais bien connus. L'histoire dont elle entretint cet honnête traversin était l'histoire de ce qu'elle avait cru et non pas l'histoire de ce qui était arrivé. D'autre part, il eût été désobligeant pour ce personnage d'accompagner son récit de notes explicatives, et le plus souvent de contradictions. Ces considérations nous ont déterminé à raconter les choses nousmême, sans ornement de style, sans périphrases, mais avec toute la naïveté du plus candide historien.
M.deBriquesollesétaitamoureuxd'unefemmedelasociétc de la tante Eudoxie ; cette femme, appelée madame Dorner,
avait on mari extrémemelit jaloux^ Il fallait endormir là vigilance une fois pour toutes. Madame DornervoulutqueM.de Briquesoltes s'établit en amoureux déclaré de-quelque autre femme, et après avoir passé en revue toute sa société, après avoir rejeté presque toutes les femmes et avoir refusé de leur confier un rôle aussi dangereux, elle finit par choisir Ëudoxie comme la moins capable d'induire M. de Briqueâolles en sérieuse infidélité. II est probable que si Eudoxie avait connu les causes qui lui méritaient îles attentions de M. BrisquesoUes et surtout ce qui lui valait le choix de madame Borner, elle aurait été beaucoup moins flattée qu'elle ne le fut de se voir pour adorateur assidu et déclaré un des hommes les plus élégants et les plus recherchés de la société. Elle n'avait pas cependant été sans remarquer qu'il s'était visiblement occupé de madame Borner, et elle lui en fit des reproches ; mais M. de Briquesollesy après s'en être défendu, finit par lui persuader que ce n'avait été qu'un moyen de s'approcher d'elle sans éveiller les soupçons. Le goût de M. de Briquesolles fut critiqué, mais à la faveur de ce change donné à l'opinion, personne ne soupçonna son amoiir pour madame Borner. Toutefois de nouvelles difficultés vinrent gêner le bonheur' des deux amants.
M. Borner, soit qu'il se fût aperçu de l'échange de quelques regards, soit qu'il eût reçu quelque charitable avertissement, ne cacha pas à sa femme ses soupçons offensants j comme elle lui répondit, et accompagna cette manifestation de tout le cortège de mauvaise humeur, de scènes et de bouderies qui sont pour les Othello bourgeois, la monnaie du poignard du terrible More de Venise. On pensa à recourir à de nouvelles mesures de prudence. On éviia de se parler.
856 UNE HISTOIRE INVRAISEMBUBLE.
de se regarder même ; on renonça à toute correspondance par écrit. Mais comme les deux amants avaient reconnu qu'ils ne pouvaient plus désormais vivre sans se voir, on chercha des expédients pour convenir des rendez- vous, sans que le jaloux le plus soupçonneux pût seulement supposer la moindre correspondance. On convint de se servir pour cet effet de mademoiselle Eudoxie, et voici comment on s'en servit.
M. de Briquesolles occupait auprès du ministre des fonctions importantes qui ne lui laissaient que peu de liberté. Aussi était-ce lui qui d'ordinaire fixait les rendez-vous, qui étaient à une petite maison qu'il possédait en dehors de la ville. A chaque rendez- vous où convenait du signal que donnerait Eudoxie pour en annoncer un autre. Et c'était M. de Brisquesolles qui usait de l'influence qu'il avait acquise sur le cœur de la malheureuse pour la faire agir conformément à ses désirs. Ainsi, un jour on convenait que l'on se réunirait à la petite maison, le lendemain de la soirée où mademoiselle Eudoxie aurait paru avec des roses jaunes dans les cheveux. M. de Briquesolles n'avait qu'à lui faire présent d'une guirlande de ces fleurs en manifestant le désir de les voir dans ses cheveux. Une autre fois il était dit que le signal serait donné par mademoiselle Eudoxie velue d'une magnifique robe rose qu'elle ne mettait que dans les grandes occasions. Par une malheureuse fatalité, Eudoxie s'avise de trouver la soirée de ce jour-là une assez grande occasion et tout à fait digne qu'elle arborât la fameuse robe rose. Or M. de Briquesolles n'avait pu réussir à se rendre libre pour le lendemain, il lui était même impossible d'assister à la soirée où mademoiselle Eudoxie devait porter les
nouvelles du lendemain à sa rivale inconnue. Le hasard fit cependant qu'il entra chez Ëudoxie au moment où elle allait partir pour le bal. Il fut effrayé de voir la robe rose. Cette robe rose pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses. Madame Dorner se transporterait à la petite maison et n'y rencontrerait personne. M. de Briquesolles décida qu'Ëudoxie n'irait pas au bal avec sa robe rose. Il feignit une véhémente indignation, puis un abattemeat profond. Eh quoi I cette rx)be qui lui seyait si bien I cette robe qui relevait avec tant d'avantage la noblesse de sa taille et la grâce de son maintien ! cette robe qu'elle n'avait pas mise depuis si longtemps ! elle prenait pour la faire reparaître précisément le jour où elle savait que les devoirs de la charge de M. Briquesolles ne lui permettaient pas de la rencontrer dans le monde. Certes» disait-il, il ne s'attendait pas à ce prix de sa flamme constante^ il ne croyait pas que tant d'amour fût méprisé à ce point ; il gémit, il pria, il menaça ; il fit tant qu'Ëudoxie se déshabilla et se rhabilla, et que la robe rose ne parut pas au bal, où elle aurait faussenîient et dangereusement annoncé à madame Dorner une entrevue qui ne pouvait pas avoir lieu.
A chaque instant c'étaient de nouveaux caprices ou de nouveaux présents de M. de Briquesolles.
Un soir entre autres, madame Dorner, placée au théâtre dans une loge en face d'Eudoxie, attendait avec anxiété un signal convenu. Si Ëudoxie avait son éventail d'ivoire, elle verrait le lendemain M. de Briquesolles qui lui expliquerait les causes d'une absence de quelques jours dont elle avait été horriblement inquiétée. M. de Briquesolles avait vu Ëudoxie sortir avec son éventail qu'il lui avait fait prendre en
lui parlant de la grftce avec laquelle elle le portait. II était donc parfaitement tranquille et ne doutait pas un moment qu'Eudoxie ne passât fidèlement sa soirée à jouer de Téventail. La représentation allait finir lorsqu'il entra au théâtre, en véritable amoureux, dans l'espoir de vcflr un instant de loin madame Dôrner ; mais que devnit**il lorsqu'après avoir remarqué sur son visage ides signes évidents de tristesse» il s'avisa d'examiner Endoiîe, et il s'aperçut qu^elle n'avait pas d'éventail. Il entra dans sa logeet ne tarda pas à apprendre que l'éventail était perdu, qu'on pensait l'avoir laissé tomber en descendant de voiture. Il comprend tout, il s'élance bors de la loge et hors du théâtre ; il court comme un fou, il cherche uïi marchand d'éventails ; il trouve une boutique^ il entre, il prend un éventail d'ivoire, mais au moment où il cherche sa bourse, il s'aperçoit qu'il n'a pas d'argent; que sa bourse est perdue ou volée ; il tire sa montre de son gousset, la donne à la marchande et s'enfuit ; il rentre au théâtre, et pour ne pas cependant efiaroucher ies personnes qui entourent Eudoxie, il se baisse, fait semblant de trouver l'éventail à ses pieds, le ramasse et le rend à Eudoxie en lui disant : — Mademoiselle, voici votre éventail que vous avez laissé tomber. Eudoxie étonnée^ confuse, prend l'éventail et y trouve quelques mots insignifiants, tracés au crayon, qu'elle traduit par lesexpreisslonsun peu timides et voilées du plus tendre amour. C'est l'éventail en question.
A quelque temps de là la mère d'Eudoxie eut des soupçons de l'intelligence qui existait entre M.de Briquesolles et madame Borner ; elle parla, elle mit la malheureuse dans les plus horribles transes *, mais M. de Briquesolles se fit sur-
UNE HISTOIRE INYRAlSEBfBLABLE. 359
prendre par elle aux genoux d'Eudoxie, ce qui la fit changer d'opinion et lui fit voir qu-elle s'était lourdement trompée en supposant M. de BriquesoUes amoureux de madame Dorner ; mais cela ne poovait se passer ainsi ; on paria d'épouser« M; de BriquesoUes nepouYait reculer à cause de la famil le, mais il profita d'une occasion insignifiantepoor se montrer terriblement jaloux, et pour dire à la perfide un adieu éternel. En ce moment M. Borner partit pour * un voyage pendant lequel il emmena sa femme avec lui. M. de BriquesoUes resta assez triste de cette séparation^ etfit,pour se distraire, un voyage d'un autre côté. Pour Eudoxië, elle resta avec la pensée que si M. de BriquesoUes Tavait moins aimée, elle aurait été sa femme. Elle n'attribua jamais son éloignement qu'à une aveugle jalousie qui n'était, après tout^ que le fruit de l'excès de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Plus tard, elle le revit dans le monde, mais elle ne fut pas^ pour cela, désabusée.
Voilà quelle est l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie^ Théodorine avait eu peur plus d'une fois en jouant son rôle de fantôme, non pas d'être atteinte par Henri et par Octave, qu'eUe avait vus tout d'abord ne pas pouvoir lutter avec elle à la coursey mais du rôle même qu'elle jouait, de son linceul et d'elle-même. Néanmoins elle .avait surmonté ses terreurs et s'était très-bien tirée d^afFaire. Angélique n'avait pu surmonter cette impression, et n'avait assisté qu'au commencement de la scène, lorsque Théodorine, élevant le linceul au moyen d'un bâton, l'avait appliqué contre les vitres de la fenêtre du baron de Horrberg; mais quand Henri descendit de sa chambre et quand Théodorine passa du jardin dans le bois^ elle renonça à la suivre et re-
monta à son appartement, où elle rentra à pas si légers que la tante Eudoxie ne se réveilla pas. Théodorine s'était d'abord, enfuie en se montrant de moments à autres, jusqu'à la maison du garde, où elle avait caché sa torche ; puis elle était revenue se faire voir derechef aux deux amis. Quand elle était revenue à la maison du garde, après avoir adressé quelques paroles à de Horrberg, elle avait piqué en terre le bâton avec lequel elle se grandissait en soutenant le linceul, et s'était échappée dans l'ombre, presque en rampant, grâce aux vêtements noirs dont elle était vêtue. Elle était derrière Henri et Octave lorsque celui-ci tira un coup de fusil sur le drap qu'il cribla de chevrotines. Elle se hâta de retourner au château, ou s'équipant derechef en fantôme, elle attendit à la fenêtre de Henri le retour des deux chevaliers, un peu ébranlés dans leur témérité.
Quand elle les avait vus se précipiter pour entrer dans la maison^ elle n'avait pas eu besoin de se presser beaucoup, vu le peu de chemin qu'elle avait à faire, pour sortir de la chambre, s'échapper par les corridors, qui lui étaient bien connus, et s'aller réfugier dans sa chambre et dans son lit, où, malgré les émotions qu'elle avait ressenties, la fatigue de la course ne tarda pas à l'endormir profondément.
La matinée fut assez pacifique, sauf quelques petits incidents qui ne furent remarqués qu'à cause de leur multiplicité et de l'obstination que semblaient mettre les choses les plus indifférentes à aller de travers depuis deux ou trois jours. Les mets du déjeuner étaient épicés au point qu'on pouvait à peine les manger. Le café était une espèce de tisane sans goût et sans couleur. Tandis que M. de Riessain maugréait, les deux jeunes gens, chaque fois qu'ils se trouvaleul
seuls, De pouvaient s'empêcher de s'entretenir des événements de la nuit précédente et des conjectures qui leur venaient à ce sujet.
— Au moins, disait Octave, notre roman ne finira pas sans un fantôme.
D'un autre côté, la tante Eudoxie crut devoir faire à sa nièce un long discours pour Tencourager dans ledouleureux sacrifice qu'elle allait subir* Mais Angélique n'acceptait aucune consolation ; elle était sans inquiétude, disait-elle à sa tante ; le dénoùment approchait ; mais elle ne doutait pas un moment qu'il ne dût être heureux. Il est vrai qu^elle ne sait pas comment il pourra se faire qu'elle n'épouse pas d'Hervilly, mais elle sait qu'elle ne l'épousera pas, et, avec cette conviction, elle n'est pas fâchée d'avoir à espérer de l'imprévu dans les détails et dans les moyens que le destin emploiera pour récompenser[ce dévouement, et l'unir à celui qu'elle aime. Iphigénie fut enlevée au moment où €alchas lui plongeait le couteau sacré dans le sein et fut remplacée par une biche. Qui sait si d'Hervilly n'épousera pas la tante Eudoxie? La tante Eudoxie, sans le dire tout à fait, laisse soupçonner qu'elle ne reculerait pas devant cet acte de dévouement, pour arracher sa nièce à un hymen que son cœur n'avoue pas. Théodorine a trouvé le moment de raconter à sa maîtresse les détails de l'apparition de la nuit, et avoue que le fantôme est de tous celui qui a eu le plus de peur. Bientôt elle revient officiellement envoyée par le ch&telain : Octave veut qu'Angélique puisse juger de sa bonne foi, de son exactitude à remplir ses promesses et de sa confiance dans celles de sa belle prisonnière. On va briser les fers du baron de Horrberg, et ces dames pourront, à travers
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une Persienne, le voir sortir du château. En elFet^ un cheval tenu à la main par un palefermier hennit et piaffe dans la cour. Bientôt Henri de Horrberg parait à son tour. On lui a rendu son épée. 11 s'arrête au milieu de la cour, et, se détournant du côté de la maison, où il ne peut cependant voir d'Hervilly, Angélique et Eudoxie, placés à une fenêtre derrière une jalousie baissée, il s'écrie :
— Octave d'Hervilly, je proteste contre votre conduite inf&me et déloyale, je n*acceple la liberté que pour m'occuper d'une liberté plus chère et plus précieuse. Et vous, chère et noble Angélique, si ma voix ne peut parvenir jus« qu'à vous> car je ne sais où le farouche propriétaire de ce ch&teau vous tient renfermée^ recevez mon serment de ne prendre de repos ni jour ni nuit, que je ne vous aie délivrée de cette odieuse captivité !
11 dit, et s'élança sur son cheval avec tant de grâce et de légèreté 'qu'Angélique fut presque convaincue que c'était malgré lui qu'il jouait un rôle dans cette comédie. D'ailleurs il avait un si grand air et une si bonne mine que ses torts, quels qu'ils fussent, en auraient été considérablement atténués. Il jeta une bourse au palefrenier qui tenait son cheval, puis il s'écria encore : — Angélique, à toujours! Octave d'Hervilly, à bientôt! Il jeta son gant au milieu de la cour en signe de défi, et lançant son cheval au galop, il sortit du château et s'éloigna rapidement.
On referma soigneusement les lourdes portes derrière lui^ La tante Eudoxie, s^attendant à un évanouissement de sa nièce, s'apprêtait à lui prodiguer les plus touchants secours; mais en jetant les yeux sur elle, au lieu de la voir pâlir, elle "'* au contraire un sourire ironique passer sur ses lèvres.
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D'Hervilly se fit apporter le gant du baron de Horrberg, et dit : Insensé, si tu veux courir au-devant de ton destin, tu n'as qu'à te représenter sous les murs de ce château : ce bras saura ch&lier ton outrecuidance et punir tes fanfaronnes menaces.
Puis il baisa la main d'Angélique et se retira en disant : Charmante Angélique, je vais tout préparer pour mon bonheur.
— Ah! ma nièce, ma nièce^dit Eudoxie, tu demandais un dénoûment imprévu : tu peux te flatter d'être servie à souhait, si nous devons être délivrées, et si tu dois jamais être appelée baronne de Horrberg; n'as-tu pas frémi comme moi en entendant se refermer ces portes massives ? — Je vous assure^ ma tante, qu'elles ne résisteront pas à la valeur de mon chevalier. — Dieu le veuille, ma nièce, mais elles paraissent bien solides. Et quand je pense que c'est dans quelques heures que tu dois prononcer un fatal serment et serrer des nœuds indissolubles... — Femme de peu de foi, s'écria Angélique, vous êtes faite pour ramper dans la vie ordinaire et prosaïque, soigner de nombreux enfants et écumer votre pot-au-feu, vous qui ne pouvez comprendre ma noble confiance dans la valeur de celui au« quel j'ai donné mon âme et dans la puissance invincible du véritable amour ! Je serais au centre de la terre, que j'attendrais tranquillement que mon chevalier y pénétrât et vînt m'en délivrer. Non, ma tante, non^ vous n'êtes pas née pour vivre dans le beau pays des romans ; vous êtes une honnête bourgeoise qui avez lu par hasard quelques livres qui vous ont intéressée, mais qui avez dû vous arrêter et faire une marque à la page quand arrivait Theure du dl-
Der OU l'heure de dormir. Allez, ma tante, allez, restez ornée de toutes les vertus domestiques, et bornez votre ambition à bien faire une reprise et à confectionner les confitures de groseilles.
La tante Ëudoxie fut plus humiliée que je ne le saurais dire de l'amertume de ces reproches et de l'indignation de sa nièce \ dans sa réponse même elle se laissa aller à des confldences et à des révélations jusqu'alors profondément enfouies dans sa mémoire et dans son cœur, pour prouver à Angélique qu'elle n'était pas si raisonnable à beaucoup près qu'il plaisait à sa nièce de le supposer et de le dire. Et à cet effet elle raconta un certain nombre d'extravagantes aventures, de démarches hasardées, d'imprudences plus ou moins heureuses dont elle ne s'était jamais vantée jusqu'alors. Néanmoins, tout en se défendant avec violence des vertus domestiques qu'on lui attribuait, elle se trouvait humiliée de la noble confiance d'Angélique et se sentait inférieure à sa nièce, car elle était loin encore d'oser avouer toutes les lâches concessions que l'ennui de la captivité et la mauvaise qualité du café à la crème l'avaient amenée à faire à la vie réelle et positive et à la prose des choses vulgaires. I^lle s'était déjà demandé à elle-même si en effet Angélique serait bien malheureuse d'être la femme d'Octave d'Hervilly, dont les torts pouvaient à la rigueur avoir pour excuse une passion violente et invincible.
Si le sacrifice d'Angélique devait se consommer, elle n'épouserait pas pour cela, comme la plupart des héroïnes de leur connaissance en étaient menacées, ou un nain ridicule^ ou un géant difforme. Octave d'Hervilly était un fort aimable cavalier, et le sacrifice, bien amoindri par cette
circonstance, ne serait-il pas payé d'abord par la pensée d'avoir restitué ta liberté et peut-être sauvé la vie au baron de Horrberg! ensuite par la joie d'être rendue aux embrassements et à la tendresse du meilleur des pères et d'avoir du café à la crème passable? Je ne cacherai même pas que des pensées plus étranges encore surgissaient sourdement dans l'esprit de la tante, pensées que les étranges discours tenus par Angélique à Octave ne devaient pas faire trop rigoureusement repousser à sa tante *, les serments arrachés par la force, un engagement qu'on ne saurait appeler volontaire étaient-ils un véritable engagement? étaient-ils des serments sacrés et acceptés par le ciel ? De Horrberg vivait, et sa vengeance à l'égard ded'Hervilly, pour être moins sanglante que celle dont il l'avait menacé en sortant du château, pouvait n'être pas moins sûre, pas moins cruelle pour le ravisseur d'Angélique, et en même temps plus agréable au baron de Horrberg et à celle qui ne se serait donnée à son rival que pour le sauver.
Si je trahis ces pensées secrètes de la tante Eudoxie, je prie les lecteurs de ne pas croire que je leur donne la moindre approbation ; loin de là, j'ai pour but, en les révêlant, de démontrer jusqu'où les idées engendrées dans les cervelles faibles par la-lecture des romans, peuvent pousser même les tantes, de tout temps destinées avec privilège h ennuyer les nièces et les neveux de tous les lieux communs de ja morale la plus austère et la plus rebattue. Par moments la tante Eudoxie ne pouvait attribuer qu'à des idées semblables à celles qu'elle n'eût exprimées pour rien au • monde le calme ou plutôt même la satisfaction qui régnait sur les traits d'Angélique à mesure qu'on approchait du
moment redoutable où elle devait engager sa foi à son ravisseur.
Pendant ce temps Théodorine se vengeait par mille espiègleries du chagrin que l'on avait fait à sa maltresse et des boucles d'oreilles qu'on avait données à Adrienne. Quand vint le moment du dîner, M. de Riessain ne fut pas médiocrement surpris de voir de rares et belles gravures remplacées dans les cadres de la salle à manger par autant d'exemplaires de la complainte de Pyrame et Thisbé qu'il y avait de cadres appendus aux murs. Jamais plus infernale cuisine ne fut, du reste, servie à des humains, ce qui avait, aux yeux de Théodorine, l'avantage inappréciable de faire réprimander Adrienne. Le sel et le poivre jetés par poignées dans un potage, une salade assaisonnée avec de tuuile à quinquet, un poulet qui, lorsqu'on le découpa, fut trouvé renfermer dans sa carcasse toutes les plumes qu'il portait autrefois sur son corps, firent demander de sévères explications à la malheureuse Adrienne , qui. n'en put trouver d'autre que celle-ci, à savoir : qu'il fallait que la maison fût enchantée^ ou plutôt ensorcelée, ce que M. de Riessain et surtout H. d'Hervilly n'osèrent pas nier tout à fait.
— Allons, allons, dit M. de Riessain, tout cela sera fini dans quelques heures. Il y a des moments où je suis comme Henri: je voudrais demander pardon à ma fille, ne pas la tourmenter davantage et Tembrasser, ce qu'il y a bien longtemps que je n'ai pu faire. Mon Dieu! quel tabac est-ce là? s'écria M. de Riessain en jetant loin de lui sa tabatière.
En eflet, c'était du café en poudre qu'on avait substituée
son tabac. Il appela Théodorine et lui demanda une autre tabatière qu'elle fit longtemps attendre, et qu'il finit par aller chercher lui-même sur la cheminée de la chambre où il l'avait déposée ; mais il lui fut impossible de l'ouvrir, parce qu'on l'avait fermée après en avoir enduit les bords de colle forte. Théodorine, pendant ce temps, babillait Angélique et la tante Eudoxie. Tout le monde attendait avec impatience l'heure indiquée pour la cérémonie. Enfin l'horloge du ch&teau sonna minuit. Les dames descendirent au salon. D'Hervilly les attendait.
— Charmante Angélique, dit-il|... — Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire : « Charmante Angélique, j'ai tenu ma promesse; d'Horrberg est libre; j'attends maintenant l'accomplissement de la vôtre, qui doit me rendre le plus heureux des hommes, » ou : « qui doit mettre le comble aux vœux de l'amour le plus tendre, » etc., etc. Passons donc ces phrases, que je sais par cœur, monsieur. Où faut-il vous suivre? — Permettez-moi, cruelle Angélique, de vous guider vers un bâtiment un peu ruiné, mais qui ayant autrefois servi de chapelle m'a paru devoir être préféré pour la cérémonie qui doit... — Je sais encore cette phrase-là, monsieur d'Hervilly. — C'est que vous me rendez enfin justice, et que vous avez fini par reconnaître la vérité de mes sentiments. — Je n'ai reconnu jusqu'ici que des phrases, monsieur, qui traînent dans les plus mauvais romans.
Tout en échangeant ces paroles^ on avait continué à marcher et on était arrivé à la maison du garde. M. d'Hervilly l'ouvrit et ofl^rit la main aux dames pour gravir un
escalier ruslique qui conduisait à une sorte de kiosque qui en formait Tétage supérieur.
— Ah ! ma nièce, dit tout bas Eudoxie, il est bien temps qu'il arrive quelque chose. — Pas encore, ma tante, répondit Angélique à voix basse; ma situation n'est pas encore suffisamment désespérée; je saurais vraiment le plus mauvais gré à M. de Horrberg de me venir aussitôt arracher à mon tyran.
Arrivé en haut de l'escalier, d'Hervilly demanda à un homme qui le suivait et portait des flambeaux où était le père Anselme. — Le père Anselme! dit Angélique, c'est, je pense, Termile que j'.ai vu dans le souterrain. — C'est lui-même, charmante Angélique, vous avez désiré... — Oui, monsieur d'Hervilly, cet ermite me platt infiniment, je n'en ai jamais vu auquel je fusse plus disposée à donner le doux nom de père.
L'homme auquel Octave avait demandé des nouvelles du père Anselme répondit qu'il avait déjà attendu quelque temps dans la maison du garde, qu'il s'était absenté pour quelques instants et ne tarderait pas à paraître. La vérité est que le père Anselme, après de^efibrts opiniâtres et cependant infructueux, quoi qu'en dise le poète, était retourné au château pour trouver quelque moyen d'avoir sa tabatière, dont il était privé depuis le dîner, sans compter que la dernière prise qu'il avait respirée était du café. Un bruit de pas traînants annonça son approche-, mais^ comme il allait monter on entendit par trois fois retentir le son du cor à la porte du château.
— Ah ! dit la tante Eudoxie en entendant les sons du cor. — C'est trop tôt, dit Angélique.— Qu'est-ce à dire?
s'écrie d'Hervilly avec l'air du monde le plus étonné. — Monsieur d'Hervilly, dit Angélique, je puis vous dire ce qui se passe : c'est le baron de Horrberg qui vient assiéger voire château. — Par le ciel, mademoiselle, ce serait là une entreprise un peu bien téméraire et qui obtiendrait peu de succès, à moins que le but du baron ne soit de se faire enfermer cette fois et pour toujours dans un souterrain de six pieds de long !— Trêve de vaines menaces, monsieur d'Hervilly; il vient presque toujours un moment où le ciel venge rinnocence et punit le crime; généralement, à la fin du cinquième volume. Ce moment est arrivé. Les portes do votre château , quelque épaisses qu'elles soient, ne résisteront pas à la hache du baron de Horrberg, j'en suis con-vaincue, et bientôt nous le verrons paraître lui-même. Les sons de son cor ont eu pour but de sommer la citadelle de se rendre et de lui ouvrir ses portes. — On a dû lui répondre convenablement. Tenez, entendez-vous les coups de fusil? — Eh quoi, sire d'Hervilly, vous ne courez pas protéger vos remparts? Vous restez avec de faibles femmes loin des coups et du danger? — Je vous remercie , mademoiselle, de cet intérêt avec autant de sincérité que vous me Texprimez *, mais il n'y a aucun danger qui réclame ma présence. Depuis qu'il a quitté mes souterrains, le baron n'a pu rassembler assez d'hommes pour espérer prendre de force mon château, à moins qu'il ne soit devenu tout à fait insensé. — Pensez-vous qu'il le fût déjà un peu auparavant, monsieur d'Hervilly?— Je crois, charmante Angélique, et ma propre expérience me le prouve, qu'il est bien difficile de rester exposé quelque temps au feu de vos beaux yeux sans perdre un peu la tête. Mais le bruit se
rapproche ; permettez-moi de vous quitter un moment... — Allez, allez, monsieur; mais vos efforts ne pourront empêcher Taccomplissement de Parrêt du destin. Avez-vous lu V Arrêt du destin ? C'est un roman allemand d*un grand intérêt. L'héroïne s'appelle Rosaure....
Mais Octave n'écouta pas la question d'Angélique.
On entendait au loin des bruits étranges et confus d'armes et de voix. La tante Eudoxie était à moitié morte de peur. Mon Dieu ! disait-elle, que va-t-il advenir de tout ceci?
— Il va advenir de tout ceci, ma chère tante, reprit Angélique, que le baron de Horrberg , vainqueur de l'odieux d'Hervilly, va nous rendre à la liberté. — Plaise au ciel, ma nièce, qu'il en soit ainsi! — - Le ciel a décidé la chose, ma tante, il n'y a pas le moindre doute sur le résultat que je vous annonce; vous pouvez juger de ma confiance par mon calme, à moi qui suis le gage et le prix de la victoire.
— Et de Horrberg sera récompensé par le don de ta main... si... — Il n'y a pas de si... ma tante , les choses vont se passer précisément comme je viens de vous le dire; mais pour ce qui est de ma main « accordée à M. de Horrberg, c'est une autre affaire et sur laquelle je me propose et me réserve de réfléchir un peu mûrement. — Eh quoi, ma nièce, ne l'aimes-tu donc pas? — M. de Horrberg me plaît; ma tète et mon cœur plaident pour lui un peu plus que je ne le voudrais peut-être; mais il aura à me donner quelques explications. Théodorine , va donc voir un peu ce qui se passe... Je pense que tu ne crains pas les dangers de cet aspect épouvantable et de ce terrible combat. — Je suis aussi brave que vous, mademoiselle, et je pense que mon courage a la même source que le vôtre.
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A ces mots elle s'enfonça dans l'épaisseur des arbres, mais elle ne tarda pas à revenir sur ses pas. — Voici M. d*Hervilly qui arrive vers nous en courant^ le sabre à la main. En effet, quelques instants après d'Hervilly se précipita au pied de la maison du garde en disant : Suivez-moi, mesdames, que je vous mette en sûreté. De Horrberg est maître du château, descendez vite et suivez mes pas. — Pourquoi faire, M. d'Hervilly? demanda Angélique. Nous aurions beau vous suivre, M. de Horrberg nous atteindrait toujours et renouvellerait avec vous le fameux combat au sabre du souterrain.
D'Hervilly resta quelques instants stupéfait : ou Angélique se moquait de lui depuis le commencement de la soirée, ou elle avait dans les romans et dans leurs péripéties les plus ordinaires une croyance bien prodigieuse. Cependant il n'hésita pas a jouer son rôle jusqu'au bout. Descendez, mesdames, s'écria-t-il; suivez-moi de bonne grftce, ou j'emploie* rai, s'il le faut, la violence pour vous arracher de ces lieux qui ne présentent plus de sécurité pour vous.
Et il mit le pied sur la première marche de l'escalier ; mais à ce moment, Henri de Horrberg, tenant une torche d'une main et un sabre de l'autre, sortait du fourré et arrivait à la clairière.
— Arrête! s'écria-t-il, arrête, farouche d'Hervilly! Tu vas recevoir ici le prix dû à tes crimes et à tes trahisons. Et vous, belle Angélique, secourez-moi de vos vœux dans ce combat !
La tante Eudoxie commença, malgré les assurances ironiques de sa nièce, à prendre peur pour tout de bon. Elle descendit rapidement l'escalier et s'enfuit à travers les ar-
bres du côté du château , malgré les cris d'Angélique, qui lui disait de rester, qu'il n'y avait pas de danger. Angélique, voyant que sa tante Eudoxie continuait sa course, envoya Théodorine pour la rassurer et la ramener auprès d'elle. Pendant ce temps Octave était venu se camper en garde devant son rival. Henri avait jeté par terre, où elle achevait de brûler, sa torche qui l'embarrassait , et d'ailleurs avait joué son rôle et produit son effet. Alors s'engagea entre les deux adversaires le combat connu dans les théâtres de mélodrame sous le nom de combat à quatre coups , exécuté d'une vigoureuse et terrible manière. Mais pour Angélique, qui connaissait d'avance le plan de la scène dans tous ses détails, c'était un spectacle tellement grotesque qu'elle finit par se laisser aller à de violents éclats de rire.
— Courage, braves chevaliers! disait-elle dans les intervalles où ses accès de gaieté lui permettaient de parler. Courage! mais ne vous frappez pas sur les doigts.
Octave et Henri étaient si préoccupés de mettre de la précision dans leur combat, qui d'ailleurs ne laissait pas de faire passablement de bruit , qu'ils n'entendaient pas les sarcasmes de la belle qui en était l'objet.
Pendant ce temps, la tante, qui avait roulé sur le gazon, avait rencontré par hasard la mèche destinée à conduire le feu jusqu'au pavillon dont l'incendie devait faire l'illumination finale et le bouquet de la fête. Le feu gagnait lentement en suivant la mèche et s'introduisait dans l'amas de copeaux, de menu bois et d'autres matières inflammables qu'on avait réunis dans l'étage inférieur de la mai?on du garde. Personne ne s'en apercevait. Le combat d'Henri cl d'Octave est à son terme. Celui-ci dit à voix basse à son en-
Demi :— Ah çà, en voilà assez, donne-moi le coup mortel. — Où veux-tu tomber? réplique Henri également à voix bassse,et tout en continuant de croiser son fer contre celui d'Octave. — Où l'herbe est épaisse, je vais rompre jusque-là.
En effets Octave rompt en mettant plus de mollesse dans sa défense. Arrivé à l'endroit qu'il Juge convenable, Henri lui plonge son épée dans le gilet en lui disant : — Meurs, traître ! et puisse ta fin servir d'exemple aux scélérats qui te ressemblent et seraient tentés de t'imiter !
La fumée commence à sortir par la fente des fenêtres fermées de l'étage inférieur de la maison du garde ; mais la nuit , qui n'est éclairée que par le croissant de la lune, plus d'à moitié cachée par les nuages^ ne laisse pas apercevoir la fumée.
— Bien, brave chevalier, dit Angélique à de Horrberg, je n'ai pas un seul instant douté de votre triomphe. Tenez, voici ma tante qui pourra vous le dire.
En effet Théodorine ramenait Eudoxie , qui , voyant la fumée s'échapper du pavillon et la lueur de la flamme se montrer à travers une fissure, jeta un cri d'effroi et tomba sans connaissance dans les bras de Théodorine. Celle-ci s'occupait de lui donner des secours^ lorsque apercevant elle-même ce qui se passait, elle jeta à son tour un cri perçant en laissant la tante tomber sur le gazon, et criant : Le feu ! le feu I
— Baron de Horrberg, dit Angélique, qui ne comprenait rien à cette rumeur et qui, à cause de l'élévation où elle était placée, ne distinguait qu'une partie des paroles qui se prononçaient en bas , baron de Horrberg , il est bon de percer le cœur de son ennemi; mais il est des égards qu'on
se doit entre geotilshommes ; vous auriez pa ne pas Iiii mettre ainsi les pieds plus haut que la tête. M. d'Hervilly a des torts, c'est un oh&telain déloyal , je n'en disconviens pas, mais il aura une affreuse migraine. — Angélique, au nom du ciel « s'écrie alors de Horrberg , au nom du ciel , fuyez ! — Eh quoi ! sire chevalier, ce n'est pas encore le dénoûment ? — Je ne plaisante pas ; descendez vite ! — Permettez-moi de changer quelque chose... — Descendez, descendez! s'écrie de Horrberg. — Descendez! s'écrie Théodorine. — Descendez bien vite ! s'écrie la tante Eudoxie , qui a repris ses sens.
D'Hervilly a compris qu'il se passait quelque chose de sérieux ; il se relève.
Angélique commence à sa vue un éclat de rire qu'elle ne finit pas, parce qu'elle entend enfin : Le feu ! le feu ! que crieThéodorine. Mais bientôt elle dit : Ah ! messire, j'avais oublié ce chapitre. Vous allez me sauver de l'incendie et ve^ nir m'emporter au milieu de trois bottes d'allumettes. Je vous fais grâce du beau trait, je vous considère comme l'ayant accompli. Je descends.
Elle essaie de descendre, mais à peine a-t-elle fait quelques pas dans l'escalier qu'elle remonte au kiosque, froide et épouvantée. Le feu longtemps comprimé et qui ne se fait presque pas voir au dehors, a.consumé une partie du dedans. Le bas de l'escalier est en flammes; elle veut crier, la voix lui manque *, puis à force d'efforts , elle tire de sa poitrine des sons inarticulés : Au feu! au secours ! Si vous plaisantez, c'est trop ! j'ai peur ! Mais non, c'est le feu ! c'est le feu! par où me sauver ! Mon père ! mon père!
Et elle tombe sans mouvement.
— Ah ! 8~ écrie de Horrberg, elle n'a pas dit : A moi , Henri ! et il s'élance au milieu de la flamme ; il traverse l'escalier'qui lui brûle les cheveux. Il arrive près d'elle. Pendant ce temps, M. de Riessain est au pied de la maison. 11 appelle, il crie, il demande des échelles; il court, il revient; Eudoxie a perdu connaissance une seconde fois. Théodorine est tombée à genoux, les mains convulsivement serrées. D^Herviily est allé chercher du secours, des échelles, du monde. Le jour commence à paraître, mais la flamme a dévoré tous les obstacles et s'élance avec impétuosité.
Dans la nuit qui suivit cet événement. Angélique revint d'un long évanouissement et se retrouva dans son lit.
— 0 mon Dieu ! dit-elle, quel horrible rêve !
Mais en voyant autour d'elle les regards inquiets, les visages pâles, elle demande : Qu'est-il arrivé? qui vient de sortir de cette chambre? Est-ce que ce n'est pas Henri ? Pourquoi y était-il? ... *
— Ah ! ma fille ! mon Angélique ! s'écrie M. de Riessain en la serrant dans ses bras, tu nous as fait peur.
— Mais qui est donc cet étranger?
— C'est le médecin.
— Est-ce que je suis malade?
— Tu étais évanouie, tu avais eu peur.
— Ah ! oui, oui, je me rappelle., c'est le feu... Ah! mon père, mon bon père, quelle cruelle plaisanterie!... C'était trop, c'était trop pour moi!... J'ai cru que j'étais perdue!
M. de Riessain veut détromper Angélique, mais le médecin lui fait signe de la laisser dans son erreur. Il serait dangereux de lui causer un nouvel ébranlement de nerfs.
— - Il n'y avait pas de danger réel, mademoiselle , mais
la plaiëanlerie était un peu forte, et ia peur que vous avez eue, que vous deviez avoir...
— Âh! dit Angélique en souriant, cette scène a été bien jouée; moi qui connaissais la pièce, j'y ai été trompée. J'espère que les morts se portent bien? Je ne suis pas inquiète de M. d'Hervilly ; quelques instants après son trépas» je Tai vu debout et courant avec la plus grande' agilité. C'est égal, j'ai eu bien peur!... Ah mon père, quel rôle vous m'avez fait jouer, et comme vous vous êtes moqué de moi.
— Tu ne me parles plus de Henri?
— De M. de Horrberg ?... Mon père, je pense qu'il n'aurait pas dû accepter un rôle dans une pièce où le mien était ainsi sacrifié.
— Angélique, il a agi malgré lui: c'est moi qui ai exigé...
— Il aurait pu, dans tous les cas, moins bien jouer son rôle , et me laisser deviner ce qui se passait. Et d'ailleurs, mon père, si j'avais la faiblesse de lui pardonner, oublierait-il, lui, tout ce que j'ai dit et fait de ridicule?
— Il t'aime... et nous aurons bien de la peine à lui prouver, si nous y tenons absolument, que cela a été un peu ridicule.
— En ôtes-vous sûr, mon père?
— Je t'en donne ma parole. Nous allons te laisser dormir. Théodorine sera près de toi. .
On donne à Angélique une potion calmante qui la plonge dans un profond sommeil : elle ne se réveille que le lendemain matin, s'habille et descend pour déjeuner. Théodorine, qui a reçu à ce sujet des ordres sévères, ne la détrompe pas. A table sont M. de Rîessain, la tante Eudoxie et d'Hervilly. Angélique embrasse son père et sa tante, et
saluant gracieusement Octave dit en montrant Antonio, qui sert à table : Je suis enchantée de voir tous les morts à ce déjeuner ; est-ce qu'il n'y a que les vivants que nous ne verrons pas? — Henri est absent , répond Octave, et il ne reviendra pas avant quelques jours,
Angélique pense qu'il a pris un singulier moment pour s'absenter. Il est parti à l'instant où elle était malade. Elle affecte de ne pas demander où il est allé, ni quelles sont les causes qui ont nécessité ce départ.
Ce jour-là et le lendemain se passent, la tante Eudoxie et sa nièce visitent librement la maison, excepté un appartement qui, leur dit-on, est en désordre. Angélique veut revoir les souterrains^ qui sont rentrés dans tous leurs droits de caves.
— Sans ton évanouissement, tu n'aurais pas su de longtemps.... j'aurais pu faire dans la maison de tels changements....
— Maîs^ mon père je vous ai déjà dit que je n'avais été dupe de votre comédie que jusqu'à la moitié.
Cependant Angélique est triste, d'abord de ne pas voir revenir M. de Horrberg^ dont elle ne prononce pas une seule fois le nom -, ensuite elle Favoue à sa tante, elle regrette que tout ce qui s'est passé ne soit pas véritable. Elle sent qu'elle aime Henri^mais elle l'aimerait davantage ou du moins plus volontairement, s'il était le vrai héros d'un roman semblable à celui dans lequel elle a cru si bien vivre pendant quel* ques jours.
Elle veut revoir l'endroit où elle s'était évanouie; la maison du garde n'est plus qu'un monceau de cendres.
Deux jours se passent encore, et on n'a pas de nouvelles
378 UNE histoire: INVRAISEMBLABLE.
de Henri. Cependant Angélique s'aperçoit d'un grand mouvement dans la maison ; un domestique monte à cheval et va à la ville voisine en tenant un second cheval à la main. Quelques heures après, il revient, suivant Tautre cheval, qui porte un homme vêtu de noir.
L'homme vêtu de noir reste une demi-heure et s'en va.
Angélique en se promenant le soir avec la tante Eudoxie dans le jardin, s'aperçoit qu'il y a de la lumière dans Tappartement qu'on leur a dit être en désordre et qu'on les a empêchées de visiter. La soirée est belle , toutes deux restent tard au jardin, et voient toujours la même lumière, par une fenêtre.
— Mon Dieu ! dit la tante Eudoxie^ est-ce qu'il va se passer encore des choses mystérieuses dans cette maison ?
Elles font mille suppositions, détruites tour à tour l'une par l'autre, sans pouvoir même soupçonner ce qu'on leur cache et ce qui se passe dans cet appartement.
Le lendemain , Angélique fait part .à son père de sa découverte, mais celui-ci lui explique sans hésiter que cette lumière appartient sans doute aux gens qui mettent un peu d'ordre dans cet appartement, longtemps inhabité. Angélique devient chaque jour plus triste, mais quand son père s'avise de lui parler de son mariage avec Henri , elle répond de façon à ne pas laisser ignorer son mécontentement d'un départ aussi prompt, aussi imprévu, aussi inopportun.
H. de Riessain alors veut excuser Henri, parle de la nécessité de son départ, de Timportance des affaires qui l'ont éloigné. Mais les femmes n'admettent jamais que l'on ait d'autres affaires que l'amour, et elles ont raison. La
femme qui aime ne s'occupe plus que de son amour , elle lui appartient tout entière.
L'bomme vêtu de noir est revenu plusieurs fois dans la maison^ chaque fois il n'est resté qu'un quart d'heure ou deux, puis il remonte dans la voiture qui Ta amené et retourne à la ville. Un jour, cependant, Angélique a entendu dire à son père :
— Maintenant j'en réponds, mais il faut pendant quelque temps beaucoup de ménagements. Angélique répète à son père ces paroles qu'elle a entendues, et lui demande si cet homme vêtu de noir est un médecin, et s'il y a quelque malade dans la maison. M. de Riessain répond que c'est en effet un médecin, et qu'il y a un domestique malade.
— Lequel est-ce ? — C'est Antonio. — Quoi ! le perfide Antonio? — Lui-même.
A ce moment, Angélique, qui, tandis que son père lui parle, regarde dans le jardin, y voit passer Antonio.
— Mais, mon pèrç, dit-elle, à quoi pensez-vous ? Voilà Antonio dans le jardin.
— C'est sans doute qu'il va mieux.
— Il faut en effet qu'il aille beaucoup mieux, car j'ai vu bien tard de la lumière dans la chambre que sans doute il habite, car c'est là que va le médecin, et il parait qu'on le veillait alors.
Le dimanche suivant, Angélique et la tante Eudoxie-^ étaient parties pour la messe, à yne demi-lieue de la maison de M. de Riessain ; mais elles voient des paysans courir en foule. Elles demandent ce qui se passe \ on leur répond que c'est un chien enragé, et qu'on est à sa poursuite pour le tuer. A ces paroles, Angélique et la tante Eudoi'^
refusent positivement d'aller plus loin et ordonnent au cocher de regagner la maison. Angélique, plus promptement déshabillée que sa tante, va se promener dans le parc. Par hasard ses pas se dirigent du côté où était la maison du garde. C'est de ce côté qu'elle a pris l'habitude d'aller rêver à Henri ; mais que devient-elle, quand elle voit M. de Ricssain et Octave soutenant chacun par un bras un homme dont elle ne voit que le dos et qui parait souffrant et faible? Quelque excitée qne soit sa curiosité, elle va se retirer cependant par discrétion, lorsque les trois promeneurs, arrivés à Textrémité de l'allée, se retournent et lui font voir dans Thomme malade que l'on soutenait ainsi le baron Henri de Horrberg, qu'elle croyait en voyage, qu'elle croit inconstant. Elle reste immobile et stupéfaite. Elle pâlit. Tous trois s'avancent vers elle, M. de lUessain conduit Henri auprès d'un banc et Vy asseoit.
— 0 mon père ! dit-elle bien vite, dites-moi tout; expliquez-moi ce qui se passe; Vous comprenez bien ce que je veux savoir. Que se passe-t-il ici ?
M. de Riessain se décida alors à lui apprendre la vérité. L'incendie de la maison du garde ne devait pas avoir lieu a ce moment, et elle, Angélique, a failli y périr. On n'avait pas voulu le lui dire jusque-là, parce que le médecin l'avait défendu dans la crainte de lui causer une émotion dangereuse. C'est Henri qui l'a sauvée ; mais cette fois, hélas ! ce n'était pas une scène jouée, c'était une épouvantable réalité. Henri a été blessé si grièvement que d'abord on a craint pour ses jours; mais maintenant il est sauvé, et sa convalescence paraît devoir être prompte. Il faisait si beau temps qu'on a profité de l'absence d'Angélique pour le
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faire marcher un peu dans le jardin ; c'est Henri qui n'a pas voulu qu'Angélique le vtt jusqu'à ce qu'il fut rélabli entièrement, et sans le hasard qui a fait que mademoiselle de Riessain les a rencontrés, ce n'est guère qu'une semaine plus tard que de Horrberg serait revenu de son prétendu voyage.
— Henri, dit Angélique, mon' pauvre Henri, vous avez donc bien souffert ? Comme il est encore pâle ! Vous souffrez encore, n'est-ce pas? et c'est pour moi, c'est pour me sau* ver la vie ! Ses pauvres cheveux si soyeux, si bouclés, ont donc été brûlés, qu'ils semblent avoir été coupés ? Voyezvous, mon père, que tous mes beaux héros que je rêvais n'étaient pas de ridicules chimères. Puis, rougissant, confuse d'en avoir tant dit, elle se jeta dans les bras de M. de Riessain.