Les soirées du Docteur Justiniani
Celte liaison se changea insensiblement en une vive amitié, et le docteur sut bientôt m'attacher à lui par un charme indéfinissable.
Je n'ai jamais rencontré d'homme qui donnât autant de piquant à ses paroles. D'ailleurs Jusliniani n'était pas moins remarquable par ses manières que par sa conversation : c'était un homme de la meilleure société. Bien que vieillard à cheveux blancs, il s'habillait toujours avec
LES SOIRÉE? DE JCSTTXÏWr, T. i , 1
une élégance el une simplicité qui faisaient encore mieux ressortir sa figure fine et spirituelle. Son pied était bien chaussé; ses mains étaient blanches et effilées comme celles d'une femme. Un tour d'esprit ironique et dédaigneux, qui perçait au travers d'une politesse exquise, prêtait une légère teinte de sarcasme à ses observations les plus sérieuses; et ce qu'il y avait surtout de plus remarquable en lui, c'est qu'accompagnées d'un sourire habituel, ses paroles enjouées cachaient toujours une morale sévère. Ses paradoxes mêmes, il en usait quelquefois, renfermaient quelque vérité.
Justiniani avait beaucoup lu et beaucoup étudié, tant dans les livres que dans la vie réelle. Sa profession de médecin, le forçant de s'insinuer dans les secrets de famille el de soulever le voile des passions les plus bizarres, devait nécessairement lui fournir une foule de curieuses observations. Il avait été témoin de beaucoup d'aventures qui, arrivées à toul autre, n'auraient point laissé de traces, ou même qui, racontées par une autre bouche, n'auraient été que de simples faits de dates et de lieux; mais, chez le docteur, tout incident prenait une forme originale; Tamour du merveilleux et le fantastique, dont la plupart de ses récits étaient empreints, était pour lui une profession de fol, bien que je n'aie jamais su au juste jusqu'où allait sa croyance à cet égard, ni ce qu'il en pensait lui-même.
Je n'oublierai jamais les soirées charmantes que j'ai
passées auprès de lui. Sans autre lumière que la flamme du foyer, nous nous abandonnions à ces causeries intimes qui font le charme des longues soirées d'hiver. Un mot, un rien faisait naître alors un souvenir dans l'esprit de Justiniani, et sa mémoire en était richement garnie.
Ce sont les entretiens de quelques-unes de ces soirées, qui contiennent une série d'histoires liées entre elles, que je présente au lecteur. Sans doute, ces récils, faits par tout autre que le narrateur lui-même, ne seront qu'une simple copie. Au moins tâcherai-je de conserver les paroles que j'ai entendues, autant que ma mémoire me le permettra.
Je dînais un jour chez Justiniani : c'était, je crois, au mois de décembre : au dehors, le temps était affreux; une pluie fine mêlée de neige avait battu les vitres pendant toute la journée avec un bruit triste et monotone. On sait l'influence pénible produite par le mauvais temps sur l'humeur. La conversation, qui avait roulé entre nous, tant bien que mal, durant le dîner, tarit insensiblement vers le soir, puis cessa tout à fait. Un quart d'heure à peu près se passa ainsi, lorsque, voulant demander quelque chose à Justiniani, je surpris son regard attaché avec une méditation profonde sur une boîte d'acajou qui figurait parmi les divers objets de son étagère. Je fus piqué de lui voir accorder plus d'attention à une chose qu'à un être animé assis à ses côtés, c'est-à-dire à moi.
— Qu'avez-vous donc à regarder cette boîte comme si
elle vous faisait des signes? lui dis-je avec la familiarilé dont il me permettait d'user envers lui. — Cette boîte me ruppeilc toute une histoire, répondit-il; elle me sauva un jour d'un grand péril, et ne contribua pas peu aussi à la conservation d'une autre personne. — Qu'est-ce donc que cette boîte merveilleuse?— C'est ma pharmacie portative. — Il n'y a à cela rien d'étonnant. Deux cents personnes eussent pu être sauvées par le même moyen, puisque celte boîte renferme des médicaments. — Eh! mon cher, vous ne m'avez pas compris. Cette personne et moi nous étions tous deux fort bien portants lors de l'aventure en question, quoique je courusse grand risque d'y périr de a plus affreuse des maladies, c'est-à-^dire de la faim.
Je pressentis une histoire, et je pressai le docteur de me la dire.
— Je présume que vous y jouiez un rôle? — Certainement. — Raison de plus alors. Allons! ne vous faites pas prier, ce serait de la mauvaise grâce. — C'est vrai, dit-il en arrangeant les tisons, qui jetèrent une flamme vive et brillante. Je vous raconterai donc cette aventure, la plus bizarre que j'aie jamais eue, et vous verrez ce dont je suis capable quelquefois.
Justiniani croisa ses jambes l'une sur l'autre, et commença en ces termes :
Ire Château de Riitler.
Pendant mon séjour, à W..., j'eus le bonheur de sauver d'une grave maladie la fille du prince R... La sanlé de la princesse, bien que rétablie, exigeant encore de temps à autre les soins d'un médecin, je restai au château sur la prière du prince, employant mes jours de liberté à parcourir les sites charmants dont W... est entouré.
Un jour, m'élanl un peu trop éloigné de la ville et me sentant très-fatigué, car la chaleur était extrême, j'entrai dans un cabaret de village pour me rafraîchir avec un pot de bière.
L'hôte, un gros villageois, empressé de recevoir chez lui un seigneur, comme il m'appelait, me fitmonter dans une chambre particulière, m'y installa, m'apporta de la bière et me laissa tranquille, en m'assurant que je ne trouverais nulle part, dans les environs, ni une bière aussi pétillante, ni une retraite aussi paisible. En etîet, la chambre était charmante : son unique croisée s'ouvrait à perte de vue sur la plaine; pour moi, qui aime la belle nature, c'était une vraie trouvaille; je me plaçai donc tout près de la fenêtre et j'entamai mon pot de bière avec cette agréable tranquillité des sens que nous accorde
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la nature dans le repos, après une grande fatigue de corps.
Tout alla bien pendant une demi-heure, quand, tout à coup, j'entendis des voix dans la chambre voisine, qui n'était séparée de la mienne que par une mince cloison. On parlait assez bas; mais je pus, malgré moi, saisir presque tous les mots, au milieu du silence absolu qui régnait autour de nous.
Bien que je sois l'homme le moins curieux de la conversation des personnes qui me sont inconnues, cependant il y a certains mois et certaines idées qui vous font prêter l'oreille; procédé peu honnête, il est vrai, mais quelquefois utile. J'eus à peine entendu quelques mots de la conversation de mes voisins, ils étaient deux, à ce que je pus comprendre, que je me mis à écouter de toutes mes forces. Vous allez juger si elle en valait la peine.
— Surtout de la prudence ! disait une des voix, car, que vous réussissiez ou non, dans les deux cas J'aiTaire peut vous mener droit au bourreau, et nous avec. — Comment! répondit l'autre voix d'un ton mal assuré, si je réussissais, j'aurais encore à craindre? N'aurais-je pas pour complice la comtesse? — Qui vous parle de la comtesse! interrompit le premier avec mécontentement; c'est le comte et surtout ce vieux diable de Joseph qui sont à craindre. Si l'un d'eux voit clair dans l'opération, nous sommes pcrdiis; notez bien ceci. Mai? j'ai tort de vous
conseiller dans une affaire où il y va de votre tête autant que de la mienne. Vous saurez bien vous conduire pendant les premiers temps que vous resterez au château. Dans quinze jours j'y passerai moi-même. Allez donc sans perdre un moment; la comtesse sait que vous arriverez aujourd'hui. Vous connaissez la route de Rutler? C'est à trois lieues d'ici. — Oui, oui, je connais la route; mais il est fâcheux que vous ne puissiez me présenter. J'espère au moins que vous avez eu soin de ne pas me nommer dans la lettre, et que personne ne me connaît au château? — Mais non î il y a dans la lettre que le porteur est l'homme en question, voilà tout. J'aurais bien voulu vous y conduire moi-même, mais je dois m'absenler pour une affaire importante. Nous devons donc nous séparer immédiatement au sortir de cette maison, et vous partirez de suite pour Iç château. Je vous l'ai dit : dans quinze jours j'y serai. — Ahl s'écria le second après un moment de silence, le sort en est jeté! Mais êtes-vous sûr que l'on me payera bien? — Oh! royalement; pouvez-vous en douter?
Ici, on s'éloigna de la cloison, et les voix baissèrent tellement que je pus à peine saisir quelques phrases entrecoupées; mais je crus en avoir entendu assez. Je restai quelques moments en proie à une incertitude cruelle. Soudain, la résolution de déjouer, s'il était possible, les projets coupables de ces deux coquins passa comme un éclair dans ma tèie. Que faire? Il était facile
de présumer, d'après les paroles que j'avais surprises, qu'un crime se tramait dans l'ombre. Mais était-ce véritablement un crime? Les apparences sont parfois si trompeuses, surtout lorsqu'il s'agit du mal! Et si le crime existait, comment le prévenir sur-le-champ? Car, d'après ce que j'avais cru comprendre, il fallait agir promptement. Faire arrêter ces deux hommes? Mais par qui? Pouvais-je le tenter, moi, inconnu dans le pays? D'ailleurs, je ne savais à quelle condition ils appartenaient. Un pareil esclandre pouvait devenir dangereux, surtout au cas que je me trompasse.
Toutes ces questions se pressaient tellement dans ma tête que je commençais à me gratter l'oreille, quand une idée qui me parut lumineuse me vint à l'esprit.
L'hôte devait nécessairement connaître le château de Rutler, puisqu'il était situé dans les environs. Il pouvait donc me renseigner sur la famille qui y habitait, et même sur ces deux hommes qu'il connaissait peut-être. Satisfait de la solution future de mon problème, je descendis l'escalier conduisant à l'oflice, faisant le moins de bruit possible pour ne pas donner l'éveil à mes voisins. Je trouvai l'hôte au buffet, donnant des ordres à un garçon d'écurie. Dès qu'il m'aperçut, il courut à moi :
— Eh bien, monsieur! ètes-vous content de ma bière? — Excellente, mon ami, excellente! Je souhaite, pour la gloire de votre maison, que mes voisins la trouvent de même. — Ah! vous voulez parler de ces deux messieurs
que j'ai placés à côté de vous. Us viennent de repartir à l'instant même. J'espère qu'ils ne vous ont point inquiété? — Ah ! ils sont partis! dis-je, assez désappointé de ce commencement. — Oui, monsieu,", reprit l'hôte; ces messieurs ne se sont arrêtés que pour faire souffler leurs chevaux, et ils n'ont rien pris. Tenez, poursuivit-il en étendant la main vers la fenêtre par laquelle on apercevait la route, tenez, les voilà qui gravissent la colline.
Effectivement, je distinguai deux hommes à cheval qui s'éloignaient au galop.
Parvenus au faîte de la colline, ils s'arrêtèrent un moment, puis se séparèrent tout à coup. L'un prit à droite, l'autre à gauche.
— Quel malheur! murmurai-je en ne pouvant retenir un geste de mécontentement. — Seraient-ils de votre connaissance? me demanda l'hôte. — C'est justement pour m'en assurer que je suis descendu, croyant les rencontrer ici; j'ai cru reconnaître la voix de l'un d'eux. Peut-être pourriez-vous faire cesser mon incertitude : les connaîtriez-vous par hasard? — Malheureusement non, reprit l'hôte visiblement chagriné de ne pouvoir répondre à mon souhait. Jean, poursuivit-il en s'adressant au garçon d'écurie, n'avez-vous pas rencontré quelque part en ville ces messieiy's? Le garçon fit de la tête un signe négatif. — Allons! n'en parlons plus, dis-je en changeant subitement d'avis.
Dans une affaire aussi incertaine que celle-ci, il fallait
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marcher avec circonspection. Qui pouvait m'assurer que l'hôte n'était point complice de ces deux hommes? En ce cas, ma curiosité pouvait tout entraver. D'ailleurs je crus pouvoir recueillir des renseignements sur le château de Rutler et ses habitants par une autre voie.
Je payai l'hôte et sortis du cabaret assez mécontent de ma mésaventure; car, en perdant la trace de mes deux hommes, je perdais presque le fil conducteur de ce mystère. Un sentiment de dépit assez puéril me poussa vers l'endroit où je les avais vus disparaître, quoique celte route fijt opposée à la mienne.
Ayant gravi la colline, je jetai les yeux à droite et à gauche. Hélas! il n'y avait pas l'ombre de mes fuyards. Mais en regardant par hasard à mes pieds, ce que j'y aperçus me causa une surprise si agréable, que je faillis tomber à la renverse. Qu'on se l'imagine! c'était la lettre sans doute perdue par l'un des cavaliers, puisqu'elle portait ces mots sur son enveloppe :
A madame la comtesse Sylvie de Rutler.
Sans avoir beaucoup de scrupule dans une action de laquelle dépendait peut-être la vie ou le repos d'une famille, je rompis le cachet. Cette lettre, comme l'avait dit l'un de ces hommes, était véritablement sans importance. Elle ne contenait que les lignes suivantes :
« Madame^
» Pour vous prouver tout l'atlachemenl que je vous ai voué, je me suis empressé de trouver l'homme que vous cherchez. C'est le porteur de celle lettre. M'en saurez-vous gré au moins?
» NORBEC. »
Comme vous le pensez bien, cette lettre ne m'éclaira pas beaucoup, bien que je crusse comprendre qu'il y avait de Tamour en jeu. Cependant, puisque la lettre était entre mes mains, il fallait que j'en tirasse le meilleur parti possible. Après une courte délibération avec moimême, voici ce que je résolus de faire : ce Norbec ne doit revenir que dans quinze jours, me voilà du moins tranquille pour ce temps-là; car, d'après leur séparation etleur conversation, il élaitfort peu probable qu'ils se revissent avant celte époque. Quant à l'autre, qui ne me parut être qu'un misérable bandit, il hésiterait sans doute à se présenter au château sans la lettre de recommandation. Donc, sans perdre de temps, je reviens au plus vite à la ville, je prends des informations sur les Rutler; je demande au prince un congé de quelques jours, et, muni de la lettre recachetée, je me présente au château à la place de Vhomme en question, si toutefois il n'arrive pas avant moi. Et après? Eh bien! après. Dieu m'illuminera sans doule, en faveur de ma bonne intention.
Mais, avant tout, il fallait se hâter.^e pris un cheval dans un autre village que celui où je m'étais arrêté, et je revins en toute hâte à W***. Je montai aussitôt à l'appartement du prince.
— Monseigneur, lui dis-je, pouvez-vous m'accorder un congé de huit jours? Mon valet de chambre saura où me trouver en cas de besoin. — Mais, avec plaisir, cher docteur, répondit le prince, pourvu que ma fille vous l'accorde. — Oh! la princesse, j'en suis sûr, sera enchantée de se débarrasser de moi, au moins pour une semaine, répliquai-je en m'avançant à la rencontre de la jeune fille qui entrait en ce moment chez son père. — Allez, docteur, dit-elle avec un charmant sourire; grâce à vous, je ne crains plus la mort. Allez-vous loin?
Comme le prince était le seul homme à qui je pusse demander un renseignement sans compromettre mon secret, je résolus donc de nommer le lieu où j'allais, et je répondis :
— Dans les environs , mademoiselle. Monseigneur connaît peut-être le château des comtes Rutler? — Rul- 1er? murmura le prince en cherchant dans ses souvenirs. Ah! oui, je sais.
Puis il ajouta entre ses dents :
— C'est un lieu mal famé. — Comment l'entend monseigneur? repris-je, est-ce qu'il y aurait des revenants? — Je ne sais si l'on ij revient, mais je sais qu'on y disparaît quelquefois, dit le prince en m'emmenant dans
l'embrasure d'une fenêtre. Vous connaissez les Rutler? ajouta-l-il. — Moi! pas le moins du monde. Mais, monseigneur, vous piquez ma curiosité. Ce serait donc un chàleau mystérieux? — Ohî quant aux mystères, il en est plein! Pauvre Lucie! — De qui parlez-vous, monseigneur?— Je parle de la fille du Ruller actuel. Elle mourut il y a quatre ou cinq ans, pendant une absence de son père, et on l'ensevelit subitement, comme si elle eût été pestiférée. C'était une charmante enfant! Maintenant le château est habité par deux personnes de cette famille, le vieux comte Jean de Ruller et sa belle-sœur, veuve de son frère cadet, une espèce de femme galante, sortie on ne sait d'où, dont la conduite était fort équivoque autrefois, et qui sut se faire épouser par Rutler, malgré les hauts cris de la famille, et principalement de son frère, le Rutler actuel, qui ne pouvait souffrir celte mésalliance. Quant à présent, la veuve et le vieux comte vivent assez tranquillement, à ce qu'il paraît. Il est vrai que Ruller, en vieillissant, oublie son orgueil et s'adonne à une manie scientifique telle qu'il ne se souvient presque plus de la mort de sa fille qu'il adorait. Mais il y a du louche dans tout cela.
Je restai pensif en entendant ces paroles. Il n'y avait rien là qui pût nféclairer sur le sujet mystérieux de la lettre. Je ne voulais pas non plus parler au prince de mes soupçonsj sans en être certain. Néanmoins ma résolution de pénétrer le mystère du cabaret ne changea
point. J'allais encore adresser quelques questions au prince; mais en ce moment on annonça une visite. Le prince me quitta, et je montai chez moi pour faire au plus vite les préparatifs de mon excursion.
Je dois dire ici deux mots de ma pharmacie de voyage, qui devait jouer un grand rôle dans cette étrange aventure.
Étant une fois allé passer deux ou trois jours à la campagne chez un de mes amis, j'eus la douleur de voir mourir un homme sous mes yeux, faute d'un simple médicament que je ne pus me procurer de suite. Depuis ce jour, je me promis de ne jamais coucher hors la ville sans prendre avec moi cette petite boîte où j'ai réuni les médicaments les plus nécessaires. Entre ces flacons se trouvait par hasard une fiole d'or fulminant *. Peu de jours avant mon aventure du cabaret, cet or avait été préparé devant moi par un professeur de chimie qui me le laissa en présent. J'avais même oublié que je possédasse cette foudre de Jupiter, et comme il pouvait m'arriver peut-être de passer quelques jours au château, je pris cette boîte, et la fiole terrible s'y trouva nécessairement renfermée.
Ma malle de voyage prête et la lettre recachetée, je partis.
• L'or fulminant est de l'or dissous dans l'eau régale et précipité avec de l'ammoniaque : c'est une composition plus terrible que la poudre à canon.
Il fallait payer double pour arriver au plus vile, car il commençait à se faire lard. Le postillon, qui sentit mon aiguillon doré, fit rouler la voiture comme le vent. Bientôt nous dépassâmes le village où j'avais entendu cette charmante conversation qui me faisait aller je ne sais où, et me jeter dans une affaire qui pouvait me devenir sinon funeste, du moins gravement compromettante pour ma dignité doctorale. Vers le soir, nous entrâmes dans une vaste forêt que nous mîmes à peu près une heure à traverser. Je commençais à trépigner d'impatience dans la voiture, quand tout à coup le postillon se retourna vers moi, et, me montrant un amas de rochers au bout d'une clairière, s'écria : — Voilà Rutler!
Effectivement, quelques minutes après, au détour du chemin, un noble et beau manoir bâti sur une montagne se dressa devant moi à travers les derniers feux du soleil couchant. C'était le château!
En me voyant si près du but, je sentis mon cœur se serrer, plein d'une irrésolution soudaine. N'élais-je pas devancé? Mais je m'étais trop engagé pour reculer.
A quelques centaines de pas du château, je fis arrêter la voilure en disant au postillon que, si je ne revenais pas dans un quart d'heure, il pourrait repartir. Je voulais entrer seul au château.
— Allons! me dis-je, en soulevant ma malle et en marchant, si mon action est une élourderie, ma fuite serait une lâcheté. Mais, pour ne pas avancer à l'aveugle.
tâtons un peu le terrain. Cela dit, je frappai. A peine avais-je touché le marteau, qu'une porte bâtarde, que je distinguais à travers la grille, s'ouvrit, et une femme parut. Elle s'avança rapidement de mon côté. — Qui demandez-vous? dit-elle en me toisant de la tête aux pieds. Avant tout il me fallait savoir si j'étais venu à temps. Je lui répondis donc par une autre question :
— Est-il venu quelqu'un? La comtesse est-elle seule? dis-je. — Oui, madame est seule. C'est vous qu'elle attend probablement, répondit la femme en m'ouvranl la grille. Vous devez avoir une lettre, ajouta-t-elle.
Je la lui tendis.
— Suivez-moi, dit-elle en allant à la porte par laquelle elle était venue.
Je la suivis en silence.
Nous entrâmes dans une espèce de vestibule où je déposai ma malle et m'occupai de rem-Cttre mes vêtements en ordre, tandis que ma conductrice courait porter ma lettre. Un instant après, elle revint et me pria de la suivre.
Jusqu'alors le destin m'était favorable. Nous passâmes par un corridor très-long et très-sombre. Enfin, ma conductrice s'arrêta, releva une lourde portière, et je me trouvai devant la comtesse. Elle se tenait debout, une main appuyée sur une table; dans l'autre, elle tenait la lettre ouverte, une bougie placée devant elle éclairait sa ligure belle cl énergique, dont la blancheur éclatante
était encore rehaussée par une longue robe de velours noir.
La chambrière avait disparu.
Dès que la portière fut retombée derrière moi, la comtesse me jeta un regard profond; puis, d'une voix basse, mais lente et accentuée, elle me dit :
— Bonjour, docteur.
Je restai anéanti. II pouvait bien être arrivé, ou que j'eusse été devancé par le véritable porteur de la lettre, ou que Ton me renvoyât comme un imposteur. Mais être reconnu! ceci dépassait toutes les forces de mon intelligence. Ce simple salut me confondit, je l'avoue; mais, par une étrange bizarrerie de la nature humaine, au lieu de perdre la tête de honte, car j'étais honteux, je repris courage et voulus jouer le tout pour le tout. Cependant je ne fus pas assez maître de moi pour ne pas m'écrier avec étonnemenl :
— Quoi! madame! vous me connaissez?
La comtesse me regarda avec une défiance dédaigneuse; puis elle répondit avec hauteur:
— Puisque j'ai demandé un médecin, vous devez i'èlre. Quant à votre nom, je l'ignore. Contentez-vous de connaître le mien.
Quel bonheur inespéré! on avait besoin d'un médecin! C'était une double chance pour moi. Je n'étais pas connu, et je pouvais, sans sortir de-ma i)rofession, la faire servir à mes fins. Quant à ce qu'on attendait de
moi, c'était encore une énigme inexplicable, et je devais agir avec la plus grande prudence, afin de ne pas éveiller les soupçons.
Je m'inclinai et je répondis avec tranquillité :
— Madame^ je suis prêt à exécuter vos ordres.
Un sourire de satisfaction passa comme un éclair sur les traits de mon interlocutrice. Elle fil quelques pas vers un divan, s'y plaça et me fil signe de la main de m'asseoir en face d'elle :
— En ce cas, écoutez-moi, docteur, dit-elle. Si vous voulez agir, il faut savoir comment vous y prendre.
Je devins tout oreilles. La comtesse poursuivit :
— Mon beau-frère s'est adonné à l'alchimie qui absorbe non-seulement tout son temps, mais encorv3 toutes ses facultés intellectuelles, de sorte qu'il est incapable de comprendre quoi que ce soit, si on ne lui parle son jargon favori. Le feu de ses fourneaux, qu'il ne quitte guère, lui a occasionné une espèce d'inflammation aux yeux. Il faut donc, au profit même de sa science, le persuader d'employer un remède quelconque, ce qu'il a refusé de faire jusqu'à présent, ne voulant point abandonner, ne fût-ce que pour quelque temps, comme le lui ont conseillé d'autres médecins, le brasier infernal oii il fait bouillir son trésor imaginaire. Ne le détrompez donc point de sa manie; vous devez au contraire l'y encourager, ce qui vous sera facile. Étant chimiste vous-même, ces folies vous sont sans doute connues. Vous commcn-
cerez donc par le persuader que vous pouvez le guérir sans l'arracher de son laboratoire. De celle manière il vous laissera employer lel remède qu'il vous plaira; car, quoiqu'il néglige ses yeux, l'idée de devenir aveugle est pour lui mille fois pire que la morl.
A ces dernières paroles, la voix de la comtesse devint basse el tranchante. Je levai les yeux sur elle, mais, je les détournai aussilôl. Sa belle figure avait pris une expression de cruauté; mais cela ne dura qu'un instant. Puis, elle reprit d'une voix calme :
— Surtout, gardez-vous de son domestique, qui ne le quille jamais. C'est une espèce de ckien qui garde à vue son maître. De cette façon, vous le conduirez aisément à notre but; mais ne vous hâtez pas trop, arrivez lenlemenl et sans éveiller les soupçons. M'avez-vous comprise, docteur? — Parfaitement, madame, lui répondis-je.
Elle garda un moment le silence; puis, me fixant dans le blanc des yeux :
— Vous savez, reprit-elle lentement, que si vous aviez envie de me trahir, vous ne sortiriez pas vivant de ce château. Quant à la récompense, je vous la payerai votre pesant d'or.
Peste! quelle alternative! Néanmoins, je sentis instinctivement qu'il fallait montrer ici toute la noirceur de mon âme, et je lui répondis le plus bassement possible :
— Tout s'achète, quand on connaît le prix des choses comme vous, madame. — - N'est-ce pas? fit-elle en me jetant un regard impossible à décrire.
Elle se leva, el je fis de même.
— Allons! suivez-moi! II est temps que je vous présente au comte. Choisissez un nom quelconque; il faut que vous en ayez un. — Je me nommerai Justiniani, répondis-je, payant d'audace cette femme qui se jouait si cruellement de moi.
Elle inclina la tête en signe d'assentiment, sans daigner me répondre.
Je dois l'avouer: le rôle faux que je jouais vis-à-vis de celte femme me menait à une infamie; je n'en doutais plus déjà, et il me rendait cette conversation tellement insupportable, que je ne pus m'enipêclier de pousser un soupir de satisfaction et d'essuyer mon front qui était tout humide, quand enfin je la suivis en silence à travers plusieurs chambres à peine éclairées. La vue de celte femme et sa parole commençaient à me fasciner.
Quelques minutes après, nous entrâmes dans une chambre grande, haute et voûtée. A en juger par les ornements tombés en vétusté, cet appartement avait dû être celui d'un grand seigneur; mais, dans son état actuel, ce n'était plus que le cabinet d'un savant, ou, pour mieux dire, le laboratoire d'un chimiste. Les murs, les tables et le plancher étaient encombrés de livres, d'instruments de physique et de chimie, qui, avec leurs tubes de verre ou de cuivre, tranchaient étrangement sur la blancheur jaunâtre des parchemins entassés pêle-mêle comme les dalles d'un cimetière. Sous le manteau d'une immense
cheminée, dont le foyer lumineux faisait osciller tous les objets d'une manière fantastique, était posé un petit fourneau d'une forme bizarre, que je pris au premier abord pour un bain-marie, mais que je reconnus aussitôt être le fameux athanor, avec sa tour et son nid, exactement fait d'après les prescriptions des alciiimistes. Mais ce sombre cloaque de sorcier contrastait plus étrangement encore avec les deux êtres qui l'habitaient; et, pour la première fois depuis mon entrée au château, mon regard put se reposer sur un tableau doux, gracieux et vénérable.
Devant une table ronde, chargée de papiers, éclairée par quatre bougies surmontées d'abat-jour opaques, dormait un vieillard à cheveux blancs, presque couché dans un large fauteuil à dos sculpté et fort élevé. C'était le vieux comte Jean de Rutler. Sa figure, noble et sévère, quant aux traits, avait l'expression d'une extase si sainte, qu'elle devait venir de la pensée sublime qui occupait le vieillard, et la remplissait d'une pureté et d'une douceur infinies. A le voir ainsi, vous vous seriez cru devant un séraphin endormi.
L'autre personnage était aussi un vieillard. Il se tenait devant la cheminée, les yeux fixés sur son maître avec la sollicitude d'un père et l'attachement d'un vrai serviteur.
C'était Joseph.
Si j'avais pu remarquer tous ces détails, c'était grâce
au sommeil du comte; car, dès que nous eûmes touché le seuil de cette chambre, la comtesse parut se transformer. Elle se glissa comme une ombre devant le vieillard endormi, et s'assit sur une chaise à l'autre extrémité de la table.
Tout à coup une pendule sonna onze heures. A ce tintement, le comte ouvrit les yeux.
— Ah! c'est vous, Sylvie, dit-il en apercevant la comtesse. Je ne vous ai point entendue entrer. Que j'ai l'oreille dure! Je risque de négliger ainsi mon opération, ce qui pourrait occasionner une perte irréparable; mais, grâce à Dieu, j'ai là mon Joseph qui veille pour moi. Tu ne dors pas, mon vieux, continua-t-il en tournant les yeux vers son fidèle serviteur.
Tout à coup il m'aperçut.
— Ah! qui est monsieur? dit-il en inclinant légèrement la tête pour me saluer. — Monsieur est le docteur Justiniani, mon frère, dit la comtesse en me présentant; il a eu la bonté de venir au château à ma demande. Comme monsieur croit pouvoir vous soulager sans vous priver de vos occupations, j'ai cru devoir vous ie présenter. — Que vous puissiez ou non me guérir, soyez le bienvenu dans tous les cas, monsieur! me dit le comte en me tendant la main. Je souffre, il est vrai, reprit-il avec un soupir, je souffre un peu, mais vous êtes un homme de science, monsieur, et vous devez comprendre qu'on doive quelquefois se sacrifier pour une noble et belle entreprise;
surtout, ajouta-t-il avec un sourire Irisle, quand on est vieux et inutile comme moi.
Le sentiment sublime de l'abnégation de soi-même, cet amour ardent de la science, alors même que le vieillard se fût trompé dans ses moyens comme dans son but, me touchèrent profondément. Je lui répondis d'une voix que je voulus vainement maîtriser :
— Monsieur le comte, non-seulement je vous comprends, mais, si vous me permettez d'êlre sincère, je vous dirai que je vous admire. Néanmoins, pour apprécier dignement vos efforts et y contribuer, si je le puis, par mes faibles lumières, je voudrais être initié par vous dans votre noble entreprise; car, bien que je puisse juger par l'appareil même qui vous entoure que vous vous occupez de sciences naturelles, comme l'arbre de la science se subdivise cfl différentes branches, je suis incertain de laquelle vous voulez cueillir le fruit. -— Ce n'est point une seule branche que je veux saisir, s'écria le vieillard; je veux attaquer corps à corps le tronc de cet arbre immense qu'on nomme la nature; alors tous ses rameaux s'inclineront à mon souhait! — L'idée est grande, j'en conviens, mais quelle est la voie? Toutes les sciences naturelles n'ont pu jusqu'à ce jour qu'élaborer quelques effets de la nature, sans pouvoir jamais remonter à leur cause commune. — Cette voie cst.ralchimie! C'est là que toutes les séductions se trouvent à priori! me répondit le vieillard d'une voix inspirée, — Vous cherchez donc
de l'or? lui dis-je avec une douleur involontaire, voyant déjà ce vieillard se consumer comme tant d'autres qui ont poursuivi ce rêve enchanteur.
Le comte sourit.
— De l'or? reprit-il, et qu'en ai-je besoin? Je suis riche, vieux et souffrant. Non! d'ailleurs, vous avez une idée trop vulgaire de l'alchimie, si vous ne lui reconnaissez d'autre but que la transmutation des métaux. Il faut que vous sachiez mon opinion en ceci; mais, avant d'expliquer le fond des choses, entendons-nous sur les mots, ainsi que le recommande le divin Platon. Qu'estce que la chimie? N'est-ce pas la science qui traite de la composition des corps? Son but unique n'est-ii pas de les composer et de les décomposer à volonté? Eh bien, le but de l'alchimie est le même, seulement avec cette différence qu'elle ne reconnaît point vos prétendus corps simples devant lesquels vous avez prononcé le nec plus ultrà, en taxant de folie celui qui veut passer outre, comme si la science pouvait rester stationna ire! Je vous dis hardiment, moi, que ces simples sont des composés euxmêmes, mais que la paresse, l'incurie et l'orgueil seront toujours une pierre d'achoppement pour ceux qui ne veulent pas se donner la peine de reconnaître les principes métalliques et de rechercher le premier agent qui décompose tout. Ainsi, ce que j'entends, moi, par l'alchimie, n'est autre que la chimie transcendante. — S'il en est ainsi; lui dis-je, je suis des vôtres; car moi aussi j'ai
toujours pensé que les limites, en fait de sciences, n'étaient que des barrières. — Eurêka! s'écria le vieillard en me serrant la main avec effusion; voilà l'homme que j'ai cherché toujours!
La comtesse, qui ne disait mot pendant tout cet entretien, absorbée qu'elle paraissait être par son ouvrage de main, sourit à ces paroles. Le vieillard remarqua ce sourire.
— C'est bien à vous, Sylvie, dit-il^ que je dois rendre grâce du bonheur que me procure la connaissance de monsieur. — Non, non, dit la comtesse, en se retournant vers moi avec un geste charmant, rapportez tout au docteur qui a eu la bonté de se rendre à mes désirs.
Cette scène me fit mal. D'un côté, la confiance, la grandeur d'âme; de l'autre, l'astuce la plus noire. Et avec tout cela, pour mon plus grand malheur, ne rien comprendre à ce manège infernal! Bref, je ne sais comment j'eusse réussi à dissimuler le véritable sentiment qui m'animait à l'égard de ce pauvre vieillard si cruellement trahi. Heureusement la pendule sonna en ce moment minuit.
La comtesse se leva :
— Il est temps que je vous quille, dit-elle; j'ai encore quelques ordres à donner. D'ailleurs, il faut que vous consultiez monsieur. Adieu, mon frère. — Que Dieu vous récompense de votre bonté, dit le vieillard en lui tendant la main.
La comtesse me fit de la têle un signe amical, et sortit
précipitamment. Ne voulant pas m'aventurer davantage
dans une conversation dont j'ignorais encore la véritable
. tendance, et que je voulais conduire à mes fins, je me mis
à examiner les yeux du comte.
Malheureusement je reconnus qu'il lui fallait quilter pour trois semaines au moins ses opérations chimiques, repos sans lequel les calmants que j'allais employer ne devaient avoir aucune efllcacité. Mais, comme j'étais prévenu de l'inutilité d'une pareille ordonnance, j'imaginai un autre expédient tendant au même but; car, outre une ferme résolution de ne pas me séparer du comte et de le sauver du malheur inconnu qui le menaçai!, je voulais encore lui rendre la vue. Voici de quelle façon je résolus de commencer la cure. Je devais me faire alchimiste pour quelque temps, prendre pour moi toute la peine de ses travaux et lui laisser la part du maître. Je l'éloignais ainsi de son fourneau, sans l'éloigner du laboratoire. Mais, pour acquérir sa confiance au point de me faire agréer comme son famulus, il fallait du temps, et Dieu sait combien il m'en restait! Néanmoins j'entrai de suite dans mes fondions de médecin; je lui préparai Vesprit de corylus avellana qu'il ne devait employer que dans quelques jours, en attendant que je lui prescrivisse de se laver les yeux, une fois par heure, avec de l'eau glacée. Comme je finissais mon inspection, un domestique entra.
— Madame la comtesse fait dire à monsieur que son appartement est préparé. — C'est bien, dis-je; remerciez madame de ma part. — - Allez, docteur, allez, dit le comte; vous devez être fatigué de la route.
Il disait vrai; j'élais surtout fatigué moralement, et je fus enchanté de nVenfermer seul dans ma chambre, pour rassembler mes idées et me tracer un plan de conduite.
— Ahî m'écriai-je en donnant un tour de clef à ma, porte; délibérons!
Comme on le présume aisément, je ne pus fermer l'oeil de toute la nuit; j'avais à songer à tant de choses! j'en avais à deviner tant d'autres! Malheureusement celles auxquelles je songeais m'étaient presque aussi inconnues que celles que je voulais deviner. Néanmoins je posai les principes suivants, à l'aide desquels je devais avancer péniblement dans une voie inconnue, sans guide et sans lumière :
En premier lieu, éviter un tête-à-tête avec la comtesse, en alléguant mes occupations auprès du comte, et cela pour ne pas être pris en défaut au sujet de mon arrivée. Cependant, comme un têle-à-lête pouvait arriver sans que je le voulusse, en ce cas, je devais répondre à toutes les questions de la comtesse de la façon la plus équivoque et en même temps la plus plausible, ce qui était fort difficile; mais il me fallait néanmoins le tenter.
Deuxièmement, découvrir le but des recherches du comte; car, bien que comprenant sa définilion de l'alchi-
mie, je ne savais nullement quelle était la substance qu'il cherchait, ni à quelle fin; sans quoi je ne pouvais y coopérer efficacement.
Troisièmement, trouver un allié au château qui pût me renseigner sur les antécédents du frère et de la sœur, et m'éclairer ainsi sur leur situation respective. Mais ces renseignements devaient être obtenus avec la plus grande prudence, de peur que mon édifice ne croulât. Je crus que le vieux Joseph pouvait m'aider en ceci, puisqu'on m'avait déjà recommandé par deux fois de me défier de lui.
En quatrième lieu, et principalement, il fallait découvrir enfin ce qu'on attendait de moi. Et toutes ces énigmes devaient avoir leur solution avant deux semaines; car, si Norbec ou l'autre allait à survenir, j'étais arrêté dès les premiers pas.
Trois jours s'écoulèrent, trois jours mortels pour mon impatience, sans que j'eusse avancé en rien, si ce n'est dans l'amitié du comte, qui me prenait en afîection de plus en plus. Il est vrai que je passais la journée entière auprès de lui, parlant le plus souvent de sa chimie transcendante, dont je "commençais à saisir le jargon, comme disait la comtesse; mais je n'étais point encore assez avancé dans son affection pour qu'il me confiât le but de ses recherches. Le vieux Joseph, dont je voulais aussi gagner la confiance à tout prix, était une espèce d'ours qui ruminait toujours quelque chose entre les dents, et
me jetait parfois des regards fort peu rassurants pour mes projets d'alliance.
Le comte remarqua même un jour un de ces grondements sourds accompagné d'un regard de tigre. Il ne put s'empêcher de sourire :
— Voyez donc ce vieux! me dit-il en me montrant Joseph avec un geste plein de bonté; il est plus soupçonneux que tous les eunuques d'Orient. Croiriez-vous qu'il prend pour des traîtres tous ceux qui m'approchent? Dieu me pardonne! je crois qu'il se défie de vous! Mais rassure-loi, mon fidèle serviteur, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, c'est un enfant de la science ! — Oh ! non, je ne le suis pas encore, mais je brûle de le devenir, répliquai-je d'une voix de catéchumène. — Si vos intentions sont pures, vous le deviendrez, dit le vieillard en me serrant la main.
J'avais cru remarquer, plusieurs fois dans ma vie, que les hommes d'un caractère noble et dévoué, par suite de déceptions et de malheurs, deviennent trèsdéfiants, et par conséquent très-brusques dans leurs rapports avec les inconnus, ce qui n'empêche pas qu'ils soient prêts à la confiance et à un dévouement sans bornes, pour peu qu'on sache échaufîer et dissoudre celte écorce de rudesse dont ils s'enveloppent. Je compris qu'avec Joseph, qui était de celte trempe, toute cajolerie de ma part ne servirait qu'à me rendre plus suspect à ses yeux, attendu qu'il ne jugeait les hommes qued'après ses
propres principes. Jusqu'au jour où je pourrais frapper un coup de maître sur celte triple cuirasse de méfiance, je devais donc montrer à Joseph, sinon la même rudesse, du moins une sorte d'indifférence.
Quant à mes rapports avec la comtesse, j'usais envers elle d'une politesse froide, éludant le plus possible ses questions, et la persuadant que tout allait selon ses désirs. Cependant, malgré mes précautions, nous nous rencontrâmes un jour dans une des galeries du château, au moment où je me rendais chez le comte. Elle s'arrêla et me dit d'une voix étrange :
— Je suis contente de vous !
Heureusement la présence de Joseph qui parut soudain dans la galerie vint à mon secours. Aussitôt qu'elle l'eut aperçu, elle s'éloigna.
Elle assistait presque toujours à nos entretiens philosophiques et ne nous quittait que le soir. Avec le comte, sa prévenance et sa sollicitude étaient sans égales. Tout cela était fort louche, comme disait le prince de R...
Voilà où j'en étais avec les personnages de ce drame mystérieux, lorsqu'un jour, m'étant levé de grand malin, je résolus de me promener dans le parc du château, qui était fort grand elfort beau, afin de me remettre un peu de l'atmosphère embrasée du laboratoire que je ne quittais guère. Il était cinq heures à peine quand je descendis au parc. Il renfermait une terrasse bâtie sur un rocher, d'où la vue était magnifique. Toute la contrée, parsemée çà
et là de villages et de manoirs pitloresquesj coup e par des ruisseaux qui filtraient au travers des gazons fleuris ou de sombres forêts, se déroulait en un panorama immense, et les regards ne s'arrêtaient qu'à la ligne bleuâtre de l'horizon.
Je me rendais à cet endroit enchanteur et je m'arrêtais en contemplation muette devant le tableau sublime du réveil de la nature, qui nageait en ce moment dans la rosée embaumée et brillante du matin, lorsque tout à coup j'entendis derrière moi une voix claire et profonde qui dit :
— Que Dieu est grand!
Je me retournai soudain. C'était le comte.
— Quoi! c'est vous, monsieur? dis-je étonné; je ne vous croyais pas aussi matinal. — C'est l'heure unique pendant laquelle je sors, répondit-il en me tendant la main. Voulez-vous que nous nous promenions un peu sur la terrasse? — Avec plaisir, monsieur, d'autant plus que rien n'est plus salutaire pour les yeux affaiblis que de regarder la verdure au moment oij le soleil se lève. — Oui, dit le comte, je sais cela. Non-seulement le lever du soleil épure la vue, mais il épure l'âme aussi en l'appelant à la contemplation. Aboyez quel beau spectacle! poursuivit-il en me montrant la terre. — Monsieur, lui dis-je après un moment de silence, vous m'avez surpris par une parole qui me fait honte maintenant. Je restais là en extase devant la création, et j'oubliais de dire ce
que vous avez dit pourtant, vous! — Cela ne m'étonne pas, cher docteur! me répondit le comte en souriant avec tristesse; les hommes sont ainsi faits! Vous voyez le soleil chaque jour, et vous oubliez de songer à Dieu, comme s'il n'envoyait ce soleil que pour votre conservation. Cela vient de l'habitude, et surtout de la trop grande distance qu'il y a entre l'homme et le Créateur. Il faut être vieux et souffrant comme moi pour penser toujours à Dieu vers lequel je désire aller depuis si longtemps.
Je regardai avec étonnement ce vieillard si beau en ce moment, avec sa noble figure animée d'un regard inspiré, avec son front haut entouré de cheveux qui retombaient, aussi blancs que la neige, sur sa longue robe noire. Le profond sentiment religieux avec lequel il parlait me parut une étrange contradiction avec cet autre sentiment de chimiste, si je puis m'exprimer ainsi, qui dévorait ordinairement ses pensées et toutes ses facultés inlellec ■ tuelles, comme avait si bien dit la comtesse.
Son idée fixe, la chimie transcendante, devait nécessairement, selon mm, avoir un but matériel; or, comment un désir purement terrestre pouvait-il être contenu dans une âme qui n'aspirait qu'au ciel? Je voulais éclair, cir cette énigme à tout prix. Je crus le moment propice pour lui adresser celte question qui depuis longtemps déjà me brûlait la langue.
—Monsieur le comte, dis-je en m'arrêtant, permettezmoi d'être franc avec vous, au risque de vous déplaire.
— Parlez, cher docteur, répondit-il avec bonté; j'aime la franchise, parce qu'elle montre Thomme tel 'qu'il est, et c'est un double avantage quand il est bon et généreux comme vous.
Je m'inclinai en silence à celte flatterie noble et franche; mais, n'abandonnant pas mon idée, je repris :
— Quoique vous désarmeriez par votre indulgence le plus rude adversaire, néanmoins j'ose entrer en lice contre vous. Mon cher comte, j'ai trouvé une étrange contradiction dans votre personne. — Eh bon Dieuî laquelle? Serait-ce entre mes paroles et mes acîions? demanda-t-il en souriant. — Précisément! répondis-je, enchanté qu'il allât ainsi au-devant de ma question. — Eh bien! en quoi les unes et les autres ne s'accordentelles point? Voyons, dites hardiment.— Je crois, reprisje, que pour l'homme qui regarde la mort comme la seule voie qui le conduise à son Créateur; pour Fhomme qui voit dans celte union d'outre-tombe le seul bonheur auquel il ait toujours aspiré; je crois que pour un tel homme, toute occupation terrestre doit cesser, ou du moins perdre son charme. — Il est vrai, dit le vieillard on me serrant la main, vous m'avez deviné! cl sans la science qui me vivifie, je ne sais ce que je serais devenu dans cette vallée de larmes, comme dit le poêle sacré.
— Eh! c'est justement de votre passion scientifique que je veux parler, inlerrompis-je. Comment! vous qui méprisez tout ce qui est terrestre, vous qui n'aspirez qu'à
I,E^ SOIRÉES DE .JlSTmIA^r, T. 1 . 5
Dieu, au point de vouloir mourir, vous vous consumez depuis des années à des recherches qui n'ont d'autre but qu'une découverte chimique! — Vous ne me comprenez pas, mon cher ami, dit le comte avec douceur. Je ne méprise pas les plaisirs terrestres; je ne les goûte pas, voilà tout. Je ne dédaigne pas non plus la vie au point de vouloir mourir, mais j'envisage la mort en chrétien, c'est-à-dire, je vois une véritable existence au delà. Quant à la science, ce n'est;pas une passion chez moi, c'est une sorte d'amour : elle ne m'excite point, elle m'élève; et, puisque le but de ma découverte chimique, comme vous l'appelez, est un bien immense, je fais, en la poursuivant, un acte agréable à Dieu et à moi-même, la science de la nature étant une lumière dont on ne se lasse jamais. Vous voyez bien, mon ami, que l'homme peut aspirer au ciel, et trouver en même temps sa consolation sur la terre. — Je crois vous comprendre sur ce point, lui répondis-je; mais quelle est donc cette découverte dont le bien serait immense? Que cherchez-vous enfin? — Je m'attendais depuis longtemps à cette question; mais j'ai craint que la curiosité seule ne vous la dictât. Je vois avec plaisir que je me trompe. Vous doutez d'un homme qui vous offre une contradiction entre les désirs de son àme et ceux de son esprit. Voici la vérité : vous pourrez me comprendre, sinon me croire. Je cherche une chose qui est aussi bienfaisante que la vie... je cherche la panacée universelle!
Je regardai le comte avec étonnement; puis celle idée me vint : les vieillards sont les plus tenaces à la vie, et celui-ci peut bien chercher à la retenir malgré son indifférence pour la terre. Mais, comme s'il m'eût compris, il poursuivit;
— Vous pensez peut-être que je veux adoucir mes peines ou prolonger mon existence^ Non, non. Je ne veux ni hâter ni retarder ma mort; je cherche cette admirable thériaque pour la consolation elle bonheur des autres.
Ces paroles furent prononcées avec beaucoup de tristesse, et je compris que ce désir si louable en soi bien qu'erroné peut-être, devait avoir cependant, chez ce vieillard inexplicable, une autre cause cachée.
— Qui a pu vous conduire à une telle idée, cher comte? — Un malheur... répondit-il d'une voix sourde. — Un malheur? — Oui!
Insister devenait de l'indiscrétion. Je me tus.
— Tenez! me dit-il tout à coup avec un brusque abandon, vous êtes homme à me comprendre. Je vais vous raconter quelque chose de ma vie; ce sera une étude de plus pour vous, et pour moi-même une consolation.
Il se laissa tomber sur un banc de gazon. Je m'assis en silence à côté de lui.
— On s'imagine souvent, dans la jeunesse, commença le comte, que Ton gardera toute sa vie ses opinions et ses goûts. C'est une grande erreur qui provient ou de la fausseté de nos sentimenls ou d'une mauvaise éducation. Vous en jugerez par mon récit.
« Dans ma jeunesse, je ne rêvais que gloire et fortune, tous les autres sentiments se taisaient devant celte soif inextinguible d'honneurs. Poussé par ces raisons à rechercher les alliances les plusriches, j'épousai une femme très-belle que je n'aimais pas, mais qui, par son nom et sa position, ajoutait encore de l'éclat à la fortune dont je jouissais déjà. Nous vécûmes longtemps ensemble. Pouvant satisfaire toutes mes fantaisies de faste et de luxe, j'étais heureux à ma manière, et peu s'en fallut que je ne le devinsse vérilablement,carma femme était un ange de bonté et de douceur; mais, hélas! j'étais loin de comprendre alors que le vrai bonheur est en nous et non dansles choses extérieures. Après dix ans de mariage, je perdis ma femme. Une fille en bas âge qui me resta d'elle combla mes derniers vœux. Je lui préparais d'avance la route des honneurs et de la fortune, ce qui devait être, selon moi, Tunique consolation de mes vieux jours. Mais à ce sentiment si connu de ceux qui veulent revivre dans leurs enfants, s'en mêla bientôt un autre, sublime en soi, car il ne demande pas la possession de l'objet aimé : c'était l'amour paternel. Tenez, voyez-vous cet astre lumineux? Eh bien, ma fille était aussi belle et aussi radieuse que lui! En grandissant, elle réunit toutes les vertus que Dieu ait jamais accordées à un être mortel.
» Je l'aimais d'un amour sans bornes; et ce sentiment, loin de tempérer mon orgueil, ne lui donna qu'un nouvel essor. Sou^ciil Lucie, avec sa douceur d'ange, me repre-
nait sur mon caractère orgueilleux et méprisant qui fui cause de plusieurs graves démêlés avec ma famille; et tous ces vertueux efforts ne tendaient qu'à me rendre un objet d'adoration pour les autres, comme je i"; tais pour ellemême.
» Que vous dirai-je de mon bonheur? Ce fut un songe de félicité qui dura si peu! A quinze ans, Lucie tomba subitement malade, et son mal fit échouer tous les secours de la science. Je restai trois semaines cloué à son chevet, pleurant de rage et de désespoir. L'armée^ à laquelle j'appartenais alors, m'arracha des bras de ma tille chérie... quand je revins, un mois après, mon enfant était à Dieu! »
Le vieillard s'arrêta, une larme coulait le long de sa joue. II leva sa main au ciel, par un geste sublime de résignation, et poursuivit :
» Le coup fut si terrible, quil brisa non-seulement le père, mais l'homme tout entier. Je tombai malade à mon tour, et le rétablissement fut long et douloureux. Je perdis le goût de tout, je rompis toutes mes liaisons d'autrefois et me relirai dans ce château pour y mourir sans doute dans une apathie de douleur qui me rongeait lentement. Soudain une autre existence se releva pour moi sur les ruines mêmes de mon bonheur perdu. Voyez comme Dieu est bon! Par la mort même de ma Lucie, il me suggéra une idée qui fait la consolation de mes derniers jours.
» Durant les premiers temps de mon malheur, je ne cessais d'accuser les médecins de n'avoir pu retenir l'âme dans un corps jeune et plein de vigueur qui mourait, non pas usé par la vie, comme la vieillesse, mais par une cause étrangère, comme un jeune arbre sous la hache du bûcheron. Puis une idée me vint : puisque la médecine possède tant de poisons qui, chacun séparément, peuvent faire mourir l'homme le plus robuste, pourquoi ne posséderait-elle pas un remède universel? Poursuivant celle idée, qui fut en quelque sorte comme une guérison posthume de ma fille, j'entrepris de fouiller les livres médicaux de tous les âges pour voir si je n'y trouverais pas quelque indice. Les modernes ne me dirent rien à ce sujet; mais plus je remontais vers l'antiquité, plus je retrouvais de ces idées hardies qui, semblables à des regards d'aigle, planent sur la nature entière et découvrent dans son harmonie les voies mystérieuses de sa conservation. Je dus nécessairemeni passer par les alchimistes, les seuls qui aient débattu la question qui m'occupait. L'esprit imbu de préventions, je ne m'approchai de cette doctrine occulte qu'avec méfiance. Je lus les deux Bacon, Raymond Lulle, Basile Valentin, Paracelseet tant d'autres génies incompris, comme tout ce qui fut trop grand et trop simple à la fois pour être accessible au vulgaire. Alors un monde mystérieux et sublime s'ouvrit devant mes yeux éblouis : je trouvai enfin ce que j'avais tant cherché. Mais une chose étrange arriva : ce que je ne
considérais d'abord que comme un but, commença à m'allirer par un charme inexplicable. La chimie, que je dus employer dans mes opéralions, pour scruter la nature, remplit bientôt toute mon âme. j'étudiais et j'opérais sans relâche. Mais ce n'était pas assez que d'aimer l'étude seule, et j'étais encore étranger à tout autre sentiment. Enfin, Dieu, qui met l'amour du prochain au-dessus de toutes les vertus, fh'enflamma du désir de chercher celte panacée pour le soulagement de mes semblables. Ainsi, voyez! par les voies inexplicables de la Providence, la mort de ma fille chérie m'arracha du monde quand j'étais vain et orgueilleux, et me jeta dans le creuset du malheur, d"où je suis revenu vers mes frères épuré et plein d'un sentiment plus doux et plus consolant. Et maintenant, docteur, vous savez le but, les moyens et la cause de mes recherches. Vous pouvez les taxer de folie; mais je suis sûr que vous approuvez, sinon mon amour pour l'alchimie, du moins mon amour pour l'humanité.
— Oh! oui, m'écriai-je en serrant fortement dans mes mains la main du comte. »
Je me gardai bien de lui dire mon opinion touchant quelques écrits des anciens et surtout des alchimistes. Pourquoi détruire une illusion dont le but était si vertueux, et qui, ne faisant de mal à personne, faisait le bonheur de celui qui la partageait?
— Vous ne vous êtes pas trompé, poursuivis-je, en disant au commencement de votre récit, qu'il me servi-
^ —di-
rait d'étude; j'y ai puisé une belle leçon; c'est que la science peut consoler l'homme des malheurs cl des vicissitudes de la vie. Quant à ces recherches, loin de les taxer de folie, je vous dirai seulement que vous sondez là un grand mystère. Peut-il être découvert? le sera-t-il par vous? Voilà ce qui est douteux. — Douteux, oui; impossible, non! une absurdité mathématique est seule impossible. Eh bien! prouvez-moi mathématiquement que la médecine universelle est une absurdité, c'est-àdire qu'il ne peut exister ni simple ni composé qui puisse rétablir l'équilibre dérangé des facultés du corps; car toute maladie, quelle qu'elle soit, n'est autre chose que l'équilibre dans telle ou telle partie de l'organisme animal. — Ah! quant à cela, j'y renonce! nous soupçonnons bien des causes à toute maladie, mais nous n'en traitons que les effets. — Vous en convenez donc! s'écria le vieillard triomphant; puis il se leva et me dit avec une amitié confiante en me prenant par la main : Vous n'êtes pas homme à rire de mes opérations, mais à en redresser les écarts, s'il y a lieu. Voulez-vous voir où j'en suis de mes recherches? — Mais avec plaisir, cher comte, m'écriai-je en me voyant enfin arrivé à mon deuxième point, en tant surtout que je puisse vous servir de mes faibles lumières. — Faibles! interrompit le comte, ne dites pas cela. Il se trouve de grands chimistes parmi vous autres savants; mais ce qu'il y a de malheureux, c'est que vous croyiez indigne d'être étudié tout ce qui
sort de la route battue de vos expérimentations. — Pensez-vous que nous recevions notre diplôme de docteur des arts sans que cela ne nous donne une dose suffisante de présomption et de dédain? répondis-je en riant. Mais, dites-moi, comte, comment pouvez-vous travailler seul? Les opérations chimiques deviennent quelquefois si compliquées, que le secours d'un aide devient indispensable. — Mais j'ai un aide! et Joseph donc! Vous verrez qu'il sait aussi bien préparer un 6ain-rïiar/e que mon chocolat. Je ne sais vraiment s'il a pris goût à la chimie; mais, je crois. Dieu me pardonne! qu'il s'est fait mouler sur son maître. Imaginez-vous qu'il m'aime au point que, tout vieux qu'il est, pour se rendre utile dans mes opérations, il a pris des leçons de chimie chez un apothicaire. Mais venez! faisons un tour de jardin; puis, si vous voulez, vous prendrez le déjeuner chez moi.
Le comte s'appuya sur mon bras, et nous recommençâmes à marcher. Pendant la promenade, il me raconta encore quelques traits piquants de son fidèle serviteur, ce qui me raffermit dans l'idée de m'adresser à ce dernier pour lui demander des renseignements.
Toute cette journée se passa le plus scientifiquement possible. Le comte semblait rajeuni. Le plaisir que lui causait le nouvel enfant de la science, c'est ainsi qu'il m'appelait, n'aurait pas été plus grand, je crois, s'il avait acquis sa précieuse thériaque. Il oubliait sa vieillesse; il courait d'un poêle à un alambic, d'un four h une retorle.
Il me montra une infinité de drogues que je dus peser, examiner, flairer... que sais-je? Enfin, nous nous couvrîmes tellement le visage et les mains de tous ces simples et composés, que Joseph, entrant par hasard au plus fort de notre besogne, en apercevant son maître avec une véritable angoisse :
— Mais, monsieur le comte, vous allez nous décomposer l'épiderme!
A cette sommation chimique de se laver la figure, le comte ne put garder son sérieux et partit d'un grand éclat de rire. La gaieté du vieillard me gagna aussi. C'était la première fois depuis mon arrivée au château que je sentais mon àme s'épanouir; j'oubliai presque la comtesse avec ses noirs desseins ainsi que ma mission ténébreuse, enfin tout ce que ce château renfermait de sinistre; tant il est vrai que l'homme, dans ses rares instants de gaieté, est semblable au soleil qui illumine tout ce qu'il approche. Du reste, l'absence de la comtesse, qui ne vint que le soir, ne contribua pas peu à cette tranquillité; mais il était écrit que je ne pourrais passer une journée entière dans ce château sans trembler de terreur. Celleci, en effet, se termina par un trait qui faillit bouleverser ma raison, mais qui me découvrit enfin les secrets de cette famille et toute la noirceur dont une âme viciée peut être capable.
Je me retirais ordinairement chez moi, en sortant du cabinet du comte, après le départ de sa belle-sœur, et
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quand je présumais que celle dernière était déjà couchée, afin d'éviter de la rencontrer seule; mais, ce soir-là, j'attendis vainement qu'elle sortît. Comme je ne pouvais rester toute la nuit chez le comte, je pris le parti de me sauver lestement; mais à peine m'élais-je levé, que la comtesse replia son métier et se leva aussi. Craignant d'éveiller sa défiance en changeant subitement de dessein, je saluai le comte, elle en fil autant, et nous sortîmes ensemble. Je la suivais en silence. Arrivé au bout d'un corridor où je devais prendre à droite et elle à gauche, je m'inclinai avec la plus grande politesse :
— Madame, lui dis-je, permettez-moi de vous souhaiter le bonsoir.
Elle s'arrêta, me jeta un regard pénétrant, puis, saisissant ma main, elle dit avec une expression que je n'oublierai jamais :
— Eh bien! quand sera-t-il aveugle?
Foudroyé par ces paroles auxquelles j'étais si loin de nVattendre, je dégageai brasquement ma main; mais, me remettant aussilôt, je lui répondis d'une voix brève :
— Dans quinze jours. — Dans quinze jours, répélal-elle, vous aurez une fortune. Et elle s'enfuit.
Mille soupçons plus hideux les uns que les autres torturèrent mon àme; mille motifs secrets de vengeance se présentèrent à ma mémoire; mais je ne pus trouver une raison de comprendre comment, sans un dérangement moral, une telle pensée avait pu venir à l'esprit d'une
femme jeune et belle. L'homme qui, dans un moment de colère, en lue un autre, commet certainement une action bien au-dessus d'une vengeance préméditée avec tous les dehors d'une affection dévouée. Quels misérables étaient donc ce Norbec et son associé pour avoir consenti à un tel projet! Mais comment s'était-il fait que cette femme ne m'en eût pas parlé dans noire première entrevue? Un reste de dignité avait-il retenu sa honteuse confidence devant un homme qu'elle regardait pourtant comme un complice? Je m'expliquais son silence durant les jours suivants. Joseph, sans le savoir, secondait mes vues en véritable allié; car, préméditation ou non, chaque fois que le hasard, malgré mes préoccupations, me metlait en présence de la comtesse, en quelque lieu que ce fût, excepté chez le comte, Joseph paraissait toujours un moment après et brisait ainsi le lête-à-têle, à mon grand souhait. Comme j'étais maintenant certain de la culpabilité de celte femme, j'aurais pu la dénoncer; mais, par cette action forl légitime, je jetais l'opprobre sur une famille entière, je versais le chagrin, la mort peut-être dans l'âme de ce noble vieillard qui avait si péniblement amassé un peu de bonheur pour ses derniers jours, aux dépens de toute sa vie passée!
— Mon Dieu! m'écriai-je dans cette incertitude, inspirez-moi !
La pensée de troubler le repos du comte me rappela involontairement sa conversation du malin, et je m'écriai, frappé d'une idée subite :
— Il est certain de Texistence de sa médecine universelle pour les maux du corps, mais n'en existe-t-il pas une pareille pour les maladies morales? N'y a-t-il pas moyen de sauver cette âme ulcérée, d'y faire renaître la voix de la conscience? N'avait-elle pas hésité dans notre première entrevue? Preuve évidente que l'âme, malgré toute sa noirceur, se détourne du crime qu'elle va pourtant commettre. —Voyons, clierclionsî me dis-je en arpentant ma chambre à grands pas; cherchons dans toutes les actions de sa vie comment le mal a pris naissance, comment il a germé, quels accidents ont contribué à son développement jusqu'au crime... et puis nous verrons! Riais, pour cela, il me fallait connaître sa vie passée, et qu'en savais-je? Rien. C'était bien peu, quand il s'agissait de me presser, chaque jour pouvant amener une catastrophe déplorable.
Après un moment de délibération, je crus enfin le îempsvenu de délier la langue de cet insociable Joseph. 11 était, depuis son enfance, auprès du comte; il devait savoir beaucoup de choses.
Il était deux heures passées à ma montre. Bon! me dis-je, tout dort au château; me voilà en champ libre.
Je descendis à pas de loup et je frappai doucement à la porte de Joseph. Aussitôt je Tentendis sauter à bas de son lit; il courut à la porte, mais il ne l'ouvrit point :
— Qui est là? demanda-t-il d'une voix rauque. — Gronde, vieil ours, pensai-je, je saurai bien t'adoucir.—
C'est moi, Joseph, dis-je tout haut; ouvrez! — Qui vous! n'avez-vous point de nom? — Eh! bon Dieu, m'écriai-je impatienté, je suis le docteur Justiniani ; et si je me donne la peine de venir pendant la nuit, c'est que j'ai besoin de venir. Ouvrez donc! il s'agit de votre maître.
Joseph, voyant qu'il s'agissait du comte, qu'il imagina probablement en danger de mort, puisque son maître luimême ne l'avait pas appelé à l'aide du timbre qui faisait correspondre les deux chambres, Joseph, dis-je, s'empressa de m'ouvrir et voulut s'élancer dehors; mais, je lui barrai le chemin et refermai la porte à clef, que je retirai de la serrure.
Le vieillard, une bougie à la main, me regardait d'un air ébahi :
— Et monsieur le comte? dit-il. — Monsieur le comte dort probablement. — Pourquoi donc êtes-vous venu chez moi? pourquoi avez-vous fermé la porte à clef? dit-il en pâlissant.
Le pauvre homme croyait sans doute que j'avais étranglé son maître et que je renfermais le serviteur fidèle pour qu'il ne lui donnât pas de secours.
— Je suis venu chez vous pour vous parler d'une affaire importante, lui dis-je en mettant la clef dans ma poche. Quant à la porte, je la ferme pour que vous ne m'échappiez pas. D'ailleurs, permettez-moi de vous dire que vous recevez fort mal les gens qui vous font l'honneur d'une visite. — Monsieur le docteur, répondit le
vieillard en allongeant sa figure qui l'était assez déjà par la crainte, il ne peut y avoir rien de commun entre un domestique et un seigneur, et je n'enlends rien de tout ce qui est en dehors du service de mon maître. — Vous vous trompez dans le premier comme dans le second point, mon cher, lui dis-je en l'interrompant; il y a une chose commune entre nous, c'est un même dévouement pour le comte. — Monsieur le docteur! dit Joseph sèchement, je me contente de mon attachement à mon maître, et je n'ai pas besoin du dévouement d'autrui. — Mais c'est moi qui ai besoin du vôtre; ainsi écoulez-moi : votre maître court un grand danger. — Monsieur le comte est en danger! s'écria le vieillard en se précipitant vers la porte; je m'en doutais! — Mais, fou que vous êtes, écoutez-moi donc, dis-je en l'arrêtant avec peine; il court un grand danger, mais non quant à présent; et pour l'en préserver, il faut que vous me donniez certains renseignements sur la comtesse... — Vous devez bien la connaître, puisque vous êtes venu ici appelé par elle, me répondit Joseph en laissant briller dans ses yeux un éclair de haine qu'il ne put maîtriser. — Non, mon ami, ce n'est point la comtesse qui m'a appelé, mais c'est Dieu qui m'a conduit ici, et dans le but de sauver votre maître d'un danger imminent. — Je suis là pour défendre mon maître contre qui que ce soit, dit-il en me regardant avec une sombre résolution. — Eh! mon cher, il est tant de dangers hors de votre portée, comme le
boire et le manger, l'air même de la chambre que nous habitons!... Me comprenez-vous enfin, poursuivis-je en le regardant fixement, vous qui êtes tant soit peu chimiste?
Le vieillard pâlit à ces mois.
— Si vous dites vrai, dit-il, vous pouvez être sûr d'obtenir la dernière goutte de mon sang. — C'est justement pour cela que je me suis adressé à vous, ne connaissant personne dans ce château. Écoutez-moi donc. Je vous demande des renseignements, et des plus minutieux, sur la vie du comte et celle de sa belle-sœur, et cela pour des motifs fort graves. Pesez bien mes paroles, car il y va de plus que de Thonneur encore de toute celte famille. — Moi! vous révéler les secrets d'une famille que je sers! s'écria le vieillard indigné; me prenez-vous pour un espion? Et qui vous dit d'ailleurs qu'il y ait des secrets dans cetle famille, hormis peut-être que ce château renferme le i)Ius noble des seigneurs?
Je vis qu'il n'y avait rien à gagner avec cel opiniâtre et noble serviteur, bien que je comprisse par son imprudente exclamation qu'il savait quelque chose. Aussi je résolus d'employer un autre moyen.
— Joseph, dis-je sérieusement, il me faut à tout prix votre confiance : il me la faut, entendez-vous? Mais vous me mettez dans la nécessité devons la payer d'abord par la mienne. Eh bien! je jure par le Dieu vivant que votre maître doil périr...
Le vieillard tressaillit.
— Et il aurait péri, si, par la grâce de Dieu, je ne fusse venu à la place d'un autre attendu par la comtesse. C'est donc moi qui vous dirai le premier un secret touchant la famille que. vous servez. Mais, pour la tranquillité de cette famille même, il faut que vous me donniez votre parole d'honneur de ne le révéler à qui que ce soit. Et, songez-y, si, après la révélation que je vais vous faire, vous persistez encore dans votre obstination, je pars et vous abandonne, vous et le comte. Que tous les malheurs qui s'ensuivront retombent sur votre tête!
C'était le dernier coup que je portais au bon Joseph.
— Tachez de me comprendre, Joseph; vous gagnez tout sans rien perdre. Voyons, décidez-vous, car le temps presse. — Mais quel motif, monsieur le docteur, vous pousse à me révéler un secret que je ne vous demande pas? dit Joseph indécis, évidemment alarmé par mes paroles. — Celui de vous faire voir que je suis votre allié, dis-je avec impatience, afin que vous me secondiez dans mon dessein de sauver le comte, ce qui me serait trop difficile à faire tout seul. Eh bien! me donnez-vous enfin cette parole d'honneur?
Le vieillard, frappé sans doute par la vérité de mon accent, dit enfin, comme en sh parlant à lui-même :
— Après tout, à quoi me lie-t-elle, celle parole? A ne pas divulguer un secret que j'ignore. Mais, puisque je ne le connais fias, je ne risque rien; et puis on n'exige rien
LES SOIRÉES LE JlSTINIANl, T. 1 . 4
tle moi. Monsieur le docteur, vous ne me demandez pas de faire quoi que ce soil? — Mais non! mille fois nonî m'écriai-je, exaspéré par ces éternelles rélicences. — Eh bien! je vous donne ma parole d'honneur de ne révéler à personne ce que vous me direz.
Je poussai un profond soupir de satisfaction. Celte parole était importante pour moi; je savais que le vieillard était un de ces hommes pour qui une parole est sacrée.
— Merci, mon brave, touchez là! dis-je en lui tendant la main. Et maintenant asseyons-nous. Point de façons, mettons-nous le plus près l'un de l'autre; car, vous le savez, les murs mêmes entendent quelquefois. — Oh! pour cela, ne craignez rien.
Il avança un siège, et je le forçai de s'asseoir à côté de moi.
Alors, sûr de son silence, je commençai à lui raconter toute l'histoire, depuis la scène du cabaret.
Durant mon récit, le vieillard rougissait et pâlissait alternativement; je voyais qu'il se retenait avec peine sur sa chaise. Quand enfin j'eus terminé mon récit par les paroles terribles qu'avait prononcées la comtesse le soir même, Joseph bondit de sa chaise comme un lion, et s'élança vers la porte, en s'écriant :
— Ah! il n'a pas voulu me croire! Eh bien! il saura enfin ce que c'est que celle femme! — Et votre parole, Joseph, dis-jc froidement, ne l'aviez-vous que sur les lèvres?
Le bon vieillard s'arrêta comme pétrifié.
— Afi! vous m'avez indignement joué, monsieur, ditil avec désespoir. Ne pouvoir avertir mon maître qui doit succomber sous cette diabolique machination!
Et Joseph, se couvrant la figure de ses deux mains, commença à sangloter comme un enfant.
— Mais taisez-vous donc! nous le sauverons. Pensezvous que, si j'eusse voulu le perdre, je me fusse adressé à vous? Nous le sauverons avec l'aide de Dieu, vous disje; seulement nous épargnerons cette femme jusqu'à ce que nous ne puissions plus faire autrement. — Eh! qu'elle périsse! Pourquoi voulez- vous l'épargner? — Écoutez-moi, mon bon Joseph, et tâchez de me comprendre. Si nous pouvons sauver le comte sans dénoncer cette femme, qui, avant tout, est sa belle-sœur, ne l'oubliez pas, ce serait beaucoup mieux pour plusieurs motifs. Pensez à la terrible impression que tout ceci va faire sur le comte, qui s'est habitué à un bonheur doux et paisible. Une pareille catastrophe de famille va plonger dans la douleur le peu d'années qui lui restent à vivre. Vous voyez, c'est pour l'amour de lui que nous devons le laisser dans sa douce illusion. — C'est vrai! dit le vieillard après un moment de silence, il en mourrait, mon bon maître! — Vous comprenez, poursuivis-je, que, si j agis de la sorte, ce n'est nullement par pitié pour cette femme; car soyez sur, Joseph, que si l'on parvient à se soustraire aux jugements humains, on ne peut guère
éviter celui de Dieu, qui est mille fois plus terrible. Du reste, j'aviserai de sorte qu'elle ne puisse nous nuire eu rien. Laissez-moi ce soin; mais auparavant je veux essayer s'il n'y aurait pas moyen de faire revivre la conscience dans cette âme perdue, de lui faire entrer le repentir au cœur et de la conduire ainsi dans les bras de la religion. — Elle! avoir du repentir! s'écria Joseph au comble de l'indignation; non, non! vous ne connaissez pas cette femme comme moi, qui sais toute sa vie. C'est une âme vendue au diable! Quant à la conscience, elle n'en a jamais eu. — Laissez-moi essayer du moins, que vous importe? Mais je dois connaître toute sa vie passée, ses relations avec le comte, pour comprendre les motifs d'une haine si atroce; car, sans causes, quelque insignifiantes qu'elles soient, une haine pareille ne peut exister. Tels sont donc les renseignements que j'attends de vous. Je pense qu'après la confiance que je vous ai montrée, vous ne me refuserez pas la vôtre. — Et si vous échouez dans votre entreprise de conversion, ce dont je suis sur, ce que je souhaite, que ferez-vous? demanda Joseph en ricanant cruellement. — Je la dénoncerai. — Votre parole d'honneur? — Parole d'honneur! — Eh bien! je vais vous raconter tout ce que je sais sur cette femme. Vous avez tant fait pour moi que je ne puis vous refuser ce récit.
Le vieillard essuya son front tout baigné de sueur, se recueillit un moment, puis parla ainsi:
« II y a à peu près quinze ans de cela. Le comte Henri de Rutler, frère cadet de mon maître, fît la connaissance d'une femme nommée Sylvia Griin, qui était, disait-on, une aventurière venue on ne sait d'oiî et vivant on ne sait comment. Le comte Henri, fort et robuste malgré ses quarante ans, aimait les femmes par-dessus tout. Rien d'extraordinaire que celle-ci lui plût, elle qui, sans parler de son astuce de démon, était, je dois le dire, aussi belle qu'un ange. Le comte lui offrit de l'or et son amour; elle rejeta l'un et l'autre, disant qu'elle n'était pas à vendre. Le comte, qui n'était point habitué à ces sortes de refus, s'exaspéra; mais, au lieu d'oublier une folie indigne de lui, il allait toujours la voir, et chaque fois elle sut lui révéler un nouveau charme avec une nouvelle résistance. Ce manège infernal dura plusieurs mois, en sorte que le pauvre comte en devint comme fou. Il ne pouvait plus vivre sans celte femme, qui le conduisait d'après un plan prémédité. Bref, le comte, au désespoir de la perdre, lui proposa de l'épouser. Voilà où elle voulait en venir.
» Le comte put accomplir sans obstacle cette folie; car, à l'exception de son frère, il était seul maître dans la famille. Sa belle-sœur, femme vertueuse et sévère, qui seule aurait pu le ramener à la raison, parce qu'il la respectait, était morte peu avant celte époque, laissant un enfant à mon maître. De sorte que le comte Henri put se mésallier sans avoir à rougir devant la noble femme de son frère.
» Tant que mon maître pensa que l'amour du comte Henri n'était qu'une folie passagère, il ne dit mot; mais, quand il sut que son frère méditait sérieusement de donner son nom à Sylvia Grùn, mon maître devint furieux. Tout son orgueil se réveilla à l'idée d'un pareil mariage. En vain il s'efforça de démontrer à son frère qu'un tel acte pouvait avoir des suites funestes, outre que cette mésalliance les brouillerait avec tous leurs parents et couvrirait de honte le nom sans tache de leur noble famille.
); Mon maître, qui voyait clair en tout ceci, savait que la vanité seule poussait Sylvia à jouer son rôle d'innocence; et c'est ce qui le blessait le plus, car il eiit pardonné peut être à son frère, quoique à contre-cœur, d'épouser une femme obscure, mais vertueuse. Vous comprenez, monsieur, que toutes ces remontrances n'aboutirent à autre chose qu'à désunir les deux frères qui étaient vifs et emportés tous deux. Mon maître, voyant que le comte Henri ne voulait rien entendre, s'avisa de rompre ce mariage d'une autre manière. Il alla voir secrètement Sylvia Griin et lui offrit une grosse somme d'argent, à condition qu'elle partirait immédiatement. Il espérait ainsi ramener son frère à la raison. Il la menaça, dans le cas contraire, de la chasser du château le jour où elle aurait l'audace de s'y présenter, même avec le litre d'épouse du comte Henri. Sylvia Griin, fidèle au plan qu'elle s'était tracé, sut tourner la chose à son avantage.
Jouant devant mon maître la vertu outragée, elle envoya secrètement chercher le comte Henri qui arriva, par malheur, au moment même où son frère se répandait en imprécations contre cette femme qui, le visage en pleurs, les cheveux en désordre, apparut au comte mille fois plus belle que jamais. A peine est-il entré, qu'elle se jette à ses pieds en sanglotant, et le supplie de la tuer; car, après le déshonneur qu'elle vient de subir, il ne lui reste plus qu'à mourir de la main de celui qu'elle aime... et elle lui répète toutes les paroles de son frère. Vous pouvez deviner à quel point une scène pareille agit sur un homme amoureux et violent. La querelle entre les deux frères faillit devenir sanglante; mais qu'importait à cette femme? Une semaine après elle était comtesse de Rutler et vouait une haine implacable à son beau-frère.
» Oh! monsieur, poursuivit Joseph après un moment de silence, ce fut un temps bien triste. Les deux frères se séparèrent comme des étrangers. Mon maître, le comte Jean, quitta le château avec sa fille, ne voulant pas vivre sous le même toil que cette aventurière qui, une fois arrivée à son but, opposa un mépris écrasant à toutes ses hostilités. Mais vous verrez, monsieur le docteur, par la suite de mon récit, qu'elle se trompa dans son calcul et que Dieu la blessa dès le premier pas qu'elle fit dans sa nouvelle carrière.
» Le comte Henri avait bien pu faire une comtesse de Rutler de Sylvia Griin, mais il ne lui était pas possible
d'ajouter à ce nom la même considération et le même respect qui avaient toujours entouré sa noble famille. Sylvia Griin, à peine sa femme, ne jugea point nécessaire de déguiser plus longtemps l'unique désir de son âme. Se croyant autorisée par le titre et par la richesse de son époux à partager l'existence des grands, elle s'élança dans ce monde de plaisirs brillants auxquels elle aspirait depuis tant d'années; mais elle n'y rencontra que froideur et dédain. Bientôt toutes les nobles maisons se fermèrent pour elle, et, si quelques-unes l'admirent par égard pour son mari, ces réceptions ressemblèrent plutôt à des affronts qu'à des honneurs. Après ce premier échec, elle crut pouvoir braver l'opinion, et acquérir à force d'éclat ce dont elle ne pouvait jouir par considération. Elle donna des fêtes splendides où la fortune de son mari se consuma avec une rapidité incroyable; mais elle ne put réunir autour d'elle que des gens d'un mérite équivoque et qui allaient partout pourvu qu'on les y Feçût. Pas une des connaissances de son mari ne parut chez elle. Les grands parents du comte, qui le plaignaient hautement, le recevaient, mais sans manifester le désir de connaître sa fi'mme, qu'ils ne nommaient jamais autrement que Sylvia Griin. Vous m'avez demandé toute la vérité; il faut donc que je vous la dise, quelque pénible qu'elle me soit. Mon maître ne contribua pas peu à toutes ces humiliations. Ce fut lui qui, des premiers, la nomma ainsi, ce qui ne fit qu'accroître la haine de cette femme et la froideur entre
-elles deux frères. Trompée dans ses espérances de grandeur, la nouvelle comtesse se trouva forcée de se retirer dans ce château, et d'y vivre au milieu d'une morne solitude. De ce jour commença pour les deux époux une douloureuse existence. Le comte Henri, qui, malgré tous ses efforts, n'avait pu satisfaire les vues ambitieuses de sa femme, comprit, malheureusement trop tard, qu'il n'avait jamais possédé le véritable amour de celle qu'il adorait, et qu'elle n'avait vu en lui qu'un échelon pour sa vanité. A celte triste découverte s'en joignit bientôt une autre : en trompant son amour, elle avait su éveiller sa jalousie. Enfin, que vous dirai-je, monsieur? Durant cinq ans qu'ils vécurent ensemble, ce ne fut entre eux que troubles et que discordes continuelles. Le comte Henri, qui l'aimait toujours à la folie, changea tellement par suite de ses chagrins domestiques, qu'il devint méconnaissable et un objet de compassion pour tous ceux qui l'avaient blâmé auparavant. Mon maître qui, malgré sa vivacité, avait le cœur bon et généreux, oublia ses griefs à la vue du malheur de son frère. Il vint les voir quelquefois dans ce château, et fit ce qu'on n'aurait jamais attendu de lui; il voulut réconcilier les deux époux. Ce retour d'affection fraternelle ranima quelque peu la triste existence du comte Henri, qui se voyait délaissé de tous. Hélas! cette dernière consolation ne dura pas longtemps. Après un stérile et déplorable mariage de cinq années, le comte Henri tomba un jour foudroyé d'un coup d'apo-
plexie et ne s'en releva plus. A ses derniers instants, it supplia son frère, au nom de leur vieille amitié, de revenir après sa mort habiter le château et de protéger sa femme, qu'il aimait toujours et qui allait rester sans soutien et en butte au mépris général. Mon maître, absorbé par l'éducation de sa fille qu'il adorait, et qui était un ange de bonté et de grâce, ne trouva plus dans son cœur le moindre ressentiment contre une femme qu'il avait presque oubliée. Il promit tout à son frère mourant.
» Voilà, monsieur, de quelle manière cette femme se trouva habiter sous le même toit que celui qu'elle haïssait le plus au monde, parce qu'elle lui attribuait la ruine de tous ses rêves ambitieux. Perfide et dissimulée, elle renferma son aversion sous le masque d'un désespoir si vraisemblable et d'une soumission si bien jouée envers son beau-frère, que celui-ci, qui se reprochait dans sa conscience ses procédés d'autrefois envers elle, ne vil dans cette femme éplorée qu'une épouse malheureuse et digne de son pardon. Moi seul je devinais ce que ces apparences cachaient de faux; je sentais que celui qui avait eu l'imprudence de blesser une fois cette femme devait s'attendre, tôt ou tard, à une terrible revanche. Je disais souvent à mon maître, qui me traitait plutôt en ami qu'en domestique, qu'il nourrissait dans son sein une vipère qui le mordrait un jour; mais le comte ne voulut jamais le croire et finit par me défendre de lui parler mal de sa
belle-sœur, qui le fascina bientôt par son amour et son dévouement joués. La fille du comte contribua encore à celte malheureuse réconciliation. La pauvre enfant, pendant sa courte existence, ne sut qu'aimer tout ce qui l'approchait. Elle s'attacha donc à cette femme perfide, qui feignit de ne penser qu'à sa nièce. Un père pouvait-il résister à une telle épreuve? Poussant plus loin sa dissimulation pour tromper l'ombre même de son époux, la veuve ne quittait guère le château, disant qu'elle n'en sortirait jamais et garderait éternellement le deuil. Le comte servait alors à l'armée; le service militaire exigeait qu'il quittât le château. Durant ces courtes absences, c'était sa belle-sœur qui était chargée du soin de sa nièce, tant elle avait su gagner l'estime de mon maître! Voilà comment nous vécûmes à peu près huit ans, quand un affreux malheur vint briser toutes les espérances du comte, et faillit lui coûter la raison : ce fut la mort de la jeune comtesse Lucie.
» Cstte fille chérie de mon maître, à peine âgée de quinze ans, tomba subitement malade. Par malheur, le comte futVappelé à l'armée, juste à cette époque. Moi qui ne le quittais jamais, je le suivis. Quand nous revînmes, la pauvre enfant était depuis trois jours sous terre. Pour comble de malheur, le comte offrit sa démission' el la fit accepter. Ainsi, il put se repaître de sa douleur sans craindre qu'on l'arrachât de ce tombeau chéri.
» Oh! monsieur, c'était une existence affreuse que
celle du comte durant le premier temps de son malheur. Il ne voulait ni voir ni entendre personne. Je n'osais moi-même me montrer à lui. Il s'enfermait dans sa chambre, et n'en sortait que pour aller visiter le tombeau de sa fille, qui est ensevelie dans ce château. Et celle existence dura une année entière! Je pouvais à peine retenir mes larmes quand j'apercevais quelquefois ce bon seigneur. Il était devenu pâle et maigre comme une ombre. Enfin Dieu prit sa douleur en pitié. Un jour, il nfoppela dans sa chambre et m'ordonna de lui préparer de quoi écrire. Un ordre de lui était chose si extraordinaire depuis longtemps que j'eus la pensée qu'il allait mourir et qu'il voulait rédiger son testament.
» C'était heureusement pour un tout autre motif. Il écrivit une longue liste de titres d'ouvrages scientifiques qu'il m'envoya chercher chez un bibliothécaire de la ville. Comme ces livres ne pouvaient être lus au château que par lui, j'éprouvai une grande joie en pensant qu'il avait trouvé quelque chose qui l'occupât. Grâce à Dieu, je ne me trompais point. Peu après, il s'adonna entièrement à cette lecture, qui parut absorber toutes ses pensées, et ga douleur poignante se changea insensiblement en une douce tristesse. Je vis que la médecine devenait son étude favorite. Bientôt il fit de son cabinet un vrai laboratoire. Les opérations chimiques qu'il voulait exécuter lui-même me donnèrent l'idée de venir à son aide pour lui tenir compagnie; car, bien que je visse que cette oc-
cupalion le détournait de sa douleur, toutefois, comme ii travaillait toujours seul, je craignais qu'il ne retombât de nouveau dans cette noire mélancolie qui avait failli le tuer déjà. Bientôt il m'apprit le but de ses recherches. Je doute fort qu'il parvienne jamais à trouver la médecine miraculeuse qui devra guérir toutes les maladies; mais, certes, je me garderai bien de le lui dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en voulant guérir les autres, il s'est guéri lui-même.
» Nous sommes ainsi parvenus jusqu'à ce jour. Quant à madame Sylvia, vous l'avez vue. En apparence, c'est la sœur la plus dévouée; au fond, c'est une ennemie implacabler Voilà tout ce que je sais, monsieur; Dieu me pardonne d'avoir révélé tant de mal touchant une personne qui a été la femme d'un de mes maîtres. J'aurais dû garder le silence sur elle, et je l'aurais fait comme il convient à un fidèle serviteur, si vous n'aviez pas mis la vie du comte au prix de ces révélations. Pour vous parler franchement, bien que je croie connaître madame Sylvia, je ne l'aurais jamais crue capable d'une telle vengeance. Que peut-elle gagner à ce que mon pauvre maître devienne aveugle?
— Elle y gagne de lui ravir son dernier bonheur, répondis-je au vieillard, en me souvenant involontairement des paroles de la comtesse : La seule idée de devenir aveugle est pour lui mille fois pire que la mort. Ainsi vous n'avez pas été témoin de la mort de Lucie? —
Non, monsieur. Je vous l'ai dit, j'étais alors à l'armée avec le comte. — Mais savez-vous au moins comment les choses se sont passées? Pouvez-vous m'en donner quelques détails? — Je n'ai appris ce que j'en sais que par des ouï-dire, répondit le vieillard. Durant les premiers jours de la maladie de mademoiselle Lucie, sa tante ne la quittait pas d'une minute, et ne laissait entrer personne dans la chambre de la malade, excepté sa femme de chambre. Elle poussa, dit-on, si loin son attachement pour la jeune fille, attachement feint ou véritable, je n'en sais trop rien, qu'elle devint comme folle après la mort de celle-ci. On l'avait vue même une fois aller seule au caveau pleurer sur le cercueil de la morte qui y avait été transportée avant l'enterrement. Cette action si naturelle me parut être alors une preuve de sa véritable douleur; car, malgré son âme vindicative, cette femme avait bien pu s'attacher à une pauvre enfant qui l'aimait. — Et cette servante, alors au service de la comtesse, quelle est-elle? — C'est Gertrude, la même qui la sert aujourd'hui. — Et savez-vous combien de jours après sa mort on enterra Lucie?
Joseph chercha dans ses souvenirs.
— On disait qu'à peine morte, dit-il, la pauvre enfant s'était décomposée si rapidement, que l'on avait cloué la bière quelques heures après. Ainsi personne ne put lui donner le dernier baiser. On la transporta le jour même au caveau de famille, où elle resta jusqu'au surlende-
main, après quoi on l'enlerra. Voilà du moins ce que disent les gens du château. — Mais comment se fait-il qu'on ne vous eût pas expédié un exprès pour vous faire part de ce malheur? Pourquoi ne pas vous attendre pour l'enterrement? — Comme l'armée était alors en campagne, la comtesse ignorait probablement le lieu où se trouvait mon maître. iMais pourquoi me faites-vous toutes ces questions? — C'est que... mon bon Joseph... nous autres médecins, vous savez, nous sommes comme des juges; nous cherchons le mal partout. — Le mal?
Et Joseph se tut.
J'eus peur de dire toute ma pensée au vieillard; il eut peur de me la demander.
Pendant quelques moments, je restai muet et absorbé par toutes ces révélations. Avec une femme comme Sylvia, chaque soupçon à peine éclairci en amenait un autre.
Enfin je pris une résolution désespérée. Je croyais savoir assez de la vie et des actions de la comtesse pour me hasarder à lui parler à cœur ouvert. Je résolus donc d'avoir un entretien avec elle, le lendemain soir même, quand elle serait rentrée chez elle. Là, en lui dévoilant en face toute sa noire conduite et le but pour lequel j'étais venu au château, je la forcerai bien, pensais-je, à quitter la place et à se retirer dans un monastère pour y faire pénitence; car certaines maladies de l'âme ne guérissent que par la prière, et la comtesse me paraissait atteinte d'une de ces maladies.
Je ne crus point nécessaire de faire part à Joseph de mes intentions, et je me levai pour me retirer.
— Merci, dis-je au vieillard en lui tendant la main; merci pour tous ces renseignements qui sont pour moi de la plus haute importance.
Joseph devint confus.
— Me pardonnerez-vous, balbutia-t-il, le peu de confiance que j'ai eu? — N'en parlons plus; vous en aviez tant le droit. Mais, diles-moi, j'ai oublié de vous demander ce qu'était ce Norbec. — Ne vous en inquiétez point; c'est une espèce de galant passionné qui la connaissait déjà avant son mariage. — Eh bien! celui-là n'est pas à craindre : en admettant même qu'il lui prît la fantaisie de revenir avant que j'aie tout arrangé, on pourra lui faire rebrousser chemin. Adieu, Joseph. — Monsieur le docteur, dit Joseph en m'éclairanl, et les yeux de M. le comte? — Soyez tranquille, mon ami; nous le guérirons. Comptez sur moi; mais, avant tout, pas un mot d'indiscrétion. Soyez sûr que Dieu veille sur les âmes vertueuses, et sait les conduire à travers les embûches des méchants.
En prononçant ces paroles qu'attendait une étrange réalisation, je serrai la main du vieillard et je le quittai.
Rentré chez moi, je me laissai tomber sur mon lit accablé par tant d'émotions diverses.
La journée suivante s'écoula selon mes vœux, c'est-àdire sans amener rien de nouveau. Sur les onze heures
du soir, prélexlanl une indisposition, je me retirai; mais, ciu lieu de rentrer chez moi, je me dirigeai vers les appartements de la comtesse.
Heureusement je ne rencontrai personne.
Arrivé au salon qui précédait la chambre à coucher, je m'assis, dans Finlention d'attendre la comtesse quand elle y passerait pour se rendre chez elle.
Une demi-heure à peu près s'écoula. Tout à coup j'en- , tendis sa voix dans la chambre à coucher. Elle y était apparemment rentrée par un corridor. Je me levai; mais, comme il est un peui^hasardeux de jeter à la face de quelqu'un, et surtout d'une femme, les crimes qu'on lui impute, je m'arrêtai en préparant de mon mieux les paroles foudroyantes par lesquelles je devais commencer.
Pendant ce temps, j'entendis la comtesse se jeter sur un fauteuil et s'écrier d'une voix fatiguée :
— Gertrude, déshabille-moi plus vite; j'ai hâte de me reposer. — Dois-je encore coucher chez vous celte nuit, madame? demanda Gertrude. — Oui, dit la comtesse d'une voix à peine intelligible.
J'en suis aujourd'hui pour les frais de ma philippique, pensai-je; car, à moins de manquer à toute convenance, je ne pouvais contraindre une femme de m'entendre au moment où elle se couchait.
Mais pourquoi diable fait-elle rester sa femme de chambre chez elle? Aurail-elle peur seule, la nuit?
LES SOIRÉES DE .H>'^INr\M, T. 1. U
Je fus interrompu dans mes réflexions par d'autres paroles de la comtesse qui aiguillonnèrent ma curiosité au plus haut degré.
— Elle monte! disait-elle d'une voix troublée; puis elle ajouta : N'y a-t-il aucun changement? — Non, madame, répondit Gertrude avec une expression triste, c'est toujours la même histoire depuis le commencement jusqu'à la fin.
La comtesse poussa un gémissement de rage et ne dit rien.
— Ah çà! il paraît qu'il y a du nouveau, pensai-je avec surprise.
Je me rompais en vain la tête pour donner un sens à ces paroles, sans pouvoir y réussir.
Comme on le pense bien, j'étais on né peut plus intrigué de ce nouveau mystère; mais il se présentait un moyen de le pénétrer, c'était d'attendre la suite de la conversation commencée d'une façon si étrange. Dans cette intention peu irréprochable, jefus admirablement secondé par le hasard.
Gertrude entra tout à coup dans la salle. Je n'eus que le temps de me rejeter derrière le battant de la porte, car je ne voulais nullement être surpris comme un rôdeur de nuit.
Gertrude traversa l'apparlement sans m'apercevoir, souffla la seule bougie qui réclairàt, et, après avoir fermé à clef la porte par laquelle j'étais entré, revini sur ses pas.
J'étais pris! je ne j)uu\ais sortir avant qu'on fùl endormi, de peur de faire du bruit en ouvrant la porte, ce qui aurait pu éveiller d'étranges soupçons dans l'esprit défiant de la comtesse. J'étais donc forcé de rester, et je m'y résignai; mais mon attente devait encore une fois être trompée. Je tendais en vain l'oreille, la comtesse ne proféra plus une seule parole. Je l'entendis seulement se coucher quelques minutes après, ainsi que Gertrude, dont je distinguai bientôt le ronflement siûlant et cadencé.
Peu à peu toutes les lunîières s'éteignirent, tout bruit cessa, et le château se trouva plongé dans le silence. La lune, qui commençait à décroître, s'éleva pure et brillante à l'horizon en éclairant de sa douce lueur la salle oîi j'étais. Croyant le moment favorable pour la retraite, je fis quelques pas vers la porte, quand tout à coup celle de la chambre de la comtesse s'ouvrit derrière moi. Me cacher, fuir, était impossible. J'étais éclairé en plein par la lune et juste en face de la porte qu'on ouvrait. Par un mouvement involontaire je retournai brusquement la tête.
Jugez de ma surprise et de ma frayeur! Je vis la comtesse en longue robe de nuit, les cheveux en désordre, une bougie éteinte à la main!
Pour le coup, j'eus peur. Que lui dire? Je restai quelques moments comme pétrifié, n'osant lever les yeux. Elle ne disait rien et s'approchait de moi avec une altitude menaçante.
Coiiiiiie je 1)0 puis supporter l'indécision et l'incerlilude, je résolus de braver sa colère plulôl que de l'atlendre. Je la regardai donc en face. Jugez encore une fois de ma surprise! La comtesse avait les yeux fermés el paraissait dormir!
Ce dénoûment inattendu me fut un trait de lumière :
— Somnambule! m'écriai-je, et aussitôt les paroles mystérieuses que j'avais entendues eurent un sens. Sans doute l'objet qui l'effrayait était la lune qui s'élevait à l'horizon et durant le trajet de laquelle la comtesse devenait lunatique.
Mais Vhistoire, toujours la même depuis le commencement jusqu'à la fin, n'était-ce pas la révélation de quelque terrible secret?
Tout à coup j'entendis du bruit dans la chambre à coucher. C'était Gertrude, que j'avais eu la maladresse de réveiller par mon exclamation.
— Ah bon! fît-elle, voilà que cela recommence; et en disant ces mots, elle s'élança dans le salon, sans^doule pour ramener la somnambule.
Mais je m'élançai aussi de mon côté. Je brûlais d'entendre la somnambule. Que risquais-je, puisque, dans tous les cas, j'allais être découvert par Gertrude?
— Pardon, ma mie, lui dis-je en l'arrêtant sur le seui' delà porie; le cas où se trouve votre maîtresse est rare rt curieux; en ma qualité de médecin, je voudrais l'examiner de près.
Gerlrude devint blôme à mon apparition, fil un pas en arrière, et, poussant une exclamation terrible, tomba à mes pieds en voulant me retenir. Je compris qu'il s'agissait de quelque cbose de bien sérieux. Prompt comme la pensée, je saisis Gerlrude, et, avant qu'elle eût eu le temps d'articuler une parole, je la rejetai derrière la porte, dont je poussai le verrou. Après quoi je revins à la comtesse qui s'était arrêtée au cri de Gerlrude :
— Tu cries, dit la somnambule, et sa physionomie prit une expression de cruauté si atroce, que j'en frissonnai; tu cries! continua-t-elle en élevant la voix. Appelle! appelle! personne ne t'entend. J'ai juré que je me vengerais, et lu dois périr! Lucie, tu es innocente, mais tu es sa fille!
Tout à coup elle se mit à marcher, et sa pensée prit un autre cours. Elle poursuivit :
— J'ai ordonné à Gerlrude de m'apporter la fiole... j'ai moi-même versé la mort entre ses lèvres... Personne ne m'a vue... il faisait nuit... puis tout a été fini. On ferma le cercueil. Il me sembla cependant qu'elle respirait... Mais, non! non! c'était une illusion. Elle était morte, oh! bien morte! on la transporta au cavea-u; je fis clouer la bière, pour que personne ne put voir ni soupçonner. Oui! Lucie est morte. Qu'ai-je à craindre? Gerlrude ne saurait me trahir. Serait-ce la Providence qui la vengerait? Elle laisse bien périr, elle! la toute-puissante; non! c'est moi qui triomphe : je suis vengée!
La comtesse se (ul.
Je fus tellement frappé de celle révélation que, ne pouvant maîtriser la terreur que je ressentais, je saisis celle femme par la main et lui criai à l'oreille :
— Empoisonnée!
Comme si elle eût élé foudroyée par cette parole, la comtesse s'affaissa sur elle-même el tomba sur le parquet en laissant échapper la bougie qu'elle tenait.
— Dieu ! s'écria-l-elle, j'entends la voix vengeresse ! Elle resta quelques minutes silencieuse. La lune qui
éclairait sa pâle figure me permettait de lire ce qui se passait dans son àme. Peu à peu la cruauté qui animait ses Iraits fît place à une douleur profonde; ses paupières devinrent humides, une larme en jaillit, et la somnambule, joignant les mains sur sa poitrine, comme devant un tribunal, recommença à parler d'une voix d'abord émue, mais qui s'anima par degrés :
«. Je suis née pauvre, belle et vertueuse. Aussi longtemps que j'ai vécu loin de la ville, tout mon bonheur a élé de plaire à mes parents et de les aider dans leurs travaux rusliques.
» Je me levais avec l'aube. Légère comme une gazelle, suivie de mon cliien fidèle, je courais au fond du bois voisin. Les oiseaux chantaient sur mon passage; la verdure et les arbres étincclants de rosée tempéraient l'air par le doux parfum du matin; les papillons aux mille couleurs volaient joyeusement autour de moi. J'arrivais
— 7ii — ainsi auprès d'un puits antique qu'une main invisible avait creusé, dit-on, pour désaltérer un roi égaré. Je me souvenais toujours de cette légende mystérieuse, et ce n'était pas sans trouble que je remplissais ma cruche de cette eau fraîche et limpide. Puis je revenais à notre chaumière où, malgré l'heure matinale, je retrouvais ma mère allant et venant déjà, et mon père, assis près du foyer, lisant sa Bible.
» Dès que je paraissais, il interrompait sa lecture et m'embrassait tendrement. Puis, après le repas, venaient les voisins pour aller aux champs. Le soir, tout le monde se réunissait autour du foyer, et mon père nous contait quelque histoire tirée de l'Écriture sainte ou quelque légende du pays. Nous l'écoutions avec recueillement jusqu'à ce que notre vieille horloge eût sonné l'heure avancée; et chacun se retirait alors. Moi aussi je regagnais ma petite cellule toute remplie de fleurs et qu'ornait mon seul lit aussi blanc que la neige. Là, je dormais sans rêves et sans désirs. Ainsi passaient les jours et les années. »
La somnambule s'interrompit un instant; puis, comme contrainte de continuer son récit étrange, jelle s'écria en levant la main au ciel :
« Pourquoi tant de bonheur devait-il se changer en crime et en désespoir? »
Elle se tut encore, et, laissant retomber sa tête sur sa poitrine avec une résignation désespérée, elle continua, halleante :
« Toui! je dirai tout! Écoutez. Un jour j'étais assise au bord de notre lac; pas un souffle ne troublait la tranquillité des eaux. Je m'étais fait une couronne de fleurs sauvages que je posai sur mon front, et, m'inclinant vers la surface unie de l'eau, je me mis à contempler mon image. Je me trouvai si belle, que je joignis les mains devant ma propre figure; un désir nouveau, plein d'un trouble enchanteur, souleva ma poitrine et remplit mes yeux de larmes. Tout à coup je vis une autre image se réfléchir auprès de la mienne et me sourire. Je poussai un cri et voulus m'enfuir, lorsqu'une main saisit doucement ma main... une voix caressante murmura à mon oreille... Je me retournai en rougissant. C'était un jeune homme en riche habit de chasse. 11 tenait son chapeau à la main; sa figure était noble et belle, et des cheveux noirs tombaient en boucles sur ses épaules.
» — Belle enfant, me dit-il en portant ma main à ses lèvres, un front comme le vôtre n'est point fait pour les fleurs des champs; laissez-moi l'orner d'une autre couronne, en mémoire de ce jour heureux pour moi.
» Il ôta de son cou une chaîne en pierres précieuses qui retenait un sifflet d'or. Il l'en détacha, et, retirant doucement ma couronne de fleurs, il entoura mon front de cette chaîne de feu. Puis il me regarda et me dit des choses que j'entendais pour la première fois, mais que mon cœur comprenait, car ces paroles le faisaient battre de joie et le remplissaient d'un trouble délicieux.
» En ce moment le son du cor retenlil à la lisière du bois.
» — Adieu! me dil-il. Je vous quitte à regret. Permettez-moi de garder ces fleurs en souvenir de vous. J'espère que nous nous reverrons.
» Il me fit un signe d'adieu, s'élança sur le cheval qu'un piqueur lui avait amené, et disparut. •
» Je me réveillai de ma stupeur; je portai la main à mon front briilant, et les diamants que j'y touchai me rappelèrent trop bien que tout cela n'était point un rêve. Depuis ce jour, tranquillité, joie, bonheur, tout a fui!
» Je n'eus plus qu'une pensée : ce beau jeune homme inconnu; mais je l'attendis en vain, il ne revint plus! Souvent j'allumais ma lampe au milieu de la nuit, je déroulais entre mes doigts amaigris par la fièvre cette chaîne de diamants, et d'étranges idées remplissaient mon àme. Je me le figurais m'oubliant auprès d'autres femmes riches et parées qui l'aimaient, et j'en rougissais d'indignation, car je me savais belle aussi; mais, en songeant à mon existence triste et obscure, je comprenais que le partage de la misère est l'oubli.
» Ces désirs inassouvis, ces jalousies sans objet me rendirent mon existence insupportable.
» Ma mère, dont j'étais l'idole et qui se vantait de ma beauté, dit un jour en me regardant à la dérobée et en voyant mes souffrances : Elle se perdra ici comme une fleur des champs. Allons habiter la ville, elle y trouvera un riche époux et sera heureuse.
» Mon cœur faillit se briser de joie : je comptais tant sur l'avenir! Nous partîmes. Quel trouble délicieux me saisit, quand je vis en réalité cette existence que je ne connaissais que par mes rêves ! Je compris que j'étais née pour cette vie pleine d'ardeurs et de joies bruyantes et fastueuses; je me sentis la force d'éclipser toutes ces femmes par ma beauté et mon esprit. Déjà chacun s'arrêtait sur mon passage, en disant : Que celle femme est belle! Mais je dédaignais ces hommages : je ne cherchais qu'un seul être absent.
» Un jour je vis une voiture s'arrêter devant un vaste édifice. Un jeune homme en descendit : c'était lui! Je poussai un cri de joie; il courut à moi. Quelle joie sincère, quel bonheur enivrant brillèrent dans ses yeux ! Je n'eus pas la force de lui faire un seul reproche. Il vint me voir; bientôt nous fûmes inséparables. De jour en jour j'opposais moins de résistance à ses désirs. Il m'offrit son litre de prince, si je voulais m'enfuir avec lui. Être princesse! appartenir à Thomme que j'aimais! un palais, des voitures, une suite nombreuse!... Je n'hésitai pas... j'aimais alors! et je fus à lui ! »
La comtesse s'arrêta un instant tremblante d'émotion; puis elle poursuivit :
« Et maintenant, qu'est-ii resté de tout cela? De lor et de la honte! Ma mère mourut de chagrin; je n'osai plus revoir mon père: j'étais perdue. Et pourtant j'aurais pu être heureuse encore! mon amour avait tant de force
el de persuasion! Mais alors... un homme se plaça entre nous deux... Cet homme ne m'avait jamais vue cependant; mais il arracha l'amant à la maîtresse et me précipita dans l'abîme du malheur. Je ne me plaignis point. Je changeai de nom et m'enfuis, pour n'être point vue de l'homme dont je voulais me venger, car moi, je le connaissais!
» Oh ! quelle affreuse existence de trois années ! Souffrance et misère ! richesse el prostitution !
» Enfin, je fixai l'attention d'un noble seigneur... j'étais si belle encore! Celui-là m'aimait bien. Il se traîna à mes genoux... mais je n'étais plus une enfant pure el candide : je savais comment il fallait conduire les hommes. J'irritai son amour par mes refus : il m'offrit sa main. J'eus peine à contenir ma joie. Après tant de souffrances et de déceptions, j'allais enfin devenir riche et honorée, j'allais me réhabiliter! Ce brillant avenir faillit encore être détruit. Je reconnus mon premier persécuteur dans le frère de celui que j'allais épouser! Une implacable fatalité pesait sur ma destinée.
» Quelle scène affreuse! Tout à coup ce frère se présente devant moi; il me jette un sac d'or; il ose me dire en face que je suis une prostituée, que j'ai ensorcelé son frère, qu'il me faut fuir à l'instant, sous peine d'être traitée comme une femme sans nom... Le malheureux! Que répondre à ces outrages? Une semaine après, j'étais ^îomtessc de Rutler! Mais, hélas! ce triomphe fut court;
cel homme me poursuivit encore. Il sema le déshonneur partout où je me présentai. J'étais riche et puissante; je ne pouvais jouir ni de ma riciiesse ni de ma puissance. Quel supplice! Et maintenant, mon mari est mort... El moi... moi, grand Dieu! je reste à la merci de cet homme. J'ai dissimulé, je me suis dévouée à celui que je hais le plus au monde, et il y a été trompé, il m'a crue!
» L'heure de la vengeance sonna. Avais-je le droit de me venger? Ah! cet homme n'avait-il pas détruit tous les instincts nobles et généreux de mon âme? ne m'avait-il pas frappée dans mon unique amour? ne m'avail-il pas déshonorée? Ah! Jean de Rutler, vous avez anéanti tout ce qui m'était cher!
» Eh bien! j'ai brisé tout ce qu'il a aimé : il adorait sa fille, sa fille est morte! Une fois aveugle, que lui restera-!-il? Rien dans le passé, rien dans l'avenir! »
La comtesse s'arrêta haletante et suffoquée, et tomba la face contre terre, en s'écriant :
« Dieu! grand Dieu! j'ai tout dit... Tout est perdu! »
Elle resta longtemps à sangloter et à se tordre sur le plancher; puis un morne silence succéda à la manifestation de celte vive douleur. Je crus qu'elle allait mourir. Enfin, elle se releva lentement, prit ma main, et, penchant vers moi sa figure baignée de pleurs, elle dit avec une tristesse indicible :
« Et pourtant j'étais un ange de bonté et de candeur! »
Celle scène, me brisa l'âme. Je dégageai doucement ma main el m'enfuis.
On a dil que le cœur de l'homme est un abîme. Tant de sentiments que nous ne nous serions jamais soupçonnés se développent spontanément en nous! C'est ce qui m'arriva. Que vous dirai-je? Je me sentis une pilié profonde pour cette femme, quand l'âme de cette pécheresse, par un mystère incompréhensible, se montra à moi ainsi dégagée de son corps; quand elle se détourna avec horreur de sa vie toute pleine de crimes odieux, et que, versant des larmes d'un repentir sincère, elle se ressouvint de ses premières années; lorsqu'elle redevint une âme pure el croyante, et que, sans espoir de pardon, elle ne s'en accusa pas moins, comme si elle espérait fléchir la justice divine, qui se serait posée devant elle en juge froid el sévère.
Quelque temps après, enfermé dans ma chambre et couché, mon pouls battait encore avec violence, et mon imagination enflammée me représentait toujours cette femme pâle et désespérée. Ah! m'écriai-je, cette femme ne s'entend pas, car elle eiit fléchi sous sa propre parole. Eh bien! je me ferai l'organe de sa conscience, je briserai ce cœur dur et invincible, el je le rendrai tendre comme celui d'un enfant.
Dans celle intention, beaucoup plus digne d'un prêtre que d'un médecin, il est vrai, je commençais à dormir, lorsque j'entendis des pas précipilés. On frappa violenin\o\]\ h ma porio.
On ne peut plus surpris do cette visite nocturne qui présageait quelque chose d'extraordinaire, je sautai à bas de mon lit en saisissant mes vêlements.
— Eh! bon Dieu! que se passe-t-il donc? m'écriai-je, est-ce le château qui brûle? — Monsieur le docteur, dit la voix d'un domestique à travers la porte, allez vite à la grande bibliothèque. M. le comte vient de tomber du haut d'un escalier et de se blesser dangereusement. — Comment! m'écriai-je avec stupéfaction et en m'habillant à la hâte, est-ce que le comte était déjà levé? — Apparemment, monsieur. Mais pardon : vous voilà prévenu, il me faut courir à la ville pour chercher un chirurgien.
Et le domestique s'éloigna précipitamment.
— Ce pauvre comte! murmurai-je en tirant ma boîte de ma malle. Mais que diable faisait-il dans sa bibliothèque à quatre heures du malin?
En réfléchissant ainsi, je m'apprêtais à sorlir, lorsque quelqu'un s'approcha de nouveau de la porte et toucha le verrou.
— J'y vais, j'y vais! dis-je, alarmé de ce nouvel envoi et en ouvrant la porte. C'était la comtesse! Elle se précipita dans la chambre pâle comme la mort. — Ah! sauvez-le, docteur, sauvez-le! s'écria-t-elle en saisissant ma main. Je vous ai envoyé prévenir, je vous croyais déjà auprès du blessé. Vous savez qu'il me le faut vivant, ajouta-t-elle avec une expression sinistre.
Dans toute nuire occasion^ celle parole lui eût coule
cher, mais j'avais mairilenanl des armes contre elle; et puis la blessure du comte me préoccupait tellement que je sortis en courant, sans répondre.
— Mais où allez-vous donc? me cria la comtesse; ce n'est pas dans son laboraloire que vous le trouverez. Suivez-moi. — On m'a dit qu'il était tombé dans sa bibliothèque.— Eh oui! dans la grande bibliothèque. C'est un appartement que vous ne connaissez pas. Il est situé dans l'aile opposée. Je ne sais quelle idée folle l'a pris d'aller pendant la nuit chercher un volume placé sous le plafond. Il doit être tombé de là, car la blessure est affreuse : il est sans connaissance.
En disant ces mots, la comtesse marchait devant moi avec précipitation. Je la suivais de mon mieux en déplorant ce malheur imprévu.
Nous passâmes à travers plusieurs chambres qui m'étaient en effet inconnues. Arrivée à un corridor, la comtesse s'arrêta et me dit :
— Allez tout droit. Vous trouverez au bout la porte de la bibliothèque; moi, je vais faire réveiller les gens el préparer de la charpie.
Puis elle retourna sur ses pas en me criant de loin :
— Courez, docteur; chaque instant perdu peut liii coûter la vie.
Je no me le fis pas dire deux fois. Serrant ma boite contre ma poitrine, je commençai à enjamber le corridor avec la vitesse d'un cerf. Tout à coup, au beau milieu do
ma course, le plancher manque sous mes pieds; je pousse un cri de terreur, je tends les bras et je disparais dans un noir abîme, pareil à ces diables de théâtre engloutis par des trappes.
La chute que j'avais faite m'eût sans doute tué, ou tout au moins m'eût brisé les os, si je n'étais tombé sur un terrain humide et fangeux, où, après avoir fait une longue glissade, j'en fus quitte pour une forte contusion dans les reins. A peine revenu de ma première surprise, je me tâtais pour m'assurer que je n'avais rien de disloqué, quand j'entendis dans les ténèbres retentir au-dessus de moi la voix de la comtesse, qui nie cria avec un mépris cruel :
— Voilà la récompense de ta trahison!
Je compris tout!
Probablement, après être revenue de son somnambulisme, la comtesse avait appris de Gertrude que j'avais dû entendre toute sa terrible confession. Peut-être même Norbec était-il revenu pour mon malheur, car ce n'était probablement pas un véritable valet que celte diablesse de fenmie venait de m'envoyer tout à l'heure. Et la blessure du comte? Ah! elle m'eût assuré qu'il était tombé de la girouette du château, que je l'aurais crue! Voilà tous mes beaux plans détruits! « 0 imbécile! )> me répétaisje en me frappant le front. Et moi qui ne comprenais pas comment le comte, après toutes ces querelles, s'était laissé cajoler par sa belle-sœur, au point de s'endormir
sur les deux oreilles, quand elle s'apprêtait à lui crever les yeux! Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'un vieillard brisé par le malheur et d'un cœur si excellent n'eût pas su résister à plusieurs années de perfidie, quand il n'avait falla qu'un mot pour me tourner la \qIq, à moi qui savais tout!
— Ah! dis-je, en me mettant péniblement debout, il est certain qu'il ne faut pas songer à sauver celte femme. Chose étrange! une fois revenue à la vie ordinaire, voilà le démon qui reprend le dessus en elle. Voyons, voyons! m'écriai-je avec fureur, je crois, Dieu me pardonne! que j'en reviens encore à mes plans de conversion, quand je ne sais ce que je vais devenir au fond de ce souterrain! Il est clair que je n'en sortirai jamais. En conséquence, voici l'alternative dans laquelle je me trouve : ou l'on me nourrira ici jusqu'à la fin, par le plafond, comme une bète féroce, ou je suis destiné à mourir de faim : deux perspectives peu consolantes; et, en attendant que je périsse ici comme un misérable brigand, cette femme triomphe! Et le pauvre comte? Ah! celle idée me désespère! Joseph, il est vrai, peut le prévenir; mais qui m'assure que Sylvia ne le devancera pas? Elle est expédilive dans certains moments!
Bref, je m'appliquai les épilhètes les plus dures à propos de ma crédulité; mais tout cela ne me consolait que fort médiocrement. Ma position devenait la plus triste du monde. Périr à vingt-quatre ans, dans un souterrain,
LES SOIRÉES nE JîSTJNUNI, T. 1. G
sans même voir où j'étais, car il y faisait noir comme dans un four; périr victime d'un infernal guet-apens, avec les plus nobles desseins et la conscience aussi pure que celle d'un nouveau-né; c'était désespérant! Il faut avouer ma faiblesse, je pleurai. Mais comme, après tout, l'instinct de la conservation est le dernier qui s'éteigne chez l'homme dans les crises violentes, et qu'il le fait agir alors même que la raison lui démontre l'inutilité de ses efforts; comme l'espérance, cette fille du ciel, ne nous abandonne qu'après la mort, je résolus d'employer toute mon imagination et toutes mes forces musculaires avant de me résigner à mon sort.
Mon premier soin fut de reconnaître en tous sens la prison où j'étais enfermé, ce qui, grâce à l'obscurité profonde qui y régnait, rendit ma besogne assez ditïicile en la réduisant à un simple tâtonnement. Je me souvins en ce moment que je pouvais à la rigueur, il est vrai, me procurer du feu, au moins pour quelques minutes; j'avais dans ma boîte un briquet, une pierre et de l'amadou; mais encore fallait-il retrouver la boîte, que j'avais laissée échapper en tombant. D'ailleurs ce devait être une assez pauvre consolation que de voir mon cachot à la lumière; car je présumais que Sylvia, en m'y laissant tomber, connaissait trop bien le lieu pour que j'y visse quelque moyen d'en sortir.
Malgré tout cela, étendant mes mains comme un aveugle, je me mis à marcher en trébuchant à chaque
pas. Aillant que je le pus, je suivis la ligne droite, afin d'arriver au mur du souterrain, parce que si je pouvais en sortir jamais, ce ne pouvait être que par le mur; quant à la trappe, il ne fallait pas y songer.
Après quelques instants de marche, ce qui me permit de juger de la grandeur de ma prison, je touchai enfin l'objet de mes désirs, c'est-à-dire le mur. Mais, hélas! il était en pierre, ce que, du reste, j'aurais pu prévoir d'avance. Cependant je marchai toujours, mes mains ne rencontrant toujours que des pierres humides et jointes avec une habileté désespérante.
Je fis probablement ainsi plusieurs fois le tour du souterrain, car je ne pouvais reconnaître le point d'où je partais; cependant je marchais toujours. Enfin, le triste résultat de mes tentatives remplit mon cœur d'une telle angoisse, que je m'arrêtai en baissant la tête sur ma poitrine avec une résignation désespérée. Tout à coup j'aperçus quelque chose à mes pieds. C'étaitune lueur bleuâtre, mais si faible, qu"à peine je pouvais la distinguer, même dans la nuit profonde qui m'entourait. Je crus d'abord que c'était un morceau de bois pourri. Je me baissai pour m'en assurer : la lumière disparut. Mais celte disparition me causa plus de joie que de tristesse. En effet, si cette lumière provenait d'un objet placé à mes pieds, pouvait-elle disparaître à mon approche? Peut-être était-ce un rayon provenant du dehors? A vrai dire, une telle découverte eût été fort peu de chose; mais on se conlenle de si peu quand on n'a rien!
Je me redressai donc pour l'entrevoir de nouveau, en cherchant à me poser au même point que j'occupais auparavant. Après quelques mouvements de tête dans tous les sens, je l'aperçus de nouveau; je me baissai avec la plus grande précaution pour ne pas perdre le rayon, et je parvins enfin à recevoir un jet de lumière droit dans les yeux. Celait un rayon de soleil filtrant à travers une ouverture très-mince et très-profonde qui, légèrement dorée à son orifice extérieur, me le renvoyait comme une lueur phosphorescente. Élait-ce une fissure naturelle ou non? je n'en savais rien; mais je sentis, après un moment de joie, tout le poids de mon malheur, car j'entrevoyais de si près la liberté et la vie!
Je restai plusieurs heures cloué à la même place sans pouvoir détacher mes yeux de cette lumière. Il est inutile que je vous raconte toutes les tentatives désespérées que je fis pour élargir cette fente, et qui n'eurent d'autre résultat que d'ensanglanter mes mains, de déchirer mes habits et d'épuiser le peu de forces qui me restaient. C'était une folie, mais, après tout, une folie assez pardonnable dans ma position. Et, faut-il le dire? après ces quelques heures de vaines tentatives, ce qui me parut plus affreux encore, c'est que la journée finissait et que l'on ne m'envoyait point de nourriture! Une mort terrible, la mort par la faim se dressa devant moi sous son aspect le nlus hideux! Je suis sûr que si l'on m'eût jeté alors un morceau de pain, ma prison même m'eût semblé moins
affreuse, tant il est vrai qu'un grand malheur est absorbé par un malheur plus grand encore. Enfin, brisé par l'insomnie, la fatigue, la faim et la douleur, je me laissai tomber à côté de ces pierres indestructibles, et je m'écriai dans un profond découragement :
— Ah! il faudrait du canon pour briser ce granit!
Tout à coup une idée soudaine surgit dans mon esprit. J'en fus tellement saisi, que j'eus peur d'en perdre le sens. N'avais-je pas un véritable canon avec moi? l'or fulminant! Si j'introduisais la fiole dans cette fissure de la pierre, si j'y construisais une mine, si j'y mettais le feu et la faisais sauter! l'or partirait comme le tonnerre, c'était certain, et peut-être!... Il est vrai que je pouvais être brisé en mille morceaux; mais j'avais à choisir entre deux morts, et je préférais cette dernière. D'ailleurs, ne venais-je pas de courir un danger presque semblable, lorsqu'en tombant j'avais laissé échapper la boîte qui contenait la terrible fiole? Il ne s'en était fallu que d'un choc pour que l'or partît et me mît en pièces. Donc, si la Providence avait si visiblement protégé ma chute, pourquoi n'en userait-elle pas de même à ma sortie?
Cette seule supposition que je pusse me sauver me ranima. Combien notre âme a de force! Moi qui, un moment auparavant, étais incapable de me remuer, saisi que j'étais par Tapalhie du désespoir,je sautai sur mes pieds, léger, dispos et oubliant toule douleur.
Avant tout je devais retrouver ma boîte. La chose n'é-
lait pas facile; il fallait marcher au hasard dans tous les sens, et encore courait-on le risque de repasser vingt fois par le même endroit, comme je l'avais déjà fait sans doute. Pour obvier à ce grave inconvénient, j'imaginai un procédé nouveau et propre à la circonstance.
Je me dépouillai successivement de mes vêtements, que je laissais à terre à mesure que j'avançais; puis tournant plusieurs fois autour de mon gilet ou de ma cravate, j'allai plus loin où je déposai une nouvelle pièce, et ainsi de suite. Il était clair que si j'avais le malheur de heurter quelqu'une de ces pièces, c'était une preuve qu'il fallait passer outre. Mais ce n'était pas tout. Pour gagner du terrain, je me mis à plat ventre, j'écartai les htas et les jambes, et je m'avançai ainsi comme une roue de moulin, ou, pour mieux dire, comme une tortue. On conçoit combien une telle marche sur un terrain humide et fangeux était dégoûtante: jugez donc de mon état et aussi de la dimension du souterrain.
Bientôt, je n'eus plus rien de mes vêtements à ôter, et la boîte n'était pas retrouvée! j'avoue qu'un découragement affreux me saisit et que, durant quelques minutes, j'eus ridée d'en finir en me brisant la tète contre le mur.
— Voyons! pas de niaiseries, me dis-je; tentons un nouvel effort. Revenons sur nos pas, divisons les objets; nous en aurons ainsi le double. Si la mauvaise chance continue, divisons-les encore; nous en aurons le quadruple. Je ramasse donc la première pièce que je renconlre;
r'esl ma vesle, va pour la veste! J'en détache un pan et je recommence le pas de tortue.
Il est impossible de s'imaginer une position plus dégradante'et plus douloureuse que la mienne ne l'était. Enfin, après des peines sans nombre, transi de froid, couvert de boue et meurtri, m'apprêtant déjà à la division du vêlement le plus indispensable, je poussai un cri de joie : je tenais la boite!
Il va sans dire que la lumière était la première chose dont j'eusse besoin. J'allai donc retrouver mon mouchoir, j'en déchirai lamoitié et jeparvinsàralhimeravec unmorceau d'amadou, en soufflant fortement dessus Dèsque je pus voir quelque chose autour de moi grâce au peu de lumière que je possédais, je compris pourquoi je m'étais donné lantde peine pour retrouver ma boîte. Moncachot élaitune immense catacombedont le plafond très-bas était soutenu par quatre énormes piliers qui, éclairés subitement parla lueur incertaine de mon feu, se délachèrent des ténèbres comme des géants hideux et difformes. Mais le temps me manquait pour me laisser aller à la contemplation, car ma torche improvisée se consumait vite, malgré l'emplâtre de cire jaune quej'avais trouvée parmi les médicaments de ma boîte et que je joignis au mouchoir en confectionnant ainsi une espèce de flambeau.
Je m'habillai donc à la hàle, et, après avoir posé la terrible fiole derrière un des piliers pour la tenir loin du feu, je m'approchai de la pierre que je voulais faire sauter.
Je me mis à examiner le Irou enyinlroduisanlle bout de mon mouchoir enflammé. Ce que j'y aperçus raviva mon espérance. A quelques pouces à l'intérieur de cette fissure, il y en avait une autre transversale; de sorte que si je parvenais à y introduire ma fiole, la force du coup, trouvant une résistance presque en tout sens, augmenterait et se porterait dans l'intérieur du mur, ce que je désirais; tandis que, si je laissais la fiole dans la première ouverture, l'or, trouvant une voie par derrière, pourrait renvoyer toute la décharge dans l'intérieur du souterrain, résultat malheureux et inutile.
J'enveloppai donc le mieux possible ma fiole dans un morceau d'amadou, je disposai la mine commue je le souhaitais. Je fis un fil conducteur en amadou, que je laissai pendre au dehors et qui correspondait avec la fiole; puis je bouchai le trou avec du sable que je ramassai par terre.
II ne me restait plus qu'à mettre le feu...
Faisant donc le signe de la croix, car, dans cette explosion de l'or, il n'y allait de rien moins que de ma vie, j'approchai d'une main tremblante le feu du bout extérieur du fil, et je me sauvai à toutes jambes.
Quelques moments s'écoulèrent. J'étais accroupi à l'autre bout du souterrain, derrière un des piliers et me couvrant la figure de mes deux mains. Rien n'était plus niais qu'une telle précaution; mais que voulez-vous?
Cependant, l'angoisse de l'attente me fit allonger la. tête
et regarder à travers mes doigls. Je distinguai d'abord dans les ténèbres une mince traînée de feu qui gagnait lentement l'intérieur de la pierre; bientôt le feu disparut; la fiole allait être atteinte!
Alors commença pour moi un véritable supplice... Au milieu d'un silence efï'rayant, j'entendais le seul battement de mon cœur, qui tantôt précipitait ses coups à m'étouffer, tantôt s'arrêtait dans une attente terrible... Dieu! quelle durée infinie dans quelques secondes!
Tout à coup un éclair suivi de la foudre illumina le souterrain; le château trembla sur sa base, et le granit, brisé par celle force surhumaine, vola en mille morceaux, en soulevant un tourbillon de poussière et de boue. Puis tout retomba dans un silence de mort. Enfin, quand j'ouvris les yeux, les derniers feux du soleil éclairaient doucement l'intérieur du souterrain, et la pierre n'existait plus à l'endroit où j'avais placé la mine. Je me jetai à genoux, j'étais sauvé!
Après avoir rendu grâce à Dieu, la jJus ardente prière que j'aie jamais faite, je ramassai ma boîte lutélaire, et, levant la main en signe de victoire, je me précipitai vers . cette porte de salut. Celui qui m'eût vu en ce moment m'eût pris à coup sûr pour un échappé des petites-maisons. Imaginez un homme à peine vêtu, déchiré et meurtri, et courant comme un imbécile. Du reste j'avais hâte de regagner l'entrée du château. L'heure du souper approchait, et je voulais ménager une agréable surprise à lu
comtesse en me présentant à table comme d'habitude, afin de réclamer ma part du repas.
Mais, pour causer cette surprise, il fallait n'être point vu, et voilà ce qui accélérait ma course, outre le légitime contentement de recouvrer la liberté et la vie. Par bonheur je ne rencontrai personne, et j'ouvris la porte de ma chambre, que j'eus un plaisir extrême à revoir.
Je me nettoyai à la hâte la figure et les mains, je changeai d'habit et je descendis l'escalier qui conduisait chez le comte avec une légèreté prodigieuse, en fredonnant l'air le plus gai elle plus à la mode. Je rencontrai Joseph dans une des chambres qui précédaient le laboratoire; il courait comme un possédé, et peu s'en fallut qu'il ne me renversât. Je le saisis par les basques de son habit :
— Eh! qu'est-il donc arrivé? — Ah! vous voilà, monsieur le docteur! Dieu soit loué! dit Joseph pouvant à peine souiller; quant à ce qui se passe, je crois que le château croule. Nous avons entendu une détonation semblable à un coup de tonnerre, et M. le comte m'envoie en savoir la cause. Je cours, comme vous voyez, depuis dix minutes, sans rien découvrir. — Eh! n'en devinez-vous point la cause? dis-je en souriant. — La cause de quoi, monsieur le docteur? — Mais... de la détonation. — Que voulez-vous que je devine? — Eh! mon bon Joseph, la chose est pourtant simple comme bonjour. On a salué par un coup de canon mon retour au château. Pensez-
vous que je n'en vaille pas la peine? — Il vous sied bien de plaisanter, monsieur le docteur, dit Joseph avec un grand sérieux. Quant à moi, vous ne sauriez croire combien votre absence m'a inquiété, sans que j'eusse pourtant le moindre doute touchant vos intentions. Non, grâce à Dieu! après la confiance dont vous m'avez honoré, j'en suis incapable; mais... vous nous avez quittés si brusquement... et la position dans laquelle se trouve mon pauvre maître... vous comprenez, monsieur? Dame! j'en ai le cœur serré! Si nous avions su au moins pour combien de temps vous nous quittiez; mais point! M. le comte m'a dit seulement qu'on vous avait envoyé chercher, cette nuit, de la ville, pour un malade. — Il y a du vrai dans ce que vous dites, mon bon Joseph. On m'a fait effectivement demander pendant la nuit : ce n'était point précisément pour un malade, mais pour quelqu'un qui pouvait bien le devenir. — Eh bien! j'espère que tout est arrangé pour Je mieux, dit Joseph visiblement préoccupé. Puis, ne pouvant plus y tenir :
— Mais il faut pourtant que j'aille m'informer de ce que pouvait être ce bruit, dit-il; pardon, monsieur le docteur, il faut que je sache s'il n'est pas arrivé quelque malheur.
Et il voulut passer outre.
— Allons donc! m'écriai-je, si c'est un malheur, certes il n'est pas pour nous; n'en cherchez donc pas la cause; ou, si vous la voulez connaitre absolument, je vous dirai
qu'un pan de mur du souterrain, à l'aile gauche du château, vient de s'écrouler= C'est apparemment le bruit de cette chute que vous avez entendu. — Le mur du souterrain de l'aile gauche! s'écria Joseph avec surprise; et comment savez-vous, monsidtir, qu'il y ait ici un souterrain? — Vous voyez que je le sais, peu importe comment. — Quel air de joie avez-vous, monsieur? dit Joseph, de plus en plus étonné de mes paroles. — Eh! parbleu, il y a de quoi; je Tai échappé belle!
Le bon vieillard ouvrit de grands yeux. Voyant à la forme allongée que prenait sa bouche, qu'un flux de questions allait en sortir, je posai un doigt sur mes lèvres.
— Silence! vous saurez tout, mais pas à présent. Dites-moi plutôt ce que Ton fait là-bas, lui dis-je en montrant la porte du laboratoire. — M. le comte va souper, répondit Joseph, dont les yeux semblaient vouloir me transpercer, mais qui, comprenant mon signe de discrétion, fît taire son impatience. — Quoi î on soupe déjà! et madame Sylvia y est-elle? — Oui, monsieur le docteur : M. le comte est devenu si triste, après votre départ, qu'il ne sait comment finir plus tôt la journée. — Eh bien ! mon bon Joseph, mettez un troisième couvert, et annoncez-moi en toutes lettres.
Le vieillard me regarda avec étonnement, cette solennité inaccoutumée le surprenait encore. Toutefois, voyant que j'y tenais, il ouvrit les deux battants de la porte, et cria d'une voix haute :
— M. le docteur Justiniani !
J'entrai presque au même instant.
F^a comtesse rougit en m'apercevant et serra les lèvres; ce fut tout. Et moi qui espérais provoquer une scène quasi-tragique, un évanouissement, un cri! mais point.
— Attends, attends! pensais-je, nous allons voir! Pour le comte, en revanche, aussitôt qu'il m'eut aperçu :
— Quoi! c'est vous, cher docteur? s'écria-t-il en me tendant la main; quelle joie inattendue! que je suis aise que vous soyez revenu! Quand Sylvia m'eut appris votre départ de celte nuit, j'en fus au désespoir : demandez-lui. Elle en a été attristée aussi. — Madame la comtesse est trop bonne, dis-je en m'inclinanl jusqu'à terre. — Vous avez l'air bien heureux, dit le comte, vous avez dû sauver quelqu'un?— Oui, monsieur, j'ai sauvé, à l'aide de Dieu, une personne de ma connaissance de la plus terrible des morts, de la mort par la faim. — Le pauvre homme! dit le comte, il ne pouvait donc pas manger? — Je vous demande pardon, il le pouvait et le voulait; mais il n'avait pas d'aliments. — Comment ! Mais ce n'était donc pas une maladie? Était-i! dénué de moyens? — Non, mon cher comte, dis-je légèrement, il était simplement détenu et destiné à mourir de faim. — Quoi ! s'écria le comte, mais savez-vous, docteur, que ce que vous me racontez là est incroyable? — La manière dont je suis parvenu à le sauver est bien plus incroyable. — Racontez-nous donc cela, dit le comte avec curiosité. — Si madnmc la comtesse le
permet, je vous conterai mon avenlure, dis-je en appuyant sur les deux derniers mots; mais je vous préviens que l'histoire est triste : c'est un drame de famille. — Monsieur, me répondit la comtesse avec un sang-froid désespérant, mais avec un regard impossible à décrire, cela m'est indifférent; seulement j'oserai vous faire observer que, pendant le souper, il serait préférable d'entendre une histoire gaie plutôt que triste. -
Ne voulant pas dire la vérité, je ne voulus pas prolonger cette torture. A quoi bon? D'ailleurs, je n'avais pas renoncé complètement à mon plan de conversion. Seulement, au lieu de la menace, je voulais essayer de la grandeur d'âme : Sylvia aurait peut-être plus de peine à résister à celle-ci qu'à celle-là. Vous verrez par la suite que je devais me tromper encore une fois. Je répondis donc aux dernières paroles de la comtesse :
— Je suis parfaitement de votre avis, madame ; je garderai donc mon histoire pour une autre fois, d'autant que je ne devrais peut-être pas la raconter du tout : c'est un secret de famille. — - Ah ! si c'est un secret, n'en parlons plus; mais alors pourquoi piquer iva curiosité, méchant? dit le comte avec une bonhomie amicale. Voyez, continuat-il en se retournant du côté de la comtesse, qui était devenue morne; vous l'avez attristée avec votre histoire mystérieuse. — Serais-je assez malheureux, madame?... — Monsieur! me dit-elle tout bas en se penchant à mon oreille, vengez-vous si vous le voulez, mais épargnezmoi celle humiliation.
Le comle saisit un mol de ce rapide aparté.
— Que parlez- vous de vengeance? dit-il avec un regard sombre, la vengeance n'appartient qu'à Dieu.— Non, comle, Dieu est lout amour : il ne se venge pas, il punit.
Je prononçai ces paroles avec un sentiment tellement violent que la comtesse en pâlit.
Tout à coup, Joseph, qui était resté pendant tout ce temps auprès de la porte, prêta l'oreille en tressaillant, et se retourna vers nous avec un visage troublé :
— J'entends des pas! dit-il d'une voix étrange.
Ces paroles, fort simples en apparence, firent sur nous trois une singulière impression de frayeur. Peut-être notre conversation, qui, au lieu d'être gaie comme à l'ordinaire, devenait déplus en plus lugubre, en était-elle cause, soit que le comte pressentît qu'il y avait un mystère dans ma conduite envers sa belle-sœur, soit que ce mot de vengeance eût éveillé de tristes souvenirs en lui. Toutefois, maîtrisant son émotion, il dit à Joseph, en le regardant avec surprise :
— Eh bien î qu'y a-t-il d'étonnant à ce que vous entendiez marcher? C'est probablement quelque femme de la comtesse.
Nous aussi, nous entendions des pas légers s'approcher lentement du laboratoire.
— Non, oh î non, s'écria Joseph, c'est impossible ! El pourtant je connais ce pas ; il y a longtemps qu'il n'a retenti dans ce château. ~ Dieu itie pardonne! vous avez
î'air de croire aux revenanls t s'écria le comlo impatienté; ouvrez la porte, poltron !
A la voix impérieuse de son maître, Joseph voulut obéir et approcha sa main tremblante de la serrure; mais au même moment la porte s'ouvrit d'elle-même, et dans ce cadre sombre parut une jeune femme d'une beauté admirable et dont les traits étaient l'image vivante de ceux du comte.
Dans cette apparition inattendue, je devinai le doigt de Dieu.
— Les morts reviennent-ils? s'écria la comtesse en se dressant par un mouvement spontané; puis elle retomba sur sa chaise, comme brisée par cette vision.
Joseph était à genoux et priait.
Le comte ne parut remarquer ni l'exclamation de la comtesse ni la posture de Joseph ; il se frotta les yeux à plusieurs reprises, comme pour en chasser quelque illusion ; enfin, vaincu par la réalité, il s'élança d'un bond de son siège en étendant les bras vers la jeune femme.
— Lucie!... s'écria-l-il avec délire. Dieu t'a-t-il permis de quitter le ciel?... — Ce n'est pas du ciel que je viens, mon bon père, dit la jeune femme avec un doux regard et en jelant ses mains d'albâtre autour du cou du vieillard.— C'est loi ! oh ! c'est bien toi ! répétait le comte en pressant sa fille chérie sur sa poitrine. C'est bien sa figure fiére et noble, son regard angélique, sa chevelure soyeuse... Où élais-tu pendant ces trois années que j'ai
consumées à pleurer nuilet jour? D'où viens-tu donc, enfant de mon cœur?
La jeune femme allait répondre; mais, son regard tombant sur Sylvie, elle tressaillit, et, serrant son père dans ses bras :
— Ah! mon père! dit-elle en pâlissant.
Le vieillard, qui épiait chaque mouvement de sa fille, suivit son regard. Alors , se redressant de toute sa hauteur, il se tourna vers la comtesse Sylvia, et dit d'une voix grave et sévère :
— Voyez, docteur, est-ce la vue de ma fille qui la brise ainsi?
Attendri par cette scène de bonheur, j'avais oublié Sylvia, quand la voix de Rutler me réveilla de mon extase. Je me retournai et je vis un spectacle affreux.
La comtesse Sylvia se tenait droite sur son siège, la main encore étendue vers la porte. Toute sa figure était empreinte d'un désespoir et d'une terreur indicibles. Je m'approchai d'elle en tremblant, et je reconnus de suile les symptômes terribles d'une apoplexie foudroyante. Je lui pris en vain les mains, elles étaient roides et glacées; ses yeux fixes n'avaient plus de regard ; sa tête, que j'essayai de réchauffer dans mes bras, vacilla et retomba inanimée sur sa poitrine. La comtesse Sylvia était morte.
Justiniani s'arrêta.
J'étais encore sous l'impression de cet étrange récit. La fin tragique et inattendue de cette histoire et l'apparition
SOIRÉES T)E JUSTlMA^r, T. i , 7
incompréhensible de la liile du comie me tenaient en suspens , et j'en attendais encore le dernier mol longtemps après que le docteur eut cessé de parler. Ce fut lui qui rompit le silence.
— Eli bien ! dit-il, ne trouvez- vous pas cette histoire assez bizarre? — Mon cher docteur, répondis-je enQn, le mol est vrai. Il n'y a que vous qui puissiez être témoin de pareilles aventures. Vous êtes bien un moderne. La littérature présente toujours le contraire des mœurs dun siècle, votre histoire en est la preuve. — Douteriez-vous par hasard de la vérité de mon récit? demanda Jusliniani avec un étonnement ingénu. — Oh ! ne vous en inquiétez pas, dis-je en riant. Il est infiniment plus difficile d'inventer un événement que d'en être témoin; vous n'y perdez donc pas beaucoup.
Je savais à quoi m'en tenir sur la véracité du docteur; je connaissais sa façon d'enjoliver tellement chaque incident prosaïque que, dans sa bouche, une simple promenade ddus un jardin public, par exeuiple, prenait à coup sûr la dimension d'un voyage à travers monts et forêts, avec raccompagnement ordinaire de brigands et de bêles féroces, etc., enfin de tout ce qu'il était capable d'imaginer.
— Mon récit vous plaîl-il, au moins? - Oh! pour cela, je dois vous rendre justice, il est bien tourné : je ne lui ai trouvé qu'un petit défaut, c'est qu'il est invraiseinblable. — El en quoi, s'il vous plaît? s'écria Jusliniani.
— iOô —
— En quoi? Vous êles charmant! Je ne vous parle pas de mille choses extravagantes, comme, par exeiEple, de cet or fulminant qui n'éclate pas en tombant, et qui ne vous tue pas en cclalant. D'abord, 1^ vengeance atroce de cette femme sent un peu trop son romantique du jour. On invente aujourd'hui les crimes les plus déleslables pour réveiller notre imagination blasée, et cela grâce au mauvais esprit du siècle. El puis, ce Norbec et son médecin crève-yeux, que sont-ils devenus? Leur présence aurait pu vous inquiéter fort, ce me semble, pendant votre séjour au château? — Je croyais vous avoir dit déjà, répliqua Justiniani, que Xorbec ne devait venir au château que dans quinze jours, et que j'avais eu le bonheur de tout arranger avant ce terme. D'ailleurs, en apprenant la morl de Sylvie, ces messieurs se sont bien gardés de venir. Quant à la vengeance de cène fenime, vous vouliez les cours d'assises. — Bon! je vous accorde lout cela ; mais passons à un autre point; je doute fort que vous puissiez éclaircir celui-ci comme les précédents. Dites-moi comment il se fait, je vous prie, que celle jeune fille, morte empoisonnée, comme le prouvaient les paroles de la comtesse, se retrouve tout à coup vivante?— Puisqu'elle est vivante, vous comprenez, mon cher, qu'elle n'était point morte. C'est assez clair, je pense. — Allons donc! dans tout votre récit il n'y a pas un mot qui ])uisse faire présumer la possibilité d'un pareil dénoùment. — Comment vouliez-vous que je vous en prévinsse, quand moi-même
— iOl —
je n'en savais pas un mol avant l'apparition de Lucie? — Convenez, docteur, que tout cela est miraculeux. Comment le poison ne l'a-t-il pas tuée? Où a-t-elle vécu pendant ces trois ans sans qu'on en ait eu le moindre soup çon, surtout au château, puisque son père allait chaque jour la pleurer sur son tomheau, soit dit par parenthèse? — Ah ! ceci est une autre histoire qui fait partie des aventures merveilleuses du baron de la Rose de Sainte-Croix, aventures qui ne se lient en rien à celles que je viens de raconter. — Qu'est-ce encore que le baron de la Rose de Sainte-CrQix? dis-je avec étonnement. — Le baron de la Rose de Sainte-Croix, c'est son mari. — Le mari de qui?
— De Lucie, parbleu! Et c'est avec lui qu'elle était revenue au château de Rutler, pour revoir son père et causer, quoique bien involontairement, la mort de madame sa tante. — Ah çà ! docteur, il paraît que cette demoiselle était allée chercher son mari dans l'autre monde!— Vous avez presque deviné, répondit Justiniani. — Docteur, j'y perds mon latin, et si vous ne m'initiez pas à ces nouveaux mystères, je perdrai toute confiance en vos paroles.
— Écoutez donc l'aventure merveilleuse et incompréhensible, s'il en fut jamais, du baron de la Rose de Sainle- Croix.
FIN WU CIIArEAF DE RI'TLEU.