‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 20 sur 26 · VILLE DE SOIXANTE -DIX-HUIT MAISONS · texte numérisé non relu

VILLE DE SOIXANTE -DIX-HUIT MAISONS

A M. Jules Cloquet,

Quand on analyse nos plaisirs, il est bizarre de remarquer que les plus recherchés^ les plus fréquents^ les plus vlfs^ pour beaucoup d^entre nous, sont empruntés à la tombe. Le théâtre, ie plaisir des gens qui ne savent pas sentir seuls, et ne veulent pas s'exposer, sans complices^ à éprouver une émotion ; le roman, le plaisir des gens qui ne veulent pas faire partie d*un public^ et, par une pudeur morale que j'appelle sainte, ne veulent pas prostituer leurs larmes aux regards^ ni permettre au vulgaire de sentir, en même temps qu'eux, la même chose pour le même objet, ces deux œuvres de l'esprit, — je parle en général, sans me laisser arrêter par de nombreux exemples, qui démentiraient ma définition, — ces deux œuvres de l'esprit se font presque toujours en réveillant de la mort des défunts

9i HISTOIRE

plus ou moins illustres, en les forçant de quitter leur blanc linceul pour revêtir leurs squelettes décharnés des habits dont ils se paraient durant leur vie, et venir gambader, chanter, et réciter devant nous des vers plus ou moins fran- ' çais. Plus les gens ont été illustres, plus leur vie a été pleine de gloire, de succès, de tourments, de crimes, plus ils ont droit à la paix du tombeau, et plus ils sont exposés à la voir rompre. Pour nous, en rappelant les lectures qui nous ont le plus vivement intéressé, nous sommes resté convaincu que les drames les plus saisissants ne sont pas empruntés à Thistoire des grandes choses et des grands hommes, et se passent dans notre vie de tous les jours, sous les yeux de tous, sans que personne les voie, tant ils sont embarrassés de circonstances frivoles ou habituelles. Mais quand l'observateur a pu saisir ce fil si ténu d'un in* térôt puissant, et qu'il l'a suivi à travers les plus vulgaires circonstances, les plus communes situations sous lesqueUes il se dérobe à presque tous les yeux, comme ces fleuves qui disparaissent sous les sables sans perdre une goutte de leurs eaux, il est heureusement étonné de découvrir plus d'intérêt dans l'empreinte d'un petit pied sur le velours vert de la mousse des bois, que dans les fabuleuses histoires des Atrides, famille si féconde en forfaits, plus féconde encore en tragédies.

Ceci est la préface de la narration que nous avons résolu de faire. Peut-être trouvera-t-on que, comme bien d'autres, nous faisons les règles sur nos œuvres, plutôt que nos œuvres sur les règles. Tout bien considéré, c'est un peu notre avis à nous-même.

Ce que je vais raconter est une histoire vraie, qui a com-

meocé et fini dans la plus petite ville du inonde, sans que le bruit eu ait dépassé les étroites limites.

A une époque fort rapprochée de nous, Pirmasêntz était la capitale des Élats d'un prince de la maison de Nassau- Usingen. Je ne sais guère de sous-préfet qui se contenterait d'une semblable principauté ; mais un prince ne peut donner sa démission.

 entendre le conseiller intime, commandant des troupes et ministre des relations extérieures, baron de Robrecht, rien n'aurait été plus magnifique que la cour de Pirmasêntz. Quand on le voyait sortir de chez lui le matin en habit de cour, parce que le prince recevait ce jc^ur-là dans la salle du trône, ou en grand uniforme avec un arc-en-^ciel de cordons et une n^énagerie d'animaux honorifiques sur la poi-> trine, parce qu'on passait une grande revue, on eût cru le baron de Robrecht la cheville ouvrière d'un des plus grands empires du monde.

Au jour où il nous plaît de commence^ notre histoire, le baron de Robrecht trouva le prince Richard enfoncé dans un grand fauteuil de velours rouge râpé. Le prince était un homme de trente-deux ans, d'une physionomie douce et avenante ; de beaux cheveux noirs retombaient bouclés sur ses tempes ; ses yeux bleus peignaient la bienveillance et la sérénité : il avait parfois de l'esprit ; il avait montré

du cœur en diverses circonstances 5 mais tout cela disparaissait, le plus souvent, sous la nonchalance, qui était sa passion dominante et le fond de son caractère, II faut joindre à cette nonchalance l'ennui que lui causait parfois sa situation. Ses goûls étaient simples ; il chassait, herborisait, péchait à la ligne, et faisait de la musique. Avec 3,000 florins de rente, il eût été le plus heureux des hommes. Mais son petit revenu était absorbé, et au delà, par les dépenses de représentation qqe lui faisait- faire, ' bien malgré lui, le baron de Robrecht, et par l'entretien de la plus pacifique armée du monde.

Malgré la difficulté qu'il éprouvait parfois à payer celte armée, c'était de ses charges celle qu'il regrettait le moins. Il avait obéi à son goût en y introduisant le plus de musil dens possible. Chaque soldat qui quittait le service par une cause quelconque était remplacé, en cachette du baron, par un instrumentiste; dételle sorte que l'armée de deux cenls hommes du prince^ Richard se composait de quatre-vingtdix musiciens et de cent vingt soldats. Habile musicien luimôme, le prince conduisait sa musique. Les jours de revue étaient des jours de fêle pour la ville, et les populations empressées, au nombre de trois à quatre cents habitants se précipitaient dans les jardins du palais. '

— Je vous attendais, Robrecht, dit le prince ; je reçois à l'instant une lettre d'un cousin qui m'annonce sa visite prochaine, et s'invite, sans façon, à passer un mois à ma cour. Il faut répondre à celte lettre, et ensuite aviser aux moyens de recevoir dignement mon cousin. Ce qui m'inquiele, Robrecht, c'est que notre caisse doit élre à peu nrès vide, que mes fermiers ne me payent pas. et que, S je

de l'entreprise, que M. Rhoseville pût recevoir convenablement les négociants avec lesquels il se trouvait en relation. Une sorte de luxe devait inspirer la conûance. Successivement il démontra qu*il lui fallait une maison montée, plusieurs domestiques, un cuisinier français.

Le juif représentant du tailleur qui avait consenti à prêter la somme qu'on lui demandait, ;fut encore sollicité, et demanda un gage. Ce gage était le palais du prince. Si, à une époque flxée, les dernières sommes prêtées n'étaient pas rendues, il devenait propriétaire du palais.

Le prince, cependant, faisait comme beaucoup d'autres; à mesure que ses affaires s'embrouillaient, il lui devienait plu8désagà*éable de s'en occuper, et il les laissait aux mains de Robrecht et à celles de Rboseville, et il vivait paisiblement au milieu de sa musique.

D'autre part, l'étudiant Henreich mécontentait un peu tout le monde. Son oncle avait l'intention de lui faire épouser Yilhelmine; et, outre que ses façons un peu vulgaires et excessivement bruyantes déplaisaient beaucoup à la jeune fille, il ne faisait de son côté aucun effort pour triompher de cette visible antipathie. 11 passait son temps dans les cabarets, à débiter des lieux communs à quelques jeunes désœuvrés. Il leur expliquait les droits des peuples; il leur faisait comprendre que les rois étaient nécessairement des tyrans. 11 appliquait à la politique ce que les écrivains dramatiques ont érigé en loi au théâtre : — Tout baron est pour le moins faussaire; — Un comte fait la montre; — Un marquis empoisonne, — Un duc coupe les femmes en morceaux.

Mais les rois et les prêtres ! «^ Ils sont incendiaires,

— voleurs, — faussaires, — assassinsi -=- empoisonneurs, etc., etc.

Pauvres nobles, — pauvres rois, — pauvres prêtres!

Les nobles ont été tour à tour: — Protecteurs, — oppresseurs, — opprimés.

Aujourd'hui, qui nous délivrera de la tyrannie des faibles et de l'oppression des petits ?

lienreich parlait de Brutus, et, dans ses discours, attribuait au gouvernement, quel qu'il fût, tout ce qui pouvait arriver de f&chcux au gouverné. Quand on est renfermé sai)s contradiction dans un* cercle de gens tous du même avis, on ne tarde pas à passer les idées beaucoup au delà de l'absurde. Le club formé par Henreich avait des séances régulières et quotidiennes qui absorbaient la plus grande partie du temps que «hacun des membres qui le composaient auraient dû donner à ses affaires ou à la profession qu'il avait embrassée. Ces affaires et cette profession n'en allaient pas mieux pour Cela, et Ton aimait mieux attribuer les désagréments qui en résultaient au prince qu'à soimême. Quand on avait développé des théories anarchiques sur les gouvernements en général, on les appliquait sans hésitation, sans examen, au gouvernement que Ton avait sous la main. De cet axiome, — les rois sont des tyrans, — on arrivait à ceci : — le prince Richard est un tyran. — De celui-ci,— les peuples doivent renverser la tyrannie, — il n'y avait qu'un mot à dire: les habitants de Pirmasentz doivent renverser le prince Richard. Puis, sous forme d'amour du peuple et pour montrer du désintéressement, on attrihtiait au peuple les maux dont on souffrait soi-même. Celui auquel sa stupidité ou sa paresse fermait les moyens de par-

venir s'écriait : Le peuple oo peut arriver à rien. Celui dODt les bottes s'usaient allait eriant: Le peuple n'a pas de bottes ; et Ton terminait en maudissant les tyransJ^

Or, le peuple de Pirmasentz, comme celui de la^pjpart des principautés allemandes, se composait de geus fort heureux, tous propriétaires ou fermiers-) tous travaillant et vivant bien; faisant ce qui leur plaisait sans que Richard songeât jamais à s'en occuper. Tout le monde vivait en famille; et le soir, sous les acacias ou les tilleuls qui ombrageaient le devant des maisons, on entendait des chants accompagnés par des clavecins.

Il arriva qu'une grosse' grêle % quelque tort à la réooUe; Henreich et ses acolytes se répandirent partout, plaignant les cultivateurs, et leur donnant l'exemple des peuples qui ont reconquis leurs droits ; laissant entendre, sans oser cependant le dire tout à fait, qu'un des droits du peuple est de ne pas avoir ses champs hachés par la grêle.

Les plus désagréables des malheurs sont ceux dont on ne peut se prendre à personne. Aussi ne néglige-t-on rien pour éviter cet embarras. C'est pour cela qu'on a inventé le sort, espèce de puissance ennemie et taquine, qui n'est occupée que de tourmenter notre vie, et que Ton a la con» solation de maudire et d'invectiver faute de mieux. Je dis faute de mieux, parce que ce n'est qu'au défaut de tout autre prétexte plus voisin que Ton se résigne à se prendre au sort d'un chagrin que l'on s'est quelquefois donné beaucoup de peine et de fatigue pour s'attirer soi-même. Les malheurs qui n'ont pas de causes^ .du moins palpables, peuvent durer toujours : ceux dont on connaît l'origine ne dureront que jusqu'au moment où l'on aura détruit cette origine.

Od aime mieux être lapidé par un homme dont on peut se venger que de recevoir deux aérolitbes dont personne n'estAponsable.

l4|^s par le club, les fermiers du prince profitèrent de la grêle pour ne pas payer leurs redevances, et par-dessus le marcbé, ils se plaignirent et jetèrent les hauts cris.

Les vers à soie de M. Rhoseville furent attaqués de la dyssenterle \ il demanda de Targent à Richard, qui fut forcé de ne lui en pas donner. Il forma alors une société d'actions pour faire un chemin de fer ~ allant d*un endroit où personne ne demeurait à un endroit où personne n'allait.

Richard supprima trois domestiques, et vendit deux des trois chevaux qu'il possédait. Il se consolait de tout cela en faisant apprendre à ses musiciens de nouvelles symphonies, en pochant à la ligne, en allant herboriser dans les bois qui avoisinaient la maison du tailleur, et où il rencontrait par un hasard fréquent et régulier la belle Vilhelmine.

Un jour l'étudiant Henreich monta sur une table chargée de pots de bière, et parla ainsi :

« Il est temps, mes amis^ que les grands cessent de s'engraisser de la substance du peuple et de 8*abreuver de ses sueurs. C'est la lâcheté des peuples qui fait l'insolence des rois. Brisons les fers de notre belle patrie! (Plrmasentz, ville de soixante-dix-huit maisons!) Brisons le joug de la tyrannie!

« Marchons à ce palais où le tyran se livre à d'impures délices, entouré de ses féroces satellites ; réclamons nos libertés, et périssons tous s'il le faut : Pulckrum ^pro patriâ mort. » Jr

A ce moment, Richard se promenait dans son jardin, et s'amusait à débarrasser lui-même ses œillets des feuilles jaunies qui les fatiguaient et diminuaient leur éclat.

Il y a des gens qui n'ont en politique qu'une opinion, qu'un parti, qu'une conviction; ces gens-là sont'nombreux, et meurent volontiers pour la cause qu'ils ont embrassée. Cette opinion, ce parti, cette cause, cette conviction, c'est le tapage ; il n'y a pas de foi qui puisse compter autant de martyrs.

Aussi les conjurés arrivèrent-ils au nombre de quatrevingts à la porte du palais.

Les féroces satellites se composaient pour le moment d'un soldat qui jouait de la flûte, et achevait d'apprendre sa partie dans la symphonie en la de Beethoven, qu'on devait exécuter le surlendemain, et qui les laissa passer quand ils eurent dit qu'ils voulaient parler au prince, en leur recommandant seulement de marcher dans les allées.

Le prince fut peu surpris de ce tumulte, sa contenance calme et indifférente embarrassa la troupe *, et quand il demanda ce qu'on voulait de lui, personne n'ayant l'aplomb nécessaire pour parler, on répondit tous à la fois par des cris confus et presque inintelligibles, parmi lesquels on discernait cependant : — Vive la liberté ! — à bas les tyrans I A quoi le prince comprit qu'il s'agissait d'une

émeute. Il sourit, et dit d'une voix forte qui se fit entendre malgré les murmures des factieux : Que Tun de vous parle pourjyit le monde ! car si vous parlez fous Tun après rautflfce sera trop long ; si vous parlez tous à la fois» ce sera trop bruyant.

Tout le monde se tut ; et on recula, laissant à l'étudiant Hdnreicb le droit de prendre la parole et d-expUquer des griefs dont personne n'était bien certain.

— Nous venons^ dit Heoreîch, au nom du peuple.

— En êtes^vous bien sûrs? reprit Richard , et surtout le peuple en est*il bien sûr?

— Nous venons, continua Torateur, réclamer contre des abus trop longtemps souderts.

— Mon bon ami, dit le prince^ je ne sais d'autre abus Pirmasentz que celui que vous faites de nia patience. Que diable venez-vous me chanter? Mon peuple, puisqoe vous venez me rappeler que j*ai un peuple, n'est pas si nombreux qu'il ait besoin de mandataires. Il voudra bien me parler lui-même ; qu'il se rende demain dans la grande cour du palais, et nous causerons.

— Le peuple ne transige pas^ reprit IVenreich irrité de se voir prendre par Richard aussi peu au sérieux ; le peuple commande.

— Je voudrais bien alors être peuple pour pouvoir vous commander de me laisser tranquillêlu^tit ligner tnes OBinelS', je ne suis qu'un pauvre prince, jevousen prie. ' — C*est ainsi, dit Henreich, que les intérêts dd peuple sont sans cesse sacriûés aux intérêts privés. Le peuple n'a pas le temps d'attendre.

,— Mon pauvre Henreich, dit Richard, môtl métier de

DES RÉVOLUTIONS DE PIRMASENTZ. 1 1 à

prince n'est pas assez amusant pour que je le fasse tous les jours. Je serai prince demain; aujourd'hui je suis un simple particulier, fort inquiet d'un bel œillet qu'il aimarcotté luiHBÔme. Comfne particulier, je veux être maître chez moi. Ainsi donc, mes amis, allez-vous-en, et ne mar^ chez pas sur mes œillets.

Henreich se retourna vers ses amis.

— Vous conienterez-vous de ces réponses évasives, et de la farouche ironie qui dicte les paroles da tyran?

— Mon ami Henreich, vous me traitez en tyran de théâtre, celui d'entre les hommes auquel on* dit le plus d'injures. Je vous le répète, c'est t^mme particulier que je corrige moi*-môm6 les impertinentes avec ma canne..

— Je le vois, dit Henreich, les défenseurs du peuple entreprennent une t&che périlleuse. Je vois qu'au, bout de la carrière que je commence, je ne trouverai que la couronne du martyre; mais je sois prêt à verser mon sang pour le peuple. Prenez ma tête! •

'—Qucfferais-je de votre tête? si ce n'est de tirer les oveilles^qui y sont attachées. J'attends mon peuple demain au palais ; noo^ boirons de la bière et nous causerons. En cas de mauvais temps, on sera à couvert partout.

Quand ils» ftifent/ partis; Richard fit un bduquêt denes plus beaux œillets pour Vilhelmine, et lui écrivit pour lui rappeler qu'il devait leisoir valser avec eli«. "

Le* lendemain, dès le jeur^ l'armée vint au palais pour la dernière répétition de la symphonie en là de Beethoven; qui devait se jouer le soir.

— Que -diable me veut mon peuple, pensait Richard, et quel accident a pu lui rappeler que j'étais son prince? Rin-

cez des verres pour mon peuple. Heureux le souverain qui peut trinquer ainsi avec tous ses sujets !

Il vint une centaine de personnes d^une façon un peu tumultueuse, une centaine d*autres vinrent pour voir ce que venaient faire les cent premiers, et le reste des habitants de Pirmasentz pour voir ce qu'étaient venus faire les seconds.

— Mes amis, dit Richard, buvez la bière pendant qu'elle est fraîche. Maintenant, que venez-vous me demander? Vous ai-je jamais gênés dans vos plaisirs ni dans vos affaires ? Sais-je seulement ce que vous faites?

— A bas les tyrans ! cria HenreichI

— Â bas les tyrans! crièrent les amis d'Henreich.

— A bas les tyrans! cria le peuple.

— Pourquoi le prince est-il entouré de sicaires? demanda Henreich.

— Je suis entouré de mes musiciens; les autres soldats sont, je crois, allés se promener. Faites un moment silence* et écoutez-moi. Avez-vous à vous plaindre? êtes-vous malheureux? Je ne suis pas riche, mais celui d'entre vous qui a voulu venir manger ma soupe a toujours été le bienvenu.

— Par ma voix, dit Henreich, le peuple réclame ses libertés,

— Vous me trouverez bien ignorant, mon pauvre Henreich, mais je vous jure que je ne sais pas quels droits le peuple peut réclamer dans un pays où le prince n'en réclame aucun.

— Nous voulons la liberté de la presse, dit Henreich.

— Nous voulons la liberté de la presse, dit le peuple.

Le prince attendit que le tumulte fût passé, et il dit :

— Que diable ferez-vous de la liberté de la presse ? il n'y a pas de presse à Pirmasentz, et bien peu d'entre vous savent lire.

— Le peuple saura mourir pour ses droits, dit Henriech.

— Oui, nous saurons mourir, dit le peuple.

— Je serais fâché, dit Richard , de vous voir mourir pour cela.

Pendant ce temps, Robrecht avait rassemblé les soldats et avait fait cerner la cour ; il revint et dit :

— Je préviens Votre Altesse que l'armée entoure les factieux, et qu'ils sont en notre pouvoir.

— Eh bon Dieu ! dit Richard^ que voulez-vous que j'en fasse, de vos factieux? il n'y a qu'une prison à PirmasentZy et j'en ai fait une serre pour mes orangers. Renvoyez les soldats.

— Mais je ferai remarquer à Votre AUesse que sa sûreté personnelle,...

— Ne vous inquiétez de rien, Robrecht, et faites ce que je vous dis.

— Trahison ! cria Henreich comme les soldats se dispersaient, le palais du tyran va se rougir du sang du peuple...

Le prince fit signe qu'il voulait parler : un long murmure

s'apaisa graduellement.

— Vous voulez la liberté de la presse; mais vous ai-je jamais dit que je m'opposais à ce que vous écrivissiez ce qui peut vous passer par la tête? qu'est-ce que cela me fait à moi? seulement, je ne vous conseille pas de passer beau-

118 HISTOmE

coup de temps à écrire-, par la sécheresse qu*il fait, les champs et les jardins n'ont pas trop de bras.

Et tout le monde partit.

Le soir, la symphonie fut admirablement exécutée; puis on valsa, et le prince valsa avec Viihelmine. Etie avait des œillets à sa ceinture.

— Pauvre Richard ! lui dit*elle.

Et Richard, qui avait senti te cœur de Vilhelmîne battre si près du sien, ne comprenait pas trop de quoi elle le plaignait.

Tout alla bien pendant quelque temps. Henreich fit un journal) manuscrit; mais la vie de Richard était si simple, si ordinaire, qu'elle ne prêtait guères aax4ttaques^ cependant il y a fX)ur cela des thèmes tout fsiits. Robrëcbt sttrtout était peu ménagé, llvint prier .le' prince de lui permettre de faire aussi son joumaij < < '

— On m'a demandé la liberté de la presse, dit Richard ; usez-en tout comme vous Tch tendrez; *

Alors Robrecht et Henreich s'évertuèrent . à faire leur journal chacilta de son côté. * i

Les journaux paraissaient le matin. Mais comme* on s-était de tout temps couché de bonne heure à Pirmasentz, et que les deux copistes, qui tiraient chaque journal à deux exemplaires, ne voulaient pas veiller, il fallait en faire une partie d'avance.

Henreich savait que les tyrans ne font rien que de criminel; Robrecht que les rois ne font rien que de sublime. Aussi ne se gênaient--ils ni l'un ni l'autre pour porter et écrire d'avance durant le jour leur jugement sur les événements de la jourhéev en laissant ôes' ôton*?»' pour

mentionner lesdits événements. Les événements étaient si peu communs à Pirmasentz, que c'était sur les mêmes qu'ils avaient à parler. Le soir on n'avait qu'à remplir les blancs, Qi le journal était tout fait pour le lendemain matin.

Jwmalde Henreieh. -*- Jusque^ à qaand le peuple muselé souffrira-l-il que le pouvoir....? Jusques à quand tiendrons^nous la tête courbée sous un joug odieux?

JùHmai'dé Mobrecht. — Chaque jour nous apporte de nouvelles raisons de bénir le prince que le ciel nous a

donné. Encore aujourd'hui Que répondront à cela les

fauteurs de Tanarchie?

Puis, si le soir il arrivait qa'il ne fût rien. arrivé, si l'homme le mieux instruit disait î -i- Tout ce (Jue j'ai pu apprendre, c'est que le prince a mangé des harijçqta verts ; — on lisait le lendemain :

Journal de Henreichl — Jusques à quand le peuple muselé souffrira-t-il que le pouvoir mange des haricots ^'erts ? Jusques'à quand tiendrons^-nous la tête courbée sous un joug odieux?

Journal de Bobrecht. — Chaque jour nous apporte de nouvelles raisons de bénir le prince que le ciel nous a donné : encore aujourd'hui il a mangé ûes haricots. Que répondront à cela les fauteurs de l'anarchie?

— C'est, ajoutait Robrecht, un encouragement à l'agriculture.

— C'est, disait Henreich , une amère dérision pour le peuple, qui ne peut manger des haricots de primeur.

Vilhelmine montra les deux journaux au prince. 11 rit beaucoup de celui Henreich , et défendit à Robrccht de continuer le sien.

Richard finit par se trouver fort obéré. Rhoséville s'ea alla un matin sans rien dire.

Le prince assembla son armée et dit à ses soldats : — le n'ai plus le moyen de payer votre solde. Je vous ai loués à une grande puissance qui va vous emmener m Afrique. Vous aurez double solde.

Mon histoire est la plus vraie de toutes les histoires. — L'armée, en partant, fit sa première station à Zweibrûcken (Deux-Ponts), et on s'y rappelle encore la chanson qu'ils chantaient en route, chanson qu'ils avaient composée euxmêmes :

Aûf, aûf ihr Brûder ùnd selt stark Der abschite tag ist da . . .

J'ai oublié le troisième vers.

V^ir mnssen nber land ùnd meher Insheissen Africa.

René d'Anjou a dit : a Un roi sans musique est un &ne couronné. »

Richard se trouva, après le départ de son armée, le plus malheureux d'entre les petits potentats; Vilhelmine seule le consolait. Mais, à quelque temps de là, elle partit avec sa nourrice, et resta un mois absente. La raison du voyage était une visite à une vieille parente.

Pendant ce temp^, la ville de Pirmasentz continua de suivre la voie du progrès. On vint un matia en tumulte demander à Richard l'autorisation de planter un arbre de la liberté.

— Plantez des arbres tant que vous voudrez. Celui qui plante un arbre fait une bonne action. S'il vous était égal

que votre arbre de la liberté produisit des cerises ou des pommes, ce n'en serait que mieux.

On se rassembla sur la place. — Mes amis , dit Henreicfa, vous voyez comme nous arrachons un à un tous ses privilèges à la pâle tyrannie. Quel arbre choisirons-nous?

Ici un grand bruit ^commença ; chacun avait son arbre de prédilection.

— • Le chêne est l'emblème de la force.

— Le peuplier s*élance vers le ciel.

— Le mélèze est toujours vert.

La discussion s'anima; beaucoup d'injures et quelques coups furent échangés. Enfin on se décida pour le chêne, et on alla arracher un jeune arbre dans la cour d'un fermier. Le fermier voulait défendre son arbre; on menaça de le pendre à son arbre.

Ce ne fut que le soir qu'on alla planter Tarbre. Henreich ordonna d'illuminer toutes les maisons en signe de joie, et on cassa à coups dé pierres les vitres de ceux qui n'illuminaient pas. Puis on chanta autour de Tarbre jusque fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, le juif fit savoir à Richard que, le délai étant expiré, il allait faire vendre le palais pour rentrer dans les sommes qu'il avait avancées. Au même moment, les jardins du prince se trouvèrent pleins de monde; c'étaient des bourgeois de Pirmasentz d'une part, et d'autre part Henreich et ses partisans. Tout le monde parlait à la fois :

— Nous voulons la liberté de faire illuminer I

— Nous voulons la liberté de ne pas illuminer!

— Nous voulons la liberté d'arracher des arbres I

— Je veux la liberté de garder les miens!

— Nous voulons la liberté de faire du bruit la nuit !

— Nous voulons la liberté de doriair !

— Nous voulons la liberté de casser tes vitres!

— Nous voulons la liberté de ne pas avoir nos vitres cassées I' •

— Vive la liberté !

— Je répondrai à vos demandes demain matin, reprit Ricbard.

Quant tout le monde fut parti, il donna une lettre à Robrecht, pour son oncle, sans lui en faire connaître le contenu. .....

« Mon cher oncle,

a Je ne peux ni ne veux plus être prince^^ .Quanti vous recevrez cette lettre, j'aurai quitté Pirmasentz.. Je vous abandonne tous mes droits moyennant une pension viagère de quinze cents florins. Je vous ferai savoir où vous aurez à me faire payer cette pension. Gardez auprès de vous Robrecht, c'est un bon et loyal serviteur.

« Je vous çmbrasse affectueusement. Richard. »

Et le lendemain matin, dès que le soleil levant colora de ses premiers reflets roses la mousseline de ses rideaux, — il n'y avait de rideaux de soie que dans la salle du trône, — il mit dans une valise ses objerls les plus précieux.

Trente duCats,' ude ceinture bleue ayant appartenu à Viibelmine, les lettres de Vilhelmine , la flûte dont lui Richard jouait fort bien.

Il plaça la valise sur son cheval, et sortit de Pirmasentz pour n'y jamais rentrer, '^"

DES RÉVOLUTÏONS DE PIRMASENTZ. I Î3

A la sortie de la ville^ il se retourna, et ses yeax s*arrétarent sur les acacias qui ombrageaient la maison du tailleur : un long soupir sortit de sa poitrine : — Qu'est-elle devenue ? pensa-t-il ; mVt*^lIe donc aussi abandonné ? quel sotpréjugé m'a empêché de Tépouser au temps de ma grandeur ? Maintenant son père me la refuserait, et ce serait elle qui ferait la mésalliance. Je lui enverrai une lettre quand je serai loin de Piroiasenlz.

Puis il laissa son cheval suivre un sentier dans le bois. Vers le milieu du jour, il dîna ehess un bûcheron, et se remit en route pour A...

Hais il s'égara; et comme le jour baissait sensiblement, comme le soleil ne lançait plus que d^obliqîies et pâles rayons orangésà traVefs lès' arbres, la perspective de passer la nuit à la belle étoile lui fit presque un moment regretter Pirmasenlz. Mais ce regret s'évanouit lorsqu'il sei*appela le bruit qui l'aurait éveillé lé lendemàîh.' Alors il se fit un lit de feuilles, mit son épée nue à côté dé lui, et s'endormit. La fraîcheur que précède lelever'du soleil lé réveilla le lendemain. Les oiseaux secouaient leurs ailes engourdies, se baighaient'dans la rosée scintillant au ëofeil levant, et chantaient joyeusement» Alors Ri(*ardMvit;qu'il avait passé la nuit à cinquante pas d'une petite maison où il eût pu reposer à couvert. . '

La petite maison était d'u^ aspect ravissant : elle était entourée de fossés remplis d'eau, et alimentés par une source vive; die était entourée d'acacias; et cette vue, qui lui rappelait- la- maison du tailleur, fit sdupfrèr tristement Richard. Il y avait encore de grandes pelouses vertes et des

plates-bandes, des fleurs parfaitemeDt soignées. Richard regretla ses oeillets.

Il entra ; on le reçut poliment. Il demanda à déjeuner ; un domestique lui servit un excellent repas. Comme il finissait de déjeuner, il aperçut au détour d'une allée deux femmes qui approchaient. — C'est, dit le domestique, ma maltresse qui vient de se lever. Richard alla au-devant de ses hôtesses pour les saluer. L'une d'elles était une vieille femme, d'une physionomie douce et avenante; Tautre était une charmante jeune fille, et cette jeune tille était Vilhelmine.

Vilhelmine et Richard s'étonnèrent, et la tante s'étonna de leur étonnement.

Richard, en peu de mots, mit les dames au fait de ce qui lui était arrivé.

— Vilhelmine, Vilhelmine! dit Richard, quelle charmante retraite ! et que la vie y aurait été douce avec vous ! Je ne puis aujourd'hui vous demander votre main, après avoir eu la l&çheté de ne pas vous épouser quand j'étais prince.

Voici aujourd'hui toute ma fortune. J'ai trente ducats dans ma valise, et je me suis assuré une rente de quinze cents florins.

— Mon prince, dit la tante, il n'y a rien de désespéré ;

Vilhelmine vous aime, restez ici. Vilhelmine viendra me

voir tous les mois ; et quand j'aurai vu que votre résolution de l'épouser n'est pas le résultat d'un moment d'exaltation, quand je me serai convaincue que vous ne regrettez pas votre palais de Pirmasentz, que vous a si bien volé quel-

qu^un que je ne nommerai pas, parce qu*il est mon frère, nous arrangerons tout pour le mieux.

Richard ne put faire d'autre réponse que de baiser la main sèche de la vieille dame.

Et quand elle lui eut donné à baiser la petite main de Vilhelmine, il s'écria : — Adieu, adieu à Pirmasentz! adieu au triste passé, et qu'il soit béni, s'il est le prix de l'avenir! J'ai passé bien des jours d'ennui, mais un riant horizon m'apparatt.

]1 n'y a pas d'épines sans roses.

Voici, du reste, ce qui arriva à Pirmasentz. Le jour où le prince partit, il y avait à midi huit princes de Pirmasentz ; le soir* il y en avait trente-deux. Le lendemain matin, l'oncle do Richard , qui avait accepté avec empressement l'offre de son neveu , envoya un caporal et dix hommes qui arrêtèrent en deux heures l'élan des révolutions.

A Meifred.

On n'entendait plus le bruit des portes, celui des voitures même allait cesser. Dans un salon, éclairé par un grand nombre de bougies aux deux tiers consumées, devant les restes d'un grand feu, se trouvaient encore assises deux personnes, une femme d'à peu près trente ans, et un jeune homme qui paraissait compter quelques années de moins.

— Il est une malédiction, dit la baronne, que j'ai eu souvent occasion de répéter dans ma vie.

— J'espère, madame, que ce n'est pas contre les précepteurs.

— Non, Raoul ; c'est contre les gens qui, sortant d'un bal à deux heures du matin, entraînent dans leur fuite toute une société. Quand on fait tant que rester à danser jusqu'à deux heures, ce n'est pas un reste de nuit, dans un lit où Ton ne fera que se retourner sans dormir, qui vaut la privation que Ton s'impose. A coup sûr, je vais

SANS SE VOIB. 137

rester an moins deux heores sans pouvoir troaver le sommeil. Ne vous retirez pas encore; mes enfants sont fatigués, et je leur ai permis de se lever tard vie professeur pourra donc en faire autant. Âvez-vous quelque histoire à me raconter? on plutôt répondez-moi à une question que me suggère votre attention à examiner les différentes femmes qui étaient ici il y a un quart d'heure. De toutes les femmes que vous avez jamais connues, quelle est celle que vous avez trouvée la plus jolie ?

— Est-ce sans vous compter, madame ?

— Sans me compter, monsieur.

— Alors c*est une femme que je n'ai jamais Vue.

— Voici une étrange folie.

— Pas *sî étrange : je juge de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit, et, des quelques amours que j'ai pu avoir jusqu'ici, le plus passionné, le plus véhément, le plus poétique, est, sans contredit, celui que m'a inspiré une femme dont je n'ai jamais vu seulement le bout du pied.

— Môme en comptant cette femme vêtue de bleu, que je vous ai envoyé engager à danser.

— Celle dont vous m'aviez d'avance vanté la beauté?

— Précisément.

— Je ne l'ai pas vue. Quand j'ai voulu m'approoher d'elle à travers les groupes de danseurs, elle passait dans un autre salon, donnant la main à un homme plus heureux.

— Ou plus leste. '

— - Et je n'ai vu que les derniers plis de cette robe bleue par laquelle vous me la désigniez.

— Contez-raoi votre histoire, Raoul. Est-elle longue?

— Je ne puis le dire d'avance. Si la mémoire seule est enjeu, elle sera courte, car il y a peu d'incidents et de péripéties ; mais sMl se réveille, en parlant, un souvenir un peu vif, je ne puis répondre de rien.

— N'importe : si elle m'amuse, elle charmera mon iuisomnie; si elle m'ennuie, elle m'endormira.

— Ainsi, de tonte manière, je suis certain de me concilier la bienveillance de mon auditoire. C'est une position trop rare et trop belle pour n'en pas profiter. Je commence.

— Sonnez, pour qu'on jette du bois au feu.

— J'en vais mettre moi-môme.

— Vous êtes un adroit orateur; vous craignez que la présence momentanée d'un domestique n'interrompe les dispositions favorables où je suis pour entendre votre récit, et ne trouble mon recueillement. Vous ai-je deviné?

— Je ne suis pas forcé de l'avouer. Je pourrais dire que les domestiques sont fatigués, et mejparer d'une intention philanthropique.

— Nous avons, vous et moi, trop d'esprit pour croire à la philanthropie. Commencez.

— J'avais vingt ans...

— Je m'en étais doutée.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est le seul âge où Ton se livre à ces passions aussi irréfléchies, aussi romanesques, aussi extravagantes.

— Dites aussi ]vraies, aussi nobles, aussi pures. Si les

femmes savaient quel trésor d'amour renferme te cœur d'un homme de vingt ans pour la première femme qu'il aimera; si elles voyairat bien tout ce qu'il y a de dévouemeat, d'idolâtrie dans un pareil amour ; si elles savaient qu'elles sont pour cet homme la vie avec toutes ses délices, le paradis avec ses joies mystérieuses; si elles savaient qu'il coDcentre alors sur elles toutes les passions humaines : la gloire est pour lui d'être aimé d'elles*, l'ambition, de baiser leurs cheveux; l'avarice, de conserver une première lettre à demi-effacée par les baisers; mais elles se laissent, dans leur sot mépris pour ce jeune homme, dans leur plus sotte préférence pour des êtres abrutis et blasés, elle se laissent enlever ce premier amour par des grisettes ou des femmes de chambre. C'est sur le fumier que fleurit cette rose aux parfums enivrants.

— Votre digression n'est pas sans réplique, ô professeur degrec : d'abord, ce premier amour, dont vous faites un tableau assez attrayant, il n'est pas donné à toutes les &mes de le sentir. Quelques organisations seules, richement dotées parla nature, en sont susceptibles; et d'ailleurs, croyez-vous qu'il n'est pas un peu humiliant pour une femme d'être adorée pour des ebarmes qu'elle n'a pas, louée pour des perfections imaginaires; de n'être qu'un miroir où se reflètent les brillantes rêveries de son amant; d'être pour lui ce qu'étaient pour les Gaulois ces vieux troncs hideux auxquels ils appendaient tant de manteaux de pourpre, tant d'aigles romaines, tant d'anneaux d'or arrachés aux doigts des chevaliers, qu'on finissait par confondre dans une même admiration et le tronc informe et les riches dépouilles dont il était couvert !

laO SANS SE VOIR.

Croyez*>moi, il est plus doux et plus sûr d'être aimée telle que Ton est, d'être aimée pour sa: beauté et pour ses qualités^ et doq d'être simplement la r toile que l'enthousiaste cbarge de brillantes couleurs. Voyez de près combien sont, le plus sauvent, indignes les objets des plu& violentes passions, et vous serez eonvaineu que Ton n-adore les femmes que faute de les pouvoir aimer.

— Regardez en arrière, madame, et vous serez persuadée qu'il n'y a. de beau et de bon,: dans la vie humaine, que ce qui n'y est réeUe{ttent.pas.»Les41]jAsions sontla p[«is grande. richesse âe l'homme; et d'ailleurs, avant de les rejeter, il fendrait, et l'essai vous rackntrer^it si la chose est facile,, il faudrait bien^savoidr si ce qu'on ^r. substituerait serait plus vrai et plus posiUf-, siiles. fruits sont, plus réels que les fleurs, et s'il est bon de désirer, que le vent fasse tomber sur ta terre en neige odorante les.pétales des fleurs, pour que les fruits se forment plus vile., Non.,, ce . ne sont pas des illusions peut-être ïi ces cbarmcfi que l'âme, vaus prête,' vous les ayez réellement y cet amour si puissant sur celui qui réprouve, a une influence aj^ssi .forte suricellequi rinspire> et si nous vous voyons a une sii^ande hauteury c'est que notre amour youea» réeUemaotéleMées et grandies.

•— Probablement, vous aurez encore bien des choses à répondre ; mais je craindrais un amour qui m'élèverait sur un piédestal dont je n'oserais descendre sans risquer de me rompre le cou. Commencez- vous votre histoire?

Raoul commença.

« J'étais depuis quelques mois sur les côtes de la Bretagne. Donné pour précepteur aux deux jeunes fils du dernier membre d'une grande famille qui tire son origine de l'Âr-

SANS SE VOm. 131

niorlque, j'avais suivi mon patron avec plaisir dans sa ré* sidence d'été. C'était une belle roaisod un peu en ruines, mais pittoresque, et si près de la mer que le vent qui soufflait du large venait quelquefois apporter sur les lèvres utie savçur salée. La journée était entièrement consacrée aux études de mes élèves el à quelques ^omenades que nous faisions sur le bord de fa mer. Le' soir je jouais aux échecs avec le père, et nous buvioôs du punch. - '

« Un soir que j'en avais bu plus que de coutaîne, il me fut impossible de dormir, et je descendis dans le jardin. Comme je goûtais le calme et la fratcheur de la ntiit, j'entendis tout à coup une douce voix de femme qui chantait sur un air simple et monotone un chant que j'avais quelquefois entendu fredonner par les habitants des côtes* Ce chant n'est ni harmonieux ni poétique, mais il est naïf et bizarre :

Mouettes blanches, Les douaniers m'ont pris

N'avez-vous pas vu Ma poudre et mes fusils ;

FioUer les planches Ils m'ont pris mon filet

D'un vaisseau perdu ? Qui séchait sjiir le galet»

J'ai promis à ma femme Dans les algues vertes,

Un large ruban Met, apporte-moi

Rouge comme une flamme Aux plages désertes

Pour parer son enfant. Du bois pour mon toit,

Le vent a détruit De la poudre sèche,

Ma pauvre toiture, Un fusil damasquiné,

Et dans ma masure Des filels pour la pèche,

Il a plu toute la nuit. Un ruban pour mon nouveau né.

u Je cherchai longtemps, en vain, sans réussir, 4i voir d'où sortait cette voix qui paraissait — et sa douceur contribuait à riUusion — tomber, sinoji du ^|, du moins des

arbres qui, hauts et touffus, masquaient la muraille qui terminait le jardin. Enfin j'aperçus une lumière à une petite fenêtre masquée par le feuillage. Elle appartenait sans aucun doute à une maison adossée à une muraille : cette maison était habitée par deux femmes seules avec quelques domestiques. La voix cessa, et la lumière s*éteignit. Je restai encore quelque temps dans le jardin sous une impression magique. La nuit, j'eus beaucoup de peine à m'endormir. Le lendemain matin^ je ne pensais plus à rien .

« Le soir, cependant, le crépuscule me rappela la petite fenêtre et la voix, et sitôt que j'eus fini ma partie d'échecs, je descendis au jardin. Il y avait une lumière à la fenêtre, et cette lumière, à travers les feuilles, semblait un ver luisant dans Therbe. Mais on ne chanta pas. Mon esprit se perdit en de vagues rêveries ; je cherchai à me représenter en imagination l'hôtesse de la petite chambre. Elle doit être jeune : c*était la seule conséquence que la voix me permît de tirer positivement.

« Quelques jours encore se passèrent pendant lesquels je m'occupai un peu plus de mon rêve qu'il ne convenait à ma tranquillité. Un jour, comme je me promenais avec mes élèves et mon fusil au bord de la mer, je vis passer près de nous un enfant qui venait quelquefois vendre des fruits à la maison. Je l'appelai, et le hasard ou le désœu* vrement fit que je lui demandai d'où il venait. Je viens de faire de longues courses inutiles : mademoiselle Pauline ' est bien fâchée de ne pas avoir de fleurs pour la fête de sa mère ; mais le veut du nord, qui a souflQé ces jours derniers, a tout desséché dans les jardins.

« — > Et qui est mademoiselle Pauline ? demandai-je.

«« — C'est votre voisine : une bien bonne demoiselle, et jolie comme les anges. Elle m'apprend à lire et à écrire, pour que je puisse un jour être clerc, et elle me* paye généreusement mes commissions... Ma curiosité était trop piquée pour que je ne fisse pas d'autres questions. J'appris que ces dames ne sortaient jamais ; que la petite fenêtre dans les feuilles appartenait . à la chambre de mademoiselle Pauline, et qu'après en être sortie le matin, elle n'y rentrait plus que le soir pour se livrer au repos. Je passai le reste de la promenade fort préoccupé. Quand mes élèves furent rentrés, je m'acheminai vers un jardin assez éloigné que je connaissais pour être tQujours garni de fleurs, à ' cause du soin que prenait le propriétaire de Tabriter contre certains vents de la mer.

« La nuit, quand je me fus bien persuadé que tout le monde reposait, je grinapai dans un des arbres, et je sentis mon cœur battre bien violemment quand j'approchai de la fenêtre *, elle était fermée et pleine d'obscurité. J'attachai une botte de fleurs à un des barreaux, et descendis un peu froissé et écorché.

« Je n'osai me trouver au jardin au moment où elle verrait les fleurs 5 seulement, je m'aperçus dans la journée que les fleurs n'y étaient plus.

« Bientôt j'attirai près de moi lepetit commissionnaire; j'étais heureux de causer avec quelqu'un qui l'avait vue, qui avait entendu sa voix. Je voulus aussi lui montrer quelque chose, et je lui donnai des leçons d'arithmétique. Peu de temps après que j'eus commencé, il me dit : — Mademoiselle Pauline est très-contente que j'apprenne à compter,

elle m'a dit d'être reconnaissant pour vos soins. Gomnie

it

je vis par là qu'il avait parlé de moi, je n'osai plus trop faire de questions sur ma voisine. Un jour^ cependant, le petit Louis avait un ruban bleu dont il se parait avec orgueil } il me dit qtie ce ruban lui avait été donné par mademoiselle Paulioe. Je lui offris une pièce de monnaie en retour; mais il refosa obstinément de s'en defisaîsir. Seulement je conclos du ruban qu'elle devait être blonde. Tout cela m^intéressâit plus que je ne^saifrats dire.

« Un soir, iesoleit s'étaitconefaé dans un horizon rayé

de longues bandes rouges, le vent eu sud-ouest: s'était mis à souffler avec violfnce,'et'la>.mer paraissait sourdement agitée danS' ses profofideuns^ E\\6 s'élevait à Fthorizon, et semblait s^avancer en longues lame&sur laiterjse pour l'eagloutir. Enfln la plus affreuse tempôte se dédain Tout le pays était «dans une t grande' agitatioi;! :, plusieurs bateaux étaient sortis. peur la pèche le jour précédent» et n étaient pas encore rentrés j Lesifemmes et les enfants étaient sur la plage,' et interrogeaient* en vain Tborizon. Un christ de bois, près de i^église^ jôtait entouré de< gens à<gencH:ix. Enfin on aperçut dans la teinte jaune que le soleil couché laissait encore à l'horizon, les voiles qui dessinaient en noir les deux bateaux que Ton attendait.

« Je rentrai à ce moment à la maison^ pour ne pas manquer l'heure à laquelle je voyais la lumière dans les feuil* les. La chambre était éclairée ; j'entendis la douce voix : — Geneviève, disait-elle, demain matin sitôt que tu seras réveillée, viens médire s'il n'est pas arrivé quelque malheur. Cette tempête m'épouvante... Puis j'entendis une porte se fermer, et à la lueur moins forle, je vis qu'on avait enlevé une des lumières. Peu après^ j'entendis qu'on faisait une

prière à la Vierge, la protectrice des marins. J'éooutai reli* gieusement, et je priai avec elle.

tt Puis je reitournai au bord de la mer : les deux bateaux n'étaient plus qu'à deux portées de fusil de la cOte ; mais la mer brisait avec une telte fureur, que les pécheurs, comme il était facile de le voir.à leurç manceuvres, faisaient tous leurs eiTorts pour n'y. être pas jetés.

« Il y eut un moment où le vent cessa de sifQer, et où Ton n'entendit plua^qu'un grondement sourd et lointain ; et aa iarge la mer* s'éleva, «comme, une montagne, elle semblait toucher ledel, puis cetie immense lame se brisa en blanchissant, et vint ei|> roulant vers la côte. Un cri de désespoir s'éleva du rivage. Les deux bateaux s'élevè* rent sur la lamé et diépanirent aux yeux.

u Puis bientôt, on les revit, mais è moitié détruits. Outre le coup de lamé, ils s'étaient entre-n^faoqués et brisés l'un contre l'autre. La lame les entraîna et les jeta au rivage, puis courut loin sur la grève; mais ^en retournant elle reprit les bateaux et les ramena à quelque distance. Une seconde lame cependant s'était élevée, et vint. les rejeter à la côte, ou ils furent entièrement mis en pièces» Les pécheurs, à l'exception d^un homme et d'un enfant,. furent sauvés.

« Au milieu de eette scène, cte désolation, ma. pensée dominante avait été ma voisine. J'aurais voulu qu'il se présentât une occasion de me dévouer utilement. J'étais ^moureux^ mais de cet amour des âmes nobles, de cet amour qui agrandit et élève, et donne icomme un besf>in d'héroïsme. La mer apporta le corps .de l'enfant : tout le monde le croyait mort ; je crus m'apercevoir qu'il y avait encore en lui quelques restes d'existence, et je m'empressai de lui

donner des soins, faute desquels Tignorànce l'aurait laissé périr. J*eus le bonheur de le rappeler à la vie. La mère ne prit pas le temps de me remercier, et emporta son enfant. Pour moije rentrai au Jardin ^j'écrivisàlahâtesurun morceau de papier : La tempête a brisé les deux bateaux. Tous les hommes sont sauvés, à V.exceptioa de Jacques,

« Puis je grimpai attacher mon écrit au barreau de la fenêtre.

« Le lendemain, comme, vers la brune, je me promenais dans le jardin, plusieurs personnes y entrèrent tout à coup, me prirent dans leurs bras, et me comblèrent de caresses : c*étaient les parents de Taifant que mes soins avaient rappelé à la vie. Je fus ému de cette reconnaissance, et, par un mouvement naturel et instinctif, je me retournai vers la petite fenêtre; j'y vis un mouvement comme de quelqu'un qui se retire précipitamment. Pauline m'avait vu : mon cœur se dilata délicieusement.

« Le jour d'après, c^était vers le milieu de la journée, la fenêtre était ouverte ; je montai dans Tarbre, et je pus voir la chambre; elle était meublée simplement. Je vis en frissonnant un lit bien blanc, le tapis sur lequel elle marchait , et les pantoufles de maroquin qui avaient renfermé ses petits pieds. Je tirais une induction de tout, de la grandeur des pantoufles et de celle d'une paire de gants oubliée sur une table. Je vous laisse à penser quelle fut ma joie lorsque je trouvai après les barreaux de la fenêtre deux longs cheveux qu'elle avait sans doute arrachés en se retirant la veille si précipitamment...

— Et, dit ici l'auditoire, ces deux cheveux étaient blonds et singulièrement fins. »

SANS SE VOIR. iS7

Raoul s'arrêta un moment, regarda Tinterruptrice avec Tair d'un profond étonnement ; puis songeant qu'il n'y avait dans ces paroles rien qui ne pût être supposé, et ne s^appliqu&t à toute description d'héroïne de roman , il continua en ouvrant une bague :

« Ces deux cheveux, les voici, ils ne m'ont jamais quitté.

« Je ne tardai pas à revoir le petit Louis. Pauline lui avait fait quelques questions sur moi : elle avait vu la re« connaissance des pécheurs : elle s'était fait raconter l'action bien simple qui me l'avait méritée, et elle avait dit : en voyant la joie de ces bonnes gens, je n'ai pu m'empécfaer de pleurer.

« Larmes pré.cieuses. J'aurais donné la moitié de mon sang pour posséder le mouchoir qui les avait essuyées. — Je m'en vais, dit le petit Louis, car mademoiselle Pauline peut avoir besoin de moi ; elle doit être rentrée.

« — Rentrée ! m'écriai-je ; est-elle donc sortie ?

« — Oui, elle est allée à la messe avec sa mère.

« Je me précipitai dehors, et je courus vers l'église. Louis me suivit ] mais, au moment même ou nous sortions, il me montra de loin deux femmes qui rentraient : Les voilà. Je ne vis que les plis de la robe blanche de celle qui entrait la première. Louis me dit : Cest elle; et il alla la rejoindre. Pour moi, je rentrai tristement.

« Un autre jour que Louis avait laissé percer le désir

d'avoir un bel habit pour une fête prochaine, je lui fis faire

mystérieusement un costume fort propre que Pauline trouva

dans sa chambre avec un mot d'écrit annonçant qu'il était

destiné à Louis. Un soir, la lumière ne parut pas dans la

chambre ; et je sus le lendemain que la mère de Pauline

avait été fort malade, que Ton allait envoyer chercher un médeclû à Iff ville voisine. Je' montai aussitôt à cheval ; j'arrivai bientôt chez 'te médecin;* auquel Je dôntiaî mon cheval, et je revins à pied. Il était 'auprès dé là malÉidè, que le messager n'était pas à moitié route pour se rendre chez lui. .... : . .',\ .

« La mère fut longtemps mâ1àdlB,'mais on ne permettait que rarement à Pauline de passer les'huîts auprès 'd'èHe. Elle trouvait toujours dans sa cfaathbre tout tle^tf^lfé avait désiré d£(ns la journée, tout ce qui pourrait être âgréabfe à lamaladè. J'interrogeai le médecîti ; il me dît qu'il n*y avait plus d'espoir, que la maladie pourrait encore traîner un mois, maïs que la mërt' de'Paulîne ne pourrait aller plus

loin ' ' '' "" ''^ ' * ' '*' ■' '* ' '"'" * '* "*

« Alors Je fus plèrigé dans le plte ttoîr chagrin ; je me représentai à TaVanCe le désespoir de ïâ paiiVi^e fille, son abandon, son îsôl'ëmèiiit'. Rîen ne'me' dtJhndil lé Tdrcrîl 'de l'aller consoler et soùtéhir, eh ces moments de déùit et de désolatiori, que Vihacjue'jour apprtichaîfd'ellë.

« H advint qu'un jour, comme je causais avec le médecin, un hofnrhe qui sortait de^chek lè i^fe de'hiëi élèves, après une visité' de Quelques' joui-s, et qTi*uhe chaise" 8e poste attendait à la porte', s'arrêta, jiarut nous ëcotïter avec attention. Quand le ihédècSn fut parti, il s'approcha de ifnoî et me dit : C'e'médefeîn est on ignorant qui lue sa malade, tandis qu'unfe sàlîènéela lii*eraît d'affairé. " '

— monsieur, lui dis-je en joignant les mains, allez chez elle, et sauVez-la.

— Je ne le puis, me dil-i! •, je sois médecin, et ne puis aller sur les brisées d'un confrère. D'ailleurs, un quart

SANS SE VOIR. lao

d*heure de retard me ferait manquer une affaire qui cause mon départ, et menace toute ma fortune et celle de mes enfants. T&ohez que votre frater saigne la. malade, et tout ira bien»

— Monsieur, lui dis-je, en ètes*'Vous bien sûr?

— Monsieur, me répondit-il, il y. a quarante ans que je suis médecin, jamais je n*ai prononcé avec plus de certitude et de coûûance. Il partit.

a J*altachai un écrit au barreau de la fenêtre : Au nom dudet! esîgez qu'on saigne votre mère, un médecin d'un grand ^t&lent m'a promis qu'une. saignée la sauverait.

n Je fus trois )o<ur8 sanseotendre parier de rien, en proie à la plus véhémente anxiété. Le quatrième jour, je crus^ être fou en voyant mon papier encore attaché au barreau. Cependant il avait été enlevé. Que s'est-il p/issé?

« Je m'empressai de le reprendre : ce n'était pas mon écrit; c'était un autre papier sur lequel il y avait : Sylphe, ou ange ^. mer ci,

« C'était elle. Sa mère était sauvée ; elle avait senti le besoin de m'en témoigner sa. reconnaissance.

u Peu de temps après, je fus obligé de faire un voyage de huit jours. A mon retour, la mère et la flile avaient quitté le piays. Je fus atterré. Personne ne savait où elles étaient allées : tout ce qu'on put me dire c'est qu'elles ne reviendraient pas, et que la maison était à vendre. Je ne tardai pas à quitter ces lieux qui m'étaient devenus insupportables ; et après deux années passées en voyages qui amortirent un peu mon chagrin, en me laissant une profonde mélancolie, je fus admis chez vous, où je suis resté depuis. »•

— Mon cher Raoul, dit alors la dame qui composait rassemblée, sachez-moi un gré infini. Jamais auditoire ne fut plus bienveillant : j'ai écouté votre histoire, et cependant je la connaissais.

Raoul fit un geste de surprise.

— Je vais vous en dire la fin : Pauline s'est mariée et est devenue veuve au bout d'un an.

— Ah ! madame ! dit Raoul , cette plaisanterie est cruelle.

— Je ne plaisante pas. C'est d'elle que je tiens son histoire et la vôtre , et au moment où je vous parle, elle va rejoindre sa mère déjà installée dans la maison à la petite fenêtre.

— Quoi ! vous la connaissez?

— Cette dame dont, vous n'avez vu que la robe bleue...

— Eh bien !

— C'est Pauline.

— Et elle est partie?

. — Elle est partie.

— Pour la Bretagne ?

— Oui. Si vous vous étiez présenté à elle comme je vous y avais engagé, elle n'aurait pas manqué de vous reconnaître.

— Quoi 1 vous saviez qu'il était question de moi dans son histoire?

— Nullement.

Le lendemain Raoul se mit en route. La voiture n'avait jamais été si lentement. Pendant que Raoul voyage, gourmandant les postillons, pressant les voyageurs, s'irritant

contre le plus léger retard, voyons ce qui se passe aux lieux qu'il va revoir.

Pour peu que Ton réveille ses souvenirs, on n'aura pas de peine à reconnaître que le peu de bonheur que Ton a eu dans le cours de sa vie n'est jamais arrivé qu'à travers une foule d'obstacles qu*on lui a suscités, et que si les efforts que l'on a faits avaient été suivis de succès, on aurait presque toujours réussi à se rendre le plus malheureux des hommes. ••

Aussi^ quand je vois un homme courir, je me dis volontiers : — Gageons que cet homme va au-devant de quelque malheur : Raoul allait très-vite.

Depuis la veille^ Pauline avait rejoint sa mère; elle avait revu avec quelque émotion la petite chambre et la fenêtre grillée^ elle avait revu son élève, son favori. Louis était devenu un jeune homme; il faisait la classe de son oncle /« clerc^ et devait lui succéder. Il fut bien heureux de revoir Pauline. C'était à elle qu'il devait la place qu'il occupait et la considération dont l'entouraient tous les paysans. Le lendemain de son arrivée, Pauline voulut voir la mer. Le temps était on ne peut plus beau, le ciel était pur et sans nuages, la mer était bleue et transparente, et sa surface unie n'était qu'à peine ridée de temps en temps par un léger vent d'est ; les oiseaux volaient haut, et semblaient comme des points mobiles dans les hautes régions de l'air.

Louis invita les deux dames à une promenade en canot ; la sérénité du temps lès engagea à accepter.

Quelle bonne flânerie qu'une pronienade sur l'eau! Comme cet air de la mer rafraîchit doucement le front !

Comme l'esprit devient libre et se dégage des soucis qu'on laisse sur la terre I • - '

Quelle eharmante harmonie quccetle de Teatf quî^fùft la quiUe.et qui ruisselle blanchissante sur les^flanosdi» la barque ! Quelles douces rêveries s'emparetit atdr^ de Timaginaâion et viennent la bercer! ' •

Pauline se livk'ait san^ restriction aut charmes de cette promenade; elle avait bien Vite oublié Raoul dafns celte' vie; où, pour elle, les événements qui composent d'ortKnâîfe l'existence humaine s'étaient écoulésdans l'espace de quelques heures. Mais les impihessioiis qui s'emparaient d'eHe alors avaient dû se rattacher à quelque souvetiir ou à quelque espérance ; en revoyant sa maison, sa chambre, sa fenêtre, elle se rappelait Têtre mystérieux si soumis à ses volontés, si prévenant à ses désirs. Louis, tout clerc qu'il était, et peut-^êtrC; à cause] de cela, était un médiocre navigateur. Une fausse manœuvre qu'il ût agita l'embarca*tion d'une manière qui effraya horriblement Pauline et sa mère -, par un mouvement insthactif, eUes se jetèrent toutes deux sur le côté, et le canot, qui n'avait plus ni centre ni équilibre, chavira«< ^ ^ • >

Alors un grand cri 3e fit entendre sur la rive*

A ce momeM^ un homme à cheval trottait tout le long de la grève. ' i

Il pressa' son cheval et fut bientôt arrivé.

— Qu'est-ce T qu'y a-t-il T

Ah I voici sa robe blanche qui flotte.

Il se jette à l'eau. ' '

La mer clalt calme, bleue et transparente. Un beau so-

leii coachant reflétait dans Teau ses teintes de pourpre et •de feu.

Il atteignit la robe, mais Pauline se craipponna après lui et rélreignit de ses bras. Il n'élait pas habile nageur-, il se laissa entraîner, et tous deux disparurent. Le lendemain, la marée apporta sur les galets tes cadavres de la mère de Pauline et de Louis. Deux autres cadavres étaient convulsivement enlacés, le désespoir empreint sur leurs traits décomposés par la souffrance : c'était ce qui restait de Pauline et de Raoul.

UN VAUDEVÏLLE

A Toirao.

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