RETOUR DE JOCONDE
Pélîssier rentra chez lui d'assez mauvaise humeur, — mais momentanément adouci en retrouvant à la porte son chat qui vint à lui en faisant le gros dos, en ronflant et se frottant contre ses jambes. — Tiens te voilà, Joconde-, — eh bien! je ne croyais guère te revoir; — à quelle gouttière t'cs-tu accroché en tombant hier? — Oui, ajouta-t-il, — avec sa voix de cuivre,
Oui, puisque je retrouTe un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux semble s'élreadouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici,
H ouvrit la porte et entra avec Joconde. — Eh bien, te voilà revenu chez toi, — Joconde, — te voilà dans cette opulente Venise. — Venezia la belïa.
Et il se mit à chanter :
Quand le devoir l'ordonne,
Venise on t'abandonne,
Mais c'est sans l'oublier. "^
Il se promena dans sa chambre et reprit toute sa préoccupation j il ouvrit la fenêtre et regarda celle de la voisine d'en face, fermée! — Selon sa résolution, il était monté dans la maison en face, il avait frappé à une porte, — un monsieur avait ouvert. — Monsieur, je cherche une de
moiselle qiii... qui... une demoiselle brune qui a des fleurs sur sa fenêlre.
— Ah ! la couturière.
— Oui, — c'est pour une dame...
-- La porte à côté.
-^ Merci, monsieur.
Il frappa, — il n'y avait personne, — il alla se promener et revint deux heures après-, — mais une portière centenaire, qu'il avait évitée ia première fois, l'aperçut celle-ci — et lui demanda où il allait, il répondit un nom de hasard d'une manière intelligible, — et monta l'escalier en courant ; — mais on n'était pas rentré. — Comme il descendait, la portière lui barra le passage. — D'où venezvous? vous ne savez donc pas lire : Parlez au portier. —
îl y a un tas de gens qui s'introduisent comme cela
D'où venez-vous?
— Je viens de chez la couturière.
— Elle n'y est pas, — qu'est-ce que vous lui vouliez :
— Ah! dit Thémistocle, avec la voix de théâtre, — mettant la main dans son habit et reculant d'un pas :
'#■ " Je t'en ai dit assez, épargne-moi le reste, Je meurs, pom* ne point faire un aveu si funeste.
Quel âge avcz-vous?
— Qu'est-ce que ça vous fait.
— Si vous êtes encore en vie quand elle rentrera, diteslui que je suis venu pour la voir.
îl avait croisé dans la rue pendant plus d'une heure, — les yeux fixéô sur la porte. — Enfin de guerre lasse, — il s'était décidé à remonter à Venise. Où peut-elle être? —
se demanclait-il,. toute la jcuriicc absente, j'ai eu tort de me moquer de la portière. — Je ne joue pas ce soir, — quoi faire? Ah! — la Vertu même est à la ôampagne. — Je vais appeler Mélin. — Il frappe à la porte de l'armoire.
— Ohé! Raphaël!... Il n'entend pas.
Il tira le lit^ arracha le clou — et ouvrit l'armoire. • Il y trouva Mademoiselle Trois Etoiles blottie, — le visage caché dans les deux mains et baigné de larmes.
Tiens, — tiens, — tiens, — tiens î le gas Mélin serre des femmes dans l'armoire, — dit-il k demi-voix. — ïl prit l'inconnue par le bras et la tira dehors plus morte que vivo; — elle tomba à genoux les mains jointes. — Ohl moi? Dieu, — c'estelle, c'est Tant de charmes.
— Quoi, monsieur ! c'est vous; — oh je vous en prie, — ayez pitié de moi, — sauvez-moi.
Pélissierlafit asseoir sur son lit, — la rassura, — écouta l'explication de cette rencontre dans une armoire, — lui fit croire qu'elle ne pourrait quitter Venise tant qu'il ferait jour^ à cause de madame Mélin et de ses fureurs; — il lui parla de son amour, — retournant en prose tous les vers de tragédie dont il avait la cervelle farcie. — Tant de charmesiwi toute glorieuse d'apprendre que son amoureux était un acteur-, — elle ne connaissait rien de si beau; —de si grand, — de si noble qu'un acteur-, — elle ij'était guère allée au théâtre, et elle y avait tout pris au sérieux. — Depuis les malheurs ÙG-ringénue jusqu\à la bromure, -~ la noblesse et les beaux habits àes jeunes premiers. — Un acteur pour elle, était un homme de tout point supérieur aux autres hommes. — Du reste elle avait remarqué depuis lungtemps Pclissicr: — elle lui montra sa lettre qu'elle
avait toujours portée dans son corset. — Pélissier lui demanda sa main en style emphatique et de la voix que vous savez; — elle lui permit de venir la voir — et s'en alla toute tremblante et tout orgueilleuse d'avoir inspiré de l'amour à un acteur, — à un acteur qui allait l'épousor.
Quand il fut seul, — Thémistocle — se dit : Ah ! Raphaël, mon ami, — votre Jrois Etoiles n'était autre que Tant de
charmes, — et mon futur honneur conjugal l'a échappé
belle, — pourvu qu'il l'ait échappé... — Elle paraissait bien naïve et bien vraie.
A ce moment^ de l'autre côté du mur, — Mélin venait d'obtenir de sa femme qu'elle allât dans la chambre de Pélissier, qu'il avait entendu rentrer, voir si sa- robe de chambre y était. — Elle devait y être, il se rappelait l'y avoir laissée, — elle ne pouvait être que là, — il ne pouvait laisser sa toile à ce moment, — et il avait froid ^ — pendant ce temps il espérait faire échapper la jolie captive. — Pélissier, qui prêtait l'oreille, crut que madame Mélin allait venir et fut saisi de peur; — comment lui dire ce qu'il avait fait de la robe de chambre? — îl crut l'entendre marcher sur la terrasse, — la clef était à la porte, — il se blottit dans l'armoire où il tint la porte avec les deux mains. •
A peine y était-il que Mélin l'ouvrit de l'autre côté. — • Allons, mademoiselle, — vite, — sauvez-vous, — nous n'avons pas un instant à perdre.
Mais quelle fut la stupéfaction de Rodolphe Mélin, — quand il vit, de l'armoire où il avait. enfermé la jolie couturière, sortir son honorable ami Thémistocle Pélissier.
11 resta semblable à ce brave homme, qui arrêté devant
un escamoteur, consent à prêter sa montre pour un tour merveilleux, — et qui, — sur l'invitation du prestidigitateur,— plongeant sa main dans le gobelet où il Ta mise, — n'en retire qu'un oignon ou une queue de lapin.
J'avais commencé cette histoire en riant, mais la voici qui devient triste, — je vais en dire la fin en quelques lignes — le triste est souvent commun.
— Le comédien n'épousa pas Julienne, parce qu'il n'avait pas cru devoir satisfaire aux lois sur la conscription,
— et qu'on Teùt inévitablement inquiété à ce sujet s'il se fût présenté à la mairie. Elle n'en vint pas moins au bout de quelque temps habiter sa chambre, — où elle fit régner un peu d'aisance. Thémistocle resta vaniteux et fainéant.
— Julienne travailla pour deux le jour et la nuit, — tandis que lui allait dans les estaminets jouer au billard, orné des bagues de Tant de charmes. — Comme le travail de cette pauvre femme ne suffisait pas aux dépenses de monsieur, elle se défit petit à petit de tous les bijoux et des robes qu'elle avait gagnés pendant qu'elle était fille. Thémistocle trouvant toujours son dîner prêt, ne demandait pas seulement commeal il était venu. Pendant ce temps, la femme du peintre, qui laissait parfaitement sortir Rodolphe avec des trous aux coudes, mais qui était légilimcm-ent mariée, traitait la pauvre Julienne avec le mépris le plus insultant.
— Thémistocle n'eut bientôt plus aucun égard pour sa femme, — 11 lui déroba ses derniers bijoux pour les donner à une figurante. — Au lieu de son nom de Julienne, qu'il avait trouvé si joli, il ne l'appelait plus que madame potage. — Un jour il disparut. — Tant de charmes, après
deux jours de recherches et d'angoisses, apprit qu'il s'était embarqué pour la Nouvelle-Orléans ^ où il avait obtenu un engagement, — après avoir dépensé au café une partie des avances qu'il avait reçues pour son voyage. — Madame Mélin, après une scène violente, lui ordnr.ra de quitter sa maison, — ne voulant pas plus longtemps retirer une coureuse, — une femme qui n'était pas mariée. — Ce dernier coup la rendit folle ^ la pauvre liiie utiendit le soir cl alla se jeter à l'eau.
LA