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mm m m^m\^^mmii.
Vous devez comprendre, mon cher, reprit Juslinlani, que l'apparition inattendue de Lucie et la mort subite de la comtesse avaient dû non-seulement bouleverser le vieux Rutler, mais encore moi, spectateur étranger de ce drame de famille.
A parler vrai, la dernière péripétie, je veux dire la mort subite de la comtesse, ne fit pas une forte impression sur le vieillard, soit qu'il soupçonnât quelque chose dans cet effroi de Sylvia h la vue de sa fille, soit enfin que
la présence de Lucie s'opposât à tout scnlimenl de tristesse dans son cœur.
Son premier soin fut d'éloigner sa fille de ce spectacle de douleur. Il me pria de dresser l'acte de décès de sa belle-sœur morte subitement d'une apoplexie foudroyante, acte que je devais envoyer aux autorités du pays.
Je i)assai tout^ la nuit à remplir la triste besogne de ma charge. Enfin, avant le jour tout fut prêt; on transporta la morte dans la chapelle du château, grâce à l'activité extraordinaire des gens qui exécutaient mes ordres, afin de terminer au plus vite tous ces apprêts lugubres, qui tranchaient si horriblement sur la joie qui régnait au château. Je rentrai chez moi à dix heures du matin, en envoyant demander au comte s'il voulait bien me recevoir pour quelques moments. Au lieu d'une réponse, je le vis entrer lui-même.
— Merci! docteur, merci! dit-il en me tendant les mains et en serrantles miennes avec effusion, je sais toutes les peines dont vous avez bien voulu vous charger. Cependant j'ai quelque chose de plus à vous demander : pourriez-vous rester chez moi encore quelques jours? — Certainement, monsieur.- — Voyez-vous, docteur, ma fille et moi, et la figure du vieillard brilla de bonheur en prononçant ce dernier mot, ma fille et moi nous allons quitter le château pour trois jours... Soyez assez bon pour rester ici et me remplacer... Je vous donne pleins pouvoirs pour terminer comme vous le jugerez convenable
celte triste affaire d'enterrement... Mais, dites-le-moi franchement, cela ne vous contrarie-t-il pas? En ce cas, je pourrais en charger une autre personne, — Au contraire, comte, dis-je vivement, je m'empresserai de remplir ce pieux devoir. — Ce n'^st pas que j'aie un ressentiment quelconque contre ma belle-sœur, poursuivit le comie avec tristesse, elle est déjà devant le trône du juge suprême; non!... Mais, voyez-vous, le bonheur rend égoïste; je veux à tout prix éloigner ma fille de ce triste spectacle, de peur qu'il ne lui fasse une impression douloureuse... Elle est si sensible, cette pauvre enfant! je crains même que la scène d'hier n'ait des suites fâcheuses pour sa grossesse... — Quoi! voire fille est mariée! m'écriai-je avec étonnement. — Ah! c'est vrai, vous n'en sa^ez rien! dit le comte en souriant. Mariée, oui, avec le baron de la Rose de Sainte-Croix. Vous voyez qu'elle n'a pas fait de mésalliance, quoique le baron ne soit pas très-riche; mais elle dit qu'il est bon et charmant, et ils s'aiment toujours comme des amants. Quant à la richesse, vous pensez bien que je m'en inquiète fort peu... — Mais qu'ai-je donc à m'ctonner d'une chose aussi simple?.dis-je, quand on vit, on peutbien se marier! Mais, dites-moi, cher comte, comment se fait-il que votre fille, que vous pleuriez depuis si longtemps... — Eh! voilà justement ce que je me demande depuis que je vois ma fille à côté de moi, et bien vivante! interrompit le vieillard. — Est-il possible qu'elle ne vous ait rien dit
de loul cela jusqu'à présent? — Pas un mot, docteur! Elle me répète seulement que c'est une histoire pleine de mystères même pour elle; et comme son mari y joue le plus grand rôle, elle m'a prié avec instance d'adresser toutes mes questions à mon gendre, qui, dit-elle, raconte fort bien et ferait valoir le moindre des nombreux incidents, qui pourraient lui échapper à elle. Voilà pourquoi j'insiste, cher docteur, pour que vous restiez chez moi jusqu'à ce que je sois revenu. J'en suis certain, vous serez curieux d'entendre ce cher baron qui est resté en route, retenu par des affaires et que nous allons rejoindre Lucie et moi. Jugez de mon sacrifice, docteur; je me suis donné parole de ne rien demander au baron de la Rose avant notre retour, c'est-à-dire que je veux que vous l'entendiez aussi. — Ah! cher comte! m'écriai-je, votre sacrifice est grand... vous ne sauriez croire combien tout cela m'intrigue. — Je le crois pardieu bien! et moi donc! Mais nous saurons au moins à quoi nous en tenir dans quelques jours. Mais, pardon, j'abuse de votre bonté autant que de vos forces; vous devez avoir besoin de vous reposer. Si vous désirez quelque chose, adressez-vous à Joseph; il vous obéira comme à moi. Adieu donc; à bientôt.
Le comte me serra la main et sortit pour hâter son départ.
La triste besogne dont je me trouvais chargé fut pour moi une sorte de compensation de ce que je . n'avais pu
faire pour la comtesse vivante, c'esl-à-dire que j'étais content de pouvoir travailler au repos de'son corps, puisque le temps m'avait manqué pour lui préparer celui de l'àme. Je crus n'avoir rien à me reprocher à cet égard. N'avais-je pas rempli mon ministère do chrétien jusqu'au bout? N'étais-je pas fermement résolu de tenter toujours sa conversion tant qu'il lui serait resté un souffle de vie? C'est à Dieu de punir, mais c'est à l'homme de ne jamais désespérer de la conversion du pécheur. J'avais donc la conscience tranquille, et je fus d'autant plus content de rendre à la comtesse ces derniers soins, que sans moi il est probable qu'elle ne les eiil reçus de personne.
Deux jours après le départ du comte, le corps de Sylvia fut déposé au caveau de La famille, à côté de son mari. Aucun des nombreux parents du comte ne vint accompagner le convoi funèbre, quoique la nouvelle de sa mort eût dû se répandre dans les environs. Pas même Gerlrude, la seule femme qui lui fût attachée peut-être, n'était là pour lui donner un dernier adieu! J'ai su depuis que Gerlrude avait disparu durant cette nuit terrible où sa maîtresse avait rendu le dernier soupir. Ainsi cette femme se trouvait privée après sa mort de tout attachement véritable, comme elle l'avait été durant sa vie.
Je savais que le sentiment des hommes, toujours impartial et sévère à l'égard des morts, paye un juste tribut aux œuvres qui survivent seules à la tombe; je pouvais
le prévoir, el cela mieux que personne, à l'égard de Syivia. Toujours esl-il que cette fosse, qui ne fut mouillée d'aucune larme, celte fosse entourée d'indifférence, sinon d'hostilités, me fît une impression pénible el douloureuse; et je ne sais vraiment ce que je fusse devenu, seul dans ce vaste château, parcourant ces chambres désertes, assailli par les idées les plus tristes et les souvenirs les plus terribles, si, le matin du troisième jour qui suivit la mort de Sylvia, Joseph ne fût accouru chez moi, Tair radieux, en m'annonçant le retour du comte et de sa famille.
Comme vous le pensez bien, je fus un des premiers à les recevoir au bas du vaste perron du château. Le comte marchait en tête, après lui venait sa fille donnant la main au baron delà Rose. J'en fus ravi. Le baron était charmant : une figure agréable et spirituelle, quoique un peu mélancolique; une tournure chevaleresque et noble; en un mot, un cavalier accompli et qui valait bien la peine qu'on fût descendu au tombeau pour l'acquérir. Dès que le comte m'eut aperçu, il courut à moi, m'embrassa, puis, se retournant et prenant son gendre par la main :
— Cher docteur, dit-il, je vous présente mon second enfant, le baron de la Rose, qui a le plus vif désir de vous connaître. — Monsieur, dit le baron en me rendant un profond salut, tandis que sa femme m'adressait un charmant sourire, croyez que je tacherai de me rendre
digne de voire estime. Je bénis la Providence qui me met enfin en face de Hiomme que j'ai désiré connaître depuis si longtemps, à qui je dois tant de reconnaissance, ainsi que ma femme, pour les services importants qu'il nous a rendus. ,
J'étais un peu abasourdi de ce flux de politesses, ne comprenant pas trop de quelle façon elles pouvaient s'adresser à moi. Aussi je lui répondis avec indécision : Monsieur le baron, vous parlez des services que je vous ai rendus; mais il me semble que c'est la première fois que j'ai l'honneur devons voir, ainsi que madame la baronne, que je n'avais vue que momentanément il y a quelques jours...
— Il est vrai, monsieur, répondit le baron de la Rose en montant le grand escalier, il est vrai que nous ne nous connaissions pas personnellement, et que mon nom même vous était parfaitement inconnu; mais c'est moi qui ai entendu parler de vous par une personne qui m'a dit que vous seriez le sauveur de celte maison, que vous m'en ouvririez le chemin, en me permettant enfin d'acquitter une dette sacrée, c'est-à-dire de rendre sa fille à un père qui la pleurait depuis si longtemps.
En enlendant ces étranges paroles, je m'arrêtai tout court.
— Mais, monsieur, m'écriai-je, il y a à peine huit jours, comme lecomle a dû vous le dire, que j'ai l'honneur de le connaître, et avant ce temps... — Aussi, interrom-
pil le baron, je ne vous parle que du temps actuel. N'avez-vous pas, poursuivit-il en se penchant à mon oreille, n'avez-vous pas, par votre zèle tout chrétien, éloigné, détruit le plus grand malheur qui ait menacé le comte et sa fille? — Mais, hasardai-je de plus en plus stupéfait, ce que vous dites là est impossible, et à moins que vous ne soyez devin... — Je comprends voire étonnement, monsieur, répondit le baron de la Rose en souriant; mais puisque vous êtes assez bon pour vouloir subir le récit de ma vie, comme me l'a dit mon beau-père, je vous promets, ce soir, sinon d'expliquer celle énigme, du moins l'éclaircir par une autre., — Et c'est aujourd'hui que nous aurons la révélation de tous ces mystères? — J'eusse voulu remettre mon récit à un temps plus convenable, à cause du triste événement qui a eu lieu ici à l'arrivée de ma femme; mais le comte est si impatient de connaître mes aventures, que j'ai dû céder à ses instances. — Mais pourriez-vous me dire au moins le nom de la personne qui s'est trouvée si bien disposée à mon égard? — Certainement, répondit le baron, c'est Emmanuel Bianclii.
Le nom m'était parfaitement inconnu.
— Vous ne le connaissez pas? dit le baron. — Mais pas le moins du monde! : — C'est étrange. — Ah! oui, m'écriai-je, c'est bien étrange! Mais, pardon, encore une question : OiJ avez-vous vu ce M. Emmanuel Bianchi? — En Amérique, dit le baron de la Rose.
Par bonheur, le baron entrait en ce moment dans l'appartement qui lui était destiné; je le quittai donc, en luttant de toutes mes forces contre une terrible idée, c'est que le baron de la Rose était complètement fou. Car, notez bien ceci, il y avait à peine huit jours que j'étais au château, sans connaître le moins du monde avant ce temps aucun membre de celle famille, et, tout à coup, il m'arrive un compliment dAmérique, pour des services que je viens de rendre en Europe, et cela dans le cours de ces huit jours! C'était à n'y rien comprendre, sinon qu'il y avait une personne prise pour une autre.
Apparemment , pensai-je, dans celte maison-ci, l'incompréhensible est non-seulement un mal héréditaire, mais contagieux. Allons, patience jusqu'à ce soir!
Après plusieurs heures d'une attente mortelle pour moi, et qui furent employées par mes nobles hôles à se remettre des fatigues du voyage, nous nous réunîmes enfin dans la grande salle du château, où nous allendait une table servie avec luxe. Le charme de ce dîner, aussi remarquable par le choix des mets que par Kaaiabilité des convives, fut encore rehaussé pour moi par le piquant de la situation : j'étais placé à côté de deux personnages dont l'un venait de l'autre monde (je ne pouvais me débarrasser de cette idée à l'égard de la belle Lucie), et l'autre, c'est-à-dire le baron de la Rose, en venait probablement aussi. En outre, ces deux charmants convives usaient à mon égard d'une déférence si grande, me re-
gardaient parfois avec une curiosité si marquée, que je ne savais vraiment si je n'étais pas devenu moi-même tant soit peu énigmatique, à force de voir des énigmes chez les autres.
Le comte, évidemment intrigué aussi bien que moi par tous ces mystères, nous proposa, quand nous nous fûmes levés de table, de nous asseoir autour d'une vaste cheminée, nous disant que cette lumière était plus propice aux causeries mystérieuses.
— Voyons, mon cher baron, dit-il quand Joseph lui eut approché son grand fauteuil auprès du feu, dites-nous, s'il vous plaît, par quelle baguette de magicien cette pauvre enfant a été arrachée à la mort; et prouvez-nous bien, poursuivit le comte en prenant la main de sa fille et en la faisant asseoir à ses côtés, prouvez-nous que c'est bien Lucie et non pas son ombre que nous avons le bonheur de contempler. — Il eût été mieux, je pense, que je ne fusse pas présente au récit de mon mari, dit Lucie, puisque je ne raconte pas moi-même l'histoire dont je suis en partie l'héroïne. Qu'en pensez-vous, mon père? — Ohî ne nous quitte pas! s'écria le comte, puisqu'il s'agit de toi, le récit n'y perdra rien, ni toi non plus. — Je vous en remercie, dit Lucie en souriant; mais permettez-moi de vous faire une observation. Tâchez de croire sans comprendre tout ce que vous dira mon mari, sinon je doute que vous en soyez satisfait complétemeni, à moins que vous no puissiez éclairc'r ce qui y resic
d'obscur pour nous. — jy compte bien, surtout pour ce qui te concerne, répondit le baron de la Rose à sa femme; mais pardon, j'abuse de votre patience, messieurs. Je vais commencer, si vous le permettez, en vous demandant toule voire indulgence pour mon talent de narrateur. Le comte et moi, nous nous écriâmes que nous étions tout oreilles. Alors le baron se recueillit un moment, puis commença ainsi :
Avant de vous parler des circonstances miraculeuses par lesquelles Lucie fut arrachée à la mort et se trouva forcée d'accepter mon appui, je dois raconter une aventure qui m'était arrivée, et dont l'influence étrange me força à une résolution qui contribua au bonheur de ma vie et, j'ose le prétendre, à celui de ma femme.
Quoique cette aventure date de quelques années, j'en ai conservé tous les détails, comme si c'était hier.
Il y a trois ans, j "étais capitaine d'un vaisseau destiné à faire voile pour l'Amérique, et j'attendais, pour me rendre à bord, la fin de mon 'semestre, que je passai ici à W***, au sein de ma famille. Parmi le peu de connaissances que j'ai conservées dans ma ville natale durant ma vie errante, se trouvait un jeune littérateur nommé Gaspar de Wanderberg, avec qui j'avais été au collège, et dont la sincère amitié me resta après que nous en fûmes sortis tous deux.
J'aimais beaucoup ce garçon, qui était bon et généreux pour moi, mais qui avait cependant deux grands défauts:
— ne — '
Gaspar aimait un peu trop le bon vin et songeait trop peu à sa réputation. Il était complètement dénué d'ambition; c'est pourquoi toutes ses journées se passaient dans un cabaret à W*"*, et il ne s'inquiétait guère de ce que tout son temps s'écoulàt entre le goulot de sa bouteille et son verre. A toutes mes remontrances, il répondait toujours que, puisqu'il avait trouvé un parfait bonheur dans celte existence spirituelle, comme il l'appelait, il serait bien niais d'en chercher un autre. C'était, vous le voyez, une philosophie difficile à vaincre, du moment que l'homme regarde la vie sous ce point de vue.
Eh bien! je l'aimais malgré ses défauts, car il possédait un fonds qui ne pouvait s'altérer par quelque égarement que ce fût : c'était la loyauté de son cœur et son attachement pour moi. Ne pouvant voir pendant plusieurs jours Wanderberg, assailli que j'étais par d'autres connaissances, et voyant approcher la fin de mon congé, je résolus un jour, c'était le jeudi 15 juillet (remarquez bien la date), je résolus, dis-je, de passer ma soirée avec lui; et, comme il se trouvait ordinairement à son petit cabaret, je m'y rendis.
Ce cabaret, selon le goût de mon ami, qui aimait l'air frais et la solitude, était situé près de la barrière, louchant ainsi à la pleine campagne. La chambre au second, où se tenait ordinairement Gaspar, avait, disait-il, une vue magnifique sur les alentours, et il ne tarissait pas sur toutes ces merveilles; mais je crois que sa grande
prédilecUon pour cet établissement n'avait d'autre cause que celle-ci : on y trouvait la meilleure cave de la ville.
J'arrivai donc au cabaret vers le soir, et je me fis conduire auprès de Gaspar, car c'était la première fois que je venais le trouver dans ce réduit; j'entrai r^onc dans une petite chambre qui, pour toute fenêtre, n'avait qu'un balcon vitré, s'ouvrant sur un jardin et abrité par le feuillage élevé des arbres. Je rencontrai là Gaspar, le dos renversé sur sa chaise, les mains croisées sur ses genoux, le regard au plafond, ni plus ni moins que s'il eût été en contemplation devant quelque houri. A côlé d^ hii était posée une petite table chargée de papiers, de plumes et de carafons.
— N'as-tu pas honte, Gaspar? m'écriai-je; tu sais que je pars bientôt, et lu aimes mieux rester ici que venir me voir! — Ah! c'est toi! me dit-il en me tendant la main, eh bien! je t'avouerai franchement que je n'aime guère les gens dont tu es assailli du matin au soir... et qui, sous le prétexte de savoir de tes nouvelles, te fonl perdre du tempe, la chose la plus précieuse du monde. — Ah! oui, c'est à toi d'en parler, toi qui l'emploies si bien... à t'enivrer tous les jours du mois! — Oh! que l'amitié est aveugle! répondit gravement Gaspar. D'anord je ne m'enivre jamais, et maintenant je ne suis pas plus gris que loi, tu peux en juger par la bouteille que voici, et qui est intacte... M'enivrer! fi donc! — Mais quel plaisir trouves-tu dans une existence dénuée de toute
LES SOIRÉES DE JUSTllVIANI. T. 1. 8
activité? — Écoute, ami, dit Gaspar en me faisant asseoir à côté de lui, la vie ne vaut pas la peine que l'on s'en inquiète tant, attendu qu'elle est trop courte; quant à moi, j'ai résumé l'existence dans un seul plaisir. Ordinairement je prends un verre de cet excellent vin d'Italie, qui, je parle du vin, par l'affinité avec l'esprit, met le mien en mouvement; car, vois-tu? l'esprit, qui ne demande que le champ libre, est paralysé par la vie réelle dans l'état normal du cerveau... Alors je commence à rêver. Cette petite chambre prend la dimension d'un palais, ce jardin devient l'Eldorado. Je vois autour de moi des hommes généreux sans arrière-pensée, spirituels sans malice, tels enfin qu'ils n'existent nulle part. Viennent ensuite des femmes belles comme des anges et qui ne se donnent que par amour... enfin, tout un monde au rebours... Mais, si je double la dose du stimulant, alors la scène change, je quitte la terre... Insensiblement je perds mes tendances charnelles, je me spiritualise, l'Eldorado disparaît, et je m'élance dans les airs. Je vois le monde invisible, les anges et les séraphins; je parle avec eux une langue qui n'a pas de sons, et j'entends une harmonie qui est une langue; je me mêle aux étoiles et je louche le soleil et la lune de mes propres mains. Imagine-toi le bonheur de toucher le soleil!... de voir de quoi il est fait! et, foi de Gaspar! je l'assure que je ne divague pas plus sur sa substance que les astronomes, qui disent que le soleil est rempli d'un fluide combustible
elque la lune n'a point d'atmosphère. Enfin, je suis dans l'extase. — Ah! Gaspar! Gasparî dis-jeavecun douloureux reproche, lu ruines ta santé, lu t'empoisonnes!... Gaspar partit d'un grand éclat de rire.
— Je me conserve, au contraire, s'écria-l-il, et c'est toi ijui risques de le tuer avec ton genre de vie nautique; lu risques de périr vingt fois avec Ion vaisseau pendant les tempêtes, et vingt autres fois par les boulets ennemis; je ne compte point encore les fatigues des voyages et le changement de climats, qui usent l'homme aussi bien qu'un navire... Tandis que moi, je passe ma vie dans cette petite chambre le plus tranquillement du monde, sans jamais craindre aucun de ces accidents sans nombre qui vous arrivent, à vous autres coureurs des grandes routes de la vie; je m'endors quelquefois sous l'ombre fraîche de ces peupliers^ quand le soleil m'ennuie trop, et je ne risque pas même de mourir d'indigeslion, vu que le vin n'en donne jamais.
Et Gaspar, avec la satisfaction d'un homme qui a bien gagné sa cause, fil sauter le bouchon d'une main, et, me présentant son verre de l'autre : Déguste, dit-il en faisant claquer sa langue, tu m'en diras des nouvelles ou j'aurai perdu mon nom !
— Je sais, répondis-je en haussant les épaules, que tu es malheureusement plus infaillible dans ton ivresse que ne l'est le pape; mais... — Je suis plus fort que le pape! -'écria Gaspar en m'interrompant, son pouvoir sur les
esprits baisse de jour en jour, el le mien augmente... mais pardon! tu voulais me dire quelque chose, je crois? — Je voulais le dire, repris-je, que, puisque je dois partir bientôt, je voudrais passer ma soirée avec toi; mais j'y mets une condition : c'est que tu ne me feras plus l'apologie de l'ivresse. — Cher ami, n'est-ce pas toi qui as commencé à me narguer tout à l'heure? Je n'ai fait que défendre mon bonheur, voilà tout... Quant à la proposition, c'est ton bon génie qui le l'a soufflée, crois-moi î Mais je te dirai une chose : je ne bouge pas d'ici. Nous ferons dresser une table sur ce balcon, poursuivit Gaspar en l'ouvrant; vois comme la place est bonne... nous y ferons metlre des bougies quand il y fera sombre, et nous aurons un festin plus agréable que celui de Ballhazar, car le nôtre coûtera moins cher et finira plus gaiement, je l'espère.
Gaspar appela l'hôte, lui donna ses instructions culinaires concernant le choix des mets et des vins, puis il m'emmena dans le jardin, me questionnant sérieusement cette fois sur mes affaires, sur mon départ, sur l'état de ma bourse, et m'offrant la sienne si j'en avais besoin. Ensuite il me fit part d'une nouvelle production littéraire qu'il méditait... Enfin, nous parlâmes de mille riens, sans nous apercevoir du temps qui s'écoulait, quand l'hôte parut devant nous la serviette à la main, et nous annonça que nous étions servis.
Nous nous mîmes à table, et le souper, grâce à la verve
intarissable de Gaspar et aux fréquentes libations d'un vin généreux, devint très-gai.
— Vois -lu! nie dit Gaspar quand nous fûmes arrivés à celte partie du souper où la langue parle de toute la plénitude de l'estomac et du cerveau, vois-tu, je te défie de trouver dans toute la ville un réduit plus agréable que celui-ci. Sens-tu cet air tiède et parfumé de la nuit? Remarques-tu le disque argenté de la lune, qui perce mystérieusement le feuillage et fait poindre sur les cristaux de nos verres tant de diamants et de rubis? Sais-tu te pénétrer du silence absolu de ce quartier éloigné, où viennent mourir tous les bruits de la ville, ce silence si éloquent de la nature? Veux-tu contempler cette belle nature endormie qui repose dans un calme réparateur, plein d'une activité mystérieuse et invisible?... Regarde! Et Gaspar ouvrit la fenêtre du balcon. Où trouveras-tu une vue plus délicieuse? T'ai-je trompé?
Cette fenêtre, donnant sur la plaine, me permit d'embrasser d'un coup d'œil le paysage dans une étendue de plusieurs lieues environ. On apercevait de là un grand nombre de campagnes et de villages, entourés de sombres forêts et de rivières limpides. Tout à coup mon regard s'arrêta sur un château antique, dont les remparts crénelés et les toits aigus se détachaient nettement sur l'azur du ciel, à travers la brume argentée de la nuit.
— Quel est ce beau château que j'aperçois de fort loin et dont les clochers brillent comme des étoiles? dis-je en
le désignant. — C'est le château d'AItona, répondit l'hôte qui nous servait en ce moment. — Voilà un nom qui m'est inconnu, dis-je. Comment se fait-il que je n'aie jamais vu de près cet édifice, moi qui rôde pourtant assez souvent dans les environs? — Belle question ! s'écria Gaspar, toi qui connais tous les pays du monde, excepté le tien, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que tu ne connaisses pas le château d'AItona, le plus beau des châteaux, s'il en fut, et qui cache dans ses murs la plus belle châtelaine du monde?... — La belle et malheureuse Blanche! interrompit l'hôte. — Pourquoi malheureuse? dis-je. — Conte-nous son histoire, dit Wandcrberg en s'adressant à l'hôte, toi qui, comme les troubadours des vieux âges, sais par cœur les exploits et les malheurs de tes nobles compatriotes. — Oh! l'histoire ne sera pas longue, reprit l'hôte. La divine Blanche est fille unique du seigneur d'AItona, vieillard insensible et cruel, qui habite seul ce vaste château avec elle, et qui, sans pitié pour les larmes de sa fille, la force d'épouser un homme qu'elle déteste. — Et quel est cet homme? demandai-je. — Il est connu sous le nom du chevalier de la Nuit, répondit l'hôte, parce qu'il est, dit-on, toujours habillé en noir de la tète au pied, monte un coursier de la même couleur, et rôde pendant la nuit autour du château, poursuivi d'indignes soupçons contre sa noble fiancée. Les seuls instants de repos dont Blanche jouisse n'existent qu'après son départ. Alors elle se
met à son balcon et chante d'une voix douce et plaintive des romances qui peignent admirablement sa réclusion et sa douleur... Plusieurs fois, en passant devant le château par une belle nuit commecelle-ci, je l'ai aperçue debout, à sa fenêtre, et j'ai entendu son chant solitaire. Ces paroles de l'hôte m'impressionnèrent vivement, et je fixai mes yeux en silence sur la sombre silhouette du château avec une pensée triste et poétique à la fois. — Hein! qu'en penses-tu? dit tout à coup Gaspar. Si nous allions écouter cette belle châtelaine qui jette sa complainte à la brise de la nuit, comme un rossignol? — Oh! la bonne idée! m'écriai-je en quittant brusquement la table, enflammé par le récit romanesque de l'hôle. Allonsy! allons-y, Gaspar! Essayons de partager au moins les chagrins de celte belle et trop malheureuse Blanche, si nous ne pouvons les calmer, comme il conviendrait à de véritables chevaliers, dont le devoir sacré est de protéger les beautés faibles et mallieureuses. — Allons, dit Gaspar en quittant à son tour la table et en me serrant la mains la lune, de romantique mémoire, et qui est si propice aux amants audacieux, guidera nos pas!
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Nous descendîmes prestement l'escalier, en un clin d'œil nous fûmes hors du jardin qui touchait aux champs, et nous nous dirigeâmes droit vers le château, qui se dressait au loin comme l'ombre menaçante d'un géant.
Durant tout ce trajet, qui fut assez iong et dont nous nous aperçûmes ù peine, enflammés que nous étions par une double ivresse de vin et d'amour, nous ne parlions que de cette beauté mystérieuse, en nous apprêtant à jouer notre vie, s'il le fallait, pour un seul sourire d'elle. Enfin, après une demi-heure, je crois, d'une marche précipitée, nous nous approchâmes du château assez près pour pouvoir en distinguer tous les détails. Je poussai un cri de surprise et d'admiration.
.Je vis devant moi, dans toute sa beauté sévère, un superbe château féodal flanqué de quatre tours avec ses fenêtres en ogives et ses grilles sombres. La lune, qui faisait ressortir cette admirable architecture gothique, en animait les pierres mêmes d'une pensée mystérieuse et chevaleresque.
— Regarde cet édifice, dit Gaspar en étendant la main vers le château; ce vieux caslel, avec ses tours, ses larges fossés, ses sombres meurtrières, son ponl-levis hérissé d'une grille en lances, ne nous iransporte-t-il pas en plein moyen âge, quand dans ce château même trônait peut-être un seigneur suzerain qui avait droit de haute et de basse justice, et devant lequel tremblaient les princes et les rois?
Nous nous arrêtâmes au bord du large fossé qui entourait le château.
Plongés dans un recueillement poétique, entourés de tous ces objets qui nous transportaient dans un autre
siècle, nous échangeâmes notre admiration ù voix basse, de peur de troubler le silence solennel de la nuit.
— Tiens! dis je tout à coup, vois-tu ce balcon? Je crois y voir une ombre! — Je me tus aussitôt... Il me sembla entendre un accord mélodieux... Je frissonnai malgré moi et je serrai la main de Gaspar.
Mais la distance qui nous séparait du château était encore trop grande pour que nous pussions bien saisir le chant, encore moins distinguer les traits de la belle chanteuse... Involontairement je reportai mes yeux vers le fossé, il y avait fort peu d'eau au fond.
— Allons! franchissons le fossé, dis-je tout à coup à Gaspar, je veux entendre Blanche de près, je veux voir sa figure; je parie qu'elle a une beauté d'ange!... — Tu es fou! répondit Gaspar en faisant un pas en arrière, nous risquons d'être renvoyés à coups de poing par ses vassaux, ou, ce qui est pis, d'être saisis comme des rôdeurs de nuit que nous sommes! — Mais tu vois, répliquai-je vivement, que tout est tranquille : pas une ombre, pas une lumière aux fenêtres; tout dort au château, j'en suis sûr, excepté celte belle chanteuse. — Mais tu n'as point entendu parler de son père, fit Gaspar; c'est un homme cruel et partant soupçonneux : s'il nous voyait, s'il nous envoyait saisir?... — Ah bah! repris-je avec impatience, me sentant blessé dans mon sentiment de bravoure par les remarques prosaïques de Gaspar; il ne nous mangera pas, après tout, ce seigneur suzerain,
pour nous être approchés un peu trop de son castel. Que diable! il faut bien risquer quelque chose pour le plaisir! Ma résolution est prise... Viens-tu? — Non parbleu! s'exclama Gaspar, je ne veux pas avoir sur les bras ce seigneur d'Altona et la foule peu rassurante de sa valetaille. — Alors, attends mon retour, dis-je en descendant rapidement dans le fossé. — Écoute donc, la Rose, cria Gaspar d'une voix effrayée, si tu y vas, je le plante là et je retourne seul à la ville. — Eh bien, va! m'écriai-je, sans m'inquiéler davantage de lui.
Mon ami Gaspar gesticulait en vain sur le bord comme un possédé, me faisant forces, remontrances du geste et de la voix; je franchis le ruisseau d'un bond, et je me trouvai de l'autre côté , surpris moi-même de mon audace.
Cependant tout était tranquille autour de moi; pas une lumière ne brillait aux nombreuses fenêtres, pas une ombre ne s'agitait à mon approche : le château semblait plongé dans le silence de la mort. Ce silence absolu m'enhardit; je m'approchai du balcon en relevant doucement la tête, et alors je vis que ce que j'avais pris pour un être vivant n'était qu'un grand rideau blanchâtre qui ondulait dans ce moment à la brise de la nuit. Le balcon était désert comme tout le reste. Quant aux accords mélodieux, je les entendais toujours, et un peu plus distinctement qu'auparavant; mais ils venaient encore de fort loin, et non du balcon, comme je l'avais supposé d'abord. Ces
voix mystérieuses m'envoyaient tantôt un chant large et plein, tantôt des sons si doux et si suaves que je ne savais à quel instrument attribuer une harmonie pareille, si ce n'est à un orgue d'église. Attiré irrésistiblement par cette musique invisible, le cœur palpitant d'un sentiment sacré el profane à la fois, je m'approche encore de plus près, je vois au-dessous du balcon une petite porte entre-bâillée, d'où s'échai)pe un bleu rayon de la lune... Et Iharmonie se faisait toujours entendre, plus suave et plus irrésistible... Je louche de ma main tremblante le battant enlr'ouverl, la porte cède, el je me trouve dans un long corridor étroit, haut et voûlé. A ma droite était la cour intérieure du château, que je voyais à travers les innombrables colonnes qui, d'un côté, soutenaient les ogives du corridor; à ma gauche s'élgvait un mur sombre et froid. Le bruit de mes pas, que je tâchais d'étouffer en glissant comme une ombre sur les dalles de pierre dont le corridor était pavé, troublait seul le silence. La lune ellemême semblait seconder mon entreprise audacieuse. Dès que j'eus franchi la porte, elle se cacha derrière une grande tour du château, et une ombre douteuse se répandit tout le long du corridor. Je m'avançais toujours et mes conjectures sur celte musique nocturne se changeaient en certitude : c'était bien un orgue d'église que j'entendais. Celait bien sa voix large et puissante qui grondait dans le lointain et faisait vibrer jusqu'aux dalles de pierre sur lesquelles je marchais. De temps en temps, cette voix su-
Llime changeait d'expression, el le souffle de la nuil m'envoyait un chant doux et plaintif, qui semblait s'échapper d'une poitrine jeune el frémissanie de vie. Mais, chose étrange! à mesure que je m'approchais, l'harmonie semblait me fuir, et... un attrait irrésistible me poussait toujours en avant. Bientôt j'atteignis le bout da corridor; je vis devant moi une grande porte ouverte à deux battants. C'était l'entrée d'une salle vaste et magnifique; j'en franchis le seuil, et je m'arrêtai, frappé de crainte et de surprise. Ce grand appartement était tendu de tableaux en tapisserie représentant différents sujets lires de l'Écriture sainte. Aux quatre coins du mur, audessus des hautes ogives des fenêtres, étaient suspendus des écus surmontés de casques empanachés. Dans l'un des angles de l'appartement se trouvait une large el haule alcôve oij était posé, monté sur une estrade, un lit en bois de chêne admirablement sculpté, et dont le ciel, soutenu par quatre colonnes, louchait presque le faîte de l'alcôve. C'était un lit pompeux; les rideaux en étoffe rouge à grandes fleurs d'argent, roulés autour des colonnes, me permirent d'y plonger les regards. Il était vide. Le reste de l'ameublement correspondait en sévérité el en magnificence à celte couche seigneuriale : c'étaient des sièges à haut dossier gothique, des tabourets et des escabelles du même genre, le tout en bois de chêne, sans dorures ni ornements, mais d'un goût pur et antique. Cependant l'objet qui me frappa le plus el me saisit in-
volonlairement dans tout cet entourage de siècles passés était une superbe statue en marbre blanc, de grandeur naturelle, et qui était posée sans piédestal au fond de la chambre, devant une seconde porte, ouverte aussi à deux battants, juste en face de celle par laquelle j'étais entré. Poussé par une curiosité dont je ne me rendais pas compte en ce moment, je m'approchai de la statue pour l'examiner de près; car, posée sans piédestal, comme je l'ai dit, elle avait tout l'air d'un êire vivant, et c'est ce qui me surprenait le plus. Si je pouvais voir tous ces détails, c'était grâce aux rayons de la lune, qui, dardant sa lumière à travers les grandes fenêtres, éclairait cette salle magnifique comme en plein jour. Je m'approchai donc de la statue; elle représentait une femme belle et imposante, tenant un rameau vert dans sa main droite, laquelle était élendue vers la seconde porte en face. Il me parut que ce rameau était un véritable olivier, car ses feuilles tremblaient au souffle léger qui parcourait la salle. Je fus surpris au point queje touchai une feuille pour m'en assurer. Effectivement, c'était un olivier naturel que tenait cette main de marbre. A mon attouchement une des feuilles se détacha et resta entre mes doigts. Mais à peine l'eus-je dans ma main qu'il me sembla entendre une sourde rumeur se rapprocher de la salle où je me trouvais. Je cachai précipitamment dans ma poitrine les feuilles cueillies, et je songeai à m'esquiver, de peur qu'on ne me surprît. Il était temps que je m'éloi-
gnasse : tous les objets que je voyais commençaienl à «l'impressionner profondément, et je sentis pour la première fois toute l'horreur de ma position si je venais à être découvert, rôdant seul, au milieu de la nuit, à travers ces salies désertes. Je cours donc à la porte pour sortir, je plonge un regard inquiet dans le corridor par lequel je suis venu; mais il me semble voir les ombres de plusieurs personnages s'y agiter. Craignant d'être vu, je me jette de l'autre côté de l'appartement, je passe devant la statue, et je sors par la seconde porte, après m'êlre assuré que là au moins tout était tranquille et désert. Effectivement, après avoir parcouru quelques chambres silencieuses, j'eus le bonheur de trouver enfin une porte de sortie qui me conduisit dans la cour du château. Je poussai un soupir de satisfaction : j'étais libre. Mais un coup d'œil me suffit pour comprendre que je me trouvais du côté opposé à celui où j'avais laissé Gaspar, c'est-à-dire à la grande roule, elque, pour y arriver, ne pouvant relour- -ler sur mes pas, je devais sortir de l'enceinte du château et en faire le tour. Le hasard vint à mon aide. Je vis devant moi une grande et sombre avenue de peupliers qui aboutissait à la pleine campagne; sans différer plus longtemps, je m'y jetai, quitte à faire un chemin plus long. Je marchai précipitamment pendant quelques minutes; j'étais déjàassez éloigné du château, que je ne distinguais plus que comme une masse grisâtre entourée de brouillards, quand, au lieu de gagner les champs, comme je
l'avais cru d'abord, je m'aperçus que je m'étais trompé ! celle grande avenue tourna tout à coup, el je vis de loin un édifice resplendissant de lumière se dérouler sur un descôtés delà roule, de sorte que je dus nécessairement passer devant pour atteindre la campagne. A mesure que j'approchais, celte édifice prenait la forme d'une église rustique, et c'est de là que me venaient distinctement ces sons d'orgue qui me guidaient depuis si longtemps el qui n'avaient point cessé. Il ne m'avait point paru étrange qu'ils parvinssent jusqu'à moi quand j'étais encore au bord du fossé, car la densité de l'air augmente considérablement pendant la nuit, secondée par les courants et le silence.
Après quelques minutes de marche, je m'arrêtai devant l'église, dont les fenêtres ouvertes me laissaient apercevoir une foule de personnes qui s'agitaient dans la nef toute resplendissante de la lumière des cierges. Cette foule nombreuse, cette solennité au milieu de la nuit, quel contraste avec l'abandon et le silence de ce château que je venais de parcourir! Tout cela fit naître dans mon cerveau mille conjectures, les unes plus bizarres que les autres. Le récit de l'hôle sur Blanche d'Allona, son union forcée avec ce chevalier de la Nuit, me revinrent à la mémoire. Ah! m'écriai-je soudain, cet appareil de fête, n'est-ce point la célébration du mariage de la belle el malheureuse Blanche? Et ce château abandonné de celle qui aurait dû en faire l'ornement el la joie m'apparul
alors comme un signe mystérieux de celle destinée vouée au malheur. Pourquoi, dis-je en moi-même, n'assisterais-je pas à ce mariage, puisquej'y suis?Ma seuleambilion n'élait-elle pas de voir Blanche de près? Il ne dépendait que de moi d'en être témoin.
Je m'approchai donc du portail, qui était désert, et je cherchai une place convenable d'où je pusse regarder sans que l'on m'aperçiit. A peine avais-je plongé mes regards inquiets dans cette nef resplendissante pour y chercher celle dont je croyais ressentir l'angoisse en ce moment solennel, qu'une rumeur, confuse d'abord, se fit entendre dans l'église; ce bruit monte, s'agrandit, et éclate enfin en vociférations furieuses. En vain je concentre toute mon attention pour voir. Tout est confusion el démence! Soudain un cri de désespoir et de terreur, un cri suprême part du milieu de ces voix et les couvre toutes. A cet appel qui arracha toute mon âme, j'allais me précipiter dans l'église sans savoir trop ce que j'y ferais; mais, en ce moment, la porte s'ouvrit avec fracas, el «ne belle jeune fille, paie comme sa blanche robe de fiancée, se précipita au dehors en appelant au secours.
— Grâce! on me tue! s'écria-l-elle, sauvez-moi!
Ce cri fui son dernier effort : ses forces l'abandonnèrent, elle chancela. Je la retins dans mes bras. Dans ce moment suprême, je retrouvai tout mon sang-froid. Plus de doute, celle femme au désespoir, qui implorait mon secours, c'était Blanche d'Allona, qui allait être unie au sinistre chevalier de la Nuit!
Dans cette situation étrange, où cette belle inconnue réclamait mon appui, je me vis comme choisi par la Providence pour défendre la vie de cette femme, même au péril de la mienne. Cette idée enflamma mon courage jusqu'à la témérité. Je soutiens la jeune fille de ma main gauche, je tire l'épée, et, me retournant vers cette foule qui encombrait l'église, et qui, se ruant vers l'entrée derrière la fiancée, s'arrête comme pétrifiée à mon aspect : Quelques droits que vous ayez sur celte femme, m'écriai-je, je les conteste, et je tue le premier qui m'approche! Arrière! El, brandissant mon épée, je jetai un regard de défi à toute cette foule consternée, que mon audace retint pendant quelques secondes immobile et sans voix.
Mais quel fut mon étonnement lorsque, parmi toutes ces figures inconnues, j'aperçus tout à coup Gaspar de Wanderberg, qui, de son côté, dès qu'il m'eut aperçu, courut me rejoindre. Je ne savais trop en ce moment comment expliquer sa présence à l'église; mais ce qui me vint d'abord à l'esprit, c'était l'idée de ce secours inattendu. En effet, il s'approcha vivement de moi, et, saisissant ma main avec force, comme s'il eût voulu m'arracher à la fiancée, il me dit à voix basse et précipitée : Laisse cette fille et sauve-toi, ou tu es mort!
A cette opposition inattendue, je fis un violent effort pour me dégager de l'étreinte de Gaspar; mais il tenait bon. II me parut avoir des poignets de fer. Exaspéré,
LES SOIRÉES DE IlSTI^ilANI, T. 1. 9
aveuglé de désespoir et de fureur, j'allais frapper Wanderberg... Mais en ce moment un cri sinistre partit du fond de l'église. Toute cette foule qui en obstruait l'entrée fut littéralement trouée par un homme qui, un poignard à la main, se précipita sur moi comme un tigre, arracha la jeune fille de mes bras; et, avant que j'eusse pu faire un seul mouvement, pousser un seul cri, la fiancée, frappée à la poitrine, tomba à mes pieds, baignée dans son sang.
Comme si toute cette cohue n'avait allendu que ce terrible moment pour se réveiller de la stupeur qui la tenait depuis mon apparition, toute cette foule, dis-je, se rua sur nous et nous enveloppa avec des cris, des menaces et des imprécations. Je vis des épées briller de toutes parts et se diriger contre le petit groupe que nous avions formé, moi, Gaspar, l'assassin et sa victime. Le misérable, après avoir commis ce crime infâme, faisait des efforts inouïs pour se précipiter sur moi... Mais Gaspar, profitant de la confusion qui s'ensuivit, me saisit à bras-le-corps avec une force herculéenne, et, me dégageant vivement de la foule, m'eni raina dans le bois qui entourait l'église. Là, j'aperçus un cheval tout sellé et attaché à un arbre. Gaspar saute dessus, me jette en travers do la selle, et nous voilà partis comme un trait; et tout cela s'accomplit sans que je fisse la moindre résistance, tant cette scène terrible avait paralysé toutes mes facultés. Il n'y avait qu'une pensée dans la prostration complète de mon âme,
une pensée qui me navrait le cœur : c'était que Blanche d'Allona n'était plus, qu'elle avait péri, grâce à l'intervention de Gaspar el à ma maladresse! Mais je n'eus pas le loisir de l'accabler de ce reproche même, car à peine fûmes-nous à quelques centaines de pas de l'église, qu« nous entendîmes le galop de plusieurs chevaux lancés à notre poursuite. Je jetai un regard vague et indifférent sur la route qui fuyait derrière nous comme un immense ruban grisâtre, et je distinguai à la clarté de la lune cet alîreux brigand, qui, à la tête de ses acolytes, courait sur nous comme un tourbillon en poussant des cris rauques et faisant tous ses efforts pour nous rejoindre. Alors commença une course étrange, fantastique, et si j'ai pu en conserver l'impression exacle,c'est grâce à la vue, la seule faculté qui me restai. Le cheval que nous montions semblait avoir des ailes, quoiqu'il portât un double poids. A peine en sentions-nous les secousses précipitées et rapides, on eût ditle vold'un oiseau. Le vent seul qui sifflait avec violence à nos oreilles témoignait de sa vitesse. Nous fûmes constamment hors de portée de nos adversaires; toutefois, bien que Gaspar excitât le cheval du geste el de la voix, nous ne pûmes encore les perdre de vue.
Je comprenais vaguement par le chemin que nous suivions, que Gaspar nevoulailpasse rapprocher de la ville, où il leur eût été facile de nous saisir. Nous courions à travers champs; haies, fossés, bruyères, tout disjjaraissail
— idC) —
avec la rapidité de l'éclair, en ne laissant dans nos yeux que des lignes mouvantes cl uniformes. Commentnousne nous brisâmes point en mille morceaux, ce fui inconcevable; celte chasse infernale dura jusqu'au jour!
Enfin, nos ennemis, dont les chevaux n'étaient pas apparemment de la même force que le noire, commencèrent à ralentir leur course; les vociférations et les cris dont ils nous poursuivaient toujours devinrentde plus en plus faibles. Bientôt nous les perdîmes de vue complètement. Gaspar poussa un cri de joie, nous étions sauvés.
Alors i! poussa droit à la ville; mais, comme si notre noble coursier n'eût attendu que le moment de nous mettre en sûreté, il s'arrêta soudain au milieu d'un bois épais que nous traversions, tressaillit de tous ses membres, poussa un hennissement prolongé, et tomba roide mort en nous faisant rouler par terre.
Cette dernière secousse fut trop violente pour ma raison surexcitée par tant d'émotions terribles de cette nuit: un faible cri s'échappa de ma poitrine, et je m'évanouis.
Ma léthargie dura apparemmentplusiears heures, c'està-dire toute la journée; car je vis de nouveau la lune, qui brillait à travers les arbres et éclairait la mousse humide sur laquelle j'étais couché; et si je revins à la vie, ce fut, je crois, grâce aux soins de Gaspar, qui me secouait à tour de bras. Jugeant sans doute que ce procédé étaij trop faible encore pour dissiper ma stupeur, il se baissa, prit quelque chose dans ses mains, éleva ce quelque chose
au-dessus de sa Icle, et tout à coup je sentis comme uua calolle de glace s'aplatir sur mon crâne. C'était tout simplement de l'eau froide que me versait Gaspar sur la figure pour que je rouvrisse les yeux. A cette immersion inattendue, je les rouvris en eiïel, et même avec un terrible juron; car, en ce moment, ma tèle une fois dégagée, je ne me ressouvins que trop de tout ce que je devais à Gaspar.
— Allons donc! s'écria-t-il, sois homme, la Rose, que diable! perdre la tète pour si peu!
A ces paroles, qui me parurent être une froide dérision de ma légitime douleur, je devins furieux.
— Ah! m'écriai-je à mon tour, pour toi c'est j)eu de luer, par ton intervention maudite, une femme innocente! car je parie qu'elle l'est, une femme que j'allais sauver si lu ne m'en avais point empêché! Pour toi c'est peu encore que de briser de désespoir ton ami, qui, grâce à ta maladresse, devait voir le corps inanimé et sanglant de celle belle el malheureuse fiancée! Tu penses peut-èlre que tu m'as rendu un très-grand service, que tu m'as sauvé la vie en m'arrachant à celle foule enragée? Tu me diras même que si j'eusse réussi à enlever Blanche, je risquais ma vie d'une autre manière? Eh! bon Dieu! il y a une Providence pour les résolutions hardies; et quand il s'agit de sauver quelqu'un, on ne calcule jamais la chance. Mais non! cette raison même ne peut justifier la conduite. Tu m'as trompé, enlends-lu? lu m'as trompé indignenicn.'î
N'était-ce pas la plus noire perfidie que de m'abandonnes :ui bord du fossé, en me disant que tu allais t'en retourner? Et voilà que tu prends l'avance, et que tu te trouves à l'église parmi les invités de cette noce fatale, toi qur paraissais pourtant être complètement étranger à celte famille d'Allona! De quel nom veux-tu que jequalifie une pareille conduite? Ah! ton apparition à l'église, apparilion dont je n'ai pu me donner une raison hier, je crois pouvoir me l'expliquer aujourd'hui. Tu ne voulais pas que j'enlevasse Blanche! pourquoi? Je n'en sais rien;mais tu ne l'as pas voulu, et c'était apparemment le motif secret de tes hauts cris au bord du fossé, pour que je m'éloignasse du château. Eh bien! sois satisfait de ton œuvre. Blanche est assassinée!
A ces mots, je m'arrêtai suffoqué par l'émotion.
Gaspar, au commencement de mon discours, ouvrit de grandsyeux, et voulut m'interrompre plusieurs fois, mais en vain, et partit d'un grand éclat de rirequand je perdis haleine.
— Ah çàî la Rose, s'écria-t-il enfin, de quelleBlanche d'Altona parles-tu? dis-le-moi un peu plus clairement, car ton langage est inintelligible comme celui d'un véritable amoureux; dis-le donc! Comment mon intervention a-l-elle causé la mort, et encore la plus tragique, à ce qu'il paraît, de cette fameuse Blanche, et ton désespoir par-dessus le marché? Voilà, par ma foi! deux crimes qui poseront fort lestement sur ma conscience! — Tu m'ob-
jecleras sans doute^ l'inlerrompis-jeavec feu, que tu avais des raisons pour agir ainsi; mais en ce cas, pourquoi, malheureux, ne m'en pas prévenir? — Te prévenir? et de quoi? dit en souriant Gnspar. — Eli! bon Dieu! me renseigner sur la famille de Blanche, que tu connaissais, puisque tu étais à l'église. — Encore Blanche! dit Gaspar en secouant la tête, voyez! la Rose, je vois que tu as besoin d'une seconde carafe... — Ainsi, m'écriai-je avec colère, lu })enses que j'ai perdu la tête?
Gaspar me regarda pendant quelques minutes, puis i\ n'y tint plus, et éclata encore une fois d'un rire fou.
— Parbleu! il y a de quoi perdre la têle, vraiment! deux misérables bouteilles de Champagne et quelques verres de malvoisie! Tu n'as bu que cela pourtant. Eb bien! prends la seconde carafe, cela va le remettre.
Ce fui mon tour de regarder Gaspar avec étonnemenL
— Ah çàî dis-je, de quoi parlons-nous enfin, et quel rôle jouent dans tout ceci les bouteilles de Champagne? — Belle question! riposta Gaspar, je le demande depuis un grand quart d'heure un mot raisonnable, et lu me parles sans cesse d'une certaine Blanche, que les dieux confondent! Quant an rôle que le Champagne que nous avons bu ce soir joue dans tout ceci, je crois, pardieu! qu'il ei) joue un fort grand, ù en juger par ton langage. — Que nous avons bu ce soir? dis-je stupéfait, mais, ce malin, tu viens de me ramener de l'église dans celle forêt, où j'ai perdu connaissance quand notre cheval s'est abalUu
— Ne confondons pas les deux, cher ami! dit Gasparen riant, je l'ai ramciiéde dessous la table, où tu as roulé ivre mort à la fin de notre souper, et je t'ai fait descendre dans ce jardin pour que tu reviennes à moi. — Mais nous avons soupe hier et non aujourd'hui! repris- je avec impatience.
— IVe confondons pas les jours non plus, nous avons soupe celle nuit, et si bien encore, à ce qu'il paraît, que tu doutes même de Ion ivresse, ce qui prouve sans réplique que tu es un très-mauvais buveur. Que diable! deux bouteilles de Champagne et du malvoisie, cl ne pas pouvoir porter cela à vingt-cinq ans! honte et misère!
A chaque parole de Gaspar, mon élonnemenl croissait et devint enfin de la stupeur, qui me fil douter de ma propre raison.
Ne voulant pas encore admettre que toute celle terrible histoire ne fût créée que par mon ivresse, quoique les paroles de Gaspar fussent plus que suffisantes pour me le prouver, je montai vite au balcon. Je devais bien retrouver la place qu'occupait le château d'Altona.
— Ah! m'écriai-je en apercevant dans le lointain la sombre silhouette du grand édifice que je reconnus si bien, voilà bien le château d'Altona! El je le montrai à Gaspar qui me suivait. — Eh! eh! lu y liens toujours. Eh bien! cela ne m'étonne pas; pour une imagination comme la tienne, qui change le dessous d'une table en une nef d'église, il est très-facile de prendre une fabrique pour un château. — Une fabrique! dis-je avec stupeur, mais c'esl
impossible. L'hôte nous avait raconte pourtant l'histoire de ce château qu'il disait habité par le seigneur d'Allona et par sa fille Blanche. — Maître Jean! maître Jean! cria Gaspar, dont la gaieté redoublait à chacune de mes paroles.
L'hôte accourut tout essoufflé.
— Que désirent ces messieurs? dit-il. — Maître Jean, poursuivit Gaspar en me désignant, voilà mon ami la Rose qui prétend...
Il ne put achever, et se renversa sur sa chaise. L'hôte se retourna vers moi, et ondula son buste en signe d'interrogation.
— Dites-moi, je vous prie, quel est cet édifice? dis- je négligemment en lui montrant mon château d'Altona. — Celui-ci, avec ces innombrables tuyaux? fit l'hôte en suivant la direction de ma main. — Oui! oui! — Ah! eh bien! c'est une fabrique de faïence, monsieur. Il y a beaucoup de choses curieuses à y voir. — Curieuses! et en quoi? — Mais... en faïence; c'est la meilleure qui se fabrique ici. — Ne pouvez-vous pas me dire, repris-je Iristement, en voyant tomber une à une les tleurs de mon imagination, s'il y a ici dans les alentours un château d'Altona? — Le château d'Allona?... Je puis vous assurer que non. Depuis quarante ans que j'habite le pays, je n'ai jamais entendu parler d'un château qui portât ce nom; sans doute on vous a faussement renseigné.
Plus de doute, j'étais le jouet ou d'une étrange ivresse
ou d'une infernale mystification. Plus j'y pensais, plus ma tête s'y perdait. Il y avait pourtant un moyen bien simple de reconnaître la dernière.
— Quel jour du mois avons-nous? dis-je avec insouciance.
L'hôte, à qui mes questions sans suite paraissaient déjà tant soit peu étranges, me regarda avec attention à celte dernière.
— Le quinze, monsieur, ou, si vous aimez mieux, le seize, puisque minuit est passé. — Ainsi, m'écriai-je involontairement, je ne suis pas sorti d'ici! Ce vieux château, ces salles magnifiques, toute cette terrible histoire, enfin... — Assez! assez! criait Gaspar en se tenant les côtes. Allez, maître Jean! nous n'avons plus besoin de vous. ..faites-nous monter une bouteille de Champagne.
L'hôte s'inclina et disparut.
IWoi, je tombai anéanti sur ma chaise.
— Ah çàî mon ami, dit Gaspar quand nous fûmes seuls, il ne faut jamais prodiguer les perles de son imagination aux pourceaux, comme lu étais en train de le faire devant l'hôte... tu sais quel usage ils en font. Mais à moi, c'est autre chose. Voyons, donne-moi la clef de tout cela. Si l'histoire esl intéressante, moi qui suis écrivain, j'en ferai une nouvelle.
Alors, poussant un gros soupir, je racontai à Gaspar toute cette incompréhensible vision, qui, il n'y avait plus
à en douter, hélas! n'existait que dans mon cerveau. Je dis hélas! tant il est vrai que j'en avais un vif regret. Ce château mystérieux, cette admirable figure de Blanche m'attiraient par un charme si incompréhensible, que j'eusse désiré que ce fût une réalité, même avec son dénoiiment terrible. Durant mon récit, Gaspar poussait force exclamations de surprise, et finit enfin par montrer sur sa figure le plus profond étonnement.
Nous disputâmes longtemps sur ce fait, qui était aussi étrange pour moi que pour lui. A la fin, Wanderberg, qui était passionné pour son art, c'est ainsi qu'il qualifiait l'ivresse, s'avoua vaincu et me dit humblement qu'il n'était qu'un misérable apprenti auprès de moi, que j'avais trouvé l'art, inconnu jusqu'alors, de prolonger le songe au delà de l'ivresse, que ses houris à lui, ses palais, ses ascensions au ciel, etc., n'étaient que foin et misère en comparaison démon château d'Allona.
— Voilà, messieurs, comment finit mon souper avec Wanderberg, dit le baron de la Rose en suspendant son récit, et nous regardant, le comte Butler et moi; ne trouvez-vous pas que c'est un cauchemar trop suivi pour n'être qu'une simple ivresse, et pourtant, s'il eût fini là seulement, il pourrait bien, à la rigueur, être expliqué par un phénomène de ce genre; mais ce qu'il a de plus étrange, c'est la suite de cette aventure commencée dans un songe.
A celte conclusion inattendue du baron de la Rose. ■
jelai un regard sur le comte, comme pour savoir ce qu'il en pensait, quand, à mon grand élonnement, je surpris le vieillard absorbé dans une méditation profonde et devenu soucieux.
Firf 1)U PREMIER VOLUME.
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