‹ Les soirées de Sainte-AdresseChapitre 19 sur 23 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Dans la rue.

UN AVEUGLE joueur de clarinette, conduit par un chien. — UN AUTRE MENDIANT appuyé sur des béquilles.

l'aveugle. — Le brutal ! Ces domestiques, ces fainéants, ça parle plus durement aux pauvres que leurs maîtres. (// souffle dans sa clarinette.) Qui va là?

LE BOITEUX. — Un confrère.

l'aveugle. — Un aveugle?

LE boiteux. — Non, un boiteux.

l'aveugle d'un ton dédaigneux» — Ah ! ce n'est qu'un boiteux ?

le boiteux. — Est-ce parce que tu joues de la clarinette que lu es si fier ? Joli instrument, qui rend sourds ceux qui l'entendent, et aveugles ceux qui en jouent! Est-ce parce que tu es aveugle? Mais qui est-ce qui n'est pas un peu aveugle? Je ne suis que boiteux, mais je ne suis pas un boiteux comme un autre. J'ai une plaie hideuse à voir que je montre aux passants, avec Tautorisation du maire et avec garantie du gouvernement. Certes, mon confrère, je ne voudrais pas être aveugle et perdre ma plaie ; je ferais un marché de dupe, j'y perdrais. Je te pardonne ta fatuité et ton ignorance, parce que tu n'y vois pas.

(L'aveugle, un moment interdit, cherche autour de lui; puis il donne un coup de bâton à son chien.) .

BERNARD ET MOlITOri

A Edouard Ferey,

lî y a bien des choses que l'on m'a gâtées. Les poètes clégiaques ont mis tout homme qui se respecte dans la nécessité de ne plus aimer la lune que tout bas, et de se cacher pour regarder couler l'eau. Il y a une petite fleur que l'on n^i^aWe pensée, et que les nomenclatures des jar7 dinicrs disent : violette-tricolore. Celte petite fleur si connue a des pétales des plus riches nuances de violet et du velours le plus fin. Pour aucun prix je ne laisserais fleurir une pensée sur ma terrasse. Il m'est impossible de séparer dans mon esprit cette pauvre fleur des plates allusions dont elle a été l'objet. On n,'a pas moins abusé de la rosc^ cependant elle a triomphé des poètes. On a plus encore abusé du chien -, on en a fait une foule de récits j rien n'est plus commun dans ces narrations comme de voir un chien deviner à l'air contrarié de son maître que celui-ci voudrait bien avoir 27 francs 10 sous i le ciiien part comme un

iraitj et au bout d'une demi-heure apporte la somme.

Un autre chien entend que Ton se permet au sujet de jon maître quelques propos indiscrets , il suit l'insolent, passe les barrières, le mord au coin d'un bois et revient apporter en signe de victoire un lambeau du pantalon du calomniateur.

D'autres calomniateurs ne se sont pas contentés de faire d'étranges fables à propos des chiens j ils les ont forcés à force de coups à devenir savants. Il les font marcher sur deux pattes, /fliVe le mort^ manier un bâton en guise de fusil, jouer aux dominos, dire l'heure qu'il est, distinguer les couleurs , un Allemand avait dressé le sien à dire papa.

Rien de plus fréquent que des scènes grotesques à propos des chiens plus ou moins savants. Un homme dans une soirée de bonnetiers amena son chien.

Quand on dit un chien en général, sans désigner spécialement son espèce, il va sans dire qu'il est question d'un barbet 5 de même que lorsque vous parlez d'un soldat de Tempire, l'esprit se représente tout d'abord un grenadier de la vieille garde avec la longue capote et le bonnet incliné en avant.

— Pst?pst! Médor?Médor?

Médore arrive, la tête basse, la queue enti^e les jambes, car il sait très-bien qu'il va travailler.

— Allons, Médor, faites le beau ! faites le beau!

Faire le beau consiste à se mettre debout. Médor reste planté sur ses quatre pattes. Son maître accentue davantage son ordre, et passe graduellement par des intonations successives jusqu'à la plus véhémente colère.

Le chien se sauve sous le lit.

Les menaces, les cris ne peuvent le faire revenir-, le maître se radoucit. — Allons, Médor, mon bon Médor, venez baiser ce maître, vous aurez du sucre; viens, mon petit Médor.

Le chien arrive en rampant, le maître le carresse, un moment le pauvre animal reprend sa gaieté, ses yeux s'animent ; il bondit jusqu'au visage de son tyran pour le lécher.

Celui-ci, qui a renoncé à lui faire faù^e le beau, veut au moins qu'il fasse le mort.

— Allons, Médor, faites le mort! Le chien rampe de nouveau, ses yeux s'éteignent, il tremble de frayeur. Faites le mort ! faites le mort ! — C'est étonnant, il le fait si bien d'ordinaire î — Médor, faites le mort !

Le maître lève la canne, le chien s'enfuit; un homme ou un hasard bienveillant a laissé la porte ouverte^ il va attendre son maître dans la rue, à la pluie. Pauvres diables, qui ne peuvent pas se contenter de l'intelligence naturelle du chien et de son affection plus précieuse mille fois que son intelligence. Le chien, le seul ami, le seul qui n'exige pas que son ami ait raison pour prendre son partij le seul qui ne renferme pas son amitié dans des hmites plus ou moins étroites qu'il s'est fixées à lui-même; si doux, si soumis pour son maître, si brave, si terrible, si implacable pour le défendre.

Voici l'histoire d'un chien et d'un homme, de deux amis qui s'aimaient également; ce qui n'arrive jamais dans les amitiés humaines, où il n'y en a qu'un qui est l'ami de l'autre.

Bienheureux quand l'autre n'est pas son ennemi ! Et alors c'est l'ennemi le plus dangereux, le plus inévitable qu'on puisse avoir.

C'est un ennemi qui vous tuera après une lente agonie.

Mes deux héros avaient une assez grande ressemblance -, tous deux étaient le résultat d'une foule de croisements de races sans intelligence, de mésalliances au hasard, d'unions de rencontre.

L'homme n'était ni grand ni petit, plutôt maigre que gras, passablement laid; ses traits étaient un assemblage confus et incohérent ; on n'aurait pu y retrouver le type d'aucune race ni d'aucune famille ; il n'était ni brun ni blond, sans être pour cela précisément châtain.

L'autre ami était également né d'une occurence fortuite. Son père ni sa mère, par une foule d'altérations successives, n'appartenaient déjà plus à aucune race quand ils se rencontrèrent ; ils participaient des deux. Ses oreilles courtes, à moitié relevées, tenaient des terreneuviens, son poil ras et fauve du carlin, son museau allongé du lévrier; une de ses pattes* était blanche, les autres n'étaient d'aucune couleur. C'était un de ces individus qui ont découragé Buffon, et l'ont fait renoncer à la nomenclature des races de chiens, après en avoir classé plus de qij^atre-vingts espèces différentes. ^

Tous deux s'aimèrent d'autant plus que personne autre ne les aurait aimés; car, outre leur laideur, ils étaient pauvres au dernier des points. Ils déjeunaient rarement, car ce repas qui commence la journée ne peut exister pour les gueux, qui doivent conquérir chaque morceau de pain; ils dînaient par hasard, tantôt mal, tantôt médiocrement,

cf ne soupaiont jamais ; le sommeil remplaçait ce dernier repas ; le sommeil, doux ami, qui suspend rexialence, et îie laisse à désirer que le sentiment du néant, la conscience (le ne pas être.

Le sommeil n'est pas plus gratuit que les autres besoins;

B il y a des lois qui obligent un homme à avoir un domicile;

'^ ne devrait-il pas y avoir d'autres lois pour obliger les législateurs à fournir un domicile?

Vous me direz peut-être que tout vagabond a le droit d'être arrêté et mis en prison, domicile que la loi lui accorde malgré lui. Mais je répondrai que la loi ne lui inflige ce domicile qu'en sa qualité de vagabond ; or, dès qu'il a mis le pied dans la prison, dès qu'il a pris possession de ce domicile, il n'est plus vagabond, il doit donc sortir immédiatement; mais dès qu'il est dehors il redevient vagabond. C'est un cercle vicieux de la part de la loi 5 c'est peut-être un sophisme de ma part. Mais donnez-vous donc la peine d'avoir tout à fait raison, pour mourir empoisonné ou vivre calomnié. Tous deux, l'homme et le chien, quand ils n'avaient pas d'argent, couchaient clandestinement sur le bord de la rivière, sur la grève du quai d'Orsay, dans la paille qu'on y jetait, paille provenant des vieilles paillasses des gardes du corj|s. Il y avait alors des gardes du corps.

Le chien s'appelait Mouton, l'homme s'appelait Bernard; leurs noms ne leur allaient ni bien ni malj Thomme se

serait appelé Mouton, le chien Bernard, que personne n'aurait pu y trouver à redire, vu que rien dans leur air ni cians leur tournure n'affirmait ni ne démentait leur nom.

Bernard faisait tous les métiers faute d'en savoir un seul*, naturellement, il était condamné aux plus fatigants, lesquels sont les moins rétribués. Mouton ne savait rien faire, il suivait son maître partout, partageait son pain, lui léchait les mains, lui réchauffait les pieds la nuit, le consolait et l'aimait. Un hiver, Mouton tomba malade 5 Bernard fut obligé de le laisser deux jours entiers, seul sur la paille du quai d'Orsay. Le troisième jour, il n'y avait plus de paille, Mouton fremblait de froid et de fièvre sur la terre humide, Bernard le porta chez un médecin de chiens pour le faire soigner. Le médecin exigea le payement de huit jours d'avance. Bernard vendit son gilet et sa troisième chemise pour le satisfaire.

Mais la maladie de Mouton était grave ; Bernard venait le voir teus les jours, et passait près de lui tout le temps qu'il ne pouvait employer utilement.

Arriva l'appel des conscrits, Bernard fut obligé de partir. Cela l'eût enchanté, si Mouton avait été en état de le suivre -, car, au régiment, on a du pain, un lit, des habits; mais Mouton ne pouvait encore faire un p^s. Il se procura un peu d'argent de la vente de ses bardes et partit en pleurant. Le régiment changeait plusieurs fois de garnison. Bernard n'avait qu'un souci, c'était son chien. Il amassait de l'argent, sou par sou, et l'envoyait au médecin; une fois il chargea de son petit pécule un camarade qui s'en allait en trimestre à Paris. Le camarade but l'argent.

Un jour, Bernard reçut une lettre : elle porlait te timbre de tous les endroits où le régiment avait passé. Elle avait quinze jours de date. Elle était du vétérinaire, ^

Il n'avait pas reçu le dernier envoi de Bernaro ; il lui annonçait que si la pension du chien n'était pas acquittée sous quinze jours, le chien, qui était parfaitement guéri depuis longtemps, serait vendu.

Un frisson parcourut le corps de Bernard, son cœur se sera; il courut chez son colonel la lettre à la main, mais sitôt qu'il voulut parler, sa voix se brisa en sanglots, il ne put que tendre la funeste missive, et dire, crier en pleurant: « Mouton, mon Mouton, mon pauvre Mouton vendu î »

Le colonel le crut fou; cependant il pleurait de si bon cœur, il avait quelque chose de si vrai dans sa douleur, de si amer dans ses larmes, que le colonel le calma, le rassura*, et se fil conter l'affaire.

— Mon colonel, dit-il en finissant, au nom du ciel, au nom de ce que vous aimez le plus au monde, laissez-moi partir, laissez-moi allez chercher Mouton ; laissez-moi partir, ou je m'en irai sans permission ; je m'enfuirai, je déserterai. Il faut que je voie Mouton, je ne veux pas qu'il soit vendu; mon Dieu ! Mouton vendu ! — Mais, dit le colonel, quand je l'aurai donné une permission, comment feras-tu ce voyage? Tu sais que les militaires ne reçoivent rien en route pour ce genre de congé. — Oh ! je mendierai, on ne me refusera pas un morceau de pain et de la paille pour coucher. Mon colonel, mon bon colonel, laissez-moi partir! — Un soldat ne doit pas mendier ; et d'ailleurs, arrivé à Paris, que feras-tu? Si tu ne peux pas payer le vétérinaire, il vendra ton chien malgré ta présence. — Je ne sais ce que

je ferai, mais je ne laisserai pas vendre Mouton ; c'est mon seul ami! Sans lui, sans ses caresses, sans son regard intelligent et amical, je me serais jeté vingt fois ,)ar dessus le Pont-iîoyal. Je ne laisserai pas vendre Mouton. Qu'il va être heureux de me revoir ! je supplierai le vétérinaire, je me mettraiàgenouxje le tuerai. Il ne vendra pas mon chien! Et d'ailleurs je le payerai par petites sommes; si Stanislas ne m'avait pas volé, la pension de Mouton aurait été payée. J'amasserai sou par sou de quoi payer le médecin. Je ferai comme j'ai déjà fait, je ne vais jamais au cabaret ni nuHe part. Mon colonel, laissez-moi partir !

Le colonel lui donna trois louis et lui dit :

— Va chercher Mouton.

Bernard baisait les mains de son colonel, voulait lui baiser les pieds ^ le colonel l'envoya se faire délivrer sa feuille de route.

Bernard avait deux cents lieues à faire ; il partit gaiement, avec sa permission dans une boîte de fer-blanc, et ses trois louis soigneusement attachés et ficelés dans sa poche. Il marchait courageusemeut et bravait la fatigue, la pluie, le vent, en songeant qu'il allait revoir Mouton, son ancien camarade.

— Pauvre Mouton I se dit-il, nous serons bien heureux maintenant, maintenant nous serons chauderpent couchés, nous mangerons tous les jours; j'aurai tout le temps de m'occuper de toi, de te laver, de te savonner 5 tu seras beau et propre.

Et tu n'auras pas besoin de m'attendre aux portes dans la rue, comme quand je faisais des commissions 5 tout le monde t'aimera : les soldats aiment les chiens; tu seras

libre et maître dans la caserne; jusqu'aux sous-oftlciers qui te donneront des os à ronger. Je te ferai bien luisant pour te mener chez mon colonel; et dans ces longues heures où on a rien à faire, au lieu d'aller au cabaret, j'irai me promener ayec toi. Comme tu seras étonné de me voir bien habillé, de manger tous les jours, de manger à la même heure ! Ces pensées lui donnaient dq courage pour marcher; le vingtième jour il était à Paris, fatigué ou plutôt exténué. Cependant, sans s'arrêter, il courut chez le vétérinaire.

Il était fort occupé. On dit à Bernard d'attendre : il demanda à voir son chien; le domestique n'était plus le même, le nouveau ne connaissait pas Bernard : il répondit qu'il avait défense de laisser entrer dans le cheni! sans une permission expresse du médecin.

— Connaissez-vous mon chien? dit Bernard ; il s'appelle Mouton. — Non^ répondit le domestique; ici tous les chiens s'aypellcnt Pst? — Il est, ajouta Bernard, il est jaune avec une patte blanche! — Il y en a huit qui sont jaunes, et je n'ai jamais regardé. comment ils avaient les pattes.

Bernard se promenait dans l'antichambre, livré à la plus vive impatience; Mouton était là, séparé seulement par une porte; Mouton, triste et malheureux ! quel bonheur de le revoir , de l'embrasser ! comme il va sauter et crier! Je vais l'emmener; nous allons partir ensemble, pour ne plus nous quitter. Quelle joie de sortir d'ici avec Mouton, mon bon Mouton !

— Mon ami, dit le domestique, vous pouvez entrez. Bernard se précipita près du médecin, il sortit de sa poche un louis et demi qui lui restait.

— Monsieur, dit-il, je viens chercher Mouton, je viens chercher mon chien.

Le* vétérinaire ne le reconnut pas.

— Votre chien s'appelle Mouton? — Oui, monsieur, Mouton. Quel jour est-il entré ici? — Un samedi... février... 182... — Quel est son signalement? ■ — Jaune avec une patte blanche. — Ah! voilà : Mouton, jaune, poil ras, pattes blanches, c'est bien cela... Ah!... il a été vendu il y a cinq jours, faute de payement de sa pension.

Bernard faillit tomber. Après quelques instants de silence, il s'écria ;

— Vendu! — - Oui, vendu, il y a cinq jours, faute de payemept de sa pension ; il était dû douze francs; la vente' n'a produit que huit francs; vous me redevez quatre francs;donl je vais vous faire un reçu. — Où est-il ? — Le reçu, le voici, donnez l'argent. —Où est Mouton? —Je ne sais.

Bernard prit le médecin par le bras.

— Si vous ne dites pas où est Mouton, je vous étouffe. — Rue Bcgrattière, île Saint-Louis; je ne sais ni le numéro, ni le nom de l'acquéreur.

Bernard courut rue Regrattièrej il la parcourut dix fois dans tous les sens j mais c'était un dimanche, les boutiques étaient fermées. 11 coucha dans un mauvais petit hôtel auprès de là. Le malin, dès le jour, il se promenait dans la

rue Regratlière, regardant dans les boutiques, entrant dans les portes, interrogeant les portiers, recevant plus de rebuffades que de réponses claires. Le second jour, commet 'il passait devant la porte d'un cîoutier, un ouvrier appelai' Médor. En entendant appeler un chien^ Bernard se retourna; ce chien était Mouton, qui, sortant de la boutique du cîoutier, vint, en hurlant de joie^ se précipiter sur son maître, Bernard le prit dans ses bras, Tembrassa et se mit à pleurer.

Le cîoutier cependant sifflait Médor, et Mouton redevenu Mouton, redevenu l'ami de son ami Bernard, ne bougeait pas. Le cîoutier sortit et donna un coup de pied au chien pour punir sa désobéiesance. Bernard rendit à l'ouvrier un coup de poing qui l'étourdit. D'autres ouviiers sortirent pour défendre leur camarade , une lutte s'engagea, la garde vint et emmena Bernard, qui coucha à la préfecture . de police.

Le lendemain, il se présenta à la boutique du cîoutier, qui le reçut d'un air menaçant.

— Je ne viens pas vous chercher querelle, dit Bernard, je viens au contraire vous prier de me rendre un service. Je commence par vous demander pardon de ma vivacité d'hier, mais ce chien est à moi.

— Comment! s'écria le cîoutier, ce chien est à vous! me prenez-vous donc pour un voleur? Ohé, Martin, n'ai-je pas devant toi payé Médor huit francs, en bons écus comptant? — Monsieur, reprit Bernard, je ne veux pas dire que ce chien n'est pas aujourd'hui à vous, puisque vous l'avez acheté et payé, mais il m'a appartenu, et je viens vous prier de me le vendre.

Et en parlant^ Bernard s'efforçait de regarder dans la boutique pour apercevoir Mouton.

— Ncâ, dit le cloutier^ Médor fait très-bien mon état^ et après tous ceux que j'ai inutilement essayé d'y accoutumer, le premier qui y réussit me devient trop précieux pour que je consente à m'en défaire.

A ce moment, Bernard aperçut Mouton : il était dans une roue et la faisait tourner; son cœur se serra.

— Monsieur, dit-il, je vous donnerai vingt francs. — Du tout, reprit le cloutier, j'ai acheté Médor et je le garde. Et ce n'est d'ailleurs pas pour un homme qui a failli m'assommer hier, que je me priverais d'un animal aussi utile. — Je suis fâché de ce qui est arrivé 5 mais c'est vous qui avez commencé. — Comment ! c'est moi qui vous ai attaquéj je ne vous avals seulement pas vu quand vous vous êtes jeté sur moi comme un brutal que vous êtes. — Vous avez donné un coup de pied à Mouton. — J'avais bien le droit de corriger mon chien, qui ne vient pas quand je siffle. — Oh ! dit le soldat, il y avait près d'un an que nous ne nous étions vus.

Mouton fit entendre un cri déchirant.

Bernard voulut entrer dans la boutique, le cloutier l'en empêcha^ Bernard serra le poing, mais il se retint. — Mon Dieu! fit-il, qu'a donc Mouton? — Probablement il vous a vu, s'est arrêté et a mérité une correction. — Monsieur! cria Bernard, je vous donne vingt- cinq francs, c'est tout ce que j'ai ^ je m'en retournerai en mendiant, mais ça m'est égal si j'emmène Mouton. Tenez, prenez mes vingtcinqfrancs, je vous en prie.

L'ouvrier hésita un moment, Bernard ne respirait pas ; mais la rancune prenant le dessus, le cloutier dit :

- Non, Blédor m'est utile, il est à moi, je l'ai payé et je le garde ; vous m'offririez cent francs que vous ne l'auriez pas.

Bernard voulut parler , les autres ouvriers survinrent et le chassèrent.

Le lendemain, \\ vint encore errer devant la boutique; Mouton poussa encore un cri déchirant ; mais cette fois, Bernard en vit claTcment la cause. En reconnaissant son maître, il s'était arrêté;, la roue avait cessé de tourner,, et l'ouvrier interrompu dans son travail, l'avait piqué avec une tringle de fer rougie au feu. Mouton s'était remis à tourner, Bernard voulut encore entrer dans la boutique; Mouton s'arrêta de nouveau, et une seconde piqûre du fer rouge le rappela à ses nouveaux devoirs.

Bernard s'en alla le cœur gonfle. 11 ne pouvait même passer devant la boutique du cloutier sans exposer Mouton à de cruelles blessures. Il ne revint pas le lendemain.

— Et ensuite? • — On ne le revit plus. — Il retourna donc au régiment? — Pas davantage, et personne n'en entendit plus parler j on n'a jamais su ce qu'il était devenu.

îïïSTOffiE

DES EÉV.OLUTIONS DE PIRMÂSENTZ

VILLE DE SOiXANTE-DIX-HUiT MAISONS.

A M. Jules Gloquet.

Quand on analyse nos plaisirs, il est bizarre de remarquer que les plus recherchés, l3S pljs fréquents, les plus vifs, pour beaucoup d'entre nous, sont empru.ilés à la tombe. Le théâlre, le plaisir des gens qui ne savent pas sentir seuls, et ne veulent pas s'exposer, sans complice-s, k éprouver "une émotion : le roman, le plaisir des gens qui ne veulent pas faire paxHic d'un public, et, par une pudeur morale que j'appelle sainte, ne veulent pas pfostituer leurs larmes aux regards, ni permettre au vulgaire de sentir, en même tnirps qu'eux, la même chose pour le même objet, ces deux œuvres de l'esprit, — je parle et) général, sans me laisser arrêter par de nombreux cxemî)îes, qui démentiraient ma définition, — ces deux œuvres de l'esprit se font presque toujours en réveillant de la mort des défiinls

94 ^HlSTOiilE

plus OU moins illustres, en les forçant de quitter leur blanc linceul pour revêtir leurs squeletJes décharnés des habits dont ils se paraient durant leur vie^ et venir gambader, chanter, et réciter devant nous des vers plus ou moins français. Plus les gens ont été illustres, plus leur vie a été pleine de gloire, de succès, de tourments, de crimes, plus ils ont droit à la paix du tombeau, et plus ils sont exposés à la voir rompre. Pour nous, en rappelant les lectures qui nous ont le plus vivement intéressé, nous sommes resté convaincu que les drames les plus saisissants ne sont pas empruntés à Thistoire des grandes choses et des grands hommes, et se passent dans notre vie de tous les jours, sous les yeux de tous, sans que personne les voie, tant ils sont embarrassés de circonstances frivoles ou habituelles. Mais quand l'observateur a pu saisir ce fil si ténu d'un intérêt puissant, et qu'il l'a suivi à travers les plus vulgaires circonstances, les plus communes situations sous lesquelles il se dérobe à presque tous les yeux, comme ces fleuves qui disparaissent sous les sables sans perdre une goutte de leurs eaux, il est heureusement étonné de découvrir plus d'intérêt dans l'empreinte d'un petit pied sur le velours vert de la mousse des bois, que dans les fabuleuses histoires des Atrides, famille si féconde en forfaits, plus féconde encore en tragédies.

Ceci est la préface de la narration que nous avons résolu de faire. Peut-être trouvera-t-on que, comme bien d'autres, nous faisons les règles sur nos œuvres, plutôt que nos œuvres sur les règles. Tout bien considéré, c'est un peu notre avis à nous-même.

Ce que je vais raconter est une histoire vraie, qui a com-

mencé et fini dans la plus petite ville du monde, sans que le bruit eu ait dépassé les étroites limites.

A une époque fort rapprochée de nous, Plrmaseiitz était la capitale des États d'un prince de la maison de Nassau- Usingen. Je ne sais guère de sous-préfet qui se contenterait d'uiie semblable principauté ; mais un prince ne peut donner sa démission.

A entendre le conseiller intime, commandant des troupes et ministre des relations extérieures, baron de Robrecht, rien n'aurait été plus magnifique que la cour de Pirmasentz. Quand, on le voyait sortir de chez lui le matin en habit de cour, parce que le prince recevait ce jour-là dans la salle du trône, ou en grand uniforme avec un arc- en-ciel de cordons et une ménagerie d'animaux honorifiques sur la poitrine, parce qu'on passait une grande revue, on eût cru le baron de Robrecht la cheville ouvrière d'un des plus grands empires du monde.

Au jour où il nous plaît de commencer notre histoire, le baron de Robrecht trouva le prince Richard enfoncé dans un grand fauteuil de velours rouge râpé. Le prince était un homme de trente-deux ans, d'une physionomie douce et avenante \ de beaux cheveux noirs retombaient bouclés sur ses tempes ; ses yeux bleus peignaient la bienv-eillance et la sérénité :^ il avait parfois de l'esprit ; il avait montré

du cœur en diverses circonstances ; mais tout cola disparaisî^ait, Je plus souvent, sous la nonchalance/quî était sa passion dominante et le fond de son caractère. % faut joindre à cette nonchalance l'ennui que lui causait parfois sa situation. Ses goûts étaient simples 5 il chassait, herborisait, pochait à la ligne,, et faisait de la musique. Avec 3,000 florins de rente, il eût été le plus heureux d£s hommes. Mais son petit revenu était absorbé, et au delà, par les déi>enscs de représentation que lui faisait faire, bien malgré lui, le baron de Robrecht, et par l'entretien de la plus pacifique armée .du monde.

Malgré la difficulté, qu'il éprouvait parfois à payer cette armée, c'était de ses charges celle qu'il regrettait !c moins. Il avait obéi à son goût en y introduisant le plus de musiciens possible. Chaque soldat qui quittait le service par une cause quelconque était remplacé, en cachette du baron, par un instrumentiste-, de lell& sorte que l'armée de deux cents hommes du prince Richard se composait de quatre-vingtdix musiciens et de cent vingt soldats. Habile musicien luimême, le prince conduisait sa musique. Les jours de revue étaient des jours de fête pour la villes et les populations, empressées, au nombre de trois à quatre cents habitants, se précipitaient dans les jardins du palais.

— Je vous attendais, Robrecht, dit le prince 5 je reçois à Tinstant une lettre d'un cousin qui m.'annonce sa visite prochaine^ et s'invite, sans façon, à passer un mois à ma cour, il faut répondre à cette lettre, et ensuite aviser aux moyens de recevoir dignement mon cousin. Ce qui m'inquiète, Robrecht, c'est que notre caisse doit être à peu près vide, que mes fermiers ne me payent pas, et que, si je

DES REVOLUTIONS DE PiRMASElSTZ. 97

VOUS abandonne à vos goùls de représenlalion, vous allez me ruiner et m'endctter. Ne croyez-vous pas convenable de recevoir mon cousin sans façon, ainsi qu'il s'est invilé? Notre ordinaire n'est pas mauvais; il partagera mes plaisirs et mes habitudes. Il y a dans la peîile rivière des truites suprrbes; on commence à tuer des cailles; ma musiqae est aussi bonne qu'on en puisse rencontrer en Allemagne ^ nous ferons valser les filles.

— Votre Altesse me permettra^ reprit Uobrechl, de lui faire observer qu'il s'agit ici de son honneur et de sa considération dans les cours étrangères. J'étais attaché h la personne du prince votre père, et dans de pareilles circonstances nous avions coutume de' ne rien épargner, dussions-nous, le reste de l'année, réduire notre ordinaire à la soupe, au bouilli, et à un plat de pommes de teri'*. Plus d'une fois nous avons mis en gage chez des juifs les diamants de la princesse votre mère; mais aussi nous avions dans les principautés voisines la réputation de la cour la plus polie et la plus élégante.

— Mon cher Kobrecht, mon père était un prince fort à son aise, ma mère lui avait apporté 10,G00 florins de revenu.

— Et, interrompit le baron, à qui dut-il ce mariage, si ce n'est aux délices de sa cour, à la bonne réception que nous fîmes au duc votre oiicle, qui nous donna sa sœur en mariage? Agissons comme votre père, et un mariage viendra rétablir nos affaires.

Au mol de mariage, le prince soupira, et dit : — Allons, Uobrecht, tu es toujours sûr d'avoir raison; j'aime mieux te laisser agir à ta fantaisie que de discuter avec toi sur les

choses les plus ennuyeuses. Reçois mon cousin comme tu l'entendras.

. Le baron s'inclina. Le prince prit une gazette pour changer d'ennui. Pendant qu'il la parcourait des yeux, le baron faisait la longue nomenclature de tout ce qu'il y avait a inventer pour préparer sa réception ; et le prince ne l'écoutait pas. Mais quand il en vint à dire : — Et je vais aller chez le tailleur -pour faire habiller à neuf les domestiques du palais, le prince sortit tout à coup de son apathie, et dit ; — J'irai moi-même.

— Accompagnerai-je Votre Altesse ?

— Comme vous voudrez, Robrecht.

Dans les petites principautés allemandes, la popularité est une chose presque nécessaire ; le prince connaît par leur ncMii tous les habitants de la capitale.

Ainsi Richard, chemin faisant, parlait à tout le monde.

Bonjour, Vilhem; tes foins sont-ils beaux cette année?

Bonjour, Ludwig; comment se porte ta femme?

bonjour, jolie Marthe j quand vous marie-t-on ? Vous savez que je danserai à votre noce.

A chacune de ces interpellations familières, le baron Robrecht, qui suivait le prince à une distance respectueuse, faisait involontairement une petite grimace de mauvaise humeur; mais c'était là une habitude dont il n'avait pu corriger Richard.

La maison du tailleur était, sans contredit, la plus belle de Pirmasentz -, on y arrivait par une quadruple rangée d'acacias, qui étaient alors en fleurs. .

— Bonjour, maître Hubert, dit le prince en entrant, Robrecht va vous expliquer le sujet de notre visite \ pen-

dant ce temps, je vais me promener sous vos acacias et ensuite vous me ferez donner un verre de bière.

— Il s'agit, dit Robrecht, d'habiller de neuf les domestiques du palais; il nous faut quinze habillements complets d'ici à la fin de la semaine.

/ — D'ici à la fin de la semaine, c'est impossible.

— 11 le faut absolument : Son Altesse Royale le duc ''*'^ nous fait, une visite, et nos livrées sont hors de service.

— J'attends également mon neveu, et les quelques jours qui vont suivre son arrivée sont destinés à la joie et aux fêtes.

— Allons, maître Hubert, voici une plaisante raison ; vous vous amuserez plus tard... Voilà le fruit des excessives bontés de Son Altesse, la familiarité qu'elle permet à ses sujets les rend impertinents.

— Monsieur le baron, vous avez le droit de donner à un autre tailleur la clientèle du prince-, je ne vous la demande pas, je ne vous réclame même pas les quelques centaines de florins que vous me devez personnellement. Grâce à Dieu, je ne suis pas à en avoir besoin.

— Oh! murmura entre ses dents Robrecht, voilà bien l'insolence de V aristocratie financière. Hubert *est le plus riche particulier de Pirmasentz, et un pareil drôle s'art"oge le droit de parler sur ce. ton, non-seulement ali représentant du prince, mais encore au descendant d'une des plus anciennes familles autrichiennes 5 il faut incliner mon blason devant l'argent de ce tailleur riche des morceaux de drap qu'il a volés à ma famille.

— Mais, ajoute le tailleur, pourquoi me demandez-vous quinze habits, puisqu'il n'y a au palais que huit dômes-

100 lîiSTOiRE

tiques, dont un invalide qui ne sor-t pas de son !it?

— C'est, reprit RobrecFit, que je vais doubler le nombre de nos domestiques pour recevoir notre cousin. — Voyons, cher maître Hubert, faites cela pour le prince; on ne regardera pas au prix.

-7 J'attends mon neveu, qui est allé à Paris après avoir étudié à Gottingue; homme qui, à en juger par l'argent qu'il me coûte, doit être un rare sujet; ainsi, il ne faut pas penser à vos quinze habits 5 tout ce que je puis faire pour le prince, c'est de vous prêter les habits de mes gens : mon neveu ne trouvera pas mauvais qu'on ne le reçoive pas en grande livrée.

— Allons, maître Hubert, que le prince prenne votre livrée ! vous n'y pensez pas.

— Je ne puis offrir davantage. Si cela ne vous convient pas, n'en parlons plus.

— Écoutez, vous ferez changer les collets pour les mettre à la couleur de notre livrée.

— Volontiers. Et maître Hubert tendit la main au baron : celui-ci, profondément blessé de cette familiarité, se crut cependant obligé d'en passer par là, et se laissa secouer la main.

-^ N'oubliez pas, maître Hubert, qu'il nous faut les habits dans trois jours.

— Je tâcherai.

— Il les faut absolument.

— Je tâcherai. Un hooQÔte homme ne promet que ce qu'il peut faire.

— Ah ! dit Robrecht en s'en allant rejoindre Richard, si le prince veut m'en croire, nous établirons sur son peuple

quelque impôt qui nous mettra à môme de rabattre un pou l'importance que se donnent ces gens à argent. En s'avançant sous les acacias, Robrecht entendit que le prince n'était pas seul, et qu'une voix de femme répondait à la sienne ; il se retira sans bruit, et alla s'occuper des nombreux soins qui venaient de tomber sur lui.

Cependant le prince, par un hasard qu'il espérait bien et qui était le seul et réel but de sa visite chez le tailleur, avait rencontré sous les acacias la belle Vilhelmine.

— Je ne sais, Vilhelmine, lui dit-il, ce qui doit arriver de mon amour pour vous, mais il remplit toute ma vie^ il est la cause et l'objet de toutes mes actions, de toutes ,mes pensées. Si je fais orner de fleurs les parterres de mon jardin, c'est parce que vous vous y promenez quelquefois le dimanche et que vos yeux en seront réjouis 5 je cherche à deviner la musique qui vous fera éprouver les plus douces sensations. Dans les moments oii vous êtes le plus loin de moi, vous êtes présente à ma pensée; je vis, je rêve, comme si vous assistiez à mes actions et à mes songes j vous êtes pour moi une douce conscience dont l'approbation récompense de tout. Dans cette ridicule position 011 le sort m'a placé, forcé d'acheter de ce qui ferait mon bonheur un simulacre de dignité et de grandeur, je ne puis vous épouser 5 mais je n'épouserai pas une tiulre femme. Quelques instants passés près de vous me font oublier tous mes ennuis. Du grotesque diadème que la naissance m'a mis au front, chaque fleuron est une épine-, mais par votre amour, cette couronne d'épines se pare et se parfume des roses fleurs de l'églantier.

— Et moi aussi, reprit Vilhelmine, je resterai fille;

102' HÏSTOmE

toutes ces- joies d'épouse et de mère que la nature m'avait promises, je les ajouterai à votre part de bonheur.

Au jour indiqué pour l'arrivée du prince, Robrecht, magnifiquement vêtu , se para de toutes ses croix, et vint apporter à la signature du prince un papier tout couvert d'écritures : c'était le consentement à la vente d'une ferme.

— Le moyen est violent, dit Robrecht, mais la circonstance b rend nécessaire; nous pourrons ainsi recevoir votre cousin magnifiquement.

Richard signa sans lire.

Vers onze heures, Robrecht vint annoncer qu'on avait vu une chaise de poste relayer à deux lieues de là; que cette chaise de poste était précédée d'un homme à cheval.

Le prince monta lui-même à cheval accompagné de Robrecht. 11 était enchanté de sortir de chez lui n'importe sous quel prétexte ; depuis deux jours tout y était sens dess'us dessous. Son valet de chambre avait été, par le baron, métamorphosé en maître d'hôtel, et le matin même il avait été obligé de s'habiller lui-même. Un horrible bruit rendait le palais inhabitable; il avait fallu, à force d'industrie, meubler tous les appartements depuis longtemps abandonnés, avec les meubles qui garnissaient médiocrement l'appartement particulier du prince.

Comme on approchait de la frontière, c'est-à-dire à' un quart de lieue environ du palais, un nuage de poussière s'éleva sur la route. Robrecht fît rangerl'armée en bataille, et les musiciens commencèrent à se mettre d'accord.

Après quelques minutes, le nuage s'approcha ; Robrecht donna le signal, et une ravissante musique se fit entendre.

Alors sortit du nuage sur un cheval dégouttant de sueur un jeune homme vêtu en partie de costume des étudiants allemands et partie de celui des fashionables français. Il s'arrêta surpris d'une telle réception. Robrecht s'avança vers lui, et lui dit :

— Qui êtes-vous ? Précédez-vous de beaucoup votre maîlre?

— Je suis Henreich, le neveu de M. Hubert; je n'ai pas de maître; et si vous voulez savoir qui vient derrière moi, vous n'avez qu'à attendre.

Puis il passa-outre sans saluer le prince.

— Henreich est devenu beau garçon? dit Richard, qui n'y fît pas attention.

• — Henreich est devenu fort impertinent, murmura Robrecht.

Alors on s'avança davantage sur la route. Une heure après, une chaise de poste s'arrêta , et il en sortit, non pas le prince, mais un Français, qui salua poliment.

Robrecht s'était tellement occupé de la réceplion, qu'il avait oublié de répondre à la lettre. Le prince avait changé son itinéraire, ainsi que le certifia le voyageur qui l'avait rencontré.

Robrecht était désespéré, Richard était enchanté. — Monsieur^, dit-il à l'étranger vous dînerez avec moi. Ro-

hrecht, la fête que tu avais préparée n'aura pas moins lieu. Invites-y tous les habitants de Pirmasentz.

Richard écrivit de sa main au père de Wiihehnine pour rinviter à dîner^ ainsi que sa fille et son neveu.

Henreich, qui, dans son séjour à Paris, avait fait énormément de politique dans les estaminets,, répondit fièrement qu'il ne s'asseyait pas à la table des tyrans.

— Mon neveu^ dit maître Hubert^ vous êtes un imbécile.

— Mon oncle, reprit Henreich, vous êtes un adulateur du pouvoir.

Le dîner fut très-beau, on y mangea la ferme dont* le prince avait signé le matin l'acte de vente. Maître Hubert y fut d'une familiarité désespérante pour Robrecht; le Français y fut un peu bavard, mais amusant; le feu d'artifice manqua, une averse interrompit la musique et les danses, toute la fête alla mal, mais Wiihehnine était là, vêtue de blanc, avec des rubans bleus, parce que le princa aimait le bleu. Richard n'avait jamais été si heureux de sa vie.

— Robrecht, dit-il le soir, ta fête était charmante, et je m'y suis beaucoup amusé. Tu peux vendre encore une ferme demain.

Il faut croire que le Français se trouvait bien à la cour du prince Richard, car il ne parlait plus de s'en aller; Richard J

DES RÉYOLUTiONS DE PiRMASENTZ. 105

trouvait sa société de quelque agrément; il était de première force aux dominos, savait une infinité d'anecdotes et en inventait encore davantage. M. de Robrecht lui-même voyait sans jalousie sa faveur croissante. M. Rhoseville s'*tvail si bien témoigner son respect pour la capacité et la haute naissance du baron! il se rangeait si noblement à l'avis de M. de Robrecht, même contre le sien propre! il s'occupait si peu des affaires de l'Etat !

Un jour M. Rhoseville trouva le prince et son ministre fort occupés-, il voulut se retirer, mais Richard lui dit :

— Entrez donc, monsieur Rhoseville, il y a une heure et demie que je prie inutilement le ciel d'envoyer quelqu'un nous déranger -, Robrecht m'a surpris une audience, et il en abuse d'une façon horrible 5 voici deux heures qu'il m'explique, de la plus claire façon, que je suis le prince le plus pauvre qu'il y ait en Europe.

Ici M. de Robrecht fit au'prince un geste suppliant pour l'empêcher de faire à un étranger de semblables confidences.

— N'ayez donc pas peur, Robrecht; croyez-vous que M. Rhoseville ne s'est pas aperçu de nos misères? Tenez, monsieur Rhoseville, riez avec moi de ma ridicule position j j'ai dépensé mes revenus pour deux ans à l'avance. Le juif, qui me prête de l'argent, prétend n'en plus avoir. Je n'ai pas la ressource de mettre ma couronne en gage, attendu que ma couronne n'est qu'une flgure, un sybmbole, un mythe.

Ecoute-moi, Robrecht; jusqu'à nouvel ordre, tu vas inctlre la plus grande économie dans la dépense de ma maison. Tu vas renvoyer à leur charrue ces nouveaux domestiques que tu as pris. Nous allons vivre Qomme des

étudiants. — Monsieur Rhoseville, vous avez été jusqu'ici reçu comme un étranger -, si vous voulez rester avec nous, et nous en serons enchantés, il faut que vous passiez à la condition d'ami 5 il n'y a qu'à un ami que nous puissions faire partager notre pauvreté.

— Votre Altesse, dit Robrecht, prend la chose comme un simple bourgeois. N'avez-vous pas une foute de nobles et riches cousines à épouser ? et quelque gâtées que soient vos affaires, ne seront-elles pas parfaitement rétablies par votre mariage ?

— Certes, dit M. Rhoseville, c'est surtout dans la mauvaise fortune que l'on reconnaît les grands princes, et Votre Altesse supporte les désagréments de sa situation avec une rare philosophie; mais que de ressources il vous reste, même sans celle qu'entrevoit avec tant de sagesse et de raison M. le baron de Robrecht ! Avant de vous croire ruiné, avez-vous donc tenté les chances de l'industrie et des entreprises commerciales?

— Tenez, monsieur Rhoseville, regardez sur les lèvres coutractées de Robrecht l'effet que produirait sur la noblesse allemande l'idée d'un prince allemand se faisant marchand.

— Aussi, reprit M. Rhoseville, n'ai-je pas pensé un moment à faire figurer Votre Altesse dans une position indigne de son rang; seul je courrai les risques de l'entreprise, quoique je n'en voie aucun. En France, la noblesse ne déroge plus pour se livrer au commerce. Les plus vieilles familles de France ont des usines 5 un des plus beaux noms vend des ananas.

Ici M. de Robrecht fît un mouvement de tête et d'épaule,

qui voulait dire, en allemand, bien des choses désagréables pour la noblesse de France.

— L'entreprise que j'ai à vous proposer , continua M. Rhoscville, est une entreprise colossale. La première année, — comme on toutes choses les commencements sont difficiles, — la première année, nous ne ferons que doubler nos capitaux; mais, par la suite, les bénéfices deviendront incalculables. Je ne demande à Son Altesse, ajouta-t-il en tirant de sa poche un papier, que l'autorisa- • tion de m'établir dans ses Etats et d'y créer une immense fabrique de papier.

— Mon cher Rhoseville, dit le prince, à quoi servira votre papier, si ce n'est à faire des cornets pour le poivre? Pirmasentz ne fournit guère d'écrivains 3 on n'y lit pas beaucoup, et il n'y a pas d'imprimerie à dix lieues aux environs.

— Alors, dit M. Rhoseville tirant un autre papier, nous ferons une magnifique entreprise pour l'éducation des vers à soie. Je ne demande que deux arpents de terre pour y planter des mûriers, et une vingtaine de mille francs pour la mise en train.

Ce sera pour vous une igrande et belle chose, prince, que d'avoir fait le premier couler dans vos États le Pactole de l'industrie. L'industrie est la reine du monde ; c'est une magnifique, souveraine qui répand l'or sur ses pas. M. Rhoseville fit, pendant un quart d'heure, sur l'industrie, des phrases d'un goût assez médiocre, que je crois devoir vous épargner.

— Il n'y a à cela qu'une petite difficulté, dit le prince. Vous parlez de doubler mes capitaux, et je n'ai pas de ca-

pitaux. Le double de rien est encore rien. Je ne refuse pas de m'associer à votre entreprise, mais je n'ai pas d'argent; je vous ferai baron si vous \oulez; je vous décorerai d'un rhinocéros noir ou d'un écureuil blanc; mais c'est tout ce que je puis offrir. Misérable comme je suis, je ne puis donner que des honneurs.

— Il n'y a que l'or qui engendre l'or, aurum auro gigni-

ur. Cependant nous pourrons alors commencer i'entre-

. prise sur des bases moins larges , quelques milliers de francs

suffiront. Et quand vous aurez vu les admirables résultats

que nous obtiendrons, vous n'hésiterez pas à chercher de

nouvelles ressources.

— ■ Vois, Robrecht, si ton juif veut te prêter quelques milliers de francs. Il a déjà à toucher nos revenus pendant deux ans ; il devrait bien se faire prince pendant le même temps, cela me reposerait un peu.

L'homme qui prêtait de l'argent au prince et -lui achetait ses terres arpent par arpent était un pauvre juif ouvrier chez le père de Vilhelmine. M. Hubert, qui n'était pas bien sûr qu'on ne traiterait pas d'usure ses opérations d'argent, n'était pas fâché de ne point paraître. Pour quelques florins, le juif endossait tout l'odieux de l'alîaire et ne laissait à son patron que les ducats. M. Hubert était déjà propriélaire d'un tiers des propriétés de Hichard; il avait acheté à vil prix des fermes, des bois, des étangs, et il jetait parfois sur le reste un dangereux regard de convoitise.

M. îlhoscville no tarda pas à faire un nouvel appel de

fonds. Les premiers mûriers produisirent des chenilles; il en fallut planter d'autres. Il était nécessaire, pour le succès

de l'entreprise, que M. Rhoseviile pût recevoir convenablement les négociant^ avec lesquels il se trouvait en relation. Une sorte de luxe devait inspirer la confiance. Successivement il démontra qu'il lui fallait une maison montée, plusieurs domestiques, un cuisinier français.

Le juif représentant du tailleur qui avait consenti à prêter la somme qu'on lui demandait, fut encore sollicité, et demanda un gage. Ce gage était le palais du prince. Si, à une époque fixée, les dernières sommes prêtées n'étaient pas rendues, il devenait propriétaire du palais.

Le prince, cependant, faisait comme beaucoup d'autres; à mesure que ses affaires s'embrouillaient, il lui devenait plus désagréable de s'en occuper, et il les laissait aux mains de Robrecht et à celles de Rhoseviile, et il vivait paisiblement au milieu de sa musique.

D'autre part, Tétudiant Henreicb mécontentait un peu tout le monde. Son oncle avait l'intention de lui faire épouser Vilhelmine ; et, outre que ses façons un peu vulgaires et excessivement bruyantes déplaisaient beaucoup à la jeune fille, il ne faisait de son côté aucun eiîort pour triompher de cette visible antipathie. Il passait son temps dans les cabarets, à débiter des lieux communs à quelques jeunes désœuvrés. Il leur expliquait les droits des peuples; il leur faisait comprendre que les rois étaient nécespirement des tyrans. Il appliquait à la politique ce que les écrivains dramatiques ont érigé en loi au théâtre : — Tout baron est pour le moins faussaire; — Un comte fait la montre; — Un marquis empoisonne, — Un duc coupe les femmes en morceaux.

Mais les rois et les prêtres ! — Ils sont incendiaires,

— voleurs, — faussaires, — assassins, — - empoisonneurs, etc., etc.

Pauvres nobles, — pauvres rois, — pauvres prêtres!

Les nobles ont été tour à tour: — Protecteurs, — oppresseurs, — opprimés.

Aujourd'hui, qui nous délivrera de la tyrannie des faibles et de l'oppression des petits ?

Henrcich parlait de Brutus, et, dans ses discours, attribuait au gouvernement, que! qu'il fût, tout ce qui pouvait arriver de fâcheux au gouverné. Quand on est renfermé sans contradiction dans un cercle de gens tous du même avis, on ne tarde pas à pousser les idées beaucoup au delà de l'absurde. Le club formé parHenreich avait des séances régulières et quotidiennes qui absorbaient la plus grande partie du temps que chacun des membres qui le composaient auraient dû donner à ses affaires ou à la profession qu'il avait embrassée. Ces affaires et cette profession n'en allaient pas mieux pour cela, et Ton aimait mieux attribuer les désagréments qui en résultaient au prince qu'à soimême. Quand on avait développé des théories anarchiques sur les gouvernements en général, on les appliquait sans hésitation, sans examen, au gouvernement que Ton avait sous la main. De cet axiome, — les rois sont des tyrans, — on arrivait à ceci : — le prince Richard est un tyran. — De celui-ci, — les peuples doivent renverser la tyrannie, — il n'y avait qu'un mol à dire: les habitants de Pirmasentz doivent renverser le prince Richard. Puis, sous forme d'amour du peuple et pour montrer du désintéressement, on attribuait au peuple les maux dont on souffrait soi-même. Celui auquel sa stupidité ou sa paresse fermait les moyens de par-

venir s'écriait : Le peuple ne peut arriver à rien. Celui dont les bottes s'usaient allait criant : Le peuple n'a pas de bottes; et l'on terminait en maudissant les tyrans.

Or, le peuple de Pirmasentz, comme celui de la plupart des principautés allemandes, se composait de gens fort heureux, tous propriétaires ou fermiers 5 tous travaillant et vivant'bien^ faisant ce qui leur plaisait sans que Richard songeât jamais à s'en occuper. Tout le monde vivait en famille 5 et le soir, sous les acacias ou les tilleuls qui ombrageaient le devant des maisons, on entendait des chants accompagnés par des clavecins.

Il arriva qu'une grosse grêle fit quelque tort à la récolte; Henreich et ses acolytes se répandirent partout, plaignant les cultivateurs, et leur donnant l'exemple des peuples qui ont reconquis leurs droits; laissant entendre, sans oser cependant le dire tout à fait, qu'un des droits du peuple est de ne pas avoir ses champs hachés par la grêle.

Les plus désagréables des malheurs sont ceux dont on ne peut se prendre à personne. Aussi ne néglige-t-on rien pour éviter cet embarras. C'est pour cela'qu'on a inventé le sort^ espèce de puissance ennemie et taquine, qui n'est occupée que de tourmenter notre vie, et que Ton a la consolation de maudire et d'invectiver faute de mieux. Je dis faute de mieux, parce que ce n'est qu'au défaut de tout autre prétexte plus voisin que l'on se résigne à se prendre au sort d'un chagrin que Ton s'est quelquefois donné beaucoup de peine et de fatigue pour s'attirer soi-même. Les malheurs qui n'ont pas de causes^ du moins palpables, peuvent durer toujours : ceux dont on connaît l'origine ne dureront que jusqu'au moment où l'on aura détruit cette origine.

On aime mieux être lapide par un homme dont on peut se venger que de recevoir deux aérolithes dont personne n'est responsable.

Poussés par le club, les fermiers du prince profitèrent de la grêle pour ne pas payer leurs redevances, et par-dessus le marché, ils se plaignirent et jetèrent les hauts cris.

Les vers à soie de M. Rhoseville furent attaqués, de la dyssenterie ; il demanda de l'argent à Richard, qui fut forcé de ne lui en pas donner. !l forma alors une société d'actions pour faire un chemin de fer — allant d'un endroit où personne ne demeurait à un endroit où personne n'allait.

Richard supprima trois domestiques, et vendit deux des trois chevaux qu'il possédait. Il se consolait de tout cela en faisant apprendre à ses musiciens de nouvelles symphonies, en péchant à la ligne, en allant herboriser dans les bois qui avoisinaient la maison du tailleur, et où il rencontrait par un hasard fréquent et régulier la belle Vilhelmine.

Un jour l'étudiant Henreich monta sur une table cha rgée de pots de bière, et parla ainsi :

« Il est temps, mes amis, que les grands cessent de s'engraisser de la substance du peuple et de s'abreuver de ses sueurs. C'est la lâcheté des peuples qui fait l'insolence des rois.. Brisons les fers de notice belle patrie! (Piriiiascntz, ville de soixante-dix-huit maisons I) Brisons le joug de la tyrannie!

« Marchons à ce palais où le tyran se livre à d'impures délices, entouré de ses féroces satellites; réclamons nos libertés, et périssons tous s'il le faut : Pidchrum est pro patriâ moin. »

A ce moment, Richard se promenait dans son jardin, et s'amusait à débarrasser lui-même ses œillets des feuilles jaunies qui les fatiguaient et diminuaient leur éclat.

Il y a des gens qui n'ont en politique qu'une opinion, qu'un parti, qu'une conviction j ces gens-là sont nombreux, et meurent volontiers pour la cause qu'ils ont embrassée. Cette opinion, ce parti, celte cause, cette conviction, c'est le tapage ; il n'y a pas de foi qui puisse compter autant de martyrs.

Aussi les conjurés arrivèrent-ils au nombre de quatrevingts à la porte du palais.

Les féroces satellites se composaient pour le moment d'un soldat qui jouait de la flûte, et achevait d'apprendre sa partie dans la symphonie en la de Beethoven, qu'on devait exécuter le surlendemain, et qui les laissa passer quand ils eurent dit qu'ils voulaient parler au prince, en leur recommandant seulement de marcher dans les allées.

Le prince fut peu surpris de ce tumulte, ^sa contenance calme et indifférente embarrassa la troupe ; et quand il demanda ce qu'on voulait de lui, personne n'ayant l'aplomb nécessaire pour parler, on répondit tous à In fois par des cris confus et presque inintelligibles, parmi lesquels on discernait cependant ; — Vive la liberté ! — à bas les tyrans! A quoi le prince comprit qu'il s'agissait 'd'une

émeute. Il sourit, et dit d'une voix forte qui se fit entendre malgré les murmures des factieux : Que l'un de vous parle pour tout le monde! car si vous parlez tous l'un après l'autre, ce sera trop long ; si vous parlez tous à la fois, ce sera trop bruyant.

Tout le monde se tut ; et on recula, laissant à l'étudiant Heinreich le droit de prendre la parole et d'expliquer des griefs dont personne n'était bien certain.

— Nous venons, dit Henrcich, au nom du peuple,

— En êles-vous bien sûrs? reprit Richard, et surtout le peuple en est-il bien sûr ?

— Nous venons, continua l'orateur, réclamer contre des abus trop longtemps soufferts.

— Mon bon ami, dit le prince, je ne sais d'autre abus Pirmasenlz que celui que vous faites de ma patience. Que diable venez-vous me chanter? Mon peuple, puisque vous venez me rappeler que j'ai un peuple, n'est pas si nombreux qu'il ait besoin de mandataires. Il voudra bien me parler lui-même -, qu'il se rende demain dans la grande cour du palais, et nous causerons.

— Le peuple ne transige pas, reprit Henreich irrité de se voir prendre par Richard aussi peu au sérieux ; le peuple commande.

— Je voudrais bien alors être peuple pour pouvoir vous commander de me laisser tranquillement soigner mes œillets^ je ne suis qu'un pauvre prince, je vous en prie.

— C'est ainsi, dit Henreich, que les intérêts du peuple sont sans cesse sacrifiés aux intérêts privés. Le peuple n'a pas le temps d'attendre.

— Mon pauvre Henreich, dit Richard^ mon métier de

prince n'est pas assez amusant pour que je ie fasse tous ies jours. Je serai prince demain ^ aujourd'hui je suis un simple particulier, fort inquiet d'un bel œillet qu'il a marcotte lui-même. Comme particulier, je veux être maître cljcz moi. Ainsi donc, mes amis, allez- vous-en, et ne marchez pas sur mes œillets.

Henreich se retourna vers ses amis.

— Vous contenterez-vous de ces réponses évasives, et de la farouche ironie qui dicte les paroles du tyran?

— Mon ami Henreich , vous me traitez en tyran de théâtre, celui d'entre les hommes auquel on dit le plus d'injures. Je vous le répète, c'est comme particulier que je corrige moi-même les impertinences avec ma canne.

— Je le vois, dit Henreich, les défenseurs du peuple entreprennent une lâche périlleuse. Je vois qu'au bout de la carrière que je commence, je ne trouverai que la couronne du martyre ; mais je suis prêt à verser mon sang pour le peuple. Prenez ma tête!

— Que ferais-je de votre tête? si ce n'est de tirer les oreilles qui y sont attachées. J'attends mon peuple demain au palais ; nous boirons de la bière et nous causerons. En cas de mauvais temps, on sera à couvert partout.

Quand ils furent partis^ Richard fit un bouquet de ses plus beaux œillels pour Viihelmine, et lui écrivit pour lui rappeler qu'il devait le soir valser avec elle.

Le lendemain, dès le jour, l'armée vint au palais pour la dernière répétition de la symphonie en la de Beethoven j qui devait se jouer le soir.

— Que diable me veut mon peuple, pensait Richard, et quel accident a pu lui rappeler que j'étais son prince? Rin-

cez des verres pour mon peuple. Heureux le souverain qui peut trinquer ainsi avec tous ses sujets!

Il vint une centaine de personnes d'une façon uapeu tumultueuse, une centaine d'autres vinrent pour voir ce que venaient faire les cent premiers, et le reste des habitants de Pirmasentz pour voir ce qu'étaient venus faire les seconds.

— Mes amiSj dit Richard, buvez la bière pendant qu'elle est fraîche. Maintenant, que venez-vous me demander? Vous ai-je jamais gênés dans vos plaisirs ni dans vos affaires ? Sais-je seulement ce que vous faites?

— A bas les tyrans ! criaHenreichI

— A bas les tyrans! crièrent les amis d'Hênreich.

— A bas les tyrans! cria le peuple.

— Pourquoi le prince est-il entouré de sicaires? demanda Henreich.

— Je suis entouré de mes musiciens^ les autres soldats sont, je crois, allés se promener. Faites un moment silence, et écoutez-moi. Avez- vous à vous. plaindre? êtes- vous malheureux? Je ne suis pas riche, mais celui d'entre vous qui a voulu venir manger ma soupe a toujours été le bienvenu.

— Par ma voix, dit Henreich, le peuple réclame ses libertés.

— Vous me trouverez bien ignorant, mon pauvre Henreich, mais je vous jure que je ne sais pas quels droits le peuple peut réclamer dans un pays où le prince n'en réclame aucun.

— Nous voulons la liberté de la presse, dit Henreich.

— Nous voulons la liberté de la presse, dit le peuple.

' Le prince attendit que le tumulte fût passé, et il dit : — Que diable ferez-vous delà liberté delà presse? il n'y a pas de presse à Pirmasentz, et bien peu d'entre vous savent lire.

— Le peuple saura mourir pour ses droits, dit Henriech.

— Oui, nous saurons mourir, dit le peuple.

— Je serais fâché, dit Richard, de vous voir mourir pour cela.

Pendant ce temps, Robrecht avait rassemblé les soldats et avait fait cerner la cour ; il revint et dit :

— Je préviens Votre Altesse que l'armée entoure les factieux, et qu'ils sont en notre pouvoir.

— Eh bon Dieu ! dit Richard,, que voulez-vous que j'en fasse, de vos factieux? il n'y a qu'une prison à Pirmasentz, et j'en ai fait une serre pour mes orangers. Renvoyez les soldats.

— Mais je ferai remarquer à Votre Altesse que sa sûreté personnelle....

— Ne vous inquiétez de rien, Robrecht, et faites ce que je vous dis.

— Trahison ! cria Henreich comme les soldats se dispersaient, le palais du tyran va se rougir du sang du peuple... }

Le prince fit signe qu'il voulait parler : un long murmure s'apaisa graduellement.

— Vous voulez la liberté de la presse 5 mais vous ai-je jamais dit que je m'opposais à ce que vous écrivissiez ce qui peut vous passer par la têle? qu'est-ce que cela me fait à moi ? seulement, je ne vous conseille pas de passer beau-

iî8 HJSTOIRE

coup de temps à écrire-, par la sécheresse qu'il fait, les champs et les jardhis n'ont pas trop de bras.

Et tout le monde partit.

Le soir, la symplionie fut admirablement exécutée; puis on valsa, et le prince valsa avec Vilhelmine. Elle avait des œillets à sa ceinture.

— Pauvre Uichard ! lui dit-elle.

Et Richard, qui avait senti le cœur de Vilhelmine battre si près du sien, ne comprenait pas trop de quoi elle le plaignait.

Tout alla bien pendant quelque temps. Henreich fît un journal, manuscrit; mais la vie de Richard était si simple, si ordinaire, qu'elle ne prêtait guères aux atlaques^ cependant il y a pour cela des thèmes tout faits. Robrecht surtout était peu ménage. 11 vint prier le prince de lui permettre de faire aussi son journal.

— On m'a demandé la liberté de la presse, dit Richard; usez-en tout coinme vous l'entendrez.

Alors Robrecht et Henreich s'évertuèrent à faire leur journal chacun de son côté.

Les journaux paraissaient le matin. Mais comme on s'était de tout temps couché de bonne heure à Pirmasenlz, et que les deux copistes, qui tiraient chaque journal à deux exemplaires, ne voulaient pas veiller, il fallait en faire une partie d'avance.

Henreich savait que les tyrans ne font rien que de criminel; Robrecht que les rois ne font rien que de sublime. Aussi ne se gênaient-ils ni l'un ni l'autre pour porter et écrire d'avance durant le jour leur jugement sur les événements de la journée, en laissant des blancs pour

DES RÉVOLUTIONS DE PÎRMASENTZ. Ii9

meiilionner losdits événements. Les événements étaient si peu communs à Pirmasentz, que c'était sur les mêmes qu'ils avaient à parler. Le soir on n'avait qu'à remplir les blancs, et le journal était tout fait pour le lendemain matin. ' Journal de Henreich, — Jusques à quand le peuple muselé souffrira-t-il que le pouvoir....? Jusques à quand tiendrons-nous la tête courbée sous un joug odieux?

Journal de Robrecht, — Chaque jour nous apporte de nouvelles raisons de bénir le prince que le ciel nous a donné. Encore aujourd'hui...... Que répondront à cela les

fauteurs de Tanarchie?

Puis, si le soir il arrivait qu'il ne fut rien arrivé, si l'homme le mieux instruit disait : — Tout ce que j'ai pu apprendre, c'est que le prince a mangé des haricots verts j — on lisait le lendemain :

Journal de Ilenreich. — Jusques à quand le peuple muselé soulfrira-t-il que le pouvoir mange des haricots verts ? Jusques à quand tiendrons-nous la tête courbée sous un joug odieux?

Journal de Robrecht. — Chaque jour nous apporte de nouvelles raisons de bénir le prince que le ciel nous a donné : encore aujourd'hui il a maiigé des haricots. Que répondront à cela les fauteurs de l'anarchie?

— C'est, ajoutait Robrecht, un encouragejment à l'agriculture.

— C'est, disait Henreich , une amère dérision pour le peuple, qui ne peut manger des haricots de primeur.

Vilhelmine montra les deux journaux au prince. Il rit beaucoup de celui Henreich , et défendit à Uobrecht de continuer le sien.

Richard finit par se trouver fort obéré, Rhoseville s'en alla un matin sans rien dire.

Le prince assembla son armée et dit à ses soldais : — Je n'ai plus le moyen de payer votre solde. Je vous ai loués à une grande puissance qui va vous emmener en Afrique. Vous aurez double solde.

Mon histoire est la plus vraie de toutes les hisloiies, — L'armée, en partant, fit sa première station à Zweibiucken (Deux-Ponts), et on s'y rappelle encore la chanson qu'ils chantaient en route, chanson qu'ils avaient composée euxmêmes :

Aûf, aûflhr Brûder ùnd seit stark Der abscliits tag. ist da . . .

J'ai oublié le troisième vers.

Wir mussen uber land ùnd mener Insheissen Africa.

René d'Anjou a dit : « Un roi sans musique est un âne couronné. »

Richard se trouva, après le départ de son armée, le plus malheureux d'entre les petits potentats; Vilhclmine seule le consolait. Mais, à quelque temps de là, elle partit avec sa nourrice, et resia un mois absente. La raison du voyage était une visite à une vieille parente.

Pendant ce temps, la ville de Pirmasenlz continua de suivre la voie du progrès. On vint un matin en tumulte demander à Richard l'autorisation de planter un arbre de la liberté.

— Plantez des arbres tant que vous voudrez. Celui qui plante un arbre fait une bonne action. S'il vous était égal

que votre arbre de la liberté produisit i\es cerises ou des pommes, ce n'en serait que mieux.

On se rassembla sur la place. — Mes amis , dit Henreich, vous voyez comme nous arrachons un à un tous ses privilèges à la pâle tyrannie. Quel arbre choisirons -nous?

Ici un grand bruit commença; chacun avait son arbre de prédilection.

— Le chêne est l'emblème de la force.

— Le peuplier s'élance vers le ciel.

— Le mélèze est toujours vert.

La discussion s'anima; beaucoup d'injures et quelques coups furent échangés. Enfin on se décida pour le chêne, et on alla arracher un jeune arbre dans la cour d'un fermier. Le fermier voulait défendre son arbre; on menaça de le pendre à son arbre.

Ce ne fut que le soir qu'on alla planter Tarbre. Henreich • ordonna d'illuminer toutes les maisons en signe de joie, et on cassa à coups de pierres les vitres de ceux qui n'illuminaient pas. Puis on chanta autour de l'arbre jusque fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, le juif fit savoir à Richard que, le délai étant expiré, il allait faire vendre le palais pour rentrer dans les sommes qu'il avait avancées. Au même moment, les jardins du prince se trouvèrent pleins de monde; c'étaient des bourgeois de Pirmasentz d'une part, et d'autre part Henreich et ses partisans. Tout le monde parlait à la fois :

— Nous voulons la liberté de faire illuminer !

— Nous voulons la liberté de ne pas illuminer!

— Nous voulons la liberté d'arracher des arbres'!

— Je ^'eux la liberté de garder les miens!

— Nous voulons la liberté de faire du brait la nuit!

— Nous voulons la liberté de dormir !

— Nous voulons la liberté de casser les vitres î

— Nous voulons la liberté de ne pas avoir nos vitres cassées !

— Vive la liberté!

— Je répondrai à vos demandes demain matin, reprit Richard.

Quant tout le monde fut^Darti, il donna une lettre à Robrecbt, pour son oncle, sans lui en faire connaître le contenu.

« Mon cher oncle,

« Je ne peux ni ne veux plus être prince. Quand vous recevrez cette lettre, j'aurai quitté Pirmasentz. Je vous abandonne tous mes droits moyennant une pension viagère de quinze ccols florins. Je vous ferai savoir où vous aurez à me faire payer cette pension. Gardez auprès de vous Robrecht, c'est un bon et loyal serviteur.

« Je vous embrasse affectueusement. Richard. »

Et le lendemain matin, dès que le soleil levant colora de ses premiers reflets roses la mousseline de ses rideaux, — il n'y avait de rideaux de soie que dans la salle du trône, — • il mit dans une valise ses objets les plus précieux.

Trente ducats, une ceinture bleue ayant appartenu à Vilhehninc, les lettres de Villiehnine, la flûte dont lui Richard jouait fort bien.

Il plaça la valise sur son cheval, et sortit de Pirmaseniz pour n'y jamais rentrer.

A la sortie de la ville^ il se retourna, et ses yeux s'arrêtèrent sur les acacias qui ombrageaient la maison du tailleur : un long soupir sortit de sa poitrine : — Qu'est-clle devenue ? pensa-t-il ; m'a-t-elle donc aussi abandonné ? quel sot préjugé m'a empêché de l'épouser au temps de ma grandeur? Maintenant son père me la refuserait, et ce serait elle qui ferait la mésalliance. Je lui enverrai une lettre quand je serai loin de Pirmasentz.

Puis il laissa son cheval suivre un sentier dans le bois. Vers le milieu du jour, il dîna chez un bûcheron, et se rennit en route pour A...

Mais il s'égara; et comme le jour baissait sensiblement, comme le soleil ne lançait plus que d'obliques et pâles rayons orangés à travers les arbres, la perspective de passer la nuit à la belle étoile lui fit presque un moment regretter Pirmaseniz. Mais ce regret s'évanouit lorsqu'il se rappela le bruit qui l'aurait éveillé le lendemain. Alors il se fit un lit de feuilles, mit son épée nue à côté de lui, et s'endormit. La fraîcheur qui précède le lever du soleil le réveilla le lendemain.. Les oiseaux secouaient leurs ailes engourdies, se baignaient dans la rosée scintillant au soleil levant, et chantaient joyeusement. Alors Richard vit qu'il avait passé la nuit à cinquante pas d'une petite maison où il eût pu reposer à couvert."

La petite maison était d'un aspect ravissant : elle était entourée de fossés remplis d'eau, et alimentés par une source vive -, elle était entourée d'acacias; et cette vue, qui lui rappelait la maison du tailleur, fit soupirer tristement Richard. Il y avait encore de grandes pelouses vertes et des

plaies-bandes, des fleurs parfaitement soignées. Richard regretta ses œillets.

Il entra; on le reçut poliment. Il demanda à déjeuner; un domestique lui servit un excellent repas. Comme il finissait de déjeuner, il aperçut au détour d'une allée deux femmes qui approchaient. '■ — C'est, dit le domestique, ma maîtresse qui vient de se lever. Richard alla au-devant de ses hôtesses pour les saluer. L'une d'elles était une vieille femme, d'une physionomie douce et avenante^ l'autre était une charmante jeune fille, et cette jeune fille était Vilhelmine.

Vilhelmine et Richard s'étonnèrent, et la tante s'étonna de leur étonnement.

Richard, en peu de mots, mit les dames au fait de ce qui lui était arrivé.

— Vilhelmine, Vilhelmine! dit Richard, quelle charmante retraite ! et que la Yie y aurait été douce avec vous ! Je ne puis aujourd'hui vous demander votre main, après avoir eu la lâcheté de ne pas vous épouser quand j'étais prince.

Voici aujourd'hui toute ma fortune. J'ai trente ducats dans ma valise, et je me suis assuré une rente de quinze cents florins.

' — Mon prince, dit la tante, il n'y a rien de désespéré ; Vilhelmine vous aime, restez ici. Vilhelmine viendra me voir tous les mois 5 -et quand j'aurai vu que votre résolution de l'épouser n'est pas le résultat d'un moment d'cxallalion, quand je me serai convaincue que vous ne regrettez pas votre palais de^Pirmascntz, que vous a si bien volé quel-

qu'un que je ne nommerai pas, parce qu'il est mon frère, nous arrangerons toul pour le mieux.

Richard ne put faire d'autre réponse que de baiser la main sèche de la vieille dame.

Et quand elle lui eut donné à baiser la petite main de Vilhelmine, il s'écria : — ^ Adieu, adieu à Pirmasenlz! adieu au triste passé, et qu'il soit béni, s'il est le prix de l'avenir! J'ai passé bien des jours d'ennui, mais un riant horizon m'apparaît.

il n'y a pas d'épines sans roses.

Voici, du reste, ce qui arriva à Pirmasentz. Le jour où le prince partit, il y avait à midi huit princes de Pirmasentz ; le soir il y en avait trente-deux. Le lendemain matin, l'oncle de lUchard , qui avait accepté avec empressement l'oftre de son neveu , envoya un caporal et dix hommes qui arrêtèrent en deux heures l'élan des révolutions.

A Toirao.

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