Les soirées de Sainte-Adresse
C'était dans une maison de la rue Vivienne, — n" 8, je crois, il doit y avoir encore une terrasse au fond de la cour ; — sur celte terrasse est un logement composé d'un grand atelier de peinture et de trois petites chambres. — Quand on est arrivé on a gravi sept étages, — mais sept étages tellement longs, — que chacun est coupé en deux par un carré. — Aussi les habitants de la terrasse ne se faisaientils aucune faute de dire qu ils demeuraient au quatorzième.
L'atelier avait à peu près dix-huit pieds de haut — et trente pieds en carré, il était meublé de tableaux sans cadres et de cadres sans tableaux, de fauteuils en bois sculpté recouverts de velours pourpre, — et de chaises ci? paille, sans paille et sans dossiers -, — sur une table on voyait des assiettes du Japon de la plus grande beauté, dans lesquelles
on avait mangé pour deux sous de fromage de Brie. — Vous auriez difficilement trouvé un couteau, — mais il y avait, accrochés aux murailles, — des yatagans et des poignards, — à lames de damas et à poignée richement ciselée.
Un lit du temps de la renaissance, à colonnes torses, à rideaux de brocatelle ponceau et bleue, livrait aux regards trop curieux un mauvais petit matelas mince comme la main — et une vieille couverture de laine trouée.
Sur un chevalet, — des habits de velours et de soie du temps de Henri ÏII ; sur un autre, le seul habit du maître de Tatclier, — noir, — usé, — râpé, — blanc sur les coutures, — amolli — et ayant un air de désespoir et de découragement qui faisait pitié. Une porte ouverte dans un mur d'une formidable épaisseur, — servait autrefois de communication entre l'atelier et une des trois pièces composant le reste du logement.
Mais à l'époque oij se passe mon histoire, deux amis, qui s'élaient partagé l'appartement, — avaient fait de l'espace compris entre les deux portes, une armoire appartenant à l'atelier du côté du logement-, — un clou fiché dans le mur et un lit de sangle placé en travers de la porte — la condamnaient suflisamment. Le lit de sangle était tout le mobilier de cette partie du logement, — avec un gros chat qui dormait, et un buste de Corneille en plâtre. — Le pauvre Pierre ! — Je ne sais si c'était par hasard, — mais il avait le haut de la têle enlevé, — et sa tête servait à.' armoire et de caisse. — Par terre, — plusieurs brochures de toutes couleurs.
Le maître de l'atelier était un peintre, — celui de la chambre, un comédien ^ — tout le logement appartenait au
pcinlre, qui hébergeait le comédien. — Le peintre, marié depuis dix ans, avait une femme qui exerçait sur lui la plus sévère tyrannie-, elle ne lui permettait ni le repos, — ni la gaieté, ni le bruit. — Elle ne pardonnait ni ne comprenait la plus légère erreur. — Froide, — calme, — impassible, — elle faisait payer cher à son mari le bonheur d'avoir une femme sage. — Quand elle n'était pas là, — ■ lui et le comédien, — auquel elle inspir^iit bien aussi quelque terreur et qu'elle ne voyait pas de trop bon œil, — l'appelaient la Vertu même. La manie du peintre Rodolphe Mélin était d'acheter tout ce qu'il trouvait à bon marchés, de quelque nature que ce fût, — prétendant toujours devoir en tirer plus tard d'énormes bénéfices, — et ne pensant plus à revendre les objets une fois qu'il les avait entassés sur les terrasses. — A l'époque cù commence ce récit, il était possesseur d'une lieue un quart de tuyaux de poêle qu'il comptait revendre avantageusement au commencement de l'hiver.
Le comédien n'avait aucun talent; — il avait lu tout ce qu'on a écrit sur la comédie ; — il parlait sans cesse de l'ûr/, — reconnaissait son incapacité et s'accablait d'injures, après chacun de ses nombreux insuccès. — Cependant il comptait sur le temps et sur sa persévérance.
Ce jour-là, ~ il rentra tard, — il avait eu un désagré" ment réel, — il n'avait qu'un rôle fort court et qui consistait à paraître avec une cuirasse de carton, et à dire : Cen est fait, il est mort!
Je ne sais comment la chose se fit, mais en entrant en scène, -— il s'était troublé, et il avait dit : Cen est mort, il est fait!
Cela avait excité plus de gaieté qu'il n'est agréable d'en causer à un acteur tragique.
Il rentrait donc triste et abattu.
Comme le comédien rentrait dans sa chambre, qu'il appelait ironiquement Venise labelle ^lechcii vint en miaulant se frotter contre ses jambes. Thémistocle Pélissier d'abord le repoussa d'un coup de pied, — puis, le rappela. — Viens, Joconde, lui dit-il, et pardonne-moi ; — il me sied bien vraiment de faire aujourd'hui le fier avec les chats, — comme si je n'avais pas été au-dessous de la brute. -^ 11 prit le chat dans ses bras et le caressa. — Certes, quand Dieu voulut descendre sur la terre, il choisit la figure de l'homme, comme la forme la plus humble et la plus misé* rable. — Pélissier posa le chat à terre, et se dirigea vers un coin de son appartement où il avait déposé son souper; -^ mais l'assiette était vide et nettoyée avec une telle netteté, qu'il reconnut tout de suite la langue râpeuse de Joconde. — Eh bien I tu as eu raison, — dit-il, — tu as mangé mon souper-, tu as bien fait. — Je devrais brouter l'herbe; — tu as laissé ta pâtée; je vais manger ta pâtée; c'est encore bien bon pour moi. — Tiens, couche-toi sur mon lit, — moi," je coucherai par terre sur ton paillasson. — Ont-ils assez ri? — J'ai cru que la salle en croulerait, — et les applaudissements, — et les trépignements, et les bis. — J'avais envie de me sauver, — de sortir de scène et de me jeter par la fenêtre de ma loge. — Cen est mort, — // csê fait!
Et qui m'assure qu'e//e n'était pas là. Quand je me suis en allé, il m'a semblé que le portier riait. — Les gendarmes riaient en quittant le théâtre. — Tout riait. — Le vent
riait dans les lanternes, qu'il balançait avec un bruit strident. — Les cociiers de fiacre me criaient gare, d'un air ironique. — Enfin me voilà seul. — Si je pouvais dormir.
Pélissier plongea la main dans la tête de Pierre Corneille, et en retira un bonnet de coton, qu'il mit sur sa tcte. — Puis, il revint à son lit, sur lequel, dans son premier mouvement, il avait mis la pâtée du chat pour en faire un souper que sans doute il n'eût pas mangé. — MaisJoconde était enfoncé dedans jusqu'aux oreilles, et il n'en restait presque plus. — Pélissier, exaspéré de cette dernière mésaventure, — prit l'assiette et le chat, et jeta le tout par la fenêtre, — sans l'avoir ouverte préalablement ; c'est-à-dire à travers les vitres, qui se brisèrent avec fracas.
On frappa alors à la porte, devenue une armoire, qui communiquait de l'atelier à la chambre de Pélissiçr, — et la voix de Rodolphe Mélin fit entendre : — Ohé ! maître Lekain, — ne trouvez-vous pas ces fureurs d'Oreste un peu indues, quant à l'heure, et peu propres à favoriser le sommeil des gens?
Le nom de Lekain était une des facéties accoutumées de Méli'.i, qui n'en avait que cinq ou six qu'il faisait reparaître à tour de rôle. — Mais, dans les circonstances où se trouvait Pélissier, il trouva la plaisanterie de mauvais goiit et n'y répondit pas.
— Eh ! ne m'entends-tu pas ? — reprit Mélin en frappant plus fort et en ouvrant celle des deux portes qui était de son côté.
Pélissier dérangea son lit, — ealeva avec les doigts le mauvais clou qui retenait l'autre porte, et l'ouvrit de son côté.— Gomme te voilà fait ! dit Rodolphe Mélin. — Je te
prierai à l'avenir, repondit l'acteur, si tojLitefois cela est une
. réponse, — de m'appeler par mon nom de Thémistocle
Pélissier, et de ne point me donner de ridicules sobriquets;
— je suis las de tes lazzi d'atelier, qui n'ont pas le sens commun.
> Et il se mit à se promener dans sa chambre à grands pas.
— Et comme Mclin la regardait avec de grands yeux étonnés et riait de sa fureur, — il serra les poings et dit : — C'est bien plaisant, — va; — ris, — ris tout seul, — ris tant que tu voudras, — mais laisse-moi dormir. — Ris donc,
— tu ne ris plus, — ris donc, — sois comme les autres de ce soir. — Ris.
Rodolphe Mélin. vit jour pour sa seconde plaisanterie, qui consistait à faire ce qu'il appelait des queues de m(Ms, "
— et il s'écria :
Ris de veau cluse^ ton habit mélec ture de sanglier, par les pattes éthique tac de moulin à vent ture de sanglier par les pattes éthique tac de moulin à vent ture, etc.
Langage barbare et inintelligible qu'il scandait ainsi, quand il voulait être compris :
Ris de veau — Vaucluse — use ton habit — Abimélec — lecture — hure de sanglier, — lié par les pattes — pathétique — tic tac de moulin à vent — aventure — hure de sanglier, etc.
C'était un genre de calembours sans fin qu'il avait inventé, et un abus de la dernière syllabe de son interlocuteur, auquel il se livrait des. heures entières, avec une facilité et une volubilité désespérantes. — Est-ce que tu ne soupes pas?
— Je viens de jeter mon souper par la fenêtre, avec Joconde qui l'avait mangé.
— J'ai longtemps parcouru le monde, et Von m'a vu de toutes parts, fredonna Mélin. —Je doute que l'autre Joconde ait jamais voyagé comme cela. — Il y a une aile de volaille, que je vais tâcher de prendre, si tu n'as pas toutefois réveillé la Vertu même, qui a été toute la journée d'une humeur massacrante.
Rodolphe ôta sa robe de chambre pour ne pas réveiller §a feftime par le frottement qu'elle faisait, disparut et revint bientôt avec Tassietlc promise et une bouteille de vin enta^ mée. Ce souper inattendu ne tarda pas à remettre un peu de calme dans l'esprit de Pélissicr et le disposer à écouter avec une bienveillance plus marquée les paroles de son ami.
— Je t'ai attendu, parce que je ne puis dormir; — je suis en proie à la plus violente agitation ; — j'ai écrit à la dame de mes pensées, — et toi, — as-tu écrit à la tienne?
— Oui, répondit Pélissier, et une lettre un peu bien, — une lettre en vers.
— Tu fais des vers!
— A peu près, je m'en rappelle ; je prends un demi-vers ici, un vers et demi là, — et je recouds le plus proprement possible. — Tiens, écoute. — Et Pélissier ppit sa voix de théâtre, — c'est-à-dire une voix gutturale éclatante etéraillée à la fois, — comme du cuivre fêlé.
9 Je ne puis plus lutter, et je vous rends les armes, Les dieux mêmes voudraient céder à tant de charmes.
— Ouf, interrompit Mélin.
— Je vous ms, — continua Pciissier,
Je vous vis, — je rougis, — je pâlis à votre vue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler, Je sentis tout mon cœur et transir et brûler.
Vous voyez devant vous baigné de douces larmes,
Un malheureux vaincu, — vaincu par tant de charmes.
— Encore tant de charmes, — dit Mélin.
— Les bons auteurs en sont pleins, — dit Pélissier, reprenant sa voix ordinaire, — et Racine en regorge;^— et toi qu'as-tu écrit?
— Pas de si belles choses, — mon ami Pélissier, — mais des choses qui promettent des résultats plus immédiats.
— J'ai écrit que mademoiselle Trois Etoiles — était priée de venir chez madame Mélin, — madame^ tu entends,
— pour s'entendre avec elle pour la façon de diverses... choses dont ladite madame Mélin a besoin. — Et madame Mélin étant absente demain toute la journée...
— Et tu continues à ne pas savoir quel est l'objet de ton ardeur, reprit Pélissier? — Seigneur, — reprenant la voix de cuivre,
Au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, Délivrez mon esprit de ce doute funeste.
J'imiterai ta discrétion ; — mais ton audace me pique et je prétends demain m'introduire chez Aricie.
— Elle s'appelle Aricie?
— Non, — c'est Tamoureuse de la pièce à laquelle appartiennent les vers que je viens de dire. Tu appelles la tienne Trois Etoiles, j'appellerai la mienne...
— Tayit de charmes,
: — Tant àe charmes, si tu veux, mais je la verrai demain.
— Si lu savais comme elle est jolie, Pélissier, — si lu voyais...
— 0 Mélin, mon bon ami,
Ou laissez-moi dormir, ou ne m'endormez pas. /
Allez vous étendre près de la Vertu même.
— Égoïste, — dit Mélin, — tu brûlerais la maison de ton ami pour allumer ta pipe, — et tu lui refuserais ensuite du feu pour la sienne.
• — Il est fâcheux que ces belles paroles ne puissent être empaillées, reprit Pélissier en poussant Rodolphe dehors, je les mettrais sur ma cheminée, pour faire pendant au buste du grand Corneille. — Puis il replaça le clou qui ferioait la porte, — et se mit à la fenêtre, — où il resta pendant plus d'une heure les yeux fixés sur une fenêtre vis-à-vis de la sienne, où, à travers des rideaux de mousseline — et un réseau de liserons qui commençaient à ouvrir leurs fleurs roses lit bleues à la fraîcheur de la nuit, on voyait vaciller la pâle lueur d'une veilleuse.
C'était là que demeurait la belle fille dont le comédien était amoureux.
Le lendemain, dès le lever du soleil, Pélissier, qui s'était endormi tard, — fut réveillé brusquement par sa sonnette. — 11 passa à la hâte une longue redingote et des pantoufles et ouvrit la porte à un homme porteur d'un paquet. — Monsieur, voici voire gilet.
Pélissier fui abasourdi du coup^.
En QÏÏKii^ à un mois de là, il avait confié à un leinturierdcgraissGur — un gilet à nettoyer ; — on lui avait rapporté son gilct^ — et Pélissier, n'étant pas en fonds, avait, pour ajourner le payement, donné une cravate à teindre; — quand on avait rapporté la cravate, il avait donné un pantalon tout neuf, — puis après le pantalon,, le gilet qu'il avait eu le temps de salir de. nouveau ^ chaque fois que le teinturier revenait, la somme à payer se trouvant plus forte et les ressources les mêmes, — c'est-à-dire nulles.
Pélissier jeta autour de lui un regard de détresse, — il n'y avait plus rien à donner au dégraisseur, — et conséquemment pas de prétexte pour ne pas payer le mémoire. — Un moment étourdi, égaré, — il se baissa pour prendre ses botfcs, — mais le teinturier ne pouvait rien faire à une paire de bottes ; il plongea le bras dans la tête de Pierre Corneille 5 — mais il n'y trouva pas huit sous.
Ses idées étaient horriblement confuses ; — le. teinturier, debout, attendait en silence.
Thémislocle Pélissier eût voulu que la maison s'abîmât sur eux deux, — mais tout à coup, il avisa sur le pied de son lit, la robe de chambre de Mélin, que le peintre qui s'en était dépouillé pour aller chercher le souper de Pélissier, n'avait pas pensé à remettre; — c'était une fort belle robe de chambre de damas jaune. — Pélissier la donna au dégraisscur pour qu'il la teignît en rouge et le congédia.
D'un autre côté, madame Mélin faisait un bruit affreux, — elle ne trouvait plus la moitié d'un poulet qu'elle avait réservé pour-le déjeuner. Elle voulait partir de bonne heure
DE TAKT DE CHARMES. Il
et il lui fallait maintenant aller chercher des provisions. — Mélin s'était hien gardé d'avouer qu'il a-vait enlevé le poulet, et laissait planer les soupçons de sa femme sur les chats les plus innocents. — Madame Méîin, résignée, sortait avec son panier, lorsque Pélissier frappait à la porte officielle de l'atelier. -- A sa vue, madame Mélin laissa échapper un cri d'étonnement 'et d'indignation. — Ce n'était pas que Pélissier ne -fût d'un aspect agréable. — Il avait mis sa belle redingote verte à brandebourgs, — des touffes de cheveux ramenées en avant dissimulaiint les traces bleues du rasoir ; car Pélissier, comme plusieurs de ses confrères, se faisait par ce moyen artificiel un front que la nature Ici avait refusé. Un col de chemise en papier à lettre sortait d'une cravate noire parfaitement pliée. — Il avait ajoute 5 cette parure son lorgnon, quoiqu'il eût la vue exccllcnle, et des éperons, quoiqu'il ne fût jamais monté à cheval de sa vie. — C'étaient, les éperons, un luxe, et le lorgnon une infirmité qu'il ne mettait qu'aux grands jours, et quand il avait quelque projet en tête pour lequel il croyait avoir besoin de tous ses avantages.
Ce qui avait arraché un cri à madame Mélin, c'était la vue d'un plat que Pélissier tenait à la mainj — elle avait reconnu son plat, — le plat dans lequel était, la veille, la moitié de poulet cherchée, regrettée depuis l>e matin.
Mélin feignit d'être entièrement occupé de sa toile.
— C'est donc à dire, — M. Pélissier, — s'écria madame Mclin, — que vous dérangerez tout dans la maison? — Voici deux heures que je cherche mon poulet.
Il n'y avait jamais eu en réalité sur le plat qu'une aile de poulet, — quoique depuis le malin, madame Mélin eût
déploré la perte d'un demi-poulet, — et qu'à ce moment elle reprochât un poulet tout entier au malheureux Thémislocle.
Mélin comprit que la réponse de Pélissier, quelle qu'elle fût, allait faire crever un nuage de colère, — et pour l'empêcher de parler, il dit tout haut : — Où diable est ma robe de chambre ?
— Sans doute dans la chambre deM. Thémistocle, — comme l'autre jour tes bottes, et mon parapluie, jusqu'à mon châle dont il fait un turban.
Au moins il ne l'aura pas toujours mangée, ta robe de chambre.
Ce n'était pas le moment pour Thémistocle d'avouer qu'il l'avait donnée à teindre en rouge. Il haussa les épauleSj — no répondit pas, prit les gants de Rodolphe Mélin,- — et descendit l'escalier en fredonnant : Adieu ^ Venise la belle.
ou PARAIT MADEMOISELLE ***
La Verlu môme était sortie depuis plus de trois heures, — et Rodolphe Mélin avait passé tout ce temps à chercher sa robe de chambre de damas jaune sur TelTet de laquelle il comptait beaucoup pour la visite qu'il espérait recevoir. Il avait mis dans râtelier un ordre inusité, et dans l'ajuste-
ment de sa personne des recherches incroyables. Il cherchait encore, lorsqu'on frappa à la porte. — Son cœur battit violemment, — i[ jeta un coup d'œil au miroir, — passa la main dans ses cheveux, — et alla ouvrir. — C'était elle, — c'était mademoiselle Trois Etoiles — avec ses bandeaux de cheveux bruns, — ses grands yeux doux et modestes, — sa taille svelte et élégante, — Elle demanda madame Mélin, —sans paraître nullement étonnée de rencontrer son époux.
— Madame Mélin est sortie, mais elle ne tardera pas à rentrer, et elle m'a chargé de prier mademoiselle de l'attendre. — Il lui ofTrit un fauteuil, — s'assit lui-même et fut quelque temps sans parler, — tout embarrassé de la sérénité " de la belle fille. — Certes, il avait mille fois depuis la veille préparé les discours qu'il lui tiendrait; — mais dans toutes ses prévisions il n'avait pas fait entrer qu'elle ne le reconnaîtrait pas, et qu'il acquerrait la fâcheuse conviction qu'elle ne l'avait jamais remarqué. — Il commença donc par des lieux communs et en attendant que les idées et le courage lui revinssent, demanda à mademoiselle '^"'^ si on n'avait jamais fait son portrait, et affirma que ce serait une charmante chose à faire; — ajouta qu'il y pensait depuis longtemps -y — que même, la voyant souvent à sa fenêtre, il avait fait d'elle une petite esquisse assez ressemblante; — que ce n'était pas terminé du tout, — mais que cependant il allait le lui montrer. — Il tira l'esquisse d'un carton et la fit voir à mademoiselle '*** qui se sentit rougir d'aise de se voir si charmante; puis tout d'un coup, embarrassée de cette impression, elle demanda : — Pensez-vous que ma* dame... Mélin soit encore longtemps à rentrer? -
— Oh mon Dieu non, — elle devrait être ici déjà,— /espère qu'elle ne tardera pas, — peut-être est-elle dans Tescalier. — A ce moment, — Rodolphe se rappela qu'il avait laissé la clef à la porte et que tout le monde pouvait entrer; il feignit d'aller regarder par-dessus la rampe de l'escalier s'il verrait monter madame Mélin, qui était partie depuis trois heures pour Saint-Germain, d'où elle ne devrait revenir que le lendemain 5 — et, en eifet, pour aviser à retirer la clef adroitement^ mais à peine eût-il regardé à travers l'escalier, — qu'il rentra dans l'atelier pâle et défait.
— Oh mon Dieu, mademoiselle!
— Et, qu'avez-vous donc, monsieur?
— Mademoiselle, — c'est que voici madame Mélin qui monte.
— Eh bien î monsieur, — tant mieux, puisque je l'attends.
— Elle monte, mademoiselle, elle monte.
— Mais, monsieur, qu'avez-vous donc? — êtes-vous malade ? — vous arrive-f-il quelque chose?
— Il ne m'arrive que ma femme, et c'est assez. Mademoiselle, sauvez-vous.
— Comment, monsieur, me sauver, — et pourquoi me sauver; madame Mélin m'écrit de venir chez elle et me fait prier de l'attendre; — elle rentre et elle me trouve à ses ordres, — il n'y a rien là que de fort naturel.
^^ Vous ne comprenez pas, mademoiselle ; mais au nom du ciel, allez-vous-en !
— Monsieur, dit mademoiselle*'**, en se dirigeant vers la porte, — je le veux bien; — mais je vais demander à cette dame l'explicaliôn de ce qui se passe.
DE TANT DE CHARMES. iS
— Gardez-vous-cn Lien, mademoiselle, — vous el moi nous serions perdus.
— Mais, monsieur...
— Oh! mon Dieu, je Tentends -, il n'est plus temps que vous sortiez, elle verrait que vous venez d'ici.
— Alors je vais rester.
— Ah 1 tenez, tenez, s'écria Mélin, comme illuminé d'une idée subite. — Entrez ici, cachez-vous ici, — et il ouvrit l'armoire qui donnait chez Thémistocle.
— Mais, monsieur, je ne veux pas me cacher, — je n'ai rien fait de mal, — je ne me cacherai pas.
— Cachez-vous, mademoiselle, cachez- vous. ■ — ^^Je ne veux pas me cacher, monsieur.
Mais la terreur de Rodolphe Mélin était si profonde, que mademoiselle '^'^'^ commençait à en avoir pilié el qu'elle la partagea, quand à un coup frappé à la porte, elle le vit chanceler et perdre haleine; alors, pâle et trembiantc ellemême sans savoir pourquoi, elle se laissa pousser entre les deux portes et enfermer.
Madame Mélin, car c'était elle qui, ayant manqué la voiture avait renoncé à son voyage et avait fait seulement quelques visites avant de rentrer, — madame Mélin commençait à frapper plus fort. — Mélin s'était remis devant sa place, essayait de fredonner, mais sa voix chevrotait. -- Il cria : La clef est à la porte. — Elle n'y est pas, répondit madame Mélin.
— Tiens, c'est toi, dit le peintre, et il alla ouvrir, — puis sans regarder sa femme, se replaça à son chevalet et travailla en fredonnant pour dissimuler son trouble ;
Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-Nic... que, nie... que... nie...
Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-Nic... que, Nie... que..., etc.
Sans jamais arriver à dire Saint-Nicolas^ quo l'oreille aUend inutilement, ce qui ne tarde pas à être insupportable. '
Ah çà, veux-tu bien finir ta ridicule chanson, s'écria madame Mélin impatientée ; — mais que se passe-t-il depuis que je suis là, tu peins avec ta palette retournée, les couleurs en dessous...
— Tiens, c'est vrai 5 c'est la joie de vous revoir, madame Mélin.
— Mais comme tu es tiré à quatre épingles, comme tu sens bon; qu'est-ce que cela veut dire, tu as pris ma pommade?
— Moi... ah! oui, un peu,., c'est que... vois-tu... mais j'en ai mis fort peu. — Est-ce que tu ne vas pas t'occuper du dîner?
— Tu me laisseras au moins le temps de me reposer ; et d'ailleurs je n'ai pas besoin, je crois, qu'on me dise ce que j'ai à faire ; — j'ai dit au traiteur en bas d'apporter à diner pour que je n'aie pas à redescendre.
— Ah! tu ne veux pas sortir...
— Non, certainement.
— Fais comme tu voudras.
— C'est bien mon intention.