UN MOT AU LECTEUR
Celui qui passerait, un vendredi soir, devant le Château de Ramezay — cette ancienne résidence des i^ouvernetirs convertie en Musée des antiquités nationales— trouverait, contre Vhabitude, la grille extérieure ouverte, et s'étonnerait, sans doute, de voir filtrer la lumière par la porte entre-bâillée. Si la curiosité le poussait à entrer, après avoir traversé un sombre couloir garni de portraits, de flèches et de tomahawks, il pénétrerait dans une pièce étroite oii il apercevrait quatre avocats, un graveur, deux journalistes, un médecin, un libraire, cinq étudiants, un notaire et un peintre réunis autour d^un tapis
UN jrOT AU LECTEUR
verL jonché de manuscrits : cest TEcole Littéraire, à laquelle le vieux château donne asile ce soir-là.
Les élèves y discutent les grandes lignes de Varl sous la frimousse de la marquise de Pompadour que le. conservateur du Musée a trouvée trop généreusement dévêtue pour être exposée dans la galerie. Comme à Versailles à la lecture de quelque madrigal, Vœil de la belle est souriant. Ironie ! Cet œil ne pleure pas ! il sourit à ses victimes, à celles qui ont le plus à déplorer V arrachement : les amoureux de la langue.
Mais d'autres souvenirs planent dans V enceinte de ces murs ; il s'y attache comme la hantise de toute une époque glorieuse. Les plus grands sont là, dans leurs cadres. Les canons qui grojidèrent les réponses héroïques, la cloche qui sonna Vadieu, sont là ; il semble qu'un mystérieux écho de leurs vibrations dairain vient chanter à notre oreille, du fond du passé, pour nous apprendre à faire gronder la victoire et sonner les adieux dans les beaux vers... Monsieur de Montcalm! tout n^ était pas fini!... Monsieur de Lévis ! nous avons ramassé les tronçons de votre épée, et nous en avons fait des styles.
U.\ >fOT AV LKCTKUIÎ
Certes, en la brisant, vous ne croyiez pas que Von apprendrait encore â écrire et à penser en français à Ville-Marie, en mil neuf cent !
Apprendre à écrire ! ... Il ne s'agit pas de s'admirer. Les pièces qui figurent dans ce recueil ont été lues, analysées et critiquées au cours de nos soirées du vendredi où les absents se fotit rares. C^est une école sans maître que /'Ecole Littéraire ; nul n'a le droit dy élever la voix plus haut que son voisin. Et comme il n'y a d'autre honneur à briguer que les applaudissements des camarades, quand un vers bien frappé monte dans la f muée des cigarettes ou qu'une page bien sentie retient les souffles, la jalousie n'a pas jeté d'ombre sur noire enthousiasme : les rares compliments, aussi bien que les critiques, y sont sincères. Chacun s'empresse d'y soumettre son dernier travail. Chacun y communique ce qui a pu ^intéresser dans la semaine. Un Jour, celui-ci arrivera avec le dernier succès de librairie ; celui-là, avec une primeur ; cet autre apportera Leconte de Liste, pour bien citer son idole dans une discussion avec tel camarade qui connaît Lamartine par cœur. Après l'étude des manuscrits, vient l'heure des bonnes eau-