‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 21 sur 26 · SUR LE PONT DES ARTS · texte numérisé non relu

SUR LE PONT DES ARTS

Il faut croire que sur la page consacrée dans le livre du destin aux diverses corvées qui devaient composer la vie d'Olivier, il était écrit qu'un des premiers jours du mois de juin il passerait deux heures à bouquiner sur les quais de Paris. En eOet^ la Seine, qui, hors de la ville, coule lentement entre des rives vertes, ombragées de saules et de peupliers, roule ses eaux dans Paris depuis le pont de THôtel- Dîeu jusqu'au pont Louis XV, entre d'innombrables vieux livres et bouquins entassés sur les parapets de ses quais. — Olivier, à cinq heures, se rappela qu'il avait un rendezvous important rue de Seine à quatre heures et demie. — C'était rhorloge de l'Institut, en face duquel il se trouvait

alors, qui lui avait dit l'heure qu'il était, et l'heure qu'il n'était plus. Aussitôt Olivier hâta le pas, et il se disposait à passer le pont des Arts, lorsqu'eo fouillant dans la poche de son gilet il s'aperçut qu'il av^it donné jusqu'à son dernier'sou aux libraires en plein vent. Il s'arrêta^ regarda encore l'horloge, suivit d'un œil découragé le long détour* que^ faute d'un sou pour le péage du pont des Arts, il allait avoir à faire. A ce moment s'avançait également, dans l'intention de passer le pont, un homme doué d'une figure si épanouie, d'une physionomie si bienveillante, que,^ ce-* dant à une inspiration subite, Olivier le salua et lui dit : — Monsieur, voulez-vous avoir l'obligeance de payer pour moi le passage du pont ?

— Ah diable! répondit l'inconnu. — Et après un moment de silence : C'est éçal, ajouta-t^ en tendant à Olivier un sou qu'il tira de la poche de son gilet. — C'est tout ce que j*ai sur moi, maisje ne suis pas pressé, et je ferai le' tour par le Pont-Royal. Puis, sans attendre les remerciements ou le refus d'Olivier^ il le salua et continua sa route en longeant le quai. Pour Olivier, il traversa la rivière avec rapidité et ne tarda pas à arriver à la rue de Seine. — Mais il était cinq heures un quart/on Tavait attendu jusqu'à cinq heures, et l'on était parti. Il s'en alla de mauvaise humeur, et reprit le quai en se dirigeant vers un pont qui lui permit, sans rétribution, de regagner la rive droite de la Seine. Il n'avait fait que quelques pas dans cette direction lorsqu'il se trouva en face de l'homme qui lui avait si obligeamment prêté un sou.

— Ah! Monsieur, dit-il, je suis enchanté devons re-* trouver, j'étais si pressé que j'ai manqué à deux devoirs *, le

premier était de refuser votre oflEre par trop obligeante, et le second de vous en remercier.

— Êtes-vous arrivé à' temps à vos affaires ? '"

— Non, maïs je ne tous en' dois pas moins de la reconnaissance«

— Vous m'en deve2 'pont uti sou. — Ciombien donne-t-on de reconnaissance pour un soii ? Ça ne doit pas être beaucoup, car on dit que c'est une marchandise assez rare.

— Il ne s'agit pas du sou, mais de la complaisance, qui, pour obliger un passant, un inconnu, vous a fait faire un long détour par une chaleur étouffante.

— Ce n'est pas à cela que je pensais, monsieur. — Car lorsque vous m'avez abondé, je vous avoue que je songeais au trait sublime dont vous me louez avec magnificence, mais ce qui me frappait, c'était la rencontre de deux hommes qui ne possédaient qu'un sou à epx deux.

— Enfin^ monsieur, }e sais bien que je ne puis^ ni vous beaucoup remercier, ni vous demander votre adresse pour me libérer de la dette que j'ai contractée, surtout si vous faites semblant de prendre le change, sur l'expression de mes sentiments et de les tourner en plaisanterie. Mais je Vais vous dire tout nettement ma pensée : je vous crois un homme excellent ; dans les grandes choses on se montre, dans les petites on se laisse voir. Je voudrais que nous de* vifassions au moms des connaissances, et ça m^eni^uie de penser que nous ne nous reverrons peut-être jamais.

— C'est un très-bon sentiment dont je vous sais gré, et je ne négligerai pas non plus l'occasion d'acquéril* un ami pour un SOU;

UN VAUDEVJLLE. 147

— Tenez^ pas de cérémonie entre jeunes gens, — venez dîner avec moi à mon cabaret.

L'inconnu tira un trè»-petit livre de sa poche, glissa une épingle entre les feuillets, ouvrit le livre, y jeta un coup d'oeil et dit : . .

— Très-votontiers, mais j'ai une course à fidre.

— Nous la ferons ensemble.

Les deux jeunes gens se prirent par le bras et se dirigé* refit vers une maison de la rue Jacob. — Linconnu déposa un paquet chez le portier.—*- C'est, dit-il, une petite commission pour un de mes amis. Où est votre cabaret?

— De l'autre c6té de l'eau, — au Palais-Rdyal, — nous passerons par chez moi, je demeure rue Vivienne.

— Nous sommes voisins; moâ logis est rue des Filles- Saint-Thomas ; nous passerons aussi devant ma porte; j'entrerai chez moi un instant.

— Pourquoi faire ?

— Mais pour prendre de l'argent ; nous n^avions qu'un sou à nous deux et nous l'avons dépensée

— Vous n'avez pas besoin* d'argent, puisque je vous ai invité à jdtner, et que j'en vais prendre chez moi.

— C'est égal, j'ai des emplettes à faire et je ne vous de* mande que deux minutes.

Ils passèrent par la rue Vivienne et la rue des l^illes^aint* Thomas, et chacun des deux attendit l'autre à sa porte tandis qu'il gravissait rapidement ses escaliers^ puis ils S'installèrent dans un café*restaurant du Palais-Hoyal. Après le dîner Olivier demanda la carte, son ami la prit aux mains du garçon, — il s'éleva un débat.

=^ Êtes-vous très-riche? demanda l'étranger*

— Non.

— Ni moi non plus-, si nous devons continuer à nous voir il serait prudent de mettre fin tout d'abord aux effets somptueux, — je ne dépense jamais ptus de quarante sons à mon dîner, — mais en voici un qui vous va coûter vingt francs, je serai obligé, si nous jouons ce rôle^là tous les deux, de vous en rendre un qui me coûterai trente francs. — Payons celui-ci à nous deux, ce sera un festin donné en Thonneur de notre future amitié^ puis à l'avenir, quand il nous arrivera de dîner ensemble, nous n'essayerons pas de nous éblouir par de mutuelles magnificences, nous dînerons selon nos habitudes, en payant chacun notre écot.

Il y eut alors une série de « je ne le souffrirai pas » et de « je l*exige^ *» auquel le bienfaiteur d'Olivier mit un terme en disant : Je vois avec peine que vous êtes d*un caractère hargneux et querelleur. •» Moi-même je suis un peu opiniâtre. — Je vais vous faire une proposition qui empêchera notre amilié de mourir en bas ftge. Ma proposition est que nous appliquions aux différends qui s'élèveront entre nous, le procédé que j'emploie pour les discussions que j'ai avec moi-même. — Car il m'arrive parfois de ne pas être parfaitement d'accord avec moi, et dé me sentir tiraillé par deux volontés en sens contraire.

— Voyons le procédé, dit Olivier, car je n'aime pas non plus l'hésitation ; il vaut mieux se décider pour le mauvais chemin, car on peut ensuite revenir sur ses pas, et en prendre un autre, q.ue de rester comme un poteau au milieu du carrefour.

— Parfaitement vrai. Voici mon procédé^ il n'est pas de mon invention, je le tiens d'un vieil Allemand avec lequel

j*ai essayé d*apprendre la musique. Numa avait dans un bois une nymphe Égérie qu*iL allait consulter dans les circonstances embarrassantes. — Quelques savants ont trouvé quelque chose d'assez joli — pour des savants. — Ils ont dit qu'Egérie c'était la pauvreté, — egeiioi. Mais pour moi, la pauvreté ne m'a jamais donné que d'assez mauvais conseils. Mon Égérie, c'est le hasard. — Croyezvous au hasard? J'ai toujours pensé que la Providence a craint que l'homme, à force de bêtise ou de malice, ne se contentât pas toujours des menues choses qu'elle lui permet de déranger et de classer dans l'ordre universel, et s'avisât quelque jour de vouloir rompre quelque rouage nécessaire. — C'est pourquoi, au milieu des actes, des fantaisies, des projets humains, elle s'est réservé une part qui lui permet de déjouer quelques-unes de ces tendances et de rétablir l'ordre compromis ou menacé. C'est ce que la foule appelle le hasard. — J'ai, -moi, mon Égérie dans ma poche. — C'est plus commode que d'aller la chercher dans les bois.

Et il sortit de sa poche une toute petite Bible, édition diamant. — C'était le livre qu'il avait tiré de sa poche lorsque Olivier l'avait invité à dtner.

— Voici la chose et la manière de s'en servir : -;- Tantôt, quand vous m'avez engagé t dtner avec vous, comme ce dîner pouvait être le commencement d'une liaison d'amitiéj j'ai consulté l'oracle, et voici ce qu'il m'a répondu :

«*Et il dit : Buvez maintenant et mangez avec joie. »

— Savez-vous quelle conclusion je tire de cela ? dit Olivier, c'est que nous n'avons pas assez bu.

i — Nous allons donc savoir, si vous le trouvez bon, si je

(lois VOUS laisser payer le gala que nous venons de falre^ ou si j'en dois payer la moitié.

EU insinuant son épingle enCre les tranches du livre, il rouvrit et lut la ligne sur laquelle l'épingle s'était arrêtée.

<i JN'empécbe pa^ de bien faire celui qiii lepeut. »

«- Payez donc la carte, si ça v6us fait plaisir, et si vous avez assez d'argent. Moi, je vais demander du pund) et des cigares.

Et les nouveaux amis fumèrent, burent et causèrent jusque fort avant dans la soirée»; — Lorsqu'ils seséparèrent, Olivier dit : Ah ça, mon ami, comment t'appelles-tu ?

— René Guichard« -^ et toi ?.,.

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