LE MOINE DE KHEMSMUNSTEH
— Allons, dis-je, il faut que j'attende que la prière soit récitée, car les pères n'avaient pas coutume d'admettre des étrangers pendant le temps consacré aux exercices religieux.
La soirée était belle, il ûe restait à l'horizon qu'une lueur purpurine qui s'effaçait^ tout le reste du ciel s'étoilait magnifiquement.
Comme je contemplais en marchant cet imposant spectacle, j'entendis une voix qui disait :
Grosser Gott, erbarme, etc.
a Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts ! »
Cette voix me fit tressaillir.
Je m'approchai, et agenouillée près d'une tombe, je vis une jeune fille vêtue de nqir.
Une vieille femme était derrière elle.
Je m'approchai encore , c'était la sœur de Marthalena. Elle me reconnut, et, se jetant dans mes bras en pleurant^ elle me montra le tombeau et me dit :
— Wilhelm n'arrivera que demain.
Nous priâmes ensemble sans nous rien dire.
La lune cependant se levait derrière de gros tilleuls ^ elle éclaira le tombeau et aussi le visage de la jeune flllCi Son Visage était pâle et amaigri comme celui de Marthalena le jour de mon départ.
Hélas ! me dis-je quand je l'eus quittée, qui la pleurera^ elle, la dernière?
J'ajoutai- le soir à ma prière la promesse de rester pour faire au moins une prière sur le tombeau de la dernière des quatre sœurs, cai* celle-ci était déjà atteinte, et à un
LE MOINE DE KREM3MUNSTËR. 3»
haut degré, du mal héréditaire qui avait fait de si horribles ravages dans sa famille.
Le lendemain j'allai au couvent, tout préoccupé encore de ces tristes impressions et de mon propre malheur.
Le moine me reçut avec un sourire bienveillant.
— Eh bien ! dit-il, quel nom donnons-nous à l'œillet? •
— Mon père^ luidis-je, ses pétales sont tachés de larmes
de la couleur du sang ; appelez^le Bonheur de l'homme. Sans doute plusieurs voyageurs, en admirant la riche
collection du moine de Kremsmûn^ter, ont entendu ce nom sans soupçonner quels tristes souvenirs il rappelle à quelqu'un qui est aujourd'hui bien loin de là.
LA
A Béhnontet
Par une pesante soirée du mois de juillet, l'air était surchargé de nuages d'un gris cuivré, et si bas qu'en s'avançant lentement ils touchaient la cime des arbres, dont le feuillage frissonnait sans qu'il s'élev&t le moindre souffle. De temps à autre un bruit lointain et sourd suivait un éclair à peu de distance.
Involontairement soumis à ce respect et à cet air d'attente que l'orage qui va éclater donne à toute la nature, trois hommes^ renfermés dans une chambre , s'entretenaient à voix basse. Dans ces convulsions de la nature, l'homme tftche de se rendre petit et inaperçu, comme l'enfant qui, redoutant la colère d'un pédagogue , cherche à se cacher sous son banc.
— Mes chers messieurs, dit un des trois, dont les traits fatigués et la voix affaiblie pouvaient indiquer un profond
chagrin et des veilles prolongées, vous êtes maintenant ma dernière espérance.
Tout ce que les autres médecins ont fait jusqu'ici à mon pauvre frère n*a réussi qu'à le faire souffrir davantage^ et cependant, je n'ai épargné ni peines ni argent ; j'ai vendu tout ce que je possédais pour payer la médeciue et les drogues, et je l'ai fait de grand cœur, car si mon pauvre frère meurt, comme il ne parait que trop certain, mon plus grand chagrin sera d'être forcé de lui survivre pour nourrir sa femme et l'enfant dont elle va être mère. Je vous, laisse seuls, messieurs, avec une excellente bouteille de kirschenwasser. Je vais retourner auprès de mon frère , voir s'il a besoin de quelque chose ; avisez entre vous au moyen de le soulager, messieurs, et tout ce qui me reste sera à vous, et vos noms seront dans mes prières tant que mes lèvres pourront remuer, et mes mains se joindre, et mes yeux se tourner vers le ciel.
Quand les deux n^édecins furent seuls, ils se mirent à converser et à vider la bouteille de kirschenwasser.
Ceci se passait il y a cent cinquante ans, dans une maison de pêcheur sur les bords du Rhin, non loin des ruines du château d'Ëhrenfels, en cet endroit où le Rhin, resserré et gêné par des rochers entassés, précipite ses flots avec une violence qui les fait bondir et écumer , tandis que de loin on l'aperçoit calme, bleu, limpide, promenant ses eaux entre deux rives vertes et fleuries. Près du châleau d'Ëhrenfels, des écueils produits par des portions de rocher, que le fleuve ébranle sans les pouvoir enlever, forment un tourbillon que les bateliers ne passent jamais sans se recom-
mandera Dieu et à la Vierge, et où plusieurs ont péri (1). — Monsieur, dit un des deux médecins, croiriez-vous que j'ai une incroyable peine à tirer de l'argent de mes malades, et que je ne puis m'en faire payer qu'en productions de leurs champs ? .•— Cela peut avoir son agrément, et je m'en trouve quelquefois très-bien. — Oui, mais, malheureusement pour moi, j'ai affaire à de maudits vignerons. Pour comble de malheur, la récolte de l'an dernier a été très-abondante, de sorte que j*ai reçu plus de vin que je n'en pourrai boire dans toute ma vie. — Quoique, mon cher confrère, je vous en aie vu parfiûs vider un certain nombre de bouteilles, et avec une parfaite résignation.
— Je ne me prétends pas plus ennemi du vin que ne doit l'être un bon Allemand, mais la récolte de Tan dernier a été si abondante que personne ne veut plus en acheter.
— C'est un heureux hasard qui vous a poussé à me parler de cet embarras, mon cher confrère ; j'ai besoin de vin, et nous pourrons facilement nous arranger pour faire un échange. Vous m'avez parlé, il y a quelque temps, de l'envie que vous auriez de trouver un cheval doux et robuste à la fois. Je serais assez porté à me défaire de mon cheval bai. Décidément, c'est un luxe que ma fortune ne me permet pas, d'avoir ainsi deux chevaux dans mon écurie. — Cet arrangement me conviendrait assez. Quel âge a votre cheval ? — Il prend sept ans. — Vous me répondez de sa douceur , confrère 5 vous savez que je ne suis pas cavalier, et vous ne voudriez pas vous servir de ce moyen pour avoir
(1) La main des hommes a rendu aujourd'hui ce passage beaucoup moins dangereux ; néanmoins, souvent encore, les bateliers averUssent les passagers de faire leur prière.
ma clientèle. — Je le laisse monter par ma femme el par mes enfants^ ainsi vous pouvez être parfaitement tranquille.
— Pour votre cheval, je vous donnerai deux pièces de vin.
— Cela va, pourvu qu'il soit bon. — Le meilleur qu'on puisse boire. Pourvu que le cheval ne soit pas rétif. — Scellons le marché en buvant un verre de ce délicieux kirschenwasser. — 11 va sans dire que vous donnez avec la selle et la bride. — Du tout, c'est un marché à part ; cependant je vous les jouerai aux cartes contre cinq bouteilles de kirschenwasser, si vous en avez qui vaille celui-ci. — Tope ! 11 est fâcheux que nous n'ayons pas de cartes ici.
A ce moment Wilhem entra.
11 était encore plus abattu qu'à son départ.
— Messieurs, dit-il, mon pauvre frère souffre encore davantage ; de grâce , diles-moi ce que vous pouvez avoir imaginé pour le soulager.
— Monsieur Wilhem, dit un des deux njédecins, après avoir examiné attentivement, et avec les lumières que peuvent nous donner la science et l'expérience d'une longue pratique, nous avons décidé qu'il fallait faire boire à votre frère une infusion de cochléaria. — Dans laquelle, dit l'autre, vous mettrez trois gouttes de laudanum. — Voici le laudanum et le cochléaria. — Vous pensez donc, mes* sieurs, que cela le soulagera? — Sans aucun doute.
Wilhem paya les médecins nomades, et se hâta de préparer leur ordonnance, puis de la faire prendre à son frère ; elle ne produisit aucun résultat, et Richard laissait échapper des cris aigus. Wilhem , de déaespoir, se frappait la tôle contre la muraille.
— Mon Dieu ! disait-il, ayez pitié de mon pauvre frère,
ayez pillé de moi; ne m'enlevez pas mon bon, mon seul ami^ lui qui a protégé mon enfance, m'a nourri , m'a élevé comme aurait fait une mère. Mon Dieu ! ayez pitié de lui, donnez-moi la moitié de ses souffrances, il en a plus qu'un homme n'en peut porter ; ou, s'il vous faut accabler une pauvre créature, donnez-moi ses douleurs tout entières, je les supporterai pour qu'il ait un moment de sommeil.
— mon frère! mon^Richard, que veux-tu? Oh l si mon sang pouvait te soulager ! Ne te désespère pas, Richard ; il est impossible que Dieu n'ait pas pitié de nous.~\Vilbem, dit Richard, où est ma femme? — Je l'ai forcée de prendre un peu de repos. La pauvre femme a les yeux brûlés par les * veilles. — Et toi aussi, mon pauvre Wiihem, tu dois être bien fatigué. Et Richard s'efforça d'étouffer un cri. — Gomment, se dit Wiihem, Dieu ne m'entend pas; les cris de douleur de ce malheureux et les cris de mon cœur n'arrivent pas jusqu'à lui ! Je ne puis résister davantage, je ne puis le voir souffrir. Que faire, qu'inventer ? J'ai fait brûler des cierges dans l'église; chaque jour on dit une messe. Tous les médecins, à dix lieues à la ronde, le sont venus visiter depuis trois semaines qu'il est sur son lit sans un instant de sommeil. Dieu est-il donc notre père !
Et comme Richard souffrait toujours^ Wiihem parut frappé d'une idée soudaine. Attends, mon Richard, dit-il, attends une heure seulement, et si je n'apporte pas un remède à tes douleurs, je tuerai toi, et moi^ et ta femme, car c'est trop souffrir ; attends-moi. II serra la main froide de Riehard et s'élança dehors au milieu du vent et des éclairs qui sillonnaient l'air à de courts intervalles.
Il alla prendre son bateau, et se mit au courant. En pas-
sant près du trou de Bingen^ ce tourbillon si redouté dont nous avons parlé plus haut, il allait, comme de coutume, faire une courte prière, d'autant que le vent soulevait les vagues plus que de coutume, et que ses sifflements, la lueur des éclairs et les éclats de la foudre qui déchirait les nuées, tout répandait dans Tàme une terreur mystique ; mais il était arrivé à ce point de désespoir, à ce point où Ton brave tout, parce qu'on croit avoir épuisé le malheur. — Et d'ailleurs, se dit-il, pourquoi prierais-je Dieu, qui ne veut pas soulager mon Trère ? Il ne m'entend pas, et ce n'est plus en lui que j'espère : ce qu'il ne veut pas m'accorder, je vais aller le demander au diable; c'est lui seul que j'invoque, puisque Dieu m'abandonne. — En ce moment, un éclair brilla, la foudre presque, aussitôt 8t un bruit horrible audessus de sa tête; la nuée était proche, il crut un moment que Dieu allait le punir de ses blasphèmes, mais son bateau passa entre les écueils malgré l'obscurité et le vent. — Au reste, dit-il, pourquoi Dieu entendrait-il nos blasphèmes, puisqu'il n'entend pas nos prières? Le diable' est d'un bon secours*, en l'invoquant j'ai passé le Bingerloch^ où tant d'autres ont péri en implorant le secours de Dieu. Et tout en suivant le cours de l'eau :
— Il est bien connu dans le pi^ys que Henry, qui est allé s'établir à Mayence, n'est devenu si riche qu'en se donnant
au diable, au carrefour de la forêt. Je sais que beaucoup sont incrédules, et souliennenl qu'on aurait beau appeler le diable pendant cent nuits de suite à tous les carrefours de toutes les forêts, il ne vous entendrait pas. Cependant, ce n'est pas une raison de ne pas croire les cboses parce qu'on ne les comprend pas; nous croyons bien au soleil, que personne ne comprend ; mais c'est un crime horrible que de se vendre au diable, et je frémis à la pensée de lui appartenir, quand je songe à tout ce qu'on dit des peines de l'enfer. Mais, mon frère, mon pauvre frère qui, lorsque j'étais enfant, travaillait pour me nourrir!, encore en ce moment il souffre, il crie; il faut le soulager à quelque prix que ce soit, et, d'ailleurs, Dieu aura peut-être pitié de moi en voyant la cause qui me fait agir.
Quel horrible tempête ! contînua-t-il, serait-ce un avertissement du ciel ? Bah ! il s'occupe bien de nous, le ciel qui laisse souffrir le meilleur des hommes !
A ce moment, il aborda, amarra son bateau aux racines d'un vieux saule.
— Pourvu que je retrouve Teûdroit ; on me Ta cependant montré bien des fois.
A la lueur des éclairs, il pénétra dans la forêt, et, après bien des détours, arriva à un point d'où partaient trois chemins. — C'est ici , dit-il. Et il s'appuya contre un arbre.
Ses cheveux étaient dressés sur sa tête ; tous ses muscles étaient horriblement tendus.
Le vent qui s'engouffrait sous les arbres, les éclairs qui jetaient de temps à autre une lueur bleuâtre, tout augmentait sa terreur.
LÀ MÂlN DU DIABLE. AI
Il chercha dans sa tête la formule qu'on lui avait indiquée, et dont s'était, disait-on, servi Henry le Riche.
Au nfîoment de la prononcer, il hésita. Puis : — Allons ! c'est un moment de plus que souffre mon pauvre frère ; il arrivera ce qui pourra. Et, à haute voix, il dit trois fois : Monseigneur le Diable ! je vous donne à présent et à tout jamais ma main gauche, si vous rendez la santé à mon frère.
Puis, avec accablement : C'est fini ! Alors il tomba sur la mousse humide, et se prit à pleurer.
Ensuite, sans rien dire, sans penser presque, tant il était écrasé et anéanti, il alla rejoindre son bateau. En passant le Bingerlochj Taviron qu'il tenait de la main gauche se brisa contre un roc. Il ne douta plus que le diable n'eût accepté son offrande *, il frissonna, et cependant se h&ta de regagner la maison.
Il trouva Richard endormi*
Voici ce qui était arrivé :
Dans son trouble, Wilhem avait en sortant mal fermé la porte : le vent l'avait ouverte avec violence, et le bruit qu'elle faisait, joint au vent qui venait jusqu'à lui, devinrent tout à fait insupportables à Richard; il appela, mais inutilement. Enfin il essaya de se lever; mais sa. faiblesse était telle que, arrivé à la porte^ il se laissa lourdement tomber ; en même temps, il vomit du sang ; l'abcès, cause de sa douleur, venait de crever^ il ne sentit plus qu'une véhémente envie de dormir, se traîna jusqu à son lit, et tomba dans un profond sommeil.
Quand Wilhem vil son frère endormi : — Allons, dit-il> mon frère est guéri, et moi, je suis damné !
Il passa le reste de la nuit sans dormir ; le matin, vaincu par la fatigue, il céda au sommeil ; puis, se réveilla en sursaut en criant : — Mon Dieu, ayez pitié de moi ! — Il avait songé que le diable Tentrainait dans les entrailles de la terre.
Une semaine après, Richard avait repris ses travaux ordinaires. Le bonheur et la douce paix reparurent dans la cabane du pêcheur. Wilhem lui-même, qui, pendant quel» que temps, avait paru sombre et taciturne, avait repris sa bonne humeur; seulement, le moindre incident qui pouvait lui rappeler cette nuit funeste le rendait morne et silencieux pendant plusieurs jours, et son imagination frappée trouvait à chaque instant des prétextqs à d'invincibles terreurs. II eût tué mille hommes de sa main droite et incendié tout sou village, qu'il eût considéré cela comme un accident ordinaire ; mais s'il lui arrivait de briser un vase de terre qu'il tenait de la main gauche, il lui semblait que le diable se servait de cette main qui était devenue sa propriété. Joignez à cela que la maladresse ordinaire de la main gauche était encore fort augmentée chez lui par la répugnance qu'il avait à s'en servir, et qu'il ne touchait rien de cette main sans le briser ou le laisser tomber.
Le dimanche, à l'église, il tenait Cette main cachée sous
sa veste, et souvent, agenouillé sur la pierre, il pleurait
amèrement en demandant pardon à Dieu. Personne ne
comprenait un tel excès de piété, et Wilhem ne répondait à
aucune question. Une nuit d'orage Tempêchait de dormir,
et il la passait en prières ; il n'osait non plus passer sur le
trou de Bingen, qu'il avait franchi deux fois en invoquant le diable.
Richard souvent et sa femme, qui était devenue mère, s'inquiétaient de la situation de Wilhem, et lui en faisaient quelquefois de doux reproches. Ces marques d'affection rendaient du calme à son esprit, et il était heureux et tranquille jusqu*au moment où un accident nouveau lui rendait
trop présent le souvenir de la nuit fatale où il s'était donné au diable.
Il arriva qu'un sentiment qui lui remplit tout le cœur vint le distraire de ses sombres pensées. II devint amoureux d'upe jeune fille douce et belle; tout à son amour, il ne songea plus au diable, et ne s'occupa que de sa jolie Glaire. Richard et sa femme se réjouissaient de le voir heureux, car c'était tout ce qui roanquait à leur bonheur.
La veille du mariage, Wilhem et Glaire s'étaient assis sous les branches de quelques saules qui bordaient la rive, le soleil descendait à l'horizon sous des nuages sombres, et ses rayons leur faisaient une belle frange d'or et de pourpre.
A cette heure de silence et de recueillement, les deux amants parlaient de Tavenir, et se regardaient ; le lieu et Theure donnaient à leurs pensées, à leurs paroles, à leurs regards, quelque chose de solennel et de sacré.
— Mon Wilhem, dit Glaire de sa douce voix, il faut que je te quitte : mon père serait inquiet ; et vois^ les nuages de l'horizon montent en vapeur noire, l'eau s'agite sans
qu'il fasse de vent, les feuilles frissouDent, et les oiseaux s'enfuient; il va y avoir un orage : à demain. — En disant ces mots, elle ôta de son doigt une. petite bague d'argent. — Tiens, lui dit-elle, c'est la bague de ma mère ; ce sera mon anneau de mariage j tu me le donneras demain, mais porte-le tout le reste du jour et toute la nuit. — Wilhem lui donna un baiser sur le front et, par habitude, tendit la main droite pour que la jeune fille lui passât Tanneau au doigt. — Non, non^ Wilhem, dit-elle, à la main gauche, c'est celle du cœur, c'est celle où Ton met l'anneau de mariage.
Wilhem frémit, et retira la main qu'elle attirait à elle. — Non, non, dit-il, je ne veux pas, pas à celte main, au nom du ciel ! pas à cette main» — Tu m'effrayes, Wilhem, tes yeux semblent s'élancer de ta tète* Et Wilhem s'enfuit, courant comme un fou« Il passa près de Richard.
•^ Où vas-tu? lui dit Richard, tu cours comme si le diable t'emportaiSi — Eh ! dit Wilhem, qui te dit que le diable ne m'emporte pas?
Claire^ inquiète, rentra chez son père, puis alla trouver Richard et sa femme; elle leur raconta ce qui était arrivée Tous trois se perdirent en conjectures.
Wilhem ne rentra pas souper j cependant le souper devait èire gai, c'était l'anniversaire de la guérison de Richard;
Quand il fut hors de la vue de Claire et de son frèrcj Wilhem s'arrêta : — Oh! non, dit-il, je ne lui ferai pas partager mon sort, elle ne sera pas la femme d'un homme qui s'est vendu au diable^
LA MAIN DU DIABLE. 5l
Il se mit à pleurer en songeant à tout ce qu'il perdait de bonheur; puis 11 se jeta à deux genoux sur le sable, et pria.
r Mais Torage grondait, les éclairs brillaient ; il se rappela la nuit funeste : il y avait juste un an, jour pour jour. Alors sa tête se perdit; il lui sembla sentir dans sa main une chaleur dévorante, il monta dans son bateau et le mit au courant. Quand il approcha du Bingerloch, il frémît de ne pouvoir arriver jusqu'à la forêt. 11 n'osa implorer ni Dieu ni le diable ; il passa heureusement, et chemin faisant il craignait que chaque éclair ne fût la foudre qui allait le frapper, que chaque vague ne dût l'engloutir avant qu'il eût expié son crime, ainsi que sa folie lui en avait suggéré l'idée.
Arrivé au bord, il remercia Dieu, puis marcha du pas saccadé d'un homme qui a la fièvre, et parcourut les sinuosités de la forêt jusqu'au moment où il retrouva le carrefour.
Il se mit encore à genoux et implora le secours de Dieu.
Le vent brisait les arbres et ébranlait jusque dans leurs racines les chênes les plus robustes.
Il ôta sa veste, releva jusqu'au coude les manches de sa chemise, et s'écria trois fois :
— Monseigneur le Diable ! je t'ai donné ma main gauche; la voici, viens la prendre.
Et à la troisième fois, plaçant sa main gauche sur un tronc brisé, d'un coup de sa hache de batelier qu'il avait apportée, il se coupa le poignet, puis s'enfuit, soutenu par
la violence de la fièvre, laissant près de Tarbre sa hache et sa main.
Il entra dans son bateau ; sa fièvre était telle qu'il eut la force de ramer en suivant la côte de la seule main qui lui restait.
Quand il fut près du trou de Bingen, les forces lui manquèrent; il se jeta à genoux en implorant l'aide de Dieu.
Le lendemain, Richard, en allant à la pêche, trouva le cadavre mutilé de son frère retenu entre les pointes de deux roches aiguës.
FBOYSRBV
Au oomte de Saly&ndy