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Les soirées du gaillard d'arrière

Il était trois heures du matin; — c'était le 23» jour d'août de l'année de grâce 1687 — ^^ la mer était un peu grosse, et la lune, fort brillante dans un ciel africain, tachetée de quelques nuages que chassait le vent de sud-ouest, argentait les sommets des lames et se mirait aux larges suj'faces de la houle. Un vaisseau français louvoyait près du cap ïénès, à deux lieues de terre. Les hommes du quart veillaient, tout en causant m. 1

et en se promenant sur les châteaux d'avant et d'arrière :

a — Ce sera encore aujourd'hui comme hier et le jour d'avant, comme depuis que nous sommes sur cette maudite cote de damnés et de renégats : nous n'apercevrons rien.

» — Il est vrai , maître Monistrol , qu'il semble que ces forbans d'Algériens naviguent en l'air; car sur mer on n'en aperçoit pas du tout depuis quelque temps.

» — Et avec cela, ajouta Jean-Thomas Scoffier, Provençal, au service du Roi en qualité de caporal dans les troupes de la marine; et avec cela, la jeunesse passe et on ne fait pas de prises !

» — Oh! c'est les prises qui te tiennent à l'âme, vilain avare marseillais ! répliqua le premier des trois interlocuteurs. Tu te ferais fesser pour une livre tournois; et le plus positif de la navigation pour toi, monsieur le ladre , c'est la part de butin qui revient à un caporal des troupes de Sa Majesté.

» — Et, parle corps du Christ notre divin Sauveur, à quoi veux-tu que je songe donc? il n'y a de vrai que les coups et l'argent. Encore l'argent n'est-il pas toujours en proportion avec les coups qu'on reçoit. Tu te bats peut-être, toi, monsieur le généreux, pour la gloire, comme ils disent

LE VAISSEAU lVvENTURÎER. !^

eux autres les faiseurs de devises et de je ne sais pas qu'est-ce , en vers ou autrement, à Versailles et à Paris.

» — Oh! la glojre, reprit Benoît, c'est pour les chefs et pas pour nous. Nous travaillons à leur en faire et c'est juste; ils sont nobles et nous vilains, ils sont riches et nous pauvres, ils sont officiers et nous matelots et soldats; tu vois donc bien que la gloire , c'est-à-dire les beaux panaches, les rubans sur les épaules, les larges galons sur le pourpoint, et cette croix de Saint-Louis qui va si fièrement à une boutonnière, c'est pour eux. Moi je ne m'en plains pas; je suis né pour obéir et eux pour commander; eh bien, j'obéis, je sers le Roi à ma manière , non pas comme un chef d'escadre ou un capitaine, mais comme un loyal et dévoué matelot que je suis , et je ne pense pas à la gloire.

» — Tu veux pourtant des rencontres avec les Algériens.

)^ — Oui, que j'en veux; mais c'est parce que j'aime la bataille pour la bataille. J'aime à frapper de ma hache d'arme sur une tète de Turc; ça m'amuse, entends-tu. Pour moi c'est fête et réjouissance quand je vois qu'on va se battre; mon cœur joue du violon quand nous faisons danser une coui'ante à l'ennemi. Vois-tu, il n'y a pour moi

4 LE VAISSEAU l' AVENTURIEZ.

vin, liqueurs, passe-pieds à la taverne, nuit de débauche avec mes maîtresses de Marseille ou de Toulon que je préfère à une partie de canons, de mousquets ou de pertuisanes avec des Anglais ou des Barbaresques. Le combat c'est ma vie, ma santé...

» — Ta santé , Benoît ! l'année dernière, tu as encore été malade, à notre hôpital de Toulon, trois mois pour la blessure de ta jambe; et c'est fréquent ces repos-là depuis douze ans que tu navigues! Aussi, pour peu que tu te portes un peu mieux à la prochaine occasion, le combat ne sera plus ta vie, mais ta mort.

» — A la grâce de Dieu, Monistrol! après moi le monde ne finira point, va. Ma femme est une jolie Normande qui trouvera bien vite un consolateur, après ronzième mois de son deuil , peutêtre avant mémement; et si je meurs bien, M. de Pallas, notre commandant, est un assez brave homme pour en rendre compte au roi Louis XIV, qui prendra soin de mon fils et en fera im matelot!»

La conversation en était arrivée à ce point d'insouciance et de philosophie, quand une voix, partie de la hune de misaine, cria :

« — Navire ! »

Une rumeur soudaine accueillit ce mot d'un

LE VATSSEA.U l' AVENTURIER. 5

effet magicpie. Benoît sauta de joie en s'écriant:

w — Ah! du Turc, du Turc! bonne Sainte- Vierge, je t'en remercie! Voilà bien mon affaire!

» — Hé! Jean-Thomas Scoffier, ajouta-t-il gaiement, caporal aux parts de prises, ouvre ton sac; il doit y avoir des aspres là-bas!

» — Silence , silence ! » dit , dans son portevoix, l'officier du quart, M. le chevalier de Champagnette, qui venait de jeter son manteau, et avait monté précipitamment sur le point le plus élevé du château d'arrière.

Tout le monde se tut, et le colloque suivant eut lieu entrele lieutenant du vaisseau etle mousse qui était en vigie dans la hune :

« — Navire, dis-tu, Joseph?

« — Oui , monsieur le chevalier.

» — Un seul?

» — Deux, w

Un grand éclat de rire partit du château d'avant, presque aussitôt étouffé que hasardé. C'était l'expression du bonheur que Benoît avait éprouvé à l'annonce de cette double rencontre. Le chevalier de Champagnette continua :

« — Sont-ce des vaisseaux de guerre ?

» — Je ne vois pas trop à l'heure qu'il est, mais je croirais bien que oui.

6 LÉ VAISSEAU L'AVKNttTTiTÉR.

» — Sont-ils gros?

» — Plus gros que nous peut-être.

«—Diable! plus gros que l' J^^enturierl dit tout bas Scotfierà Monistrol. J'ai peur que ce ne soit les écus de France qu'on se partagera dans quelques heures , et non pas les piastres et les riches étoffes d'Alger !

» — Il faut donc bien les défendre, » répondit froidement Monistrol, vieux matelot qui faisait, sans amour comme sans dégoût , le métier dont Benoît et notre caporal Scoffier étaient épris par les raisons que sait le lecteur.

Le chevalier de Champagnette appela le sieur de Terras, volontaire aux gardes delà marine, qui se trouvait sur le tillac, près de l'entrée de la dunette du vaisseiiu :

« — Monsieur de Terras, prévenez le capitaine que nous avons deux gros bâtiments en vue et que ce sont probablement des navires de guerre.

» — J'y cours , monsieur le chevalier. »

Pendant que le jeune volontaire exécutait cet ordre, le bruit se répandit dans les batteries et le faux-pont que des bâtiments étaient signalés , et que , sans doute, V Aventurier allait leur donner la chasse. Le pont se couvrit bientôt d'hommes sortis, en chemise , de leurs branles , et ac-

courus pour se donner le plaisir de mesurer de l'œil les ennemis avec lesquels ils allaient avou' affaire. Les conversations, les plaisanteries, les épigrammes burlesques contre les Algériens, — car, de tout temps, en France, les matelots ont été faiseurs d'épigrammes au moment du combat 3 ce n'est pas forfanterie , c'est assurance; le caractère national perce chez les marins en toute occasion comme chez les soldats , mais avec des formes et des expressions particulières. — Les épigrammes, donc , et les plaisanteries coururent de l'avant à l'arrière, jusqu'à ce qu'on vit paraître le capitaine du vaisseau. Une résolution allait être prise; tous les yeux se tournèrent vers M. de Pallas.

Il arrivait en courant sur la dunette, à demi vêtu , enveloppé de son ample robe de chambre de brocart éclatant, la tête couverte d'une coiffe que ceignait un large ruban bleu. M. de Pallas était un homme de plus de quarante ans qui avait fait quelque sensation à Versailles par la noblesse de sa figure et la recherche de sa toilette, autant que par ses exploits. C'était un digne officier, à qui l'on pouvait pardonner un peu de fatuité personnelle, parce qu'il avait été gâté par les femmes, bien qu'il ne fût pas un Adonis comme le beau lieutenant- général, comte de Tourville,

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qu'en 1667 les nobles jeunes femmes de la cour appelaient encore le joli clievalier. Le capitaine prit des mains de M. deChampagnettela lunette de Galilée , dans laquelle celui-ci regardait , depuis un quart d'heure, les vaisseaux barbaresques, et après un moment d'observation il se retourna vers le lieutenant :

y> — Il ne peut y avoir ici matière à doute, monsieur de Champagnette; ce sont deux bâtiments de guerre dont l'un me paraît être armé jusqu'aux dents. Il faut qu'il ait au moins septante-six pièces de canon, car il est bien long; l'autre est moins formidable. C'est au plus gros que nous devons aller; nous n'avons que trente-quatre canons, mais nous avons, avec le bonheur d'être chrétiens, l'honneur de défendre le pavillon de Sa Majesté très chrétienne contre des mécréants. Dieu sera donc pour nous , et vive le Roil

» — Vive le Roi ! répéta tout ce qu'il y avait d'hommes de l'équipage sur le château d'arrière et sur le pont.

» — Maintenant , reprit le capitaine , bas les branles partout, et préparons-nous à combattre!

» — For branle ! » cria une voix aiguë qui traduisait le commandement de M. de Pallas dans la lanaue ancienne de la marine.

Cette voix était celle d'un vieil officier mari-

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nier, tradition respectable des coutumes de la navigation des commencements du siècle, et que le capitaine de rjçentiirier avait pris avec lui pour former les matelots peu expérimentés qu'il avait levés en composant son équipage à Marseille.

Alors, ce fut un mouvement général dans le vaisseau. La cloche sonna, le tambour battit , la trompette joua des fanfares ; les branles furent promptement décrochés et les hommes habillés. On monta sur le pont, pour s'en faire un rempart contre la mitraille et les balles des mousquets, les matelas et les couffes. Quand on en fut là, M. de Pallas, qui, tout occupé qu'il paraissait être de se mettre en état de se présenter dignement devant l'ennemi, veillait à tout, appela M. de Rhodes, le second capitaine du vaisseau, et lui dit :

« — Monsieur le chevalier de Rhodes, mon cher camarade, un combat c'est une fête ; j'entends que le vaisseau dont le roi m'a daigné confier la conduite soit paré aujourd'hui de ses plus beaux atours. Faites donc mettre en bastingue la pavesade des jours solennels ; et puis , que chaque homme s'accoutre de son mieux. »

M. de Rhodes se conforma aux désirs du capitaine; et, autour du rempart de bardes enfermées dans les couffes , et de matelas des branles , on vit se déployer une élégante tenture de drap bleii

semée de fleurs de lis jaunes, et bordée en haut comme en bas de bandes écarlates.

Cependant , pour donner l'exemple, M. de Pallas faisait sa toilette comme s'il avait dû aller dans une ruelle, en galant rendez-vous , ou au petit lever de Louis XIV. Il n'avait pas quitté la dunette, et ses quatre valets l'ajustaient avec ce soin coquet dont il ne leur était permis de se relâcher que les jours de maladie de leur maître. L'un le testonnait, arrangeant ses cheveux pour les cacher sous une perruque blonde aux boucles larges et flottantes, ornées des deux côtés de rubans de satin couleur de feu ; l'autre tenait devant le capitaine un miroir de Venise, richement encadré dans de l'ébène rehaussée d'ivoire et de cuivre doré. Un troisième passait au capitaine ses bottes noires et molles qui vomissaient autour de leurs soufflets une belle dentelle de Flandre à festons pointus. Un quatrième tenait à la main le chapeau bordé d'or que deux plumes rouges , tombant à droite, sur la passe à demi rabattue, faisaient semblable à celui que secouait Baron sur le théâtre, quand il récitait ces vers du vieux Corneille , dans Cinna :

Le fils, tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tète à la main, demandant son salaire.

Avec ce chapeau , le valet tenait un baudrier de

velours cramoisi brodé, portant une large épée de combat. Quant à l'habit de M. de Pallas , il était sur le bras du matelot, qui pliait sous son poids. En effet, ce justaucorps de drap bleu était garni sur toutes les coutures d'un quadruple galon d'or que l'ordonnance accordait aux capitaines des vaisseaux du Roi ; et ce n'est pas M. de Pallas qui aurait supprimé un galon, ou réduit la largeur d'un de ces passements festonnés. Le commandant de V Aventurier mettait lui-même sa cravate de malines , nouée avec un ruban semlable à celui de sa perruque, qui jetait de brili'/;5^\yiVnts reflets sur le pourpoint de drap d'or qu'allait- I 2^ j dflcouvrir, sans le cacher, le justaucorps galonné. a| Quand M. de Pallas fut prêt, il descendit de la mette sur le demi-pont où venait de s'assembler troupe. Il la passa rapidement en revue; M. le chevalier de Rhodes, dont la toilette avait été moins minutieuse, venait d'inspecter chaque soldat, et s'était assuré de l'état des mousquets, des bandoulières garnies de cartouches , des épées , des pertuisanes et des hallebardes. Les officiers étaient réunis à tribord ; le capitaine s'approcha d'eux :

« — Bien, messieurs! très bien! Le Turc n'aura pas à se plaindre que nous le traitions sans cérémonie. Nous voilà braves sur nous comme si nous

devions recevoir la visite de monsieur le comte de Toulouse, notre amiral, ou celle de Sa Majesté. Parbleu, monsieur de La Roche, voilà une rhingrave bien montée ! assurément , ce n'est pas dans ce pays de sauvages, appelé Marseille , que vous l'avez fait faire ; c'est à Paris ou à Versailles. Tenez, franchement, il n'y a que maître Bernard pour les rhingraves. Ce qui sort de ses mains a fort bon air. Ah ! il vous a mis des boutons aux genoux, à la hollandaise ! ma foi, c'est bien entendu... C'est la première fois de ma vie, et, je crois aussi , de la vôtre, messieurs, que le soleil levant nous a vus si complètement habillés. Quelquefois il vous a surpris, à la fin de nos nuits, si occupées par l'amour et le vin de Boucingo, dans le velours et le satin , mais débraillés comme de vrais gentilshommes et des marins qui savent mener la vie vent en poupe ; il fallait bien un combat , pour qu'aux premiers rayons du jour je misse mes rubans et mon beau justaucorps. Rien de trop beau, au surplus, pour un ennemi comme l'Algérien; car je ne doute pas que ce ne soit un de ces courageux forbans qui osent s'attaquer avec tant de hardiesse aux pavillons chrétiens.

)) — Nous saurons bientôt et positivement à quoi nous en tenir, capitaine, dit M. le chevalier d'O, car nous approchons beaucoup le plus gros

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de ces deux vaisseaux. Avant une demi-heure, nous serons , s'il vous plaît , vergue à vergue.

„ — S'il me plaît, chevalier? oui, assurément, il me plaît fort ! C'est un régal qu'une promenade bord à bord pendant quelques quarts d'heure avec un vaisseau comme celui-là qui est devant nous. Diable! il est bien doré, ce navire! Voyez donc quels ornements! Le Roi n'a rien de plus magnifique, si ma lunetie ne trompe pas ma vue ! Il faut que ce soit le vaisseau dont nous menaça l'autre jour la petite polacre barbaresque qui nous força de la couler au fond de la mer ; vous vous rappelez , messieurs ?

w — Oui , capitaine , un vaisseau que le bâcha d'Alger a fait construire tout récemment , et que nos captifs de la polacre nous ont peint comme si formidable ! Il est bien magnifique , en effet ; il a du dor partout , et ce sera dommage de ruiner cela avec le canon ! Bientôt il pourrait n'en pas rester de quoi faire un encadrement pour une miniature de noLre illustre Petitot,

» — Nous sommes bien près , capitaine , reprit M. le chevalier de Rhodes; qu'ordonnez-vous?

>j — Les hommes sont-ils aux pièces de la batterie haute? car l'autre ne pourra jouer, à cause du vent et de la houle.

l4 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

» — Oui , capitaine, la mèche est allumée partout.

» — Eh ! mais , il force de voiles pour fuir, je crois! n'épargnons pas la toile non plus pour le rejoindre; ajoutons tout ce que nous pouvons ajouter. »

L'ordre du capitaine fut aussitôt obéi que donné.

« — Yoici , messieurs , dit un instant après M. de Pailas, les postes que vous tiendrez : M. de Rhodes commandera le château d'avant, c'est le poste le plus de conséquence et le plus honorable; il revient donc à son grade. M. de Khodes aura avec lui un détachement pour sauter à l'abordage si le vaisseau algérien se laisse assez approcher. Avez-vous choisi les hommes de votre détachement , monsieur le chevalier de Rhodes ?

» — Oui, monsieur, mon choix est fait. Un sergent sous les ordres d'un de messieurs les gardes de la marine conduira les soldats; il sera secondé par Jean-Thomas Scoffier, qui a bien envie d'échanger sa pertuisane de caporal contre une hallebarde.

» — C'est bien. M. le chevalier de Champagnette aura la première batterie ^^vec M. de La Roche; mais comme il est probable que tant que

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nous serons inclinés à tribord , cette batterie ne pourra faire feu , ils resteront sur les gaillards à diriger la mousqueterie et la manœuvre. Messieurs le chevalier d'O et Julien de La Valette commanderont dans la seconde batterie , et auront soin de ne pas épargner la poudre du Roi et ses boulets. On ne fera rougir ceux-ci que lorsque je le jugerai à propos. Quant aux gardes de la marine...

)) — Moi , capitaine, interrompit M. de Montlesvin, sous -brigadier des gardes, je demande qu'il vous plaise me permettre de me tenir pendant le combat dans la hune de beaupré. Là, avec un bon mousquet et une bandoulière bien garnie de cartouches, je ferai la chasse auxBarbaresques, comme dans les forêts où le Roi nous permit, l'an dernier, de chasser sur ses plaisirs , nous tirions à l'affût le renard et le loup.

» — Allez , Montlesvin , faites en bon gentilhomme; et si nous abordons le vaisseau, élancezvous le premier sur ses gaillards , la hache à la main, sans quartier ni rémission pour aucun des forbans que vous rencontrerez. Vos jeunes camarades se disperseront partout, dans les batteries, devant avec M. de Rhodes, ou derrière auprès de moi pour aider au canon ou à tout ce qu'il y aura de manoeuvre à faire exécuter. Mes-

l6 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

sieurs, que tout-à-l'heure chacun soit à son poste! Mais voilà îe jour tout-à-fait venu ; nous approchons du vaisseau d'Alger; M. l'aumônier va nous faire la prière du matin , et puis le commis du munitionnaire distribuera les vivres du déjeuner, parce qu'il est bon que nos gens ne se battent pas à jeun. Il faudra qu'on se dépêche. »

L'aumônier monta sur le demi-pont^ en surplis et l'étole au cou. C'était un vieillard au front chauve, à la moustache blanche et relevée, à l'air calme et convaincu. Tout le monde se découvrit quand il parut; lui, salua respectueusementM.de Pallas , qui était debout sur l'avant de la dunette, arrangeant sa large ceinture et les plis de sa cravate de dentelle, en muguet qui aurait cherché à plaire à quelque jeune femme plutôt qu'en capitaine d'un vaisseau dont un ennemi redoutable était presque à portée de canon. L'aumônier se retoiu'ua ensuite du côté de l'avant, et un coup de sonnette du valet de ce prêtre, immédiatement suivi d'un coup de sifflet lancé par le maître d'équipage, annonça que la prière allait commencer, et qu'il fallait se mettre à genoux. Les officiers donnèrent l'exemple, et l'habitude agenouilla les matelots et les soldats , qui ne prirent cependant pas cette position chrétienne sans avoir jeté un coup d'oeil sur le bàtiuient algérien dont on ap-

prochait beaucoup. Peut-être voulaient-ils juger s'ils avaient le temps de prier avant d'en venir aux mains. Un seul homme ne fléchit pas le genou, et resta debout ;, l'oeil attaché au vaisseau doré à qui V Aventurier donnait la chasse. Il était appuyé sur le bastingage de tribord, entre le grand mât et le mât de misaine. L'aumonier l'aperçut et l'apostropha en ces termes :

« — En avant du mât de misaine, Benoît! et ne viens pas par ta présence nuire au recueillement dont nous avons besoin pour demander à Dieu la grâce de faire triompher aujourd'hui le pavillon du Roi ! »

Benoît, comme réveillé en sursaut, se retourna, ôta son chapeau , et dit à voix haute :

« — Nous verrons dans une demi-heure, quand il faudra jouer du mousquet, si on me renverra sur l'avant du vaisseau.

y> — Va, va, huguenot, et sans murmurer, prier tout seul , si tu sais prier, et laisse-nous en paix ! Prends garde surtout de blasphémer! répliqua l'aumônier avec émotion.

» — Le huguenot , monsieur, montrera tout-àl'heure qu'il se bat aussi bien que les catholiques, et que Dieu est pour tous. »

Après cette réponse, faite d'un ton assez fier, III. 2

l8 LE VAISSEAU l'aVENTDBIER.

le matelot Benoît se dirigea vers l'avant en murmurant ;

« — Un liiiguenot ! un huguenot I vieux dragon en soutane ! «

Cette dernière parole échappa par bonheui' à l'oreille de l'aïunonier ; elle Faurait sans doute vivement offensé par l'allusion qu'elle renfermait aux récentes expéditions des dragons dans les provinces de France. Personne ne la ramassa pour la dénoncer ; on aimait Benoît , et puis il n'y avait pas là de fanatiques capables de délation au profit d'une idée religieuse. L'ordonnance de i(^']^ était à peu près tombée en désuétude, et l'on ne songeait guère à l'appliquer rigoureusement aux sectaires de la religion réformée, si ce n'était à bord des vaisseaux où , comme sur rAi>enturiev, se trouvaient des aumôniers^ disciples de la société de Jésus et créatures de Louvois ; c'est pour cela que M. de Pallas — il était de la cour avant le mariage de madame de Maintenon — ne crut pas devoir intervenir dans ce démêlé de police, qui n'intéressait pas plus sa conscience que le service du Roi.

Le matelot, quand il fut au pied du mât de misaine, garda le silence; mais ses regards, alternativement portés du ciel au visage du prêtre, laissaient facilement voir qu'il avait été profon-

dément blessé , et que c'étaient des imprécations qu'il articulait tout bas, et non le français des psaumes.

La prière se fit comme de coutume, l'aumônier récitant un verset, et l'équipage psalmodiant l'autre avec un ensemble presque militaire. Une oraison fut dite pour le salut du vaisseau dans la rencontre périlleuse où il allait se trouver; annoncée par un petit avertissement en langue provençale à l'équipage marseillais et toulonnais de rji^enlurier, elle fut entendue avec ferveur, et Vamen qui la termina s'élança de tous les coeurs comme une menace jetée à l'ennemi. Les hommes se relevèrent alors au cri de vive le Roi! et allèrent sans en attendre l'ordre, les uns aux pièces, les autres à la manoeuvre, les soldats à leurs mousquets. Benoît, armé d'une hache , courut trouver M. de Montlesvin et lui dit :

« — Monsieur le sous-brigadier, dans la hune de beaupré il y a plus d'une place; voulez-vous de moi pour second? J'aurai ma hache pour l'a- J)ordage, et en attendant je vous réponds de tous les coups de mousqueton que je tirerai sur cette chiennaille de Turcs.

» — Va demander cette grâce au capitaine , brave Benoît, et tu seras le bienvenu dans la hune que m'a confiée M. dcPallas. »

Benoît obtint aisément la faveur qu'il sollicitait, et tout joyeux vint l'annoncer à M. de Montlesvin et à Monistrol , son camarade. Le commis du munitionnaire délivra les vivres du déjeuner, et conformément aux ordres du capitaine,il donna à chaque homme une chopine de vin sans eau , avec dix-huit onces de biscuit. Le repas fut bientôt fait; on mangea debout autour du bidon, que chacun fêta à son tour, l'un buvant à la santé de l'autre , tous buvant au Roi , à l'Aventurier, à la prise du vaisseau algérien. Les sous-officiers ne prirent pas le temps d'accommoder le hareng réglementaire avec l'huile qu'on leur avait distribuée : en quelques minutes tout fut fini. Un coup de sifflet du capitaine des matelots se fit entendre en ce moment; le commandement le suivit.

« — Jetez le sel ! »

Et aussitôt une douzaine de matelots allèrent à une écoutille, où l'on avait apporté des paniers remplis de sel; ils répandirent à poignée sur le pont les grains qui le couvrirent comme un épais grésil. Pendant ce temps, M. de Pallas vidait un rouge-bortl qu'un de ses valets lui avait présenté sur un bassin d'argent. Il avait trinqué avec son camarade M. le chevalier de Rhodes, et, après avoir bu , avait jeté le gobelet de cristal à la mer en disant :

« — Il ne serait pas plus facile à ce barbaresque de me faire amener mon pavillon, qu'à nn goéland d'aller pécher ce verre au fond de l'Occan î n

Le jour était arrivé, et r^i'entuj'icr se trouvait bord à bord avec le vaisseau du pacha d'Alger, qu'il avait à sa droite, à une forte portée de canon.

« — Arborons notre pavillon! cria M. dePallas, et attention au premier coup de canon du château d'arrière!»

Le pavillon blanc monta à la tête de son espar et se déploya large et brillant , au soleil, sur la poupe du bâtiment français.

Le vaisseau algérien arbora alors une enseigne blanche pointue , qu'un grand éclat de rire accueillit à bord de r Aventurier.

« — Ils nous prennent pour des novices, dit le capitaine , s'ils espèrent nous tromper par cette réponse. Ils sentent la turcaille si fort , que nous» quisommesau vent,nous en avons l'odieux fumet; et ils prétendent que nous les prendrons pour des Français! c'est un peu hardi !.. Bordez la misaine! Hissez le grand perroquet! Quand nous serons plus près l'un de l'autre, la conversation pourra s'engager,nous nous entendrons mieux. En attendant , monsieur de Terras , tirez un coup de

canon à balles sur ce bélître, qui a l'air de nous braver, et tâchez de iiii casser quelque chose. »

Le coup de canon partit, et le boulet fit un trou dans une des voiles de l'Algérien. On attendit un instant l'effet de cette menace , mais inutilement. Le corsaire n'eut pas l'air de comprendre qu'on lui ordonnait d'arborer son pavillon de nation, de carguer ses voiles et de mettre sa chaloupe à la mer pour venir parlementer avec le commandant de V Aventurier ^ ou plutôt il était trop brave pour paraître comprendre cela.

« — Un second coup, monsieur de Terras, et qu'on soit prêt dans la batterie! w

Le second coup n'eut pas plus d'effet que le premier. Les Algériens étaient sur les châteaux de leur vaisseau , agitant leurs sabres poussant leurs cris de guerre, qu'ils entremêlaient d'imprécations contre les Français. Quelques instants après, cependant, deux boulets vinrent dans le gréement de ï Aventurier ^ et donnèrent le signal du combat. Alors le pirate remplaça son guidon blanc par un pavillon pointu à trois bandes, rouge, verte et rouge, sur la troisième raie duquel paraissaient deux épées en sautoir,

« — Allons donc ! dit le jeune de Terras ; il a bien de la peine à se décider!

» — 11 est vrai, ajouta M. de Pallas en riant ,

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c'est un difficile ouvrage de lui faire décliner ses noms et qualités. Mais maintenant nous savons bien à qui nous avons affaire. Feu, doncl feu de partout, du canon et du mousquet, et à l'abordage dans un moment! »

La première bordée éclata aux cris unanimes de : Vive le Roil L'Algérien répondit tout de suite et avec vigueur. H avait assez beau jeu contre P Aventurier , qui , incliné à tribord dans une mer un peu grosse et houleuse , ne pouvait se servir que de 8a seconde batterie, parce que la première était noyée. Le vaisseau du pacha faisait feu de ses batteries haute et basse de bâbord , et il avait vingt-cinq canons, quand M. Pallas lui en opposait dix au plus , V Aventurier n'étant qu'un vaisseau de cinquième rang. Cependant les canonniers et les soldats se multipliaient; jamais canons et mousquets n'avaient été plus promptement chargés et tirés ; les coups succédaient aux coups avec une étonnante activité ; c'était , dans la batterie et sur les gaillards , un bruit épouvantable de détonations continues, et, malheureusement, aussi de plaintes et de cris d'hommes; car les doubles bordées des pirates avaient déjà fait des blessés dans l'équipage français.

Et ce qui se passait à bord de l Aventurier devait se passer aussi sur l'autre bâtiment. Le na-

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vire d'Alger, enveloppé clans sa propre fumée et dans celle que le vent lui apportait de son combattant , n'était plus guère visible que par sa mature. M. de Pallas n'avait donc aucun moyen de s'assurer de l'effet des coups qu'il multipliait; il ne pouvait entendre les gémissements des blessés ennemis , qui se perdaient sous le vent. Une manœuvre du vaisseau africain l'avertit que ses attaques avaient eu un grand résultat. Lassé de prêter le flanc à un si rude jouteur, dont il avait cru sans doute avoir bon marché, l'Algérien pliait. Il forçait de voiles pour échapper à ce combat où les balles du mousquet et les pistolades s'échangeaient de si près. I.e capitaine de Pallas le remarqua.

« — Il veut fuir, dit-il à M. Michaut, un des sous-brigadiers des gardes- ma i-ine, qui dirigeait le feu de la mousqueterie sur la dunette. Je crois qu'il redoute l'abordage. Le voyez-vous qui laisse arriver? Arrivons aussi sur lui.

w — Il nous gagne,, capitaine, il marche mieux que nous.

w — Et que faire pour le suivre? La mâture ploie sous les voiles ; je crains que nous ne mettions bas nos mâts de perroquets , si nous guindons les voiles jusqu'à leurs têtes; et alors il nous échapperait tout-à-fait. Ma foi, à la grâce de Dieu!.-

Faites guinder les perroquets de clef en clan , et si nos espars résistent, nous pourrons aborder tout~à l'heure. »

M. Michaut fit exécuter l'ordre du capitaine, et T Aventurier^ forcé par sa voilure, prit une allure plus vive. Il approchait sensiblement du vaisseau qui cherchait à l'éviter.

a — Nous gagnons à cette heure, capitaine, dit le sous-brigadier.

» — Je le vois, monsieur Michaut. Allez donc appeler messieurs les officiers; il faut que je les consulte , afin que tout soit comme il doit être. »

Pendant que M. Michaut allait avertir les deux lieutenants, les deux enseignes et M. le chevalier de Rhodes, qui , un mousqueton à la main, semblait lutter de vitesse et de sang-froid avec M. de Montlesvin, l'un sur le château d'avant, l'autre sur la hune de beaupré , le capitaine se faisait apporter deux grands pistolets qu'il plaçait à sa ceinture pour se défendre à l'abordage.

« — Eh bien ! messieurs , que vous semble de ceci? N'aborderons-nous pas ce corsaire?

» — Oui, capitaine, abordons 1 abordons! crièrent toutes les voix du conseil , qui eurent un terrible écho sur les ponts de V Aventurier.

« — Soit fait, messieurs, et tout suite... Mais voilà bien autre chose, ajouta M. de Pallas, le

26 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

maraud vire de bord ; il va lof pour lof dans l'espérance de nous prendre lèvent. Quelque sot, ma foi ! Manœuvrons pour le tenir toujours sous nous. Virons vent devant , nous, et sans perdre de temps. Ouvrez la batterie de bâbord ! »

Avant quelques minutes , il fut installé sur l'autre côté, les amures à tribord, serrant de près l'Algérien, qui cargua tout-à-coup sa grande voile pour attendre V A\>enturier.

« — Ah ! il nous attend! il nous brave! Enfants de Marseille, punissons-le de cette outrecuidance! Feu ! feu ! courage 1 n'épargnez pas la poudre du Roi ! C'est bien mériter de Dieu et de l'humanité de tuer ces... »

M. de Pallas fut interrompue au milieu de cette phrase , qu'il débitait avec énergie , d'une voix sonore et fortement accentuée. On le vit porter la main à son front, et du sang rougit sa joue droite et la dentelle de sa cravate. Il ne proféra pas une plainte; la seule chose qu'il dit à M. Terras, qui s'approchait de lui, empressé de voir si sa blessure était grave :

« — C'est bien viser, pour des gens d'Afrique ! Faites monter le chirurgien-major , s'il a le temps, ajouta-t-il ensuite ; je ne saurais quitter mon poste pour une pareille égratignure. »

Terras descendit de la duiiette sur le demi-pont,

LE VAISSEAU l' AVENTURIER. 1']

pour aller chercher le chirurgien. Pendant qu'il parcourait le château d'arrière, un petit canon creva, et de ses éclats renversa le jeune volontaire. M. de Pallas le suivait des yeux avec cet intérêt reconnaissant qu'on porte à une personne dont on vient de recevoir un bon procédé ; il le vit tomber, et se débattre sous l'impression d'une douleur très vive; son premier mouvement lut de courir à lui, de l'aider à se relever, de regarder sa blessure, et de dire à des matelots de l'emporter dans la cale pour qu'on le pansât.

« — C'est trop de bontés, capitaine! mais ne vous mettez point en si grande peine. Il me semble que je n'ai rien de brisé dans les os: ainsi je pourrai guérir pour continuer à servir le Pvoi. Vous avez été plus dangereusement atteint que moi; votre front est ouvert et saigne beaucoup; c'est donc à vous qu'il faut songer d'abord. Je vais vous envoyer un chinu-gien. »

Le volontaire aux gardes s'appuya sur les épaules de deux marins , et marcha quoiqu'avec beaucoup de difficultés. C'était à la cuisse gauche qu'il avait été blessé; un éclat de bronze l'avait profondément déchirée. Après bien des efforts , il arriva jusqu'à la cuisine où des chirurgiens avaient les fers au feu et pansaient des soldats et des matelots qui , depuis une demi-heure , étaient

28 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

descendus en assez grand nombre pour recevoir les secours de Tart. Il montra, au travers de sa rhingrave arrachée, une large entaille saignante qu'il pria qu'on lui accommodât le plus tôt possible, parce que , dit-il , le capitaine avait besoin de lui sur le pont. Il avertit aussi le chirurgienmajor de l'événement arrivé à M. de Pallas ; et le docteur, après lui avoir fait observer que son devoir ne le conduisait sur les gaillards du vaisseau pour faire des pansements que le lendemain d'un combat, monta cependant trouver le capitaine.

« — Je vous sais gré, monsieur Billandé,ditM. de Pallas au chirurgien, devons être dérangé pour moi et de vous exposer ainsi au feu de l'ennemi; mais je ne veux pas quitter mon commandement tant que la raison me reste avec la force. Examinez et dites-moi ce que j'ai là. »

Il souleva une des grosses boucles de sa perruque blonde , dont quelques masses de cheveux étaient attachées aux lèvres de la plaie du front.

« — Asseyez-\ous d'abord, capitaine, sur le fauteuil qu'on vous apporte; vous serez mieux, et moi plus à la convenance de l'office que j'ai à remplir sur votre tête. •»

M. de Pallas insista pour rester debout, afin de veiller mieux sur son vaisseau ; Billandé s'efforça

de le convaincre qu'il y avait des inconvénients sérieux à garder cette position verticale , et que d'ailleurs lui , chirurgien, ne serait pas assez grand pour panser une blessure faite au front d'un homme de cinq pieds et demi.

(( — On vous donnera donc une baille à canon , vous la renverserez et serez à votre aise.

» — Oui, comme un opérateur forain sur un tréteau, répliqua le chirurgien; et avec le roulis et le tangage du vaisseau , je ne serai point solide si j'ai quelque chair à couper. »

Le capitaine céda et s'assit en ajoutant avec un sourire :

« — C'est juste , monsieur le chirurgien; d'ailleurs il est bon , n'est-ce pas, que vous soyez à l'abri des matelas et des couffes qui nous bastinguent?

» — Pauvre abri, capitaine, dit le chirurgien d'un air un peu piqué , mais avec une présence d'esprit qui frappa M. de Pallas , car nous sommes tellement à la bande que la dunette est complètement à découvert du côté de l'ennemi. »

La balle de mousquet qui avait frappé le commandant de r Aventurier l'avait heureusement atteint à trois pouces au-dessus de l'œil et obliquement, de gauche à droite. L'os avait été fracturé, mais rien au-dessous de ce rempart du cer-

30 LE VAISSEAU l'aventurier.

veau n'avait reçu d'atteinte , même légère. Quand le docteur eut ôté la perruque de son patient et bien examiné l'état des choses :

« — Ce ne sera pas fort grave, capitaine, je l'espère du moins. « Et il lui expliqua toutes les raisons sur lesquelles se fondait son espoir, dans un discours méthodique, surchargé de ces beaux termes qui faisaient la joie de Molière , comme s'il eût soutenu une thèse en l'université de Paris ou de Montpellier. Il lava la plaie, rapprocha les chairs et appliqua un de ces onguents qui étaient alors fort en usage dans la chirurgie. Un bandeau comprima cet appareil, sur lequel le capitaine de Pallas voulut qu'on replaçât sa chevelure à la mode. On en était à peu près là quand le capitaine appelant un garde delà marine lui demanda où était le second vaisseau algérien.

« — Vient-il porter secours à son camarade?

» — Loin de là, capitaine, il court à terre tant qu'il a de voiles.

» — A la bonne heure , et comme il voudra 1 Je pensais à lui parce que je vois bien que nous ne tirerons rien de celui-là. Il nous échappe toujours, et nous glisse entre les doigts quand nous croyons le tenir, comme ferait une anguille. Toutà-rheure,il avait cargué sa grand'voilepour nous renvoyer sa bordée 5 il l'a amiuée presque aussitôt

LE VAISSEAU l' AVENTURIER. 3l

après; c'est un animal plein de finesse que le chien qui la commande!... Mais, ajouta-t-il en se levant, au moment où le chirurgien s'y attendait le moins , il vient à nous en lofont un peu , je crois.

» — Oui, capitaine, répondit le garde-marine après avoir regardé la position des deux bâtiments l'un par rapport à l'autre; il lofe. »

M. de Pallas prit alors vivement la trompe qui était près de lui et dont il s'était servi pendant tout le combat pour que sa voix dominât celle des canons, et il cria à M. le chevalier de Rhodes : « — Prolongez la ci vadière! décrochez le grappin du beaupré, et parez-vous à le jeter sur le château d'avant du vaisseau ennemi ! Allons, monsieur de Rhodes, voilà le moment de l'abordage ! Avons aussi, monsieur de Montlesvin î A toi, brave Benoît qui es dans la hune de beaupré, courage et bonne chance ! » Le chirurgien tenait M. de Pallas par la tête et par l'épaule, et tâchait de le rasseoir.

« — Mais restez donc un peu tranquille, capitaine, si vous voulez que j'en finisse. Il tombe ici des balles et des boulets comme des dragées au baptême du fils d'un duc et pair; la place est honorable certes , mais, par la mordieu ! elle est très peu galante!

» — Oui , cela siffle aux oreilles des peureux

32 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

comme le mécontentement du parterre à celles des mauvais poètes, répliqua ironiquement le capitaine. N'avez-vous pas bientôt mis tout le linge et l'onguent dont vous voulez m'emplâtrer le front ? j'ai autre chose à faire qu'à rester ici entre vos mains!

» — Encore un tour de la bande qui va retenir tout cela.

i> — Que le ciel en soit loué!

w — Hum! vous aurez une belle et coquette cicatrice , et l'on dira de vous comme du duc de Guise : Pallas le balafré !

» — C'est bien , je vous remercie. Ma perruque, et adieu j monsieur d'Esculape.

» — Au diable, dit tout bas le docteur, les officiers qui ont la manie de se faire travailler les chairs sur le pont pendant le combat. »

L'abordage était encore une fois impossible. L'jii^enturier avait laissé porter sur le vaisseau du pacha , mais celui-ci n'avait pas voulu en venir à cette dernière épreuve du courage des combattants français. Il fit vent arrière en lâchant ses bordées, et se dirigea au large. L'artillerie du vaisseau de M. de Pallas ne dis('ontinuà point de faire le feu le plus nourri contre l'Algérien qu'on poursuivait. L'un et l'autre vaisseaux étaient en mauvais état; on s'était battu bravement des

LE VAISSliAU L AVENTURIER. OJ

deux côtés, et cette fin de rengagement était chaude encore.

» — Nous ne l'aurons pas , ce requin enchanté, dit en soupirant M. dePallas; il a les nageoires blessées, mais nos ailes à nous ne valent guère mieux que les siennes. Toutes nos voiles sont trouées ; notre grande vergue est coupée, et ne peut ni porter sa voile ni résister assez aux efforts du grand hunier! Nous ne l'aurons pas, et c'est triste à penser. Mais M. de Beaulieu ne saurait être bien loin d'ici ; il aura entendu le bruit de mon canon et il viendra. Chassons toujours cet estropié, et si nous pouvons le mettre entre M. de Beaulieu et nous, il sera contraint de se rendre ou de s'aller échouer sur la côte. »

Cet avis du capitaine fut approuvé par les officiers qu'il consultait sur un point où, d'ailleurs, il devait y avoir bien peu de dissidence ; et la chasse continua , ardente autant que le permettait l'état de l'Aoenturiei', qui avait perdu beaucoup de ses haubans et ne pouvait plus avoir au vent son grand perroquet , parce que son grand mât de hune, coupé sous les barres, ne pouvait rien supporter au-dessus de sa tête chancelante.

On continua à tirer du canon de part et d'autre, mais sans ajouter beaucoup au mal qu'on s'était lait d abjitl, parce que le vaisseau algérien lu, 3

34 LE VAISSEAU LAVENTURIEE.

était un peu loin du français. Il était plus de huit heures , et l'on se battait depuis le point du jour. Quelques pièces de l'avant à tribord suffisant pour la chasse, l'équipage commença à respirer.

M. de Pallas envoya M. Michaut s'informer sur le château d'avant si M. le chevalier de Rhodes avait été respecté par les balles algériennes. On vint bientôt lui dire que M. de Rhodes se portait à merveille ; mais que M. Julien de Lavalette , enseigne, commandant après le chevalier d'O la seconde batterie , avait une contusion à la tète. Le second canonnier avait été blessé légèrement à la jambe ; et , ce qu'il y avait de merveilleux , on ne comptait point de morts parmi les gens hors de combat.

a — Ce n'est pas encore fini , dit M. de Pallas en ôtant son chapeau ; mais , grand Dieu , je te remercie d'avoir épargné tant de braves et de bons hommes ! »

Montlesvin revint alors de la hune de beaupré auprès du capitaine.

« — Nos balles ne portent plus , puisque celles de ces mécréants n'arrivent point jusqu'à nous; je puis donc quitter un moment mon poste, capitaine, poi;r vous parler de Benoît. Ce n'est pas un homme, c'est un diable, croyez-moi. Il a tiré autant de coups de mousqueton que toute la solda-

LE VAISSEAU l'aVENTURIER. oD

tesque ensemble. Quand nous avons été si près du vaisseau ennemi que nous pensions l'aborder tout de suite, il a fait ample déconfiture de ces animaux noirs et blancs aux bras nus et à la tête cachée dans un turban. Il n'en manquait point; si bien que les survivants se sont réunis pour l'abattre , et, en effet, ils l'ont abattu.

» — Il est mort , monsieur de Montlesvin !

» — Non pas mort, capitaine , mais cruellement blessé. Il faut qu'il ait dix balles dans le corps.

» — Et toutes bien placées ; quel miracle !

» — C'est un bon matelot et un vaillant combattant.

» — Il s'est battu comme un enragé ; c'est qu'aussi il avait la rage au cœur. Pendant toute notre mousquetade, il jurait entre ses dents et quelquefois tout haut contre monsieur notre aumônier, et disait : « Je voudrais bien voir son pape » à côté demoi, pour savoir lequel ferait le mieux du » chef des catholiques ou d'un pauvre huguenot » comme moi ! »

» — Vous savez, Montlesvin , que si je respecte comme je dois l'aumônier du bord et notre sainte religion qu'il représente ici , je ne suis pas fanatique. J'ai vu avec peine que Benoît ait été admonesté sévèrement pendant la prière; il est seul de sa secte à bord et n'a persomie poiu' le consoler.

36 LK VAISSEAU l'aVEISTURIEU.

Ailez-y donc de ma part; dites-lui qiril ne s'inqiiièlc pas de ses blessnres, et que je lui donnerai (jnelques louis d'or qui le pourront dédommager de son chagrin et de la perte de son sang.

» — Ajoutez, reprit une voix grave que M. de Pallas ne s'attendait pas à entendre en ce moment ajoutez... »

Le capitaine se retourna vivement, et regardant l'aumonier, — car c'était lui qui était arrivé derrière le mât d'artimon pendant que le commandant de VAi^enturier causait avec le sous-brigadier des gardes :

« — Oui, Montlesvin^ j'oubliais quelque chose, et monsieur l'aumonier m'y fait songer; ajoutez qu'il est élevé à compter de ce jour, 23" d'août i H87, au rang et à la ])aie de bosseman. Le Roi aime qu'on récompense ceux de ses sujets qui se montrent courageusement. »

L'aumônier pâlit, et il répliqua, quand M. de Montlesvin se fut éloigné :

« — Je ne sais, monsieur, si Sa Majesté entend qu'on ait ainsi faveur pour des rebelles.

» — Des rebelles, monsieur!... Des rebelles qui se battent si bien sous le pavillon blanc sont de fidèles sujets.

?) — Je ne m'attendais pas qu'on prît ici la défense d'un calviniste contre moi! et que ce serait

LE VA ISS F A [1 l'aVINTUiUER. 87

M. lie Pallas , capitaine des vaisseaux de Sa Majesté très chrétienne et chevalier de Saint-Louis! On en sera bien surpris en cour de Versailles !

» — Où vous aurez soin de l'écrire , n'est-ce pas, monsieur l'aumônier?

» — C'est mon devoir, monsieur; c'est un devoir de conscience. Pensez-vous que je puisse souffrir de voir accorder une protection ouverte à la religion prétendue réformée ? Les intentions du Roi sont claires; il veut extirper l'hérésie, et les missions qu'il a envoyées dans les provinces en sont une preuve éclatante.

» — Je ne contrôle pas les actions du Roi , notre très gracieux maître et souverain ; mais enfin je ne suis pas, moi, un des missionnaires bottés qu'il lui a plu d'envoyer convertir les manants et gens des campagnes que l'air calviniste infecte. Les dragons n'ont rien à faire ici , et je ne suis pas pour être leur remplaçant. Si je fais mal , je m'en expliquerai avec M. de Louvois, et j'espère que le Roi me pardonnera.

» — Madame de Maintenon !...

» — Madame de Maintenon peut me perdre, je le sais ; mais enfin elle a autant de bon sens que de véritable piété , et je ne crois pas qu'elle sacrifie un homme comme moi, soit dit sans vanité, qui ne suis le premier venu ni au monde ni dans la

38 LE VAISSEAU l'aventhrier.

marine royale, parce que j'aurai récompensé an nom du Roi un matelot l)on et courageux qui a le malheur de n'être pas catholique romain et de croire à des dogmes cpi'il ne comprend guère et qu'il a hérités de son père, vieux huguenot du dernier siècle.... Brisons là, monsieur, et ditesmoi , vous qui venez ainsi me menacer de la puissance de votre parole auprès des chefs de votre ordre redoutable, pourquoi vous vous oubliez au point de quitter, avant la fin du combat , le poste que je vous avais ordonné de tenir.

» — J'avais entendu dire, capitaine, que vous étiez blessé, et j'étais venu voir si vous aviez besoin de secours....

« — Je vous rends grâces, monsieur, interrompit vivement M. de Pallas; j'ai réclamé ceux de notre chirurgien-major; quant à ceux de votre ministère, si Dieu veut que j'y doive recourir, je vous ferai prier de venir m'entendre. Retournez tlonc, ajouta sèchement le capitaine, retournez à la soute aux poudres. «

L'aumônier salua , et jetant sur M. de Pallas un regard oblique , il murmura en se retirant :

« — Parpaillot, libertin de la cour ancienne, tu pourrais me payer cher ce mépris ! »

Cet échange de paroles lâchées entre l'aumônier et le capitaine n'avait pas duré le temps que

LE VAISSEAU l'aventurier. Sg

les canonniers avaient mis à envoyer une nouvelle bordée à l'Algérien fugitif; la colère pressait les mots sur leurs lèvres , et le château d'arrière n'était pas un lieu , surtout à ce moment de lutte sanglante, où la passion pût prendre des précautions timides pour s'exprimer. M. de Pallas n'était plus, sur sa dunette, au milieu du bruit des canons, le courtisan adroit à adoucir par des détours polis la franche manifestation de sa pensée ; l'aumônier avait oublié lui-même la réserve dont il entourait d'ordinaire ses discours les plus incisifs, véritable disciple de Sanchez qui, un instant, venait de mentir à son prudent caractère. Le capitaine avait livré sans voile son cœur au prêtre ; le prêtre s'était trop hâté de triompher de cette loyauté téméraire ; cependant ce n'était pas lui qui avait quelque chose à craindre de ce mutuel emportement ; ce n'était pas lui que Louvois pouvait frapper : un gentilhomme bon , mais un simple frère jésuite ! TI. de Pallas ne se dissimula point le danger qu'il courait; il comprit tout de suite que ses anciens services, ses blessures ellesmêmes qui saignaient encore , son rang et les grandes alliances de sa famille ne suffiraient peutêtre pas à réparer la faute qu'il venait de commettre. Il parut y réfléchir un moment. Il était agité, parlait toiU seul et jurait en fi-oissant ses

40 LE VAl.SSF,Air L'AVENTlRir.lî.

manchettes, dont il arrachait pièce à pièce les fleurs du plus beau point d'Angleterre. Un cri soudain le tira de sa rêverie :

« — Un vaisseau ! »

L'attention de tout ce qui n'était pas occupé aux canons de la batterie, se porta avec curiosité sur le bâtiment qne signalait la vigie de la hune de misaine.

C'était en effet un vaisseau qui apparaissait à l'horizon, couvert de voiles, et venant du côté d'Alger. Le commandant de V Aventurier le regarda dans sa lunette, et dit à M. Rhodes , qui venait d'arriver sur le château d'arrière pour faire part de ses conjectures à son camarade :

« — Non , chevalier, ce n'est pas là un vaisseau barbaresque, et plût à Dieu que c'en fût un pour finir dignement cette journée ! Mais à la forme de ses voiles, je reconnais M. deBeaulieu. Mes conjectures se vérifient; il arrive attiré par notre canon. Continuons à courir comme nous faisons, et avant deux heures l'Algérien sera si mal entr& nos deux feux , que sa seule ressource sera de se jeter à la côte. A-t-on réparé notre grand mât de hune ? pourrons-nous remettre un perroquet dessus ?

» — Oui , capitaine ; ce ne sera peut - être pas très solide ; mais le vent est moins fort , et j'es-

T.E VAISSFVU l'aVEXTURIFR. f\\

père que cela tiendra assez pour que nous ayons ie temps d'approcher notre fuyard, et de le pousser sous le canon de M. de Beaulieu.

» — Chargeons voile tant que nous pourrons sur ces marauds d'Alger; je pense que M. de Beaulieu comprendra notre intention. Faites nourrir le feu de la batterie autant que nos hommes auront d'activité ; mais qu'ils pointent bien et ne se hâtent pas trop : c'est à cette distance qu'il faut porter des coups justes. »

Deux heures après, le vaisseau du pacha d'Alger se trouvait à demi-portée du canon entre la batterie de tribord de M. Pallas et celle de bâbord de M. de Beaulieu ; fort mal à son aise , mais ripostant avec énergie à toutes les bordées qu'il essuyait. Il mit le cap à terre, et courut ensuite le long de la côte à une très petite distance. Grand, large, mais assez plat, il pouvait, sans se risquer, naviguer dans des eaux peu profondes , ce que ne devaient pas se hasarder à faire les deux vaisseaux français, dont les fonds arrondis commandaient plus de prudence. On le canonnait toujours, et, à cette heure, les deux batteries de r^i'enturiei\ comme celles de IM. de Beaulieu , pouvaient faire leur terrible jeu, parce que près de terre la houle était moins haute qu'au large. li'Algérien , fort maltraité , incapable de se servir

42 LE VAISSEAU l'aVFNTURIER.

de ses voiles et réduit à armer des avirons , côtoyait la terre de ïénès; sa marche était lente et lourde, parce que, troué par plusieurs boulets à sa flottaison, il s'enfonçait à vue d'œil, et puis par une autre raison encore : le combat avait beaucoup diminué son équipage. Il fit cependant un effort pour doubler le cap , dans l'espoir de trouver l'abri de quelque petite crique; mais les bâtiments chasseurs ne lui permirent pas ce moyen de salut, et manœuvrèrent pour lui couper le chemin. Il prit alors le parti de s'échouer sur les roches à un mille du cap.

a — Le voilà donc à la fin sur le lit où il doit mourir ! dit M. de Pallas , dont l'oeil suivait avec curiosité tous les mouvements du vaisseau qu'il poursuivait en le combattant. Il a bravement résisté; ce n'était point, non, un méprisable ennemi , messieurs. Nous n'aurions pas trouvé plus de gloire contre un Hollandais ou un Anglais. Mais tout n'est pas dit encore ; il faudra le brûler, et probablement ce sera un combat d'abordage, car ces corsaires ne sont pas hommes à abandonner sans la défendre, une carcasse de vaisseau dont ils voudront sauver le butin. Dans quel état est notre chaloupe?

» — Trouée par un boulet , capitaine, répondit M. de Padejeu , un brigadier des gardes de la

LE VAISSEAU l'aVENTURIER. 4^

marine, qui, pendant tout le jour, avait fait preuve d'un grand zèle, pointant des canons lui-même ou dirigeant la mousqueterie.

)) — Eh bien ! monsieur de Padejeu, ordonnez au charpentier de la raccommoder tout de suite ; nous en aurons besoin demain matin.

» — Capitaine , dit en accourant Michaut, voici la chaloupe de M. de Beaulieu qui vient à bord de V Aventurier -^ un officier est dedans.

» — Il m'apporte sans doute un ordre de mon commandant; allez dire à M. le chevalier de Champagnette de le recevoir. Monsieur de Rhodes, voilà sept heures , vous ferez dîner nos braves, qui doivent avoir gagné de l'appétit au métier qu'ils font depuis le point du jour. »

L'officier envoyé par M. de Beaulieu salua M. de Pallas.

« — Vous êtes blessé, capitaine !

» — Oui, monsieur, une balle de mousquet m'a effleuré le front, comme les boulets ont écorché tous nos mâts. Elle aurait fait autant de bien à M. de Saint-Evremont, qu'elle m'a fait de mal. J'espère pourtant que ce sera peu de souffrance ; dites-le à M. de Beaulieu. J'ai fait une perte qui m'afflige plus, assurément, que ce coup de mousquet, dont ma tête ne sera probablement pas fâcheusement fêlée.

44 ri^ VAISSEAU L\vVE\TLRirn.

» — Quelqu'un de vos officiers, capitaine? « — Non, grâce à Dieu! mais l'ongle de mon petit doigt, qui s'est rompu je ne sais comment. Le plus bel ongle que j'aie jamais vu ! Il me faudra plus d'un an pour le remplacer ; et, en attendant, j'aurai l'air d'un homme de rien î

« — Faudra-t-il le dire aussi à M. le commandant de Beaulieu ?

» — Oh! non. Il ne comprendrait pas ce chagrin, lui ; c'est un fort brave et loyal officier, un homme d'esprit et de talent, mais qui n'a pas la moindre idée des belles manières de la cour. Il suit les modes comme un gentilhomme campagnard. 11 a une perruque mesquine , tombant à peine sur la nuque, et noire, ce qui est du dernier laid ; il se rogne les ongles comme un manouvrier ou un simple matelot. Du reste, très respectable, voyez-vous, et que j'honore de toute mon Ame. Et que venez-vous m'ordonner, monsieur l'enseigne , de la part de M. de Beaulieu ?

» — Le commandant vous fait dire de vous tenir toute la nuit dans la position où vous êtes pour garder le vaisseau échoué JMsqu'à demain malin ; de notre côté, nous le garderons de même.

» — jNI. de Beaulieu n'entend pas que je mouille à portée de canon des roches du cap Ténès ?

w — Non, capitaine, vous resterez à la voile;

LE VAIbSKAU L'AVENTlililER. [\h

le mieux que vous pourrez, ajouta l'enseigne en jetant un coup crocil sur la mâture et le gréement (le r Aventurier.

M — La commission est pénible; car nos avaries sont grandes, et les courants forts sur cette côte. Mais que M. de Beaulieu soit sans soucis; je resterai ici, à moins que le démon ne rende le poste intenable. »

Il y resta en effet, louvoyant à courtes bordées, et se tenant toujours au point le plus convenable pour veiller sur l'Algérien. La nuit fut fatigante pour l'équipage; au souper, le capitaine avait fait doubler la ration ; par une faveur spéciale qui ne devait pas tirer à conséquence pour l'avenir, il avait permis aux matelots et aux soldats de fumer après le coucher du soleil , parce que, durant la journée, personne n'avait eu le temps d'allumer sa pipe et de brûler son tabac sur le château d'avant. Une heure avant le petit point du jour, tous les yeux étaient tournés sur le vaisseau d'Alger, qu'enveloppait un léger brouillard.

« — Il est encore là dit Scoffier; Satan ne l'a point emporté comme il est arrivé quelquefois à des vaisseaux sur lesquels on comptait pour faire sa fortune.

» — Satan emporter des vaisseaux! bête! Que

46 LE VAISSEAU l' AVENTURIER.

voudmis-tu qu'il en fit? li n'y a pas d'eau en enfer pour naviguer, et le diable n'a pas besoin de bois pour nourrir son feu ; les mécréants et les mauvais chrétiens ne lui manquent point.

» — Tuas raison, maître Monistrol; mais c'est les anciens qui m'ont dît ça , et les anciens en savent plus que toi et que moi ensemble , quoique tu en saches beaucoup.

M — Les anciens étaient les anciens, et je n'en dis pas de mal ; mais ils se sont moqués de toi.

» — Je le veux bien. Toujours il y a que le vaisseau est là, et qu'avant peu nous l'accoucherons de tout ce qu'il a dans le ventre.

» — Qui sait?

» — Comment, qui sait? mais ça tombe sous le bon sens, Monistrol : un vaisseau réduit appartient à qui? à ceux qui l'ont réduit, que je crois. Donc et par conséquent!..

» — Et tu t'imagines, Scoffier , que ces juifs de Mahométans auront laissé tranquillement leur argent, leurs trésors dans le vaisseau tout exprès pour que tu en profites ? Tu les prends donc pour des sots , ces fins coquins-là ? Sois bien sûr que toute la nuit la chaloupe ne sera pas restée un instant amarrée derrière le vaisseau et qu'elle aura faitlesauvetagede tout cequ'on aura pu déplacer.

» — Bah! pas possible, ('a a donc de l'esprit

LE VAISSEAU l'aVENTURIER. 4?

les Algériens , que ça pense aux choses qu'il semble que nous autres seuls aurions pu imaginer? Mais , au surplus , ce n'est pas sûr , ce que tu dis là, et j'espère, ou bien qu'ils n'y auront pas songé , ou bien que la mer les aura empêchés de faire ce déménagement... Tiens! regarde donc, maître Monistrol , on dirait, dans le brouillard , comme une colonne de fumée.

» — C'est, par ma foi, vrai! Et de la flamme aussi ; vois-tu, comme les feux de Saint-Jean.

» — Est-ce qu'il se brûlerait, le vilain corsaire?

» — Oui, pour te faire enrager , probablement.

» — Oh ! les chiens maudits , que je voudrais les tenir au bout de ma pertuisane! je les travaillerais durement, je t'assure... Oui, ris, Monistrol, c'est bien régalant, n'est-ce pas, de perdre ce qu'on a tant de peine à gagner?

» — Ils te font un tort horrible.

» — Comment , un tort 1 c'est une horreur.

» — C'est un vol, même.

» — Un vol, certainement, car il y avait une part de butin qui me revenait de droit.

» — Que diable! vas-tu attendre des pirates autre chose qu'un vol ?

» — La flamme augmente , et il n'y a plus d'espoir. Adieu donc mes parts de prises!

48 LK VAISS1:AU LAVENTliRlLn.

» — Oui , tu peux leur dire adieu. Encore une journée perdue , mou pauvre caporal Scoffier l Et, au fait, ra a drôlement tourné pour nous trois , qui causions hier matin, à la même heure, à ce même endroit, en regardant à l'horizon s'il n'y avait pas quelques uns de ces marsouins d'Algériens faisant le gros dos sur la lame. Benoît a été blessé , comme il l'a été à chaque affaire où il s'est trouvé; mais il s'est bien amusé du moins. Il voulait un combat parce que la bataille le divertit; il l'a eu , et le v'ià sur le flanc; il aura besoin d'un radoub sérieux pour naviguer encore. Quant à toi, tu vovdais des parts de prises, tu en as eu seulement l'odeur; on te les fricasse au grand feu , et tu peux t'en torcher les barbes. Il n'y a que moi d'heiu^eux. Je m'ennuyais de courir des bordées tranquilles sur cette côte de forbans ; je voulais rencontrer l'ennemi pour m'occuper , parce que je trouve que c'est mal faire son métier en temps de guerre que de s'en aller devant soi sans rencontrer un vaisseau qui vous crie:«Gare! w Ou a l'air d'un fainéant qui se promène les bras croisés sur le quai d'un port. Je voulais un combat pour me distraire, non pas pour butiner quelque chose comme toi. Je l'ai eu, ce combat ; je n'y ai rien gagné , ni blessure ni partage de quelques; piastres. Eh bien! ça mVst égal; c'est un jour de

LE VAISSEAU l'aVENTURIER. 4g

passé convenablement. Le plus attrapé , c'est toi, Scoffier.

» — Oli ! oui, je le suis; mais le premier barbaresqiie sur lequel nous mettrons le cap ne nous échappera pas peut-être !

» — Qu'il nous échappe ou non, ça m'est bien égal. Je ne suis pas ambitieux, moi. Je suis garçon et ne me marierai point; j'aurai l'hôpital quand je me retirerai, et je serai toujours assez riche pour avoir du tabac.

» — Du tabac !... tu as bien raison de dire que tu n'es pas ambitieux. Il me faudra autre chose, sur ma parole, que du tabac, sans compter les belles et la taverne ! »

Vers neuf heures, r Aventurier s'éloigna de la côte pour se réparer. Le i»^'" septembre, M. de Pallas, mouillé devant Alicante, écrivait le rapport qu'on va lire , à M. le comte de Toulouse, grand amiral de France ( i ) :

Devant Alicanî, le i'^^' seplembrc 1687.

a Monseigneur,

» Le q3* auoust me Trouuant entre le cap de Tenés et le cap Jiiy (Ivi), a Deux lieues de Terre ,

(i) Nous avons conservé rorlliogr.-iphe de cette iiiècc. Le rapport mauuscrit de IM. de l'allas appurlicut aux Archives de la niariuc

50 LE VAISSEA-U l'aVENTURIER.

Japerceii Deux vaisseaux, une heure deuant Jour au clair De la Lune. Je mis Toutes mes voiles pour les aprocher, Lèvent estant sud-ouest. A la pointe Du Jour, estant bord à bord Du grand vaisseau, Je mis pauillon , Il me respondit Dun pauillon blanc pointu ; faisant Touiours force De voiles , Je lui fis Tirer vn coup de canon pour y faire mettre sa chaloupe a La mer et y faire carguèr Des voiles , ce qu'il ne voulut point entendre ; ayant Tous les sabres hauts , je luy en fis tirer un second, le Tenant Touiours vergue à vergue; Il amena son pauillon blanc et mit pauillon Rouge et verd, quy est celuy Daiger, et me respondit De Deux coups De canon à baie au Trauers de mes mats; Je fis tirer ma seconde batterie et Toute ma mousqueterie , ma première batterie ne pouuant Jouer, à cause du vent forcé et d'un peu de ouïe qu'il y auoit. Je fus un demy horloge bord a bord; Il me donna Toute sa bordée, sa mousqueterie et ses pierriés. Je fis ce que Je peus pour Laborder; il éuita Labordage en arriuant et comme Je le Tenois De fort près, il fit plusieurs maneuures , prit lof pour lof pour tacher de me gagner le vent; pendant cet Interuale de Temps, il alloit mieux que moy, Je risquay De mettre mes mats bas , en guindant mes perroqués De clef en clan , et connue japerceu que Je le Raprochois ,

LE VAISSEAU l'aVENTURIER. 5l

je parlay à Mrs. les officiers pour Tenir Toutes choses en bon ordre, quil falloit Laborder, Ils me respondirent Tous quils estoient prést. Je nay jamais veu Des gens de meilleure volonté; Monsieur Le cheualier De Rhodes, mon camarade, mestoit dun grand service : il comraandoit le château deuant, comme le poste Le plus De conséquence, estant tout prest avec son détachement, pour sauter dans le vaisseau ennemy en cas Dabordage; Mrs. le cheualier De Champagnette et de Bouillon La Roche la première batterie , Mrs, le chevalier d'O et Julien De la Valette La seconde batterie, et moy sur Le château de L'arrierre; Mrs. les gardes de marine Dispersés une partie pour aider au canon a Mrs. les officiers ; Le reste sur Le château deuant et derrierre, il seroit nécessaire d'en auoir en De pareilles occasions un plus grand nombre pour sopposer au grand feu De mousqueterie que les ennemis font, estant Tous Des personnes De bonne volonté et qiiy ont fait aussy bien Leur Devoir quil se puisse , a Lexemple du sieur de Pardeieu, leur brigadier, et les sieurs De Montlcsuin et Michaut, sous brigadiers quy ont fait Tout ce quil se peut. Pendant que nous aprochions Le gros vaisseau , Il cargua sa grande voile pour mattendre , son camarade, aulieu De le venir secourir, 11 lit route à Terre et

52 I.K VAISSKAU l'aV1:NTT1!UER .

et Labaiidonna, Je prolongay ma ciuadière et mis mou grapin Dabordage, estant à la portée du pistolet , au vent à luy et prest à Laborder, Il me donna Toute sa bordée , pierriers et moiisqueterie, et Laissa Tomber sa grande voile, Je luy Tiray Toute ma seconde batterie , pierriers et mousqueterie. Il euita Deux fois Labordage ; comme Je le tenois De près, Il fit vent arrierre, et se mit en Toute sorte De manière pour tacher à me mettre sous le vent , à quoi il ne peut Réussir. Il auoit i3 canons à sa première batterie de chaque bord, et sy neussions esté couuert par nos couffes et matelas, Il nauroit pas resté un homme sur le pont, ayant trouué plus de 200 lilU'es de baies tledans. Il ma paru Dauoir un fort équipage. Le sieur Julien De La Valette enseigne blessé légèrement Dune contusion a la Teste. Le sieur Terras , volontaire aux gardes de la marine, a ete Ranuersé Des esclats De canon , fort joly homme, et quy mérite destre officier. Le second canonier blessé légèrement a la Jambe; quelques luis de nos meilleurs hommes blessés Des coups De mousquets, et moy Jay receu un coup de mousquet a la Teste; Jespère, sil plait a Dieu, après quil en sera sorty quelques esquilles , Den estre bien Tôt guery.

» Au bruit Du canon, Monsieur De Beaulieu,

i.F. vaism;au l aventurier. o.î

mon commandant, pouvoit cstre anuiron 6 ou •^ lieues sous Lèvent, fit force de voile pour me venir Joindre. Je J^aperceu sur les g ou lo heures. Je chargay voile sur le vaisseau ennemy pour le faire Tomber sous son canon ;je réussis comme je l'auois proietté, anuiron onze heures ou midy, M. de Beaulieu se trouua a Demy portée De canon , Il lui fit grand feu , et moi de mesme ; Il nous respondoit autant qu'il pouuoit,layant deià fort incommodé. Il mit le cap à terre, faisant Toute la force que ces voiles lui pouvoient permettre ; nous le suivimes jusques a 7 heures Du soir, Luy faisant Toujours gros feu de nostre canon, Il suiuoit la coste a une portée de pistolet, nous nosions laprocher autant que luy De peur D'echoiier, Nostre canon supleoit a cela, Jouant haut et bas, layant tout desemparé. Jamais barbaréis na Tenu meilleure contenance, ny fait meilleure maneuure , sestant delfandu jusques au dernier. Les voiles ne luy pouuant plus seruir, Il arma Des auirons et voguoitcomme une galère coulant bas deau , Il vouloit encore doubler le cap du Ténés , M. De Beaulieu et moy lui coupâmes chemin et lobligames Deschoiier a deux portées de canon au oiiest du dit cap, quy est anuiron 20 lieues Dalger, M. de Beaidieu me donna ordre De le garder d'un costé pendant

54 LE VAISSEAU l'aVFKTURIER.

que luy Le garderoit de l'autre, pour le brûler le lendemain au matin. Comme il fut Jour, nous allions pour exécuter notre deissein; Il nous espargna la peine en se brûlant luy-mesme, sestant mis le feu de poupe en proue; nous ne bouiames point De la qu'il ne fut consommé, Je suis persuadé que les Algériens ont perdu le plus beau vaisseau, le mieux en ordre et le plus Doré qu'ils eussent, Je crois que c'est celui que le bâcha a fait construire auec tant de soin.

» Sur les huit ou neuf heures, nous mismes au large sinq ou six lieues nord et sud Du cap De Ténés pour nous raccommoder. Jauois généralement toutes mes voiles percées De coups De canons , pierriers et mousquets , sinq de mes grands aubans ou aubans de mizenne coupés, cap de mouton et chesnes d'aubans coupées , quatre galaubans, litague de mizenne coupée, une partie de mes maneuures coupées, plusieurs coups de canons dans le bord, un a mon gouuernail , ma grande vergue coupée a moitié De Deux coups de canons , ma vergue De mizenne De mesme , mon grand mast Dhune coupé la moi ■ tié sous les barres , ma vergue de fougue coupée en deux , mon baston de pavillon de beaupré emporté, et à Tous mes mats quelques coups De canons en effleurant, ma chaloupe percée Dun coup

LE VAISSEAU l'aVENTURIIJî. 55

de canon, ma pompe coupée, le traversin du sept des grandes escoutes emporté.

» Je souhaite, Monseigneur, De Trouuer quelque autre occasion pour faire mieux mon Devoir, et mériter par cet endroit Ihoneur de votre protection , Je suis, avec un Très profond respect, Monseigneur, vostre très humble et très obéissant seruiteur

De Pallas. »

56 T.F. VÀISSF.AU l'wENTUHIF.R.

NOTSS.

Ce n'est point l'importance et la célébrité du combat de ï Ji'enturier, ce n'est point la renommée de M. de Pallas, qui m'ont fait choisir le sujet de la scène qu'on vient de lire. M. de Pallas était un fort bon officier que les bibliographies n'ont point nommé, et que je m'estime heureux de tirer de l'injuste oubli où il est resté; rjcrnturirr- se battit bien le 23 août iG8i , mais c'est tout. Ce que je voulais, c'était un cadre historique dans lequel je pusse faire entrer les détails qui devaient me servir à peindre les habitudes , les mœurs des marins français de l'époque , en même temps que je ferais connaître la loi d'organisation de la marine, autrement que par une froide analyse ou une grave dissertation. Le rapport de M. de Pallas à M. le comte de Toulouse que j'ai cité dans son entier, a pu faire connaître au lecteur ce que j'ai ajouté à la vérité pour composer un petit tableau que je crois fidèle, bien que tout n'y soit pas scrupuleusement historique.

— Que je préfère à une partie de canons , de mousquets ou de pertuisanes, (P. 4-) La pertuisane était l'arme des caporaux, comme la hallebarde était celle des sergents. La pertuisane différait de la hallebarde par les dimensions de la lame. La lame de la hallebarde n'avait que neuf à dix pouces de long ; celle de la pertuisane en avait de dix-huit a dix-neuf. Toutes deux portaient une cannelure dans le milieu, toutes deux étaient

LE VAISSEAU l'aVKNTURIER. S'y

montées sur une bonne hampe de hois de frêne, à laquelle elles s'altachaienl par des oreilles incrustées dans le bois et bien clouées. (Art. viii de l'ordonnance de 1674, signée Louis et

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