HENRI
--TT Enfin.... dit Angélique, il s'appelle Henri.... C'est
toujours cela que je sais dé lui Je voudrais bien le voir,
pensa*t-elle en elle-même.
Les prévisions de M. Henri ne furent pas trompées ; d'Hervilly, dès le matin du jour suivant, fit demander à ses prisonnières si elles lui feraient l'honneur de dîner avec lui et de lui permettre de les accompagner dans une
promenade au parc. Angélique était bien embarrassée d'accepter: c'était montrer dqà un ressentiment moins vif de l'injure qu'elle avait reçue, c'était recevoir un plaisir^ c'était faire espérer qu'elle pardonnerait^ c'était accepter la prison. Cependant cette promenade au jardin, qui se* rait facilement suivie d'une habitude de promenades/ augmentait beaucoup les chances d'évasion. Elle pria sa tante de répondre et d'accepter pour elle la double invitation de M. d'Hervilly.
Mais lorsque après le dtner Octave lui offrit le bras pour sortir de la maison, elle lui dit assez sèchement que si elle était libre, si elle était vis-à*vis d'un homme qui sût ce qu'il doit aux convenances et aux femmes, elle lui ferait observer que c'était à sa tante qu'il devait faire cette politesse \ qu'elle ne prenait l'offre de son bras que comme un moyen de s'assurer mieux de sa captive ; qu'à ce litre seulement elle se soumettrait. Octave se récria sur l'injustice de celle dont il était bien plutôt le captif et l'esclave. Il parla des chcdnes que lui donnaient les beaux yeux d'Ange* lique ; et, chose inouïe pour une femme, Angélique trouva sincèrement de mauvais goût la métaphore galante qu'on lui adressait. Octave se crut obligé d'offrir son bras à la tante Eudoxie, qui l'accepta.
Le parc était illuminé en plusieurs endroits, et les allées sombres qui conduisaient à ces endroits augmentaient encore l'éclat des lanternes de couleur suspendues aux arbres comme d'énormes fleurs de feu, rouges, bleues, jaunes ou vertes. Il vint un moment où des instruments se firent entendre sans qu'il fût possible d'apercevoir les musiciens. Cette musique féerique plongeait l'àme d'An-
gélique dans une douce rêverie qui devint encore plus profonde lorsque le silence succéda à cette mystérieuse harmonie. Au milieu de ce silence, quelques accords se firent entendre, et bientôt une voix d'une remarquable beauté chanta une romance qui parut causer à d'Hervilly autant de surprise que de mécontentement. Cette romance, adressée à une jeune prisonnière, lui disait d'espérer la fin de sa captivité. D'Hervilly appela un domestique et ordonna de battre le parc et de chercher Tauteur de cet intermède, qui n'était pas sur le programme de la fête. On obéit, mais en vain, on ne put découvrir personne. Octave proposa alors à Angélique et à sa tante de rentrer dans la maison , où un souper les attendait. Angélique répondit qu'elle n'avait point d'appétit. — Ce souper est un repas, répondit Octave, pour lequel on n'a pas besoin d'avoir faim : c'étaient quelques friandises; et Angélique répondit avec dureté qu'elle consentait à manger pour ne pas mourir de faim en attendant l'heure de sa délivrance, mais que son geôlier avait pu remarquer qu'elle ne prenait jamais que le strict nécessaire et ne louchait jamais à un fruit ni à une p&tisserie... Elle espérait que chacune de ses actions, ainsi que chacune de ses paroles, serait interprétée comme une protestation contre la violence qui lui était faite.
La tante Ëudoxie annonça qu'elle avait gagné faim dans la promenade, et qu'elle souperait volontiers. D'Hervilly la remercia vivement et demanda à Angélique si elle voudrait quitter sa tante ; à quoi Eudoxie , répondant la première , dit que si Angélique n'assistait pas au souper, elle remonterait avec elle dans son appartement.
Pendant qu'on prononçait ces paroles, Angélique, qui
UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. m
était enfin parvenue à diriger la promenade de façon à repasser devant le château pour pouvoir compter les chênes de Tavenue^ venait de reconnaître le dix-huitième. C'était un arbre gigantesque, qui projetait au loin autour de lui une ombre épaisse ; elle s'approcha de son tronc vénérable pour lui confier les quelques mots que lui demandait M. Henri avec tant d'instances. Mais que devint-elle lorsqu'ellesentit la main qu'elle glissait dans le creux de Tarbre saisie par une autre main et pressée sous des lèvres brûlantes ! Elle retira brusquement sa main, abandonnant la lettre^ mais elle ne put retenir un léger cri. D'Hervilly et sa tante, qui avaient fait quelques pas en avant, se retournèrent et demandèrent la cause de ce cri. — J'ai eu peur, dit Angélique ; et en eflet , lorsque rentrée dans la maison , on put voir son visage, elle était extrêmement p&le. Elle s'opiniàtra à ne pas vouloir toucher au souper, auquel la tante fit honneur, puis elles remontèrent dans leur chambre. 11 y eut, quand elles furent seules assises l'une près de l'autre à la lueur d'une bougie, un peu d'aigreur dans leur conversation. Angélique reprochait à sa tante d'avoir l'air de trop bien prendre son parti de la position. Eudoxie reprochait à sa nièce de ne pas ménager un homme au pouvoir duquel elles se trouvaient.
— Et pourquoi le ménager, ma tante ? n'est-il pas arrivé du premier pas au comble des mauvais procédés ? — Hélas ! ma pauvre nièce, plaise au ciel que les événements te conservent cette illusion ! — Mais, ma tante... — Nous ne serions pas d'accord ; il vaut mieux ne plus parler de cela. — Hais alors, ma tante, de quoi parlerons-nous si nous ne parlons pas de notre captivité et des moyens?. .
3g? UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.
Angélique ne termina pas sa phrase... elle demeura interdite et glacée... les yeux fixes, la bouche entr'ouverte.
— Des moyens ! demanda la tante, des. moyens de nous échapper... c'est justement ce que... Eudoxie laissa également sa phrase inachevée et testa pâle, les yeut écarquillés et respirant à peine.
Quel malheur que je ne puisse terminer ici ce feuilleton! Après tout , c'est ma faute. Quelques détails sur le souper , sur la vaisselle d'argent, m'auraient donné un nombre de lignes à peu près suffisant ; mais au point où nous sommes, il n'y faut même pas songer; Tusage ne permet pas que les aventures que je vous raconte Vous soient' offertes en tranches si minces. Nous continuerons donc ce feuilleton^ malgré nos justes regrets.
Eudoxie la première poussa sa nièce du coude pour lui faire remarquer l'objet qui inspirait une si profonde terreur^ et que sa nièce avait vu la première. Mais Angélique avait en levant par hasard les yeux, aperçu dans un angle de la chambre, un homme assis, qui^ le doigt sur la bouche, faisait signe de garder le silence. Eudoxie voulut se relever et tomba sur [son fauteuil... Elle voulut parler, et dit : Mais... mo...o...ssieur. Ce fut tout ce que sa voix put lui fournir. L'étranger ne répondit' que par un signe plus impérieux de se taire. Les deux femmes, tremblantes, osaient à peine se consulter du regard. L'étranger se leva. Toutes deux se serrèrent l'une contre l'autre comme deux brebis effrayées, il écoula attentivement en appliquant son oreille sur la porte, puis il revint vers elles, et dit à voix basse : Silence ! Il retourna à la porte et écoula encore quelque temps, puis un sourire de salisfaclion se montra
sur son visage 5 et se rapprochant d'Angélique et de sa tante, il leur dit : — Tout le monde est maintenant couché, nous sommes seuls... Je m'appelle Henri ; vous me pardonnerez mon apparition, elle était indispensable. Demain, au milieu de la nuit, j'espère vous sauver; mais il me faudra m'éloigner toute la journée 5 vous vous coucherez comme si vous deviez passer la nuit dans vos lits ; quand vous aurez entendu le signal que je viens d'entendre, c'est-à-dire le grincement de la grille du château qui se ferme, vous vous habillerez ei vous descendrez jusqu'à la porte du jardin, vous la trouverez ouverte... Je serai là... A vous toute ma vie ! à vous l'amour le plus tendre !
11 salua avec grâce, ouvrit une armoire, y entra et tira la porte après lui. Ce ne fut qu'après un grand quart d'heure de silence et de stupeur que les deux femmes osèrent échanger les premiers mots :
— Est-il parti î — Je ne sais. — Est-il dans l'armoire ; — J'espère que non.
Enfln, Eudoxie, s'armanl de courage, finit par ouvrir l'armoire :— elle était vide.
—Quel événement! faut-ilnousfier àluî?— Mais, ma tante, nous ne pouvons être en plus mauvaises mains qu'entre celles de M. d'Hervilly. — Peut-être, ma nièce. — Il a l'air bien honnête, ma tante. — Tu veux dire qu'il est trèsbeau ; c'est en effet un charmant cavalier ; mais cela a coutume d'inspirer plus de confiance aux nièces qu'aux tantes. —Ce n'est pas cela que je veux dire, ma tante, mais sa persévérance, sa fidélité, les dangers que sans doute il court pour nous, notre horrible situation, tout nous donne le conseil d'accepter ses offres généreuses.
Il est décidé qu'on acceptera et que l'on se mettra sous la sauvegarde du généreux Henri pour fuir cette maison de captivité et de tristesse. Mais avertira-t-on Théodorine? Est-il prudent de confier à tant de discrétions un secret d'où dépend le résultat de Tentreprise? Car un seul mot peut faire manquer une occasion qui ne se retrouverait peut-être plus. Et Dieu seul sait comment tout cela finirait, et combien de temps M. d'Hervilly se contenterait de tenir Angélique captive ! Cependant, qui sait le sort qu'il ferait subir à Théodorine^ qu'il ne manquerait pas de supposer complice de leur fuite ? et serait-ce reconnaître dignement le dévouement de cette pauvre fille, qui a voulu partager leur captivité, que de l'abandonner aux mains de leur /arouche oppresseur? On convient que l'on mettra Tbéodorine dans la confidence du secret et du départ.
Angélique reste tout le jour étrangement préoccupée ; enfin elle a vu celui qui occupait si vivement sa pensée, elle connaît maintenant sa belle figure, sa taille imposante, son geste gracieux. Elle pardonne presque à Octave, qui est cause qu'elle devra tant de reconnaissance à Henri, à Henri qui lui aura sauvé l'honneur et la vie, absolument comme Oswald à Lasthénie.
Vers le soir, on a consenti à descendre dîner à la salle à manger avec M. d'Hervilly, pour éviter tout soupçon. Il semble à Angélique qu'Octave a par moments un sourire sardonique ; mais ainsi que sa tante, elle est pour son ravisseur d'une obligeance à laquelle elle ne l'a pas accoutumé ; toutes deux espèrent lui faire penser qu'elles commencent à s'accoutumer à la prison qu'elle espèrent quitter dans quelques heures. Il propose une promenade au jardin. On
accepte. Angélique répond à ses paroles d'amour sans indignation. Enfin la tante Ëudoxie est fatiguée ; on va se coucher ; jamais on n'a ressenti un si profond sommeil. Les voici dans leur chambre ; elles tombent dans les bras Tune de Tautre ; encore deux ou trois heures, et elles laissent derrière elles ces murs odieux. Mais tout à coup la tante change de couleur, elle a laissé en bas son éventail ; elle veut son éventail : elle ne partira pas sans son éventail.
— Mais, ma tante, c'est nous perdre, que d'affecter ainsi un déménagement sous les yeux de M. d'Hervilly.
La tante Eudoxie est sourde à toutes les observations de sa nièce. Si Angélique savait de quelle main lui vient cet éventail I...
Angélique redouble de prières pour que sa tante ne redescende pas ; peut-être ne faut-il qu'un mot, qu'un geste pour éveiller les soupçons d'Octave; elle n'a pas été trèscontente de la manière dont il leur a dit en les quittant : A demain, mesdames ! Cela avait l'air d'une ironie et d'un sarcasme.
Peu importe ! la tante Eudoxie descend et remonte bientôt avec son éventail. Théodôrine vient s'acquitter de ses devoirs auprès de ses maîtresses ; seulement alors on lui communique le plan d'évasion et l'espoir de liberté. Elle sait à quel signal elle doit se tenir prête à partir. Ëudoxie et sa nièce se couchent et éteignent leurs lumières. Eudoxie, après quelques instants d'une conversation vague, entame l'histoire de l'éventail.
Pour cette fois, voici un éventail qui ne passera pas sans avoir acquitté les droits; un éventail qui ne partira pas sans avoir payé sa rançon. C'était un éventail en satin blanc
avec des paillettes d'or. Dessus étaient peints des bergers, mais quels bergers! des arbres,, mais quels arbres! des moutons, mais quels moutons 1 La bergère a uD<Bil de poudre sur les cbeveuxl un- corsage de satin rose avec des nœuds verts, une jupe pareille bouffant par^dessus d'énormes paniers, et ^lamment relevée par des nœuds verts comme le corsage; elle a aux pieds' de' petits' souUerS' à hauts talons^ àla main une boulette ornée de rubans ; elle est assise sur de l'herbe bleue et sous des arbres lilas; le ^ berger a un habit de satin bleu, des culottes de soie rose, des bas d'une blancheur éblouissante et des souliers à talons rouges ; il est tout boursouflé de rubans; il jouede la flûte couché aux pieds de la bergère, qui effeuille une pâîquerctte. Çà et là paissent des moutons blancs, près d'un berger en bas de soie ; des nœuds roses et verts ornent leurs cousrie chien n'est pas un de ces énormes chiens noirs, bérlssési, à Tœil fauve, c'est un petit épagneul btaû^e et orange, dont les oreilles traînent à terre« Le berger et la bergère ont le Dez retroussé.
Allons, l'éventail et le lecteur en sont quittes à bdn marché. J'espère que le lecteur reviendra à moi, je n'abuse pas de sa positionne ne sais pas beaucoup de mes confrères qui lui passeraient un éventail Watteau à ce prix là; le plus fécond de nos romanciers, qui après tout est un homme d'un grand talent, a fait une fois bâtir une maison avec le prix de la description d'une commode, il ne manquait à cette maison qu'un escalier, ce qui ne doit pas être attribué à l'insuffisance de la commode, mais à une distraction de l'auteur, qui, étant son propre architecte, avait oublié (l'en placer un dans le plan qu'il avait confié aux maçons.
ce n'est pas chose que j'invente ni exagère. Tous les contemporains savent l'histoire, et je ne la rappelle ici que pour l'usage et l'instruction des générations futures.
La tante Eudo&ie commença donc l'histoire de l'éventail.
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