I -^ Jeivais voirs^il y est
11 laissa l'étranger à la porte, qu'il referma à moitié, et rentra dans la maison. 11 ne tarda pas à revenir, et dit : M. Hamel est encore couché, mais entrez la même chose; (m vous attendait, vous allez trouver nnidemoiselle Anas« tasie qui vous mettra au courant.
En effet, en entrant dans ta sdle^ l'étranger trouva une itlle fraîche et dodue qui paraissait ftgée de vingt-quatre à vingt*8ix ans. Elle était évidemment en toilette , — ainsi qu'en faisaient foi un bonnet bordé de dentelles, un fichu-
foulard posé en pointe sur le col, mais plissé au moyen d'une épingle, de façon à laisser la nuque à découvert^ et un tablier de soie couleur gorge de pigeon. Elle avait les yeux, bleus découpés en amande des filles de la Normandie ; mais ces yeux clairs, transparents, profonds, semblables à une glace sans tain, regardaient à la fois de toute la largeur de la pupille , regard large, sans pointe, qu'on ne pouvait rencontrer ni arrêter par un autre regard, que celui d'Anastasie aurait cerné et enveloppé. .
— Vous êtes, dit-elle à l'étranger, M. Ernest Giraud?
— Oui, Mademoiselle.
— Très-bien, vous venez pour être le secrétaire de H. Hamel.
— Oui, Mademoiselle, si j'ai le bonheur de convenir à vous d'abord et à lui ensuite.
-* Très-bien. — Vous e^vez que M. Hamel est vieux et malade.
— Oui, Mademoiselle, et qu'il sait apprécier les bons soins que vous prenez de lui en vous donnant toute sa confiance.
— Très-bien... — Papa, va-t'en, dit-elle au domestique qui avait introduit Ernest Giraud.
Le domestique se retira.
— Nous avons à causer, monsieur Giraud... dansTintérêl de M. Hamel... car je l'aime comme un père. M. Hamel est trop bon, trop généreux, trop sensible à tout^ se sont les seuls défauts que je lui connaisse... je n'ai pu l'en corriger tout à fait... toujours dans son intérêt. Il faut que je voie toute lettre qui arrive ici et qui en part, non par curiosité, Dieu merci ! je n'ai pas ce défaut là, — mais pour
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écarter de lui tout ce qui pourrait l'affliger ou le jeter dans des imprudences. Je vous montrerai surtout une certaine écriture qui doit être l'objet d'une surveillance particulière.
Mademoiselle Ânastasie sonna, — le vieux domestique ^parut.
— Papa^ lui dit-elle, va chercher dans ma chambre une boite noire qui est sur la commode.
— Mais, dit Ernest Giraud, pendant que le père Vimeux faisait la commission qu*il avait reçue, — pourquoi M. Hamel prend-il un secrétaire!
— Pour lire auprès de lui une partie de la journée, et quelquefois la nuit quand il ne dort pas. — Tai longtemps hésité à céder à d^tte fantaisie, je craignais qu'une nouvelle figure ne déplût à M. Hamel, ou vint déranger l'état de douce tranquillité dans lequel je le fais vivre .avec tant dé peine et de soins... Mais M. Guichard m*a dit tant de bien de vous, m'a si bien assuré que vous ne me contrarieriez en rien de ce que je fais pour assurer le bonheur des derniers jours de M. Hamel, que j'ai consenti à vous voir remplir ces fonctions. J'ai d'abord essayé de les remplir moi-même^ tant je suis dévouée à mon respectable mattre. — J'ai appris à lire à vingt-quatre ans^ — mais il était trop tard ; je saislire^, — Dieu merci, mais je ne puis lire à haute voix, mon ton est traînant, monotone, et le fatigue.
Le père Vimeux rentra avec la botte.
— ^ Ah çà, papa, tu as mis le temps... ça n'était pourtant pas bien difficile de prendre une boite noire sur une commode, dans une chambre où il n'y a qu'une commode et qu'une boite noire. — Tâche donc d'être un peu plus vif.
t&4 UN VAUDEVILLE.
— MaihteDant tu vas allumer le feu dans la cuisine, et quand il sera allumé tû mettras chauffer le lait.
Mademoiselle Anastasie ouvrit ia botte arec une petite clef choisie dans un paquet de clefs attaché à sa ceinture et en tira une lettre qu*elle présenta à Giraud. Cette lettre commençait ainsi : Gomment se fait-il , mon cher onde, que toute mes lettres restent sans réponse, etc.
— Cette écriture est celle du neveu de M. Hamel, dit mademoiselle Anastasie, — un mauvais sujet qu'il faut éviter à tout prix de laisser pénétrer ici^ il ruinerait son oncle, et abreuverait d'amertume les quelques années qui lui restent à vivre. -^ Vous comprenez qu'il me serait bien plus commode de lui voir une famille à ce pauvre H. Hamel, et de me débarrasser ^nc quelqu'un d'une partie des soins fatigants auxquels mon affection ponr lui me condamne. -^ Hais ce neveu, qu'il n'a pas vu depuis sa première enfance, dont le père, frère de M. Hamel, est mort brouillé avec lui, — ce neveu ne pense qu'à l'héritage de son oncle et en ferait le plus mauvais usage. Il a fini par cesser d'écrire à son oncle, si ee n*est une ou deux fois dans l'annér, lettres qui ne parviennent pas à M. Hamel, qui eroit que son neveu ne pense pas à lui.
Croyez-vous que vous reconnaîtrez bien cette écriture ?
— Je le crois, Madiimoiselle ; mais dans le doute^ je ne cachèterai ni ne décachèterai pas une lettre pour H. Hamel sans vous l'avoir préalablement soumise ; par ce moyen, je vous aiderai de mon mieux dans les soins que vous prenez avec tant de zèle et de persévérance.
— Vos appointements sont faibles, mais j'aurai soin de les faire élever, à mesure que... M; Hamel sera content de
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voiifi) car je fi'ai d'huître but qae son bonheur, — le pauvre homine n'a plus qne moi.
Voilà donc Ernest Giraud installé chez M. Hamel. — Le vieillard était fort décrépit : l'esclavage et la solitude dans lesquelftleteiiaient Anastasie, l'avaient fait presque tomber «a enfonce. Etnesl fut pendant quelqne tempe soumis à des ^reuveftintnuUQuseft; pendaiot qu'il était seul avec M. HainaL Ic0 doisons, comme certains, murs , avaient des oreilles et même des yeux. — Le père Yimeux, qui exerçait par cumul les. fonctions de père, de domestique de mademoiselle Anastasie, trouvait d*ailleur& toujours quelque flrélexle pour entrer dans la chambre de H. Hamel.
CçluJH!i) ne tarda pas à prendre Ernest en affection. — Esnest lisait* bien et . éoontait volontiers les histoires du vieilbirdy qui ne parlait jamais de son existence actuelle, et vivait entièrement dans le passé. "' . . Mademoiselle Ânastasie ne «'en rapportait pas même à son père -pour les soins qui regardaient la personne de M* Hamel; elle ne reculait devant rien pourquoi lui dût tout plaisir^ tout bien-être, tout soulagement, et, ainsi qu'elle l'avait avoué à Ernest, ce n'était <{u?fiprës de longs et héroïques eiforts restés iofructueex, qu^elle s'était décidée à. s'adjoindre quelqu'un. <
{Irnest sortit triomphalement des épreoves de mademoiselle Anastasie, et fit dans sa conflance-des progrès qui ne pouvaient se comparer qu*à ceux qu-il faisait dans l'aiSection de M. Hamel. Bien plus, le cœur de mademoisdle Anastasie s'entrouvrit à des sentiments qu'elle n'avait jamais éprouvés, et Ernest prit sur elle une influence qu'elle fut assez longtemps à s'avouer.
\ — Papa, dit-eile un jour au père Vimeux, — les souliers étaient bien mal cirés ce matin, — et il n'y avait pas une goutte d'eau dans la fontaine. — Voilà bien des fois déjà que je te reproche ta négligence, mais c*est comme si je chantais : « Va t'en voir s'ils viennent. " Si tu ne veux pas mettre plus de soin à ta besogne, tu n'as qu'à parler, ton compte sera bientôt fait, et je ne serai pas embarrassée, avec les gages que nous donnons, pour trouver un autre domestique.
Le père Vimeux s'excusa de son mieux.
— H faut continua Anastasie, que ce soit moi qui fasse tout. — J'ai usé toute ma jeunesse à faire la fortune de la famille J'ai consacré toute ma vie à ce vieillard horrible^ et je ne trouve pas dans les autres le moindre appui. — Tu restes au cabaret dans les moments où j'ai besoin de toi; et hier encore je t'ai sonné trois fois. Où étais-tu ? Dans quelque bouchon. Et cependant nous voici près de notre but ; le vieux s'éteint à vue d'œil. — Mais je traiterai chacun selon son mérite. — Je ne te laisserai pas manquer du nécessaire, mais je ne serai pas pour toi ce que j'aurais été si j'avais été plus contente de toi.
— Je fais de mon mieux, dit le père Vimeux, — et ce matin encore j'ai passé trois quarts-d'heure dans une armoire pour ton>ervice, — et je venais te dire ce que j'avais entendu.
— Dis donc vite.
— Le vieux parlait de son neveu. — Je ne sais quel livre M. Ernest lui lisait, — ' mais tout à coup il Ta arrêté, en disant : Ce livre m'attriste beaucoup -, il me rappelle mon cher frère.
— Vous avez eu un frère? dit M. Ernest.
— Oui, dit M. Hamely et un frère avec lequel j'étais brouillé, par ma faute, quand il est mort. — C'est un regret, un remords même dont je n'ai jamais pu me débarrasser. Mon frère est mort en me maudissant.
— Soyez sûr du contraire, dit H. Ernest.
— Gomment le savez-vous?
— Est-ce qu'on maudit son frère !
Et cœtera^ et oœtera. H paraît que M. Ernest a dit des choses très-belles^ car le vieux pleurait.
— Il pleurait, — dit Ânastasie, je lui ferai défendre de pleurer, par son médecin^ — et je défendrai à M. Ernest de le faire pleurer : c'est très-dangereux... pour moi. — Ensuite?
— Ensuite, on a parlé du neveu.
— Ah! ah!
— On a dit : C'est un mauvais sujet ; — il a oublié entièrement son oncle.
— Qui disait cela 7
— Je ne sais plus lequel, mais ça se disait.
-T- Répondait-on ?
— Oui-, on disait : Ça n'est peut-être pas vrai?
— Très-bien. — Tu vas dire à M. Ernest de venir me parler... et en même temps tg resleras près du vieux.
Le père de mademoiselle Anastasie s'empressa de lui obéir. Ernest ne se montra pas moins empressé.
-^Monsieur Ernest, dit Anastasie^ — M. Hamel vous a parlé de son neveu ?
Ernest rougit et dit : Oui, mademoiselle; —j'attendais
à ce soir pour voua le dire, car il est nécessaire que vous sachiez tous lesiiétails de cette conversation.
— Je les sais déjà à peu près, monsieur Ernest^ dit Anafrtasie en souriant. Quel est le résultat de cette conversation ? Dans quelle disposition d*esprit a-t*elle laissé M. Hamel ?
— Il va faire revenir son neveu. ,
•^ Cest impossible ; — je ne le veux pas ; ça ne sera pas. — Ce mauvais sujet le fera mourir de chagrin. -^ C'est sans doute vous qui écrirez.
— J*ai déjà écrit.
— Il faut brûler la lettre.
— Cela ne dépend ni de moi ni de vous ; il Ta prise et l'a mise dans sa poche. — Je ne sais qui lui a inspiré cette défiance^ mais il veut la remettre lui-même au facteur de la poste aux lettres.
— Nous saurons bien l'en empêcher ; mais nous l'en empêcherons une fois^ deux fois, dix fois peut-être, puis il finira par réussir, et le neveu, dont les dernières lettres étaient trës-4endres et très-respectueuses, arrivera ici en trois heures, et détruira tout ce que j'affait... pour la tranquillité de son oncle. It faut d'abord parer au plus pressé; faites une lettre tout à fait semblable par l'extérieur à celle que vous avez écrite à ce maudit neveu. — Mettez dedans tout ce que vous pourrez trouver de plus décourageant; vous me la donnerez, et c'est celle-là que H. Hamel mettra à la poste. — Je m'en charge. Puis il faudra que nous trouvions moyen d'écarter à jamais ce neveu^ — J'ai besoin de causer sérieusement avec vous, monsieur Ernest. — Ce soir, pendant son plus fort sommeil, à onze heures, revenez dans cette salle* — S'il se réveille, j'entendrai d'ici sa sonnette