‹ Les soirées du gaillard d'arrière (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · Ï-ALMA · texte numérisé non relu

Ï-ALMA

Palma partageait avec la Gratiosa le cœur de notre marchand. Si la Gratiosa était belle aux yeux du marinier, Palma était bien belle aux yeux du père ! Aussi n'y avait-il , dans l'Italie entière , fille , maîtresse ou épouse qui fût plus tendrement chérie ; aussi n'y avait-il , dans l'Europe commerçante, épouse , maîtresse ou fille de marchand qui eut moins de désirs à former , qui fût plus magnifiquement vêtue, plus richement parée de bijoux et de pierreries, plus délicatement entourée de tous les soins que l'amour, et cette autre noble passion qu'on appelle l'affection paternelle, savent multiplier pour plaire à un objet aimé.

Grande, élancée , mais non pas délicate et faible, Palma justifiait , par sa taille souple et élégante, le nom qu'elle portait, et que Salimbechi lui avait donné parce qu'elle était née sous un palmier, dans un voyage qu'en 1 i3o il avait fait de Tyr à Damas, avec sa femme Orsola, la jolie Ravennaise. Palma venait de voir arriver le vingtième anniversaire de sa naissance, sur cette même côte de Syrie où elle avait reçu le jour , où elle avait perdu sa mère , où elle était venue si souvent , et qui était pour elle une seconde patrie : car là était une tombe modeste sur laquelle elle allait répandre des larmes pieuses ; là elle avait passé une partie de sa vie, commencée non loin du rivage de Tyr.

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Asiatique et Italienne , Palma avait les grâces des femmes de l'Italie et de l'Asie ; l'énergie le disputait chez elle au charme voluptueux , la vivacité à une certaine mollesse indéfinissable, l'imagination , la force intelligente à une singulière apathie de l'esprit et de la pensée. Il y avait comme deux âmes clans un même corps, ou, pour dire mieux, au même instant la femme forte, intelligente , énergique, le cédait à Tautre , cpii disparaissait bientôt après. Cette mobilité, qui, dans notre civilisation, aurait fait de Palma une coquette capricieuse, n'altérait en rien la noble pureté de son cœur. Toujours bonne, intelligente pour tout ce qui vivait auprès cVelle , toujours respectueuse envers son père, qui l'aimait à l'adoration , elle avait bien mérité le surnom que l'équipage de la Gratiosa lui avait donné depuis long -temps déjà. A bord, on l'appelait la Diva (l'excellente); à Ancône, à Ravenne, à Venise, dans toutes les villes des côtes de Syrie et de l'Afrique septentrionale où abordait Marco Salimbechi , elle était connue sous ce nom , qui flattait l'orgueil de son père , beaucoup plus que le sien.

Palma n'aurait eu que la beauté et l'excellence du cœur pour gagner la tendresse de Marco, que l'époux d'Orsola l'aurait certainement aimée autant cjue cet homme , si grandement épris de sa

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nave, si occupé de son commerce, pouvait aimer un être hémain ; mais ia Dwa avait deux qualités qui la rendaient parfaite aux yeux de Salimbechi : elle était douée d'un merveilleux courage, et elle était marin à ce point qu'elle aurait pu supérieurement conduire la Gratiosçi , si son père avait été retenu dans son lit par la maladie. Dans ses longues navigations, — car elle avait toujours suivi Salimbechi depuis qu'il était propriétaire et capitaine de nave, — Palma avait étudié l'art où excellait Marco; dans maintes riencoptres avec les pirates , les Sarrasins et les jirabes, tant sur mer que sur terre, elle avait montré la force d'un géant , la bravoure d'un soldat.

Habituée à se revêtir de la cotte de mailles, ou à échanger son long surcot de soie contre la gonne de drap brun, habit grossier du matelot, elle avait exercé ses mains délicates au maniement des armes et des cordages, La lance, l'arbalète, l'épée, la miséricorde^ lui étaient aussi familiers que les cordelettes avec lesquelles on diminuait la surface des voiles, que lesanchis, les bettes, les menadors des candelles, les manti, les orses et les autres manœuvres composant le gréement du navire. Quand la mer était mauvaise, quand la nave, battue par les lames soulevées, avait besoin de fuir devant l'orage, la Dwçl donnait l'exemple aux mariniers, elle courait à l'endroit où sa présence»

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pouvait étfe un encouragement j et, comme si quelque pacte magique garantissait sa vie , toujours plus exposée qu'aucun des hommes qui la suivaient, elle était toujours épargnée par le vent ou la vague qui sautait à bord. Dans les combats, il en était de même. Son sang -froid ne se démentait jamais; ses coups était portés d'une main sûre ; et partout où elle paraissait , semblable à l'ange terrible des batailles, elle décidait la victoire. Belle, pudique, brave, modeste, douce intrépide, habile comme un nocher, à qui Palma n'aurait-elle pas commandé l'admiration ? Quelle nave n'aurait été heureuse de la porter? Quel père n'aurait été fier de l'appeler sa fille et de la montrer au monde étonné?

Salimbechi, pour armer la Diva, lui avait fait fabriquer à Venise un haubert à mailles de fer dorées, un heaume damasquiné, une arbalète à étrier , un carquois de cuir enrichi d'or , des chausses de fer, une lance, un écu, une épée large et courte, enfin tout ce qui aurait convenu à un chevalier. Ici, encore, s'étaient montrés l'amour du père et l'orgueil du marchand enrichi. Cet armement complet avait coûté plus de cent marcs d'argent, et il n'était pas un baron allant en Sainte-Terre pour faire parade de ses richesses, qui pût en montrer un plus beau à l'armée des chrétiens. Pourquoi Marco Salimbechi ne don-

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nait-il pas à sa fille les armes solides et simples que devait se fournir tout matelot? Pourquoi l'or et l'acier poli avaient-ils été préférés par lui au fer moins brillant, plus humble, mais non pas moins dangereux dans le combat? Que n'avait-il agi avec plus de sagesse ! Il se serait épargné bien des chagrins...

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