‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 24 sur 26 · VN YAU0EY1LLE · texte numérisé non relu

VN YAU0EY1LLE

et même sa voix. -^ Ayez soin de me donner la lettre avant le dîner* — C'est dans la poche de côté de son habit^ me dite8*vous, qa*il a mis la première lettre?

— Oqî. .,

-^ Très^tÂen. — Je vous attends.à onze beuresi.

Pendant le diner, le pèm Vimeuiy qui servait à table H. Hamely Ernest et sa propre 011e, -«^ laissa tomber la sauce d'un gigot sur Tbabit de M^ Hamel ^ Anastasie jeta un cri, se précipita sur M. Hamel, lui demanda avec une telle terreur s'il n'était pas br Aie, que M.. H^n^el commença à n*étre pas bien sûr du contraire» et dit qiA'il ne le croyait pas, — que cependant* •• . « '"<,

Anastasie. envoya son père cbercber la robe de chambre de M. HameUet lui ôta elle^môma l'babi^tqu'elle alla nettoyer dans la chambre à c6té^ habit sur lequel elle avait transporté tous les bons sentiments^ dont elle n'avait plus remploi depuis qu'il était ccmstaté qujs M. Hamel n'était pas personnellement brûlé, r^ Un si bel babit^ — d'un si beau bleu, ~ qu'il n'avait mis que trois fois. — Tout à coup, M. Hamet p&lit — * Anastasie ! s'écria^t-^il, — ^ apportez-moi mon habit* >,« :

Eten même temps il.se leva paus aller le chercher luimême..-— Mais Anastasie le* lui rapportait. 11 se jeta sur la poche et en tira la lettre qu'il y avait mise le matin. — Puis il dit : Laissez l'habjt, et venez, dtner.

Mais Anastasie ne revint qu'après avoir réparé la maladresse de son père. /

On sonna ; c'était le facteur de la poste. M. JHamel ordonna qu'on le fit monter, et lui confia lui-même sa lettre. — Anastasie sourit. .

Lesoir, Ernest, après avoir attendu longtemps Anastasie dans la salle où elle lui avait donné rendez-vous, avait flni par s'endormir dans un fauteuil. — Elle arriva vers minuit et demi. — Elle était émue et sa voix tremblait. Monsieur Ernest, dît-elle, — quand elle se fut assise auprès de lui, vous avez pris une grande influence sur M. Hamel ; une influence qui pourrait presque contre-balancer la mienne et m'inquiéter; une influence que je me mettrais en devoir de briser par tous les moyens, si je n'y avais cédé moi-même, et si vous ne m'aviez inspiré autant ù^estime que vous en avez inspiré à notre maître. Cependant, il est temps de nous expliquer; jusqu'ici, vous avez tenu les promesses que vous m'avez faites ; vous m'avez aidé dans mes projets sans les connaître, et sans y voir aucun intérêt pour vous qu'une misérable augmentation de vos misérables appointements. Vous ne pouvez plus être mon subordonné, il faut que vous soyez mon allié, mon associé. Il faut que nous réunissions nos efforts, mais pour un but commun. Monsieur Ernest, s'il n'arrive pas de malheur, h la mort de M. Hamel je serai riche ; il a fait un testament en ma faveur, qui, sauf quelques legs, me laisse toute sa fortune. Un Ranger menace cependant mes projets. — Mais avant de vous dire quel est ce danger, et ce que j'ai imaginé pour le conjurer, il faut que vous népondiez franchement à une question : ces projets qu'il s'agit de défendre, voulez-vous qu'ils soient nos projets? — Cette fortune qu'il faut achever de conquérir, voulez-vous qu'elle soit à nous deui?

— Ah ! Mademoiselle, dit Ernest, comment ai-je pu mériter tant de bontés?

— Ça ne se mérite pas.

— Yoas me voyez confus; les expressions me manquent«

— Tâchez d'en trouver assez pour ne pas me donner de charade à deviner, dit sèchement Anastasie. Voulez-vous, oui ou non?

— Mais..., Mademoiselle, ai-je besoin de dire que je suis trop heureux...

— L*ètes-vous seulement assez?

Ernest lui baisa la main. — Jamais on n'avait baisé la main d' Anastasie ; elle demeura ravie et confuse. — Cependant elle se remit bientôt et dit : Travaillons donc ensemble. — H faut en unir avec ce neveu. Tant qu'il ne l'aura pas vu^ il se fera de lui des images charmantes ; ii faut qu'il vienne ici.

— Que dites-vous?

— Il faut qu*il vienne ici, et que ce soit lui qui nous débarrasse de lui-même.

— Mais... 31

— . M. Hamel n*a pas vu son neveu depuis son enfance ; sept ou huit ans. — C'est vous qui serez ce neveu.

— Moi !

— Vous-même, — vous êtes à peu près de son &ge.

— Mais il me connaît comme Ernest Giraud !

— C'est égaU — nous allons jouer une petite comédie bien facile, et dont il sera la dupe. — Vous êtes venu ic sous le nom d'Ernest Giraud, mais c'est, un faux nom; vous êtes en réalité Olivier Hamel^ neveu de M. Hamel, — désespéré de l'éloignement que vous témoignait votre oncle^ repentant de quelques torts de négligence que vous, avez eus à son égard, — désireux d'exécuter les dernières vo-

loQtés de votre père qui, mourant brcMiillé avee votre oncle, vous a cependant dit à son lit de mort : — Aime et re^ecte ton oncle ; vous avez appris qu'il avait besoin de secrétaire, — vous, vous êtes fait présenter sous ce titre et sous un faux nom, et vous, vous réservez de lui avouer que Ernest Giraud est son neveu, lorsque le secrétaire aura, à force de soins et de tendresse, reconquis l'atfection qu'avait perdue le neveu.

—o Quelle imagination !

-^ C'est trèfr-vraisemblable.

-r Mais à quoi cela voi^ avancerait-il ? Car voilà la suite naturelle de la comédie : -— M. Hamd embrasse son neveu d'attendrissement, . — il se repent d'avoir repoussé si longtemps de son cœur le fils de son frère, il déchire le testament qu'il vous a fait, déclare son neveu son héritier, et vous laisse six cents francs de rente, ^rr que vous m'offrirez généreusement de partager avec moi,, et nous n'aurons fait que les affaires du neveu que vous voulez évincer et qui viendra alors me mettre à la porte, ai jeâuii assez sotpeur l'attendre,, et me reprendre et son nom et son héritage.

— Est-ce tout?

— Hais... c'est tout ce que je prévois.

— Eh bien !... vous nettes pas un homme très-habile... vous, qui avez étudié. -^ Ah ça ! qu'est-ce. qu'on vous apprend donc? je regrette moins de ne rien savoir.

— C'est qu'il ne s'agira plus alors de tromper un vieillard prévenu et depuis longtemps sous votre dépendance, — nous aurons à subir l'examen des gens de loi, -r- et je ne compte pas soutenir le rôle en face du véritable Olivier Hamel, ni me faire mettre aux travaux forcés^ — c'est pré-

w shmwiHAJÉi tes

eiséiofinf. là que s'^rFète mon (dévouement pour vous. — * Ecoutez-moi, mpusieur Ernest; vous me paraissez n^avoir rien d'assuré dans Tavenir, — le présent n'a rien non plus de bien magnifique> — que diriez-vous d'un projet qui vous donnerait d'ici à cfuelque temps une femme jeune... qui pourrait se croire jolie si elle écoutait les flatteurs, — et qui vous apporterait en dot la iSortune de H. Hamel !

— Ah 1 HademoiseJle* ...

— Eh bien ! pour cela, — il ne s'agit que de vous laisser diriger par moi et de m*aider à conquérir cette fortune. Je vous promets que vous n'aurez rien à démêler ni avec le neveu, ni avec la justice.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, Mademoiselle. Et tous, deux se séparèrent. -

— Ah I rimbécile l ^lisait Anastasie en s'en allant.

-^ Ah I la coquine I pensait Ernest en dépliant les jour* naux de M. Hamel.

De ce moment, Ernest Giraud et Anastasiene fuirent plus occupés que de préparer le coup de théâtre convenu. Ernest avait pour le vieillard les soins tendres et assidus d'un fils. -»- Anastasie ae laissaitrien perdre e|l faisait remarquer à M. Hamel les moindres circonstances de la conduite respectueuse et dévouée de son secrétaire.

-*- Ah l Monsieur, disait-elle, -r quel bon, quel aimable jeune homme que ce M. Ernest I quelle assiduité au travail, — et comme il aime Monsieur ! comme il est inquiet à la moindre indisposition de Monsieur ! Si Monsieur s'est couché un peu fatigué ou légèrement indisposé, M. Ernest attend à peine qu'il fasse jour pour me venir demander de ses

nouvelles. Il y a une semaine, quand Monsieur a eu cet accès d'asthme^ il a voulu absolument veiller avec moi. — C*est quand il parle de vous, qu'il faudrait l'entendre^ — quand il vante votre douceur et votre bonté ! El une autre fois :

— Est'il vrai, Monsieur, que ce M. Ernest soit aussi savant que vous l'avait annoncé M. Guichard ?

— Bien plus, répondit M. Hamcl ; non-seulement il est .fort savant, mais encore il a un goût excellent en littérature.

— C'est bien singulier.

— Que voyez-vous là de singulier^ Ânastasie ?

— C'est que c'est précisément ce qu*il disait hier de Monsieur.

— Ah !

— Oui ; il disait : M. Hamël a un discernement, un goût exercé et sûr qui me rendent nos lectures très-intéressantes, et c'est moi, ajoutait-il, qui devrais le payer pour tout ce que j'apprends dans nos conversations.

— C'est une grande modestie qui rehausse ses autres qualités.

— Et comme il est poli avec tout le monde, Monsieur I — Ses parents doivent être bien fiers d'avoir un pareil fils.

— 11 n'a plus de parents.

— Ah ! Monsieur, quel malheur I le pauvre jeune homme 1 — et quand on pense qu'il y a tant de mauvais sujets qui ont des parents excellents.

— Anastasie^ c'est encore pour mon neveu Olivier que tu dis cela.

— Et quand ce serait pour lui, Monsieur, — je ne puis supporter sans indignation l'oubli et l'abandon dans lesquels

il laisse le ft*ère de son père. — Âh I s'il était comme M. E)rnest> — que je serais heureuse de le voir auprès de vous !

— En effets Anastasne, il est bien triste, à mon àge^ de n'avoir pas un seul parent auprès de moi, Olivier surtout, — le filis d'un frère que j'ai tant aimé^ — qui m'aimait tant lui-même, — et qu'une mort subite m'a enlevé pendant la seule brouille que nous ayons eue de notre vie.

Les qualités réelles du -jeune secrétaire, sans cesse mises en lumière par les soins d'Anastasie, finirent par le rendre nécessaire à M. Hamel. Lorsque la gouvernante se fut aperçue du point où était arrivée cette affection pour Ernest Giraud, elle pensa qu'il était temps de frapper un grand coup. — Elle en prévint Ernest. — Je suis inquiète, lui dit-elle, de la manière dont vous jouerez votre rôle, — c'est le seul endroit un peu difficile ; pour le reste, pour la partie de mon plan que vous ignorez encore, vous n'aurez qu'à me laisser faire, — cela ira tout seul. Mais je crains que vous n'ayez pas assez d'élan dans la scène que je prépare pour ce soir, — et c'est cependant du succès de cette scène que dépend notre fortune. — Vous rappelez-vous bien tous les détails que je vous ai donnés pour que vous puissiez jouer au naturel le rôle d'Olivier Hamel ?

— Parfaitement, et je le jouerai peut-être mieux que vous ne pensez.

— Je le désire bien vivement, car cette scène manquée, nous serions perdus tous les deux.

— Soyez tranquille.

Malgré l'assurrance que lui donnait Ernest Giraud qu'il n'avait rien oublié, Ànastasie lui raconta encore Tbistoire d'Olivier Hamel^ de son père et de son oncle.

f06 "UN VAUlffîVILLË.

Ce jour là, c^était la fête de M. Hamel. -«- A l'beure du dîner, Ânastasie, comme de ooQtimie, vint lui dire qu'il était senri ; il passa dans la salle à maoger, appuyé su^ le bras d'Ernest Giraud. «^ Le dîner se passa à peu près

comme de coutume^ mais au dessert on vit paraître sn^ la taMe«n magnifique gâteau «- et d*énormes Iwuquéts* — Anastasie embrassa son maître en lui dwdi&itant les prospérités ordinaires. •

Ernest Giraud lut une pièO(^ de ters pleine d^allusions à l'abandon où se trouvmeot et lui-même et M: Hamel. — J'ai retrouvé en vous un père, disait-il; puissiez-voaf quelquefois croire que vous avez un fils. ' X

Ernest lisait d^e voii& émue, le viésHIard pteuf ait, — Ânastaiie s'écria* : •^. C'est fini, -^ il fautf[ue je parle. — Eb I qui vous en empèéhe, mon enfant? dit M. Haibel.

•^Monsieur Ernest> dit>^lle, je sais tout^ «^ un hasard m'a fait tout découvrir, «^ je ne saurais rien que votre émotion en ce moment me ferait tout deviâer^ -^ ce n^est pas la peine de faire des' signes. -— Monsieur Hamel, ce jeune homme, •— ce jeuçe homme depuis trois mois vous entoure de soins, et vous «a!ve2} pris pour lui' une vive affection . /— Eh bien 1 c'est la nature qui parlait dtlns voire cœur ; ce jeune homme que vous appelés Ernest Giraud, ^— c'est. .. le fils de votre frère, — c'est votre neveu... Olivier* Haraet. — Osez dire, Monsieur, que vous n'êtes pas Olivier Hamél ! Allons, embrassez votre oncle, qui Vous pardonne votre négligence, et qui regrettait sans cesse de ne pas voir i(bprès de lui le fils de son frère.

M. Hamel était tremblant. ^Est-ce vrai? dit-il; es-tu le fils de mon pauvî*e frère ? = es^tu Olivier T

UN YA^JDEVILLE. 167

— Oui... Monsieur... oui, mou oncle.

-— Alors, viens dans mes bras.

Ernest se jeta dans les bras du vieillard, -^ Anastasie vit des larmes dans Les yeux du jeune homme. '■

-* Diable ! dit-elle» il est plus fort 4ue je ne croyais^ — il pleure!

Il fallut donner des explications^ — > raconter comment on s'était trompé de part et d^autre^ «^ comment le neveu avait cru son oncle égoïste et dur, ou encore injust^fncnt irrité contre, son frère mo^t, — ** tandis que fonde croyait que son neveu était négligent ou avait bérité du ressenti* ment de^on père, avec lequel une mort imprévue l'avait empêché de se réconoiliej:, etc. f^ Ernest ne fit pas une seule erreur et répondit juste à tout. -« Le vieillard, du reste, était si heureux, si ému, quMl aurait encore été satis* fait, même avec moins de correction que n'en mit Ernest dans son rôle.

11 fut convenu qu'il prendrait dans la maison le titre^ et les droits de neVeu, mais il voulut absolument conserver ses attributions de secrétaire.

Quand Ernest se retira dans sa chambre, — Anastasie resta auprès de M. HameU

-^ Eh quoi I Monsieur lui dit-elle, » ne voAid étiee-vous donc douté de rien f

^^ Non^ vraiment) Anastasie ^ «^ cependant j'aurais dû être averti par la ressemblance avec mon pauvre frère.

— %Comment> vous pensiez que c'était pour cent misérables francs par mois que vous donniez à un jeune homme aussi distingué^ — qu'il consentait à passer sa vie dans votre maison^ à ne prendre aucune distraction au dehors.

— et d'ailleurs ne voyiez-vous pas qu'il y avait de l'affection, de la tendresse même, dans ses soins pour vous? — Àh ! Monsieur^ il y a des choses qu'où n'a pas pour de l'argent, fussiez-vous dix fois plus riche que vous ne Têtes;

— c'est comme si vous pensiez que c'est pour de l'argent que Je suis à votre service.

— Oh ! vous, Anaslasie, — c'est bien différent.

-r- Non, — ça n'est pas différent, car c'est précisément ce qui m'avait fait soupçonner M. Olivier, jusqu'au moment où j'ai trouvé une lettre à son adresse, — Olivier Hamel, — puis un mouchoir marqué 0. H., puis vingt preuves à l'appui.

— Hélas ! ma chère enfant, — c'est précisément ce désintéressement dont vous me parlez, et que j'ai reconnu en tout temps chez vous, sur lequel j'ai bien besoin de compter aujourd'hui ,

— Complez-y, Monsieur.

— Enfin, — voici mon neveu chez moi, — je ne puis plus déshériter le fils de mon frère ?

-2- L'aviez-vous donc déshérité, Monsieur ?

— Mais vous avez vu le testament par lequel je vous institue ma légataire universelle. ^

— Oh ! Monsieur, je n'ai jamais pensé que ce testament subsisterait, il faut le déchirer.

— Mais, Anastasie^ je ne veux cependant pas être ingrat envers vous.

— Si j'ai le malheur de vous survivre, Monsieur, il ne me faudra que de quoi me retirer dans quelque endroit tranquille, — à la campagne^ — dans une communauté, — Cinq ou six cents francs de rente me suffiront et au delà.

— Excellente fille !

Il fut, en conséquence, convenu que le testament serait déchiré et qu'un autre testament rétablirait Olivier Ilàmel dans tous ses droits. — Cependant Texéculion de ce projet fut tantôt ajournée sous divers prétextes^ tantôt oubliée par diverses raisons.

II vint un jour où Anastasie dit à Ernest Giraud :

— Voici joué et avec succès le premier acte de la comédie, — le bonhomme y a mis de la complaisance, — il a été jusqu'à vous trouver de la ressemblance avec son frère \ vous avez été admirable de naturel et de vérité. — Nous allons passer au second acte, votre rôle maintenant est beaucoup plus facile.

Comme vous me le disiez lorsque, pour la première fois, je vous ai confié des espérances et des projets qui sont aujourd'hui à nous deux, — non-seulement si nous en restions là, cela ne nous avancerait à rien, — puisqu'à la mort du bonhomme vous ne pourriez continuer à passer pour son neveu, mais, bien plus, nous aurions détruit nos espérances et nous aurions fait la fortune du véritable neveu. Ce n'est pas mon intention.

Depuis quelque temps M. Hamel parlait souvent de son frère et pensait à son neveu sans en parler. — Ce jeune homme n'a , à l'égard de son oncle , que des torts négatifs qu'il lui aurait été bien facile de faire oublier. — La moindre tentative de sa part aurait réussi en ruinant toutes nos espérances. — Nous en avons eu la preuve. — Ce vieux grigou a bien vite consenti à me reprendre tout ce qu'il m'avait donné pour prix du sacrifice de presque toute ma jeunesse, pour le donner à un neveu qu'il ne connaissait pas.

Mainlenant il faut que ce neveu n'ait plus seulement de légers torts d'oubli et de nédigenee, il fout qu'il ait des torts graves , des tortà que M. -Hamel ne pardonne pas. Il faut , d'id à quelqoe temps, lui donner de tels snjets de méeontentetnent qu'il vous mette à la porte, et que si le vrai neveu s'avise de faire une tentative de rapprochement, Je sois armée d'une défense formelle dé le laisser pébétrer ici. — 11 ftiut que M. Hamet ne réponde pas 6 Une lettre, n'écoute aucune proposition. Pour cela, vous n'aurez qu^à suivie mes ' conseils, et il vous aura bientôt pris en grippe. —Vous vous ferez renvoyer. — Vous écrirez une ou deui lett^ impertinentes. -— Il m'ordonnera dé les brûler désormais sans les lire. — Que le véritable neveu arrive ensuite qnÀiid il voudra, — je ne le craindrai plus.

Pour nous , nous nous verrons le plus souvent possible , jusqu'au jour où la mort de M. Hamel nous permettra de mettre à exécution norautres projets.

Vous allez commencer par devenir inexact dans vos fonctions. — Vous rentrerez tard pour le dîner, vous sortirez le soir, — ' puis vous découcherez, piiis vous répondrez sèchement aux observations, puis vous parlerez avec insistance du testament , vous le ferez penser à sa mort, «^ vous nlenacerez de vous en aller si vous n'avez pas entre les mains un testament qui vous donne toute sa fortune^ — vous de» manderez de l'argent souvent et beaucoup , -« enfin , si ce n*est pas assez, je me plaindrai de vous, — j'irai jusqu^à dii'e que vous êtes amoureux dé moi, — que vous me per« sécutez^ — que vous avez essayé de vous introduire dans ma chambPe, etc.

Enfin dans un mois il faut que le neveu^ notre ennemi

x^mouiD, ait été chassé, déshérité, et qu'il n'y ait pour lui, dans la mémoire de M. HameMue des sentiments de colère, d'indignation et de haine. -

Vous me comprenez bien.

Le lendemain, Ânastaisie fut fort surprise de voir Ernest Giraud n'apporter aucun changement dans ses habitudes. — Il fut aussi soigneux, aussi respectueux avec M. Hamel.-*- Ilfut exact aux repas et ne sortit pas le soir.

,£lte lui en fit des reproches. — Il allégua la crainte d'aller trop vite et de choquer la vraisemblance.

Quelques jours aprèsy à de nouvelles observations, il répondit qu'il avait demandé de l'argent, — qu'il avait parlé de testament,, et qne M. flamel en avait paru fort contrarié.

Mais Ânastasie s'aperçut bientôt que le vieillard ne diminuait rien dé son a^Tection pour flroest Giraud.

Elle fournit au secrétaire divers moyens de choquer H. HameU mais il n'eatint aucun compte..

— Vogs gâterez tout, lui dit-elle, si vous voulez agir à votre tête, laissez-vou$ guider psu* moi, -t- sinon, faute de irons faire chasser aujourd'hui en assurant notre fottune, vous nous fecez chasser plus tard tous les deux, et chasser honteusement ruinéâ4 -^^

Enfin il vint un jour où il parut évident à Anastasie qu'Ernest la trompait, — d'étranges soupçons lui traversèrent Tesprit. -* Quel intérêt, penàa-t^^elle, —peut-il avoir à se séparer de moi? prolonger encore quelque temps la situation qu'il a ici? — Mais il doit bien comprendre que tout s'écroulera aussitôt que je le voudrai. — > S'entendre avec le vrai neveu?... Ça, ça serait assez fort, — et ça- ne m'é-

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toimerait pas, depoû que je l'ai vo pleurer dans la seène de la reeonnausance.

Elle eot avec Ernest une dernière explication. — Il répondit avec insouciance quMl -ne voulait pas être pressé, — que» d'ailleurs, il se trouvait bien comme cela, — qu'il verrait plus tard ce qu'il ferait, -^qu*il avait pris M. Hamel en aiFection, et que ça le chagrinerait de s*en séparer, — qu'il aviserait, — etc.

Anastasie vit que l'alliance était .rompue. — Elle n'était pas flile à reculer ; elle engagea résolument le combat.

Un soir, après qu'Ernest se fut retiré, elle resta dans la cbambre du vieillard.

— Monsieur, dit-elle d*un air solennel et mystérieux, j'ai fait une borrible découverte... vos pistolets sont-ils chargés?

— Quoi? qu'est-ce qu'il y aî — - demanda le vieillard effrayé.

— Reprenez votre sang- froid, — monsieur, -^ il n'y a peut-être pas de danger pour cette nuit ; — mais, enfln , il vaut toujours mieux être sur ses gardes.

— Enfln... parlerez- vous?

— Monsieur... l'homme qui sort d'ici...

— Qui ça? — Olivier?... mon i^eveu.

-— H n'est pas votre neveu. — 11 ne s'appelle pas Olivier. •— Allons donc.

— Peut-être même ne s'appelle-t-il pas Ernest Giraud. — Ces gens-là, ça n'a pas de nom... de nom que ça puisse avouer.

— Ah çà, allez-vous vous décider à parler?

— Eh bien, — monsieur, — il faut que ce soit un mal-

feiteur, — un voleur... peut-être même un assassin, — mais, à coup sûr, ce n'est pas votre neveu Olivier, et alors pourquoi s'inlroduirait-il ici sous ce titre ?

— Allons donc, Anastasie, vous rêvez; mon neveu n'est plus mon neveu 1

— U ne Ta jamais été, monsieur.

— Mais c'est vous qui avez découvert qu'il l'était.

— Il m'avait trompée la première , — voilà tout ce que cela prouve.

— Mais sa ressemblance avec mon frère 7

— Elle n'eiiste que dans votre cerveau ; et, à vous parler franchement, je ne Tavais jamais trouvée, à en juger parle portrait de lui qui est dans le salon.

— Mais alors, que viendrait-il faire ici 7

-^ C'est précisément ce que je me suis demandé à moimême, et ce que je vous demandais tout a l'heure.

— Appelez-le.

-^ Auprès de vous ! la nuit ! — Quand il se verra découvert, il est capable de nous assassiner tous les trois, r-* Enfermez-vous, barricadez-vous dans votre chambre, avec vos pistolets chargés sûr votre table de nuit. — Puis demain matin, au jour, j'irai lui porter une lettre de vous, — une lettre courte, mais de la bonne encre. Une lettre qui dira : — je sais tout; vous êtes un imposteur; — ^^vous n'êtes pas mon neveu Olivier. — Aussitôt la lecture de cette lettre, quittez cette maison sans bruit ; — autrement, vous ne vous en prendrez qu'à vous de ce qui arrivera, lorsque la Justice aura pris connaissance de votre imposture.

— Non, Anastasie, je veux le voir ; — je veux voir en-

core si cette ressemblance avec moa frère est, comme voas le prétendez, un jeu ^e mop iniagination.

— Au nom du cie|j I^Qn^ieur, ne vous exposez pas.

— Je veux que vous rappeliez, Anastasie, pu bien je vais me lever et aller le trouver.

— Ne vous en donnez pas la poine, me voici, dit, en entrant dans la chambre, le secrétaire de M. Haroel^ qui s'était douté de ce qui se passait, et avait écouté à la porte.

Anastasie eut peur, non de ce qu'elle voulait qu'on crût qu'elle redoutait^ mais d'une explication qui allait probablement leur faire donner leur congé à tous deux.

-^Sortez, sortez ! — s'écria-t-^tte, — sortez! ou je crie, j'appelle an secours,' j'appelle à la garde!

-^ N'en faites rien, Anœtasie^ dit sévèrement M. Hamet; — et vous, moolsieur, approchez* «^ Vous êtes ici sous le nom de mon neveu Olivier?

— Oui, monsieur.

-— Anastasie prétend que ce nom ne vous aiq[)aE4ient

— Anastasie se trompe^ mon cher oncle; — voici mon extrait de naiçsance^ — l'acte de, mariage deiBa mère, — et Ja dernière lettre ^pie mon pèremoaraot m'a adressée.

A Qustaye Patras.

' '— Il est neiif heures, et vou^ n'êtes pas habillé ?

— Nt)us avoùs da tetnps encore devant nous.

Ces souvenirs de jeunesse, qu'un hasard nous a fait ràp-. pëlèr ; ces jours que nous dépensions sans compter^ à cet ftge où on se croit d'années et de bonheur uti trésor inépuisable, tiennent mon esprit sous un tel charme, que j'ai peine à le rompre. La vie se partagé en deux moitiés^ Tune pleine d'espérances qui ne doivent pointée réaliser i l'autre, livrée anx regrets de bonheurs dont nous n^avôns pas joui ; car ce qui nous semblait si beau dans revenir, ce qui, lorsque nous l'avons atteint, ne nous a donné que désappointement et dégoût, reprend sa magie dans le passé. L'espérance et le souvenir ont le même chai*me et le même prestige : c'est l'éloignement. Certes, la jeunesse a aussi ses peines, et elles sont d'autant plus amères, qu'alors on se croit en droit de demander beaucoup à la vie ; qu'on prend ses désirs pour des promesses^ ses espérances pour des valeurs , qui doivent êtres remboursées un jour; mais la jeunesse a tant de force et de vie, que ses peines ont du charme et de la poésie^ que vivre et sentir est pour elle une jouissance :

semblable aux enfants dont le corps est sans cesse en mouvement, el qui se fatiguent volontairement plus qu'un forçat sous le b&ton des garde-chiourmes. A tout prendre, c'est Page le plus heureux ; c'est celui où l'homme vit le plus à la fois.

— Et c'est aussi Tàge où Ton a le plus de grandeur et de noblesse, l'&ge des croyances et de la foi, qui seules engendrent les grandes choses. Nous pouvons le dire, parce que ni vous ni moi nous ne sommes encore à l'&ge où l'on appelle vice et folie ce que l'on ne peut plus faire; où l'on érige ses infirmités en autant de vertus, où Ton se croit sobre, parce que l'estomac ne digère plus; continent, parce ^que lesang a perdu sa chaleur ; discret, parce que l'on n'a plus rien à dire. — Pensez-vous que nous aussi, nous arrivions lu? — Oui, la vie a pour tous le même courant, les mêmes rives, les mêmes écueils, le même port. Quoi que nous fassions, il nous faut passer par où les autres ont passé ; et le plus prudent serait de se laisser aller a valon^ comme disent les bateliers, sans se donner un mouvement inutile dans un courant invincible et invariable. Nous rions des ridicules et de la bicoque gothique de notre père ; nous habiterons la biceqne, et nous aurons les mêmes ridicules; et cette maison, nous l'aimerons, et ces ridicules, nous les caresserons. Nous croirons avoir un palais et des vertus ! — Néanmoins, quoique une vie âpre el agitée, plus que fùge, car je suis plus jeune que beaucoup d'étudiants, m'ait de bonne heure exilé de cette riante partie de la vie, je comprends les passibns et les folies de la jeunesse; je les aime comme le printemps, dont elles ont la fraîcheur. Malheureusement, et espérons que ce sera pour peu de temps,

cette vie, d'ordinaire si insoucieuse de la jeunesse, est aujourd'hui troublée par des occupations politiques. Étrange aveuglement ! que d'escompter ainsi son avenir ! que de secouer l'arbre en fleur pour lui faire porter plus tôt des fruits sans maturité et sans saveur, surtout quand ces fleurs sont si fraîches et si parfumées, surtout quand d'elles-mêmes elles doivent tomber si vite I L'arbre qui doit donner des fruits de primeur perd ses feuilles avant l'automne : le jeune homme qui fait de la politique à dix-huit ans sera ganache à quarante ! C'est à la jeunesse qU'on peut appliquer ce que disait le réformateur Luther :

• Wer nicht liebt wein, weib und gesang, Ber bleibt ein narr sein lebenlang.

a Celui là sera fou toute sa vie, qui n'aime ni le vin, ni l'amour, ni le chant. » Seulement je retrancherais le vin.

— Pourquoi ? Vous tombez déjà dans ce que je disais tout à l'heure; vous voulez retrancher des plaisirs ceux dont vous ne jouissez pas ] vous n'aimez pas le vin, vous ne voulez pas qu'on en boive; vous me rappelez ce renard qui ayant perdu sa queue dans un piège disait aux autres renards : Que faites-vous de cette queue inutile, qui n'est bonne qu'à balayer la poussière et à faire dans les broussailles un bruissement révélateur! — Je pense que la jeunesse est riche, et qu'elle ne doit pas empiéter sur l'avenir. Le vin est un plaisir qu'il faut se réserver pour un âge plus avancé. Si on dépense plus que son revenu de plaisirs, on sera ruiné des jouissances de la vieillesse. — Celte fois vous avez, je crois, raison ; cependant versez-moi un verre de ce vin du Rhin.

— Pour en revenir à ce que nous disions', vous rappelez*-vouSy aJora (}ue nous, demeurions rue de |.a Harpe, le jour où. jQousdonnAmesun bal? — Comme si ia chose s*étai|l pass^ hier.. Je voisjcncore nos deux chambres contiguës,. jneuUées. d'une, grande^.mall^ çt d'une .paire de fleurets. -r ypus rappelez- vous, ce jour-là, à quoi vous servit nptre grande malle î *r Parbleu, mon pjsre.vint pour me sermonner; comme je l'avais reconnu par la fenêtre, je m'enfermai dwsla malle,; vojos^gj d|tes que j'étajs90i:li ; et comme il ne paraissait pas ajouter foi entièrement h votre assertion, vous vous tîntes s^sis sur la malle pour lui ôter ridée de regarder dedans. — Oui, et pour que son sermon ne Mt pas perdu^ il jugea h propos de me le faire su-* bir; en quoi je montrai un des plus grands dévouements à ramhié que nous ait transmis Thistoire, tant j'écoutais avec patience et résignation. — Tandis que, dans fa malle où j'étouffais, j'étais en proie à toutes les douleurs de Tagonie. — A propos de visites importunes, te rappelles-tu une visite que nous reçûmes dans cette même matinée? — Je me rappelle le toit que nous gravissions pour arriver à une sorte de plate-forme entre deux cheminées; là, nous portions des livres, des cigares, et nous nous chauffions à la fumée des cheminées voisines. Quand ton tailleur arriva, ta étais sur le toit; il te demanda. — Monsieur est-il ici? — Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer; et je lui désignai le sommet du toit. Il est impossible d'imaginer une physionomie plus élargie, plus stupéflée que celle de l'honorable créancier. — Monsieur me parait occupé, me ditil, je ne veux pas le déranger; ayez seulement la bonté de

lui dire que, s'il n'a pas payé son mémoire à midi^ je le ferai citer devant le^juge de paix.

— Puis, quand il fut parti, il nous revint dans la mémoire que nous donnions un bal ce Jourrlà, et que nous avions invité vingt personnes ; nous nous demandâmes : Que nous manqùè^t-il pour la solenhité de ce soir? Nous réflSchimes quelque temps, et le résultat de nos réflexions fut qu'il nous manquait tout ; puis nous examinâmes nos ressources. Elles consisltàient en une montre, qui jusque-là avait échappé à de fréquents naufrages, et en fort peu â'es-

pèces monnayées*, il fallut avoir recours aux expédients. D*abord il était impossible que nos vingt invités pussent

tenir dans nos deux chambres ; nous allâmes prendre dans un grenier un vieux paravent que quelque voisin y avait relégué, et, au moyen dudit paravent, nous parvînmes à clore le carré, que nous usurpâmes pour en faire une troisième chambre, dans laquelle nous mimes deux chaises et uiie table. -^ Puis, j*allai chez sept ou huit amis pour réunir les vingt verres qu'il nous fallait, et nous débouchâmes ce que nous pûmes acheter de bouteilles de vin, et nous en doublâmes le nombre en mettant moitié d'eau; après quoi ce vin fut bouché et cacheté.

*^ Et notre orchestre?— * Qui? ce jeune musicien qui arrivait de Reims, et qui se laissa persuader qu'il jouait devant les plus célèbres artistes de Paris, et qui, pour se produire en si bonne société, joua du violon toute la soirée. ^=^^t le tapis? Tu allas en marchander deux chez un marchand de meubles qui demeurait sur la place Sorbonne ; on les apportd*de ta part pour que l'on pûl choisir. Je me rap-^ pelle etlcdre rhésitatiôn du commissionnaire quand je lui

dis de les laisser, qu'on enverrait la réponse ; puis il s'en alla, et nous nous empressâmes de clouer le tapis dans la seconde pièce. — Et noire unique bougie, comme nous Tornàmes de papier découpé^ comme nous la mimes en évidence sur la table de jeu, comme nous eûme^s soin de ne l'allumer que lorsqu'on commença à jouer. — Cela me rappelle le reste de notre luminaire. J'imaginai de mettre deux clous au plafond, et le soir j'allai décrocher les deux quinquets qui éclairaient l'escalier, et je les plaçai dans no« saloir. Quand nos invités arrivèrent, plusieurs se plaignirent que l'escalier n'était pas éclairé. A quoi nous répondîmes que cette maison était mal tenue, que nous allions la quitter. Et encore, pour le repas, comme nous n'avions pu avoir que des g^eaux à un sou,' nous vol&mes la cage où la portière tenait renfermée une douzaine de serins, dans l'intention de les plumer et de les faire cuire comme des alouettes ; mais notre ignorance en cuisine sauva la vie aux oiseaux. Puis, dans un cabinet attenant à notre apportement, tu laissas tomber avec fracas, quand tout le monde fut réuni, deux ou trois vieilles tasses, et tu vins m'apprendre que les glaces étaient perdues*, à quoi je répondis en citant le proverbe allemand : Ein gerichty und ein freundlich gesicht, « Un seul plat et un visage ami. » Vous n'aurez que des gâteaux et de l'eau sucrée; mais une foule de visages amis.

— Ce que tu as peut-être oublié, ce sont les préparatifs de notre toilette? Nous n'avions qu'une paire de bottes et une paire de souliers. Tous deux nous voulions mettre les bottes, parce qu'au quartier latin la botte est plus habillée que le soulier. Ne pouvant nous accorder, nous résolûmes

de nous en rapporter au sort, et de jouer les bottés à pile ou fa(fe. Il ne nous restait pas une seule pièce de monnaie. Alors nous les jouâmes au premier sang avec des fleurets, boutonnés bien entendu, et, quoique tu tirasses mieux que moi, je te touchai, et mis les bottes. -*- C'est à moi que nous dûmes l'invention des bouquets pour les dames. Au moyen d'une corde et. d'un nœud coulant, j'amenai chez nous toutes les fleurs qui couvraient les fenêtres d'une femme qui demeurait au-dessous de «nous. — Puis, le soir, arrivèrent des tribulations et des malheurs imprévus. Le musicien mangea comme un glouton^ et, quoique nous eussions averti que nous n'avions pas. faim, pour nous abstenir de diminuer le nombre déjà trop restreint des g&teaux, il n'y en eut pas pour tout le moode. Et nous nous aperçûmes qu'il n'y avait pas de serviettes pour les dames. Celles qui avaient des mouchoirs brodés profitèreat de cette occasion pour les étaler complaisamment ; mais celles dont les mouchoirs étaient plus simples paraissaient chercher. J'allai tout doucement décrocher les rideaux^ et je les apportai sous la dénomination de serviettes. Et la bougie tirait à sa fin; il n'y avait pas moyen de la remplacer. Nous étions fort perplexes, quand un incident nous sauva. Je ne sais plus quel est Vincident? — Rien moins que le commis du tapissier. On l'avait beaucoup blâmé d'avoir laissé des tapis chez des inconnus; et, sans des courses urgentes, il serait venu plus tôt chercher les tapis ou le prix en argent. La seconde condition était impossible à remplir ; la première n'était que difficile. Je priai le commis d'attendre sur l'escalier, puisque nous avions confisqué le carré à notre profit* En rentrant, je feignis de tomber

en m'aoerochant au tapis. Fort heureusement, m'éeriai-je, que cet accident n'est pas arrivé à une de ces dames,)e leur évite une cruelle entorse. Ce tapis nous empêche de danser dans cette piècC) et sous resserre dans les deux autres. Je vais relever. Je me mis à arracha les. dons et j'enlevai le apis. '--«Ce qui remplit no$ salons d'une épaisse poussière. *^ Puis on se remit 4 danser.

•— Comma j^étais'oensé avoir une entorse, je m'occupai d^observer les danseurs et les danseuses. Les étudiants sont en général de boas- et naifs jeunes gens qui aiment à se parer des vices qu'il» n'ont pas. Simples et timides, ils font les r6ués et les mauvais sujets ; ils fument, quoique le tabac leur fasse mal» au cœur^ et ils marchent en frappant du talon. Pour les danseuses, prises dans la classe des grisettes, il n'y avait de remarquable en elles que rafFectation et la minauderie pendant la première moitié du bal ; la gaieté, la folie, et peut-être plus pendant la seconde moitié.

— J'ai plus étudié les grisettes que toi ; tu es resté à la superficie. Dans tes observations, tu oublies le mépris de celles qui avaient des chapeaux pour celles qui n'avaient que des bonnets^ et en retour, la haine et la jalousie des bonnets contre les chapeaux ; le soin des premières 'de ne pas se découvrir la tête, quelque beaux que fussent leur cheveux. Je ne te parlerai pas du style guindé des étudiants^ ni de l'affectation sentimentale et romanesque des grisettes; mais une chose m'a souvent frappé, et la voici :

S'il y a un moment dans la vie où l'homme a de la grandeur et de la noblesse, où il sent en lui quelque chose qui, gêné par les limites étroites du corps> à chaque instant

semble prêt à rompre les liens qui le retienneDl, c*esl alors que, surpris de nombreux besoins, de désirs inconnus, il écoute au dedans de lui-même la mystérieuse harmonie ûe r&me qui s^éveille^ et il se voit naître à une seconde naissance ; alors qu'il rêve Tamour, que cette jeune &me M souvient des anges qu'elle vient de quitter, et cherche sur la terre où placer cet amour divin qui n'a plus d'objet. Heureuse alors la femme qui usurpe ce premier amour ! car il n'y a pas une femme qui en soit digne t Heureuse si elle pouvait connaître le trésor de félicité qui lui est offert ! Mais, pour la plupart, dies méprisent ou dédaignent le jeune homme qui ne sait pas parler l'amour, ce qu'on ii*apprend que lorsqu'on n^airae plus ; car lorsqu^on aime du premier amour, il n'y a pas de langue humaine qui pa* raisse suffisante. Il faut que l'âme entendel'Ame. Elles préfèrent se livrer à des hommes usés et au cœur caduc. Quelques-unes cependant sont plus expérimentées, et s'emparent^ comme un oiseleur, de cet amour si pur et si profond ; mais elles n'ont que déceptions et dégoût à offrir en échange. Il faut pour un premier amour, qn premier amour; ou bien il semble voir une rose qui, plantée dans du fumier, exhale un parfum perdu dans l'odeur fétide qui l'environne, et la tue.

Eh bien ! ces grisettes, jeunes filles blasées, chez lesquelles l'&me n'a pu naître, parce qu'elles ont eu un amant avant d'avoir de l'amour, c'est à elles que, semblables à l'abeille qui cherche le miel dans le calice des fleurs, viennent demander ce bonheur ineffable qu'ils ont rêvé, tant de jeunes gens purs encore et naifs; mais la fleur est décolorée et desséchée> et le suc qu'en retire Tabeille est un poison.

— Tu vois les choses sous un point de vue lamentable. Rappelons plutôt le dénoûment de notre bal. Le voisin du dessous frappant avec un balai, pour réclamer le silence et la liberté de dormir. Notre mépris pour la requête du voi* sin. Le portier irrité de ce que nous le faisions coucher tar4, montant par malice l'assignation que mon tailleur avait été exact à m'envoyer ; le mystère avec lequel je la cachai ; la curiosité d'Adèle^ supposant que c'était une lettre d'amour; mon imprudente réponse : Au contraire.

— Alors^ monsieur, c'est un duel. — Le peu de succès de mes dénégations, la colère d'Adèle; notre brouille ; le départ de notre société, le portier reconnaissant les quinquets.

— Et le lendemain notre congé de par le propriétaire^ sur la plainte collective de tous les voisins. — Sais-tu l'heure qu'il estî — Non. — Minuit et demi, à peu près l'heure de sortir du bal, pour lequel tu n'es pas encore habillé.

DE ROMAIN FÉTRETAT

A Th. Qudin,

Le soleil se lève derrière le Havre, et colore de rose le sommet de la falaise blaDche de la Nëve. La mer, unie comme une glace, est d'un bleu sombre; les voiles hautes des navires qui passent lentement au large sont empourprées par les premiers rayons du matin; un faible brise souffle de l'est. C'est assez pour conduire mon canot. Le Goéland^ -corps et voiles, est blanc comme Toiseau dont il porte le ndtn ! il n'a pas tout-à-fait quinze pieds de longueur. Allons, maître Pierre, prépare tout pour sortir. Maître Pierre est aujourd'hui un peu lent et engourdi. Hier, vers la fin du jour, comme il rentrait chez lui, une escouade d'enfants le suivait, à une distance respectueuse^ marchant au pas, et sur un seul rang, en chantant selon leur usage quand ils reconduisent ainsi un homme suspect de station prolongée dans les cabarets, une chanson en un seul vers. Je ne dirai pas comme Virgile : Numéros memini., si verMf tenerem. Au contraire, c'est l'air que je ne puis transcrire

ici^ tandis que je puis facilement écrire le poëme, qui consiste en ceci : « Il aura mal à la tête demain. » Cette chanson consacrée se répète quelquefois pendant une demiiieue derrière le patient, qu'elle finit souvent par mettre dans une fureur peu daogereu^, à caus^ de l'espace que laisse son escorte entre elle et lui.

n est juste de dire que ce n'était pas uniquement et gros-, sièrement pour boire que notre Pierre était entré au cabaret. Il lui était survenu un ami, un ancien compagnon de pèche sur le banc de Terre-Neuve, et c'était pour célébrer ce retour et leur vieille amitié qu'ils avaient passé une partie de la journée à choquer « des verres pleins et des mots vides, » en se rappelant quelquefois la chanson normande :

Remplis toA verre vide.

Vide ton verre plein ;

Ne laisse Jamais dans ta main*

Ton verre ni vide ni plein.

Il faut être né en Normandie pour s'enivrer avec du cidre; les étrangers en boivent impuiféraent. U paraît que la Providence, dans sa bonté pour l'homme^ Itiî flomhe partout les moyens d'oublier. Partout il faut K}ue l'homme s'enivi^. Je suis persuadé que dans un pays où il i^'y aurait que de Teau, les habitants de ce pays réuniraient à s'enivrer avec de l'eau/ Je ne sais si les Anglais, qui, oommé les Normands, honorent un autre Bêcchm jaune^ ^n lieu du vrai Bacchus, du Baechus v^meil^ réussissent conveiiable*< ment à s'enivrer avec de la bière, contre laquelle Julien Fapostat afait une épigranmie grecque, dans laquelle il lui reproche de « n'être pas le vrai Bacchos. » Il est Vrai que la

bière que buvait JuHeD avait été faite aux environs de ce qui est devenu Paris.

Toujours estHl que maître Pierre et son ami -«-/lot» inflati laccho -*^ sortirent fort chancelants du cabaret où ils avaient passé plusieurs heures sous une tonnelle de sureau. Tant qu'ils n'avaient été qu'un peu ivres, le cidre n'avait dé* voioppé chez eux que des sentiments tendres ; mais à un degré plus intense, une vertu hargneuse^ l'orgueil de la patrie, prit des proportions exagérées. Maître Pierre est Normand, né àTport^ près de Fécamp ; son ami est Breton. Celui-ci dit ' à l'autre : -* Tiens, tu es un brave; c'est dommage que tu n'es pas Breton, comme il convient à un honnête homme. — Grois-tu, dit Pierre, qu'un Normand ne vaut pas un Breton t La question n'avait pas tardé à s'envenimer^ si bien qu'ils se lancèrent d'abord les dictons faits contre les deux provinces, puis les verres et les pots. Le cabaretier les leur fit payer, et les mit dehors. Ils s'en allèrent côte à côte sans rien dire. Au bout d'un quart d'heure, Pierre dit à son ami : — Yvon, je veux ta vie. r- Viens la prendre, dit Yvon en se mettant sur la défensive. Nos deux hommes étaient à ce' moment au plus haut degré de l'ivresse ; leurs jambes no pouvaient plus les soutenir. Ils s'avancèrent l'un sur l'autre *, mais le bras de Pierre, levé avec colère se posa engonrdi sur l'épaule d'Yvon. Yvon également s'appuya sur Pierre et tous deux, heureux de trouver l'un dans l'autre un appui devenu indispensable abjurèrent leur haine, et restèrent étayés en arc-boutant, formant à eux deux une sortent d' A. Je ne sais combien de temps ils seraient restés dans cette position, si les enfamtS' qui sortaient de l'école ne les avaient aperçus; ils s'étaient alors rangés en

cercle, et avaient, à un signal, entonné avec un remarquable ensemble la chanson déjà citée : «< Ils auront mal à la tète demain. » Cette mélopée avait réveillé les deux champions; ils avaient d'abord voulu se mettre en colère^ et poursuivre les enfants \ mais ceux-ci s'étaient enfuis, et avaient reformé plus loin un cercle plusJarge. Les deux amis se séparèrent alors, et chacun prit la route de son logis. Les enfants se divisèrent en deux escouades, dont Tune se rangea derrière Pierre et l'autre derrière Yvon, et chacun des détachements reconduisit son homme jusque chez lui, en chantant : « 11 aura mal à la tète demain. »

Outre donc qu'il est fatigué et engourdi ce matin, maître Pierre est un peu honteux ; il s'attend à un sermon, et il ne me parlera pas le premier. Cependant l'étonnement le fit manquer à son habitude sous ce rapport.

— Oh ! me dit Pierre, que se passe-t-ii sur notre rade, ce matin ? Quels sont ces bâtiments pavoises ?

— Il n'est pas difficile de voir que ce sont des Anglais , leur pavillon est développé.

— Ce n'est pas ce que je vous demande, monsieur. Dieu merci, il n'y a guère de pavillons que je ne connaisse, et si j'en ignorais un, ce ne serait pas le pavillon anglais, qui encombre toutes les mers du monde. Mais, monsieur, c'est une vraie flotte de vapeurs , est-ce qu'ils viennent encore bombarder le Havre? Nous allons alors entendre une jolie m usique. Il faut que la batterie de Sainte-Adresse y mêle sa voix.

— Ces sleamboats, maître Pierre, ne viennent pas nous bombarder ; ils viennent faire des prisonniers, qu'ils vont emmener à Londres ; mais des pj'isonniers volontaires qui sont arrivés ce matin de Paris par le chemin de fer. Les

Anglais ont eu une grande idée, maître Pierre ; ils ont élevé un palais de verre, et ils ont invité Tindustrie du monde entier à venir y exposer ses produits à côté des leurs. La France et l'Angleterre vont encore une fois se mesurer, mais pacifiquement, sur le terrain des sciences, des arts, de l'industrie ; ces deux rivales se rencontrent partout, et grandissent Tune par l'autre ; cette guerre, désormais la seule possible, cette guerre de progrès, la seule qui ne soit pas une horrible folie ; cette guerre, au lieu de répandre la mort, la désolation et la misère, donne aux combattants de part et d*autre la vie et la richesse.

Pendant que nous parlions ainsi, Pierre avait paré l'embarcation. Nos voiles hissées, doucement gonflées par le vent d'est, faisaient glisser le Goéland sur la face unie de la mer. Je tenais la barre; Pierre, à l'avant, avait allumé sa pipe.

11 y a quelque temps, par une marée basse, j'ai trouvé entre les rochers, sur une moulière^ un peu plus de la moitié d'une bombe ; — c'est une bombe qui, probablement, a été lancée autrefois par les Anglais sur le Havre. Cette bombe est fort ourieuse, en cela que deux huîtres y avaient établi leur domicile; sur la paroi intérieure de la bombe adhéraient deux huîtres parfaitement vivantes. La bombe est dans mon jardin, il ne reste plus que les écailles inférieures des huîtres. Quel sarcasme ! l'huître, le symbole du calme et de l'immobilité, choisit pour domicile l'invention la plus terrible de la méchanceté humaine.

Cependant nous étions arrivés au Havre, et j'avais échoué mon canot sur la plage de Frascati. J'entrai dans la ville : quel tumulte, bon Dieu ! et quelle foule ! Pendant que la flotte anglaise bloque te Havre par dehors, tout [Paris Ten-

vahit du c6té de la terre — il est à peine six heures du maliD,et1es rues sont pleines de femmes, de femmes jeunes, belles, élégantes, qui ont passé la nuit en voitnre ^ n^ont pas sommeil, et ne sont pas fatiguées : le plaisir du changement allume dans leurs yeux de rapides étincelles. D'ailleurs, depuis cinq mille ans que les hommes et les femmes vivent ensemble, ils en sont encore, à ne pas se connaître et à chercher à s*attraper. L'homme exagère sa force et son courage, oomme la femme exagère sa faiblesse et sa timidité. 11 n'y a que Tennui que les femmes redoutent; Tennui seul les fatigue, Tennui seul les tue. Une femme ne meurt jamais que d^ennui ; à 75 ans une femme ne meurt pas parce qu*elle est vieille, mais parce qu'on ne Tamuse plus. Une femme qui s'amuse eât de fer et d'airain ; il n'y a pas de portefaix capable de suivre tout un hiver dans le monde la plus frète de nos femmes, si elle est jolie, si elle a beaucoup de toilettes fï'alches, si elle a du succès ; à la moitié de la saison, le portefaix exténué demandera à aller porter des sacs de farine pour se reposer, et rétablir sa santé. Nous ne sommes le sexe fort que parce que nous ne sommes pas le' beau sexe ; sans la faiblesse qu'affichent les femmes adroites, notre force paraîtrait piteuse, et nous ne serions plus rien du tout.

Toutes ces jeunes femmes aussi vont fiiire la guerre : ce sont elles qui vont envahir l'Angleterre ; elles vont faire une exhibition de cheveux bruns, d'yeux noirs et vert de mer^ à côté des cheveux blonds et des yeux bleus des Anglaises; elles vont montrer leurs pieds uns et cambrés à côté d'inQrmités qui nu-pieds sont chinoises. Elles sont audacieuses et confiantes , elles ne redouteut pas les beautés les plus cor*

rectes ; si elles ne peuvent vaincre en bataille rangée, elles comptent sur la grâce, sur Télégance, sur la coquetterie, pour escamoter la victoire;

On va combattre ainsi, et parer 1* Exhibition de ses plus belles robes et de la manière de les porter.

Va-t-il rester ici quelques femmes pour échantillon et pour la fête de nos yeux ?

Hais qu'est-ce que cela me fait ? J'oublie que moi aussi, je déis aller à Londres.

Aller à Londres ! c'est bien grave pour moi, qui ne suis guère voyageur. Le goût des voyages promet bien plus d'ennui de ce qu'on quitte que de désir de ce qu'on va voir^ et je ne m'ennuie pas ici. Ici, où j'ai mon jardin, ma cabane au bord de la mer et mes canots.

Aller à Londres ! En attendant retournons à Sainte- Adresse ; le Havre envahi, le Havre en tumulte m*est désagréable. Allons, maître Pierre, bisse la misaine, celte petite brise de l'est nous reconduira comme elle nous a amenés. Et le canot glisse sur la mer.

— Pierre, dis-je à mon matelot, c'est bien ennuyeux de quitter son pays.

-* Ah, monsieur, c^est aussi bien agréable d'y revenir !

— Oui, Pierre, et c'est là le beau côté des voyages. Il y a une punition pour les voyageurs comme pour les inconstants : c'est l'arrivée; tous les pays et toutes les femmes se ressemblent terriblement.

— Il y a des gens, monsieur^ qui non-seulement ne peuvent pas quitter leur pays, mais encore aiment mieux s'exposer aux plus terribles dangers que de s'écarter du village où ils sont nés : témoin Romain d'Ëtretat.

À ce nom de Romain d*Étretat je prête l'orelUe ; c'est une célèbre histoire que l'histoire de Romain d'Ëtretat , et qu'on raconte sans cesse ni rel&che. Tout le monde la sait sur la côte, mais ça n'est pas une raison ; on se la raconte chacun à son tour, comme on chante souvent la même chanson ; celui qui écoute l'histoire la sait aussi bien que celui qui la raconte, néanmoins il l'écoute religieusement et en silence; cela lui platt à entendre; il aura demain une égale joie à la raconter à celui qui la raconte aujourd'hui, et^qui demain se fera un vrai plaisir de l'écouter à son tour. Il n'y a pas à Étretat un instant de la journée où quelqu'un ne raconte quelque part l'histoire de Romain ; cette histoire se raconte^ comme les vestales entretenaient le feu sacré. Il s'est passé peu d'histoires à Étretat, et, semblable à madame de Sévigné, qui reprochait à l'histoire romaine qu'elle n'y trouvait pas de parents comme dans l'histoire de France, l'Étretalaisne s'intéresse pas beaucoup à ce qui se passe hors de son admirable pays. Le dimanche, on s'enire-conte l'histoire de Romain, comme les dandys de Londres ou les élégants de Paris vont entendre tous les soirs au Théâtre Italien les trois ou quatre opéras toujours les mêmes qu'on leur chante déjà depuis bien longtemps.

— Vous n'êtes pas, me dit Pierre, sans savoir l'histoire de Romain ?

— On me Ta contée.

— Ah, monsieur, vous devriez bien me la narrer.

— Mais tu la sais.

— Oui, certes, mais j'ai idée que monsieur la contera mieux que moi.

— Tu te trompes, je ne l'ai entendue qu'une ou deux fois.

DE ROMAIN D'ËTRETAT. 193

et je ne la sais pas irès-bien. C'est toi, au contraire, qui vas me la conter.

— Comme monsieur voudra ; vous me la conterez à votre tour une autre fois. Romain était né à Étretat, et il avait

vingt ans en iSiâ Mais nous approchions du rivage^

deux silhouettes m'attendaient vers la grève. Pierre cargua les voiles, et nous abordâmes. C'étaient deux Parisiens.

— Eh bien, vous êtes des nôtres ? me dirent-ils.

— Je n'en sais encore rien.

— Ah bah, vous viendrez avec nous ; on part dans deux heures ; le temp^ de bourrer votre sac de nuit.

Je rentrai avec eux dans mon jardin. Le jardin, la maison, tout me parut ravissant : j'aimais tout plus que de coutume, rien que par l'idée que j'allais peut-être te quitter pour quelques jours. Ils avaient faim. Après que nous eûmes déjeuné à ta hâte, nous nous promenâmes en fumant un cigare.

— Eh bien ? me dit l'un d'eux.

— Eh bien, je suis décidé.

— Ah!

— Je n'irai pas à Londres.

— Vous n'irez pas à Londres ?

— Non.

— Voyons, pas d'enfantillage ; nous n'avons que le temps de regagner le train, et de monter sur le steamboat. Dépêchez-vous.

— Non, je ne pars pas.

— Mais vous n'avez rien à faire ici.

— Raison de plus pour que j'y reste.

Ils me quittèrent en haussant les épaules.

Eh bien Don$ Je n'irai pas à Londres, et Je resterai à Sainte-Adresse. En faisant le tour de mon jardin j*ai revu toutes mes fleurs, et celles qui d^à étalent leurs riches corolles épanouies, et celles qui sortent à peine déterre. Mes chères fleurs, ce n'est pas seulement un plaisir pour les yeux qu'elles me donnent ; elles se sont mêlées à toutes les tristesses^ à toutes les joies d^ ma vie; ces joies et ces tristesses, aujourd'hui presque aussi présentes à mon-ftme les unes que les autres, parce qu'elles sont paiement contenues dans ma jeunesse qui s'est en -allée. Elles refleurissent tous4es ans avec les fleurs :

Au printemps, chaque année, alors que la nature Revêt tout de parfums, de Joie et de verdure,

Quand tout aiiiM et fleurit ; Dans les fleurs des lllas et des ébéniers jaunes» De mes doux souvenirs cachés comme des faunes,

La troupe joue et rit.

Et ce ne sont pas les plus riches fleurs, les plus nouvellement conquises, celles qui viennent de plus loin qui me sont les plus précieuses \ au contraire, toutes celles que je ne connaissais pas dans mon enfance et dans ma première . jeunesse n'excitent chez moi que l'admiration ; elles ne m'apportent que leurs couleurs, leurs parfums, et les chants d'oiseaux dont elles cachent les nids. Ainsi ces splendides glycines de la Chine, ces pivoines eu arbre du Japon, ces magnolias qui portent de si beaux lis blancs, je les aime, je lès admiré ; mais ils ne m'apportent pas les émotions qui s'épanouissent pour moi tous les ans dans les corolles d'autres fleurs vulgaires et communes. Merci, mon Dieu ! de toutes les choses que votre magnifique bonté a faites communes, le ciel et l'amour, par exemple : il n'y avait ni

DE ROMAIN rÉTRETAT. 195

glydnes, ni magnolias, ni pivoines, dans le petit Jardin où il a fleuri pour moi tant dé triBiesses^dooeesl famée joies amères. T ' -,

M. Van Houtte, de Gand/ th'H envofé 'cetfo année une nouvelle' l'Ose blanche^ cfelimi&fos: <fest'ûiie"âear toute nouvelle, rare encore, une fleur avant la lettre. J'en sais très-fler etirèS'^nehanté, c^est une r6se«4u-rot Utanche ^ mais Taneienne rose blanche dent il~y avait un gros buisson dans ce cher jardin, ce jàrdlfa 6iï j'avais vihgt ans, je ne puis la voir safns tin atténdrisseAient profond V c'est qu'un 24 juin on me donna une'deees roses bfaiiches en me di*^ sant : a Tenez^ Jean, je n'ai pas oublié votre fête. »

Et ces volubilis qui se ressèment d^éux-mémes, ces liserons, ces cloches de couleurs diverses qui ne s'ouvrent que pendant la matinée. Il y en avait sur le treillage qui sépa-> rait nos deux jardins , et Taubépine' des haies dont je lui avais fait un jour une couronne, qui nous fit enseodble songer à la couronne blanche des mariées.

cher jardin, chères fleurs,* qui me racontez tout cela tous les ans , qui me rapportez ma jeunesse verte et fleurie comme les p&q^uerettes ! moil cœur épanoui et joyeux comme les boutons d'or ! non, je ne vais pas vous quitter au printemps; non, je ne perdrai pas ces sensations qui gonflent mon cœur comme le soleil de ntiaî gonfle la terre féconde.

J'ai quarante ans. Si je vis très-vieux , je verrai encore ces fleurs et ces souvenirs s'épanouir une trentaine de fois. Je ne perdrai pas une de ces saisons. Qui sait surtout si d'ici à quelques années je ne vais pas me dessécher et me racornir comme tant d'autres, prends ma jeunesse passée

et sa sève robuste pour des erreurs, être fier de mon impuissance et honteux, d'avoir été jeune, amoureux, généreux?

Non, je nMrai pas à Londres.

Et mes canots, et mes filets, et les promenades paisibles, au coucher du soleil ou à la lueur de la lune sur la mer calme et immense, vais-je quitter tout cela, tout cela Tœuvre de Dieu, pour aller voir les* travaux des hommes ?

Non, mille fois non ; je reste ici.

Bénies soient cependant toutes les idées qui adoucissent l'homme, et qui détruisent les pr^gés féroces qui divisent les nations. L'amour de la patrie, comme l'amour de la famille, ne doit pas être un prétexte honnête de ha!r tout ce qui est en dehors d'un certain espace. Ce n'est pas avec le cadavre des autres hommes qu'il faut engraisser les guérets de la patrie, mais avec le fumier des bestiaux nourris dans d*opulents pâturages. Les hommes ne sont pas partagés en différents pays pour se retrancher les uns contre les autres, pour vomir des imprécations et des menaces , et se faire une vertu de la haine, de la rapacité^ de l'assassinat, quand ils s'exercent sur des gens qui ne prononcent pas ci ou th comme nous. Les hommes nés sous divers climats, destinés par la Providence à diverses industries, doivent faire produire à la terre et à leur propre génie tout ce qu'ils peuvent produire, et ensuite échanger ces productions variées et perfectionnées, non pas comme des épiciers furieux et implacables, qui se disputent des chalands à coups de fusil et de canon, et cherchent des prétextes pour échiner d'autres épiciers plus habiles ou plus heureux, mais comme des frères d'une grande famille qui, obéissant aux instincts que

la Providence a mis en eux, se sont divisé le travail sur cet immense atelier que nous habitons.

La preuve que, pour beaucoup, Tamour de la patrie n'a été que le masque d'un égoïsme à trente millions d'hommes ^ la preuve que les gens du même pays ne s^aiment que de complicité contre ceux des autres pays, c'est que les habitants du même pays se font bien plus de mal entre eux qu'ils n'en font d'ordinaire aux habitants des contrées voisines. Le vol, la calomnie^ Tassassinat se pratiquent bien plus entre gens du même pays, les uns sur les autres, qu'à l'égard des étrangers^ que l'on n'attaque, pille et tue qu'avec certaines restrictions et selon certaines règles. Un soldat à la guerre a toujours nécessairement beaucoup plus à se plaindre du prince pour lequel il combat que de celui contre lequel il combat.

Les habitants d'une frontière ne pourraient tracer une ligne si ferme qu'elle n'appartint pour moitié à un pays , pour moitié à Tautre pays. Certes^ vous avez plus de ressemblances, plus de li^ns de mœurs, d'habitudes, de besoins avec l* ennemi qui est de l'autre côté de la ligne , qu'avec votre compatriote qui est à 400 lieues de vous , et ignore votre existence, comme vous ignorez la sienne.

Sur cette ligne est une touffe d'herbe ; est-il raisonnable que vous en aimiez la moitié, que cette moitié fasse partie des riantes prairies de votre belle patrie-, et que vous vouliez Vengramer avec le sang impur do ceux à qui appartient l'autre moitié de la touffe d'herbe ?

A côté de la touffe d'herbe , il y a un caillou *, il peut se séparer en deux. Avec une moitié, vous casserez la tête de l'ennemi ; avec Tautre moitié , il « cassera vos dents dans

19S , HISTOIRB

^ votre rolfiboire : » 0»m inimici in ore perfringmn. Ce f(réjùgé^est encore plus bizarre qutod il fi'agit des Anglais et

' des Français, Ils ne sont pas- séparés par une Ugne, par jHie touQe d'herbe,' par un caillou; ils ont enire eux le

^ terrible et à^^jestueù:^ Océan, une route qui«conduit de Tun ébez Tâutre. A chaque instant les ports de Pun servent

; d*asile ii^rQutre ccmftela tempête et. contre la mort; à chàqoeJnst^nt vous apprenez qu'un navire français a sauvé des marins anglais rqu'ù^ navire anglais a recueilli des èaûfragçft fVànçais. . ...

.Je regarderai ^partir avec .intérêt ces «^eomioa/s chargés de Frstnçais: j'écouterai ceux qui reviendront : je lirai les récits ae mes amis, cinq" oi^ six hommes d'esprit et de talent que vous avez attirés là-ba's, et qui^^ont bien capables de ne pas gâter la vérité. ' - -

Mais jetie puis renoncer même un mois à ce hameau , autrefois^olitude chpisie, aujourd'hui village trop peuplé, grÀce à l'intempérie de ma plume; car j'ai dénoncé cette. retraitei'^eteUeaétéehVahieVet il semble paribis à des gens qui y ont été attirés- par mon exemple et par mes récits, qui y ont trouvé une vie douce et sans apprêt que j'y avais instituée; il leur Sjemble que j'y tiens trop de place, et que j'encombre le§ lieux, où ils sont; vénu& s'entasser autour de moi. * - - '

On>Be pardonne pas voiontiei^ à Thomme gui' vit seul,

' etr qui , pj^fson attitude^ seml^le dire aux autres hommes:

Je ne mettrai plus au jeu avec vous todt l'or de mon cœur

contre la fausse monnaie de vos paroles* Vous ne me trompez

pas, vous ne m'attraperez plus.

JMais il y a ici des gens* que la pauvreté et le danger

Dfi ROMAVK D'ÉTRETAT, / iW

rendent bans^ et dont Taspect empèebe le eoaur dç se fer^ mer ; il y a la mer,- ce ^tniraîr *^u ciel ; il y a le léver'èt vte ; -- * Qoucher du soleil, et îes splendides couleurs dont il peint je. :*^ ciel et l'eau ; il y a, onze années, les dernières de ma jeu" ; . nesse, les dernières où il Wpasse pour rbomme des etiose?. <^

dont il aime à se souvenir. - - > .

Hais je m'arrête. Quand j'écris» ilme semble tdu;^ours: // que j 'écris à quelque toni, connu ou in^nnu ; et je içe laisse parfois aller & des épanchérnent^ qui m'ont été fort re*^ proches. ' ' . > ', ^

Je n'irai pas à Londres ; jer restei^ai à Sainte-Adresseï Quelques amis n>e donneront la maip en partant et en re- . ^ venant. , > . :~ V

Et l'histoire de Tiomain d'Élretat;F;

Ou^ en étais-je de l'histoire dé Ronmin d'Etreftat r-i- je n'étais pas tres-tivaricé. Pierre avait manifesté pnté^tion de la raconter^ et nous avions parlé d'autre chose;

Étretatest un bourg d^ Normandie^^ situé à 23 kjlomètrès nord-est du Havr6>4eHGi'&céi une vallée étroite, qui paridt avoir été le lit d'un tordent, ^cend vers la mer par une pente rapide. La plage .'forme un >aiaphithé4tre,, borné à droite et à gauche par des falaises de rochers -de plus de 300 pied» de haut. De cet amphithéâtre fermé/oii^Ort des deuK e^tés' par des {Sortes q>e ia nier aiçreuèées dans le roc T on^es appelle Porte Ji'AvaJ et Porte. d^Amont, La \ Porte d'Amont est ronde e>baife ; la-Porle d'Avaf, en forme d'ogive, ressemble an portail d'une cathédrale. Auprès de cette porte est u^ immense obélisque de roche UaB€be> au sommet duqu^ les moueUes"^ et les^goë-

lands se plaisent à faire leurs nids. Quand la mer est pleine, on passe sous les portes en canot ; à la marée basse, on y peut passer à pied sec. La mer a en outre creusé des cavernes, revêtues d'algues et de varechs, qui contribuent à faire d'Ëtretat un des sites les plus sévèrement pittoresques qu'il soit possible de voir. Une source très-abondante coule à la mer par dessous le galet, non loin de la Porte d'Aval. On prétend que c'a été une rivière qui s'est perdue sous terre ; pour dire la vérité, elle apporte autant d'eau à la mer que beaucoup de rivières auxquelles la grammaire de la géographie donne le droit de s'appeler fleuve. C'est là que se rassemblent les femmes d'Etretat pour laver leur linge. Elles forment dans le galet un trou rond, qui se remplit d'une eau limpide et douce, et improvisent ainsi un baquet commode, dont l'eau se renouvelle sans cesse. Après quoi, elles étendent leur linge sur les galets, lavés par la mer à chaque marée, et chauffés par le soleil à la marée basse. Le galet d'Etretat ne ressemble pas à celui qu'on rencontre le plus souvent au bord de la mer. Ainsi, sur les plages du Havre, par exemple, les falaises formées de terre et de craie sont spuvent dégradées par la mer; les pierres qu'elles contiennent, qui sont, comme toutes les pierres, de formes irrégulières, usent leurs angles et s'arrondissent à force d'êtres roulées par les lames; mais cette opération est assez longue; et comme il s'en détache sans cesse de nouvelles^ le galet présente aux yeux et, qui pis est aux pieds, des cailloux de toutes formes, hérissés d'aspérités et de pointes. A ]Çtretat,'au contraire, où il n'y a pas de terre au bord de la mer, où il ne se détache qu'à des espaces très-éloignés quelques morceaux de rochers, ce sont

DE ROMAIN D'ÉTRETÀT. 201

les mêmes pierres, toujours roulées, toujours sassées, ressassées, usées, polies, qui forment le bassin, de sorte qu'elles sont presque toutes ou rondes ou en forme d'œufs; on y trouve souvent des sortes d* agates d'une belle couleur.

La fontaine, ainsi s'appelle la place que nous avons désignée^ et où coule sous les galets Tex-rivière d'Etretat^ est le lieu de réunion le plus important du pays ; là, tous les jours^ à la marée basse, parfois même la nuit avec des lanternes, car il faut obéir à la marée et non au cadran de -p l'horloge, là, les femmes, réunies pour laver, jasent et ha- ^billent tous les jours pendant plusieurs heures; chacune apporte le produit de sa chasse, c'est-à-dire tons les bruits, toutes les rumeurs, qu'on appelle à Paris cancans, potins en Normandie, et ramages dans les Ardennes. .

Qi^elqu'un, dont les femmes ne se défieraient pas et qui pourrait les entendre à la fontaine sans qu'elles se crussent écoutées, aurait tous les jours le journal d'Etrelat.

L'histoire que raconte Pierre se passe à une époque déjà asse^ éloignée de nous ; Etretat n'avait pas alors une auberge où l'on but du vin de Champagne : c'était sous l'Enjpire.

tt Dans ce temps-là, dit Pierre, on prenaH tout le monde pour la guerre, on consommait des hommes que ça faisait ^itié. Quand on avait pris des hommes. et qu'ils étaient dépensés et tués, au lieu de nous en rendre on nous en reprenait d'autres, c'était nous qui en devions. Passe encore quand on prenait les pêcheurs pour la marine, c'était leur état, ils quittaient leur famille, leurs amis, leur fiancée ; mais au moins ils ne quittaient pas la mer. Mais l'Empereur consommait bien plus d'hommes sur terre que sur .

mer , et c'était ta ce qui chagrioait le plus les garçons.

Une Doit que la marée basse se trouTait ters deux heures du matin, les femmes lavaient à ia fontaine ,. chacune ayant sa lanterne près d'elle, de sorte que du haut des falaises H semblait voir de grosses lampodes, ces veires luisants épars sur le galet.

On parla de choses et d'jiutres, et comme de» coutume on ne se fit pas faute de potins^ Cependant, à cette marée« on ne parlait bien Tolontîersfue 'd'une chose, à satoir : d'une nouvelle levée déjeunes gens qu'on venait défaire dan^ le bourg. Dous e jeunes marins avaient été désignés pour partir le lendemain^ et rejoindre le régiment auquel on les avait incorporés.

Douze familles étatent dans le deuil et le chagrin^ sans parler des maîtresses et des fiancées des garçons désignés. Il parait, dit une des lavandières, qu'on ne veut plus laisser que des femmes à Etreiat, on enlève tout ce qu'il y a déjeunes gens, et de ceux qu'on emmène nous n'en voyons pas revenir.

Celui qui me fait lepkis.de peine, dit une autre, c'est mon cousin Romain : on allait le marier la semaine prochaine avec Bérénice Valin^ H voilà que le père a déclaré qu'il ne lui donnerait sa fille que quand 11 serait revenu du service. Cependant, dit une troisième, il y a une chose que j'ai remarquée et qui m'a bien étonnée> c'est que tandis que les autres se désespéraient et se lamentaient, Romain n'a pas dit un mot et n*a pas versé une larme.

— H aime pourtant bien Bérénice;

-^ Qui sait? les hommes sont si changeants.

Le lendemain matin^ le tambour appela les jeunes gens

qui devaient se mettre en route ; on les compta, ils n'étaient que onze, Romain seul manquait; on l'appela, on alla le chercher chez ses parents tPdboMy ensuite chez ceux de Bérénice ; on ne le trouva nulle part: Les onze autres partirent en pleurant ; toinme ils s'en allaient on vit voltiger des morceaux de papier que le vent portait à la mer ] c'était la fèoilfe de 'route de Romain, qu'il déchirait et jetait par morceaux, du haut d'une petite guérite au dessus des felaises, surplombant sur la mer, et qu'on appelle la chambre aux demoiselles. La veille, pendant la nuit, et comme les femmes parlaient de lui à la fontaine, Romain était auprès de Bérénice. — Romain, lui disait la belle fllle, avant ton départ, j'ai voulu te voir, pour te renouveler le serment d*étre ta femme; si tu meurs, je ne me marierai pas; si tu reviens, je t'attendrai ; tu me retrouveras fidèle, et tu reviendras, j'en ai le pressentiment-, tous les jours j'irai faire, pour ton heureux retour, une prière à la Vierge.

Mais comment se fait-il que, seul des jeunes gens qui partent demain matin, tu sois resté calme, et que tu n'aies pas versé une larme, quand les autres en suffoquaient? N'es-tu donc pas triste de nous quitter 1

Je dois faire ici un erratum. Je rends mal les paroles de Bérénice. 11 y a un mot en Normandie qui a beaucoup de grâce en certains cas : c'qst espérer y signifiant attendre* Je n'ai jamais entendu un pâcheur prononcer le mot attendre; toujours on dit espérer.

•^ II est vrai, dit Romain, que je n*ai |)as pleuré, et que je ne me suis pas lamenté comme les autres^ mais il y a à cela une raison bien simple -^ c'est que je ne pars pas.

— > Gomment 1 tu ne pars pas ? N'as-tu pas reçu comme les autres ta feuille de route ?

— Oui, mais je ne pars pas.

— Gomment feras- tu? Qui te Fa permis?

— Personne. Eh quoi, parce qu^il platt à l'Empereur de faire la guerre, il faudrait que je quittasse mon pays, ma famille et toi — toi surtout dont la vue m'est aussi nécessaire pour vivre que l'air que je respire. Allons donc; mourir pour mourir : là-bas de chagrin ou de la balle d'un ennemi, ou ici en me défendant contre les gendarmes; j'aime mieux mourir ici; au moins je mourrai à Etretat, et je serai enterré dans le cimetière de la paroisse; et je te verrai jusqu'à la fin.

— Mais, Romain, tu me fais peur. On t'arrêtera, on te mettra en prison.

T- Non, on me tuera peut-être ; c'est tout ce qu'on peut me faire malgré moi. J'y ai bien pensé,' je suis décidé. Demain matin, quand les autres partiront en pleurniehant, jette les yeux sur la chambre aux demoiselles.

— Oh! mon Dieu, Romain, veux-tu donc te jeter à la- Falaise ?

— Moi ! non. On me tuera peut-être, mais on en aura la peine, attendu que je compte me bien défendre. Pourquoi aller me battre contre les Prussiens, qui ne m'ont rien fait? J'aime bien mieux me battre contre ceux qui veulent m'arracher à tout ce que j'aime : je me battrai bien mieux et avec bien plus de cœur. Non, certes, je ne veux pas me tuer, je veux te voir ; je veux voir la mer jusqu'^ la fln. Tu verras s'envoler ma feuille de route: tu compteras les morceaux que le vent emportera; ça te dira à quelle heure tu

DE ROMAIN D'ËTRETAT. 205

devras te trouver à Tavalure (chemin daos le roc) de la ^

Porte d'Amont. J'aurai besoin de toi. j

Bérénice, quoiqu'elle trouvât excellentes les raisons de \

Romain^ était très-effrayée d'un acte qui ne s'était jamais ^ ,

commis dans le pays : la rébellion contre une feuille de ^

route et contre la gend ^merie. Elle essaya de le faire chan- j^ ger d'avis \ elle lui jura encore de l'attendre en priant pour son retour : Romain fut inébranlable.

Le lendemain, au moment où les autres jaunes gens se mettaient en route avec les gendarmes, Bérénice, les yeux \ fixés sur la chambre aux demoiselles, vit les morceaux de \

la feuille de route de Romain qui s'en allaient^ portés par le vent, en tourbillonnant ; elle en compta onze. C'était donc à onze heures qu'elle devait se trouver à l'avalure de la ^

Porte d'Amont.

Le départ des onze garçons, et plus encore l'absence de Romain, furent le seul sujet des. conversations de la fontaine. Gomme on ne Pavait pas revu, les unes le croyaient noyé, d'autres pensaient qu'il se proposait de rejoindre ses camarades en forçant la niarche, et en s'accordant vingtquatre heures à passer de i^lus auprès de Bérénice. Personne n'admettait dans ses suppositions le refus de partir et la résistance à l'Empereur, tant c'était une chose sans exemple.

Je suis fÀché de ne pas me rappeler dans ce récit les propres paroles de Pierre : sans fausse modestie^ mon récit y gagnerait. Hais nous supposons toujours que c'est lui qui parle, il s'arrêta, nous étions arrivés à nos bouées, et nous commençâmes à relever les lignes que nous avions mises à

la oier la veille au soir; la pêche n'était pas abondante^ cependant il y avait à un hameçon un assez gros bar.

-^ C'est tout ee que nous pouvions prendre, me dît Pierre, avec de Yaeque (amorce) qui n'était pas frais. Le bar n'aime pas le poisson firais ; mais les autres poissons n'ont pas le même goût que lui ; et je pensais, en revenant à terre, à la prévoyance de la Providence, oomment non-seulement elle n*a pas créé un être qui n'ait ses fonctions à remplir^ mais elle n'a ps^ donné à cet être une passion, un goût qui ne doive concourir à l'ordre général.

Beaucoup de philosophes se sont égarés sur un point qui n'a pas tardé à les entraîner à l'absurde.

Ils ont considéré Thommecomme roi, maître, centrée! but de la création ; alors ils se sont souvent demandé à quoi servaient telles ou telles choses ; mais si au lieu de se demander à quoi ces choses pouvaient servir à l'homme, ils s'étaient demandé quel était leur office dans l'ordre général de Tunivers, ils n'auraient eu qu'à ouvrir les yeux pour trouver une réponse satisfaisante. Je citerai, pour exemple de cette erreur, un écrivain illustre, qui certes aimait la nature, et la décrivait avec un grand charme : c'est Bernardin de Saint- Pierre. Eh bien ! Bernardin de Saint- Pierre a été obligé de forcerbien deschoses pour les faire entrer dans lecadre tracé par ce point de vue : l'homme, centre, but et fin de la création. Ainsi il pose en théovie et en fait que Dieu n'a donné de suaves odeurs qu^aux plantes basses et aux iarbrisseaux qui ne s'élèveût pas plus haut que le àez'de l'homme. La première fois que j'ai lu ce passage, j'étais assis sous des acacias couronnés, à une hauteur où ne pouvaient atteindre que les oiseaux, de leurs belles grappes blanches parfu-

DE ROMAIN D'ÉTRETAT. iOl

mées. En fiace de moi était une glycine de la Chine dont les grappes bleues retombent de mon toit au printemps, et r^ gardant autour de moi, Je voyais une grande aubépine, et une clématite qui s^était élanqie jusqu'au semmel d'ua énorme noyer noir.

Les hommes ont en vain cherché et chercheront toujours en vain le fnotwefnerU perpéUœl; c'est le secret de la grande et admirable perfection de cette machine de Punivers.

Les hommes, en eifet, ne disposent que de matières inertes, sujettes à Tusure par le flrottement ; la nature, au con« traire, a Taccroissement qui répare Tasure, soit par la végétation, soit par la nourriture.

La machine du monde-terminée^ il y avait à prendre sur la terre quelques soins accessoires ; le grand auteur donna aux êtres animés^ des passions, des besoins, des goûts ; ainsi, l'amour de la propriété impose à l'homme toutes sortes de corvées qu'il accomplit avec joie et avec ténacité ; tous les appétits concourent, par un esclavage volontaire et spontané, au but général.

Ainsi, pour en revenir à mon point de départ, et, comme on dit dans lès parlements, rentrer dans la question, il est remarquable que, s! certains poissons mangent les autres poissons pour modérer et contenir dans les bornes prescrites l'immense production de ces animaux, d'autres, chargés d'autres fonctions, d'une sorte de nettoyage des fleuves et des mers, recherchent, au contraire, le poisson gâité^ les cadavres de poissons et d'animaux, et leur font subir, par la digestion, les transformations nécessaires pour que les éléments qui les composaient soient suffisamment divisés et rentrent dans d'autres combinabons de la

nature. Le bar aime le poisson g&té ; mais presque tous les autres poissons ne le mangent que s'il est vivant ou au moins frais. Les tourteaux^ les étrilles, ne mangent que le poisson frais ] les crabes, qui leur ressemblent assez pour qu'on les confonde à la première vue, se repaissent de tout ce qu'ils trouvent de mort.

Quand on étudie tous les mystérieux travaux de la nature, on est fort porté à rire des gens qui, pour croire à Texistence d'un Être suprême, demandent des miracles, et de ceux qui en racontent pour la prouver.

Des miracles ! mais vous ne marchez pas sur autre chose. Est-ce que chaque brin d'herbe n'est pas une admirable et mystérieuse création, ainsi que la goutte d'eau et de rosée qui brille suspendue au brin d'herbe comme un diamant mobile? Et tous les animaux que les microscopes nous font voir dans cette goutte d'eau, et tous ceux que le microscope lui-même ne peut nous faire voir, et tous les animaux qui vivent sur ces animaux invisibles, et qui ont eux* mêmes leurs animaux parasites chargés d'autres parasites qui en portent d'autres!

Belles choses que ces miracles, qui consistent à déranger un peu Tordre éternel de la nature ! Cet ordre n*est-il pas cent fois plus admirable? N'est-ce pas un grand miracle d'avoir créé l'eau des fleuves qui descend à la mer, et, de la mer^ remonte en nuages, pour retourner aux fleuves, sans qu'une goutte d'eau puisse se perdre ni se dérober à ses fonctions éternellement prescrites, que d'avoir changé de l'eau en vin, ce que savent faire tous les cabaretiers ?

A onze heures tout le monde reposait. Bérénice sortit sans bruit, et alla trouver Romain. Romain était résolu* II

ne voulait p.as partir. Il suffit, dit-il, qu'on ne me voie pas pendant quelqoe temps ; on m'oubliera. En effet, Romain ne parut plus dans la paroisse ; les uns pensaient qu'il avait rejoint ses compagnons sur la route, d'autres quMl s'était embarqué clandestinement sur quelque navire. Bérénice s'échappait tous les soirs quand tout le monde dormait, et rentrait une beure après.

Il ne tarda pas à venir de la sous-préfecture au maire la nouvelle que Romain n'avait pas rejoint le corps qui lui avait été indiqué. Le sous-préfet joignait à ce renseignement l'ordre de le faire partir -, mais cet ordre devait être exécuté par deux gendarmes. Tout ce qu'on put répondre aux gendarmes et au sous-préfet, c'est que Romain avait complètement disparu.

Quelques jours après, un cutter garde-côte, en passant devant Etretat, remarqua un feu qui brillait pendant la nuit dans les falaises; on crut d'abord que c'était la lanterne de quelque pécheur qui descendait par Vavalure. Mais il y avait à bord un homme du pays, qui répondit qu'il n'y avait pas de descente à l'endroit où on croyait voir un fanal. On mit en panne pour observer, parce qu'alors on pensa à quelque affaire de contrebande, et on vit le fanal .descendre jusqu'au tiers de la falaise. On envoya une embarcation à terre avertir les douaniers; ceux-ci se portèrent à l'endroit indiqué, mais la lumière avait disparu.

Une fois l'attention éveillée, on chercha, on commenta, on devina. Bérénice, au lieu d'arriver vers onze heures du soir auprès de Romain, n'y arriva une nuit qu'à deux heures du matin-, on l'avait suivie, mais die s'en était aperçue : filors elle était rentrée ; puis elle avait porté dos

provisions à Romain en plus grande quantité; elle avait mis dans le panier une lettre expliquant à Romain ce qui l'avait retardée et le soin qn'elie prenait de lui apportef des provisions pour plusieurs jours, aBn de ne pas sortir le soir pendant un Jour ou deux, pour dérouter la surveillance. Pendant ces deux jours qu'elle passa sans se rendra auprès de Romain, elle se procura une bonne quantité de biscuit de mer, qui* peut se conserver plusieurs mois, un petit baril de viande salée et une grosse dame-jeannej^e cidre.

Mais, pendant ce temps, on avait f^t des recherches, et le sous-préfet écrivit qu*il avait ta conviction que Romain n'avait pas quitté Ëtretat, et il envoya des gendarmes qui ne jdevaient plus quitter la commune. Bien en avait pris, à Bérénice d'approvisionner son amant pour quelque temps; car, trois Jours après, malgré ses précautions, elle fut suivie, et on acquit la conviction que Romain se tenait caché dans un trou de la falaise à une cinquantaine de pieds en descendant, et à plus de deux cent cinquante pieds au-dessus des rochers et de la mer.

On commença par envoyer des gendarmes^ à la tête desquels le maire, muni d*un porte-voix, conseilla d'abord à Romain de descendre. Il répondit par un seul mot : Nm. Après les conseils vint une somniation. H ne répondit plus. On tenta Tcscalade , mais on ne faisait pas alors plus qu'aujourd'hui des échelles de deux cent cinquante pieds. Quelques soldats aventureux essayèrent d'arriver par en haut avec des cordes ; mais Romain secouait les cordes, et les aurait précipités s'ils avaient continué leur tentative. On fit avec la hache quelques degrés dans la falaise \ mais Ro-

DE ROMAIN ITÉTRETÂT. 21 1

main faisait tomber sur les travailleurs une grêle de pierres qui ne tarda pas à les décourager.

On en référa derechef au sous-préfet, qui' en écrivit au préfet, qui en écrivit au ministre. Le ministre répondit au préfet, qui répondît au sous-préfet, qu'un si dangereux exemple, une résistance aussi înou!e,''ne larderait pad à a\'oir àp imitateurs aussitôt qu'on la verrait possible; qu'il fallait s'emparer de Romain mort ou vif» et à quelque prix que ce fût.

On fit encore une sommation à Romain, puis on lui tira des coups de fusil. Romain, à chaque décharge, se tenfon-^ çait dans sa caverne^ puis ripostait par des pierres et des fragments de rocher. Il soutint le siège pendant .quatre jours.

Au bout de quatre jours, il cassa malheureusement la dame-jeanne au cidre, et il ne tarda pas à sentir les angoisses de la soif ^, sa gorge était desséchée. Il songea qu'il fallait proflter de ce qui lui refait encore de forces pour aviser au moyen de s^échapper.

La mer/ basse vers quatre heures, était pleine à dix heures. Il passa tout le jour à détacher des morceaux de rocher et à entasser des munitions.

 la mer pleine, les soldats, les assiégeants, étaient obligés de se retirer. Romain les avait harcelés toute la journée avec des pierres, auxquelles la mer, en montant, et en les obligeant de se rapprocher de la falaise, les exposait davantage. Aussi, à la nuit, ils flrent presque au hasard une dernière décharge, et se retirèrent en laissant un factionnaire sur le sommet de la côte.

Quand la mer battit contre la falaise, Romain sortit de

son antre, puis^ par un chemin pratiqué seulement par les mouettes, il essaya de descendre vers la mer. H s'aida des pieds et des mains, profitant de la plus petite aspérité, à chaque instant déchirant ses ongles dans la pierre, à chaque instant glissant au-dessus de Tablme^ et se recommandant à Dieu et à son patron.

Mais une pierre se détacha, et attira, en tombant, l'attention du factionnaire. Celui-ci donna Talarme ; on héla Romain, et on lui tira des coups de fusil dans Tombre. Un instant après, on entendît dans l'eau la chute d'un corps pesant : les soldats descendirent sur la plage par un détour assez long, mais ils ne virent rien.

Le lendemain on trouva sur le galet sa chemise et son bonnet de laine ^ puis on n'en entendit plus parler. Le rapport du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, et du préfet au ministre, constata que Romain était mort, soit qu'il eût reçu un coup de fusil, soit qu'il eût fait un faux pas. Bérénice se mit en deuil.

Parmi les enfants d'Etretat qui furent enlevés cette fois, il y avait un nommé Saipuel Aubry. Il partit en maugréant; mais, une fois arrivé, il fut soldat comme tout le monde : on le mit dans la cavalerie. Longtemps il ne pouvait s'empêcher de se retenir au pommeau de la selle, à la crinière ou aux oreilles du cheval ; puis il prit un peu d'aplomb. D'abord le bruit du canon le frappa de torpeur ; s'il avait été seul, il se serait affdissé à la place où il était, sans avancer ni reculer ; mais son cheval suivait les autres, et les autres le poussaient. Puis l'odeur de la pondre et le bruit le grisèrent ; il tira son coup de mousqueton au hasard et en fermant les yeux.

Il finit par s'accoutumer à tout cela, et son coionel le prit pour son domestique ; il pansait trois chevaux, cirait les bottes, astiquait le fourniment, et était exempt de service ; de plus, il ne sortait pas sans avoir la poche garnie... Outre les lauriers, il cueillait aussi des myrtes.

Dans les villes de garnison, une foule de femmes abandonnaient leurs enfants et leurs maris ; leurs maris, beaux, probes, estimés ; leurs maris^ qui travaillaient durement pour leurs besoins et le.urs caprices, elles les abandonnaient avec empressement pour Tamour d'un soldat médiocrement bâti, n'ayant de propre que ce qui est exposé à la vue du sergent ou du maréchal des logis, parfumé d'eaude-vieet de mauvais tabac; car les femmes en général aiment à justifier ce lieu commun mythologique de la tendresse de Vénus pour le dieu des combats.

Un jour, Tescadron de Samuel Aubry reçut Tordre de charger sur un bataillon carré ; mais, selon Tusage, ils devaient faire un demi-tour à gauche dès qu'ils seraient à portée de fusil. L^oOlcier qui commandait Tescadron avait un cheval rétif et emporté; il s*enivra du bruit des trompettes et de l'odeur de la poudre, se lança le nez au vent, et son cavalier ne put réussir à lui faire faire le demi-tour à gauche. Les autres chevaux suivirent le premier. Samuel^ se croyant mort ou au moins dangereusement blessé^ embrassa le cou de son cheval et s'abandonna au hasard. Le bataillon fut enfoncé. Trois croix d^honneur furent données à l'escadron. Samuel en eut une.

Cependant Geneviève fuyait toute société. Elle produisit un écrit de Romain par lequel il lui donnait ses seines, ses appelets et tous ces filets. Geneviève les mettait sur les ba-

teaux pêcheurs lors de leur départ, et à leur retour elle avait droit à un ou deux lots, selon qu'elle avait confié à tel ou tel bateau plus ou moins de filets.

Elle fit réparer sa petite maisoD; elle acheta une vaehe, et eut une domestique: Tous les garçons la courlisairat et la voulaient épouser^ Mais elle répondait sérieusement qu'elle ne se marierait pas. Il n*était bruit que de sa sagesse; même à la fontaine, où se contaient toutes les histoires. du pays^ on ne lui prêtait aucune intrigue. Cependant on finit par voir que Geneviève était enceinte. Elle accoucha, et ne trouva qu'à grand'peine un parrain et une marraine pour son enfant^ qui fut baptisé sous le nom d'Onésime, fils de Geneviève, pèreinconnu... Le père de Geneviève lui-même ne. voulut plus la voir. Néanmoins Geneviève ne se désespérait pas. , •

Arriw 1814. Lecorps d'armée où servait Samuel Âobry fut licencié. Samuel Aubry revint dans ses foyers avec deux ou trois camarades, seuls vivants d^une douzaine qifils étaient partis d'Ëtretat. Leur retour fit la plus vive sensa^ tion. Samuel surtout, chevalier de la Légion d'honneur, fut incroyablemient fêté. Tous les honneurs furent pour lui« Son morceau de pain bénit i l'église n'était pas beaucoup moins gros que celui du dépositaire de l'autorité municipale.'

Une amnistie fut proclamée dans lo môme temps pour les déserteurs et pour les réfractaires. Un matin, Onésime Romain conduisit Geneviève à la messe et lui donna son nom. Onésime était bien changé, il avait tant souffert pen« dant quatre ans !

Cependant le bonheur ne tarda pas à rétablir sa santé ; il travailla avec courage et succès.

Quand on sut que Romain était le père de l'enfant de Geneviève, et que, s'il ne l'avait pas épousée plus tôt, c'est qu'il ne pouvait se montrer sans s'exposer à être pris et fasillé, pesonne firent plus rien à dire sur la vertu de madame Romain.

Samuel Aubry vivait de sa croix et d'une petite ferme que lui avait laissée «oflpère. ^^

Romain et Genviève vivaient de leur travail.

Comme le savent tous les pêcheurs, la pêche du hareng manque tous les ans depuis la déchéance de l'Empereur Napoléon ; ce n'est maintenant que par {Petites colonnes qu'ils passent sur nos côtes. Les vieux pêcheurs normands racontent avec enthousiasme que, sous le règne de Napoléon, on ne se donnait pas toujours la peine de tendre les appelets ; qu'on prenait les harengs avec des seaux ; que les mauves flamandes, grandes mauves blanches aux ailes noires, qui suivent les bancs de harengs, étaient si nonibreuses qu'elles venaient prendre les harengs jusque sur les bateaux, et que pour les écarter on était forcé de les abattre à coups de bâton* Ah ! ajoutent-ils, quand nous revenions le matin au soleil levant, nos paletots étaient couverts d'écaillés -de harengs, véritables pièces de dix sous. Atrfodrd'hui les kiens (chiens de mer) nous mangent les harengs éf les seines. 11 est impossible de leur faire admettre à ce'changement de route des harengs d'autre raison que l'exil de l'Empereur. Il n'y a rien d'égal à leur vénération pour sa mémoire, si ce n'est leur haine pour les chiens de mer; il y a dans leur manière de prononcer le mot

kiens quelque chose de féroce à la fois et de dédaigneux. 11 faut dire que les chiens de mer leur font un grand tort Rien n'est si simple que les appelels destinés à la pèche du hareng : ce sont de longues pièces de Ûlel tendues, tirées en bas par des pierres, soutenues en haut par des barriques vides. Le poisson qui marche en colonnes serrées trouve un obstacle et veut le forcer; sa tête passe à travers les mailles, mais le ventre Tarréte \ il tente alors de reculer et se trouve pris par les ouïes. Les chiens, qui les poursuivent n'ont qu'à choisir, et ils choisissent si bien, que les pécheurs friands ne mangent que les poissons en partie dévorés, et qu'ils appellent bougons. Quelques kiens se prennent dans les seines, et alors chaque homme de l'équipage vient à son tour prendre le captif par la queue et lui frapper la tête sur le bordage ; ensuite un pécheur lui ouvre le ventre et en thre, avec deux ou trois petits kiens vivants, des harengs entiers et à moitié mangés.

Cependant Romain, que plusieurs pécheurs d'Etretat ont parfaitement connu, plus audacieux et plus aventureux que ses compagnons, trouvait toujours moyen de faire bonne pèche : il lui eût été si pénible de voir Geneviève supporter la moindre privation. Plusieurs fois il s'exposa à une mort presque certaine en sortant seul, par un gros temps» parce que Geneviève désirait un bonnet neuf.

La pèche finie, dans les longues soirées d'hiver, on se rassemblait quelquefois pour fumer et manger des rôties au cidre, tantôt chez Romain, tantôt chez un autre. Dans les commencements on aimait à faire raconter à Romain tout ce qu'il avait souffert et osé pour échapper à la conscription.

Les plus audacieux marins s'étonnaient, et Geneviève

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était Sère et heureuse en pensant que c'était pour elle que son mari avait fait de tels prodiges. Mais venait ensuite le tour de ceux qui avaient servi. Ils étaient on ne peut plus enorgueillis de la g;loire qu'on les avait forcés d'acquérir ; chacun d'eux croyait avoir gagné la bataille où il avait eu peur. Les exagérations les plus grotesques trouvaient de crédules auditeurs. Pour Sarmiel Aubry, il affirmait que son portrait était sur la colonne de la place Yendôme, formé d'un canon qu'il avait enlevé tout seul.

IjCS anciens militaires, s'arrogeaient entre eux une incontestable supériorité sur ceux qui n'avaient pas servi ; ils avaient la parole dans les assemblées, désignaient les santés» prenaient des airs séducteurs avec les femmes et goguenards avec les maris, ils ne permettaient à personne la moindre contradiction ni le moindre doute.

Geneviève elle-même, à force d'entendre chanter des refrains plus ou moins guerriers et patriotiques, tels que : Ahl qu^on est fier d'être Français, quand on regarde la colonne l ou Français et militaire, ou Français et fier de l'être, etc., Geneviève se surprit par moment à regretter que son mari n'eut pas fait comme tout le monde et n'eût pas été soldat.

Romain finit aussi par être honteux de s'être dérobé au service militaire^ il prit son prodigieux courage et sa résolution pour une lâcheté.

Un jour d'été il partit pour la pêche du maquereau ; il n'avait qu'une petite barque, et deux hommes seulement l'accompagnaient. A peine eurent-ils gagné le large, que le vent tomba tout à coup. Le maquereau se prend avec des lignes qu'on laisse traîner à l'arrière du bateau, tandis qu'on court des bordées à toutes voiles. Pour la pêche du maquc-

reaUy on sort d'ordinaire par un vent d'est, parce qu'il se soutient mieux que tout autre, et qu'un vent un peu frais est indispensable pour, le succès de cette pèche. Il fut obligé de virer de bord et de revenir ; mais il avait à relever ses filets qu'il avait tendus la veille pour les homards, l'occasion étant d'autant meilleure que le vent d'est par lequel il était parti l'avait fait naturellement dériver en aval du c6té du Havre. C'était presque au-dessous de la Courtine^ vieille fortification ruinée au-dessus de la falaise, que Romain avait tendu ses derniers filets. La mer était basse; il suivit le chemin sous la falaise, relevant ses iilets, et donnant le butin à ses deux compagnons, qui conduisaient la barque à une demi-portée de fusil du bord. Quand il eut relevé le premier filet, il laissa ses hommes continuer le chemin par la mer, et lui suivit la falaise. 11 faisait un soleil dévorant. Arrivé à une profonde caverne, à laquelle une tradition a donné ie nom de Trou à l'Bomme^ il y entra pour s'y reposer un moment.

11 n'y a rien de si beau que ces grottes que l'on trouve à chaque instant dans les falaises. Le bas est revêtu d'une jroche blanche semblable au plus beau maii)re ; la voûte est toute tapissée d'une sorte de mousse d'un lilas rouge, qui dans l'ombre semble, par ses riches reflets, une, immense tenture de velours violet*, des angles des roches pendent des algues et des varechs^ sombre verdure de TOcéan, qui paraissent d'abord noirs, et vus en transparent sont des plus belles nuances de vert^ de violet et de pourpre.

Romain tira sa gourde, et but un peu de genièvre, puis il 6e disposa à se remettre en route.

Mais au fond de la grotte il entendit des soupirsi.<;

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il , avança. A ces soupirs se mêlaient des baisera.

— Partons^ dit-il, voici deux amants que je générais. Cependant il s'arrêta encore au bord de la grotte, la fraîcheur était si agréable ! 11 tira sa pipe^ battit le briquet, et fuma.

Le temps passe vite pour les fumeurs. Si vous m'accordez ceci, vous admettrez qu'il passe encore plus vite pour les amants. Le soleil descendit derrière la haute aiguille placée presque devant le Trou à C Homme. Romain resta à le regarder coucher. Néanmoins la mer montait, et comme il s'était élevé un fort vent de S.-O., les lames venaient par moment jusqu'à l'enlrée de la grotte. Il allait partir, mais une pensée le fit rentrer dans la grotte,

-«Holà, hé! cria-t-il^ mes tourtereaux^ la mer monte.

Hais à sa voix répondit un cri d'effiroi et d'angoisse.

Romain se précipita au fond de la grotte. Une lutte s'engagea dans l'ombre, puis Romain sortit avec Geneviève, tous deux étaient horriblement pâles. Personne ne sortit derrière eux. Romain jeta son couteau à la mer.

Le lendemain, Romain avait disparu. La mer apporta sur le galet d'Elretal le cadavre de Samuel Aubry.

Plus en amont, non loin d'Etretat, au-dessous de l'endroit où Romain avait autrefois soutenu le siège, on trouva encore ses sabots et sa blouse ; mais cette fois il y avait dans la blouse un corps brisé et en lambeaux.

Geneviève prit le deuil. Ce deuil extérieur pour Romain lui permettait de pleurer Samuel Aubry.

Il y a tant de morts qu'on pleure comme le lierre, qui, après avoir étoufi^ un arbre, pare sa tête mdrle de vertes guirlandes;

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