‹ Les Soirées du Château de RamezayChapitre 14 sur 50 · LA TETE A PITRE · texte numérisé non relu

LA TETE A PITRE

Les passagers qui, aujourd'hui, font le trajet entre Québec et Lévis, en hiver, dans l'entrepont confortable des puissants bateaux à hélice qui se croisent d'une rive à l'autre en quelques minutes, coupant, brisant, refoulant, bousculant des monceaux de glaçons charriés par la marée, et filant droit à travers le chasse-neige et les brouillards secoués par la rafale, ne se doutent guère de ce qu'était cette traversée du Saint-Laurent autrefois, surtout par les " gros temps " de décembre et de Janvier.

Le voyage se faisait en canots.

Ces canots étaient des espèces de pirogues creusées dans un double tronc d'arbre, dont chaque partie était solidement reliée à l'autre par une quille plate, eu chêne, polie et relevée aux deux extrémités, de façon à ce que l'embarcation pût, au besoin, servir aussi de traîneau.

LOUIS FRÉCIIETTE 25

Le patron s'asseyait à l'arrière sur une petite plate-forme élevée d'où il dirigeait la manœuvre, et gouvernait à l'aide d'une pagaie spéciale, tandis qu'à l'avant, et quelquefois debout sur la pi7ice — on appelait pin<;e le prolongement effilé de la proue — un autre hardi gaillard scrutait les passes et surveillait les impasses, la main sur les yeux, tout blanc de givre, avec des stalactites glacées jusque dans les cheveux.

En avant du pilote, un certain espace était ménagé pour les passagers, assis à plat-fond, tout emmitoufflés et recouverts de peaux de buffle, encaqués comme des sardines, parfaitement à l'abri du froid, mais aussi condamnés à une immobilité presque complète.

Les autres parties de l'embarcation étaient garnies de tôtes, qui, tout en assurant la solidité de l'ensemble, servaient de bancs aux rameurs à longues bottes et aux costumes plus ou moins hétéroclites, qui pagayaient en cadence, s'encourageant mutuelleuient du geste et de la voix.

Le métier n'était pas tendre ; et comme les hivers de ce temps-là dépassaient de beaucoup les nôtres en rigueur, il devenait quelquefois dangereux.

Chaque mise à l'eau, c'est-à-dire chaque départ, donnait infailliblement des émotions aux plus hardis, et même aux plus habitués.

Quand on se voyait lancé du haut de la hatture — en termes canadiens on appelle hattures ou hordages les bancs de glace adhérant au rivage, et con-

tre lesquels glissent ou se brisent les banquises emportées par le courant — quand on se voyait, dis-Je, lancé du haut de la batture dans les eaux noires et bouillonnantes du fleuve, l'équipage sautant précipitamment à bord dans un enchevêtrement éperdu de mains et de bras accrochés aux flancs bondissants de la pirogiie, cela ne durait que l'espace d'un clin d'œil, mais c'était plus fort que soi, le cœur vous tressautait dans la poitrine.

Et nage, compagnons ! . . . Haut les cœurs ! les bons petits cœurs !

D'immenses blocs verdâtres barrent la route : vite, le cap dessus ! Bon là ! Lâchons l'aviron, l'épaule aux toulines, et en avant sur la surface solide du grand fleuve !

Plus loin, ce sont d'énormes fragments entassés et bousculés les uns sur les autres. Le passage semble impraticable... N'importe, hissons le canot à force de bras ; et en avant toujours !

Voici un ravin qui se creuse, descendons-y î C'est un abîme peut-être . . . En avant quand même !

La neige détrempée s'attache et se congèle aux flancs de l'embarcation, qu'elle menace d'immobiliser : hardi, les braves ! Pas une minute à perdre, roulons, roulons ! Et nous voilà repartis.

Ici, c'est autre chose : tout s'effondre sous nous. Ce n'est plus de l'eau, ce n'est plus de la glace ; impassible de pagayer, plus de point d'appui pour hâler. 11 faut pourtant se tirer de là, les enfants !

LOUIS FKÉCHETTE 27

A bord, vous êtes paralysé ; en dehors, vous enfoncez à mi-jambe dans la neige fondante et la glace en frasil. . . Il n'y a pas à dire, il faut se tirer de là.

Et cela durait des heures, quelquefois des journées entières....

Oh non ! il n'était pas tendre, le métier.

Victor Hugo a raconté les " travailleurs de la mer' d'une façon sublime : que n'a-t-il vu les canotiers de Lévis à l'œuvre !

Il y a de cela une quarantaine d'années, je me trouvais à Lévis, en compagnie d'un jeune couple de nouveaux mariés de la Floride, qui avaient montré assez d'originalité d'esprit pour entreprendre un voyage de noces à travers notre province en plein hiver.

Pour ces arrivants du pays des magnolias, où les oranges mûrissent en janvier, la nouveauté du spectacle ne manquait pas d'attrait, comme on le pense bien.

Aussi les jeunes voyageurs étaient-ils déterminés à en jouir avec tout le raffinement possible. Et, pour démontrer que leur itinéraire avait été tracé avec l'intelligence saga ce de deux amoureux en quête de pittoresque et d'émotions délicates, il me suffira d'ajouter que la A'isite de Québec et de ses environs par la fin do décembre, la messe de Minuit dans la vieille

cathédrale historique, et le passage du Saint-Laurent à travers les banquises, au clair de la lune, se disting\. aient parmi les principaux articles du programme.

Ils étaient donc arrivés à Lévis précisément la veille de Noël au matin, par la voie du Grand-Tronc; et, à seule fin d'attendre la nuit, ils avaient passé la journée à l'hôtel Victoria, où, à titre d'ancienne connaissance du mari, j'étais allé les joindre, pour le plaisir de me faire un peu leur cicérone.

Dès les premières heures de la soirée, nous fimes nos préparatifs pour la traversée, et nous nous rendîmes au " Passage ", c'est-à-dire à l'endroit où les canotiers tenaient leurs quartiers ordinaires, à l'affût des voyageurs.

— J'avons un beau clair de lune, c'est vrai, nous dit l'un deux, mais ça pince dur et ça charrie, allez ! Si TOUS voulez pas courir le risque de coiicher sur les bnttures de Beaumont, vous ferez ben de pas vous risquer dans les glaces avant une couple d'heures d'icitte. Y a pas un canot pour attraper la Pointe-à- Puyseaux par ce courant-là. Le père Baron luimcrae voudrait pas l'entreprendre.

- — Où est-il, le père Baron ?

— Chez le bonhomme Vien, après fumer sa pipe. 11 vous traversera pas plus qu'un autre avant onze heures, onze heures et demie, prenez-en ma parole. Vous pouvez entrer vous chauffer avec la petite dame, en attendant la fin du baissant ; à la mer

étale, je m'engage à vous débarquer dans l'anse du Cul-de-sac, en criant : Ciseau !

— Eh bien, dis-je à mes deux jeunes amis, attendez-moi quelques instants, je vais consulter le père Baron ; c'est le patriarche du canton et l'oracle en pareille matière.

— Nous irons avec vous, fit la jeune femme.

— Mais, Madame, je ne vais pas dans un salon, je vous en avertis.

— Qu'est-ce que cela fait ? Ce n'est pas pour avoir mes aises que je désire traverser le Saint-Laurent par cette nuit glaciale.

— Mais ces gens fument comme des volcans, vous allez être asphyxiée.

— Ça ne peut être pire que dans les cases de nos noirs, je présume.

— Ah ! pour ça, non.

— Eh bien, marchons ; je voyage non seulement pour voir du paA's, mais aussi pour faire des études de mœurs.

— Alors soit ; du reste, vous ne verrez que de braves gens, un peu rustiques dans leurs manières, mais le cœur sur la main.

Je connaissais la maison du père Vien ; nous entrâmes " sans cogner ", suivant l'habitude et l'expression locales, et nous nous trouvâmes de plein pied dans un rez-de-chaussée d'une seule pièce, tout autour de laquelle circulait une rangée de bancs de bois accolés à la muraille.

Sur ces bancs, les jambes croisées ou les coudes aux genoux, une vingtaine de canotiers fumaient tranquillement leurs pipes culottées, en échangeant quelques mots par-ci par-là avec indifférence et bonhomie.

D'autres, plus récemment arrivés du dehors, la glace aux semelles et le givre aux moustaches, faisaient sécher leurs mitaines de cuir, en tapant du pied autour du lourd poêle de fonte à deux étages — à deux " ponts", comme on disait alors — qui bourdonnait au centre de la salle, solidement campé sur ses quatre pieds en pattes de lion.

Tous ces hommes, à la mise plus ou moins négligée, portaient pour la plupart une chemise de flanelle grise ou rouge, sous un veston de bouracan, de cordelat ou d'étoffe " du pays ", solidement retenu autour des reins par une ceinture en laine de couleur voyante. Un bonnet de fourrure leur descendait sur les yeux ; leurs pantalons, bien ficelés dans de longues tiges de bottes mocassines, étaient retenues à la hanche par une forte courroie bouclée, la bretelle gênant les épaules pour le maniement de la pagaie.

Il y avait là des jeunes, des vieux, barbes noires et barbe? grises, à peine distincts dans la lueur douteuse des chandelles de suif que des appliques en ferbianc retenaient aux murs, et qui ne se laissaient elles-mêmes entrevoir que vaguement à travers la fumée des pipes et la buée qui montait des vêtements mal séchés.

Deux passagers, assis dans un coin, attendaient comme nous l'heure propice à l'embarquement.

A notre aspect, le silence se fit, et les fronts se découvrirent — car la politesse est tradionnelle chez le Canadien, quel que soit le niveau de sa condition.

— Entrez, la petite dame ; entrez, ces messieurs ! fit le maître de la maison en venant au-devant de nous. Entrez vous asseoir. Vous voudriez traverser sans doute ?

— ■ Oui, monsieur Tien, et tout de suite s'il y a moyen. Qu'en dites-vous, père Baron ?

— Y a toujours moyen de tenter le bon Dieu, répondit sentencieusement un grand vieillard à tête blanche et à figure honnête, qui fumait son brûlegueule un peu à l'écart, assis sur la seule chaise qu'il y eiit dans la pièce, y a toujours moyen de tenter le bon Dieu, mais ça porte pas chance.

— Vous croyez donc qu'il y a du danger ?

— Il y a au moins le danger de passer la nuit sur la glace ; et avec une créature, c'est pas commode.

— Vous pouvez vous en rapporter au père Baron, intervint celui qui nous avait introduits, c'est ben rare qu'il donne un mauvais conseil.

— Ça, c'est vrai, fit un autre des fumeurs ; si ce pauvre Sanschagrin l'avait écouté l'année dernière, c'est tout probable qu'il serait encore de ce monde.

Je me rappelai un triste accident qui avait eu lieu l'année précédente, et dans lequel un citoyen bien connu de Lévis avait trouvé la mort en compagnie de deux autres passagers de la Beauce.

— Dame, fit un des canotiers, qui n'avait pas encore pris la parole — un homme de sombre apparence et à longue barbe noire — il avait vu la tête à Pitre, \cus comprenez. Et quand on a vu la tête à Pitre....

— Il faut périr dans l'année, appuya un autre canotier.

— Ma foi du bon Dieu ! si j'avais le malheur de voir ça, moi, j'embarquerais pas dans un canot ni pour or ni pour argent, fit une voix.

— Et moi, c'est pas pour mille piastres que je voudrais toucher à un aviron, ma grand'conscienee ! fit une autre.

— Ah ! ni moi, sapristi ! s'écrièrent tous les voisins.

— Une légende ? me dit tout bas la femme de mon ami, à laquelle le bon vieillard avait courtoisement cédé l'unique chaise de céans, une légende ? Ah ! mais, c'est délicieux. Faites-leur conter cela, je vous en prie.

— Qu'est-ce que vous entendez par " la tête à Pitre " ? demandai-je à celui qui, le premier, avait fait allusion à la chose.

— Le père Baron peut vous raconter ça mieux que moi, répondit l'homme sombre, ça s'est passé de son temps.

— Ah ! pour le sûr, dit le père Vien, que l'ami Baron a ben connu Pitre Soulard ; moi aussi d'ailleurs. Un Jeune homme comme il faut, mais malchanceux.

— Oui, dit le père Baron, ça devait finir mal. S'il était malchanceux, il était ben imprudent étout, le pauvre diable. J'ai pour mon dire les enfants, que c'est ben superbe d'être brave, mais il faut pas tenter le bon Dieu. On se repent jamais d'avoir tro]) pris de précautions, on a du regret souvent d'en avoir pas pris assez. C'est pas pour me vanter, mais j'ai fa'it la traversée de Québec en canot, de l'automne au printemps, qu'il fit beau, qu'il fit mauvais, pour ainsi dire tous les jours de ma vie, et jamais, au grand jamais il m'est arrivé gros comme ça d'accident. Pourquoi ? Parce que j'ai jamais fait le fanfaron, et que j'ni toujours détesté les bravades. Je me laissais pas effrayer pour des riens, non î Mais j'ai jamais eu honte de reculer devant le péril. Sa vie à soi on en fait ce qu'on veut, c'pas, quand on n'est pas trop craignant Dieu ; mais la vie des autres, faut pas jouer a"^ec. Malheureusement, le pauvre Pitre Soulard, lui, était plus courageux que prudent. Il aimait mieux courir tous les risques, plutôt que de passer pour avoir eu peur.

Et le père Baron, entraîné par ses souvenirs et les rétrospections enthousiastes du vieux métier, nous raconta l'histoire de Pitre Soulard.

Cette histoire nous reporte au mois de janvier

L'hiver avait été exceptionnellement rigoureux. Des vents de nord-est presque ininterrompus avaient déchaîné sur la région de Québec blizzard sur blizzard, en avalanches de grêle et de neige aveuglante, qui rendaient la traversée du fleuve très difficile, et quelquefois impraticable.

Le fleuve charriait du matin au soir et du soir au matin des montagnes de glace qui se brisaient sur l'angle des quais avec un bruit lugubre.

Ce n'était qu'à de rares intervalles que le regard pouvait atteindre d'une rive à l'autre, à travers les grands brouillards tourmentés par la bourrasque.

Chacun disait, en s'abritant de son mieux contre le froid, la neige et le vent :

— Quel temps, mon Dieu, quel temps !

Mais c'était surtout pour les pauvres canotiers que la vie était dure. Quand ils partaient le matin, ils n'étaient pas toujours certains de rentrer au logis le soir.

Un jour, cependant, le soleil 's^était levé sur un horizon clair et calme. Le froid était vif, mais sec. On entendait au loin craquer les banquises, la neige durcie criait sous le pas des piétons, mais le ciel flam-

LOUIS FBÉCHETTE 35

boyait limpide et transparent comme du cristal de roche.

La glace avait tellement afflué durant la nuit, qu'elle s'était solidifiée tout à coup, en fermant l'issue du bassin de Québec, à l'endroit où le fleuA'^e se resserre brusquement entre la Pointe-Lévis et l'extrémité sud-ouest de l'île d'Orléans. En d'autres termes et pour parler le langage technique, "le pont était pris à la clef ".

Or, quand le pont est pris à la clef, le reste des glaces flottantes qui dévalent d'en amont n'en suivent pas moins le flux et le reflux de la marée, c'e^tà-dire que le flot les repousse à plusieurs milles audessus de la ville, jusqu'à ce que le jusant les ramène se heurter contre la formidable barrière.

C'est ce qui s'appelle le " Chariot ".

Quand le chariot est remonté, la traversée se fait à l'eau claire et presque aussi facilement qu'en été ; mais gare là-dessous quand la monstrueuse banquise, roulant à pleins bords d'un rivage à l'autre, revient s'écraser contre l'obstacle qui lui barre la route du Golfe !

Le choc est terrifiant.

Malheur, alors, à ceux qui se trouvent pris dans les mâchoires de la bête aveugle !

Ce fut le sort du pauvre Pitre Soulard.

Comme il est dit plus haut, le temps était exceptionnellement serein, mais le fleuve n'en était pas moins menaçant.

Pitre Soulard avait dès le matin traversé de Lévis à Québec; et, après avoir effectué son chargement àc retour, se préparait à prendre le large pour regagner la rive sud.

Malheureusement, un de ses passagers lui avait fait perdre un temps précieux, et le chariot entraîné par le reflux commençait à doubler les quais du Foulon, lorsque Pitre Soulard, son aviron à la main, cria de toutes la force de ses poumons :

— Embarque ! embarque !...

• — Il est bien tard. Pitre ! lui fit observer quelqu'un.

— Bah ! répondit-il, ça me connaît, allez, ces affaires-là.

— Ton "canot est trop chargé, lui dit un autre, tu auras le chariot sur les flancs avant d'atteindre la batture de Lévis.

— Laissez-moi donc tranquille, vous autres ! me prenez-vous pour un serin ?

— Pitre, mon vieux, fit à son tour le père Baron, qui se trouvait là, pas de bêtises, hein ! . . . On n'y gagne rien à tenter le bon Dieu.

— Vous êtes tous des poules mouillées ! s'écria Pitre Soulard en lançant son canot en plein courant, du haut de la batture qui bordait l'anse où s'élève aujourd'hui le marché Champlain.

Ce fut un lourd plongeon dans un rejaillissement d'écume ; les pagaies creusèrent la vague avec effort, et le canot, monté par seize personnes, tant passagers

LOUIS FEÉCHETTE 37

que rameurs, s'éloigna sous le ciel bleu, en laissant derrière lui un long sillage d'argent dans le flot sombre, tandis que la vçix énergiquement timbrée de Pitre Soulard criait :

— Nageons, les cœurs !..,

Le courant déferlait avec une violence extrême : eu quelques instants on les eut perdus de vue dans la direction du quai des Indes.

Vingt minutes après, le chariot passait en mugissant devant Québec, et les curieux qui regardaient rouler la trombe virent le père Baron faire un signe de croix à la dérobée, les yeux tournés du côté du large.

Le soir, quand la nuit hâtive de janvier descendit sur les hauteurs de Lévis, deux hommes côtoyaient lé jivage en sanglotant, secoués de frissons convulsifs.

C'était Pitre Soulard, échappé à la mort comme par miracle,, avec un de ses camarades.

Les quatorze autres avaient péri, noyés dans l'eau du fleuve ou impitoyablement broyés par les glaçons, dont les blocs énormes et les arêtes terribles avaient pulvérisé comme une allumette l'imprudente embarcation avec presque tout ce qu'elle contenait.

Si effroyable qu'elle fût, cependant, la leçon ne suffit point à corriger le téméraire.

Deux ans plus tard, dans une circonstance à peu près analogue, sa forfanterie causa la mort à deux auires malheureux, qui n'avaient pas craint de s'em-

barquer avec lui, malgré la réputation de fatalité attachée naturellement à sa personne.

Cette fois-là, par exemple, il y passa lui-même — et d'une façon tout particulièrement tragique.

Comme il se débattait à la nage en s'efforçant de s'agriffer aux débris de son canot chaviré en plein chenal, une immense " glace vive ", une de ces gigantesques feuilles de glace fine, acérées comme du verre et tranchantes comme l'acier, l'atteignit, foudroyante, et le décapita sous les yeux horrifiés de ses compagnons, aussi prestement qu'aurait pu le faire le couperet de la guillotine.

La tête du malheureux rebondit au loin, et ricocha plusieurs fois sur la glace, en laissant une lugubre trace de sang sur son passage.

C'est cette tête qui revient, dit-on.

Dans cette partie du bassin de Québec qu'on appelle " entre les deux églises" — où les caboteurs du bas du fleuve ne manquent jamais, en. passant, de dire un ave pour les " bonnes âmes " — la vision fantastique apparaît quelquefois.

C'est surtout par les Jours de brume ou de " poudrerie " neigeuse que l'horrible fantôme se montre aux canotiers effrayés, que les glaces ont entraînés dans ces dangereux parages.

Tout à coup, au moment où l'on s'y attend le moins, on voit émerger de cette espèce d'obscurité laiteuse une vaste lame de glace, sur laquelle glisse en sursautant quelque chose de noir et d'informe

LOUIS FHÉCHETTE 39

qu'on distingue à peine dans les vagues opacités blanches.

C'est la tête à Pitre !

Y irez de bord sans perdre une seconde.

Malheur à ceux qui Font aperçue : ils meurent dans l'année, et le plus souvent de mort accidentelle.

C'est cela qu'avait vu, dit-on, l'infortuné Octave Sanschagrin.

Le père Baron en était là de son récit, lorsqu'une voix retentit dans la rue :

— Embarque ! embarque î...

En un instant tous les canotiers furent sur pieds.

— Le baissant est fini, la mer est étale, allons !

— Combien de passagers ?

— Cinq,

— Fn canot avec huit bons avirons va suffire,

— Allons, Nazaire, c'est à ton tour.

— Et vous avez de la chance, ajoutai-je, car vous allez conduire des nouveaux mariés.

— C'est-y vrai ?

— Et qui voient le Saint-Laurent pour la première fois, par-dessus le marché.

— Tout de bon ?

— Oui, ça vous portera bonheur.

— Ah ! ben dame, écoutez : puisque c'est comme ça, ]'ai un beau canot tout flambant neuf que je vou-

lais étrenner au jour de l'An, on va Tétrenner à soir.

— C'est une idée, fit le père Baron, est-ce qu'il est prêt ?

— Il n'y a qu'à le sortir de la remise et à le mettre à l'eau.

— Amène^ alors !

— C'est-y fait ?

— C'est fait ! On va le baptiser, ton canot neuf, comme un navire à trois mâts.

— La petite dame voudra-t-elle servir de marraine ?

— Je crois bien ! m'écriai- je, et le mari sera parrain. Quant à moi, je fournirai l'eau bénite. Ça y est-il ?

— Ça y est !..

— Hourra ! . . .

— Eh bien, en avant les cœurs !.... Ho !....

Et nous voilà partis à la suite du beau canot neuf, pavoisé pour la circonstance, et que les canotiers, les uns à la bosse, les autres aux plats-bords, entraînaient jo3'-eusement dans le sentier en pente qui conduisait à la rive.

Nous y frimes rendus en quelques instants.

Le père Baron nous avait suivis.

— Père Edouard, lui dit Xazaire Jodoin, vous allez traverser avec nous, et vous gouvernerez. Encore quelque chose qui portera bonheur à mon canot.

Le père Baron ne se faisait jamais prier quand il s'agisisait d'y aller de sa personne.

— ' Volontiers, dit-il, mes enfants, mais puisque nous allons baptiser un nouveau-né, avez-vous songé à lui choisir un nom ?

— En effet, il lui faut un nom.

— Voyons... C'est la veille de Xoël, fit quelqu'un, si nous l'appelions Noël f

— Sapristi non î intervint le propriétaire ; j'ai perdu un procès avec Noël Beaudoin de Saint-Henri : il s'appellera pas Noël !

— Dans ce cas, appelons-le l'Enfant- Jésus, proposa un des canotiers.

— Dis donc, toi, Tanfan Ehéaume, veux-tu te taire ? On n'est pas à l'église icitte ; promettrais-tu seulement de jamais sacrer à bord de ce canot-là, si on l'appelait l'Enfant-Jésus ?

— Ben.... dame....

— Non, n'est-ce pas ?.... Eh ben, on est trop chétis, tout ce qu'on en est, entends-tu, pour donner des noms comme ça à nos canots.

— Si on le nommait Sanfa-Claus f fit une voix.

— Oui ! pour qu'il entre tout chargé dans le grenier de la mère Bégin, comme celui de Michel Couture, qui portait ce nom-là ! Vous vous souvenez quand il a cassé son amarre en descendant la côte à Fraser.

— Tl est entré, vous dites....

— Oui, Madame, la nuit ; le chemin fait un coude à cet endroit-là, et comme le toit de la maison se trouvait de niveau avec la descente, le canot échappé.

42 SOIKÉES DU CHATEAU DE KAMEZAY

chargé d'un bœuf, a passé tout droit, et est entré par le pignon, perçant les lambris et culbutant tout, poêles, cloisons et couchettes, avec ce qu'il y avait dedans. Vous imaginez... Ça lui a coûté deux cents piastres, à Michel Couture.

— Et il s'appelait Santa-Claus ?

— Le canot ? Oui, Madame.

— Etait-ce aussi la veille de Noël ? demanda la jeune femme avec un sourire.

— Ah ! non, par exemple, lui répondit-on en riant. Il n'aurait manqué que ça.

— Ecoutez-moi, j'ai trouvé mieux, hasardai-je en m' avançant dans le groupe. Donnons-lui le nom de la marraine, parbleu ! Quel est votre petit nom. Madame ?

— Mary, Monsieur.

— Bravo ! c'est ça, Merry Christmas ! s'écria le père Baron, qui risquait, sans s'en douter, un calembour anglais pour la première fois de sa vie.

— Merry Christmas ! hourra !...

En ce moment le premier " coup " de la messe de Minuit retentit dans le lointain, et, au son majestueux des cloches de Notre-Dame sonnant à toute volée, la libation traditionnelle coula sur la proue de la svelte embarcation, pendant que vingt voix joyeuses criaient : Merry Christmas ! aux échos des hautes f.'ilaises qui font pendant au rocher de Québec.

LOriS FRÉCHETTE 43

Un instant après, nous étions, mes deux caimarades et moi, chaudement blottis dans les fourrures entassées au fond du canot.

Celui-ci, la pince tournée du côté du fleuve, s'avança d'abord lentement le nez dans le vide, resta un instant suspendu en équilibre, puis, emporté par le poids des rameurs qui sautaient l'un après l'autre à l'intérieur avec des cris de joie, la vaillante petite embarcation glissa comme une flèche, s'enfonça dans la vague, ricocha comme une balle, et, sous l'effort de huit bons avirons maniés avec adresse, prit sa course dans un tourbillon d'écume.

— Merrv Christmas ! criaient les nageurs.

— Merry Christmas ! répétait le père Baron assis à la poupe et penché sur sa longue pagaie frétillant dans le remous comme la queue d'un triton.

— Allons, une chanson ! cria quelqu'un.

— Non, mes vieux ! pas de chanson à soir, dit le père Baron, un cantique plutôt !

Et, d'une voix juste et sonore que l'âge ne faisait pas encore trembler, le vétéran des canotiers du Saint-Laurent entonna sur nos têtes le vieux cantique villageois dont le rythme allègre s'accorde si bien avec la cadence des avirons :

Il est né, le divin Enfant :

Jouez, hautbois ! résonnez, musettes !

Il est né, le divin Enfant :

Chantons tous son avènement !

44 SOIRÉES Dr CHATEAU DE RAMEZAY

Et les voix mâles des nageurs de reprendre à l'unisson :

Il est né, le divin Enfant :

Je n'oublierai jamais cette traversée merveilleuse.

Nous allions, rapides, sous l'azur flamboyant du ciel, tout inondés des rayons blancs de la lune qui se jouaient avec mille miroitements argentés dans les ondulations frissonnantes des vagues. On aurait dit que chaque étoile, étincelle magique, allumait une aigrette rutilante dans le fouillis des glaces immobiles.

]S[on, je n'oublierai jamais cette traversée de ma vie.

Un moment, une large banquise à surface plane comme un parquet de marbre se trouva postée carrément en travers de notre route.

D'un bond, le canot fut hissé sur cette île mouvante. Et nous fîmes halte pour contempler le spectacle.

Il était féerique.

Les rives escarpées du fleuve déroulaient à droite et à gauche leurs fuyantes perspectives neigeuses, que les toits, les arbres, les dômes et les clochers trouaient de points sombres ou lumineux, comme les engrêlures d'une longue et serpentante broderie.

Autour de nous sur la nappe du fleuve, flottaient à perte de vue, des blancheurs noyées de clartés douces, brisées çà et là par des sillons, des déchirures.

LOUIS FKÉCHETTE 45

des crevasses, des mares, des lacs d'eau profonde dont mille reflets métalliques faisait encore ressortir la lugubre couleur d'encre.

Et tout cela dans une atmosphère à morsure glaciale, il est vrai, mais dont le calme étrange pénétrait l'âme d'une impression de sérénité extraordinaire.

Depuis quelques instants, les cloches de Québec répondaient aux cloches de Lévis ; et dans un recueillement inconscient, nous nous pressions les uns contre les autres pour écouter ces puissantes et solennelles voix de bronze échanger par-dessus l'abîme où nous flottions, le saint appel de la prière, dans cette nuit idéale, sublime anniversaire du grand mystère chrétien.

— Ave, Maria I cria le père Baron en enlevant sa casquette.

Et, pieusement, les rudes canotiers se découvrirent, leurs figures basanées s'illuminant, radieuses, sous le dais étoile du ciel.

.Te renonce à peindre la scène.

— Impossible de rêver rien de plus beau, disaient ensemble mes deux amis de la Floride.

— Et, Dieu merci, nous n'avons pas vu la tête à Pitre ! murmura Xazaire Jodoin, en mettant le pied sur la batture de Québec.

Plusieurs années plus tard, passant le long du ro-

«.;]\er de Lévis qui domine l'anse où bruissent comme une ruche d'abeilles d'actifs chantiers de carénage, j'aperçus un vieux débris de canot, sur la poupe duquel un lambeau de tôle rouillée laissait voir ces quatre lettres : T M A S. reste d'une inscription à moitié effacée par l'abandon et les intempéries.

Etait-ce l'épave du Merry-Christmas d'autrefois ?

En tout cas, cette vue éveilla chez moi tout un essaim de souvenirs charmants et mélancoliques.

COQ POMERLEAU

Inutile de vous présenter Jos Violon, n'est-ce pas? Mes lecteurs connaissent le type.

Je ne dirai pas qu'il était en verve, ce soir-là : il l'était toujours ; mais il paraissait tout particulièrement gai ; et ce fut par des acclamations joyeuses que nous l'applaudîmes, quand il nous annonça le récit des aventures de Coq Pomerleau.

Nous fîmes silence ; et, après s'être humecté la luette d'un petit verre de rhum, s'être fait claquer la langue avec satisfaction, et avoir allumé sa pipe à la chandelle, en disant : " Excusez la mèche ! " il commença par sa formule ordinaire :

" Crie, crac, les enfants ! Parli, parlo, parlons ! Four en savoir le court et le long, passez le crachoir à Jos Violon ! Sacatabi, sac-à-tabac, à la porte les ceuses qu'écouteront pas !..."

Puis, s'essu3'ant les lèvres du revers de sa manche, il aborda carrément son sujet :

Vous avez p'tète ben entendu dire, les enfants, que dans les pays d'En Haut, y avait des rivières qui coulaient en remontant. Ça l'air pas mal extrédinaire, c'pas ; et ben faut pas rire des ceuses qui vous racontent ça. Ces rivières-là sont ensorcelées. Ecoutez ben ce que je m'en vas vous raconter.

— C'était donc pour vous dire, les enfants, que c't automne-là j'étais, m'a dire comme on dit, en décis de savoir si j'irais en hivernement. Y avait quatorze ans que je faisais chanquier, je connaissais les hauts sus le bout de mon doigt, le méquier commençait à me fatiguer le gabareau, et j'avais quasiment une idée de me reposer avec la bonne femme, en attendant le printemps.

J'avais même déjà refusé deux bons engagements, quand je vis ressoudre un de mes grands oncles de la Reauce, le bom' Gustin Pomerleau, que j'avais pas vu depuis l'année du grand choléra.

Y m'emmenait son garçon pour y faire faire sa cléricature de voyageur et son apprentissage dans l'administration de la grand'hache et du bois carré.

Ça prenait Jos Yiolon pour ça, vous comprenez.

Le bonhomme aimait à faire des rimettes :

— Mon neveu, qu'y me dit, dit-il, v'ià mon fils, j te le confie, pour son profit.

Fallait ben répondre sur la même air. c'pas ? J'y dis :

— Père Pomerleau, j'suis pas un gorlot, laissezmoi le matelot, sed libéra nos à malo !

C'est ça, par exemple, qui tordit Tambition au bom' Gustin ! Y pensait pas que Jos Violon pouvait le matcher de c'te façon-là, ben sûr.

— Comment c'qui s'appelle, le petit ? que je dis.

— Ah ! ben dame, ça, comment c'qui s'appelle ? je pourrais pas dire. Son parrain y avait donné un drôle de nom qui rimait presque à rien ; et comme sa mère pouvait jamais s'en rappeler, elle l'a toujours appelé P'tit Coq. Ça fait que depuis ce temps-là, les gens de par cheux nous l'appellent pas autrement que le Coq à Pomerleau, ou ben Coq Pomerleau tout court. On y connaît pas d'aut' signature.

Et pour mettre le fion au document, v'ià le bonhomme encore parti sus la rimette :

— Tu trouveras pas, sous vot' respec', dans tout Québec, la pipe au bec, un jeune homme plus corree', t'auras pas honte avec !

— Eh ben, que j'y dis, dit-il, ça y est, mon Coq, j'te prends ! Va t'acheter une chemise rouge, des bottes malouines, une paire de raquettes, un couteau à ressort, un batte-feu, avec une ceinture fléchée ; t'es mon clerc ! Et pi si t'es plôqué, et que tu te comportes en brick, y aura pas un ciseau dans Sorel pour t'en remontrer F'année prochaine, je t'en signe mon papier !

Huit jours après, on se crachait dans les mains, et ho ! sus l'aviron.

Parce que faut vous dire, les enfants, que dans ce temps-là, c'était pas le John-Munn ni le Québec qui nous montait au Morial. On faisait la route en canots d'écorce, par gang de trois, quatre, cinq canots, en nageant et en chantant, qu'y avait rien de plus beau.

A c't heure, bondance ! y a pus de fun à voyager. On part, on arrive : on voyage pas. Parlez-moi d'y a vingt-cinq à trente ans, c'est Jos Violon qui vous dit ça ! C'était queuque chose, dans ce terrips-là que le méquier de voyageur !

Le Coq, qu'avait jamais, lui, travelé autrement qu'en berlot ou en petit cabarouette dans les chemins de campagne, avait pas tout à fait la twist dans le poignet pour l'aviron ; mais on voyait qu'y faisait de son mieux pour se dégourdir.

Avec ça qu'y devait avoir de quoi pour se dégourdir le canayen en efPette, parce que, de temps en temps, je le voyais qui se passait la main dans sa chemise, et qui se baissait la tête, sous vot' respec', comme pour sucer quèque chose.

Je croyais d'abord qu'y prenait une chique ; mais y a des imites pour chiquer. On a beau venir de la Eeauce, un homme peut toujours pas virer trois ou qviatre torquettes en sirop dans son après-midi.

Enfin, je m'aperçus qu'au Heur de prendre une chique, c'était d'autre chose qu'y prenait.

— L'enfant de potence ! que je dis, il va être mortivre avant d'arriver à Batiscan.

Mais, bougez pas ! c'tst pas pour rien dire de trop^ mais j'cré que si le vlimeux avait besoin de s'exercer le bras, c'était toujours pas pour apprendre à lever le coudre.

Sous ce rapport-là, les camaradesi aussi ben comme moi, on fut pas longtemps à s'apercevoir que sa cléricature était faite ; le flambeux gardit sa connaissance jusqu'à Trois-Eivières.

Là, par exemple, les enfants, ça fut une autre paire de manches. C'était pus un jeune homme, c'était une tempête.

Où c' qu'il avait appris à sacrer comme ça ? je le demande. C'était toujours pas à Trois-Rivières, puisqu'il venait d'arriver.

En tout cas, il avait pas besoin de faire de cléricature pour ça non plus. C'est mon opinion !

Dans la soirée, on se rencontrit avec d'autres voyageurs qui partaient pour les chanquiers du Saint- Maurice ; et je vous persuade que les voyageurs de Trois-Tîivières, les enfants, c'est ça qu'est toffe !

Quoi qu'il en soit, comme dit M. le curé — à propos de je sais pas quoi, v'ià la chicane pris entre mon Coq Pomerleau épi une grande gaffe de marabout de six pieds et demi, du nom de Christophe Brindamour, qu'avait un drôle de surbroquet.

Christophe Brindamour, vous comprenez, c'était ben trop long à dégoiser pour les camarades. On l'avait baptisé le grand Crisse, en manière de raccourcis.

Ah ! le Jupiter, c'est ça qu'avait du criminel dans le corps !

Je pensais ben qu'y ferait rien qu'une bouchée de mon petit apprenti de la Beauce ; mais comme ils étaient ben soûls tous les deux, ils se firent pas gTand mal.

Seulement, le grand Crisse aA^ait c'te histoire-là sus le cœur, lui ; et, le lendemain matin, quand nos canots prirent le large, il était là sus le quai, qui inventait la vitupération des sacrements contre Coq Pomerleau.

On avait beau nager et filer dru, on entendait toujours sa voix de réprouvé qui hurlait à s'égosiller :

— Par le démon des Piles, par le chat noir des Forges, par le gueulard du Saint-Maurice, et tous les jacks mistigris du Mont-à-1'Oiseau, j'te maudis, j't'emmorphose et j't'ensorcelle jusqu'à la troisième régénération ! Que le choléra morbus te revire à l'envers, et que le diable des Anglais te fasse sécher le dedans sus le bord du canot comme une peau de chat sauvage écorché. C'est le bonheur que J'te souhaite !

Exétéra. Y en avait comme ça une rubandelle qui finissait pus ; que ça nous faisait redresser les cheveux, je vous mens pas, raides comme des manches de pipes. Y nous semblait voir des trâlées de diablotins et de gripettes y sortir tout vivants du gosier. Ah ! le Chrysostome... !

Le pauvre Coq Pomerleau en tremblait comme une

LOUIS FBÉCHETTE 53

feuille, et baissait la tête pour laisser passer la squall en prenant son petit coup.

Enfin, on finit toujours par être hors de vue, et chacun fit de son mieux pour continuer la route sur une autre chanson.

On réponnait faraud en accordant sus l'aviron, et malgré toutes les invictimes du grand Crisse, ça montait sus le lac comme une bénédiction.

Mais Coq Pomerleau avait comme manière de diable-bleu dans le pignon, et qu'on chantît ou qu'on se reposît, y restait toujours jongleur.

L'aviron au bout du bras, ou ben le sac de provisions sus le dos dans les portages, il avait toujours la mine de ruminer quèque rubrique d'enterrement.

— Mon oncle . . . qu'y me dit un soir. L'insécrable m'appelait toujours son oncle, malgré

que je fus pas plus son oncle qu'il était mon neveu.

— Mon oncle, qu'y me dit un soir avant de s'endormir, j'sut ensorcelé.

— De quoi ?

— J'sut ensorcelé.

— Es-tu fou ?

— Quand j'vous dis !

— Tais-toi donc !

— J'vous dis que j'sut ensorcelé, moi ! Le grand Crisse m'a ensorcelé. Vou? voirez si y nous arrive pas quèque malheur !

— Dors, va !

SOIEÉES DU CHATEAU DE EAMEZAY

Mais c'était toujours à recommencer, et ça fut comme ça jusqu'à Bytown.

Pas moyen de y aveindre autre chose de dedans le baril. Le grand Crisse à Brindamour l'avait ensorcelé ; ça, il l'avait si ben vissé dans le coco, que y avait pas de tire-bouchon capable d'en venir à bout. Il en démordait pas.

— Vous voirez, mon oncle, qu'y me renotait du matin au soir, vous voirez que le maudit nous attirera quèque vilaine traverse.

Enfin, n'importe, comme dit M. le curé, nous v'ions rendus à Bytown, not' dernier poste avant de s'embarquer dans la Gatineau, là où c'que J'allions faire chanquier pour les Gilmore.

Comme de raison, pas besoin de vous dire que c'est pas dans le caractère du voyageur de passer tout dret quand on arrive à Bytown. Y faut au moins faire là une petite estation, quand on y fait pas une neuvaine.

Pour tant qu'à mon Coq Pomerleau, ça fut une brosse dans les règles.

Le rhum y coulait dans le gosier, qu'il avait tant seulement pas le temps d'envaler.

Une éponge, les enfants î Ou plutôt un dalot à patente.

Parole de Jos Violon, j'ai vu pintocher ben des fois dans ma profession de voyageur ; et ben, ça me faisait chambranler rien qu'à le regarder faire.

Pour piquer au plus court, je pourrais pas dire si c'te inondation-là durit ben longtemps, mais je sais

ben qu'arrivés sus not' départ, mon Coq Pomerleau était si tellement soûl, que je fus obligé de le porter dans le canot.

Epi en route sus la Gatineau, en chantant :

C'est les avirons qui nous mènent en haut, C'est les avirons qui nous montent.

Faulait nous voir aller, les enfants !

On aurait dit, ma grand'conscience, que les canots sortaient de l'eau à chaque coup d'avirons.

Pas de courant pour la peine ; on filait comme le vent, ni plus ni moins.

Coq Pomerleau, lui, ronflait dans le fond du canot, que c'était un plaisir de l'entendre.

Ça marchit comme ça, jusqu'à tard dans l'aprèsmidi.

Mais j'étions pas au plus beau, comme vous allez voir.

Quand ça vint sus les quatre heures, v'ià-t-y pas mon paroissien qui se réveille....

Enragé, les enfants ! Enragé !

On savait ben ce qu'il avait bu, mais on savait pas ce qu'il avait mangé : il avait le démon dans le corps.

— J'sut ensorcelé ! qu'y criait come un perdu ; j'sut ensorcelé !

J'essa3is de le calmer, mais j't'en fiche ! Y sautait dans lé canot comme un éturgeon au bout d'une liffiie.

50 SOIKÉES DU CHATEAU DE KAMEZAY

Ça pouvait nous faire chavirer, vous comprenez ben. V'ià les camarades en fifre.

— Faites-lé tenir tranquille ! que me crie le bosa, ou ben, Je le fais bougrer à l'eau.

C'était pas aisé de le faire tenir tranquille, le véreux connaissait pus personne. Y criait, y hurlait, y tempêtait, y se débattait comme un possédé, y avait pas moyen d'en jouir.

Tout à coup, bang ! v'ià une, deux, trois lames dans le canot.

Le boss lâche une bordée de sacres, comme de raison.

— A terre ! qu'il crie ; à terre, bout de crime ! Laissons-lé en chemin, et que le diable le berce ! On va-t-y se laisser neyer par ce torrieux-là ?

Et v'ià le canot dans les joncs.

— Débarque ! débarque, pendard ! on en a assez de toi.

— J'sut ensorcelé ! criait Coq Pomerleau.

— Eh ben, va te faire désensorceler par ta grand'm^re, ivrogne ! que répondait le boss.

— Débarque ! débarque ! criaient les autres.

Y avait pas moyen de rébicheter, faulait ben obéir.

Mais c'était mon clerc, c'pas ; je pouvais pas l'ambâdonner.

— Je débarque avec, que je dis.

— Comme tu voudras, que fait le boss.

Et nous v'ions tous les deux dans la vase jusqu'aux genoux.

— Quiens ! v'ià des provisions, que me crie un des camarades en me Jetant la moitié d'un petit pain, et bonsoir !

Après ça, file !

Pas besoin de vous dire si J'avais le visage long, tout fin seul sus c'te grève, avec mon soûlard sus les bras, et la moitié d'un petit pain pour toute consolation.

Chaneeusement que Jos Violon est pas venu au monde dans les concessions, vous savez ça. J'avais remarqué en montant un vieux chanquier en démence, où c'que J'avions campé une fois dans le temps, et qui se trouvait pas ben loin d'où c'qu'on nous avait dit bonsoir,

J'traînis mon Coq Pomerleau Jusque là ; on cassit une croûte, et la nuit arrivée, nous v'ià couchés sus un lit de branches de sapin, et dors, garçon !

Le lendemain, au petit Jour, on était sus pied.

Mais v'ià-t-y pas une autre affaire ! Embrouillés, les enfants, embrouillés, que y avait pas moyen de reconnaître où c'que J'en étions.

Coq Pomerleau surtout se tâtait, se revirait sus tous les bords, renifflait, regardait en l'air, comme un homme qu'a perdu trente-six pains de sa fournée.

Il était ben dessoûlé pourtant ; mais malgré ça, il avait l'air tout ébaroui.

— Mon oncle ! qu'y me dit.

— De quoi ? que je réponds.

— De queu côté qu'on est débarqué hier au soir ?

— C'te demande î de ce côté icitte.

— C'est pas sûr, qu'y dit.

Je l'cré ben, que c'était pas sûr ; moi-même y avait un bout de tempp que Je me demandais si j'avais la berlue.

Mais puisque le Coq s'apercevait de la manigance comme moi, fallait ben qu'y eût du r'sort là-dedans.

Croyez-moi ou croyez-moi pas, les enfants, j'étions revirés bout pour bout, ou sens devant derrière, comme on voudra. Tandis qu'on dormait, le sorcier nous avait charriés avec le chanquier de l'autre côté de la Gatineau. Oui, parole de Jos Violon ! c'était pas croyable, mais ça y était.

— Je vous le disais ben, que le maudit Brindamour m'avait ensorcelé ! que fit Coq Pomerleau.

— Si y t'avait ensorcelé tout seul, au moins ! que j'y réponds ; mais, d'après c'que je peux voir, j'sommes ensorcelés tous les deux.

Coq Pomerleau, lui, qu'avait fêté, c'était pas surprenant qu'y fût un peu dans les pataquès ; mais rnoi, qu'est toujours sobre... vous me connaissez.

C'est vrai que je défouis pas devant ime petite beluette de temps en temps pour m'éclaircir le verbe, surtout quand j'ai une histoire à conter ou ben une chanson de cage à cramper sur l'aviron ; mais, parole de voyageur, vous pouvez aller demander partout où c'que j'ai roulé, et je veux que ma première menterie

LOUrS FRÉCIIETTE 59

m'étouffe si yous rencontrez tant seulement un siffleux pour vous dire qu'on a Jamais vu Jos Violon autrement que rien- qu'ben !

Mais c'était pas tout ci tout ça ; ensorcelé ou pas ensorcelé, on pouvait point rester là à se licher les babines dans c'te vieille cambuse qui timbait en bottes ; fallait rejoindre les camarades.

— Quand même que le diable nous aurait traversés de l'aut' côté de la rivière, que Je dis, ça nous empêche pas de suivre le rivage, ça ; on sait toujours ben de queu côté qu'y sont : on va partir !

Et nous v'ià partis.

Ça allait petit train, comme vous pensez ben. Mais — une permission du bon Dieu — devinez de quoi c'qu'on trouve échoué dans le fond d'une petite crique ? Un beau canot tout flambant neu, avec une paire d'avirons qu'avaient l'air de nous attendre.

Il était peut-être pas perdu, le canot, mais on le trouvit tout de même ; et on fit pas la bêtise de le laisser perdre.

Ça fait que nous v'ions à nager du côté du chanquier. Y avait pas un brin de courant : et. bateau d'un nom î on filait que, y avait des fois, on aurait dit que le canot allait tout seul.

Y avait ben une grosse heure qu'on envoyait fort de c'te façon-là, quand le Coq s'arrête net de nager, et me dit :

— Mon oncle î

— De quoi ? que Je réponds.

— Y a pas rien que nous aut' qu'étions ensorcelés.

— Oui ? quoi c'que y a encore ?

— La rivière est ensorcelée elle étout.

— Tu dis ?

— Je dis que la rivière étout, est ensorcelée.

— Comment ca ?

— Eh ben, regardez voir : la v'ià qui coule en remontant.

— Hein!...

Aussi vrai comme vous êtes là, les enfants, j'crus qu'y venait fou ; mais à force de faire attention, en mettant la main dans le courant, en laissant aller le canot, en fisquant le rivage, y avait pas moyen de se tromper : la vingueuse de rivière remontait.

Oui, sus mon âme et conscience, a remontait !

C'était la première fois que je voyais ça.

Où c'que ça pouvait nous mener, c'te affaire-là ? on le savait point.

— C'est ben sûr qu'on s'en va dret dans le fond de l'enfer, que dit Coq Pomerleau ; revirons !

— Oui ! j'cré ben que c'est mieux de rivirer en effette, que je dis, avant que le courant soye trop fort.

Et je nous mettons à nager sus l'aut' sens, tandis que le Coq Pomerleau marmottait dans ses ouies :

— Le maudit Brindamour ! si jamais j'ie rejoins, y me paiera ça au sanctus !

— Mais quoi c'qu'on va faire ? que je dis ; on n'est pas pour retourner crever de faim dans le vieux clianquier.

— Redescendons à Bytown, que fait Coq Pomerieau. J'en ai déjà assez de la vie de voyageur, moi ; j'aime mieux la charrue.

— Comme tu voudras, que je dis ; je commence à être joliment dégoûté moi étout. Courageons un peu, et j'attraperons Bytown en moins d'une journée, si le diable s'en mêle pas.

Mais y s'en mêlait sûr et certain, parce que le plusse qu'on descendait vers le bas de la rivière, et le plusse que le courant remontait et repoussait dur. Faulait plier les avirons en deux pour avancer.

Y avait-y une plus grande preuve qu'on nous avait jeté un r'sort .''

Et dire que je devais ça à ce rôdeux de Coq Pomerleau !

Je me promettais ben de jamais prendre personne en apprentissage, quand on aperçut un canot qui venait au-devant de nous autres. Y venait vite, comme de raison, il avait le courant de son bord, lui.

Comme on allait se rencontrer, j'entendis une voix qui criait :

— C'est-y toi, Jos Violon ?

— Oui ! que je dis tout surpris.

— Il est-y dessoûlé ?

Je vous mens pas, en entendant ça, je lâche mon aviron.

— Le Coq, que je dis. c'est noa gens !

— Comment, nos gens ? qui reviennent de Bytown ?

— Eh oui ! mais pas un mot î Y sont ensorcelés eux autres étout.

C'était ben le cas, allez ; on passit l'hiver ensorcelés, tout ce que j'en étions.

Le soleil lui-même était ensorcelé ; y savait jamais de queu côté se lever ni se coucher.

Les camarades prenaient ça en riant eux autres, je sais pas trop pourquoi ; mais Coq Pomerleau pi moi, j'avions pas envie de rire, une miette !

Aussi, ça fut mon dernier hivernement dans les chanquiers.

Pour tant qu'à Coq Pomerleau, il est allé une fois dan.'3 le Saint-Maurice pour rencontrer le grand Christophe Brindamour. Il en est revenu, à ce qu'on dit, avec trois dents de cassées et un œil de moins.

Et cric, crac, cra ; sacatabi, sac-à-tabac ; son histoire finit d'en par là.

Page 1