‹ Les Soirées du Château de RamezayChapitre 22 sur 50 · JOURS SANS PAIN · texte numérisé non relu

JOURS SANS PAIN

En ce jour de décembre, le peintre Léon Duval se hâtait, courbé sur sa toile, les jambes enroulées dans ses couvertures de lit. La nuit allait tomber, et il était là depuis le matin. Plusieurs fois, il avait interrompu son travail pour aller battre la semelle sur le parquet carrelé, ou souffler dans ses mains engourdies, mais il était bien vite retourné devant le chevalet, les coudes aux côtes, grelottant dans le froid humide : à jeun depuis un vague repas pris la veille, il gagnait son dîner.

Subventionné par la municipalité de sa ville natale, Duval était venu tout jeune à Paris pour y suivre les cours de l'Ecole des Beaux- Arts.

Sa manière hardie et originale lui avait fermé les concours officiels où tant de médiocres brillent un jour et s'éteignent, après avoir donné là toute leur

mesure ; habiles à mettre un bonhomme en place en tirant bien des petites ficelles, ils sont tout à fait désorientés quand, au sortir des académies, il s'agit de créer. Trop relevé dans son interprétation de la nature, dans sa fièvre d'arriver à l'expression du beau, Duval, toujours mécontent de lui, fatiguait ses études peintes par d'incessantes retouches et s'épuisait en luttes stériles. Comme il paraissait en retard à côté de camarades confortablement assis dans leur banalité, on lui retira sa pension après deux ans d'études.

Mais l'élan était donné. Il résolut de rester quand même à Paris, et d'y vivre au "jour le Jour : il trouverait moyen de diviser son temps entre l'Art et le gagne-pain ! . . . Puis, il avait une idée ... un grand sujet. . . Les beaux tableaux sont plus éloquents que les succès d'école : il se priverait pour le peindre, il se priverait pour le recommencer, et il le leur jetterait à la tête.

Il prit rang dans cette armée composée d'éléments si disparates, d'ambitieux et d'insouciants, de révoltés et de Joyeux compagnons, de génies couvés dans l'ombre et de ratés qui persistent, d'espoirs et de découragements confondus dans une même misère et un même oubli : la Bohême.

Les premiers temps furent rudes ; mais il se fut "bientôt mis au courant de cette contrebande artistique, de ces mille et un petits métiers auxquels peut «e prêter l'art de la peinture. Après de grands efforts, il réussit à résoudre le difficile problème : subsister.

consacrer, par-ci par-là, quelques heures à l'école et faire de l'art pur. C'était son luxe suprême que pouvoir rentrer en possession de lui-même, donner libre cours à son inspiration et figer ses rêves sur la toile, une grande toile, qui couvrait le plus grand mur de sa mansarde. Quelque croûte était-elle vendue plus avantageusement qu'à l'ordinaire ? il s'absorbait dans l'exécution du tableau : le plus clair de ses maigres deniers passait en frais de modèles et de couleurs, mais quels beaux Jours ! quelles jouissances ! quels oublis ! Aussi, traversait-il fièrement sa misère, drapé dans ses vieux habits, en face de l'avenir, la tête haute sous son feutre râpé.

Parfois, il lui semblait qu'il ne réussirait pas, que rien n'était en place. Ce n'était pas ce qu'il avait entrevu dans les domaines où il voulait atteindre : tout s'écroulait, quand il lui fallait matérialiser dans les couleurs ces visions fugitives, ces vagues réminiscences de quelque Paradis perdu. Alors il s'obstinait à chercher l'expression juste de ce qu'il avait rêvé . . . et c'étaient des hésitations, des changements opérés dans l'harmonie des groupes et des tons. Léon venait de traverser une de ces périodes ; il avait prolongé le plus possible ses derniers sous, vendu ce qu'il avait pu vendre, puis emprunté . . . Là, dans la mansarde où tombait la nuit, il exécutait une commande prise la veille, au dernier moment. . . et plus que l'insupportable labeur dans le froid et la faim, l'abandon de 5on œuvre le révoltait.

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Avoir une idée à rendre, chercher l'affirmation d'une formule nouvelle, se sentir disposé, en pleine verve ; après les découragements, croire être enfin dans la bonne voie ... et descendre aux réalités, cesser de peindre, pour peinturer ; prostituer sa palette au goût du vulgaire, copier, quand les idées vous bouillonnent dans la tête et que l'œuvre est là, qui attend ... Et si l'on s'est trop attardé à la poursuite de l'insaisissable, lâcher tout, bêtement, comme ça ; se courber, muet sous l'épreuve, quand le poêle est éteint et que le ventre est vide !

A travers la grande ville, Léon se hâta vers celui qui, la veille, lui avait commandé une Madone.

La gravure qu'il avait prise pour modèle était d'après Corrège. Corrège avait aimé les raccourcis ; le quidam ne les aimait pas, et demanda qu'on lui peignît autre chose.

A travers la grande ville, Léon s'en revint, lentement.

Que faire ?. . . Les amis ?. . . Donèc eris felix ! . . . D'ailleurs, de ceux-là, les rares, les cœurs à la bonne place qui font mentir le terrible distique d'Ovide, il en connaissait deux, mais il ne voulait pas abuser, s'étant déjà trop endetté, depuis un mois qu'il s'acharnait à remanier son tableau.

Après avoir abordé des marchands de toile peinte qui, dès la porte, lui firent signe que non, et des bro-

canteurs qui firent la grimace, il lui fallut rentrer à jeun.

Harassé, le jeune homme s'écroula sur son grabat : ce n'est pas toujours pour dormir que se couchent ceux qui ont faim. Un mot raisonnait, terrible, à son oreille: "Demain" !... demain, tout serait à recommencer : des tenailles lui broieraient les tempes, et il faudrait peindre avec l'onglée, pendant que les heures s'écouleraient, lentes, glaciales et silencieuses, au cours de la grande Journée grise ; puis, après la course à travers Paris, il faudrait encore subir cette espèce de souillure intellectuelle : les remarques d'un goujat.

Un amer dégoût de vivre lui poignait l'âme.

Ah ! s'il ne s'était imposé une tâche, s'il n'avait eu un but à atteindre, comme il se serait bien vite affranchi de tout cela ! Mais il aimait l'Art plus que la Mort. Il avait son mot à dire, et il le dirait quand même ! Comme un brave qui, blessé, s'enfonce plus avant dans la mêlée pour sauver le drapeau, il poursuivrait son élan vers la Gloire !

Ses yeux se tournèrent vers la grande toile : un rayon de lune en illuminait une partie, laissant le reste dans une demi-teinte douce où flottaient de vagues reflets d'azur.

Le tableau représentait la mort d'une fillette. Les parents entouraient le lit ; le père debout : la mère affaissée, le* front incliné sur le petit cadavre, et les bras étendus, inertes, en travers. Le profil de l'enfant

156 SOIBÉES DU CHATEAU DE KAMEZAY

tranchait à peine, marmoréen, sur l'oreiller blanc ; la pauvre petite bouche aux lèvres violettes, étirées, laissant voir les perles des quenottes, avait conservé le pli imprimé par la souffrance ; mais sur le front planait déjà le calme éternel, et les grands cils d'or allongés sur les joues maigres disaient bien que Jamais plus n'y couleraient des larmes. Au chevet, se tenait un squelette drapé de crêpe ; une auréole rouge sang encadrait sa face livide ; ses doigts repliés en guise d'éteignoir étouffaient un flambeau dont la fumée montait au caprice de ses spirales ; d'abord dense et grise, elle se dispersait, plus légère, entrevoilait les objets du second plan, et révélait la forme idéalisée de la morte. Dans un sourire, ses lèvres s'entr' ouvraient sur leurs perles, et ses grands cils d'or s'étaient relevés vers un groupe d'anges qui venait à sa rencontre. Graduellement, les détails des meubles et des murs s'évanouissaient. Presque impondérables, des figures ailées planaient dans le parfum des encensoirs. Plus haut, les formes se précisaient : sur un fond de nuages, d'autres anges faisaient vibrer d^s harpes ; leur merveilleuse beauté rayonnait dans la pleine lumière : des frissons d'allégresse passaient dans ce tourbillonnement d'ailes et d'auréoles. En haut, à gauche, l'atmosphère ensoleillée s'écartait, et l'Infini montrait ses étoiles. Un ange, détaché des autres, désignait ce point noir, comme si le cortège aux ailes blanches avait eu à passer par là pour emporter l'âme immortelle dans l'Eternité.

CHAKLES GILL 157

Ooudeusée sur un point, la Jumière de la lune y disposait la perspective aérienne de la façon la plus imprévue. Ainsi éelairée, la composition prenait un aspect féerique, dépassant même tout ce que l'imagination délirante de l'artiste avait osé concevoir. Il y avait un peu de la troublante poésie des immensités bl'cues, descendue là par ce rayon de lune.

Accoudé, Léon regardait.

Ah ! ah ! maintenant, c'était trouvé ! Comme les choses les plus grandes sont les plus simples, et comme elles vous crèvent les yeux !. . . Comment, après avoir tant médité son sujet, n'avait-il pas vu qu'il fallait plus de lumière dans ce coin-là ? . . . Comme cela donnait du fuyant ! Comme tout s'arrangeait bien ! Comme ce groupe, à droite, était à son plan ! Comme ce simple contraste d'une harpe plus brillante, près de la tache, éloignait les étoiles au fond des solitudes ! . . . Il avait un regard pour chacun de ses amis du ciel : quel étrange effet, celui-ci, avec une aile dans la demi-teinte ! Et cet autre, quelle transparence ! . . . Oui ! il allait suivre les conseils de la lune, changer tout cela, tout remettre en valeur ; en bas, les murs plus ternes : il y a de la tristesse dans les couleurs. ... il y a des larmes dans les choses ! . . . Ah ! c'était le succès, incontestable, décisif ! Que lui importait le lendemain ? Le lendemain ne l'effrayait pas : il regardait l'avenir !

C'était le jour ensoleillé après la froide nuit ; c'était le triomphe après la lutte acharnée pour l'Art et

pour la vie ; c'était, encore une fois, la victoire de Ceci sur cela ; c'était la pensée qui se dégageait des étreintes matérielles, envolée dans ce paradis que l'Art réserve à ses passionnés !

Il n'y avait plus, dans la mansarde, une misérable organisation humaine en proie aux brutalités du sort : il y avait de l'enthousiasme ! de l'espoir ! de la lune ! du bleu . . .

L'Impérissable prenait un à compte sur son Après.

Quand l'accablement lui vint fermer les yeux, l'affamé souriait.

G. DESAULNIERS

GONZALVE DESAULNIERS 161

La fîlle des bois

Et son coeur fut pris par un guerrier blanc ! Quand la bise mord le bouleau tremblant.

Quand la forêt mue, La fille des bois, dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers,

Par son rêve émue.

Ce fut dans la plaine, au ciel attiédi, Quand la flambe d'or descend du midi.

Que lui vint ce rêve.

Près de son ruisseau le guerrier passa. Et de loin son oeil longtemps caressa

Ses pas sur la grève.

Que lui donua-t-elle, au guerrier vaillant ? Les bois pleins de bruits, les flots babillant,

Pourraient nous le dire ; Mais le doux secret lui sera gardé.

Car les bois aux flots ont recommandé

De ne pas médii'e.

Des bruissements d'aile et de chansons Se sont envolés, rieurs, des buissons

Dont l'âme voltige ; Et comme le daim, las de s'abreuvoir, Le guerrier s'en fut, sans souci d'avoir

Coupé cette tige.

IjOS mois et les ans ont passé depuis, Et la fleur des bois qui n'a plus d'appuis,

Dont l'avenir sombre.

Sourit aux oiseaux, dans l'attente encor De la vision qui manque au décor

De sa forêt sombre.

Dans les matins blonds, dans les soirs tombés. Dans le vent qui fait les joncs recourbés

Et l'arbre farouche, On la voit pensive au bord des chemins. Et le lendemain sur les lendemains

Lentement se couche.

De décembre morne à juin triomphant.

Quand la sève monte ou Técorce fend

Au souflie du pôle, Elle dit sa peine aux grands horizons Et marche, oubliant bouvreuils ou bison> Son arc sur l'épaule.

Et poui-tant, plus d'un chasseur donnerait Ses plus belles peaux d'élan sans regret,

GONZALVE DESAULNIERS 163

Pour un baiser d'elle, Mais la fière enfant, toute à son passé. Au vieux souvenir jamais effacé

Veut rester fidèle,

Car son coeur fut pris par un guerrier blanc ! Quand la bise mord le bouleau tremblant.

Quand la forêt mue, La fille des bois, dans les grands sentiers Toute seule va, de longs jours entiers,

Par son rêve émue.

Le roc Percé

C'est un cap étranglé de varechs et d'eau grise, Que les assauts du nord ont en vain secoué, Que le marsouin, passant par bandes sous la brise. Vient frôler quelquefois de sou dos tatoué.

Lorsque le soir descend sur son énorme frise, L'ombre géante emplit son large flanc troué. Où tout le jour, dorant le golfe qui s'irise, Compagne de l'azur, la lumière a joué.

Défiant, calme et seul, les plus hautes marées, Ses l'oches, par les flots saumâtres entourées. Depuis des miliers d'ans, narguent les vents amers.

Et les grands goélands, ces lourds pigeons de mers. Se repliant autour, dans leurs vols fantastiques, Lui font un anneau blanc de leurs ailes étiques.

GONZALVE DE8AULNIER8 165

Mon secret

Si je vous le disais pourtant que je vous aime.

A. DE MUSSKT.

Si je vous le disais que vous êtes jolie, Que lorsque vous riez, je me sens tout joyeux, Et qu'à; vous regarder, vous si belle, on oublie Qu'il est un autre ciel que celui de vos yeux ?

Si je vous le disais que sur vos lèvres roses, Une abeille viendrait, avec amour, puiser Ce doux miel qu'elle va butiner sur les roses Qu'un rayon fait éclore, et rougir un baiser ?

Si je vous le disais que depuis la soirée Où je vous vis alors pour la première fois. Votre image toujours gracieuse et dorée Passe comme un éclair dans mes rêves, parfois ?

Si je vous le disais ! . . . mais je n'en veux rien dire. Mon secret, voyez-vous ? je le garde pour mol, Car si je le disais, l'on en pourrait médire. Et vous-même, peut-être, en auriez quelque émoi.

Angélus

Enfant, de la cloche qui tinte Ecoute le son grave et lent, Qui dans la clarté presque éteinte, Donne à ta prière un élan.

C'est l'heure où l'ombre tend ses voiles, Où dans l'espace immesuré Vont s'orienter les étoiles, Troupeau par la nuit égaré.

Ecoute cette voix qui passe Sur l'aile invisible de l'air ; Ton âme en peut suivre la trace Jusqu'au fond de l'horizon clair.

Elle passe, et la, fleur vermeille, L'arbre songeur, le flot dormant, Comme nous deux prêtent l'oreille.

Dans un profond recueillement.

GOXZALVE DESAULNIERS 167

Les pins

O pins, énormes fûts, titans des forêts vierges ! Vous qui montez du sol au ciel incessamment, La terre est votre autel et vous êtes les cierges Qui la nimbez sans fin de votre verdoiement.

Quand le vent hiémal s'allonge sur les cimes Des huis découronnés par son souffle êmondeur. Vous gardez, quand le gel les rouille et les décime, Sur vos robustes bras l'éternelle splendeur.

Que novembre s'attriste ou qu'avril étincelle, L'air s'imprègne de vos arômes infinis.

Vous jetez les senteurs que votre ombre recèle, L'hiver, aux arbres morts, et l'été, dans les nids.

Quand la pâle clai'té du jour qui se dérobe Estompe à l'horizon vos troncs audacieux, On croirait que du pied vous écrasez le globe. Et que de votre front vous étayez les cieux.

168 SOIRÉES DTT CILA.TEAU DE RAMEZAT

Et pourtant, pins rêveurs, de gigantesque taille, Vous dominez en vain les éléments troublés, Le fer du bûcheron vous frappe et vous entaille, Et vous abat ainsi qu'un moissonneur, les blés.

Car votre majesté n'est pas même épargnée

Par ces déboisements sacrilèges qui font

Tomber sous le tranchant aigu de la cognée

Le chêne au cœur d'airain, et l'orme au flanc profond.

GONZALVE DESAULNIERS 169

Vf

Albani

Fleur éclose aux rigueiu's d'un soleil boréal.

De quel nom t'appeler ?— Rossignol ou fauvette !

Es-tu l'éclio du ciel, l'amour ou l'idéal,

Du chœur dos sérapliins la sublime interprète ?

Va ! tu règnes sur l'art, du haut d'un piédestal Qu'Athènes envierait, et que Paris regrette. De ton gosier d'oiseau les trilles de cristal Tombent comme un flot d'or qu'un vent du soir émiette.

Chante, fille d'Euterpe. émule de Patti. Ce sol d'oft ton génie éclatant est sorti. Est fier de ta couronne aux palmes immortelles

Car s'il n'a pu t'offrir, aux jours de ton début,

La coupe de la gloire où tes lèvres ont bu,

Il t'a du moins donné, pour t'envoler. des ailes !

YII

La Chevrette

Ce n'était pas le jour tout ù fait, mais déjà. Sur le mont clievelu qui de l'ombre émergea. Flottaient des ondes d'or par l'aube charriées. Un long frémissement courait dans les feuillées, Prélude vague encor des concerts infinis Qui vont monter bientôt des sources et des nids. Les premiers rais, glissant sur les chênes énormes, Sur les sapins, sur les mélèzes, sur les ormes, Perlaient en fine pluie aux flancs des biouillar 's lourds. L'air était caressant comme un doigt de velours ; Et la forêt, encor bercée aux frais murmures Que soulève, la nuit, la houle des ramures. Tournait vers le soleil que tout fait pressentir. Sa masse sombre où les rayons vont s'engloutir.

Tout s'éveillait ; l'oiseau venait mouiller sa plume Aux cascades du roc qui se frange d'écume ; L'écureuil sautillait sur le hêtre touffu ; Et comme pour narguer les chasseur.-* à l'affilt. Les chevreuils, orgueilleux de leurs hautes statures. Frappaient du pied le sol foulé des abattures.

GONZAT.VE DESAULNIERS 171

Tous les bruits de la terre et tous les chants du ciel Se confondaient en un rythme torrentiel.

Ce niatin-là, j'avais, chassant sur les lisières

Qui bordent les vallons, les lacs et les rivières.

Accompagné d'un guide et d'un grand lévrier.

Forcé plus d'un renard au fond de son terrier ;

Et mon arme tonnant dans les feuilles verdies

Allumait sous le bois des lueurs d'incendies,

Quand tout à, coup, dans un subit écartement

De branches, j'aperçus en un recul charmant

Une chevrette, par les fraîcheurs attirée,

Qui d'un lac, en nageant, coupait l'onde moirée.

Elle venait, trop jeune encor pour redouter

Les embûclies des bois où les siens vont brouter.

Déroulant sur le flot des courbes gracieuses

Où se brisait l'image éparse des yeuses.

Vivement j'épaulai mon fusil, tout joyeux

De ravir cette proie aux déserts giboyeux ;

Mais, au moment d'en faire éclater les amorces,

Je vis mon guide, un vieil Indien aux jambes torses,

A la face bronzée et dont les pas pesants

Cheminaient sans repos depuis quatre-vingts ans,

Du revei's de la main s'essuyer la paupière.

Son geste avait la douce et muette prière

Des petits dont les yeux, mieux que la voix, souvent.

Traduisent les désirs de leur âme d'enfant.

Pourquoi ce pleur discret ? quelle ombre, de son aile.

Vint un instant voiler l'éclat de sa prunelle ?

Est-ce que, par un flot de jeunesse envahi.

L'instinct farouche en lui dormant s'était trahi.

Venu des profondeurs intimes de son être ?

Avait-il évoqué du fond des bois, peut-êtri\

Au galop furieux d'orignaux emportés.

De ses chasses d'autan les acres voluptés ?

Je le crus, car au lieu de lâcher la détente Sur le beau lac voilé de lumière hésitante, Je lui tendis mon arme et je lui dis, confus :

— Pardon, mon vieil ami, j'oubliais que tu fus. Jadis, sous ces grands pins que le colon terrasse. Le plus hardi parmi les chasseurs de ta race : A toi le coup, mon brave, et frappe au bon endroit.

Mais lui, me repoussant, grave, le torse droit, D'un accent où perçaient ses révoltes naïves :

— Frère, dit-il, as-tu, dans tes heures oisives. Quand octobre met aux arbres des tons rougis. Vu, au sommet des monts, les brouillards élargis En iine toile immense au-dessus des vallées ? Les visions d'en bas par eux étaient troublées, Et ton œil, il travers leur confuse blancheur. Ne pouvait distinguer les toits du défricheur. Mais sitôt que le jour, roulant des hautes cimes. Dardait ses flèches d'or au penchant des abîmes. Tous ses brouillards, soudain dans l'air évanouis. Ouvraient des pans d'azur aux vallons éblouis. Frère, mon Ame ainsi, par mes instincts trompée, D'une brume aussi dense était enveloppée. La nuit sombre s'était faite en elle, et pourtant. Il a suffi d'un jour, d'une heure, d'un instant Pour l'éclairer, ainsi qu'on voit après la pluie. Briller la feuille au bout d'un rayon qui l'essuie. Lorsque j'ai vu, tantôt, surgir dans les embruns. Et faisant miroiter sa fourrure aux poils bruns, La chevrette trouant la lumière ravie.

Un souvenir venu des lointains de ma vie

GONZALVK DESAULNIERS 173

S'est devant moi dressé tout à coup, étroignant Mon vieux cœur bourrelé par un remords poignant.

Et le vieillard, prenant dans ses deux' mains sa tête, Courbé comme un roseau sous un vol de tempête, Pleura ; puis, reprenant son langage imagé :

— Non, non, tu te méprends lorsque tu crois que j'ai,

Malgré mon front qui ploie et mon bras qui vacille.

A l'âpre appel des bois toujours l'âme docile,

Frère, bien des soleils sur les arbres penchés

Ont bu l'eau des torrents par leurs feux desséchés ;

Bien des feuilles, ces pleurs que la montagne verse,

Quand un rayon pâli d'automne la traverse.

Ont, dans le tourbillon des souffles déchaînés.

Jonché le sol boueux de leurs lobes fanés.

Depuis le jour où j'ai, dans mes deux mams robustes.

Comme la pince d'un chevreau rompt les arbustes,

Brisé mon arc et fait, pour la dernière fois.

Un trou sanglant aux flancs des bêtes aux abois.

Tu veux savoir pourquoi tout mon être tressaille

Au triste souvenir qui de si loin l'assaille ?

Ecoute : En ces temps-là j'étais le fier chasseur

Pour qui toute forêt pleine d'ombre était sœur.

Les horizons pour moi n'avaient jamais de borne.

Que sur les monts le ciel fût souriant oii morne,

Qu'il tombât des rayons d'aurore ou de midi,

Que l'été, caressant le coteau reverdi,

Jetât sa floraison mystérieuse aux branches.

Ou que l'hiver, croulant en lourdes avalanches.

Scalpât les pins au fond des gorges s'effondrant,

Toujours j'allais par les sentiers, indifférent

Aux durs combats que se livraient sur mon épaule

Les haleines du sud et les bises du pôle.

Or, un jour, au retour de mes chasses, du fond

D'un ravin d'où l'écho des forôts nous répond,

Je vis — comme tantôt, frère, nous aperçûmes

Cette pauvre chevrette émergeant de ses brumes —

Je vis, dressant roreille aux chansons) des ruisseaux

Qui glissent par les prés ou sous les A^erts arceaux,

Sur un lac qu'enlaçait la ceinture des herbes,

Un grand chevreuil aux bois ruisselants et superbes :

Son poitrail labourait les eaux ; à chaque bond

Que faisait ce farouche et fauve vagabond

Le lac élargissait derrière lui ses grèves.

Jamais, même aux plus fiers caprices de mes rêves,

Sous le soleil dans le crépuscule décru.

Plus splendide animal ne m'était apparu.

Il mariait dans ses allures souveraines

La souplesse des joncs à la force des chênes.

Ah ! frère, ayons pitié des bêtes de nos bois,

Sachons faire, dans nos hécatombes, le choix

Entre le loup féroce et le chevreuil agile.

Ayons la faim et non le plaisir pour mobile :

Vois-tu. les l>ons esprits nous ti-ompeut quelquefois.

.Te l'evenais de loin, n'ayant dans mon carquois

Qu'une flèche peut-être à dessein oubliée ;

Je rentrais au wigwam fait d'écorce liée,

Courbé sous le fardeau de peaux d'ours et d'élans

Qui depuis le matin faisaient mes pas plus lents.

Ayant, pour la saison des frimas et des givres.

Ample provision de poil fauve et de vivres.

Hélas ! pourquoi l'instinct mauvais qui veille en moi,

Et dont j'ai peine encore à refouler l'émoi,

Se fit-il ce jour-là plus cruel ? Je l'ignore.

Mais quand le grand chevreuil au bramement sonore

Se détacha du flot alangui du lac clair.

Ma flèche tout à coup partit comme l'éclair

GONZALVE DESAULXIERS 175

Et ooinnit s'enfoncer dans sa chair frémissante. La bête se cabra sons l'atteinte cuisante Du trait mortel, bondit hors du lac, en laissant Sur la nappe d'eau bleue un long filet de sang. Et. comme si la mort déjà l'eût aveuglée. Revint, par les détours d'une course affolée. A quelques pas de moi s'abattre lourdement. La vie à chaque brusque et court halètement Qui secouait sa forte et massive carrure Coulait avec le sang de l'horrible blessure. Alors, frère, une chose étrange se passa : L'œil mourant du chevreuil sur le mien se fixa, Si doux, dans l'ombre, héLas. du cil qui se rapproche ; Si triste et si rempli d'un douloureux reproche. Qu'il me sembla l'ouïr me parlei'. Ce qu'il dit. Mon âme mieux que mon oreille l'entendit. C'étaient comme les voix qu'échangent, sur la grève. Les roseaux frémissant sous l'orage qui crève : Voix profondes, cachant des accents résignés. Ils me disaient, ces yeux déjà d'ombre baignés : " Quoi ! c'est toi qui lanças la flèche qui me tue ? C'est par toi que la mort sur moi s'est abattue Et déchire mes chairs de ses ongles hideux ? Pourtant, ne sommes-nous pas frères tous les deux. Frères par les forêts dont les sources bénies ^ous bercent chaque soir des mêmes harmonies ? Frères par les chemins que nous avons foulés. Dans ces bois où mes pas aux tiens se sont mêlés '? Par les neiges qui, sous leurs épaisseurs si douces, Nous gardent pour les froids des faînes et des mousses? Voyons, regarde-moi : ne suis-je pas celui Qui donne par moment, aux forêts d'aujourd'liui. De celles d'autrefois l'illusion suprême ? Pourquoi me frappes-tu, moi qui, comme toi-même.

Dans ces bois que demain les blancs envahiront, Prolonge vainement des races qui s'en vont ? "

Et comme s'il eût vu déjà par la pensée

Le remords poindre au fond de mou âme blessée,

Le beau chevreuil tourna vers le Couchant ses yeux

Où se réfléchissait la grande paix des cieux,

Et, morne, s'en alla vers les pays du rêve.

Mon vieux guide se tut, sa voix grave fit trêve ; Mais son œil assombri, redevenu songeur, Semblait suivre, dans l'air qu'emplit de sa rougeur Le soleil dominant les collines dorées, De quelque vision les formes éthérées.

— Allons, repris-je, ému malgré moi, remettons, Mon brave, le fusil sur l'épaule, et partons. Le jour monte, et bien long est le sentier qui rampe A travers bois, jusqu'à la clairière où je campe.

Alors, il me saisit les mains et m'entraînant Au bord du lac d'où la chevrette, maintenant. Comme si quelque bruit eût frappé ses oreilles. Légère, s'élançait sous les branches vermeilles. Il me dit, le regard soudain illuminé : Merci, frère, les bois m'ont enfin pardonné !

GONZAI.VE DESAULNIERS 177

Marguerites

Je t'ai cueilli dans les blés verts, Des marguerites toutes blanches, Sur lesquelles les cieux ouverts Versaient de blondes avalanches.

Je les mettrai, si tu le veux, Sur ton épaule au pur ovale Pour Que le noir de tes cheveux Baigne dans leur blanclieur rivale.

Et les oiseaux qui passeront.

Te voyant à leurs soeurs pareille.

Comme moi te moduleront Des choses douces à l'oreille.

178 soiRKr-;s du château de ramezay

Chanson des bois

Où doue allez-vous, mon beau fiancé ? — Je m'en vais au fond du bois nuancé

De vert et de rouge, Vers la solitude où courent le daim Et l'ours et l'élan qui bondit soudain

Quand le chasseur bouge.

Quand reviendrez- vous, mon beau fiancé ? —Quand la brise aura de nouveau bercé

Les nids de javelles.

Quand, dans les grands bois qu'auront fuis les loups, Les chênes mettront dans tes grands yeux doux

Des ombres nouvelles.

Qu'apporterez-vous, mon beau fiancé, A l'enfant des bois dont le cœur blessé

Va compter les lunes ?

— Des peaux de renards et de cariboux, Des colliers plus bleus que l'œil des hiboux,

Pour tes tresses brunes.

GONZALVE DKSAULXIERS 179

In memoriam

Vers dits sur la tombe de Lusignan.

C'est ici l'endroit où les fossoyeurs, De l'éternité sombres pourvoyeurs,

Ont mis sa dépouille, Sur laquelle, seul, le vent doux et frais Tissa le velours d'un gramen épais

Pour qu'on s'agenouille ;

L'endroit où nos cœurs se sont souvenus Que s'il faut la laine à ceux qui sont nus.

Aux oiseaux les arbres.

Aux blés les rayons, à l'air les parfums, Il nous faut aussi donner aux défunts

Des fleurs et des marbres.

Et nous lui donnons les deux aujourd'hui. Pour que si jamais il sent de l'ennui

La l'once vivace, Ces fleurs aux tons blancs lui parlent de nous. Ce marbre sacré, de nos deux genoux

Lui garde la trace.

Amis, s'il est vrai que nos oraisons Ouvrent les cercueils sur des horizons

D'amours éternelles, Et portent vers des champs d'azur et d'or Les âmes, dans leur lumineux essor,

Au bout de leurs ailes :

Et que la prière est comme un flambeau Qui filtre à travers les ais du tombeau

Ses lueurs plus douces Que les blonds reflets tombés des bois lourds. Quand l'aube vermeille, aux levers des jours,

S'épand sur les mousses ;

Mêlons notre voix à l'essaim léger Des prières qui viennent voltiger

Au-dessus des tombes Et prêtent aux morts, du monde bannis. Pour escalader les cieux infinis.

Le vol des colombes.

E. Z. MASSICOTTE

K. Z. MASSICOTTE 183

A l'aimée

1er liondel

Or, mon cœur est semblable à la rose vermeille, Pantelante d'amour sous le brûlant rayon Qui pénètre en son sein pendant qu'elle sommeille, Quand l'aurore apparaît au seuil du matin blond.

Ils s'enlacent bien vite et chacun s'émerveille De les voir tressaillir sous l'amoureux frisson. . . Or, mon cœur est semblable à La rose vermeille Qui se pâme d'amour sous un brûlant rayon.

O ! toi, ma bien-aimée, à l'aurore pareille, Lorsque je t'aperçois, mon cœur en sa prison Cesse de défaillir ; il s'échaufCe et s'éveille. Puis, tendrement, exhale une pure oraison !

Car mon cœur est semblable à la rose vermeille.

A l'aimée

Stne Bonde!

La rose de ta bouche entr'ouvre sou calice, Lorsque tu me souris délicieusement, Laisse-moi la cueillir avant qu'elle pâlisse, Et je la garderai bien précieusement.

^Vfignonne ! le bonheur voltige, tourne, glisse, Parmi nous, ici-bas, capricieusement ; — La rose de ta bouche entr'ouvre son calice, Lorsque tu me souris délicieusement—

Avec lui, si tu veux, nous enti'erons en lice, Et nous le combattrons très sérieusement. Il ne pourra lutter contre autant de malice, Car tu lui souriras victorieusement. . .

La rose de ta bouche entr'ouvre son calice

E. Z. MASSICOTTE 185

Choisis

Si tu veux être mou idole, Devant toi je m'abaisserai.

De mes baisers une auréole Je te ferai.

Si tu désires que ton âme Exulte et n ignore aucun bien, Puis ne devienne qu'une flamme !.

Aime-moi bien !

Et si tu veux que notre vie Soit un voyage des plus doux Dont tu seras toute ravie.

Vite, aimons-nous !

Si tu veux le bonheur

Képonse à iiiii eorrcsponduntc

Tu me dis : " Le bonheur, c'est uu oiseau cliannant

" Qui te frôle de l'aile et s'en va voltigeant.

" Veux-tu le l'etenir ? il faut qxie tu lui tresses

" Un nid douillet et chaud, tout garni de tendresses :

" Sans cela, je le crois, il va te délaisser...

" La chose en vaut la peine et tu dois t' empresser. "

Hélas ! voilà longtemps, déjà, que je l'appelle, Et jamais, à ma voix, il n'a fermé son aile. Pour rester en mon cœur, habiter l'humble nid Que je pouvais offrir. Pourquoi suis-je honni ?

Sans doute que tu sais les chants qui lui conviennent, Les chants d'amour bien doux, les seuls qui le retiennent; Chantons-les en duo ? Tes accents planeront Bien au-dessus des miens, et les adouciront !

E. Z. MA8SICOTTE 187

Il se pourrait qu'alors, en voyant ma constance, Il daigne enfin bannir sa froide indifférence Qui m'a blessé toujours, qui m'a tant fait pleurer.

Puis, tous deux, nous pourrons le forcer d'agréer " Un nid douillet et chaud, tout garni de tendresses " Et rempli du parfum des suaves caresses.

Timidité

Rondel

Par un sentier très écarté, Nous allflmes— quelle imprudence !— Rêver ensemble un soir d'été . . .

Nos cœurs chantaient la délivrance.

La lune à la blonde clarté

Nous regardait avec clémence.

Par un sentier très écarté.

Novis allâmes. . . quelle imprudence !

Pourquoi n'ai-je donc point osé —Elle avait tant do nonclialance— Cueillir sur sa lèvre un baiser ?

Las ! je suis triste quand je pense A ce sentier très écarté.

E. Z. MASSICOTTE 189

La valse

Laisse-moi te chanter, valse très langoureuse, Qui lances vers les cieux notre ame aventureuse O rythme de l'amour ! Satan ou Cupidon Dans un instant fatal de haine ou d'abandon A dû te mettre au jour, valse très langoureuse.

Lorsque de doux accords, — enivrement des sens - Se répandant partout comme un parfum d'encens. Charment nos cœurs humains de musique divine, Si dans la femme chaste un émoi se devine. Nous te bénissons tous, enivrement des sens.

O valse ! épands en nous tes ivresses étranges, Danse de volupté des démons ou des anges, Et quand par la saveur des désirs inconnus. Frémissants, affolés nous serons devenus. Tu nous feras mourir en ivresses étranges.

coïncidence

Relit du jour de l'an

Ma sœur, alors qu'elle était grande comme ça, croyait tout naïvement que les présents du Jour de l'an lui étaient apportés par le bon saint Nicolas, le patron de l'enfance. Or, une année qu'elle avait été moins sage que d'ordinaire, ma mère lui avait souvent dit : Prends garde, Antoinette ! ta conduite fait, pour sûr. beaucoup de peine au bon saint Nicolas ; peut-être ne t'apportera-t-il rien, au jour de l'an !...

Cette menace produisait presque toujours son effet; durant cinq minutes au moins, la petite demeurait tranquille comme une de ses poupées en cire !

Enfin, arriva le jour de Noël.

E. Z. MASSICOTTE 191

Le petit Jésus qui, tous les ans, à pareille époque, venait remplir son bas, jusqu'au bord, de bonbons succulents, avait été, cette fois, d'une parcimonie qui la punissait beaucoup et n'augurait pas très-bien pour le commencement de l'année, car saint Nicolas n'habite-t-il pas le paradis et n'est-il pas entièrement soumis au petit Jésus ?

La pauvrette avait délaissé ses jeux et passait ses récréations dans un petit coin, seule, songeant à ce qu'il faudrait faire pour regagner les bonnes grâces du distributeur des récompenses.

Le soir de la Saint-Sylvestre, j'étais dans ma chambre, accoudé comme d'habitude sur ma table de travail, en train de lire, lorsque j'entendis quelqu'un heurter faiblement à ma porte. J'ouvre ! C'était ma sœur. Toute pâle, vêtue de son costume le plus modeste, elle me demanda tout bas, avec des soupirs dans la voix, si je voulais lui dire qu'équ' chose.

Sachant le désespoir de la pauvre petite, je la pris dans mes bras et l'emmenai s'asseoir avec moi, afin de la. renseigner le mieux possible, car, franchement, sa douleur me faisait peine.

Le bonheur est trop rare dans l'âge mûr, pour qu'on diminue celui des enfants volontairement.

Alors, d'un ffrand sérieux, elle voulut savoir s'il n'y avait pas moyen de communiquer avec le bon saint Nicolas,

— Je voudrais le voir, afin de lui demander pardon de ma conduite passée et lui promettre de faire

beaucoup mieux à l'avenir. Il me Faccordera, je le sais ... il n'est pas rancunier, le bon saint Nicolas. Puis, s'il veut tout oublier, je deviendrai si gentille, qu'il en sera flatté, vrai !

Cette question me prit par surprise ; aussi, balbutiai-je, au hasard, les paroles suivantes :

— Avant de te coucher, ajoute à ta prière une demande au petit Jésus, afin qu'il te permette de voir saint Nicolas en rêve. C'est le seul moyen de communiquer avec lui.

Cela lui parut si simple qu'elle fut complètement rassurée. J'en profitai pour la reconduire à sa chambrette. J'avais mon idée ! Sans rien dire à personne, j'irais lui acheter quelques bibelots et les placerais discrètement près de son lit. Il me semblait impossible de lui laisser commencer l'année sans étrennes. Quel crève-cœur, quel chagrin pour elle !

Je passai mon paletot et je sortis. Une heure plus tard, c'était fait . . .

Le lendemain matin, toute la famille était réunie à table, moins la petite sœur, lorsque tout à coup, poussant des cris joyeux, cette dernière descendit bruyamment. Enfin, elle arrive à nous, tenant une brassée de jouets qu'elle pose là, et n'a rien de plus pressé que de dire, en faisant mille gestes : J'ai rêvé, cette nuit, au bon saint Nicolas. Des petits oiseaux m'ont transportée à sa demeure, au moment 011 il se préparait à descendre sur la terre . . . pour faire sa tournée ! Je me suis jetée à ses genoux.

K. Z. ilASSICOTTE 193

je lui ai demandé pardon... je lui ai promis de mieux faire. . . puis je l'ai embrassé ! Il a souri et m'a dit d'une voix douce : C'est bien, ce que tu fais là ; je te récompenserai. . . Alors, les petits oiseaux m'ont ramenée à mon lit. . . Tenez, voyez ce que j'ai trouré ce matin. C'est bien plus que les autres années. Sont-ils beaux ? Sont-ils jolis ? N'est-ce pas, maman, que j'ai bien fait de lui demander pardon ?

Quel air heureux et câlin tout à lia fois, n'avaitelle pas, en disant ces mots !

Bien qu'elle ne sût d"où lui venait tout cela, ma mère saisit l'occasion de lui faire la morale. Et, après nous avoir fait partager sa joie pendant quelques minutes, petite sœur retourna à sa chambre faire faire sa toilette.

Sitôt qu'elle fut partie, on s'expliqua. Notre bonne mère ne lui avait rien retranché ... et moi . . . je lui avais donné.

Voilà pourquoi, par une coïncidence curieuse, Antoinette avait vu saint Nicolas et reçu un surcroît d'étrennes.

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