‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 4 sur 26 · LE MOINE DE KREMSMIINSTEH · texte numérisé non relu

LE MOINE DE KREMSMIINSTEH

bien froid pour mon pauvre œillet, dit le moine en souriant. — Mon père, repris-je, le soleil de Télé ne réchauffe pas toujours le cœur, et le jour le plus brumeux a son soleil pour rbomme heureux.

Comme je sortais du couvent, vers le déclin du jour, la cloche sonna l'heure de la prière du soir, et j'entendis prononcer :

Grosser Gottî erbarme dich der lieben Verblichenen. « Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts. >»

Je me retournai, et je vis deux jeunes fllles vêtues de noir agenouillées près d'une tombe ; une vieille domestique se tenait derrière elles à quelque distance.

Je m'approchai, je me découvris la tête et je dis avec elles :

« Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts. x>

Elles me saluèrent d'un gracieux signe de tête en signe de remercimeiU, et partirent.

Quand elles furent parties, je m^eiïorçai de lire Tinscrlption placée sur la pierre; voici ce qu'il y avait :

Une mère !

Un père !

Deux enfants!...

* Je rejoignis les deux jeunes fllles. En voyant le tombeau, j'avais retrouvé un souvenir.

11 y avait huit ans, j'avais vu quatre enfants toutes jeunes et vêtues de noir près de ce même tombeau.

Je ne me trompais pas.

— Monsieur, me dit la plus jeune des deux, des quatre enfants deux sont déjà dans cette tombe; les deux autres, vous les avez entendues prier.

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El chacune des deux sœurs jeta sur l'autre un regard furtîf ; chacune craignait de voir sur iet^isage de l'autre les symptômes de la maladie qui semblait devoir moissonner toute culte famille.

— Heureusement, dit la plus jeune, ma sœur se porte bien. — Heureusement, dit l'aînée, Marlhalena est rose et fraîche plus qu'aucune autre fille.

Quelques jours après, je buvais du lait chez une vieille femme, quand Marlhalena entra suivie de sa bonne. En la voyant sans sa pœnr, je senlis un l'roid monel s'emparer de moi. Mon Dieu! pensai-je, serait-elle maintenant seule?

Mais je ne lardai pas à me rassurer ; loin qu'elle eût une nouvelle perte à déplorer, le temps de son deuil était écoulé, elle était vêtue de blanc. Sa sœur ne l'accompagnait pas, parce que c'était elle qui, chaque soir, se chargeait de certainsdétails du ménage. Pour elle, depuis quelque temps, on lui avait ordonné de boire du lait, et elle obéissait volontiers à une prescription qui lui fournissait le prétexte et l'occasion d'une promenade à la plus belle heure du jour, au coucher du soleil.

L'un et Tautre nous venions tous les jours* chez la vieille femme; elle me saluait avec un sourire amical et paraissait contente de me voir.

Je ressentais pour elle une vive amitié, mêlée d'un indéfinissable sentiment de tristesse. Dans l'espace d'un mois ses joues s'étaient creusées; à ses fraîches couleurs avaient succédé des couleurs plus dures et plus sombres. J'aimais h lui procurer quelque amusement par mes récits, par tous tes moyens que je pouvais imaginer. Je voulais presser un

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peu les plaisirs dans le court espace de temps qu'elle avait peut-être, à vivre. Puis je me laissai prendre à une idée d'une sottise achevée : je me figurai qu'il serait ridicule aux yeux de tout le monde, à ceux de Marthalena ellemême, qu'un homme aussi jeune que moi passât toutes ses soirées à la campagne, seul avec une fille jeune et jolie, sans lui faire la cour; si'bicn qu*un jour je lui fis une déclaration d'amour en lieux communs. Elle parut étonnée, et dans sa surprise il y avait de la tristesse *, elle baissa les yeux, rêva un moment, et me dit :

— J'en suis fâchée, car je ne vous aime pas, je ne vous aime pas d'amour. J'en 'aimais un autre avant de vous connaître; j'attends mon promis, il viendra dans deux mois.

Je rougis un peu et je me mordis les lèvres; mais elle ajouta avec un naturel charmant et du ton le plus amical, en tirant un médaillon de son sein et en me le faisant voir des deux côtés :

— Tenez, mon ami, voilà son portrait et voilà de ses cheveux.

Elle regarda quelque temps le portrait et remit le médaillon dans son sein, puis elle ajouta tristement :

— Je suis bien fâchée que vous m'aimiez ; j'avais arrangé

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cela autrement : vous auriez été son ami, notre ami ; vous l'auriez aimé.

Il y avait dans le son de sa voix quelque chose de si vrai, de si profondément senti, que je sacrifiai ma vanité et exposai un peu la sienne.

— Marthalena, lui dis-je, je vous ai parlé comme un écervelé; pardonnez-moi de vous avoir traitée comme on traite toutes les femmes d'ordinaire; il m*a semblé qu'un jeune homme ne pouvait rester auprès d'une jolie fille comme vous sans lui faire la cour; mais, quoique vous possédiez tout ce qui peut tourner la tête et captiver le cœur, quoique vous me soyez chère sous une foule de rapports, je vous ferai un aveu qu'à aucune autre femme je n'oserais faire : je ne vous aime pas d'amour ; je veux être son ami, votre ami. — Oh! tant mieux, dit-elle.

Et elle me tendit la main.

— El que failes-vous ici? — J'attepds, dis-je, une lettre qui me rendra peut-être bien heureux. C'est aussi d'un mariage qu'il s'agit pour moi, et, à moins d'un accident que rien ne semble annoncer, je serai marié le 1«' décembre. — Je suis ravie, répéla-t-elle, que vous soyez promis, cela me permet de laisser voir mon amitié pour vous. Oh I vous aimerez Wilhelm, et Wilhelm vous aimera ! Il est si beau, si bon, si brave, si généreux!

Souvent elle me montra le portrait de son promis : c'était, en effet, une douce et heureuse physionomie.

Moi, je lui parlais aussi de la femme que j'aimais; moins heureux qu'elle, je n'avais pas de portrait, mais elle m'éoutait si bien, je lui parlais si longuement, qu'elle la con-^

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naissait, et qu'elle assurait qu'elle la recoDDaitrait si le ha-* sard la lui faisait rencontrer.

Quelquefois sa sœur venait avec elle, et il ne me fut pas difficile de voir qu'elle partageait mes inquiétudes. Elle observait Harthalena dans les moments où celle-ci ne pouvait la voir, et elle redoublait pour elle de caresses et de sentiments affectueux, lui évitant, sous les prétextes les plus ingénieux, jusqu'à la plus légère fatigue.

Pendant huit jours, Marthalena ne vint pas au verger do la vieille femme 5 quand je la revis, elle me dit qu'elle avait été malade ; elle était horriblement pâle et amaigrie, et ses yeux scintillaient bizarrement dans leur orbite. Elle me montra une lettre de Wilhelm, son retour était retarde d'un mois.

— Un mois, dit-elle, c'est bien long!

Elle se tut quelque temps, mit la main sur sa poitrine, qui lui faisait mal, et dit :

— Un mois, c'esl^bien long!... Est-ce que je ne le reverrai pas?

Et elle se prit à pleurer.

Je ne trouvai rien à dire d'abord, et je sentis quelques larmes rouler aussi dans mes yeux; mais je ne tardai pas à me reconnaître, et je lui dis tout ce que je crus capable de lui donner du courage et de la sécurité^ et de lui rendre pour quelques instants les riantes idées qui semblaient la fuir en même temps que la santé.

Ce soir-là sa sœur était plus triste encore que de cou- ' tume, et quand nous nous séparâmes, ce qu'elle n'avait jamais fait, quoique Marthalena n'y manquât jamais, elle me serra la main.

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Quelques jours après, je reçus une lettre. Au lieu de celle que j'attendais, c'était une lettre triste et menaçante. Un ami m'avertissait que des obstacles insurmontables se présentaient; je partis. Marthï^lena me dit en recevant mes adieux :

— Revenez quand vous aurez triomphé des obstacles, Wilbelm sera ici. Je me porte bien maintenant ; le ciel a ' exaucé les prières de ma sœur, les vôtres et les miennes ^ je puis maintenant attendre Wilhelm ; la mort a un moment plané sur ma tête, j'ai senti Tombre froide de ses ailes noires; elle a passé outre.

Je la regardai ; jamais je ne l'avais vue aussi pÀle^ jamais ses yeux n'avaient brillé d'un feu aussi sombre ; je partis le cœur serré.

Pour moi^ je ne trouvai que sujets de larmes et de désespoir. Tout était perdu ; je crus que je deviendrais fou de rage et de douleur^ puis je tombai dans l'abattement, et une torpeur plus triste mille fois que le désespoir. Je fus quelque temps malade; puis on prétexta le soin de quelques affaires pour m'envoyer dans la Suisse autrichienne.

Je n'eus rien de si pressé que d'aller voir mon ami le moine au couvent de Kremsmûnster, si ce n'est touterois de voir Marthalena, de lui raconter mes malheurs et de pieurer avec elle. Mais la vieille femme du verger n'y était plus, et je remis au lendemain à aller voir les deux sœurs.

Je me dirigeai donc vers le couvent et je hÀtai le pas, car je craignais de ne pouvoir arriver avant la prière du soir. En effet, comme j'approchais, à cause des jours plus courts, je distinguais avec peine les flancs de l'édifice. Mais J'entendis tinter la cloche.

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