ALDEBARAN
A Tauberge, le« commis voyageurs l'avaient surnommé : " le vieux fou."' Il ne comprenait pas leurs calembours ; son regard flottait souvent dans le vide : de plus, assis un matin à la table d'hôte, il avait tout à coup lâché sa fourchette et frappé en souriant son front large, puis il était monté à sa chambre pour n'en descendre que le lendemain.
J'étais très humble envers "le vieux fou," car je l'avais reconnu pour être l'illustre astronome Aldébaran, de passage à l'auberge en attendant que la maisonnette louée par lui dans les environs fût mise en ordre. A le voir ainsi, calme, inattentif aux plaisanteries, dont quelques-unes étaient à son adresse, je songeais à ces vieilles statues, à ces idoles que les Egyptiens enduisaient pieusement d'une préparation sur laquelle glissait l'ordure des insectes.
Le grand homme avait sans doute choisi ce coin perdu des côtes de Bretagne, pour se dérober aux indiscrétions de la renommée, et, loin des télescopes, muni de nombreuses observations, consacrer en paix son génie à une de ces œuvres qui font époque dans l'histoire de la science.
De toutes autres raisons m'attiraient en province. C'est là que j'avais connu ma fiancée perdue : la douce et rêveuse jeune fille que le malheur aveugle et fatidique avait arrachée à la noble Bretagne ; l'être trop confiant qui noyait maintenant son honneur dans le ruisseau de Paris. J'errais à l'endroit où j'avais eu l'audace de croire au bonheur ; je m'attachais aux moindres souvenirs capables de me la rappeler ; je hantais l'ombre de ces falaises où son sourire avait brillé. La nuit, j'allais souvent sur la giève ; je croyais la revoir en la forme indécise de l'écume argentée par la lune ; il me semblait que les serments proférés par elle, le bruit des vagues venait les murmurer à mon oreille, comme un écho fidèle.
Au cours de ces veilles, j'entrevoyais parfois l'astroDome : il marchait, plongé dans ses pensées. Xous étions tous deux portés à rêver devant cette grandeur et cette solitude ; lui, guidé par son génie, moi, par mon cœur brisé . . .
Un soir, les nouvelles la signalèrent dans le compterendu d'une fête galante. Pénétré à\me tristesse profonde, je descendis sur la plage. A travers Fat-
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mosphère pure, les étoiles brillaient, la voie lactée couronnait le ciel ; Vénus étincelait dans la direction de la Vierge, Mars étalait sa tache de sang devant le Sagittaire, et la pâle Saturne planait vis-à-vis la Balance. En bas, l'Océan dormait.
J'avais espéré que le calme de cette belle nuit adoucirait ma souffrance : et je me trouvai au contraire trop isolé cette fois avec mes cruels souvenirs. J'avais envie de crier son nom aux falaises, à l'Océan, aux étoiles ! J'éprouvais un besoin impérieux de me plaindre, de parler d'elle. Le savant vint à passer, je courus à lui.
— " Ecoutez-moi !" lui dis-je, " je suis au déses- " poir. . . Il faut que je parle : je vous en supplie ! " écoutez . . . Elle est belle ! . . . La première fois que " je la vis, elle était dans un jardin ; il y avait des "roses, des lys : et puis, des papillons d'or volti- "geaient dans la lumière ; l'un d'eux la prit pour " une autre fleur et se posa sur elle . . . Un lys gisait " par terre, elle s'en para. Oui, le lys blanc dans ses " cheveux blonds ! Ah ! si vous l'aviez vue ! . . . Elle " m'aima ; nous étions fiancés ... La fatalité m'éloi- '' gna . . . Au retour, je fus blessé au cœiur : séduite ! '• partie. . . La destinée s'est trompée, monsieur !. . . " J'ai voulu revoir le petit jardin ; hélas ! les lys " étaient trépassés sur leur tige élégante, et le vent "balayait les débris de la dernière rose. . . Dites-moi " pourquoi tout ce que l'on aime s'en va ?.. . Oh ! "les cœurs qui oublient î les roses effeuillées ! les
" jeunes filles qui tombent ! les lys flétris ! . . , " Elle ne m'aime plus. D'ailleurs, elle est morte ; " elle est ensevelie au Moulin-Kouge où elle danse . . . " J'avais peint son portrait, elle avait posé en Ma- '" done. Aujourd'hui, elle poserait en Madeleine. '•' Mais n'est-ce pas qu'elle pourrait renaître, aussi, " comme la Madeleine ? îsT'est-ce pas que la pensée " de Victor Hugo est juste, et qu'il suffirait d'un " rayon d'amour f . . ."
D'abord étourdi par ce flot de paroles incohérentes, Aldébaran se remit bientôt de son étonnement, m'écouta avec bienveillance, et me répondit :
— "Vous gémissez sur des beautés évanouies qui reviendront vous charmer ; vous verrez éclore de nouvelles fleurs, et d'autres vierges en pareront leur chevelure. Une femme vous a oublié ? Songez que votre cœur aussi est un cœur humain : vous l'oublierez à votre tour. Du reste, soyez heureux qu'elle ne revienne pas. Vous auriez à souffrir de la bêtise humaine ; ne touchez pas à ses préjugés : ils lui sont sacrés. Impunément, vous pouvez ruiner les familles par l'usure, affamer les populations par l'agiotage : être un voleur. Vous pouvez vendre votre ami et votre conscience : être un infâme. Vous pouvez employer l'influence que vous auriez acquise par ces procédés, à faire déclarer telle guerre : être un assassin, ne pas reculer devant le sang ; ne pas reculer devant les larmes des mères : être un monstre. Et l'on dirait de vous : " c'est un homme
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respectable." Vous seriez accueilli à bras ouverts par cette même société qui ne vous pardonnerait pas de pardonner à Madeleine ...
Vous l'aimez peut-être plus qu'avant, malgré tout, parce que vous la sentez perdue pour vous. Qu'elle revienne ? le doute ne vous quitterait plus ; vous seriez jaloux de son passé ; vous souffririez, pourtant vous voudriez la rendre heureuse. Pour cela, vous auriez besoin de cette société pleine de mansuétude envers ses voleurs, ses infâmes et ses monstres, mais fermant sa porte basse au repentir, implacable envers les oublis de la nature et du cœur, féroce envers ceux qui osent vouloir être plus grands qu'elle : vous seriez foulé aux pieds. Et sa vous croyez vous moquer de ces préjugés, si vous croyez être indifférent au respect ou au mépris du public inepte, vous vous trompez : vous n'y parviendrez que fort tard et peutêtre jamais... Au fait, qui êtes-vous ? je ne sais... un homme. Vous avez puisé votre instruction aux mêmes sources que ceux qui vous entourent ; quatre mille ans de barbarie et d'erreur vous pèsent sur la tête : il vous faut un effort immense pour y voir clair. Vous vous étonnez, maintenant, à votre entrée dans la vie, car vous comparez ce que vous voyez à ce que l'on vous avait dit être ; le contraste est si grand ! . . , Allez, vous vous habituerez à tout cela., vous subirez graduellement l'influence de l'opinion. Et quand les froids calculs auront maîtrisé vos révoltes, devant votre carrière brisée, vos ambitions déçues, là-
che ! vous en arriverez à vous reprocher la générosité de vos vingt ans ! "
Comme ces dernières, paroles m'arrachèrent xtjï sanglot, il s'approcha de moi, me prit affectueusement la main, et continua :
" Jeune homme, ne pleurez pas !" — Son geste indiqua la voûte étoilée. — " Eegardez ! Suivez-moi, làbas, d'une planète à un autre monde ; plus loin, beaucoup plus loin, d'une étoile à un autre •soleil : encore plus loin, plus loin que le calcul, élancez-vous d'une nébuleuse à un autre amas d'univers, et vous aurez atteint les limites de l'espace qu'il vous est donné de contempler dans l'Infini. Mais élevez votre peneée par delà ces régions, car l'œuvre de Dieu est sans limites ! Montez ! . . . Montez, ne vous plaignez pas du vertige ; montez, montez toujours ! Engouffrez vos souvenirs dans l'insondable nuit ! Bercez votre âme qui souffre, aux voix mystérieuses des grandes choses de l'au delà. Qu'elle plane en paix à ces hauteurs où les déceptions d'ici-bas ne l'atteindront Jamais ..."
Et le vieillard devint silencieux, le front levé vers l'abîme.