LA VIERGE NOIRE
de son petit Jean ; mais elle serait morte cent fois avanl de consentir à les vendre.
Elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Elle se traîna péniblement à l'église, s'agenouilla sur la dalle, et se mit à prier la Vierge de la faire mourir là, et de la réunir à son fils.
Malgré elle, elle fut distraite par un grand mouvement qui se faisait dans Téglise j on couvrait tout de branchages vcrtè et de fleurs, on parait surtout l'autel de la Vierge. . C'était le jour de l'Assomption, l'anniversaire du jour où elle avait perdu son fils. Elle remercia la Vierge, en songeant qu'elle allait mourir ce jour-là, puis elle se mit dans un coin et se couvrit la tête de son voile de veuve.
Quelques personnes la reconnurent, et n'osèrent la troubler dans son pieux recueillement. Seulement on s'entretenait tout bas de son malheur, et, d'après le bruit public, on accusait les parents de son mari d'avoir fait disparaître l'enfant pour s'emparer de sa fortune.
La cérémonie commença.
La mère ne pleurait pas \ seulement, avec une joie indicible, elle se sentait affaiblir à mesure que la cérémonie s'avançait.
La procession se fit comme de coutume, puis s'arrêta devant la chapelle de la Vierge. Alors l'argue remplit l'église d'une céleste harmonie, l'encens et les fleurs couvrirent les dalles de l'église.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel on n'entendit plus rien que les sanglots de la pauvre veuve.
Tous les yeux se tournèrent vers elle, et on la vit mourante, pfile et déguenillée, elle qu'on avait va si heureuse et si belle un an auparavant. Tout à coup, au milieu du si-
28 LA VIERGE NOiRE.
lence, s'éleva, pure el suave comme la voix des anges, une voix qui chanta ;
Regina cœli, lœtare, alléluia,
Quia quem meruisli portare, alléluia^
Resurrexit, sicut dixit, alléluia.
La mère tomba à la renverse, et toute l'assistance se mit à genoux en pleurant, car l'ange qui chantait, c'était le petit Jean, sur la même dalle, vêtu de sa tunique blanche, ses longs cheveux blonds encore ruisselants sur ses épauleç, et retenus sur son front par une bandelette bleue.
La mère rampa sur ses genoux j usqu'à lui, et le saisissant avec force, semblait craindre qu'on vînt le lui arracher. Les enfants de chœur couvrirent la mère et l'enfant d'une pluie de roses; et, du milieu de l'assemblée, l'évêque, appliquant à la veuve les paroles de l'hymne à la Vierge, prononça d'une voix noble et imposante :
.* Réjouis-toi,
Car celui que tu as porté dans ton sein
Est ressuscité...
L'orgue reprit alors ses mélodies, et jamais plus nombreuse assemblée ne pria avec tant d'onction et de foi. '
Le pelil Jean raconta son enlèvement comme un songe qui avait laissé peu de traces dans son souvenir. Il se rappelait seulement qu'une femme, plus belle encore que sa mère, quoique son visage fût noir, l'avait nourri d'un miel délicieux, et qu'il avait mêlé sa voix à des concerts plus harmonieux que ceux de la terre.
On fouilla la dalle sur laquelle avait reparu l'enfant de ^'b.œur, et l'on trouva cette statue de la Vierge noire.
LE
MOINE DE KREBlSMUNSTEil
A Chenavard
Près de Liritz, dans la Suisse autrichienne, est un riche couvent de Bernardins, appelé Krernsmûnster, Ce couvent a été fondé par un prince bavarois dont le fils fut tué par un sanglier. Un bas-relief d'une médiocre exécution consacre la mémoire de Taccident. L'artiste a pris tellement de place pour son héros, qu'il ne lui en est presque pas resté pour le sanglier vainqueur, et qu'il en a fait une sorte de cochon de lait.
Le couvent est entouré d'un large fossé dan^s lequel on pêche les meilleurs poissons du pays. Des canards sauvages y font leur nid et couvrent l'étang avec leur famille. Tout le pays à l'enlour appartient aux Pères -, pays de belle chasse s'il en fût jamais.
11 y a dix ou douze ans je sortais du couvent, où j'étais allé rendre \isite à l'un des moines, savant horticulteur
sa LE MOINE DE KREMSMUNSTER.
dont la coUeclion d'œil'ets est une des plus belles et des plus riches qui soit en Europe ; je vis à peu de distance quatre enfants vêtus de noir, quatre petites filles dont la plus âgée paraissait avoir douze ans. Une domestique les accompagnait *, elles se tenaient près d'un tombeau récent, car, seul de tous ceux qui se trouvaient là, il n'était pas encore recouvert d'IierbCc
La cloche des Bernardins sonna la prière du soir, et les quatre petites filles se mirent à genoux, et toutes quatre ensemblC;, courbant leurs têtes blondes, prononcèrent de leur voix enfantine la prière pour les morts :
Grosser Gott^ erbarme dich der lieben Verblichenen nimm, etc. « Grand Dieu, prends pitié de nos chers morts, »
etc.
Je me découvris la tête et je répétai fà prière avec elles; puis, quand elles se furent relevées, j'interrogeai la bonne. Les pauvres petites avaient perdu leur mère, morte d'une maladie de poitrine un mois auparavant; et leur père, en voyage, ne connaissait pas encore le sort d'une femme qu'il idolâtrait. J'embrassai les jolies enfants, et je les quittai attendri de l'impression de tristesse qui était restée sur leurs fraîches figures roses. Toutes quatre étaient jolies, et quoiqu'on ne pût dire qu'elles se ressemblassent, on les aurait reconnues pour sœurs au milieu d'une foule.
Huit années se passèrent. Le hasard me ramena dans la Suisse autrichienne, et je m'empressai d'aller voir le moine et ses œillets.
Rien n'avait changé pour lui; à peine quelques clieveux blancs paraissaient dans son épaisse chevelure; ses platesbandes venaient de s'enrichir de plusieurs sujets rares et
précieux. C'était au mois de juillet, et les œillets se trouvaient en pleines fleurs. Le moine était le plus heureux des hommes.
• — Voyez, mon ami, me disait-il, cette gaie verdure ec ces nombreux pclales , d'une si précieuse étoffe que la pourpre des rois n'est auprès guère plus fine que la laine de nos robes, et dont les couleurs sont plus suaves et 'plus riches"que celles des pierres précieuses. Tout cela était renfermé dans une graine noire presque impalpable. Certes, mon ami, celui qui plante et celui qui arrose travaillent inutilement, si Dieu, par sa sainte bénédiction, ne fait croître et profiter ce qu'ils cultivent.
Entre les conquêtes nouvelles du moine, deux beaux œillets n'avaient pas encore été nommés *, tous deux avaient le fond blanc, l'un était panaché d'un beau jaune orangé^, l'autre semé de points d'un pourpre presque noir.
— Mon ami, me dit le moine, puisque je vous revois, vous partagerez mes plaisirs; je nommerai un de ces œillets, et vous, vous nommerez l'autre. Il n'est pas de plus touchante manière de fixer une pensée ou un souvenir.
J'appellerai le mien du nom de mon saint patron, et à cause de ses lignes dorées, auréole de sancf Johann. Quel nom donnerez-vous au vôtre?
— Mon cher père, lui dis-je, attendons encore quelque temps, et j'y attacherai peut-être un beau souvenir; peutêtre chaque fois que fleurira cet œillet, aurai-je à adresser au ciel de sincères actions de grâces^ je l'appellerai d'une date, et s'il est quelque chose de réel et de stable dans les espérances humaines, si la fleur de l'amandier est un garant du fruit, je l'appellerai premier décembre. — C'est
bien froid pour mon pauvre œillet, dit le moine en souriant. — Mon père, repris-je, le «o^eil de l'été ne réchauffe pas toujours le cœur, et le jour le plus brumeux a son soleil pour r^îomme heureux.
Comme je sortais du couvent, vers ïe déclin du jour, la cloche sonna l'heure de la prière du soir, et j'entendis prorîoncer :
Grosser Gott! erbarme dich der lieben Verblichenen. « Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts. »
Je me retournai, et je vis deux jeunes filles vêtues de noir agenouillées près d'une tombe; une vieille domestique se tenait derrière elles à quelque distance.
Je m'approchai, je me découvris la tête et je dis avec elles :
« Grand Dieu! prends pitié de nos chers morts. »
Elles me saluèrent d'un gracieux signe de tête en signe de remercîment, et partirent.
Quand elles furent parties, je m'efforçai de lire Tinscriplion placée sur la pierre; voici ce qu'il y avait ;
Une mère î
Un père !
Deux enfants!...
Je rejoignis les deux jeunes filles. En voyant le tombeau, j'avais retrouvé un souvenir.
Il y avait huit ans, j'avais vu quatre enfants toutes jeunes et vêtues de noir près de ce même tombeau.
Je ne me trompais pas.
— Monsieur, me dit la plus jeune des deux, des quatre enfants deux sont déjà dans cette tombe; les deux autres, vous les avez entendues prier.
Et chacune des deux sœurs jeta sur l'autre un regard furlif ;, chacune craignait de voir sur le visage de l'autre les symptômes de la maladie qui semblait devoir moissonner toute celle famille.
— Heilreusement, dit la plus jeune^ ma sœur se porte bien. — Heureusement, dit l'aînée, Marthalena est rose et fraîche plus qu'aucune autre fille.
Quelques jours après, je buvais du lait chez une vieille femme^ quand Marthalena entra suivie de sa bonne. En la voyant sans sa sœur, je sentis un froid mortel s'emparer de moi. Mon Dieu! pensai -je, serait-elle maintenant seule ?
Mais je ne lardai pas à me rassurer ; loin qu'elle eût une nouvelle perte à déplorer, le temps de son deuil était écoulé, elle était vêtue de blanc. Sa sœur ne l'accompagnait pas, parce que c'éjtait elle qui, chaque soir, se chargeait de certains détails du ménage. Pour elle, depuis quelque temps, on lui avait ordonné de boire du lait, et elle obéissait volontiers à une prescription qui lui fournissait le prétexte et l'occasion d'une promenade à la plus belle heure du jour, au coucher du soleil.
L'un et l'autre nous venions tous les jours chez la vieille femme; elle me saluait avec un sourire amical et paraissait contente de me voir.
Je ressentais pour elle une vive amitié, mêlée d'un indéfinissable sentiment de tristesse. Dans l'espace d'un mois ses joues s'étaient creusées^ à ses fraîches couleurs avaient succédé des couleurs plus dures et plus sombres. J'aimais à lui procurer quelque amusement par mes récits, par tous les moyens que je pouvais imaginer. Je «voulais presser un
34 LE MOINE DE KREMSRîUNSTER.
pGiz les plaisirs dans le court espace de temps qu'elle avait peut-être à vivre. Puis je me laissai prendre à: une idée d'i.'iio ionise achevée: je me figurai qu'il serait ridicule aux yeux de tout le monde, à ceux de Marlhalena ellemême, qu'un homme aussi jeune que moi passât toutes ses soiréea à la campagne, seul avec une fille jeune et jolie, sans lui faire la cou'. ; A bien qu'un jour je lui fis une déclaration d'amour en lieux communs. Elle parut étonnée, rt dans sa surprise il y avait de la tristesse : elle baissa les yeux, rêva un moment, et me dit ;
— J'en suis fâchée, car je ne vous aime pas, je ne vous aime pas d'amour. J'en aimais un autre avant de vous connaître; j'attends mon promis, il viendra dans deux mois.
Je rougis un peu et je me mordis les lèvres; m.ais elle ajouta avec un naturel charmant et du Ion le plus amical, en tirant un médaillon de son sein et en me le faisant voir des deux côtés :
— Tenez, mon ami^ voilà son portrait et voilà de ses cheveux.
Elle regarda quelque (cmps le portrait et remit le médaillon dans pon sein, puis elle ajouta tr^tement :
— Je suis bien fâchée que vous m'aimiez; j'avais arrangé
cela autremeril : vous auriez été f;on ami, notre ami 5 vous l'auriez aimé.
11 y avait dans le son de sa voix quelque chose de si vrai, de si profondément senti, que je sacrifiai ma vanité et exposai un peu la sienne.
— Martlialena, lui dis-je, je vous ai parlé comme un écervelé; pardonnez-moi de vous avoir traitée comme on traité toutes les femmes d'ordinaire; il m'a semblé qu'un jeune homme ne pouvait rester auprès d'une jolie fille comme vous sans lui faire la cour; mais^ quoique vous possédiez tout ce qui peut tourner la tête et captiver le cœur, quoique vous me soyez chère sous une foule de rapports, je vous ferai un aveu qu'à aucune autre femme je n'oserais faire : je ne vous aime pas d'amour ; je veux être son ami, votre ami. — Oh! tant mieux, dit-elle.
Et elle me tendit la main.
— El que faites-vous ici? — J'attends, dis-je, une lettre qui me rendra peut-être bien heureux. C'est aussi d'un niaringe qu'il s'agit pour moi, et, à moins d'un accident que rien ne semble annoncer, je serai marié le l^r décembre. — Je suis ravie, répéta-t-elle, que vous soyez promis, cela me permet de laisser voir mon amitié pour vous. Oh !
, vous aimerez Wilhelm, et Wilhelm vous aimera ! Il est si beau, si bon, si brave, si généreux!
Souvent elle me montra le portrait de son promis : c'était, en effet, une douce et heureuse physionomie. *'Moi,jc lui parlais aussi de la femme que j'aimais; moins heureux qu'elle, je n'avais pas de portrait, mais elle m'écoulait si bien, je lui parlais si longuement, qu'elle lacon-
naissait, et qu'elle assurait qu'elle la reconnattrait si le hasard la lui faisait rencontrer.
Quelquefois sa sœur venait avec elle, et il ne me fut pas difficile de voir qu'elle partageait mes inquiétudes. Elle observait Marthalena dans les moments où celle-ci ne pouvait la voir, et elle redoublait pour elle de caresses et de sentiments affectueux, lui évitant, sous les prétextes les plus ingénieux, jusqu'à la plus légère fatigue.
Pendant huit jours, Marthalena ne vint pas au verger de la vieille femme; quand je la revis, elle me dit qu'elle avait été malade ; elle était horriblement pâle et amaigrie, et ses yeux scintillaient bizarrement dans leur orbite. Elle nie m.ontra une lettre de Wilhelm, son retour était relardé d'un mois.
— Un mois, dit-elle, c'est bien longl
Elle se tut quelque temps, mit la main sur sa poitrine, qui lui faisait mal, et dit :
— Un mois, c'est bien long!... Est-ce que je ne le reverrai pas?
Et elle se prit à pleurer.
Je ne trouvai rien à dire d'abord, et je sentis quelques larmes rouler aussi dans mes yeux; mais je ne lardai pas à me reconnaître, et je lui dis tout ce que je crus capable de lui donner du courage et de la sécurité, et de lui rendre pour quelques instants les riantes idées qui semblaient la fuir en même temps que la santé.
Ce soir-là sa sœur était plus triste encore que de coutume, et quand nous nous séparâmes, ce qu'elle n'avait jamais fait, quoique Marthalena n'y manquât jamais, elle me serra la main.
Quelques jours après, je reçus une lettre. Au lieu de celle que j'attendais, c'était une lettre triste et menaçante. Un ami m'avertissait que de» obstacles insurmontables se présentaient; je partis. Marlhalcna me dit en recevant mes adieux :
— Revenez quand vous aurez triomphé des obstacles, Wilhelm sera ici. Je me porte bien maintenant-, le ciel a exaucé les prières de ma sœur, les vôtres et les miennes; je puis maintenant attendre Wilhelm ; la mort a un moment plané sur ma tête, j'ai senti l'ombre froide de ses ailes noires j elle a passé outre. ,
■Je la regardai ; jamais je ne l'avais vue aussi pàle^ jamais SCS yeux n'avaient brillé d'un feu aussi sombre -, je partis le cœur serré.
Pour moi^ je ne trouvai que sujets de larmes et de désespoir. Tout était perdu ; je crus que je deviendrais fou de rage et de douleur; puis je tombai dans l'abattement, et une torpeur plus triste mille fois que le désespoir. Je fus quelque temps malade; puis on prétexta le soin de quelques affaires pour m'envoyer dans la Suisse autrichienne.
Je n'eus rien de si presèé que d'aller voir mon ami le moine au couvent de Kremsmûnster, si ce n'est toutefois de voir Marthalena, de lui raconter mes malheurs et de pleurer avec elle. Mais la vieille femme du vergep n'y était plus, et je remis au lendemain à aller voir les deux sœurs.
Je me dirigeai donc vers le couvent et je bâtai le pas, car je craignais de ne pouvoir arriver avant la prière du soir. En effet, comme j'approchais, à cause des jours plus courts, je distinguais avec peine les flancs de rédificc. Mais j'entendis tinter la cloche.
— Allons, dis-je, il faut que j'attende que la prière soit, récitée, car les pères n'avaient pas coutume d'admettre des étrangers pendant le temps consacré aux exercices religieux.
La soirée était belle, il ne restait à l'horizon qu'une lueur purpurine qui s'effaçait 5 tout le reste du ciel s'étoilait magnifiquement.
Comme je contemplais en marchant cet imposant spectacle, j'entendis une voix qui disait :
Grosser Gott, erbarme, etc.
« Grand Dieu! prends piiié de nos chers morts! »
Cette voix me fît tressaillir.
Je m'approchai, et agenouillée près d'une tombe, je vis une jeune fille vêtue de noir.
Une vieille femme était derrière elle.
Je m'approchai encore , c'était la sœur de Marthalena. Elle me reconnut, et, se jetant dans mes bras en pleurant, elle me montra le tombeau et me dit :
— Wilhelm n'arrivera que demain.
Nous priâmes ensemble sans nous rien dire.
La lune cependant se levait derrière de gros tilleuls; elle éclaira le tombeau et aussi le visage de la jeune fille. Son visage était pâle et amaigri comme celui de Marthalena le jour de mon départ."
Hélas! me dis-je quand je Teus quittée, qui la pleurera, elle, la dernière?
J'ajoutai le soir à ma prière la promesse de rester pour faire au moins une prière sur le tombeau de la dernière des quatre sœurs, car celle-ci était déjà atteinte, et à un
haut degré, du mal héréditaire qui avait fait de si horribles ravages dans sa famille.
Le lendemain j'allai au couvent, tout préoccupé encore de ces tristes impressions et de mon propre malheur.
Le moine me reçut avec un sourire bienveillant.
— Eh bien I dit-il, quel nom donnons-nous à l'œillet?
— Mon père^ luidis-je, ses pétales sont tachés de larmes de la couleur du sang ; appelez-le Bonheur de l'homme.
Sans doute plusieurs voyageurs, en admirant la riche collection du moine de Kremsmùnster, ont entendu ce nom sans soupçonner quels tristes souvenirs il rappelle à quelqu'un qui est aujourd'hui bien loin de là. •
A Heimoniet
Par une pesante soirée du mois de juillet, l'air était surchargé de nuages d'un gris cuivré, et si bas qu'eu s'a\ançant lentement ils louchaient la cime des arbres, dont le feuillage frissonnait sans qu'il s'élevât le moindre souflle. De temps à autre un bruit lointain et sourd suivait un éclair à peu de distance.
Involontairement soumis à ce respect et à cet air d'attente que l'orage qui va éclater donne à toute la nature, trois hommes^ renfermés dans une chambre, s'entretenaient à voix basse. Dans ces convulsions de la nature, l'homme tâche de se rendre petit et inaperça, comme l'enfant qui, redoutant la colère d'un pédagogue, cherche à se cacher sous son banc.
— Mes chers messieurs, dit un des trois, dont ks traits fatigués et la voix affaiblie pouvaient indiquer un 'profond
LA MAiN DU DIABLE. 41
chagrin et des veilles prolongées, vous êtes maintenant ma dernière espérance.
Tout ce que les autres médecins ont fait jusqu'ici à mon pauvre frère n'a réussi qu'à le faire souffrir davantage^ et cependant, je n'ai épargné ni peines ni argent ; j'ai vendu tout ce que je possédais pour payer la médecine et les drogues, et je l'ai fait de grand cœur, car si mon pauvre frère meurt, comme il ne paraît que trop certain, mon plus grand chagrin sera d'être forcé de lui survivre pour nourrir sa femme et Tenfant dont elle va être mère. Je vous laisse seuls, messieurs, avec une excellente bouteille de kirschenwasser. Je vais retourner auprès de mon frère, voir s'il a besoin de quelque chose ^ avisez entre vous au moyen de le soulager, messieurs, et tout ce qui me reste sera à vous, et vos noms seront dans mes prières tant que me^ lèvres pourront remuer, et mes mains se joindre^ et mes yeux se tourner vers le ciel.
Quand les deux médecins furent seuls^ ils se mirent à converser et à vider la bouteille de kirschenwasser.
Ceci se passait il y a cent cinquante ans, dans une maison de pêcheur sur les bords du Rhin^ non loin des ruines du château d Ehrenfcis, en cet endroit où le Rhin, resserré et gêné par des rochers entassés, précipite ses flots avec une violence qui les fait bondir et écumer , tandis que de loin on l'aperçoit calme, bleu, limpide, promenant ses eaux entre deux rives vertes et fleuries. Près du château d'Ehrcnfels, des écueils produits par des portions de rocher, que le fleuve ébranle sans les pouvoir enlever, forment un tourbillon que les bateliers ne passent jamais sans se recom-
mandera Dieu et à la Vierge, et où plusieurs ont péri (1). — Monsieur, dit un des deux médecins, croiriez-vous que j'ai une incroyable peine à tirer de l'argeiit de mes malades, et que je ne puis m'en faire payer qu'en productions de leurs champs ? — Cela peut avoir son agrément, et je m'en trouve quelquefois très-bien. — Oui, mais, malheureusement pour moi, j'ai affaire à de maudits vignerons. Pour comble de malheur, la récolte de l'an dernier a été très-abondante, de sorte que j'ai reçu plus de vin que je n'en pourrai boire dans toute ma vie. — Quoique, mon cher confrère, je vous en aie vu parfois vider un certain nombre de bouteilles, et avec une parfaite résignation. -^- Je ne me prétends pas plus ennemi du vin que ne doit l'être un bon Allemand,, mais la récolle de Tan dernier a été si abondante que personne ne veut plus en acheter.* — C'est un heureux hasard qui vous a poussé à me parler de cet embarras, mon cher confrère; j'ai besoin de vin, et nous pourrons facilement nous arranger pour faire un échange. Vous m'avez parlé, il y a quelque temps, de l'envie que vous auriez de trouver un cheval doux et robuste à la fois. Je serais assez porté à me défaire de mon cheval bai. Décidément, c'est un luxe que ma fortune ne me permet pas, d'avoir ainsi deux chevaux dans mon écurie. — Cet arrangement me conviendrait assez. Quel âge a votre cheval ? — Il prend sept ans. — Vous me répondez de sa douceur , confrère 5 vous savez que je ne suis pas cavalier, et vous ne voudriez pas vous servir de ce moyen pour avoir
(1) La main des hommes a rendu aujourd'hui ce passage beaucoup moins dangereux ; néanmoins, souvent encore, les bateliers avertissent les passagers de faire leur prière.
ma clientèle. — Je le laisse monter par ma femme et par mes enfants^ ainsi vous pouvez être parfaitement tranquille.
— Pour votre cheval^; je vous donnerai deux pièces de vin.
— Cela va, pourvu qu'il soit bon. — Le meilleur qu'on puisse boire. Pourvu que le cheval ne soil pas rétif. — Scellons le marché en buvant un verre de ce délicieux kirschenwasser. — Il va sans dire que vous donnez avec la selle et la bride. — Du tout, c'est un marché à part ; cependant je vous les jouerai aux cartes contre cinq bouteilles de kirschenwasser, si vous en avez qui vaille celui-ci. — Tope ! Il.est fâcheux que nous n'ayons pas de cartes ici.
A ce moment Wilhem entra.
Il était encore plus abattu qu'à son départ.
— Messieurs , dit-il , mon pauvre frère souffre encore davantage ^ de grâce, dites-moi ce que vous pouvez avoi ' imaginé pour le soulager.
— Monsieur Wilhem, dit un des deux médecins, après avoir examiné attentivement, et avec les lumières que peuvent nous donner la science et l'expérience d'une longue pratique, nous avons décidé qu'il fallait faire boire à votre frère une infusion de cochléarla. — Dans laquelle, dit l'autre, vous mettrez trois gouttes de laudanum. — Voici le laudanum et le cochléaria. — Vous pensez donc , messieurs, que cela le soulagera ? — Sans aucun doute.
W^ilhem paya les médecins nomades, et se Ifâta de préparer leur ordonnance, puis de la faire prendre à son frère ; elle ne produisit aucun résultat, et Richard laissait échapper des cris aigus. Wilhem , de désespoir, se frappait la tête contre la muraille.
— Mon Dieu! disait-il, ayez piti%de mon pauvre frère,
ayez pitié de moi -, ne m'enlevez pas mon bon, mon seul ami, lui qui a protégé mon enfance, m'a nourri, m'a élevé comme aurait fait une mère. Mon Dieu ! ayez pitié de lui, donnez-moi la moitié de ses souffrances, il en a plus qu'un homme n'en peut porter ; ou, s'il vous faut accabler une pauvre créature, donnez-moi ses douleurs tout entières, je les supporterai pour qu'il ail un moment de sommeil.
— 0 mon frère! mon Richard, que veux-tu? Oh î si mon sang pouvait te soulager ! Ne te désespère pas, Richard; il est impossible que Dieu n'ait pas pitié de nous.--WilIiem, dit Richard, où est ma femme? — Je l'ai forcée de prendre un peu de repos. La pauvre femme a les yeux brûlés par les veilles. — Et toi aussi, mon pauvre Wilhem, tu dois être bien fatigué. Et Richard s'efforçad'élouffer un cri. — Comment, se dit Wilhem, Dieu ne m'entend pas; les cris de douleur de ce malheureux et les cris de mon cœur n'arrivent pas jusqu'à lui ! Je ne puis résister davantage, je ne puis le voir souffrir. Que faire, qu'inventer ? J'ai fait brûler des cierges dans l'église; chaque jour on dit une messe. Tous les médecins, à dix lieues à la ronde, le sont venus visiter depuis trois semaines qu'il est sur son lit sans un instant de sommeil. Dieu est-il donc notre père !
Et comme Richard souffrait toujours^ Wilhem parut frappé d'une idée soudaine. Attends, mon Richard, dit-il, attends une heure seulement, et si je n'apporte pas un remède à tes douleurs, je tuerai toi, et moi^, et ta femme, car c'est trop souffrir; attends-moi. Il serra la main froide de Richard et s'élança dehors au milieu du vent et des éclairs qui sillonnaient l'air à de courts intervalles.
Il alla prendre son iJîlteau, ct.se mit au courant. En pas-
sant près du trou de Bingen^ ce lourbillon si redouté dont nous avons parlé plus haut, il allait, comme de coutume, faire une courte prière, d'autant que le vent soulevait les vagues plus que de coutume, et que ses sifflements, la lueur des éclairs et les éclats de la foudre qui déchirait les nuées, tout répandait dans l'àme une terreur mystique ; mais il était arrivé à ce point de désespoir, à ce point où Ton brave tout, parce qu'on croit avoir épuisé le malheur. — Et d'ailleurs, se dit-il, pourquoi prierais-je Dieu, qui. ne veut pas soulager mon frère ? Il ne m'entend pas, et ce n'est plus en lui que j'espère : ce qu'il ne veut pas m'accorder, je vais aller le demander au diable 5 c'est lui seul que j'invoque, puisque Dieu m'abandonne. — En ce moment, un éclair brilla, la foudre presque aussitôt fit un bruit horrible audessus de sa tête; la nuée était proche, il crut un moment que Dieu allait le punir de ses blasphèmes, mais son bateau passa entre les écueils malgré l'obscurité et le vent. — Au reste, dit-il, pourquoi Dieu entendrait-il nos blasphèmes, puisqu'il n'entend pas nos prières? Le diable est d'un bon secours 5 en l'invoquant j'ai passé le Bingei^loch^ où tant d'autres ont péri en implorant le secours de Dieu. Et tout en suivant le cours de l'eau :
— Il est bien connu dans le pays que Henry, qui est allé s'établir à Mayence^ n'est devenu si riche qu'en se donnant
au diable, au carrefour de la forêt. Je sais que beaucoup sont incrédules, et soutiennent qu'on aurait beau appeler le diable pendant cent nuits de suite à tous les carrefours de toutes les forêts, il ne vous entendrait pas. Cependant, ce n'est pas une raison de ne pas croire les choses parce qu'on ne les comprend pas; nous croyons bien au soleil, que personne ne comprend ; mais c'est un crime horrible que de se vendre au diable, cl je frémis à la pensée de lui appartenir, quand je songe à tout ce qu'on dit des peines de l'enfer. Mais, mon frère, mon pauvre frère qui, lorsque j'éiais entant, travaillait pour me nourrir ! encore en ce moment il souffre, il crie; il faut le soulager à quelque prix que ce soit, et, d'ailleurs, Dieu aura peut-être pitié de moi en voyant la cause qui me fait agir.
Quel horrible tempête ! continua-t-il, serait-ce un avertissement du ciel ? Bah ! il s'occupe bien de nous, le ciel qui laisse souffrir le meilleur des hommes I
A ce moment, il aborda, amarra son bateau aux racines d'un vieux saule.
— Pourvu que je retrouve l'endroit ; on me l'a cependant montré bien des fois.
A la lueur des éclairs, il pénétra dans la forêt, et, après bien des détours, arriva à un point d'où partaient trois chemins. — C'est ici, dit-il. Et il s'appuya contre un arbre.
Ses cheveux étaient dressés sur sa tête -, tous ses muscles -étaient horriblement tendus.
Le vent qui s'engouffrait sous les arbres, les éclairs qui jetaient de temps à autre une lueur bleuâtre, tout augmentait sa terreur.
Il chercha dans sa tête la formule qu'on lui avait indiquée, et dont s'était, disait-on, servi Henry le Riche.
Au moment de la prononcer, il hésita. Puis : — Allons C c'est un moment de plus que souffre mon pauvre frère ; il arrivera ce qui pourra. Et, à haute voix, il dit trois fois : Monseigneur le Diable ! je vous donne à présent et à tout jamais ma main gauche, si vous rendez la santé à mon frère.
Puis, avec accablement : C'est fini ! Alors il tomba sur la mousse humide, et se prit à pleurer.
Ensuite, sans rien dire, sans penser presque, tant il éiait écrasé et anéanti, il alla rejoindre son bateau. En passant le Bingerloch^ l'aviron qu'il tenait de la main gauche se brisa contre un roc. Il ne douta plus que le diable n'eût accepté son offrande \ il frissonna, et cependant se hâta de regagner la maison.
Il trouva Richard endormi.
Voici ce qui était arrivé :
Dans son trouble, Wilhem avait en sortant mal fermé la porte : le vent l'avait ouverte avec violence, et le bruit qu'elle faisait, joint au vent qui venait jusqu'à lui, devinrent tout à fait insupportables à Richard; il appela, mais inutilement. Enfin il essaya de se lever j mais sa faiblesse était telle que, arrivé à la porte, il se'taissa lourdement tomber; en même temps, il vomit du sang ; l^'abcès, cause de sa douleur, venait de crever; il ne sentit plus qu'une véhémente envie de dormir, se trahia jusqu'à son lit, et tomba dans un profond sommeil.
Quand Wilhem vil son frère endormi : — Allons, dit-il, mon frère est guéri, et moi, je suis damné !
Il passa le reste de la nuit sans dormir; le malin, vaincu par la faligue, il céda au sommeil \ puis, se réveilla en sursaut en criant : — Mon Dieu, ayez pitié de moi! — Il avait songé que le diable l'entraînait dans les entrailles de la terre.
Une semaine après, Richard avait repris ses travaux ordinaires. Le bonheur et la douce paix reparurent dans la cabane du pêcheur. Wilhem lui-môme, qui, pendant quelque temps, avait paru sombre et laciturne, avait repris sa bonne humeur; seulement, le moindre incident qui pouvait lui rappeler cette nuit funeste ie rendait morne et silencieux pendant plusieurs jours, et son imagination frappée trouvait à chaque instant des prétextes à d'invincibles terreurs. 11 eût tué mille hommes de sa main droite et incendié tout son village, qu il eût considéré cela comme un accident ordinaire; mais s'il lui arrivait de briser un vase de terre qu'il tenait de la main gauche, il lui semblait que le diable se servait de celle main qui était devenue sa propriété. Joignez à cela que la maladresse ordinaire de la main gauche était encore fort augmentée chez lui par la répugnance qu'il avait à s'en servir, et qii'il ne touchait rien de cette main sans le briser ou le laisser tomber.
Le dimanche, àj'église, il tenait celte main cachée sous sa veste, et souvent, agenouillé sur la pierre, il pleurait amèrement en demandant pardon à Dieu. Personne ne comprenait un tel excès de piété, et Wilhem ne répondait à aucune question. Une nuit d'orage l'empêchait. de dormir, et il la passait en prières , il n'osait non plus passer sur le
trou de î^ingen, qu'il avait franchi deux fois en invoquant
le diable.
Rîcliard souvent et sa femme, qui était devenue mère, s'inquiétaient de la situation de Wilhem, et lui en faisaient quelquefois de doux reproches. Ces marques d'affection rendaient du calme à son esprit, et il était heureux et tranquille jusqu'au moment où un accident nouveau lui rendait trop présent le souvenir de la nuit fatale où il s'était donné au diahle.
lïï
11 arriva qu'un sentiment qui lui remplit tout le cœur vint le distraire de ses sombres pensées. 11 devint amoureux d'une jeune fille douce et belle; tout à son amour, il ne songea plus au diable, et ne s'occupa que de sa jolie Claire. Richard et sa femme se réjouissaient de le voir heureux, car c'était tout ce qui manquait à leur bonheur.
La veille du mariage, Wilhem et Claire s'étaient assis sous les branches de quelques saules qui bordaient la rive, le soleil descendait à l'horizon sous des nuages sombres, et ses rayons leur faisaient une belle frange d'or et de pourpre.
A cette heure de silence et de recueillement, les deux amants parlaient de l'avenir, et se regardaient ; le lieu et riicure donnaient à leurs pensées, à leurs paroles, à leurs regards, quelque chose de solennel et de sacré.
— Mon Wiihem, dit Glaire de sa douce voix, il faut que je te quitte : mon père serait inquiet ; et vois^ les nuages de l'horizon montent en vapeur noire, l'eau s'agite sans
qu'il fasse de vent, les feuilles frissonnent, et les oiseaux s'enfuient 5 il va y avoir un orage : à demain. — En disant ces mots, elle ôta de son doigt une petite bague d'argent. — Tiens, lui dit-elle, c'est la bague de ma mère ; ce sera mon anneau de mariage; tu me le donneras demain, mais porte-le tout le reste du jour et toute la nuit. — Wilhem lui donna un baiser sur le front et, par habitude, tendit la main droite pour que la jeune fille lui passât l'anneau au doigt. — Non, non, Wilhem, dit-elle, à la main gauche, c'est celle du cœur, c'est celle où l'on met l'anneau de mariage.
Wilhem frémit, et retira la main qu'elle attirait à elle.
— Non, non, dit-il, je ne veux pas, pas à celte main, au nom du ciel ! pas à cette main. — Tu m'effrayes, Wilhem, tes yeux semblent s'élancer de ta tête.
El Wilhem s'enfuit, courant comme un fou. 11 passa près de Richard.
— Où vas-tu? lui dit Richard, tu cours comme si le diable t'emportais. — Eh ! dit Wilhem, qui te dit que le diable ne m'emporte pas?
Claire, inquiète, rentra chez son père, puis alla trouver Richard et sa femme; elle leur r^^conta ce qui était arrivé. Tous trois se perdirent en conjectures.
Wilhem ne rentra pas souper; cependant le souper devait être gai, c'était l'anniversaire de la guérison de Richard.
Quand il fut hors de la vue de Claire et de son frère, Wilhem s'arrêta : — Oh"! non, dit-il, je ne lui ferai pas partager mon sort, elle ne sera pas la femme d'un homme qui s'est vendu au diable.
Il se mit à pleurer en songeant à tout ce qu'il perdait de bonheur j puis il se jeta à deux genoux sur le sable, et pria.
Mais l'orage grondait, les éclairs brillaient ; il se rappela la nuit funeste : îl y avait juste un an, jour pour jour. Alors sa têle se perdit; il lui sembla sentir dans sa main une chaleur dévorante, il monta dans son bateau et le mit au courant. Quand il approcha du Bingerloch, il frémit de ne pouvoir arriver jusqu'à la forêt. Il n'osa implorer ni Dieu ni le diable ^ il passa heureusement, et chemin faisant il craignait que chaque éclair ne fût la foudre qui allait le ' frapper, que chaque vague ne dût l'engloutir avant qu'il eût expié son crime, ainsi que sa folie lui en avait suggéré ridée.
Arrivé au bord, il remercia Dieu, puis* marcha du pas ^ saccadé d'un homme qui a la fièvre, et parcourut les sijiuosilés de la forêt jusqu'au moment où il retrouva le carrefour.
Il se mit encore à genoux et implora le secours de Dieu.
Le vent brisait les arbres et ébranlait jusque dans leurs racines les chênes les plus robustes.
Il ôta sa veste, releva jusqu'au coude les manches de sa chemise, et s'écria trois fois :
— Monseigneur le Diable ! je t'ai donné ma main gauche j la voici, viens la prendre.
Et à la troisième fois, plaçant sa main gauche sur un tronc brisé, d'un coup de sa hache de batelier qu'il avait apportée, il se coupa le poignet, puis s'enfuit, soutenu par
la violence de la fièvre, laissant près de Tartre sa hache et sa main.
Il enlra dans son bateau ; sa fièvre était telle qu'il eut la force de ramer en suivant la côte de la seule main qui lui restait.
Quand il fut près du trou de Bingen, les forces lui manquèrent ; il se jeta à gcjioux en implorant l'aide de Dieu.
Le lendemain, Richard, en allani à la pêche, trouva le cadavre mutilé de son frère retenu entre les pointes de deux roches aiguës.