HABITUDE. — AMOUR DU NAVIRE
Ce bâtiment était devenu pour lui sa patrie ; il y avait concentré toutes ses affections. Comme tout se renouvelait autour de lui , équipage , maîtres et officiers, il n'avait pu guère contracter d'amitié solide avec personne. Célibataire, et n'ayant pour peupler la solitude de sa galerie , ni l'image d'une épouse ou d'un enfant, ni la pensée d'un autre amour, il s'était donné tout entier à son navire. C'était son âme, son existence, son idée fixe; il ne vivait que pour son vaisseau et par son vaisseau.
» Cependant, la paix vint; on désarma le ship ; on le condamna au repos éternel parce qu'il était cassé , vieilli. Le capitaine avait prévu cette disgrâce de l'âge et de la fortune, pour son ami comme pour lui-même ; il ne voulut plus naviguer. Depuis cinquante ans , il n'avait pas quitté l'Océan, et son reste d'énergie s'était usé à quelques uns des combats qui avaient marqué la dernière période des hostilités haineuses entre les deux nations rivales; il demanda donc sa retraite, et, avec elle, une grâce, à laquelle il tenait tant^ et qu'il sollicitait avec une telle chaleur de supplications éloquentes que, par singularité, on la lui accorda : c'était d'habiter toujours son ancien appartement dans le vaisseau désarmé.
Il s'y établit en effet, ermite marin, seul, et
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n'en permettant l'accès à son domestique qu'à certaines heures pour la propreté de la chambre et de la galerie, et pour le service de la table. Il vécut là quelques années, fumant, buvant, se promenant sur son gaillard d'arrière, parcourant son vaisseau inerte et vide, interrogeant le vent comme s'il était sous voile, et refaisant, parle souvenir, toutes ses navigations d'autrefois.
«. Un matin , son valet le trouva mort.
« On l'enterra avec la pompe due à son rang et à ses anciens services, et pour donner satisfaction, au-delà même du tombeau, à sa respectable manie, on lui fit une bière de quelques planches empruntées à son navire bien-aimé. »
L'autre exemple n'appartient pas à l'espèce humaine.
« Abord de la corvette le Géographe , pendant sa circumnavigation, naquirent une chienne et un chien qu'on nomma la Ligne et Tropique. La chienne mourut à la mer, et Tropique resta seul. Tropique était l'enfant du bord ; il n'appartenait donc à personne, mais à tout le monde ; aussi tout le monde en avait soin. Tropique reconnaissant partageait son affection entre tous les membres de l'état-major de la corvette et les matelots de l'équipage.
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« Un jour cette affection disséminée devait le perdre; ce jour arriva. Ce fut celui où le Géogra^ phe rentra dans le port de Brest pour se délasser de ses longues courses scientifiques autour du monde. Tant qu'un homme resta à bord , Tropique resta avec lui ; mais quand le dernier eut pris son sac et son hamac, pour s'en aller à la cayenne ou sur un autre bâtiment, le chien, repoussé par ce matelot qui n'avait que son centième dans la possession et dans l'attachement du frère de la Ligne, que devint-il?
« Il ne connaissait pas la terre ; avant d'aborder la cote de France, il n'avait flairé que de loin les émanations que son instinct le faisait peut-être rechercher, mais qui étaient si nouvelles pour lui qu'il ne pouvait les savourer avec un plaisir bien vif : la terre ne lui était de rien : ce qui lui était tout, c'était la corvette. Après qu'il eut couru un peu dans le port et dans la ville , le nez au vent , étonné de ce qu'il voyait et de ce qu'il sentait, faisant des découvertes sur un élément étranger où jamais on ne lui avait permis de se hasarder, cherchant partout un de ses amis qui l'avaient abandonné tout de suite, il revint au Géographe.
«Mais son berceau personne ne l'entourait plus;