LE ZOUAVE CASIMIR
Merci, Sergent ; et vous pouvez compter que dès demain, j'irai rendre visite à la librairie Rolland. J'aurai mon Peltier, coûte que coûte. Diavolo ! comme on disait
(I) La doctrine de l'Encyclique, etc. ; par l'Abbé A. G. Peltier. — Poussielgne.
à la Caserne Romaine, quelle joie j'aurai de pouvoir astiquer un peu ces pekins qui jabottent comme des perroquet? !
l.E CAPORAL THÉODORE.
Puisque la consigne est levée, je vous préviens, Sergent, que j'ai résolu de jouer le rôle " d'avocat du diable, " pour tirer de vous tout ce que vous savez sur le Syllabus. Je plaiderai donc le faux pour avoir le vrai, et tenez-vous bien : Car vous aurez besoin de toute voire science pour me satisfaire.
Et d'abord, je commence par
LE PRÉSIDENT
Je regrette d'être forcé de vous interrompre, mais l'heure de se séparer est arrivée. La discussion est donc remise à la prochaine réunion. Avant de lever la séance, je pense rencontrer vos désirs, braves camarades, en offrant nos remerciments au Sergent Charles pour son travail aussi intéressant qu'instructif.
Il a dû s'apercevoir combien nous étions heureux de l'entendre, par notre attention constante à l'écouter. J'es père que nous nous retrouverons tous à notre prochaine réunion.
La séance est levée.
T^tOH^X^IWEES soiïisi;.
Ai
LE PRESIDENT
(*^â "OUVRE cette séance en vous disant que Ton pa- & raît très-satisfait de notre dernière réunion. On a beaucoup loué le travail de notre savant Sergent, S^jTet la belle conduite de notre aimable camarade Ta George. Poursuivons donc, avec confiance, cette œuvre importante, commencée sous d'aussi heureux auspices.
LE CAPORAL THÉODORE
Il me semble, Sergent, que vous avez beaucoup exagéré l'importance du Syllabus. Si je vous ai bien compris, il faut le regarder comme renfermant un code de doctrine qu'on doit recevoir non seulement avec respect, mais de plus comme contenant un enseignement doctrinal.
Or, c'est là, selon moi, une grave exagération.
Après tout, ce n'est qu'une liste, ou un catalogue, qui se borne à rappeler certaines condamnations antérieures. Ce n'est pas le Syllabus qui censure et condamne, mais bien les écrits d'où il est tiré lui-même tout entier.
Est-ce donc qu'un Index ou résumé peut signifier autre chose qu'une indication des matières contenues clans un lirre ?
Et n'est-ce pas pour cela même que ce document porte le titre de Syllabus ?
Au reste, ce que je dis en ce moment, des hommes
illustres l'ont dit avant moi, entr'autres le célèbre Doc tour Ncwman, Supérieur de l'Oratoire de Birminghan, dans sa lettre au duc de Norfolk où il réfute un pamphlet de Gladstone. Il va même jusqu'à dire qu'il est probable que le Pape n'a ni lu ni même vu le Syllabus ; car, dit-il, c'est l'œuvre de quelques théologiens qui ont pris ce moyen de donner la substance des Lettres et Allocutions pontificales.
Je suis donc autorisé à conclure que le Syllabus n'a, par lui-même, aucune autorité, et qu'il ne saurait lier les consciences, pas plus que la table des matières d*un ouvra ge quelconque.
LE CAPORAL GEORGE
Il faut avouer que mon camarade fait un fameux avo cat du diable. Mais, gare à l'exorcisme ! c'est un diable qui ne fait pas peur au Sergent,
LE SERGENT
Avant de répondre à. l'objection, plus spécieuse que solide, qui vient d'être faite, je tiens à écarter de la discussion le Rév. Docteur Newman. Ce n'est pas à un soldat qu'il convient de juger l'illustre Oratorien Anglais. Ses juges naturels sont près de lui C'est à eux, et au Pape, à le remettre dans le bon chemin s'il en est sorti, quand et comme ils jugeront convenable de le faire.
Cependant, l'objection ne restera pas sans réponse, et vous allez juger si elle est péremptoire.
Attention, s'il vous plait.
En 1864, S. Em. le Cardinal Antonelli fut chargé par
le Saint- Père d'expédier aux Evoques l'Encyclique Quanta cura, avec le Syllabus y joint.
La lettre d'envoi de Son Eminence contient la réponse à l'objection que vous venez d'entendre. " Excellence Révérendissime, '• Notre Très Saint-Père le Pape Pie IX, profondément " préoccupé du salut des âmes et de la saine doctrine, " n'a jamais cessé, depuis le commencement de son Pon- " tificat, de proscrire et de condamner par Ses Encycli- " ques, Ses Allocutions consistoriales et d'autres Lettres " Apostoliques déjà publiées, les erreurs les plus impor- " tantes et les fausses doctrines, surtout celles de notre " très-malheureuse époque. Mais, comme il peut arriver u que tous les actes pontificaux ne parviennent pas à cha- " cun des Ordinaires, le même Souverain Pontife a voulu " que l'on rédigeât un Syllabus de ces mêmes erreurs, des- " tiné à être envoyé à tous les Évêques du monde catho- " lique, afin que ces mêmes Évêques eussent sous les " yeux toutes les erreurs et les doctrines pernicieuses qui M ont été condamnées par lui. — Il m'a ensuite ordonné " de veiller à ce que ce Syllabus imprimé fût envoyé à " Votre Excellence Révérendissime, dans cette occasion, " et dans ce même temps, où le même Souverain Pontife, " par suite de sa grande sollicitude pour le salut et le " bien de l'Église catholique et de tout le troupeau qui " lui a été divinement confié par le Seigneur, a jugé à " propos d'écrire une autre lettre Encyclique à tous les w Évêques Catholiques. — Ainsi exécutant, comme c'est " mon devoir avec tout le zèle et le respect qui convien-
" ncnt, les ordres du môme Pontife, je m'empresse d'en- " voyer à. Votre Excellence ce Syllabus avec cette lettre. "
Eli bien, je vous le demande, où est la probabilité que le Pape n'a ni lu ni vu un document de cette haute importance, qu'il ordonne d'envoyer aux Evèques ? En donnant cet ordre au Cardinal Secrétaire d'Etat, n'étaitce pas l'approuver comme son propre enseignement ?
Est-il croyable qu'il ait fait composer et expédier un tel document sans en avoir pris connaissance ?
Mais, ce n'est pas tout.
Voici une autre réponse, venant encore de plus haut. Écoutez :
Le 22 Juillet 1875, Pie IX adressa un Bref aux membres de l'assemblée générale des Comités Catholiques de France. Or, voici ce qu'on y lit : — " Parce qu'il ne se " peut rien établir de stable et d'utile au vrai progrès des " âmes,- s'il ne s'appuie sur la saine doctrine, ou s'il s'é- '-' carte en quoi que ce soit de la vérité, vous qui ayez en u vue le bien solide de vos frères, vous avez résolu avec lL une grande sagesse de suivre fidèlement et en toute " obéissance les enseignements de cette chaire de vérité, " et, la prenant pour guide, d'éviter avec soin toutes les " erreurs et les opinions périlleuses, surtout celles qu'ont " proscrites la Lettre Apostolique Quanta Cura et le Sylla- CL bus qui y est joint. "
Je vous le demande encore, en joignant le Syllabus a l'Encyclique, n'était-ce pas l'assimiler, par là mémo, à l'enseignement de cette Encyclique ? n'était-ce pas dire : de même que j'enseigne, comme Docteur de l'Eglise, dans
l'Encyclique, de même j'enseigne, comme Docteur, dans le Syllabus que j'y ai joint pour votre instruction ? N'estil pas visible que l'Encyclique n'a été faite que pour introduire le Syllabus, que le Pape a ordonné d'y joindre, et d'expédier par le même envoi ?
Eh bien ! mes amis, que pensez vous, maintenant, de l'opinion du Docteur Newraan ? Au reste j'aurai l'occasion d'en parler encore plus tard.
Autre réponse. — Je suppose que le Gouverneur Général, désirant rendre plus facile l'étude aride des lois passées par les chambres depuis vingt ans, fasse composer un résumé clair, concis, des principales lois qu'il importe de bien connaître. Ce travail fait, avec soin, par des légistes distingués, étant terminé, Son Excellence lance une proclamation qu'il fait expédier à tous les Juges et Magistrats du pays, avec prière d'étudier soigneusement ce résumé des lois, si propre à faciliter la bonne administration de la justice.
Que penser de ceux qui se permettraient de censurer ce précieux document, disant qu'il n'a aucune autorité, ni importance réelle ; qu'après tout, les centaines de volumes qui contiennent le texte des lois sont les seuls dont il convient de s'occuper ; qu'il vaut mieux lire et étudier tous ces gros volumes que d'étudier le résumé clair, précis, qui fait parfaitement connaître les lois qu'il importe le plus de connaître ?
Or, n'est-ce pas pour faciliter la connaissance des principales erreurs de notre époque, condamnées par G5 Allocutions, 45 Lettres Apostoliques, et 18 Encycliques, que le
94 LES SOIRÉES nu CASINO.
Pape a ordonné d'envoyer le Syllabus aux Evoques ? —
Notez que les quatre-vingts propositions qu'il contient forment un recueil moindre qu'une seule Lettre ou une seule Allocution.
LE CAPORAL THÉODORE
Pardon, Sergent ; mais, ne dit-on pas, comparaison n'est pas raison ?
C'est juste ; cependant, il ne faut pas en faire fi, quand on réfléchit que les plus grands écrivains et les meilleurs orateurs s'en sont toujours servi et s'en servent encore, et que Notre-Scigneur lui-même en faisait un usage fréquent.
D'où il faut en inférer crue c'est une loi de l'humanité, et conséquemment un excellent moyen d'éclaircir les questions, et de préparer les esprits à la perception du vrai. Ce mode de raisonner est donc utile et même indispensable pour le plus grand nombre.
Pour vous, Caporal, qui paraissez ne pas le goûter, cela n'est pas nécessaire apparemment, et je n'en suis pas surpris ; car je connais la vivacité et la pénétration de votre esprit. Cependant, votre modestie vous fait oublier un peu trop que tout le monde n'est pas aussi heureusement doué que vous.
LE ZOUAVE GEORGE
Attrappe, Caporal.
LE PRÉSIDENT
A l'ordre.
LE SERGENT
Patience, donc, mon cher Caporal ; peu-à-peu j'espère vous donner pleine satisfaction. Faites attention qu'il y a un ordre logique dans les idées qu'il est nécessaire d'observer pour dissiper l'erreur, et faire briller la vérité. Le soleil ne s'élance pas d'un bond au zénith mais il monte peu-à-peu, et ne brille dans tout son éclat qu'en plein midi. Ainsi en est-il du soleil de la vérité. Vous me pardonnerez bien cette autre comparaison ; elle est tirée de la Sainte Écriture, où Notre Seigneur est comparé au soleil oriens ex alto (1) pour éclairer les hommes sedcntes in tenebris et in umbra mrtis. (2)
Patience donc, encore une fois.
Peu-à-peu la lumière se fera, et vous verrez clairement que le Syllabus est comme un soleil brillant qui, peu-àpeu, fera disparaître les ténèbres de l'erreur. Alors, cher Caporal, vous citerez vous-même, avec complaisance, cette belle comparaison gravée par Sixte-Quint sur l'obélisque érigée au milieu de la Plazza de St Pierre : — Vicit Léo de tribu Juda. (3) Maintenant, tirons la conclusion. N'est il pas vrai qu'un juge, un avocat, un étudiant, trouveront un avantage incontestable à étudier le résumé des cent et quelques volumes qui composent le recueil de nos lois ? De même, celui qui désire connaître la doctrine contenue dans l'immense recueil des Lettres et Allo-
(1) Luc. 1.
(2) Psal. 10G.
(3) Le lion de la tribu de Judah a triomphé.
2G LES SOIRKliS DU CASINO.
entions du Pape, ne trouvera- 1 il pas un avantage inappréciable à recourir au résumé qui en a été fait par Tordre et sous l'œil vigilant de Sa Sainteté ? Le Cardinal Antonelli, dans sa lettre d'envoi, et le Saint-Père dans le Bref cité ci dessus, ne disent-ils pas suffisamment qne le Syllabus a été fait précisément pour faciliter cette élude, qui deviendrait difficile si l'on ne devait consulter que les pièces originales d'où il est extrait ?
Que signifie ce passage de la lettre du Cardinal ? — " Comme il peut arriver que tous les actes pontificaux ne parviennent pas a chacun des Ordinaires, le même Souverain Pontife a voulu que ïon rédigeai un Syllabus, etc. " ?
Qu'en conclure ? Sinon que le Syllabus dans l'intention du Pape doit suppléer aux Lettres Apostoliques, aux Encycliques, et aux Allocutions, si ces documents officiels, et doctrinaux, n'étaient pas parvenus à leur destination. N'est-ce pas donner au Syllabus la valeur même des documents dont il n'est qne le résumé relativement aux erreurs antérieurement condamnées ? Si le Syllabus n'était qu'un catalogue, ou une simple liste, comment le Pape pourrait il l'envoyer pour remplacer les graves documents d'où il tire son origine ?
Donc le Syllabus est bien autre chose, et a une toute autre importance qu'une liste ou un catalogue. Nous le verrons encore plus par la suite.
Voulez-vous une preuve éclatante de la force intrinsèque du Syllabus ? Rappelez-vous l'effet prodigieux qu'il produisit à l'époque de sa première apparition. Pensezvous qu'un simple catalogue eût pu produire une si profonde sensation dans le monde entier ?
Le Syllabus parle- donc par lui-même, indépendamment des pièces d'où il est tiré. Le monde officiel et littéraire s'est-il ému des Allocutions et des Lettres Apostoliques qui ont paru de 1846 à 1864 ?
Gomment se fait-il donc que le Syllabus eut tout-à-coup la puissance de le plonger brusquement dans ce prodigieux étonnement et de lui inspirer un tel effroi ? Il a donc, par lui-môme, une valeur réelle.
Son extrême concision, sa clarté, j'ose dire sa rudesse même, en isolant les 80 propositions du contexte des Lettres et Allocutions, les font ressortir avec une telle netteté, une telle précision, que la lumière jaillit à flots et vous montre l'abîme béant vers lequel l'Erreur précipite les sociétés chrétiennes. Bref, c'est un puissant cri d'alarme héroïquement poussé par cette sentinelle vigilante, par ce pilote infaillible que le Sauveur a placé à la tête de l'humanité, pour l'éclairer et la sauver.
Plongé dans les ténèbres de l'erreur, comme dans une nuit profonde, le monde semble crier à cette sentinelle du Vatican : cuslos, quid de nocte ? (1) Le Syllabus est la réponse à cette question : et l'écho en retentira, de siècle en siècle, jusqu'à la fin des temps.
Inspiré par l'Esprit de sagesse, Pie IX, voyant que les nations chrétiennes faisaient la sourde oreille aux avertissements qu'il ne cessait de leur donner depuis 18 ans, eut l'idée de réunir dans une page très précise, très claire, très énergique, toute la substance de ses 65 Allocutions et de ses G3 Lettres, (formant ensemble plus de 1.500
(1) Isaï. 21.
pages grand m 80) afin de montrer, sous un jour nouveau et saisissant, les plaies mortelles qui rongent les sociétés modernes ; comme un général habile et vigilant concentre! en temps opportun, toutes ses forces dispersées, afin de frapper un coup décisif.
Le résultat fit bien voir que cette pensée lui avait été suggérée par l'Esprit-Saint qui l'assiste toujours dans le gouvernement de l'Église.
LE CAPORAL
Soit ; mais j'ai encore à, dire
LE PRÉSIDENT
Ce sera pour la prochaine réunion ; il est temps de lever la séance.
^TT-A.TIÎ.XEIUEIE SOIR^K
LE PRESIDENT
'EST avec un grand plaisir que je vois notre nombre s'augmenter tous les jours depuis notre 'première réunion. Bientôt cette salle deviendra <|j^fjinsumsante. Evidemment, notre ami le Sergent Charles donne satisfaction au besoin que nous éprouvions tous, plus ou moins, de savoir clairement la vérité vraie sur le Syllabus.
Tant de nuages l'obscurcissaient, que nous avions bien de la difficulté à apercevoir ce flambeau que Pie IX a courageusement allumé, au plus fort de la tempête.
Ne vous semble-t-il pas que les paroles de St. Jean trouvent ici leur application : Lux in tenebris lucel... ?
Poux nous, c'est à dissiper ces ténèbres que nous travaillons, selon nos faibles forces. Puissions-nous bien tôt voir la lumière briller dans tout son éclat ! Quoiqu'on en ait dit, l'erreur libérale a pénétré dans notre cher Canada, jusque-là si profondément catholique. Hélas ! combien, dans tous les rangs de la société, se sont laissés séduire insensiblement par les écrits captieux des partisans du libéralisme français ! L'école du Correspondant, l'organe le plus accrédité de " cette peste plus dangereuse que la commune, (1) a recruté bon nombre d'adeptes parmi nous. Qui sait même s'il ne s'en trouve pas quelques uns parmi
(1) Paroles de Pie IX.
nos camarades? Eux qui à Rome ne demandaient qu'à sacrifier leur vie pour la défense du Saint Siège !
Seront-ils également prêts à sacrifier les idées libérales qu'ils ont puisées à celte école de perdition? J'ai la confiance qu'une étude sérieuse du Syllabvs leur montrera la nécessité de renoncer à la dangereuse illusion qui les a séduits. Un vrai Zouave ne peut pas être un catholique libéral. Comment pourrait-il hésiter un instant entre le Pape qui condamne cette erreur, et tout autre, quel qu'il soit, écrivain, homme d'Etat, savant, orateur, — qui l'approuve? Entre l'Erreur et la Vérité il y a un abîme infranchissable, il ne peut y avoir ni compromis, ni trêve, ni ménagement, ni convention. Car Tune conduit au salut, l'autre à la perdition ; l'une vient du Père des lumières, l'autre de l'asprit des ténèbres.
Mais, je ne dois pas empiéter sur le terrain du Sergent Charles. C'est à lui à nous mettre en garde contre cette dangereuse erreur, en continuant à nous faire connaître do plus en plus le Sijllabus.
Je n'ai pas besoin de réclamer votre attention. Je sais avec quel intérêt vous l'éeoutez, et combien vous êtes désireux de l'encourager à poursuivre cette étude qu'il n'a entreprise que par amour du bien, et par affection pour ses camarades.
LE SERGENT CHARLES
Je remercie notre digne Président de l'encouragement qu'il veut bien me donner. C'est un nouveau motif pour moi de faire tout en mon pouvoir pour ne pas trop désappointer mes camarades.
LE CAPORAL THEODORE
J'ai le regret de vous dire, Sergent, que je ne suis pas convaincu de la grande importance que vous attribuez au Syllabus. Je veux bien croire qu'il paraît avoir une valeur plus grande que je n'avais d'abord pensé, mais, à vous entendre, il aurait même le caractère d'une décision doctrinale. Je suis curieux de savoir quelles preuves vous pouvez apporter à l'appui de cette étrange opinion.
LE SERGENT
C'est déjà quelque chose de vous entendre avouer que le Syllabus vous parait avoir une plus grande valeur que vous ne pensiez d'abord. Ainsi, il demeure prouvé que ce n'est pas une simple liste des matières ; — que c'est quelque chose de plus qu'un catalogue que le " Pape n'avait probablement ni lu ni vu ; " — que le Cardinal Antonelli, par ordre du Pape, et le Saint-Père lui-même recommandent le Syllabus à l'attention des Evêques comme un enseignement officiel, — qu'on doit le recevoir conjointement avec l'Encyclique Quanta cura.
Tout cela est acquis au débat, n'est-ce pas, et doit être enregistré comme ayant été démontré incontestablement.
LE CAPORAL
Soit ; ou comme on disait dans !a classe de philosophie, tramcat. Mais cela ne me suffit pas, et je désire savoir si vraiment le Syllabus fixe la doctrine.
LE SERGENT
Je vous loue, caporal, d'avoir ce bon désir, qui, je l'es-
père, ne procède pas d'une simple curiosité, mais d'une volonté sincère de connaître la vérité et de l'embrasser, coûte que coûte.
Or, je n'hésite pas à vous dire, et j'espère réussir à vous convaincre, qu'en effet le Syllabus renferme un enseignement qui commande notre soumission et lie nos consciences.
LE ZOUAVE VICTOR
Attention ! l'exorcisme va commencer.
LE SERGENT
Puisqu'il faut admettre que Pie IX " a voulu que l'on rédigeât un Syllabus, afin que les Evéques eussent sous les yeux toutes les erreurs et les doctrines pernicieuses qui ont été réprouvées et condamnées par lui" (1) — puisqu'il faut admettre aussi que Pie IX a déclaré " avoir proscrit cerlaines erreurs et opinions périlleuses par le Syllabus" (2) le bon sens et la logique nous forcent également à reconnaître qu'il avait l'intention de nous donner un enseignement doctrinal. Donc le Syllabus possède une autorité intrinsèque qu'il tire de la suprême autorité de celui qui a jugé nécessaire de le publier. Donc le Syllabus est un acte réel de cette suprême autorité, comme les Lettres elles mêmes et les Allocutions, qu'il sert à expliquer et à faire ressortir avec plus de force et de clarté. Cela est tellement vrai qu'on peut avancer, avec le P.
(1) Lettre d'envoi du Cardinal Antonelli.
(2) Bref aux. Comités Catholiques.
Damas, (1) que si toutes les Lettres et Allocutions publiées par Pie IX, de 1846 à 1864, venaient à être perdues, le SyUabus suffirait amplement pour faire connaître au monde chrétien le jugement infaillible porté, par ce grand Pontife, contre les principales erreurs de notre malheureuse époque. Cette déduction est tirée logiquement des prémisses exposées plus haut, et elle doit être admise.
LE CAPORAL
Soit ; mais de ce que le SyUabus paraît avoir une valeur spéciale, en ce qu'il est une déclaration ou une manifestation de la doctrine pontificale, doit-on en conclure que le Pape l'ait imposé comme un enseignement obligatoire? Ne peut-on pas se borner à y voir une indication qui signale certains dangers, ou encore une simple recommandation d'avoir soin d'éviter ces dangers ?
LE SERGENT
Allons, Caporal, pourquoi chercher midi à quatorze heures? Ces finesses d'avocat ne peuvent m'en imposer.. Parlons rondement, à la militaire. Pour moi, j'aime à parler carrément comme un honnête soldat.
LE CAPORAL
Et bien, Sergent, voici en deux mots la question. J'accorde que le SyUabus est un enseignement, mais je nie qu'il soit obligatoire et liant la conscience.
(I) Eludes Religieuses.
LE SERGENT
Voyons, Caporal, que répondriez- vous à un soldat qui
viendrait vous dire : — j'ai vu un résumé des principaux ordres émanés du Ministère de la guerre, et que mon colonel a proclamé à la parade, avec ordre de l'étudier et de s'y conformer strictement. Mes camarades et moi nous n'y attachons pas grande importance, vu que ce n'est qu'une espèce de liste d'ordres antérieurs dont personne ne s'occupe guère. Fensez-vous que ce résumé soit obligatoire ?
LE ZOUAVE GEORGE
Je sais Lien qui ne se serait pas avisé de faire une pareille question à Papa Allet, ou au commandant Gharette.
LE CAPORAL THÉODORE
Pardon, Sergent, mais ne faites vous pas un peu comme les Yankees qui répondent à une question par une autre pour se tirer d'embarras ?
LE ZOUAVE GEORGE
Hardi ! Sergent; le diable gigotte, c'est bon signe.