Les soirées du gaillard d'arrière
Vers la fin de l'année i834> à Gênes, où j'allais chercher quelques documents qui pussent m'aider à éclaircir certaines questions d'archéologie navale, dont je poursuivais avec ardeur la solution difficile, je rencontrai, un jour, dans le port franc , M. ie comte de la Ville-Natal , que j'avais eu l'honneur de voir plusieurs fois à Paris,
deux ou trois ans auparavant.
M. de la Ville- >iatal était accompagné de quatre
jennes gens qu'il me présenta comme étant, deux
d'entre eux ses fils, et les deux autres ses neveux, dont il voulait compléter l'éducation, me dit-il, par une série de voyages dans toutes les parties du monde. Sa tournée en Italie s'achevait , et il allait passer l'hiver à Rome , d'où il devait partir au printemps pour aller en Angleterre, et de là en Amérique, avec ses chers élèves.
« Mon brig hivernera dans le port de Livourne, et, au mois d'avril, nous le lancerons de nouveau sur les eaux orageuses de l'Atlantique. Notre intention est d'aller, en i836, aux États-Unis après avoir visité le Brésil et quelques unes des grandes baies de la côte américaine. Au commencement de l'année qui s'achève, nous avons couru les mers de la Scandinavie, visité la Suède, la Norwége , le Danemarck , l'Islande, Archangel et Riga ; nous avons contourné les îles Britanniques et pris pied dans tous les ports qui ont une certaine importance. Vous voyez que j'amarine mes jeunes gens 1 Aussi , je vous assure qu'ils seraient, à bord de nos vaisseaux, de bons midshipmen, et, partout, des hommes intrépides et fermes dans le danger.
» Je crois que l'éducation d'un gentilhomme ,
d'un fils de famille , du riche héritier d'un négociant, n'est achevée que lorsqu'il sait le monde par expérience, c'est-à-dire pour l'avoir vu sous toutes les latitudes civilisées; lorsqu'il connaît les arts, pour en avoir admiré les chefs-d'œuvre dans les pays qui les ont produits ; lorsqu'il parle plusieurs langues, après en avoir étudié les idiotismes dans la conversation des étrangers lettrés; enfin lorsqu'il sait, de la marine et de l'art de conduire un vaisseau, ce qu'il sait des autres sciences.
» Et pourquoi la marine n'entrerait-elle pas dans l'éducation d'un jeune homme ? Pourquoi n'apprendrait-on pas à manœuvrer un bâtiment comme on apprend à dompter un cheval , à conduire à grandes guides une voiture de luxe? N'est-ce pas une chose qui peut avoir son utilité? D'ailleurs, quand elle ne serait pas absolument utile, quand on n'aurait jamais occasion de mettre en pratique ce qu'on aurait appris , n'est-ce pas un grand bonheur d'avoir le mot de cette belle énigme que ne devineront jamais les hommes, même les plus intelligents, à qui sont restés étrangers les éléments de la manœuvre du vaisseau , la disposition de ses cordages et de sa mâture ,
la relalioii de tous les iimscles et de tous les nerfs de ce corps si merveilleusement organisé^ enfin la vaste et riche nomenclature navale?
» Je ne connais pas, quant à moi, de plus belle étude et de plus attrayante que celle du navire. Je m'y suis passionné dès ma jeunesse, et depuis que je dispose en maître d'une fortune assez considérable qui me permet de me passer des fantaisies coûteuses, au lieu d'avoir un brillant équipage de chasse pour courre le cerf ou forcer le renard avec mes voisins de campagne, — nobles et bons châtelains que j'estime fort sans doute , mais dont je ne partage guère les plaisirs; au lieu d'avoir dans mes écuries vingt chevaux , et six carrosses sous mes remises, j'ai un navire. Ce n'est pas un petit sloop, ou une fine goélette, bonne pour les régates du club des yachts, mais un brig solide et léger tout à la fois; un bâtiment qui a des qualités essentielles, et que j'ai voulu avoir grand à peu près comme un brig de vingt canons , afin de faire des navigations véritables et non pas un timide cabotage, bur ce navire, armé d'une dizaine de canons innocents, j'ai un équipage composé de quarante Sons matelots pris dans tous les pays. Je suis le
capitaine de ces quarante marins, et voici mes quatre chefs de quart. Si quelque recherche pressée dans les archives de St-Georges ou à la hibliotJieca civica ne vous retient pas impérieusement à terre, faites-moi l'honneur de visiter ma maison flottante, et vous verrez qu'on peut s'y plaire. » J'acceptai avec empressement l'offre de M. de la Ville-Natal, et nous nous dirigeâmes vers le ponte délia legna, petite jetée du port sur laquelle les capucins font, par privilège, le mesurage des bois à brûler qui se consomment à Gênes. Là était amarrée une jolie petite } oie , à la peinture blanche et verte, que gardait un mousse dont le costume élégant contrastait d'une manière assez tranchée avec le caban brun et rapiécé, le rouge bonnet de laine, la culotte tle toile aux larges macules de goudron , composant le vêtement des matelots sardes, napolitains et hollandais dont les embarcations étaient accostées aux degrés du ponte où nous allions nous embarquer. Les quatre jeunes gens qui nous avaient précédés vers la yole sautèrent lestement chacun à un banc, s'emparèrent des avirons, qu'ils dressèrent poliment comme si leur passager était un amiral ou un
personnage d'importance, et restèrent dans cette position respectueuse jusqu'au moment où M. de la Ville-Natal , m'ayant fait le double honneur de la place de tribord, sur le tapis armorié de son canot, et de la barre du gouvernail, qu'il m'offrit avec courtoisie en me priant de faire l'office de patron , commanda au mousse de pousser au large avec sa gaffe , et aux quatre rameurs de laisser tomber leurs avirons et d'alonger la nage.
Nous mîmes le cap sur le brig. Il était mouillé dans le port, à droite de la darsina, près de la muraille qui borde les jardins de la Casa cVOria, et justement en face de la porte par laquelle sortaient le grand André et son illustre successeur Jean- André d'Oria, quand ils allaient à bord de leur capitane, que ses cables de poste et ses /em attachaient au rivage. En approchant du brig, j'eus le temps d'en admirer les proportions, la peinture coquette qui, sur un fond noir, admettait deux raies étroites d'un brillant incarnat, la mâture élancée, le gréement délié — mais sans exagération de finesse — enfin, les canons d'un cuivre très brillant sortant de sabords dont les mantelets , peints en rouge , étaient relevés dans leurs
moitiés supérieures. Nous fîmes, pour aller à l'é*
chelle de tribord , le tour par l'arrière , et sur une poupe, — non pas triste et noire comme on affecte de les faire aujourd'hui, mais peinte avec un goût qui n'avait point repoussé les riches dorures et les couleurs éclatantes des xvn* et xviu* siècles — , je lus le mot anglais : Cosmopolitan.
Nous fîmes un abordage honorable, et sur les degrés de l'échelle , des matelots non moins bien vêtus que le mousse de la yole , nous tendirent les tireveilles pour nous faciliter l'entrée du brig.
Notre visite commença parleslogements de l'arrière, fort bien disposés, et où rien ne manquait de ce qui pouvait être utile, commode, ou seulement agréable. La chambre de M. de la Ville- Natal occupait tout l'arrière , sous la dunette, où étaient enfermés quelques armes , les instruments nautiques et les choses appartenant à la timonerie. Dans cette chambre était, avec un piano (h'oii, une bibliothèque bien garnie et une étagère sur laquelle figuraient, soigneusement attachés, différents débris antiques: petits bronzes, médailles, vases, lampes, etc., récolte faite avec intelligence, à Naples et dans les autres villes d'Italie que
le capitaine du Cosmopolite et ses quatre officiers avaient déjà explorées en collecteurs instruits. « Vous vous étonnez peut-être, me dit M. de la Ville-Natal, de trouver ici un instrument qui semble plutôt fait pour le salon d'une maison de ville ou d'un château à la campagne, que pour la chambre d'un navire ; mais nous ne nous refusons aucun des plaisirs qui peuvent remplir convenablement le temps que nous ne donnons pas à nos études sérieuses. Sans être des virtuoses, nous sommes tous un peu musiciens, et l'exécution de quelques uns des meilleurs morceaux que nous avons entendus au théâtre nous fait passer quelques bonnes heures dans la journée, quand la mer n e&\. ^om\. félonnesse , comme disait notre vieux Joinville, quand le brig est bien orienté et la route sans écueils. Nous composons un quinietto fort passable, je vous assure"; mais, à notre prochaine campagne, nous formerons un septuor^ parce que ma femme et ma fille, dont voici les chambres, viendront avec nous en Amérique. Oui, monsieur, ma fille et sa mère traverseront le grand océan, et cela sans la moindre crainte. Ce ne sera pas la première fois , au
reste, qu'elles auront: vu la tempête; elles sont marins, presque autant que les anciennes rivales des pirates du nord. Toutes les fois que cela m'est possible^ je fais comme le navigateur arabe, j'emmène tous les miens avec moi. Croyez-le bien , c'est une douce vie que celle-là ! Souvent mon brig , où j'avais réuni mes enfants , ceux de ma sœur, cette sœur elle-même, et ma femme, n'eut rien à envier, pour le bonheur intérieur, aux jonques de la Chine que j'ai rencontrées autrefois, véritables arches de famille , univers flottant de quatre-vingt-dix pieds de long et de trente de large, dont le maître est plus heureux, quelquefois, que le glorieux seigneur du Céleste Empire, dans son palais à Pékin.
» Vous voyez, continua M. de la Ville-Natal, en me montrant quatre cabines très confortables, vous voyez que mes jeunes gens sont fort joliment logés ; il n'y a pas d'officier de la marine royale qui ne voulût avoir un petit réduit, aussi propre à l'étude et au repos. Rien ne reste à désirer aux hôtes de ces chambrettes , qui , malgré cette apparence de dandysme maritime, fout a merveille le rude métier de matelot, et trois fois
par semaine, même dans nos relâches, mangent fort bien les viandes salées et la dure galette de biscuit. — Je vous dois une explication sur le nom de mon brig et sur la composition de son équipage ; mais , si vous le permettez , je vous la donnerai à table , où nous boirons à votre santé et au plaisir que j'ai de me trouver avec vous sur les eaux de la mer Ligurienne. »
M. de la Ville-Natal donna alors un ordre à un domestique ; nous fîmes quelques tours sur les deux gaillards , puis nous redescendîmes dans la chambre du capitaine , où se trouvaient réunis les quatre jeunes gens. M. de la Ville-Natal versa du vin de Chypre dans tous les verres, porta avec une obligeance infinie un toast auquel je répondis de mon mieux ; et, les coupes vidées , nous nous assîmes , le propriétaire du Cosmopolitan et moi , les fils et les neveux de mon hôte s'étant retirés, quand celui-ci leur eut dit d'un air grave : — Allons, messieurs, au travail. A votre âge, il n'y a pas de journées d'un complet loisir.
Nous étions seuls ; M. de la Ville-Natal prit aioi\s la parole :
« Le brig sur lequel nous sommes fut construit
en i83i , dans le chantier d'un habile charpentier de navires à New-Port. Ce n'est pas que j'habite le comté de Montmoiith; ma demeure d'hiver, quand je suis à terre , est à un des faubourgs de Londres. Quelquefois , l'été , je vais passer cinq ou six semaines dans une petite maison de la Basse-Normandie, reste d'une grande et belle propriété où je suis né , et que je dus quitter ennt, en 1792, quand mon père fut contraint ^4^*^ sB.f mifirrer. J'ai pu racheter ce débris de mon hé- ^/£^ |l«ljige, et je le garderai toute ma vie, car je ne î I ^ 1^^^ oublier que je suis Français. Pendant que j\ «^ /^'achevais mes études à l'Université d'Edimbourg , ù ma mère, veuve de bonne heure, m'avait placé en i8o4? on me choisit une femme dans une honnête famille , française d'origine, mais fixée en Angleterre depuis les guerres de religion du xvf siècle. Mon mariage fut heureux. Gentilhomme, je ne crus pas au-dessous de moi un travail qui pouvait augmenter le bien-être de tout ce qui m'était cher. Je ne rougis pas des travaux manuels du fabricant de machines, ni des labeurs du négociant, quand je voyais quelques uns des nobles amis de mon père s'en éloigner avec un
mépris dont je déplorais l'aveuglement. Descendant de braves officiers qui s'étaient distingués dans les armées navales de Louis XIV, — vous avez certainement lu quelque part le nom de l'un d'eux, M. de Pallas (i), — j'avais un grand penchant pour le métier de marin. IMais pour qui devais-je prendre parti? Je ne voulais pas servir contre la France, et pouvais-je porter les armes contre ma nouvelle patrie? Je me lançai dans les hasards des grandes spéculations commerciales. Avec des navires appartenant à une maison à laquelle étaient liés mes intérêts, je visitai tous les comptoirs de l'Inde , tous les ports de la Chine , tout le littoral de l'Amérique et de l'Afrique. La fortune seconda mes entreprises, et j'étais assez riche quand les conséquences d'une guerre longue et acharnée furent pour la France un changement de dynastie. Ce fut alors que j'achetai en Normandie une maison qui avait été celle du majordome de mon père. Le château avait disparu; ia maison de l'intendant était restée debout, mais l'intendant ne l'habitait plus depuis long-
(r) Il commandait V Aventurier , dont une des campagues esl racontée dans îe 3^ yoI-thc de cet ouvrnge;
temps. Les fournitures des armées impériales l'avaient enrichi; et, comme il ne se souciait plus guère d'un logis de campagne c[ui avait le tort de lui rappeler son extraction, il me le céda de la meilleure grâce du monde, avec im jardin , un petit verger et quelques arpents de terre qui donnaient , outre le droit de faire quelques aumônes à d'anciens clients de sa famille , le droit électoral à l'émigré rentré, comme on m'appelait dans le canton.
» Ma passion pour les exercices nautiques n'était point calmée encore, et ce fut une des raisons qui me retinrent en Angleterre. En France , on aurait trouvé bizarre , original , excentrique , l'homme riche qui , dans un coin du port du Havre ou de Bordeaux , aurait abrité un navire de plaisance, après une course en Scandinavie, ou dans les mers de la Grèce ; on se serait moqué de moi. Les yachts ne sont point à la mode chez vous... pardon, c'est chez nous que je voulais dire. En Angleterre, on trouve tout simple , et même de très bon goût, la possession d'un petit bâtiment qui transporte son propriétaire, à travers les Océans, d'un point du globe à l'autre,
plus commodément et souvent plus vite que les meilleures voitures de poste.
» J'eus d'abord un schooner fort élégant ; mais ma femme n'étant pas assez bien dans cette goélette dont le roulis, pendant un long voyage autour de la Méditerranée , berça l'enfance dormeuse de mes fils, j'achetai un joli trois -mâts que je gardai plusieurs années. Mes enfants et leurs cousins , élevés sous mes yeux par un professeur, vous le dirai-je? par un jésuite espagnol, humaniste excellent et excellent homme, ont passé, depuis l'âge le plus tendre , au moins trois mois en voyage, chaque année. Le français, l'anglais et l'espagnol ont été, avec le latin et le grec , les langues qu'ils ont apprises tout naturellement. L'abbé ne leur parlait que castillan ; ma femme ne les entretenait qu'en anglais ; moi je leur ai appris à aimer la langue et la littérature françaises. Maintenant qu'ils ont séjourné plus de six mois en Italie, ils savent assez bien l'italien pour lire tout ce qui s'écrit dans cette langue, pour comprendre tout ce qui se dit , pour se faire entendre à Gènes, comme à Naples et à Rome. L'hiver que nous allons passer dans cette dernière ville ,
à lire les historiens et les poètes , achèvera leur éducation sur ce point.
» Ai-je besoin de vous dire maintenant pourquoi j'ai voulu que l'équipage de mon brig fût composé de marins appartenant à toutes les nations navigantes? Sur le gaillard d'avant de mon navire, sont venus se rencontrer ainsi tous les idiomes maritimes, toutes les notions et les pratiques navales, particuHères aux différents peuples. Au miheu d'hommes, grossiers sans doute, mais inteUigents, nos quatre élèves vivent, en un an, autant qu'ils pourraient vivre en dix années sur des navires étrangers. Ce ne sont pas, assurément , de bien bons professeurs de langues que des matelots , mais il y a toujours quelque chose à apprendre d'eux, même sous ce rapport. Je vous assure qu'en ce qui touche à la marine moderne, nous avons profité beaucoup de ce frottement continuel avec nos gentlemen goudronnés. C'est beaucoup que cela, mais ce n'est pas assez; et vous serez de mon avis plus que personne, vous monsieur, dont les études sont depuis long-temps dirigées vers la connaissance des marines anciennes. Nous sommes d'assez bons marins de ce
féinps-ci, niais nous ne savons rien de ce qui lut autrefois. Les faits nous sont à peu près connus, comme à tout le monde, par la lecture des historiens; mais les historiens sont ou trop incom- ])lets, ou trop techniques. Ceux qui sont techniques, ou qui du moins nous paraissent tels parce que nous les entendons trop mal , ne nous apprennent pas ce que nous avons à cœur de savoir ; les autres nous donnent des notions insuffisantes. Je voudrais donc, pour notre prochain voyage, ajouter à la bibliothèque du Cosmopolite quelques livres spéciaux, parmi lesquels il me paraîtrait utile de placer un volume ou deux de récits propres à nous faire connaître un peu les mœurs des marines antérieures à notre époque, les lois maritimes , la navigation , les vaisseaux de ces temps obscurs pour nous, enfin tout ce qui nous
intéresse comme marins, tout ce qui pourrait nous intéresser quand nous ne serions que des
hommes du monde ayant profité d'une éducation assez bonne. Vous, monsieur, qui devez avoir retourné bien des bibhothèques pour en venir au but de vos études, ne pourriez-vous m'indiquer les ouvrages dont la lecture nous serait profil able,
et remplirait avec agrément quelques unes des soirées qu'à la mer nous passons réunis sur le gaillard d'arrière, quand le temps le permet? »
Je n'étais pas encore tout-à-fait en mesure de satisfaire M. de la Ville-Natal; cependant, je lui donnai quelques indications utiles. Je lui désignai les traités curieux de Bartolomeo Crescentio et du capitaine Pantero-Pantera, qui m'avaient déjà initié aux choses de la marine du xvi*" siècle. Je l'engageai à voir à Rome plusieurs des manuscrits de la bibliothèque du Vatican que j'avais consultés avec fruit , un surtout qui contient les règlements faits pour la marine des galères de Venise, en 1420, par Pietro Mocenigo, capitaine général de la mer (1). Je lui indiquai un manuscrit du xv^ siècle que j'avais connu à Florence, et qui-, se rapportant à la construction des galères et des navires latins du xiv*^ siècle, devait lui faire connaître l'art de cette époque, s'il parvenait à traduire ce texte maritime hérissé de difficultés techniques dont je n'avais point encore la solu-
(i) J'ai publié ce règlement, resté jusqu'alors inédit, dans le 2^ volume de X Archéologie navale ^ Mém. n" 5, p. i07-i33.
tion ( 1 ). Enfin, je lui laissai une liste de tous les ouvrages où, jusqu'à ce moment, j'avais puisé des notions intéressantes pour le travail archéologique qui m'occupait depuis huit ans déjà, et que j'ai achevé vers la fin de iSSg. Je promis en outre, à ce gentilhomme dont le goût pour ce qui touche à la marine flattait ma passion, de lui communiquer en avril i836,ceque j'aurais réuni de documents sur les questions relatives aux marines du moyen âge et des temps antiques , et de lui envoyer la copie d'un manuscrit contenant , sous forme de récit dramatique, comme il le souhaitait, des études dont la lecture plairait peut-être à ses élèves , sans trop ennuyer, je l'espérais du moins, madame de la Ville - Natal et sa fille.
Ce manuscrit n'était pas complet ; je m'engageai à en achever les parties jusqu'alors seulement ébauchées, et à ajouter aux récits des notes explicatives , témoignages en faveur de la réalité des détails présentés par l'auteur. Ce n'était point ime histoire que je promettais à M. de la Ville-Na-
(i) J'ai donné le texte de ce traité intitulé: Fabbnca di galère , dans le 2» volume de ï archéologie navale ^ p. 1-X07 , en l'accompagnant d'une traduction ajinotée.
^9 tal, mais des épisodes historiques, de petits romans fondés sur l'étude des moeurs et des lois maritimes, des tableaux plus ou moins développés dont les sujets auraient tous paur but d'initier le lecteur à la connaissance des marines antérieures au xix' siècle. Ce n'était pas un ouvrage pu rement scientifique , un grave examen de textes, une série de discussions et de mémoires sur les questions de l'antiquité maritime que je m'engageais à lui envoyer, mais un livre écrit pour les gens du monde et d'une lecture facile à tous; un livre qui pourrait procurer quelques distractions aux marins sans les détourner absolument de ce qui est de leur profession; un livre enfin, qui, malgré sa forme, pourrait peut-être trouver grâce devant les hommes à qui les seuls travaux d'une érudition sérieuse ont la chance de plaire, parce que, si quelquefois les événements racontés ne sont pas immédiatement empruntés à l'histoire , si les situations sont arrangées pour l'effet comme dans la comédie et le roman, tous les détails y sont vrais, tous se justifient en s'appuyant sur des textes respectables fournis par l'histoire, les lois lois maritimes et les textes spéciaux sur la matière.
Un pareil travail devait, selon moi, avoir quelque utilité; à mon retour en France, je m'y appliquai donc avec zèle, tout en poursuivant la composition de mes Mémoires sur l'archéologie navale (i) dont il était comme la mise en scène.
A l'époque convenue, j'envoyai à Londres mon manuscrit auquel je donnai ce titre : Les Soirées du gaillard dari^ière; et je joignis à cet envoi celui des Mémoires n"' 2, 3 et 7 de mon Archéologie navale. M. le comte de la Ville -Natal passa toute l'année 1837 et les premiers mois de i838 à la mer, ou dans les villes de l'Amérique qu'il s'était proposé de visiter; quand il eut désarmé son yacht, il me rapporta les volumes qui avaient fait campagne avec lui, et m'assura que les passagers du Cosmopolitaju^n avaient écouté la lecture dans les belles soirées passées entre les tropiques, et qu'ils en étaient contents. Il me soumit quelques objections fort judicieuses dont je lui promis de profiter quand j'imprimerais l'ouvrage qu'il ne trouvait pas trop indigne delecteurs instruits, et il
(i) Cet ouvragea été publié en novembre iSJg, par ordre du roi. Il forme deux forts volumes ^^raiid iii-S, avec (io (ij^ures de navires, plans, restitutions, etc., gravés sur bois, d'après mes dessins.
Ql
m'engagea à multiplier les notes justificatives qui lui avaient paru si utiles, que, pour suppléer à l'absence de quelques unes , le professeur d'histoire de ses élèves et lui, avaient dû remplir par des commentaires les lacunes qu'il me signalait.
Je me suis rendu à toutes les observations de M. de la Ville-Natal, et j'espère que, tel qu'il est aujourd'hui , l'ouvrage que je publie aura l'approbation de cet homme distingué , à la critique de qui je reconnais devoir beaucoup.
En i833, quand j'eus donné les Scènes de la vie maritime , que l'indulgence des lecteurs accueillit avec une laveiu' dont je suis fort reconnaissant, M. de Rigny, ministre de la marine, m'engagea à continuer d'écrire pour les gens du monde, en même temps que je travaillerais pour les gens d'étude. Les Soirées du gaillard d'arrière s'adressent essentiellement aux premiers , X Archéologie navale s'est adressée aux autres. Dans les notes du présent ouvrage je renvoie à \ Archéologie, toutes les fois qu'après avoir donné une explication relative à un passage du texte , je crois que le lecteur peut vouloir être édifié par une preuve, J'aurtus pu rapporter les passages
du livre auquel je renvoie, mais j'aurais démesurément grossi le volume de celui-ci; et d'ailleurs, j'aurais donné ainsi une espèce de seconde édition àe\ Archéologie , probablement sans utilité et sans agrément pour la majorité des personnes entre les mains desquelles tomberont les Soirées du gaillard d'arrière ; je me suis donc abstenu.
Ceux des lecteurs qui ne demandent à un livre que des émotions ou des distractions d'un moment s'en tiendront aux récits dont se composent les trois volumes que j'offre humblement au public; ceux qui voudront pénétrer un peu plus avant dans l'étude de la marine du moyen âge , liront les notes après les récits; enfin, ceux qui ne sont pas effrayés par des lectures sérieuses, complément de lectures plus attrayantes, pourront recourir à \ Archéologie navale , et y trouveront des éclaircissements, des démonstrations, des preuves des textes qui eussent été déplacés ici.
Janvier 1840.
Un îloi îre mn.
Edrich a fait retentir le cor d'ivoire suspendu à son cou, et tous les vikings qu'il commande accourent dans la petite anse où sont abrités les drakkars que le vent d'est y poussa hier. Le son terrible de cet instrument, cette voix tonnante qui s'est mêlée bien souvent à la voix des orages, et a lutté contre elle; cette voix de mort que tous les échos des rivages de la mer germanique ont répétée cent fois , et qui a fait trembler les peuples de l'ouest de la Gaule et ceux de la terre britannique , aucun des Danois
soumis à Eclrich ne la méconnaît. Chacun revient, apportant sa part de butin. De l'or, des armes précieuses , des vivres , des esclaves , voilà ce que les hardis Scandinaves ont ravi aux populations effrayées des bords de l'Humber. Peu d'heures ont suffi à tant d'exploits ; les vieux Coraniens ont résisté quelques instants, mais la fuite est devenue bientôt le seul parti qui leur restât. Ce parti, que ne l'ont-ils pris tout d'abord ! Ils n'auraient pas arrosé de leur sang généreux la terre qu'ils ont voulu défendre ; ils n'auraient pas vu leurs enfants massacrés, leurs filles et leurs femmes succombant aux violences du vainqueur, leurs pères pendus aux arbres qui bordent le fleuve, leurs fils adultes et leurs frères emmenés esclaves dans les navires ennemis ! Ce jour sera marqué dans leurs souvenirs comme un jour de désolation ; dans les chants des Danois , au contraire , il sera rappelé par les Scaldes comme un jour de triomphe et de joie.
Oh ! malheur , malheur aux terres que baigne l'Océan ! Il n'y a pour elles ni une heure de sommeil sans alarmes, ni une heure de travail sans découragement ! Pourquoi labourer des champs dont les hommes du nord viendront emporter les récoltes? Pourquoi tisser de belles étoffes, pourquoi arrondir l'or en bagues ou en brassèlets; pourquoi élever des chevaux et des bœufs ,
si les hommes du nord doivent les venir enlever? Il n'est contre eux aucun recours ; le nombre , la force, le courage, ne peuvent rien pour les arrêter : c'est un torrent qui déborde et entraîne tout après lui; c'est la mer que la tempête a soulevée et qui inonde le pays au loin ; c'est l'ouragan qui descend des montagnes, et qui, en traversant la plaine , arrache les récoltes , brise les arbres séculaires , renverse les maisons , écrase les troupeaux, et jette l'épouvante dans l'âme des hommes les plus forts. Le feu du ciel ne fait des ravages ni plus rapides ni plus grands. Parfois du moins , la foudre semble être miséricordieuse ; elle épargne quelques cabanes : l'homme de nier est sans pitié. Il n'épargne rien ni personne. Sa hache passe partout; sa main avide et sanguinaire va chercher un cœur au fond de toutes les poitrines ; des bijoux, de l'or, au fond de tous les coffres. Carnage et butin sont ses deux passions, ses deux besoins ; rien ne lui coûte pour les satisfaire. Son sang, sa vie sont des enjeux qu'il expose à tout instant ; mais que lui importent son sang et sa vie ? S'il meurt dans un combat après avoir vécu en brave, il ira boire la bierre au banquet d'Odin , il aura place dans le Valhalla, et il ne sortira de ce palais des héros immortels que pour prendre part à des combats célestes , éternelle occupation des bienheureux
a8 UN ROI DK MER.
Scandinaves. Mourir, c'est revivre pour la gloire: est-ce donc un mal de mourir ?... Oh! malheur, malheur aux terres que baigne l'Océan!
Cependant les vikings sont réunis. Tout le butin rassemblé est au pied d'un rocher sur lequel Edrich s'est assis pour écouter le récit des exploits de ses gens qui ont combattu d'un côté , pendant qu'il combattait de l'autre. Chacun raconte son aventure, et à chacun le Roi de mer donne la part de louange qui lui revient. A son tour, Edrich prend la parole pour dire ses brillants faits d'armes de la matinée j puis, saisissant la harpe des poètes, — car il est poète le Roi de mer, comme tous ses aïeux qui, dans leur jeunesse , ont couru les îles danoises , la Mer Baltique et les cotes de la Bretagne, — il chante la vie et la mort du vaillant Horsa , un de ses champions qui , après avoir tué douze Coraniens , a péri sous la flèche d'un Anglais, frappé mortellement ensuite par Edrich lui-même;
« Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin, Horsa était le fils d'Alfden, le plus cé- » lèbre et le plus grand des Bersekirs , celui qu'on » put aussi nommer F/at nef ^ car jamais il ne » toucha la terre que pour un duel ou une ba- )) taille; car, toujours sur son navire, qui fendait M plus rapidement la mer que mon glaive, assez «rapide pommant, n'ouvre le flanc de l'ennemi
«qui m'a défié, il était aussi incapable de vivre » hors de l'eau qu'un poisson.
» Horsa a été porté par les déesses au palais w d'Odin. La plus puissante des Elfes l'avait reçu >> du sein de sa mère quand il vint au monde; elle wlui avait dit : Tu seras grand, fort, brave entre »les braves. Je te donnerai une beauté qui sur- » prendra les plus beaux eux-mêmes; la longue » et gracieuse chevelure qui plaît aux enfants du » nord;réloquer5ce desScaldes harmonieux, pour » célébrer les héros ; l'audace qui émerveille les «femmes, et la passion qui sait les dompter. Je « veillerai sur toi , et je te rendrai digne de t'as- » seoir un jour sur l'un des sièges qu'Odin garde « toujours vides à côté de lui pour les guerriers « introduits par les fées dans la salle du Valhalla.
» Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin. L'Elfe , sa protectrice , donna tout ce «qu'elle avait promis à l'enfant nouveau -né. » Elle lui donna encore un Throld , mystérieux » génie qui le devait accompagner partout sur les » mers. Et ce Throld , — puisse Odin en créer de » semblables pour vos fds et les miens — ! trempa » sa hache dans une eau merveilleuse ; et cette «hache, tranchante comme l'épée de Bragg , le » héros qui est à la droite d'Odin , ne s'est ja- « mais ébréchée. Elle a abattu plus de tètes » gauloises et saxonnes que , dans une année
» d'abondance, la faucille du moissonneur n'abat )) d'épis de grains sur la terre fertile des Visigoths.
» Horsa a été porté par les déesses au palais ■» d'Odin. Il faudrait la vie entière du Scalde pour » dire tous les combats d'Horsa. Les nains avaient » forgé son épée , qui rompait tous les boucliers, » et le fer aigu de sa lance , qui entamait si ha- » bilement les mailles des cuirasses. Partout où >;> les navires danois ont porté la terreur depuis » vingt ans , on a rencontré Horsa , l'œil em- « brasé, le bras sanglant, la hache et l'épée ter- » riblement affilées , tombant et se relevant sans » relâche du haut de sa taille immense sur des » troupes ennemies , qu'il taillait et abattait , » comme le bûcheron de la montagne taille les » sapins qui doivent mater nos vaisseaux , et les » chênes qui doivent en former les carcasses.
» Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin. Champion redoutable , ils s'était donné » à moi , quand lui aussi aurait pu se faire Roi de » mer, et avoir dix champions sur son drakkar , » et commander à des vikings intrépides comme » vous ! Il a défié tous les champions de la Nor- » wége , et , sur la terre des îles où il les a ren- » contrés, le sang de cinquante d'entre eux est » tombé , ainsi qu'aux înois d'hiver tombe à » torrents la pluie dans nos vallées profondes.
» Horsa a été porté par les déesses au palais
UN ROI DE MEK. 3l
wd'OcIin. Jamais le fer saxon, gaulois ou nori> wégien n'effleura ses membres ou son visage, y> et souvent il se plaignit de n'avoir pu être )j blessé; car, ainsi que l'a dit Ragnar-Lodbrog » dans son chant de mort : « Celui qui n'est ja- » mais blessé mène une vie ennuyeuse. » Jamais » non plus il ne connut l'amour. Il eut pourtant )) trois fenuîies , belles comme les célestes filles w hyperboréennes de la famille d'Asa, d'Alfa et de )•> Dvalina ; il combattit souvent pour les défen- » dre contre le rapt de téméraires étrangers : » mais il repoussa l'amour pour n'être pas amolli; » et ces femmes qu'il avait enlevées , l'une aux » bords de la Seine , l'autre à l'embouchure de » la Vistule , la troisième non loin de Lon-din , » la ville des vaisseaux , ces femmes l'aimèrent » plus peut-être qu'Alfhilde , la fille de Sigurd , » n'aima le jeune pirate Alf , son vainqueur sur » mer avant d'être son époux.
» Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin. Je l'ai vu ce matin, au point du jour, » au milieu de ces chrétiens , qui invoquent je » ne sais quel dieu romain, quand nous crions » Thor ici il en a couché sur le sable autant qu'un » pêcheur jette de poissons sur la grève après » une pêche abondante. Sa grande hache de ba- » taille allait si vite qu'on eût dit, au sifflement «qu'elle faisait en l'air et au sillon lumineux
32 UJV llOI DE M£r>.
» qu'elle laissait après elle , un de ces éclairs qui » brillent pour tuer. Il combattait sans casque , » et sa longue chevelure, hérissée comme celle » du noble animal dont il portait le nom , le » rendait plus terrible à voir que s'il avait eu la » tète couverte de fer ou d'une peau de loup.
» Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin. Attaqué par douze guerriers à la fois, » il aurait pu se retirer sans honte; mais il s'est » dressé sur la pointe de ses pieds, a tourné de » droite à gauche avec une incroyable rapidité , » et son épée , que le Tliroll avait aiguisée pen- »dantlanuit, son épée, évidemment soutenue » et guidée par Odin, a tracé un cercle fatal de ca- » davres. Il se reposait, quand , de loin , une flèche » maudite , lancée par un Coranien, qui n'eût pas /) osé l'approcher, l'a frappé au milieu du front » et l'a étendu sur ses victimes. Moi , j'ai couru à » l'archer et j'ai vengé Horsa , que les déesses ont » porté au palais d'Odin. »
Le chant d'Édrich a été écouté religieusement ; mais, au moment où il dépose la harpe, tous les vikings répètent sur un ton solennel :
(c Horsa a été porté par les déesses au palais » d'Odin. Édrich a vengé Horsa , le Kœmpe à «jamais célèbre. »
Édrich se lève alors, et dit : « Dans cette journée, où je perdais mon plus brave champion,
— VOUS ne me dédirez point, Rikhard, Olaf, Egfrid, Rolf, Alfden et les autres, qui m'entendez faire d'Horsa un éloge que vous savez bien mérité, — dans cette journée pouvais-je songer au butin? Mon épée dégoutte encore du sang anglais, ma main n'a touché ni femmes ni trésors. Tout ce que vous avez pris est donc à vous; j'aurais honte d'y prétendre quelque chose. Je n'ai rien rapporté de cette expédition qu'un objet précieux, et le voici : il est à vous comme à moi. »
A ces mots , il soulève un manteau jeté à terre à côté de lui, et les pirates voient le corps inanimé d'Horsa, le fer de la flèche anglaise encore planté dans son front, qu'il a largement ouvert Un mouvement d'horreur et de colère se manifeste chez tous les vikings, et Rolf, qni lutljini d'Horsa , s'écrie :
— Est-ce que la terre ennemie recouvrira le corps du Scandinave? Laisserons-nous sous une tombelle, bientôt retournée par les vaincus, qui reviendront ici quand la voile nous aura portés dans la Tweed ou aux Orcades , les restes d'un homme du Nord qu'ils jetteront aux corbeaux et aux loups?
— Et comment l'emporter ? reprend Egfrid. Noire saison n'est pas finie; nos navires ne sont pas remplis encore; nos haches et nos épées ont encore soif du sang humain. Nous ne verrons peut- I. 3
être la terre de Danemarck que lorsque le soleil se cachera derrière les nuages noirs amoncelés par le vent d'ouest sur la mer de Norwége et de Bretagne.
— Tu as raison , interrompt Édrich , une grande expédition nous reste à faire; je vous en dirai le but. Nous ne pouvons donc emporter le cadavre d'Horsa , et cependant, comme l'a dit Rolf, nous ne pouvons le laisser à cette terre odieuse , qui le rejetterait bientôt sans doute. Un tombeau digne du Scandinave qui a passé sa vie sur la mer est ouvert à Horsa, et, si vous m'en croyez, nous l'y ensevelirons.
— Lequel? demandent à la fois les cent voix des vikings.
— L'Océan.
Edrich s'arrêta un momentpour observer l'effet d'une proposition aussi inattendue. Quelques pirates murmurèrent; les autres, surpris, se tairaient et paraissaient attendre avec une certaine inquiétude à quel parti l'on s'arrêterait. Le Roi reprenant alors la parole : — «Beaucoup d'entre vous hésitent, dit-il, quelques uns se plaignent : pourquoi? Croyez-vous que ce soit par mépris que je demande pour Horsa une sépulture d'un genre aussi nouveau? Ne savez -vous point qu'Horsa m'était cher comme un père ou comme un fils , et que rendre à son corps , si bravement tombé
dans le combat, les honneurs qu'il mérite est mon devoir de chef et d'ami ? C'est ce corps ballotté par les flots qui vous répugne peut-être; mais, avant que la mort l'eût frappé, quelles étaient les joies d'Horsa ? Est-ce sur la terre qu'il se plaisait? Aimait-il le séjour des palais et des maisons , où d'autres que nous goûtent pendant l'hiver les délices d'un repos efféminé? Non. La mer , toujours la mer pour lui. Un navire tourmenté par le vent , soulevé par les vagues , était son séjour préféré. S'il avait soif, était-ce à une corne remplie de bière qu'il demandait la satisfaction de ce besoin? Non ; et vous l'avez vu cent fois plonger son casque dans la mer pour y puiser la boisson qu'il savourait avec volupté. Quand nous tremblions, nous, sous le froid, quand nous nous couvrions de peaux d'ours, pour ajouter un rempart à celui que nous fait toujours, contre l'âpreté des vents et de la pluie , notre vêtement de peaux de chèvres , Horsa se baignait délicieusement dans les eaux glacées de la mer. S'il mangeait la viande crue du cheval, ce n'était pas que ce fût un régal pour lui; les mets qu'il recherchait surtout, c'étaient la chair des phoques, celles du saumon et du hareng, celle des coquillages , qui pour nous n'ont ni assez de saveur ni assez de sang. Il disait, vous l'avez entendu, qu'il semblait que la mer fût sa maîtresse,
tant elle avait de complaisances pour lui... Si tu pouvais te lever, Horsa, si tu pouvais rouvrir cette bouche que la mort a fermée, tu viendrais toi-même, j'en suis certain, demander la tombe que je te destine; car tu savais qu'Odin veille sur la mer comme sur la terre; tu savais qu'on a dit que la mer sera un jour le tombeau du monde Et maintenant qu'assis dans le palais des morts glorieux , tu vois près d'Odin tant de braves tués sur l'océan , dont la terre n'a jamais recouvert les restes, dis-moi, se plaignent-ils de cette destinée?.. Mais le Throll d'Horsa , qui l'a accompagné jusqu'au Valhalla, vient me dire que son maître m'approuve et qu'il me prie de jeter son cadavre à la mer, après avoir fait un sacrifice à Niord. Qu'il en soit donc ainsi , et que tout s'apprête pour sacrifier au dieu des eaux.»
Personne n'éleva la parole pour contredire Édrich , qui avait prononcé avec chaleur cette courte harangue : tous étaient convaincus. On sacrifia deux bœufs et deux chevaux , dont la chair servit quelques instants après à un repas que les fatigues de la nuit et de la matinée avaient rendu très nécessaire. Chaque équipage de navire s'assit en cercle autour des viandes à demi grillées, et la corne, passant de main en main, remplie de bière écumeuse , désaltéra longue-
ment les vikings. Le cor d'Érich se fit entendre de nouveau , et le butin fut promptement donné aux navires, où on le renferma. Les esclaves, attachés aux bancs des rameurs, furent répartis entreles bâtiments suivant leur importance. Les champions, ne voulant laisser à aucun des pirates l'honneur de transporter le corps d'Horsa à bord du drakkar d'Edrich, s'en emparèrent aussitôt, et, l'ayant placé sur leurs lances , allèrent le déposer sur la poupe du navire où l'attendait le Roi de mer. Alors le signal de l'appareillage fut donné. Chaque barque dressa son mât, hissa sa voile, sortit ses avirons; chaque pilote, assis au gouvernail, se prépara à profiter du vent, qui soufflait de l'ouest, pour s'éloigner de la côte et faire route vers le Danemarck.
Le grand drakkar d'Edrich leva l'ancre le premier. C'était un beau navire , bien assis sur l'eau, long et large, garni, tout autour, d'une muraille de bois assez haute, portant une forte ceinture de fer qui se reployait sur l'élrave et à l'arrière. Sa poupe et sa proue se redressaient en l'air en s'évasant un peu extérieurement. Trente rameurs vigoureux le faisaient glisser sur la mer, quand le vent , trop faible ou contraire , manquait à sa voile ou la devait appliquer sur le mât. Aucune couleur éclatante ne brillait sur les flancs ou lapoupedu Frek^ — tel étail le nom de ce vaisseau
rude et terrible. — Il était noir d'une extrémité à l'autre , sans ornements inutiles , sans aucune de ces peintures que le luxe et le goût du temps prodiguaient aux navires. L'image hideuse d'un serpent ailé était la seule décoration qui parât sa proue. Au sommet du mât tournait une girouette de fer noirci , ayant la figure d'un loup. Cette représentation de la bête fauve ne se voyait pas seulement en cet endroit, elle était peinte trois fois sur l'étendard d'Edrich, qui flottait à la pointe d'un lance, plantée au sommet de la poupe; trois fois aussi elle se montrait sur la voile noire du Frek; mais là, ces loups étaient blancs et d'une grandeur gigantesque. Si Édriçh avait dédaigné l'or et la peinture , que tant de Rois de mer affectaient pour leurs vaisseaux ; si , au lieu de la pourpre, de l'azur, du jaune éclatant dont ces princes avaient coutppie de teindre leurs voiles, il avait choisi la sombre couleur que la sèche répand autour d'elle pour troubler l'eau quand elle se voit menacée par la maiq du pêcheur, à plus forte raison n'avait-il pas souffert que le gréement de son navire fût pjus tlélicat et plus orné que celui du viking le moins riche. Des lanières de peau de phoque solidei^ent tressées faisaient ses huit haubans et spu étai; la drisse de sa voile était de filets de peau de requin habilement préparés et tordus ensemble;
UN ROI DE MER. Sq
Jes écoutes n'étaient pas d'un cordage moins grossier. C'était un attirail tout danois, dont la simplicité différait beaucoup de ce qu'on voyait sur les mers du nord. Les drakkars, les snekkars qui portaient les champions et les pirates sous les ordres d'Édrich, étaient, la plupart, pompeusement décorés, et leur richesse élégante contribuait à faire ressortir ce caractère sévère et sauvage qu'il avait convenu à l'illustre chef des vikings de donner à son navire.
Jamais, du reste, cet air de deuil n'a mieux convenu qu'aujourd'hui au vaisseau noir du Roi Edrich. Tout le monde est triste à bord ; on n'entend aucun des chants accoutumés, et si quelques voix se font jour à travers ce lugubre silence, c'est que des rameurs inoccupés répètent d'un ton religieux le refrain du chant d'Horsa , improvisé il y a quelques heures par le Scalde, maître du champion. Le vent enfle la voile, que la vergue oblique ouvre à gauche au souffle de l'ouest, et tous les vaisseaux suivent le Frek, qui est déjà à quelques lieues de la côte. Plusieurs ne le suivent pourtant que de loin , parce que le Frek, avec ses joues un peu renflées, sa longue quille et la tinesse de ses formes à l'arrière, marche ou, pour mieux dire, flle comme un requin sur la mer, qu'il fait écumer en courant. .. Édrich veut rassembler tousses navires, parce que le mo-
ment est venu où le cadavre refroidi d'Horsa doit être enseveli sons l'onde. A nn coup de sifflet du chef, la voile aux loups blancs est amenée sur les bancs des rameurs, où sa toile est promptement pliée autour de la vergue; les avirons, qui étaient restés en l'air , semblables aux deux ailes d'un goéland quand il court sur la vague où il guette le petit poisson qu'il happera tout-à-l'heure, les avirons entrent dans l'eau , et le drakkar , nageant à petits coups, attend cpie ses suivants le rejoignent. Tous se hâtent, ceux surtout qui, les plus éloignés , entendent , flottant sur les lames , mais affaibli par le vent cju'il a peine à traverser, l'appel impatient jeté par le cor du Roi de mer.
Un large cercle se fait autour du vaisseau d'Edrich. Quelques hommes seulement nagent dans chaque navire pour le maintenir contre la mer et la brise; tous les autres se sont armés de leurs haches et de leurs boucliers ; tous sont debout sur les bancs, l'œil fixé à la poupe du Frek. Horsa y est étendu dans son armure, tenant encore d'une main contractée l'épée qui fut si fatale aux Coraniens; cette épée, Edrich, llolf, Rikhard et les plus vigoureux des pirates ont vainement essayé de la retirer de la main fermée pour jamais. On voulait la conserver comme une arme enchantée cpii devait assurer une gloire
TfN ROI DE MER. 4^
sans revers à qui aurait mérité sa possession; mais Otlin ne veut pas que la spad et celui qu'elle a illustré soient séparés, et Ton ne commettra pas une mutilation sacrilège pour opérer un divorce réprouvé des dieux. Quatre champions saisissent Hor>a, le soulèvent avec effort au-dessus de leurs têtes, pour que tous les vikings puissent le voir et lui dire un dernier adieu ; puis ils le lancent au loin , et un vaste remous écumeux , entouré d'une auréole d'eau jaillissante , qui brille aux rayons du soleil, recouvre le noble cadavre entraîné au fond du gouffre par le poids du fer dont il est revêtu. Alors les haches frappent sur les boucliers, des cris douloureux se font entendre, et les Scaldes pour honorer Horsa chantent d'énergiques paroles aux sons des harpes sacrées. Edrich avec son navire fait pieusement le tour du puits tournoyant où est descendu le champion, et adresse au mort ces paroles qui doivent consoler les amis qui le regrettent :
« Tu as fini comme tout Scandinave désire de » finir! Ton nom sera immortel ! Enfant que le sort » jeta sur la mer, tu grandis sur la mer qui de- » vait t'ensevelir après t'avoir bercé. Quel Viking, » quel Champion, quel Roi de mer ne voudrait » être à ta place ! Ma vie a déjà été belle assuré- » ment ; mais puissé-je trouver une mort comme » la tienne! A ma dernière heure, tends-moi la
» mairj du haut delà Valhalla, pour que je puisse » m'asseoir à côté de toi , et te retrouver mon » champion dans le monde merveilleux dont les » combats ne doivent jamais finir. Horsa, nomme » Édrich à Odin ! »
— Et maintenant , ajouta Édrich après une pose, la voile au vent !
En cinq jours d'une traversée favorisée par les vents, les Danois sélandais arrivèrent dans une baie de l'ouest de la Norwège, où Édrich fit tirer ses navires au plain, pour établir sur cette grève \\n camp, si l'on pfut donner ce nom à une enceinte de lances et de boucliers, sans tentes, sans abris, où les pirates auront le ciel pour toute couverture, parce qu'ils se croiraient déshonorés s'ils dormaient sous un toit de planches... Que vient fairp eï\ Norwège la flotte d'Édrich? S'agit-il d'une expédition du genre de celle qu'elle viept d'acpprnplir dans l'Humber ? c'est ce qu'un viking demande au Roi quand le feu a été allumé pour griller quelques quartiers de chevaux déjà pris sur la |;erre des Normands.
— Non , répond Édrich ; il ne s'agit pas d'un butin vulgaire à conquérir. Un puissant larl de ce pays a une fille, belle comme les Valkiries. Asa est son nom, répété sur toutes les terres et les me^s (je |a Nqpvège avec \\ne admiration bieu propre à faire désirer celle qui le porte. Je l'ai vue
qi^and elle n'était encore qu'une enfant, et déjà sa beauté était plus qu'une espérance pour elle. Les fées semblaient l'avoir douée de tous les dons qu'elle?; peuvent faire à une jeune fille. L'or de ses cb,çYeux n'est pas moins brillant que celui de la dot immense que son époux doit obtenir ; car le larl Godoffo possède autant de livres d'or et d'argent façonnés qu'il y a de blanches lames sur l'Océan, du Groenland au pays des Visigoths, quand le vent du sud u^ii au vent d'ouest y soulève les tempêtes. Mais ce n'est pas sa richesse qu'il me faut, je suis assez riche du butin que j'ai fait depuis dix années ; c'est Asa que je veux. Je ne sais si je l'aime, niais je ne puis être heureu^ si je n^e l'ai dans nion vaisseau, épouse, esclave, ou maîtress^. Je l'ai f^it denif^nder à son père qui m'a ç3^daigné comme si je n'étais qu'un simple Jloi de terre fait pour subir impunément un outrage. Le Roi de mer s'est indigné, et vpps savez si c'est en v^in qu'Édrich a promis de se venger. Asa et sa dot appartiendront : la dot à vous , la fille à moi; je l'ai juré par le bracelet d'Odin. Godoffo m'attend sans doute et le combat sera terrible ; liiais j'ai compté sur les vikings, qui, depuis longtemps , suivent l'étendard du loup. Cette nuit , nous marcfierons à la ville , et au levpr du soleil nous l'aurons prise, et avec elle Asa et ]ps trésors 4|4 Ifirl. Tfondhiepi est derrière cette foret qui
borde le rivage ; si mes souvenirs ne me trompent point, entre le port et nous, il y a toute l'épaisseur de ce promontoire bordé de rochers dangereux ; ainsi , le promontoire à contourner, ou la foret à traverser. Lequel te paraît préférable , sage Harald, dont les cheveux ont blanchi dans les expéditions hasardeuses ? Parle.
Harald, le vieux pirate, dépose la corne qu'il vient de vider et dit :
« — Cette foret est sans doute remplie de maléfices ; mais les enchantements des mauvais esprits n'effraient point le brave Danois , et je suis prêt, seul, sans autres armes qu'un bâton de gardeur de bestiaux , à la traverser avec l'assistance d'Odin. Des écueils sans nombre entourent ce houg; la nuit sera noire et mauvaise, le vent d'ouest qui continue pousse sur la cote ; mais nos nageoires de sapin sont aussi sûres que celles an poisson le plus agile et le plus fort. Nous savons l'art de diriger nos navires au milieu des dangers , si bien que la tempête semble être à nos ordres. De ce coté-là nous n'avons donc rien à redouter non pins, et si une puissante raison ne me faisait préférer la route des cygnes, je te dirais que tu peux indifféremment prendre ce chemin ou les sentiers difficiles de la forêt ténébreuse dont les throlls savent seuls les détours. La raison , la voici : si nous quittons nos vaisseaux, laissés à une faible
UN IlOl DE MER. ^^
garde, quelque pécheur, en venant jeter ses filets dans cette baie, les y verra sans défense, et ira avertir Godoffo qui les enverra brûler. Que ferons-nous alors? nous aurons à choisir entre l'esclavage et la mort: l'esclavage, qui est le plus grand malheur dont un Danois puisse être menacé; la mort, qui vaut mieux sans doute, mais qu'il ne faut pas aller chercher inutilement. Allons par mer, c'est mon avis mûrement pesé. »
A près une discussion à laquelle tous ces hommes absolument égaux prirent part avec une complète liberté, le sentiment d'Harald prévalut et l'ancre fut levée. Quelques légers holkers que les plus gros drakkars portaient sur leurs ponts pour faciliter les explorations cotières, furent lancés en avant, chargés de sonder les passages et de piloter la petite flotte d'Édricli au milieu des rescifs. La nuit prédite par le vieillard dont l'opinion avait été écoutée par-dessus toutes les autres , arriva noire, chargée de brume et de vent; ce lut alors une lutte pénible des rameurs contre la lame grossie qui paraissait se soulever comme un rempart , protecteur de Godoffo. Comment dire les avirons brisés, la mer assaillant les navires que des casques essaient incessamment dévider, les drakkars, lessnekkarsrefoulantla vague pour doubler les rochers et quelquefois poussés violemment sur les écueils d'où ils sont trop heureux
de se tirer à moitié rompus , les vœux aux dieux de la mer et des eaux, la constance des matelots et l'habileté des pilotes, les imprécations non pas contre Édrich qui n'ordonne point une relâche facile, ni contre l'ouragan qu'Odin a peut-être suscité pour éprouver la constance de ses enfants, mais contre le larl qu'on va dépouiller ! Quand le jour commença à percer l'épais rideau de nuages qui fuyaient à l'est , trois navires furent aperçus par Édrich, naufragés sur des points de la côte où nul secours humain ne pouvait leur venir; il les reconnut pour être de ceux sur lesquels naviguaient quelques uns de ses champions, et notamment Algrim, le bersekir fameux dont le nom jetait partout l'épouvante. Les vikings ainsi en danger se sauveront-ils? Niord , le maître des vents, est-il d'intelligence avec Godoffo contre le jeune Roi de mer ? Faut-il qu'on voie ces braves broyés par l'Océan contre des murailles de rochers sans pouvoir leur aller tendre une main qui les tirerait de l'abîme? Edrich s'afflige de la perte probable que va faire son armée, mais il ne se laisse pas abattre par les mauvais auspices sous lesquels son entreprise semble être commencée; il n'accuse même pas en secret les conseils d'Harald. Son drakkar, agile et souple comme une anguille de mer, a toujours suivi dans les passes étroites et dangereuses le holker monté par Ed-
mund. Edmimd est Norwégien, mais les Danois peuvent se fier à lui. Il vivait autrefois de sa pèche, non loin de ïrondliiem; toutes les eaux de cette côte lui sont donc parfaitement connues. Il était pauvre, et tout son bien c'était sa fille, que Godoffo a fait enlever pour en faire une de ses concubines ; sa haine contre le larl est donc un gage de fidélité rassurant pour les vikings de Leira. Ravir à Godoffo sa fille Asa , c'est une pensée qui plaît au cœur ulcéré d'Edmund , et les présents d'Édrich étaient inutiles pour stimuler son zèle. Edmund est libre; il s'est donné volontairement au Roi de mer danois, il deviendrait son esclave par reconnaissance du service tout personnel qu'il va lui rendre en châtiant son ennemi. Ohl si, dans la bataille, Godoffo pouvait se trouver à la longueur du manche de sa hache!
Mais le promontoire est doublé par tous les navires , hors les trois qu'Édrich a vus se débattre contre le naufrage; on mate alors les snekkars et les drakkars , qui prennent à la remorque les petits bateaux; on fait voile, tous les bâtiments éperonnés sur une ligne de front, et les autres en groupes sur les ailes. L'œil perçant d'Harald n'a encore rien vu au fond de la rade , mais la voix d'Edmund s'est fait entendre au sommet du mât du Frek , où il s'est cramponné pour avoir la joie de découvrir le premier les vatisseaux de Go-
48 UN nOl DE BIEIl.
doffo. Il a aperçu en effet les navires, qui vont à l'aviron, rangés en assez bon ordre , mais avançant peu parce qu'ils ont le vent contre eux. Ils sont sans mâts, et, autant qu'un fartif rayon de soleil lui a permis de le remarquer, ils sont très chargés de combattants. Sans doute, du haut du promontoire, quelqu'un aura vu les Danois et sera allé donner aux Norv^égiens le signal de l'appareillage. On distingue , eu effet, assez près de la ligne des bâtiments qui nagent contre le vent, une barque fuyant vent arrière et portant au sommet de son mât un étendard rouge, dénoncé par Edmund comme un avertissement de l'approche des ennemis. Plus Edrich entre dans la baie, plus la mer devient facile; le vent conserve un peu de sa force , mais on peut le maîtriser , et l'armée danoise continue à s'avancer sur une ligne bien formée.
On n'est bientôt plus qu'à la distance d'une flèche tirée avec force. Alors on peut savoir à qui l'on aura affaire , au moins quant au nombre des combattants. Edrich, d'un élan, et malgré la lourdeur des armes dont il est chargé, a gravi, parles haubans, la hauteur de son mât. Il lui est impossible de compter les Normands, qui sont en foule sur leurs ponts, entre les rames ou dans le fond des petits navires non pontés , mais il a pu se convaincre que Godoffo a réuni tout
ce qu'il a de guerriers et qu'il veut donner au hasard d'un combat naval l'avenir de sa puissance. De son côté, Godoffo a cherché à lire son destin sur les vaisseaux d'Édrich ; un moment d'espérance joyeuse aura pu le flatter d'un succès facile, car peu de Danois paraissent à l'avant des navires. Le jeune Roi de mer a fait cacher la moitié de son monde, afin de tromper son ennemi sur l'importance de l'attaque et la durée de la résistance. L'armée de Godoffo a commencé à lancer des flèches longues et minces, qui, offrant une faible résistance au vent, doivent arriver plus sûrement à leur but ; mais aucune n'a frappé encore les Danois , tandis que tous les traits des archers d'Edrich tombent sur les vaisseaux norv^égiens. « Odin est avec nous , » enfants de Leire ! » s'écrie Édrich, du poste qu'il a choisi pour juger des premiers coups ; « il » conduit visiblement nos flèches. Déjà je vois » des morts sur le bois flottant des Normands. » Courage ! » Et un son du cor d'ivoire avertit que le moment approche où les navires vont se choquer et le combat devenir terrible.
Edrich a glissé le long du mât; il est à peine sur le pont du Frek^ qu'il a donné ordre à l'homme du gouvernail d'aller droit au bâtiment qui, tenant le milieu delà flotte norwégienne, porte une girouette dont l'emblème est inconnu à Edmund.
6o UN ROI DE MER.
C'est une tourterelle au bec d'aigle. La proue dorée du navire porte aussi cette colombe, armée d'ongles aigus et d'un bec effroyablement ouvert. Là n'est pas Godoffo , car on voit son vaisseau bardé de lames d'argent qui luisent au soleil, cuirasse impuissante dont le faste ne le garantira pas du choc d'un éperon danois qui doit le broyer tout-à l'heure. A la pointe de son mât tourne au caprice des vents , un bouc d'or qui se cabre ordinairement aussi sur sa voile. A ïlolf est réservé l'honneur d'aller combattre Godoffo et les nombreux champions dont on sait qu'il marche toujours entouré. Alfden est sur le même navire que Rolf. Champion éprouvé dans cinquante combats sur mer, ou sur les îles qui bordent la Norwége, il connaît les Normands, et nul , pas même Olaf — le bras pesant — ne peut mieux seconder Rolf dans l'abordage contre le vaisseau au bouc d'or. Quel adversaire Édrich va-t-il rencontrer ? Quel est ce chef illustre à qui Godoffo a remis le commandement dont son titre et d'anciens exploif;s doivent le rendre jaloux? Ce n'est pas un champion ! un champion n'est qu'un serviteur, et le pouvoir de commander ne saurait lui être remis. C'est donc quelque illustre Roi de mer de la côte normande que Godoffo aura appelé à son secours, l'époux d'Asa peut-être! Cette pensée , qui a troublé un moment Édrich, redou-
VN ROI DE MER. 5l
ble sa haine et son énergie, il brandit en l'air avec fureur sa massue de fer, sa brutale Morgheri' stem , dont la tête , armée de clous pointus , brille comme l'étoile du matin dont elle a le nom. « — Amis , à nous Godoffo et sa flotte ! à nous » Trondheim, et je vous partagerai au cordeau » le royaume conquis! »
Les flèches ont déjà fait bien des morts dans l'une et l'autre flotte, mais ce n'est qu'un prélude aux scènes sanglantes qui vont se passer. Toutes les voiles danoises sont amenées, c'est-àdire que les navires vont s'aborder. Les bâtiments éperonnés, poussés par l'impulsion de la voile, ont plongé leurs fers dans les flancs ou dans les proues des bâtiments qu'ils ont choisis pour le combat. Rolf est depuis quelques minutes sur le pont du vaisseau de Godoffo, et sa voix mugissante arrive à Edrich , qui est placé cependant assez loin de lui au vent, à droite. Rolf s'est attaqué tout de suite au roi de Trondheim, renversant , pour aller jusqu'à lui , vingt guerriers qui ont connu le poids de sa hache, forgée, dit-on, dans l'officine mystérieuse des génies du feu. Cette barrière a été abattue par le bersekir danois, comme l'herbe 'sèche parle laboureur quand il retourne son champ. A chaque coup qu'il porte, il crie : '< Edrich, encore un agneau immolé à * Odin ! .
Mais Édrich ne peut plus l'entendre. I.a bataille est devenue générale ; les échos de la baie répètent des clameurs affreuses, des cris de blessés et de combattants , auxquels se mêlent le bruit des boucliers et des armures frappés par la hache, la masse de fer ou la large épée saxonne; le son des trompettes qui animent les vikings, et les chants sauvages des bersekirs danois et normands , qui , dans le délire de leur action furieuse, disent des paroles qui feraient envoler les Valkiries , si leur courage surhumain n'était audessus de la peur. Edmund, qui s'est mis au gouvernail quand le Frek s'est approché de la colombe au bec menaçant, a évité avec adresse l'éperon ennemi , et, laissant arriver sur le navire qu'il voulait aborder, il est allé briser son flanc doré avec la pointe du Frek. Alors, les deux vaisseaux , liés l'un à l'autre comme l'espadon au flanc du narwal, sont devenus une île flottante à trois caps sur laquelle commencent autant de duels qu'il y a de guerriers et de matelots.
L'équipage norwégien a résisté au premier choc des Danois avec une ardeur que prévoyait bien Edrich. Le Roi de mer n'a pu s'élancer sur le bâtiment qu'il a accroché presque perpendiculairement , parce qu'une lance l'a d'abord repoussé. Sa massue, dont les coups tombent d'ordinaire, sur tout ce qu'elle atteint, pareils à ceux
du marteau de la forge qui écrase le fer rougi sur l'enclume, frappe en vain le bois de cette lance; en vain, avec sa hache, il cherche à la couper : toujours elle est sur sa poitrine, poussée par un bras inflexible. Qui rompra cette barrière enchantée? Harald est debout sur la partie recourbée de l'avant qui surmonte l'éperon ; son pied droit se cramponne à l'étroit plancher qui rejoint les deux bords du navire prolongés en l'air, où ils se redressent en col de cygne; son pied gauche est placé sur la liure de bois et de corde qui serre ces deux bords un peu au-dessous de la tête de dragon, effrayante décoration de la proue. Ce n'est point une hache ou une longue épée que manie le vieux Danois, mais un fléau garni de fer, un fléau dont les atteintes sont aussi fatales que celles de la massue de Thor. Il frappe à la poitrine le guerrier qu'il voit arrêter ainsi Edrich, et la lance tombe, et le guerrier chancelé pour tomber aussi, mais ses compagnons le retiennent dans sa chute.
Pendant l'instant de trouble que cet incident a causé, Edrich a sauté de son bord sur le vaisseau norwégien, et, sa morghen-stern à la main, il se trouve en face du guerrier déjà armé d'une hache pour le repousser. Les Danois se précipitent en même temps sur le navire ennemi; quelques uns ont été prévenus par les Normands, et les
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4eiiîf bâfi^ments allant en dérive, abandonnés par les rameurs et les patrons qui sont devenus soldats, sont le théâtre d'une horrible mêlée dont le regard assuré d'Odin et de Freya peut seul voir tous les détails. Le INorwégien, fortement assailli par Édrich, est entouré d'une douzaine de combattants qui le défendent avec courage , et portent au Roi danois et à Olaf, son champion, des coups dangereux. La hache d'Édrich se brise contre le bouclier de son adversaire, et pendant qu'il tire son épée, celle du guerrier inconnu rompant plusieurs rpailles de sa cuirasse, lui fait à la poitrine une blessure étendue. Le sang coule à flots , iTiais Édrich n'est que plus animé à la lutte nouvelle dans laquelle i) est engagé. Cependant ses forces le trahissent; il ne soulève plus avec la même facilité l'épép qui d'abord ne pesait pas à son bras ; il ne peut plus attaquer, c'est bien assez qu'jl ait à se défendre. Quant à Olaf, il se multiplie; on dirait le dieu des combats.
Toutefois, les Norwégiens ne plient pas, et la victoire va fester à l'étendard blanc sur lequel figVjrent les images samtes de Gésione et de Fylja, les deux vierges célestes, protectrices des vierges de Li terre. Tout-à coup, à coté 4'Edrich, paraît un bPP>me gigantesque, nu, les yeux sanglants, ]a. téfe poiuverte d'upe Jongiie et épaisse cheyelure ypuge , ayapt pour tç\}\e arme \nf\Q épée courte
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qu'il porte entre ses larges dents. Il sort de la mer, et il n'est pas mouillé! Est-ce Thor qui vient combattre pour Edrich? Les Norwégiens le voient et reculent jusqu'à la poupe du vaisseau; ils reviennent pourtant essayer leurs fers contre ce corps peut-être invulnérable ; le sang a rougi un des bras du géant, et l'énergie des guerriers normands s'accroît d'un premier succès qu'ils n'auraient point obtenu sur un dieu. Le nouveau combattant est donc un mortel ! Oui, c'est Algrim échappé au naufrage de la nuit. Il a traversé le promontoire qui le séparait de la baie de Trondheim, s'est jeté à la nage pour venir partager les dangers et l'honneur de la bataille, et Gna l'a pris sur son cheval pour le porter à bord du Frek. Sa présence a changé le dénouement du combat; le bersekir tout seul fait tête au groupe de guerriers dont est toujours entouré leNorwégien qui paraît être le chef de la flotte; à droite, à gauche, devant lui, tombent mpissoiinés par son épée des soldats dont la courageuse résistance aurait lassé tout autre qu'Algrim. Le soldat qui porte sur son écu l'image peinte d'une colombe au bec ensanglanté , cet ennemi que les dieux semblent avoir suscité comme l'adversaire personnel d'Edrich, sort enfin du cercle protecteur où il était enfermé ; les siens lui font avec peine un passage, mais il insiste, et le voilà face à face avec le géant
danois sur le théâtre rétréci de l'arrière du navire. Fatigué déjà de sa lutte contre Olaf et Edrich, il ne se présente pas avec moins d'intrépidité à cet être qui paraît invincible, sinon à l'abri du glaive. De rudes coups sont échangés alors , mais sans résultat. Si le guerrier de Trondheim est beaucoup moins grand qu'Algrim, il est plus leste, et il sait se mettre en garde contre les attaques dont il est l'objet, et que son bouclier mutilé repousse avec un bonheur incroyable. A la fureur d'Algrim il oppose un admirable sang-froid ; il ne se hâte pas, et attend que l'occasion se présente de frapper le bersekir. Aigrim se perd en efforts inutiles , et sa rage grandit avec les obstacles que la présence d'esprit du chef delà flotte norw^égienne multiplie devant lui.
Cependant Edrich , secouru par le vieil Harald, a vu son sang s'étancher dans la zone d'un manteau dont le viking a bandé sa plaie; il revient au combat , faible , mais ardent à punir le Norwégien qui l'a blessé. Celui-ci reconnaît son premier lutteur, et, fuyant devant Aigrim qu'il laisse aux prises avec six guerriers , il court au Roi de Leire sur l'avant du navire, où celui-ci s'est jeté au milieu d'une mêlée qu'il traverse la hache à la main , en s'ouvrant un passage comme un bûcheron dans un fourré.
« — Ah l jeté retrouve enfin, fier Danois qu'une
wégratignure fait évanouir! C'est moi quiai juré ta ))inort,ettiivasvoir si les champions normands... »
Il n'achève pas, et de sa lourde épée il frappe Édrich que son bouclier préserve mal , car le coup tombe sur une de ses cuisses qu'il entame. Edrich a senti la lame froide qui est venue s'abreuver de son sang ; mais la douleur ne l'a pas arrêté. Il s'élance, et assénant d'un bras que la co^ 1ère rend plus pesant encore, un coup de hache sur la tête de son ennemi, il l'abat à ses pieds. Le casque ouvert roule sur le pont du vaisseau. O merveille! une longue chevelure blonde s'épend à flots d'or de cette coiffure brisée ; la figure qu'une visière longue et descendante avait cachée jusqu'alors , parait aux yeux étonnés d'Erich comme un astre dont la clarté l'éblouit. Le guerrier qu'il tient à terre est une femme ; et cette femme , cette héroïne dont il presse la poitrine avec le genou, parce qu'elle se défend encore, toute renversée qu'elle est, cette femme est plus belle que Nossa, la vierge qui a donné son nom à la beauté!
Edrich, dont le bras levé pour frapper de nouveau est resté suspendu au-dessus de la tête qu'il regarde avec admiration, s'écrie :« Fille de Godoffo, » tu es ma conquête ! Je rends grâce à Fregga qui » t'a sauvé la vie ! Tu vois si j'étais digne d'Asa ! M Tu vois si ton père pouvait me faire impuné-
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» ment l'affront d'un refus ! Tu es la plus coura- » geuse des filles du Nord. Jamais aucune fenime » ne mania plus sûrement l'épée, et ne sut se met- » tre plus à propos sous son bouclier pour se pro- » téger contre la hache du champion. Tu pourrais » devenir mon esclave ; je pourrais te traîner avec » moi sur les mers, te forcer à vivre au milieu des » vikings. et à échanger le palais de Godoffo, tout » éblouissant du luxe que les Scandinaves ont » rapporté de la France , contre l'étroite prison » de la cale de mon navire; mais ce n'est pas es- » clave que je t'aimerais; je te veux libre et mon » épouse. Que Godoffo consente ou non, vieus, et » tu seras femme d'Edrich, le Roi de mer, fils » d'un des rois du Danemarck qui , lui aussi , a » des richesses que chaque jour augmente. Pour » dot , tu sais qu'il peut t'offrir la gloire, acquise » dans bien des combats, quoiqu'il soit jeune en- » core...
» — Ton sang coule, et je suis fière, dit Asa, » d'avoir fait ce qu'aucun de mes guerriers n'au- » rait pu faire sans doute. Tu as vu que je n'étais » pas de ces vierges faibles et timides qu'un père » peut donner à un époux; ma main ne pouvait )i appartenir qu'au guerrier qui l'aurait désarmée. » Je t'aime maintenant comme un brave ennemi, x> comme un de ces frères d'armes qu'op chérit » après les avoir blessés dans un dwel j je t'aimerai
» peut-être un jour comme un amant. Faisons » cesser ce carnage dont j'étais ja seule cause. Jl y » a eu de l'honneur des deux côtés ; qu^nt au buw tin... »
Asa, qu'Edrich avait relevée, regardait autour d'elle. L'étendard deTrpndheim arraché à tous les vaisseaux norwégiens, était renversé sur les poupes danoises. La mer roulait dans ses vagues sanglantes des débris et des cadavres. Le vaisseau au bpup (J'or disparaissait sous les eaux troublées de ce golfe, si calme il y a une heure. Le sommet de son mât doré, sa girouette qui portait insolernment Ig. figure d'un des anjniaux que Jhor attelle à son char, brillaient seuls an-dessus du goiiffre, et le navire mpnté par Holfet Alfden dominait ce débrjs. Asa contempla ce désastre avep doulepr, puis elle reprit: «Quant au bntin, les dienif se » sont prononcés en votre faveur-.. J'espère que » parmi les morts Odin n'aura pas] eu à choisir » Godoffo ! »
Edrich emboucha alors son cor d'ivojrp ppur donner le signal du ralliement. Les vikings, ceus^ du moins que la hache normande avait laissés assez fprts pour travailler à la manoeuvre, déprochèrent les ongles de fer qui avaient saisi les n^yjres nprwégiens, prirent à la r^mpi'que ces vaisseaux, fracassés pour la plupart par le rude abprcjage , hissèrent leurs voiles, et, lâchant Iq,
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bride aux chevaux marins, selon l'expression des Scaldes qui chantaient la route victorieuse que la flotte danoise faisait vers Trondheim, emmenèrent leurs prisonniers dans le port, où les drotters , les femmes et les vieillards désolés avaient compté voir revenir triomphants leur roi, leurs maris, leurs fi4s et les douze courageuses vierges qui avaient accompagné Asa pour remplir auprès d'elle l'office glorieux de champions. Hélas! tous les vaisseaux ne retournaient pas. Godoffo, blessé, était enchaîné sur le snekkar de Rolf; les ponts des navires, les bancs de leurs rameurs , étaient couverts de cadavres ou de mourants; le roi normand avait perdu ses plus braves champions; Monde, Aslauga, Dislith , Alvide et Nanna , toutes nobles filles qui avaient fait serment de mourir plutôt que de tomber au pouvoir des Danois , étaient ou mortes ou près d'expirer; les autres, dont les dieux avaient trompé l'espérance, désarmées par les vikings de Leire, revenaient tristes, abattues et attendant les ordres d'Asa; car Asa leur avait fait jurer qu'elles se brûleraient avec elle pour échapper au vainqueur, si Frigga les abandonnait dans la bataille. Tant de dévouement, tant de courage remplissaient d'admiration Édrich et ses compagnons, qui, pour la première fois, s'étaient vus aux prises avec des Skioldmoës, et qui, jusqu'au mo-
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ment ou le corde leur Roi avait retenti au milieu du choc des armes , n'avaient pu soupçonner le sexe de leurs plus hardis adversaires.
Une seule des vierges normandes était heureuse au milieu du deuil de ses sœurs : Ghitha, esclave de Godoffo, qu'Asa avait rachetée avant que le roi ne l'eût pu dégrader du titre de sa maîtresse. Le hasard venait de lui ménager une rencontre tout-à-fait inespérée : en combattant corps à corps contre un viking, elle avait reconnu son père. C'était, en effet, Edmund, ce vieux pécheur, qui aurait voulu aller chercher, sous l'étendard du bouc d'or , Godoffo, que sa haine eût immolé à l'honneur de sa fdle. Il s'était élancé sur le navire d'Asa pour attaquer quelque champion de l'indigne ravisseur de Ghitha , et sa hache avait frappé d'abord le bouclier de la jeune Norwégienne. Celle-ci l'avait reconnu à une invocation normande qu'il adressait tout haut à son throll familier, comme il avait Thabitude de le faire dans toutes les circonstances graves de sa vie. Pour lui , l'expédition d'Édrich avait eu un succès inespéré ; quel butin pouvait valoir la conquête qu'il venait de faire? Les trésors de Trondheim et ceux de la Norwége entière auraient-ils pu lui faire oublier Ghitha ! Ghitha , c'était tout pour Edmund! Jamais cœur d'amant n'avait battu comme ce cœur de père sous son noir pourpoint
de peau de chèvre! Aussi sa joie était-elle immense. Mais elle était peu généreuse, cette joie expansive du vieillard, qui serrait entre ses bras sa jolie fille , chantait tout haut des vers tendres, — car le bonheur le faisait poète, — et injuriait Godoffo qu'il menaçait de loin :
a — Oh ! le plus indigne des hommes, qui ne méritais pas d'être père. Oh! le plus lâche des rois, qui enlevais les filles de tes malheureux sujets pour les flétrir de tes caresses. Tu es notre prisonnier, à la fin ; tu vas payer de tout ton or le mal que tu as fait à ce pauvre Edmund, le plus obscur mais le plus loyal des Normands ! Que j'aurais de joie à te mutiler avec ma hache !
» — Mon père, reprenait Ghitha, grâce pour le père d'Asa , qui m'a sauvée de l'amour de Godoffo ! Si Odin l'a préservé dans le combat , faudra-t-il que vous soyez plus terrible que le dieu terrible ? Grâce \ au nom d'Asa.
» — Grâce, ma fille! tu oses la demander!.. Eh bien ! donc , grâce de la vie, puisque lu le veux; mais... »
Et le pécheur se leva, et emportant Ghitha par-dessus les bancs des rameurs , il alla la déposer aux pieds d'Édrich , dont une jeune fdle pansait les blessures avec un soin et un succès qui auraient pu la faire prendre pour Eira , cet Esctilape féminin de la théogonie Scandinave.
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« — Voici ma fille , Édrich ! voici Ghitha. Vois, qu'elle est belle ! Les dieux, en me l'ojjposant dans la mêlée, ont voulu garantir ma vie et la sienne; je les en remercie , et n'ai plus rien à leur de^ mander. A toi , je puis demander quelque chose , tune me refuseras point, parce que tu n'as pas oublié que c'est moi qui t'ai piloté au travers des rochers , que c'est moi qui ai gouverné ton vaisseau dans cette baie , et préparé ton abordage.
M — Parle, Edmund, que veux-tu?
» — Je voulais donner la mort à Godoffo... »
La jeune fille, qui, avec la masse dorée de sa chevelure, étanchait le sang d'Édrich, tressaillit, se retourna, et, attachant son regard sévère sur le regard furieux du viking, elle s'écria : « — La mort à Godoffo !
» — Oui, je voulais sa mort, reprit Edmund; cependant Ghitha a prié pour lui, et il ne mourra pas. Mais cet homme a volé; il m'a volé ma fille, et c'est comme un voleur que je veux le pimir. Livre-le-moi donc, et, suivant nos bonnes et antiques coutumes , qui déshonorent le larron, je raserai sa tête grise , — cette tête insensée, malgré l'âge qui a changé la couleur de ses cheveux, — je l'enduirai de poix , et , au lieu du casque couronné dont il était si fier, quand il en était protégé contre le pêcheur à qui il enlevait son enfant , je lui donnerai une coiffure ignoble de plumes de moi-
neaiix ; puis je le promènerai sur tous les navires danois, afin que chacun lui jette une insulte ou lui donne ini coup de bâton. Alors, humilié, dégradé à tous les yeux , il rentrera à Trondheim , où il régnera, si les Normands et toi êtes assez faibles pour le permettre.
» — Et tu ferais cela, vieillard? dit en frémissant de fureur la belle fille aux cheveux blonds tachés de sang.
» — Oui , sans doute, je le ferai.
» — Tu es donc sans pitié?
» — A-t-il eu de la pitié, lui, quand il est venu sur la grève où Ghitha raccommodait mes filets, innocente et heureuse auprès de moi? quand il l'a enlevée et embarquée sur son vaisseau , bien nommé le Serpent , car il fuit après une action lâche et cruelle? quand je l'ai supplié, en mordant le sable , en déchirant mon visage , de me rendre ce qui m'était plus cher qu'à lui tous les trésors de son palais? Il m'a déshonoré, je veux
» — Tu parles de déshonneur, Edmund, et le mien, y songes-tu?.. Sais-tu que je suis la fille de Godoffo?.. Pourrai-je vivre après le double affront fait à mon père?.. N'est-ce pas assez qu'il ait été vaincu, faut-il qu'il subisse l'ignominieuse peine réservée.... ?
» — Il m'a volé ma fille !
» — Ta fille , si tu la retrouves vierge et pure
comme ta cabane l'avait gardée, c'est à moi que tu le dois. . . Elle m'appar tien t, elle est mon esclave, même quand je suis esclave, moi; son serment la lie à ma volonté. Je puis d'un mot lui donner la mort, une mort sans combat et sans gloire... d'un mot, je puis la précipiter dans cette mer sanglante , où je me jetterais aussi pour échapper à des
vainqueurs barbares Tu ne sais pas cela, Ed-
mund!.... «
En disant ces mots , Asa s'était dressée sur ses pieds, abandonnant l'office qu'un instant au para, vant elle remplissait, modeste, calme, intérieurement joyeuse. Tous ses membres tremblaient , une convulsion violente les agitait et saccadait ses paroles; elle était devenue pâle, et c'était une belle et terrible chose à voir que cette tête décolorée , animée seulement par deux yeux de flamme , et encadrée dans une longue chevelure blonde, semblable à l'auréole d'or qui entoure le visage des anges. Edmund resta muet ; Ghitha se voila de ses mains et de ses cheveux noirs. Édrich, effrayé de la menace que venait de faire entendre la fille de Godoffo , se releva précipitamment, et la saisit avec effort par le bras pour l'empêcher d'accomplir un dessein que l'indignation lui avait suggéré. Sa poitrine , dépouillée de sa cotte d'armes , laissait voir le sillon ouvert par l'épée d' Asa ; son sang, étanché un moment, venait de se faire de nouveau I. 5
passage entre les lèvres de cette plaie, que la jeune Norwégienne avait délicatement rapprochées, et sur lesquelles elle allait poser un appareil quand Edmund était survenu.
« — Je rnourrai donc aussi, dit-il après quelques secondes d'un silence que les nombreux témoins de cette scène n'osaient interrompre ; car, je le jure, nul que toi, noble fille , ne pourra me contraindre à retenir la vie qui s'échappe de ma poîfriné.
» — Pardonne , Asa, pardonne à Edmund, que son amour pour moi rendait inhumain. Il t'admire, toi qiu sais faire respecter ton père; il t'aime, toi qui as fait respecter la pureté de sa fille !.. Oui, je suis ton esclave, je te dois nia vie, et si je te la dertiaiide , ce n'est que pour ce vieillard qui pleure maintenant. Un père a besoin de sa fille ! Vois là bas, sur ce vaisseau danois, vois Godoffo enchaîné , il te cherche des yeux , il a besoin d'Asa.... et Asâ parlait dé le fuir par la mort! »
Ces paroles de Ghitha calmèrent subitement la fiUe de Godoffo, qui pour toute réponse dit à sa compagne : « — Va, ma sœur, descends à la chambre où nous vivions, femmes modestes, avant d'avoir revêtu la cuirasse des Skioldmoës ; prends-y un dé nies voiles les plus fins; prends -y cette eau précieuse que les drotters m'ont donnée et qu'ils tenaient de Freya elle-même , visitée par
éiix dans l'a forM sacrée. Coiirs, car tû vois cjue..: MON Époux chancelé, et qu'il me faudra chantier sûr la riàrpe funèbre l'hymne des veuves, si tu tardes un peu. »
Avant de parler ainsi , Asà , qîii avait déjà pose liri pied sur le plat-bord de la poupe pour s'elancër cîàhs la hier, s'était retournée du côté d'ÉdHcli, et, le regardant avec gravité, avait paru l'iiitérrô'ge'r d'iiri de ces coups -d'oeil rapides et profonds qui savent pénétrer tous les mystères du cœur. Frigga l'avait emporté: l'amour la donnait au Roi de mer danois... Oh! quelle fut la joie d'Edrich, qiiarid il entendit ce norn d'époux prononcé par Asa d'une voix émue et solennelle; quand il vit cette jeune fdle , tout-à-l'heure si exaltée, maintenant douce et timide, oser à peine arrêter sur lui des yeux que voilait la pudeur ! Il hésite d'abord \ comme pour laisser à Asa le temps de réfléchir sur la portée de ce mot lâché, qui, suivant la noble et simple expression de notre vieux Corneille, \a fait rougir de honte (i); puis, heureux de ce qu'elle ne s'est point ravisée : « Edniund, dit-il en comprimant sa blessure de toute la force de sa riiaih droite, Edmund, il n'y a pas aujourd'hui de bonheur que pour toi; vois la
(i) Adieu, ce mot lâché me fait rougir de honte.
Chimèiie, Le Cid , act. iv.
femme d'Édrich ! Sa beauté égale son courage ; elle donnera des lions au Danemarck ! Nomme-la à nos vikings ; proclame-la en mon nom Reine de Leire et de Trondheim, car Trondheim est à nous... Il est à vous tous, vikings, reprit-il en enflant sa voix pour la porter jusqu'à l'avant de son drakkar, jusqu'aux navires qui l'environnaient; toutes les richesses de cette ville que nous avons trouvée armée contre nous vous appartiennent, avec la dot d'Asa. Trondheim sera désormais un port de relâche pour nous, et Godoffo y deviendra notre larl. »
Cette dernière phrase fronça le sourcil d'Edmund. Godoffo lieutenant d'Edrich lui déplaisait autant que Godoffo roi de Trondheim; cependant il ne manifesta son mécontentement par aucun autre signe extérieur qu'un mouvement de contraction violente de la bouche et du front. Il obéit, et, d'une voix éclatante, répéta ce que le Roi de mer lui avait dit.
Une longue rumeur, courant d'un navire à l'autre comme un bruit que le vent porte d'une vague aux vagues qui la suivent, accueillit £ette proclamation dont le sens était assez inattendu. Les Danois approuvaient-ils les résolutions d'Edrich ou les blâmaient-ils? c'est ce que d'abord put se demander l'époux d'Asa ; mais, la rumeur calmée, des cris de joie éclatant avec force, ne
laissèrent plus de doute sur l'assentiment des vikings. Au milieu de la clameur bruyante dont tressaillaient toutes les vallées du golfe, les noms d'Asa et d'Edrich, unis par les scaldes dans des chants improvisés, arrivèrent aux oreilles de Godoffo, si cruellement humilié à bord du drakkar où Rolf l'avait enchaîné. Son abaissement , l'espèce de pitié que lui témoignait Edrich en le désignant pour son larl , lui furent révélés par les félicitations ironiques que lui adressaient les Danois sur la dignité à laquelle la générosité de son gendre daignait l'élever. Oh! qu'il aurait souhaité que Rolf, plus heureux ou plus cruel dans le combat , l'eût tué , pour lui épargner de telles humiliations ! Des larmes douloureuses coulaient sur ses joues ridées que la rage faisait alternativement pâles et rouges. La mort, une mort prompte, était tout ce qu'il souhaitait; aussi, quand il eut mis pied à terre sur le port où Edrich l'attendait avec Asa, il n'adressa que cette parole au roi danois qui lui tendait la main :
« — Frappe-moi de ta hache, car je ne vivrai jamais ni ton prisonnier, ni ton père, ni ton larl. Je te hais, tue-moi donc ! par grâce^ tue-moi ! »
Asa se chargea de changer cette fatale résolution de Godoffo et de l'apaiser ; elle y parvint non sans peine; mais que ne pouvait cette fille adorée !
no T'N ROI DE MER.
Edrich reçut la main d'Asa, les vikings se partagèrent les richesses dès Normands de Trondheim , Godoffo se soumit au sort que lui avait fai^ la guerre ; et la flotte danoise, profitant d'un vent favorable, retourna à Leire, qu'elle enrichit des dépouilles norwégiennes.
VVf ROI DE MER.