‹ Les soirées du gaillard d'arrièreChapitre 10 sur 19 · HABITUDE. AMOUR DU NAVIRE. IQI · texte numérisé non relu

HABITUDE. AMOUR DU NAVIRE. IQI

Toutefois, réformés, ils ne se quittèrent point , car le marin se fixa, invalide et faiblement pensionné, dans le port où pourrissait tranquillement le navire. Tous les jours l'homme allait voir son ami, il causait avec lui, lui rappelait leurs beaux jours et leurs jours malheureux; et quand le soir venu finissait cet entretien intime , il le saluait et lui disait : « A demain ! « d'une voix émue, qu'on surprit quelquefois , ce qui fit dire à des gens qui n'avaient point de poésie au cœur , et qui ne comprenaient pas ce qu'il y avait de touchant dans cette affection du matelot pour son vaisseau : « Ce vieillard est fou ! »

Il n'était pas fou, ou plutôt il était fou comme tous les gens qui aiment!

Or, il arriva que , pour je ne sais quelle raison , le matelot fut obligé d'aller dans le village où il était né , sur la côte de Normandie , je crois. Vous devinez ses regrets, ses soupirs, si vous vous êtes bien rendu compte de sa passion. Il demeura absent quelques mois, puis il revint à la ville maritime.

Son premier soin hit de courir au port. Il y chercha son vaisseau, et il ne le trouva plus. « — Qa'est-ii devenu? Pourquoi l'a-t-on changé de place? L'aurait-on rendu à l'activité? Lui, aller à la mer sans moi ! »

192 liàElTUDE. AMOUR DU NAVIRE.

Il parcourt la longue file des vaisseaux désarmés, des vieilles carcasses; il n'ose interroger personne; enfin, il va dans un endroit écarté, véritable amphithéâtre de dissection où l'on interrogeait les vieux cadavres de navires de guerre pour en tirer quelques planches encore bonnes , quelques ferrailles encore capables de service. Un vaisseau était aux mains des démolisseurs , tout défiguré, méconnaissable, squelette hideux dont chaque heure voyait tomber une côte : le matelot s'informa alors, et quand on lui dit que c'était l Entreprenant que la cour faisait démolir pour débarrasser le port qu'il encombrait avec beaucoup d'autres, oh! alors le brave Normand, qui n'avait jamais pleuré, versa de grosses larmes, et il s'évanouit. C'était l'émotion la plus violente qu'il eût éprouvée de sa vie, cet horinue qui avait labouré soixante ans la mer, qui avait fait le métier de la course, qui s'était battu souvent, qui avait vu périr son fils et avait lui-même accompagné sa femme au cimetière !

La mort de son vaisseau le tua; car de ce moment on le vit décliner, triste, et li'ayant qu'un mot à la bouche : V Entreprenant. Depuis le jour où il avait vu son pauvre ami sous la hache qui séparait ses membres, il n'alla plus au port. Il n'avait qu'une consolation au monde , mais lai-

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ble et imparfaite; tant qu'il y vit, tant que sa main fut assez forte pour tailler un petit bloc de sapin , il travailla à un portrait en relief du navire qu'il avait perdu ; la mort le surprit pendant qu'il s'appliquait à se donner cette image que la religion du souvenir et de l'affection devait consacrer.

Je ne sais, mais il me semble que voilà un petit poëme plein d'intérêt. Si j'étais poëte, j'écrirais certainement cette élégie.

Au reste , les sujets de cette nature ne manqueraient pas au chantre des sentiments et des impressions maritimes. Je me rappelle que, dînant à bord du vaisseau le Triton , — le 1 3 février i835, — la conversation vagabonde alla se heurter contre celte question de l'habitude qui rend chers aux marins leurs navires; notre hôte, M. le commandant Baudin des Ardennes, nous cita à ce propos plusieurs faits curieux dont j'ai gardé le souvenir. Je n'en rapporterai que deux, heureux si je pouvais les redire avec la grâce facile et spirituelle que M. Baudin mit à nous les conter.

« Pendant la dernière guerre, un capitaine de

vaisseau anglais avait commandé, quinze ans de

suite, un vaisseau de ligne avec lequel il avait couru

toutes les chances de la vie de l'homme de mer.

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