‹ Les Soirées du casinoChapitre 13 sur 21 · LE CAPORAL PIERRE · texte numérisé non relu

LE CAPORAL PIERRE

D'abord, je ne suis pas l'auteur de cet entrefilet ; et puis, je pense que la rédaction n'a pas tort d'avoir confiance dans son boulanger. Jusqu'à présent ne nous a-t-ii pas fourni d'excellent pain ?

LE ZOUAVE GEORGE

Ne voyez-vous que c'est une petite ruse de guerre, dont se sert l'avocat pour couvrir sa retraite et assurer sa fuite ?

LE CAPORAL THÉODORE

Fuir! moi ! Bien loin de là, je vais attaquer le Sergent avec encore plus d'énergie. Ainsi, voici une nouvelle objection qui, j'espère

LE PRÉSIDENT

Mon cher Caporal, je suis fâché de vous interrompre ; mais le temps est venu de lever la séance.

OI3NT<^TTi:fc;3VE33 SOIREE.

LE PRESIDENT

(^£ E m'abstiendrai de faire aucune réflexion, ce soir, y^ A afin de laisser un peu plus de temps au Sergent

Charles, pour continuer à nous instruire, comme

il s'en acquitte si bien.

Nous en sommes à la cinquième soirée, et pourtant il me semble que tout n'est pas encore dit sur la question aussi intéressante qu'importante du Syllabus. Je m'aperçois que nous allons nous trouver un peu à l'étroit ce soir, car notre nombre s'est augmente visiblement. Nous devons nous en réjouir, et supporter avec patience le petit inconvénient qui résulte de l'encombrement. Nous le subirons volontiers, n'est-ce pas ? Plus souvent qu'autrement nous étions plus mal hébergés à la caserne, et nous n'en sommes pas morts. C'est le cas de répéter ici ce que nous avons dit alors si gaiement : •• à la guerre comme à la guerre, et vive Pie IX !"

LE CAPORAL THÉODORE

J'ai à vous prévenir, Sergent, que je ne suis ni mort, ni blessé, quoique vous m'ayez porté plusieurs rudes hottes à notre dernière réunion. Je n'ai pas même la tentation de renoncer à mon rôle d'avocat du diable. Aussi, ai-je encore de bonnes flèches dans mon carquois, et un bon bras pour les lancer, sans parler de l'arc dont ma langue fait la fonction. Je commence sans plus tarder.

Admettons que le Syllabus soit réellement tel que vous dites, reste toujouis qu'on ne peut pas le considérer comme une définition infaillible, telle, par exemble, que la définition sur le ogme de l'Immaculée Conception, et celle plus récente . ir celui de l'Infaillibilité du Pape. Les plus ardents partisans du Syllabus ne sont jamais allés jusqu'à cet excès.

Or, le Syllabus n'étant pas une définition de ce genre, j'en conclus qu'il n'est pas même une définition d'aucune façon. Dans ce cas, ne puis-je pas en conclure aussi que ses décisions ne sont pas immuables? Ne puis-je pas, en conséquence, conjecturer qu'elles peuvent être modifiées un jour ? car, dans un avenir plus ou moins éloigné, les besoins de l'Eglise, les circonstances politico-religieuses, les idées elles-mêmes peuvent n'être plus les mêmes qu'aujourd'hui. Les nécessités présentes ont pu entraîner Pie IX à faire un acte d'administration utile pour notre temps, mais qu'un Pape futur ne se croira peut-être pas obligé de maintenir dans des temps différents et plus heureux, et dans des circonstances plus favorables.

De tout cela, je conclus que le Syllabus n'a, ni ne peut avoir, toute l'importance qu'il vous a plu de lui donner, jar un zèle plus louable qu'éclairé. J'en conclus, surtout, qu'il n'est pas un acte du Pape enseignant comme Docteur de l'Eglise.

LE SERGENT CHARLES

Votre objection, brave Caporal, ou plutôt vos remarques n'ont guère qu'un seul mérite : c'est d'être passable-

ment longues et spécieuses. Mais, ce qu'elles gagnent par leur forme, elles le perdent en solidité. Vous avez élevé, avec complaisance, une assez jolie maisonnette, sansfaire attention qu'elle reposait sur un sable mouvant. Mais, vienne le vent — et il n'est pas nécessaire que ce soit un ouragan, — la maisonnette croulera de la cave au grenier. Ne regimbez pas, je vous prie, contre cette comparaison ; car elle est de Notre-Seigneur lui-même.

LE ZOUAVE HECTOR

Per Daccho ! soufflez, Sergent, et soufflez fort.

LE SERGENT

Je n'ai point dit, et je ne dirai point que Pie IX ait parlé, par le Syllabus, de la même manière qu'en définissant les deux dogmes dont vous venez de parler.

Dans ces deux définitions dogmatiques, le Pape déploya toute la majesté et toute la pompe du culte catholique. Les Bulles, qui proclament ces deux dogmes, sont rédigées avec l'ampleur des formes vénérables de ces augustes documents. Les motifs de la définition y sont précédés et suivis de graves et solennelles paroles. C'est ainsi que le Vicaire de Jésus-Christ, soit avec le Concile, soit sans son concours, selon qu'il le juge ù propos, annonce au monde chrétien que telle ou telle doctrine est un dogme de foi, non en faisant un dogme nouveau, comme croient faussement les hérétiques et les librespenseurs, mais uniquement en déclarant que cette vérité se trouve contenue dans le dépôt de la foi, c'est-à-dire

'»'» i ES SOIRÉES Dl CASINO.

des vérités révélées par Jésus-Christ môme à son Eglise.

Or, on no voit rien de semblable dans le Syllabus.

Sons le titre général à'erreurs relatives à telle on telle fausse doctrine, les quatre-vingts propositions, condamnées par les Lettres et Allocutions pontificales, sont énoncées méthodiquement, brièvement, sèchement, et avec une extrême précision. Puis-je en conclure que le Syllabus ne renferme aucune définition, venant du Pape comme Docteur de l'Eglise ? Assurément non. Je n'ignore pas que certains écrivains, et le plus célèbre de tout, le R. P. Newman, pins subtiles que respectueux, prétendent que, précisément à cause de cette forme insolite du Syllabus, on ne doit pas y attacher la même importance qu'aux documents officiels d'où il est extrait.

Mais, à quoi bon subtiliser de la sorte, pour jdaire aux faibles et à l'ennemi ? Pourquoi chercher ainsi à amoindrir et à voiler la vérité pour se concilier des ennemis irréconciliables? Et puis, de quel droit ces écrivains, tous plus ou moins affiliés à l'école libérale, peuvent-ils exiger du Pape qu'il s'en tienne strictement à la manière ordinaire de condamner l'erreur, à tel point que s'il vient à s'en écarter, on pourra se croire autorisé à regarder cette condamnation comme non avenue, parce qu'elle n'est point rédigée et publiée selon les formes accoutumées de la Chancellerie romaine ? Convient-il à un fils respectueux de dire à un pire chéri: (1) Quand vous m'avez écrit vous-même, directement, pour me signifier vos volontés,

(1) Expressions de Mgr. Dupanloup, dans sa déplorable brochure, Observations, etc., contre l'infaillibilité.

je me suis soumis sans murmure ; mais aujourd'hui que vous me faites écrire par votre homme de confiance, cl d'un style si extraordinaire, je ne puis croire que cet écrit vienne de vous, quoique votre homme de confiance le prétende. En conséquence, je préfère croire que vous n'avez ni lu ni vu cet écrit, et je le regarderai comme non avenu.

Or. n'est-ce pas exactement ce que font ces écrivains, en n'attachant aucune importance au Syllabus, uniquement à cause de la forme qu'il a plu au Pape de lui donner?

Savez- vous ce que pensent de ces subtilités les librespenseurs ?

Ecoutez leur principal organe, le Siècle de Paris : — " Il " y a des gens qui viennent nous dire que le Syllabus n'a " pas d'importance parce qu'il a été rédigé par une com- " mission de théologiens; qu'il ne porte pas la signature " du Pape, etc. — Ces gens feraient mieux de se taire.

" Encyclique ou Syllabus, le fait est que la théocratie " vient de lancer un défi aussi lier que possible aux idées " modernes. Nous verrons bien qui l'emportera."

Comme vous voyez, mes amis,rennemi ne se trompe pas, lui, sur la véritable signification du Syllabus. Il y a vu les foudres du Vatican, et il avait raison. Il ne s'est trompé qu'en une seule chose, c'est de douter de son succès dans sa lutte avec les idées modernes. Oui, nous verrons bien qui l'emportera.

Laissons donc de côté toutes ces vaines et inconvenantes subtilités, et demandons-nous : Pie IX a-t-il, oui ou

non, condamné les quatre-vingts propositions mentionnées dans le Syllabus f A t-il, oui on non, recommandé luimême l'obéissance au Syllabus ? L'on est Lien forcé de répondre, Oui. Eh bien, peu importe la forme du Syllabus, et la manière dont il m'arrive, il n'en renferme pas moins l'enseignement infaillible du Vicaire de Jésus- Christ. Mon devoir évident est donc de m'y soumettre humblement, comme à la parole de Jésus-Christ même. Concluez de là, mon cher Caporal, que le Syllabus est, et sera à jamais immuable, inéformable, comme la Vérité elle-même. Concluez, encore, que jamais aucun Pape n'aura, ni ne pourra avoir la pensée de le retirer ou de le modifier, comme votre ardente imagination vous l'a fait supposer. Non, non ; la vérité est immuable, et n'est point subordonnée aux fluctuations des choses de ce monde. Tout enseignement doctrinal du Vicaire de Jésus-Christ est nécessairement la vérité, et participe à. la nature de la vérité dont il est l'expression. De la Vérité on doit dire, comme de Notre-Seigneur : heri, hodte, et in sxcula. (1) Ainsi en est-il de la vérité du Syllabus. C'est Pierre qui parle par la bouche de Pie IX. Or, Pierre a usé de son pouvoir de lier, et nulle puissance ne peut rompre ce lien.

LE ZOUAVE HECTOR

Hardi, Sergent ; soufflez plus fort ; la maisonnette craque et chancelle, bientôt elle sera par lerre.

(1) Haeb. 13.

LE CAPORAL THEODORE

Je me bornerai à dire : transeat, pour le moment ; et je fais de suite une autre objection qui doit vous obliger, je pense, à me faire quelques concessions.

Je dis donc : soit, je crois que l'enseignement du Pape est infaillible, et lie la conscience, quand c'est comme Vicaire de Jésus-Glirist qu'il parle. Mais, dans le cas présent, le Pape s'étant borné à me faire connaître, par un Cardinal, que les quatre-vingts propositions du Syllabus sont des erreurs, ne puis-je pas croire, sans encourir une mauvaise note, que cette censure ne doit pas être acceptée comme un enseignement infaillible, parce que rien ne me prouve que le Pape l'ait portée comme Docteur de l'Eglise ?

LE SERGENT

Vous avez donc, mon cher Caporal, la prétention de traeer un cercle autour de l'infaillibilité, en lui disant : Us que hue. (1) Certes, une telle présomption ne peut pas s'afficher sans encourir une mauvaise note. Elle est d'abord " offensive des oreilles pies ", et puis, elle a une forte odeur d'hérésie.

LE ZOUAVE ALBERT

friavolo ! gare à toi, Caporal; ça sent mauvais.

LE SERGENT

Précisons davantage cette objection.

(1) Job. 38.— Tu viendras jusqu'ici.

Elle revient à dire : — le Pape est infaillible seulement quand il définit solennellement un dogme de foi, et lorsqu'il condamne une hérésie.

Or, cette opinion, mise au jour par quelques gallicans entêtés, est une opinion téméraire et inconnue jusqu'à nos jours.

Elle a pris sa source dans le dépit mal déguisé de certains écrivains désappointés de voir l'erreur gallicane sapée dans sa base par le Concile du Vatican.

C'est alors qu'ils ont imaginé ce nouveau mode de renfermer, dans les bornes les plus étroites, cette infaillibilité qu'il ne leur est plus loisible de contester. Mais, ils ne l'ont pas attention que la définition du Concile du Vatican leur enlève jusqu'à ce dernier moyen de chicaner sur l'infaillibilité du Pape. Ecoutez ces parolesT les plus magnifiquement solennelles qui aient été prononcées depuis des siècles, sacro approbanle concilio : —

'• C'est pourquoi Nous attachant fidèlement à la

" tradition qui remonte au commencement de la foi

'■chrétienne. Nous enseignons et définissons que le

" Pontife romain, lorsque, remplissant la charge de

t: Pasteur et Docteur de tous les chrétiens, en vertu de " sa suprême autorité Apostolique, il définit qu'une " doctrine sur la foi ou les mœurs, doit être cru par " l'Eglise universelle, jouit pleinement, par l'assistance

" divine de cette infaillibilité dont le dirin

" Rédempteur a voulu que son Eglise fût pourvue en

" définissant la doctrine touchant la fui el les mœurs

( 1 ) Première Constitution dogmatiq«c,ilocrélée dans la I Vme Session.

Comme vous voyez, Caporal, cette Constitution dogmatique ne limite point l'infaillibilité du Pape exclusivement aux dogmes tirés du dépôt de la foi, ou à la condamnation seule de L'hérésie, mais elle l'étend à tout enseignement touchant la foi et les mœurs. Or, tel est renseignement du Syllabus qui condamne des erreurs touchant à la foi et aux mœurs. Donc, cette fois encore, votre objection croule sous Le souffle de l'Esprit-Saint, comme cette maison bâtie sur le sable, sous le souffle do l'aquilon.

il serait facile de donner un plus long développement à cette thèse, mais je craindrais de fatiguer votre attention par une longueur excessive. Ceux qui le désireraient pourront se satisfaire en lisant la victorieuse réfutation de cette erreur nouvelle par le R. P. Damas. (1) Je dois me borner aux extraits suivants : — " Les Pères du Concile l- nous obligent à regarder comme infaillibles toutes les isions du Saint-Siège, qui ordonnent l'adhésion •• unanime des fidèles à une doctrine concernant la foi " ou les mœurs.

" Ou les mœurs! que l'on remarque et que l'on' pèse " bien ces trois mots : les mœurs, même en tant qu'on :* peut les distinguer de la foi, et qu'elles se rapportent à " l'ordre naturel.

': La lumière supérieure, qui éclaire l'Eglise et son " Chef infaillible, donne une certitude absolue à leurs " jugements touchant les choses inférieures, du moment

(!) Eludes Bel Mars 187G.

" où ces choses inférieures ont quelque relation avec Le " salut éternel de l'homme.

'• Telle est la doctrine du Concile/*

" Que de conclusions sur 'lesquelles nous avons besoin " d'être éclairés ! Que de doutes pratiques soulevés par a des circonstances imprévues et nouvelles, et par le t; perpétuel changement des choses humaines, au sujet, i: desquels il nous faut à tout prix obtenir une solution ! tc Cette solution ne fait pas partie intégrante de la vérité M révélée, Dieu ne l'a pas donnée avant les événements ; "et cependant elle appartient an règlement des mœurs " chrétiennes. Croyez-vous être d'accord avec le ■Concile, " si vous refusez à l'Eglise en la personne de son Chef le " pouvoir de la découvrir et de la faire connaître ave " certitude ?

c- Secondement, Le Concile n'attribue point au Pape u une autorité doctrinale moins immédiate sur les ques- " lions de mœurs que sur les questions de la foi. Les c- unes et les autres relèvent de lui, non seulement à " cause du rapport ou de la subordination qui les lie entre 4- elles, mais encore pour elles-mêmes et à cause de lent " importance propre.

" Il peut donc, lorsque le bien des Ames le demande. L- décider les premières, c'est-à-dire les questions de " mœurs, directement, et sans être obligé de nous décla- " rer à quel point et comment sa décision a été puisée aux t: sources de la foi ; à plus forte raison il peut les décider. li sans avoir besoin d'expliquer si elles font ou ne font " point partie du dépôt sacré de la révélation. Sa sen-

CINQUIÈME SOIRÉE. 5î

" tence li'en est pas moins infaillible et subsiste par elle- " même. Et il le faut bien, car il a reçu mission de con- " duire les hommes, par des voies sûres, à la fin suprême " de leur existence terrestre, aux joies du salut éternel. " Or, comment le ferait-il, s'il ne pouvait point leur en- " seigner, sans aucun péril d'erreur, toute vérité nécesi: saire à ce but, quelle qu'elle soit, révélée ou non ?

" Voici un principe indubitable : tout document ponti- " fical, par lequel le Pape, agissant comme Pape, déclare " à l'Eglise universelle, non pas seulement qu'il prohibe, '; — ce ne serait point assez, (l) — mais qu'il condamne " ou censure une proposition sous une qualification doc- '4 trinale quelconque, est un jugement ex cathedra. Ose- " ra-t-on dire que le Pape n'a pas condamné les proposi- " tions du Syllabus, lorsque lui-même affirme sans détour, " sans embages, qu'il les a condamnées et qu'il les con- " damne encore ? Et s'il est impossible de nier cette " condamnation, ôsera-t-on dire qu'il ne les a pas jugées '; ex cathedra ?

" Pour nous, aucun ouvrage récent sur la théologie, " ayant quelque valeur, n'a passé par nos mains, sans que

(1) Une proposition ou un ouvrage prohibés ne sont point pour cela condamnés ; un ouvrage ou une proposition condamnés sont au contraire nécessairement prohibés. La simple 'prohibition est «ne mesure disciplinaire, qui se borne à interdire la lecture ou l'enseignement de l'ouvrage.

La condamnation est une sentence doctrinale qui déclare mauvaise la doctrine du livre ou de la proposition. Elle entraîne la prohibition, parce que ce qui est mauvais en soi ne peut jamais être permis.

52 l ES SOIRÉES DU CASINO-

■• nous y ayons rencontré là condamnation de plusieurs •• propositions dn Syllabus invoquée contre une thèse, •■ comme on invoque depuis longtemps dans l'Ecole la ■ condamnation de Baïus, de Quesnel, dé Molinos et do t: tant d'autres. Et puis, que fait-on de l'assentiment " unanime de l'Episcopat? Que fait- on des explications L- données plusieurs fois par Pie IX lui-même ? Ne •• serait-il pas mieux de mettre enfin un terme à tant •• d'hésitations, el de s'écrier simplement, franchement: - Rome a parlé, tout est fini?"

LE ZOUAVE HECTOR

Accidente! avocat du diable.

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