I.F. nFH\l£Fl nrCIXTORO
Lnchini crut devoir le peindi-e aussi dans un ouvrage descriptif, devenu assez rare, et intitulé : La nuova regia su lacque nel Bucintoro^ deduata al seî^enissimo principe Alvise Mocenigo, doge di Vcnezia^ etc., da Anioivig-Maria Luchini, cittadino venetlo (Venise, 1 729 ; in- 1 2 de 1 1 2 pag-j. Le Bucentaure, long de cent pieds, avait vingtun pieds de largeur : il était doré extérieurement avec le plus grand soin comme à l'intérieur; sa hauteur hors de l'eau se peut imaginer aisément , si l'on songe qu'il avait deux ponts: le premier, qui portait les bancs des rameurs, et qui devait être assez élevé au-dessus de la flottaison , puisque les rames étaient très longues; l'autre, qui formait une haute salle, couverte d'un toit, sous lequel s'asseyaient le doge et toute la seigneurie. On ne peut guère donner à cette hauteur moins de dix-huit pieds. I.e toit, ou ticmo en langage vénitien , qui couvrait le pont supérieur, ne s'étendait point sur tout la longueur du navire, il n'avait que soixante-cinq pieds, et laissait la palmelta, — comme on appelait, dans tous les bâtiments à rames, la partie située en avant des premiers avirons de la proue, — libre et dégagée.
Ce tiemo avait la partie la plus rapprochée de la poupe un peu plus élevée que le reste , parce que là était la petite salle, — gaùu/iitto, — où
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se dressait iiii trône pour le tloge, et que cette chambre était au-dessus du second pont. On montait , du pont au cabinet du doge , par un escalier de deux marches seulement; le plancher de cette pièce inclinait de la poupe à l'avant, ainsi que toutes les dunettes d'alors et tous les châteaux d'arrière.
Le cabinet du doge avait un peu plus de quinze pieds de long, et son démo vingt-quatre et demi. Un jardin ou galerie entourait à l'extérieur l'ap-, partement ducal et s'étendait vers l'avant jusqu'à trente-quatre pieds et demi, s'arrondissant un peu dans la forme de ce renflement qu'on appelle les bouteilles. Ce jardin n'était pas le seul qui prêtât le charme de son luxe au Bucentaure. A l'avant, autour AqX^ palmelUi , il y en avait un de chaque côté , un peu plus grand que la palmette elle-même » qui était longue de douze pieds et quart.
Deux rostres ou speroni armaient la proue. Le plus élevé était le plus long ; il avait plus de treize pieds; l'autre était beaucoup plus court. Je n'ai pu me rendre compte de la raison qui fit donner le double éperon aux successeurs de la galère de Sébastien Ziani. Il me semble que, comme goût d'ornement , c'était une cliose assez médiocre, et que, loin de prêter de l'élé-
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gance à la proue, le second éperon l'alourdissair, surchargé qu'il était d'or et de sculptures.
Tout autour du grand navire régnait, ceinture allégorique et d'une richesse extraordinaire , une guirlande de fruits, de fleurs, d'animaux groupés, arrangés , tressés , avec médaillons et figures entières. Dans cette corniche éclatante , on voyait la foule des divinités maritimes : Neptune avec Amphytritesur un dauphin, servis par des amours et entourés d'étoiles; deux nymphes représentant le flux et le reflux de la mer; Thétis, Nérée, Janire sur un dauphin avec un cortège d'amours; Leucothoé et Palemon , déités , l'une du calme , l'autre de l'heureuse arrivée au port ; Protée sous la figure d'une baleine portant la nymphe Ligia; Vénus sur une coquille; Lincipe et Tisa^ nymphes marines, assises sur des chevaux marins; Doris, fille de Thétis et de l'Océan , représentante de l'amertume des eaux de la mer; Galatée suivie de quantité de nérôides et de tritons sonnant de la trompette; Giaucus sonnant de la cornemuse; que sais-je encore?
Au-dessous de cette corniche, où l'artiste avait fait entrer toute la famille mythologique des eaux douces et salées, étaient de nombreuses nymphes ailées, des têtes et des mascarons , ornements des feuL'ires ou sabords par où sortaient
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les rames. Deux monstres marins jouant du liautbois soutenaient à l'avant la cornichi' que je viens de décrire et les deux jardins de la proue. Dans l'encaissement de ces jardins, on avait représenté une bacchanale entourée de fleurs et de fruits.
Au sommet de la proue s'élevaient deux grandes figures : la Justice, et la Paix, qui fléchissait le genou devant la Justice en lui présentant un rameau d'olivier. Une colondDe était sur sa tète ; le rameau qu'elle avait apporté était celui qu'apporta la colombe à Noé , prima i)iessngQ;iera di pace. Des enfants portant des cartels complétaient ce groupe. Sur l'un des cartels se lisait ;
]\ii//a sains bello, pacem te poscimns omncs.
devise au moins singulière, quand il s'agissait de perpétuer le souvenir d'une victoire et de consacrer la domination de la mer par la force. D'une vaste conque , placée aux pieds de la Justice et de la Paix, tombaient des trophées militaires sur le premier éperon, où l'on voyait deux petits génies, l'un desquels, génie de la paix, tenait une figure de la guérie couchée sur des armes, pendant que l'autre dirigeait le lion ailé de Saint- Marc, placé tout-à-fait à la pointe du rostre. Sous le second éperon était la figure de la terre et un zéphyrc aux joues bouffies; et près de l'attache
r.K OFFiMni T^TCIXTOIU). Sf)
<lo ce roslre, avec !a partie enflée de l'avant, ctaient les images du Po et de l'Adige, les deux principales rivières de l'état vénitien en terre ferme.
La poupe n'était pas moins riche que la proue. Vous y auriez vu deux grands lions aux ailes déployées, des coquillages, des fruits, des fleurs, des satyres marins, des nymphes dans un jardin, deux géants maritimes soutenant la grande frise des cotés, deux autres au-dessous de ceux-là et à l'extrémité des rangs des rames , lesquels représentaient les deux arts de l'arsenal, le charpentage, ou l'art des maran^oni^ et le calfatage. Vous y auriez vu, flottant, autant que le vent pouvait faire flotter une si lourde draperie, \\\\ velours rouge , tout brodé d'or et garni d'épaisses crépines et d'ouvrages de passementerie du plus grand poids.
Si l'extérieiu- était splendide , l'intérieur était éblouissant. Partout de l'or, partout la pourpre et l'azur, partout les fleurs et les figures allégoriques. Ainsi, dans le cabinet du doge, les images des neuf Muses ornaient le plafond; ainsi se montraient au plafond, — soJJÎLo ^ — du grand tiemo les douze mois de l'année, sous les figures de la Pureté, de la Prophétie, de la Vérité , de la Fidélité, de l'Amour de la patrie, de ki Grandeur
go LK DF.RXIKR El CiNTOIlO.
d'âme, de l'Etude , de l'Ediication , de la Vigilance, de l'Honneur, de la Modestie et de la Piété. Et, comme si c'était trop peu que ces effigies morales , on y avait ajouté : la Science, la Justice, la Force, la Tempérance, l'Humilité, la Bonté, les Bonnes OEuvres, la Foi, la Charité, la Prédestination, la Chasteté, la Géographie , la Géométrie, la Symétrie, l'A-rt nautique, la Géodésie, l'Architecture, la Sculpture, la Peinture, l'Architecture, le Génie, — Xldea^ — l'Astrologie, la Médecine et la Magnificence; noble pèle-méle, comme vous voyez, des vertus , des croyances, des arts, des préjugés et des sciences.
Mais c'est assez donner la description du navire; venons à celle de la Regia de 1 72g.
Quand tout fut préparé à bord du Biicintoro ; quand on eut recouvert de velours et de drap d'or les sièges du doge et de la seigneurie ; quand on eut fait asseoir au banc de chaque aviron quatre hommes, pris parmi les plus forts et les plus jeunes des marins de l'arsenal ; quand à ce nombre de cent soixante-huit hommes , on eut ajouté, comme complément et réservée, quarante autres njateiots; quand chaque officier se fut avancé, paré de ses vêtements de fête, et muni de l'insigne qu'il devait porter pendant la cérémonie : alors tout s'émut dans la ville , les cloches sonnèrent à toutes
LF DRUNirR BUCINTORO. Ql
les églises ; clans toutes les cales et sur tous les canaux, s'agitèrent, se pressèrent, luttèrent de vitesse, joyeuses, couvertes ou découvertes, élégamment dorées, mille gondoles légères; gondoles des ambassadeurs avec leurs felzi de couleur, leurs proues et leurs poupes décorées de brillants rinceaux de fer ou de cuivre; gondoles des riches étrangers venus à Venise pour assister à la solennité; gondoles noires des nobles, qu'on reconnaissait seulement à l'éclat des livrées de leurs gondoliers et aux couleurs de leurs écussons ; gondole grave du patriarche; gondoles plébéiennes; gondoles publiques, simples, uniformément noires aux gondoliers sans livrées. Et avec les gondoles, des canots, des bateaux de toutes les espèces portant des curieux accourus des pays voisins. Il y eut foule au quai Saint-Marc, foule sur les dalles de pierre et sur l'eau ; car c'était à qui s'avancerait plus près, pour voir le Doge et sa suite entrer dans le navire doré cpie les rameurs avaient amené du port militaire contre un pont volant d'embarcations par lequel le cortège allait passer de la piazzetla sur le Bucen taure.
Attention ! la rumeur de la place annonce que le Doge descend l'escalier des Géants, et que la marche processionnelle va commencer. C'est le Doge, en effet; Sa Sérénité s'avance, et si les
9^ i^r: Dr.p.\ifR la r,!\ror,o.
masques de velours cachent eurore les visages, toutes les têtes se découvrent respectueusementà rapproche du représentant de la grandeurvénitienne.
On se met en mouvement ; voici que le peuple, appuyé contre la loggietta deSansovino et contre les piliers de la Monnaie, ou monté sur les toits des Procuraties et de la Mercerie , va nommer chaque corps, chaque officier du cortège. Il remarque d'ahord, vêtus de neuf, cinquante commandeurs puhlics ou hérauts, dont six portent les longues et antiques trompettes d'argent , au son desquelles le sénat faisait proclamer autrefois ses décrets; et huit, les insignes royales». De ces huit étendards, deux sont blancs, deux rouges, deux bleus et deux violets. Ces couleurs sont emblématiques, et les vieillards disent aux enfants que les bannières blanches marquent la paix, les rouges la guerre , les violettes la tempête sur mer, et les bleues le calme qui la suit.
Aux crieurs publics succèdent les trompettes (^piffari), puis seize écuyers du Doge (scudieri), et puis le maréchal du palais [ccwaglieré] , ayant à sa droite le chef des archers {capitane grande), et à sa gauche le premier maître d'hôtel [scalco imtggiore). Le secrétaire de S.v Sérénité vient ensuite avec le maître des cérémonies de ia Ijasiiique ducale de Saint-Marc, et les chanoines de cette
LJ' Di;u!Nii:n blcintoho. g3
église parés du piviale. Derrière les chanoines, marchent les deux gastahli , rej^résentants des Nicolotti et des ha]>itants de Poveiia, quatr esecrétaires du sénat, le chapelain du Doge, portant le cierge donné par le pape Alexandre III à Ziani, qu'il nouinia la torc/ie ardente de charité, et la lumière de la. sainte Eglise , cierge que le Doge tiendra à la main pendant qu'à la messe on récitera l'évangile. Après le chapelain, voici deux chanceliers inférieurs et le grand chancelier de son Excellence ; enfin voici le Doge , Alvise Morenigo, vieillard à la tète blanche couronnée du corno , et pliant sous le poids de sa robe d'or. Personne n'est à ses cotés, il marche seul, et, un peu loin derrière lui, marchent les ambassadeurs de toutes les puissances amies de Venise , le porteur de l'ombrelle d'or, le porteur du siège et de l'oreiller royal, celui du coussin de drap d'or ; le noble patricien, gardien de l'estoc au double tranchant, qui représente la force militaire et la justice de Venise, toute l'excellentissime seigneurie, les juges del proprio ^ six conseillers, trois chefs des quarante, trois avocats dicomwi , trois chefs du haut conseil des dix, deux censeurs, le régiment de l'arsenal , les proveditori di comun , le softo-i^aslaldi, le bureau sanitaire, les camerlingues {\n connnun, les sous-administrateurs, les
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sous-directeurs des différentes charges, les souschefs des impôts, les directeurs du bois , le cattaver, dout la fonction est de rechercher la vérité sur les fortunes des particuliers pour la juste répartition de l'impôt, les dix percepteurs de l'inipùt; le châtelain de Saint-Félix de Vérone, celui de Brescia, l'official de Malomocco , \q podestat de Murano , le podestat de Torcello, le capitaine de la citadelle neuve de Corfou, et enfin les deux nobles qui ont porté l'estoc ducal pendant la veille religieuse de l'Ascension.
Quel éclat ! quelle richesse ! quel appareil magnifique! et puis queis beaux noms dans ce cortège marchant à pas lenîsi Ce n'est plus le seizième siècle et sa gloire^ et son incroyable fortune et ses hommes d'une trempe si prodigieuse; mais tout ceci est encore bien beau ! Il y a encore là bien de la valeur, bien de la noblesse, bien de la vertu 1 Sans doute , sous plus d'une de ces robes d'or ou de pourpre, il y a d'indignes rejetons des troncs les plus illustres ; le peuple vénitien le sait assurément; et il admire cependant, parce que Venise a la mémoire reconnaissante : elle admire les pères dans leurs fils.
Mais le Buciiitoro a reçu tous ses passagers. Chacun, en y montant, est ailé prendre la place qui lui est assignée pai' l'usage ; le doge entre dans
LE DERNIER BUCiNTORO. qS
son cabinet avec les ambassadeurs; les seigneurs s'asseoient sous le tiemo^ sous la palmetta, avec les hérauts au berret rouge , les trompettes au vêtement écarlate, les porte-écus, le porte-ombrelle, le chevalier du doge , le chef des archers, et l'amiral du Lido. Celui de Malamocco est à la proue, et commande au timonier. L'amiral de l'arsenal est debout sur le tiemo, au pied du mât qui porte l'étendard de soie cramoisie , bordé d'or, sur lequel une main habile a appliqué l'image redoutée du lion de Saint-Marc.
On va partir ; on part. L'essaim des gondoles s'envole sur la lagune, agiles comme les mouettes et les goélands dont les ailes blanches brillent au soleil; elles tournent et voltigent autour ^\x Bucentaure , que précède l'escadre des galères. Les galères se sont chargées de leurs plus beaux atours ; leurs bannières éclatantes bruissent en l'air; elles ont mis dehors leurs pavois aux vives couleurs, leurs larges flammes aux longues pointes, leurs étendards nationaux. Long-temps immobiles à l'entrée de la Giudeca, et leurs rames levées comme des oiseaux qui planent , elles se sont élancées au moment où elles ont vu le vaisseau ducal céder aux efforts de ses quarante-deux avirons. Elles escortent le doo;e et les seianeurs avec une sorte de respect et de discrétion ; c'est
f)6 Li: DKKKlKil ULCliN'TOUO.
l'armée qui suit et protège le corps politique, qui à son tour la protégera.
Pourquoi le Bucentaure ralentit-il sa course triomphale? Pourquoi ses rames se lèvent-elles tout-à-coup? Pourquoi galères, fustes et gondoles imitent-elles ce mouvement suspensif de l'action ! Et puis, pourquoi ces cris de oh\ ohé! qui se répètent trois fois? Porirquoi tous les rameurs se tiennent- ils debout en criant? Pourquoi tout le monde est-il découvert et s'incline-t-il ? C'est que nous passons devant la chapelle de l'arsenal , et que là est une image révérée de la Vierge, devant laquelle nul ne passe sans saluer, noble , matelot, gondolier poussant sa barque pressée d'arriver, ou amant récitant à sa belle que le capo nero cache aux regards indiscrets, quelque tendre octave du Tasse, ou quelque galante chanson française, venue naguère avec l'ambassadeur de la cour dél)auchée du Régent. Les marins, debout, ont fait le salut d'usage, le salut par acclamation triple, et maintenant le cap est mis au lido, et vogue rameur vénitien !
Cependant, en avant de l'île de Ste-IIélène, ne voilà-t-il pas, dans un petit navire doré , dans un riche et gra\e peat072e, Monseigneur le patriarche de Venise , grave, vêtu ponlificalemenî: et suivi de (juclques chanoines de la cathédrale de Si Pierre,
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qui attend le Bucentaure? C'est lui-même : il sort du couvent des moines olivetins , où il a pris le déjeuner traditionnel d'eau et de châtaignes. Il monte à bord du navire royal , et va procéder à la bénédiction de l'eau , car ses clercs lui présentent une urne sur laquelle il prie en lui imposant les mains. ïout-à-l'heure cette eau lustrale lavera l'Adriatique des impurs attouchements des Turcs et des autres impies!
Encore quelques coups de rames, et nous serons hors du port du Lido. Le patriarche prend l'urne, la vide dans la mer, qui peut contracter mariage avec un chrétien , après ce baptême ; et le doge, se levant de son siège, jette l'anneau à son épousée, en prononçant les paroles de la prise de possession.
Pas un cri, pas un mot dans cette foule spectatrice de l'accomplissement d'un mystère annuel; sdence partout, silence et respect. Autrefois, dans ce silence, vous eussiez démêlé sans doute quelque fierté, car chaque Vénitien comprenait à merveille le sens vrai et la portée de la formule latine : « Despousamus te , mare, in signum veri y> perpetuique doiJîinii ; » aujourd'hui, on ne se fait plus guère d'illusion sur ce perpétuel empire de la mer: on sait qu'il y a des dominateurs plus réels des océans; on sait ([u'il y a en France, ni. 7
9^ LE DERNIER BUCINTORO.
en Ai)gleterre, et aussi en Espagne et en Hollande, de grandes marines organisées, qui ont eu de beaux jours tout récents, et contre lesquelles ne pouri'aient pas grand'chose les galères tant braves et tant fortes de Venise. Aussi , ce silence a-t-il quelque chose de triste; c'est comme l'aveu muet d'une impuissance très prochaine, et un regret au passé.
Depuis le matin jusqu'à cette heure, on a pu se faire illusion ; tout cet étalage de velours, d'or, de beaux vêtements, de larges banderoles flottantes au vent, de pavillons de soie, de musique, tout cet appareil ancien de la puissance et de la richesse de Venise commerçante et guerrière ont pu tromper le peuple le plus facile aux séductions qui s'opèrent par les yeux ; mais quand le doge a jeté l'anneau à la mer, quand le patriache a béni le mariage, le présent et sa réalité, qui fait trembler déjà pour l'avenir, s'est montré à tous les esprits intelligents ; on a craint que cet hymen , célébré avec tant de pompe , ne soit infécond, et l'on s'est tu en tremblant, en priant, aussi timide peut-être qu'on était confiant et superbe autrefois.
Cependant l'Amiral de l'arsenal a fait entendre un commandement, et les rames de tribord, agissant dans un sens opposé à celui que suivent les
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avirons de bâbord, le Bucintoro tourne sur luimême, remet le cap à la lagune, et se dirige vers Saint-Nicolas, où la messe des épousailles va être dite. Le doge et sa suite descendent à l'église où Venise honore un de ses trois grands patrons. La messe se chante, célébrée pontificalement par l'abbé des moines du Mont-Cassin , puis Sa Sé- KÉNiTÉ, rembarquée, retourne à Saint-Marc.
Tout est fini alors pour le Bucentaure , qui rentrera jusqu'à l'année prochaine sous la cale où l'on remise respectueusement ce carrosse royal ; mais tout n'est pas fini encore pour les nobles assistants de la funzioiie nationale. Un grand dîner attend les dignitaires de la république, les ambassadeurs, les officiers du palais et de l'arsenal; la salle du festin , étincelante d'or, de peintures des grands maîtres du siècle précédent , de cristaux , de belle vaisselle plate, va recevoir ses hôtes, et de larges libations de vins finançais, espagnols et siciliens termineront cette journée de fête...
Vous savez tout maintenant : la gloire et la fin du navire de Venise. Long-temps il fit le voyage triomphal du Lido , radoubé quand il se cassa sous le poids des ans, et toujours redoré pour garder un air de jeunesse et d'élégance. Il est mort aujourd'hui; les Français l'ont impitoyablement tué; les Autrichiens ont dépecé sacarcasse. Rien n'a
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pu le sauver, ni les souvenirs de ses aïeux , ni son âge , ni la mémoire du fait historique qui rendait glorieux son service. Il avait affaire à des vainqueurs philosophes que le souvenir de s aïeux ne touchait guère parce qu'ils avaient horreur de la noblesse, qu'ils allaient pourtant briguer et recevoir bientôt d'un républicain Empereur; la tradition du mariage de la mer paraissait une vaine puérilité à des hommes qui avaient ressuscité plus d'une tradition grecque ou romaine poiu' se faire un semblant de religion païenne, en haine d'une religion détrônée ; l'âge n'était pas un préservatif meilleur, parce que, jeunes et fiers, les conquérants n'avaient aucune estime pour ce qui était vieux.
Je vous l'ai dit, le Bucintoro avait de l'or , il le donna; on sonda ses reins pour savoir s'ils étaient encore un peu forts, et on lui imposa un faix d'artillerie. Son nom même, on le lui ravit, afin qu'il ne restât rien de lui, monument antique révéré de tout un jDeuple, connu du monde entier, et qu'il fallait conserver dans l'arsenal de Venise comme sur la place de Saint -Marc on garde la basilique et le palais des doges, comme à la porte du port on garde les lions de marbre d'Athènes! Pourquoi n'a-t-on pas brisé ces lions, fruits des pi-emières conquêtes des Vénitiens, quand on
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détruisait le Bucentaure, petit-fils de la galère de Ziani? On craignait de passer pour barbare si l'on cassait ce marbre, et l'on crut se sauver d'un tel reproche en gagnant quelques livres d'or sur le vaisseau fastueux de l'ascension , et en utilisant sa carène octogénaire!
Gain et utilité, c'est le petit côté de beaucoup de grandes choses que nous avons faites; c'est la manie du xix^ siècle. Nous avons souvent gâté la"poésie de nos victoires par l'avarice du chiffre, ou la destruction Inutile, sous prétexte d'utilité!
Pauvre Bucintorol
LE DERNIER BUCINTORO. lo3
îîfOTBS.
— Dans un réjcctoirc de Milan. (P. 69.) Pendant l'occnpation de Milan par les Français, des chevaux de troupe furent logés dans le réfectoire de l'ancien couvent de Sainte Marie-des- Gràces , où Leonardo de Vinci avait peint cette admirable fresque, connue sous le nom du Cénacle. Le vandalisme d'un commissaire des guerres livra les sublimes figures de Léonard au caprice des cavaliers, et à cette manie de destruction qui est particulière aux enfants, et aux soldats français. Quelques uns des militaires qui voyaient chaque jour la fresque, au travers de l'espèce de brouillard dont l'humidité et l'insouciance des Dominicains l'avait couverte depuis long-temps , s'amusèrent à chercher les profils, à demi effacés, avec la pointe de leurs sabres ou de leurs baïonnettes ; la maladresse de la plupart fit de larges blessures à un mur qui n'avait pas besoin de pareilles dégradations pour tomber en poussière; d'autres eurent l'idée de tirer à la cible, en prenant telle tète, tel œil, tel nez pour but de leurs balles. On s'aperçut cependant du tort que faisaient les cavaliers, non pas à la peinture dont on avait assez peu de souci, mais à la muraille qu'il faudrait réparer et peut-être reprendre du haut en bas, ce qui aurait été une dépense; on transforma alors l'écurie en grenier à fourrage, et plus tard le prince Eugène Napoléon prenant le Cénacle sous sa protection, à la prière des
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artistes français et italiens, une inscription fut mise au-dessus de la porte du réfectoire des Dominicains pour défendre l'entrée de cette chambre à toute personne qui ne serait point autorisée a la visiter. L'inscription existe encore, mais les traces des sabres n'ont pu disparaître.
— Les modèles des 7>iei/.r navires. (P. 6q.) Ma première pensée quand je mis le pied dans l'arsenal de Venise fut pour la salle des modèles, où j'espérais trouver des reliefs du plus haut intérêt, des fragments précieux pour l'étude, des figures navales propres à me fixer sur la valeur de mes hypothèses touchant les navires des x\« et xvi*' siècles au moins. M. l'amiral Paulucci eut la bonté de m'introduire dans celte salle; mais qu'y tronvai-je , hélas! quelques morceaux de navires se rapportant a la maiinedu xviii^ siècle, mais rien qui eût une valeur réelle. Un vieillard était là, travaillant, ou, pour mieux dire, faisant travailler un ouvrier, d'après ses avis et un plan qu'il avait sous les yeux. Cet homme, âgé de go ans, et qui mourut quelques jours après, interrogé sur la cause de ce vide de la salle des modèles, qui m'étonnait autant qu'il m'affligeait, répondit les larmes aux yeux : « Oh ! nous avions de bien belles choses, il y a quarante » ans ! IVotre collection était riche et aussi complète que possi- « ble ; vous y auriez trouvé des modèles fort anciens; mais tout » a disparu. Les soldats français ont brisé ce que vous et moi » nous regardons comme des reliques ; ils n'en ont pas fait plus » de cas que de meubles vermoulus ou de cadres étrangers à la » mode ; ils ont brisé tous les modèles et en ont fait du feu clair » pour se chauffer, comme s'ils avaient manqué de bois dans le » vaste arsenal de Venise. >' Les modèles auxquels ce nonagénaire donnait des soins avec amour, étaient ceux d'une galéasse vénitienne du xvu^ siècle et du dernier Bucentaure. Ces navires ont été achevés après la mort de ce vieux charpentier, quia rendu ce service à l'Archéologie maritime de faire revivre deux bâtiments célèbres , dont l'un rappelle les derniers efforts de Venise pour garder son rang parmi les puissances navigantes, et l'autre perpétue le souvenir d'un des grands événements du xii* siècle. J'ai donné, p. 4io, i*'" vol, de VArch. nnt'., une figure de la
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galéas-e, d'après une élévation que M. l'amiral Paulucci m'a fait l'honneur de m'envoyer en iSSg. Quant au Bucentaure, je n'eu ai point publié la figure qui , au reste, rappelle beaucoup celle qu'on a gravée d'après les dessins de Canaletto, le spirituel et véridique peintre de la Venise du xvii" siècle.
— Cet illustre et savant collaborateur de Raphaël. (P. 'jo.j Au palais d'Oria, à Gênes.
— Corno du doge. {^. 74.) La coiffure du doge, conformée comme celle du Paris antique, ressemblait à une corne, et en avait le nom, dans le langage vulgaire. Les statutaveneta, publiés in-4°, et par ordre deMarin Grimano, appellent, chap. vu, ce corno ^ la couronne ducale, le bonnet : coronam ducalem , birctum. Voici ce que prescrit ce chapitre intitulé : De modo sumendi coronarn ducalem in crcatioue nostrd. <■ Comme le premier insigne » du pouvoir {^Ducatus)c\e notre prince sérénissime est le bon- » net [biretum) que Sa Sérénité porte sur la tête, il faut pourvoir » à ce qu'elle le reçoive publiquement et solennellement, et non » pas en cachette , des mains de personnes sans autorité et sans » aucun cérémonial, ainsi que cela s'est fait jusqu'à présent, au « grand détriment de la dignité ducale. A ces causes , il est arw rêté que le premier doge qui sera élu, et les successeurs de » celui-ci , recevront l'étendard de Saint-Marc à l'autel, qu'ils » seront portés autour de la place , et qu'ensuite ils iront au pa- » lais , sur l'escalier duquel on recevra le serment qu'ils pronon- » ceront pour leur prise de possession du pouvoir (^juramentum »à dominio). Immédiatement après le serment prononcé, le w plus jeune des conseillers posera sur la tête de Sa Sérénité » le bandeau {pnnatur vitta ); ensuite le plus âgé lui mettra « ledit Bonnet Ducal [Biretum Ducale) en disant ces paroles : » Reçois la couronne du dogat de Venise ( accipe Coronam » Ducatûs Venitiarum). » Ce que le chap. VII, dont je viens de donner une traduction, appelle biretuin : le bonnet, le béret, la barette (voir Du Gange, voce birrefum], le chap. X le nomme zoia (le joyau). Je crois qu'il convient d'autant plus de rapporter les termes de ce chapitre , qu'il s'agit du Bucentaure en même temps que de la coiffure ducale. <i Le chap. X : De zoia
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LE DERNIKR TilJCîNTORO.
» luibiruht II Donii/iio et iino Biictiitauro. — Itmi, l'Ktat fera » faire un joyau que nous devons porter, selon la coutume, dans M les fêtes décrétées; il ne pourra pas dépasser pour sa fabrica- » tion plus de cent quarante livres de grosses. Le joyau devra » être conservé dans la Procuratie par les Procurateurs de » Saint-Marc , qui nous le donneront pour les jours de fêtes où » nous devons le porter sur notre tête, puis, tout de suite après » les cérémonies, le renfermeront. Nous devons avoir aussi de » l'Etat un Bucentaure. Les Procurateurs susnommés doivent » veiller à ce que le joyau dont il vient d'être parlé , soit assez » léger pour que nous puissions le porter sans fatigues sur notre >: tête, dans les solennités, ainsi que nous sommes tenus de le faire » par notre promesse. » Il est encore question de la zoin dans le chap. XI des Statuta, intitulé: « De Zoia , et Vestihus por- » tandis in solcmnitatibus in quolibet casu. » Bien plus, dit le texte : « Bien plus toutes les fois que nous serons tenus d'aller » et que nous irons avec le joyau , dans les fêtes et solennités « qui aui'ont lieu sur la terre, nonobstant toute cause de chagrin » et de deuil qu'en ce moment nous pourrons avoir, nous devrons » porter nos habits de cérémonies, comme jusqu'ici les Doges » ont eu coutume de le faire pour la consolation et la gloire de » la cité, auxquelles ont eu égard lors de l'institution antique » de ces solennités. Pour l'honneur du dogat, nous sommes » tenus de nous faire faire, six mois après notre arrivée au pou- » voir, une belle robe brochée d'or ( uiiam pulcJiutm Ruban/ )) laboratam ad aiiium ) , qua nous devons porter pour l'hon- » neur et décoration de notre dignité Ducale. » Le Doge , aux termes du chap. XII,était tenu d'avoir des habits de soie toutes les fois qu'il sortait du palais sans manteau, pour aller à la messe ou à la procession, pour aller visiter les églises , les collèges ou la banque, pour aller au conseil, au-Jevant de quelques princes, des grands seigneurs , des prélats ou d'autres personnes de haute distinction. Parmi les pièces du costume que le doge était obligé d'avoir, le chap. XIII nomme une bavette (/vc/iy/zv/w), probablement large pièce d'étoffe blanche ou de dentelle qui lui couvrait la poitrine de l'une à l'autre épaule. Le doge s'enga-
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geait à poitcr le bcnuirnni ;m moins dix fois par an ; il était libre Je le porter chaque fois ([u'il croyait convenable de se parer de cet ornement accessoire,
— Il n'avait pas cssiivé les rudes assauts du vent et de la mer. (P. 75.) « Malgré ses ornements et sa dorure , le Bucen- » taure était un triste navire , puiscjuMI n'avait jamais vu d'ou- » ragans , et que le chef de l'arsenal, qui remplissait à son bord M les fonctions de capitaine, jurait que les tlots feraient silence » pendant la cérémonie dont il était l'inerte et fastueux théâtre. » M. Valéry, Voyages en Italie, liv. 6, chap. xx, i*"" vol., p. 4^2 (i83i).
— Aticré par un corps-mort. (P. 77.) On appelait autrefois corps-mort une pièce de bois qu'on plantait en terre, sous un certain angle d'inclinaison, et à laquelle on attachait une chaîne qui servait à amarrer les navires. Aujourd'hui la pièce de bois, le pieux ou pilotis, est remplacé par une grosse ancre à une seule patte, ou par une ancre à deux pattes parallèles , adoptée sur la proposition de M. l'amiral Willaumez. Un câble de chanvre ou un câble-chaine est attaché à cette ancre sur laquelle s'amarre le vaisseau dans un port ou dans une rade. Quand le vaisseau quitte son ancre de corps-mort, une chaloupe, une forte bouée, un radeau porte le bout du câble. Ce flotteur s'appelle essentiellement le corps-mort.
— Liheecio... ostro-sirocco. (P. 77.) Le libeccio , que les matelots proven(-aux nommait/it par une corruption grossière: la bêche, et que les officiers des galères appelaient le /eZ'c.yc/fe, c'est le vent de sud-ouest. JJ ostro-sirocco , c'est le vent sudsud-est.
— L'édification de son cher Bacentaure. (P. 78.) Voir cidessus la note de la page 1 o3. Pour compléter cette note, je dois dire, que selon les mesures qui me furent envoyées par M. l'amiral Paulucci, le dernier Bucentaure , dont le modèle est à Venise, avait, dans sa plus grande longueur, 100 pieds vénitiens, ou 32"' 68*"; dans sa largeur au maitre-bau, 21 p. vénitiens, ou "y™ 28*^; sa hauteur sous couverte ou puntale , était de 10 p. 6 p" vénitiens, ou 3'" 62*". De la quille au rebord su-
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périeur de la muraille ((?/ cao di banda , comme disent les marangnni de l'arsenal), il avait 17 p. vénitiens de hauteur, ou 5'" go'. Le modèle du Bucentaure, exécuté par le vieux charpentier dont j'ai parlé, aussi bien que le modèle delà galéasse que j'ai donné dans \\4rch. nav, , est sur l'échelle de i5 lignes pour pied.
— Qu'un bdlinie/it qui desceiul en ligne directe.. (P. 7g.) J'ai consacré au Bucentaure et à l'origine de ce navire quelques pages du Mémoire n° 4 de VArch. nav. , à laquelle je renvoie le lecteur, curieux de connaître la vérité sur une tradition qui a conservé, aujourd'hui même que le vaisseau Ducal est mort, une importance historique très réelle, aux yeux surtout des voyageurs que Venise attire toujours malgré sa misère. \oir, p. 4i6-4^5, i»"" vol., Jrc/i. nai,'.
— Aux acclamations de la foule assemblée. (P. 80.) Dans la salle du grand conseil, au Palais Ducal de Venise (aujourd'hui une des salles de la bibliothèque de Saint-Maïc) , est un grand et beau tableau de Francesco Bassano, représentant ce départ du Doge Ziani. Dans la même salle est un très remarquable tableau de Dominico Tintoretto, le fils de l'illustre Jacopo, représentant le doge arrivant sur la poupe de la galère d'Othon qui se déclare son prisonnier.
— Un doge fut contraint... (P. 82.) Ce doge se nommait Manin. On dit que cet homme faible, entre les mains de qui mourait le pouvoir ducal , s'évanouit quand, après le traité de Campo-Formio, il fut contraint de prêter serment à l'Autriche.
— Pourquoi ce nom , et que signifie t-il? (P. 83) . J'ai donné, p. 4^5, 1" vol. de ÏArch. nav., quelques hypothèses étymologiques sur les noms du Bucentaure.
— Et le dernier Bnc'mloro dessiné par Canaletlo. [P. 8/j.) Le cabinet des estampes de la Bibliothèque du roi possède quelques représentations du Bucentaure; je les ai signalées p. 4i8 ùeVArch. nav. ; elles se trouvent dans le volume intitulé Vf.xisk, et coté: Q. c-4 , et dans le portefeuille: Marine, Id.-56.
— Qu'on appelle les bouteilles. (P. 86.) Les bouteilles sont de petites constructions faites à l'arrière et sur les deux côtés du
LE DERNIER BLCLVIORO. 1 OQ
vaisseau et de la Iréj^atc , qui servent de cabinets et de latrines aux olficiors et au\ capitaines. Les bouteilles remplacèrent les {paieries extérieures de côté, supprimées par Oîdonnance de Louis XIV', en iGy'.). Leur i)remière figure, selon Aubin, (ut celle de la moitié d'un fanal de poupe. On voit beaucoup de représentations de vaisseaux delà fin du xvii« siècle, où les bouteilles ont la forme de la moitié d'une tour ou de la moitié d'une grande batù: ou tonneau. Je ne doute pas que le nom de houteillene vienne de ce qu'en effet la construction en question avait quelque chose de la botte ou d'une grande bouteille.
Ca Eo^alic
Marseille tout entière est en mouvement. La Canebière, ainsi qu'aux plus beaux jours de fête, voit la foule accourir sous les vastes tentes qui abritent son pavé contre l'ardent soleil de mai. Toutes les rues de la vieille ville, toutes celles qui bordent les quais , vomitoires étroits où la population se presse, comme les grosses eaux lorsque l'orage vient à éclater; toutes les rues qu'habitent les matelots et les petits marchands de la cité regorgent de monde. Les flots vivants qu'elles chas-
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sent affluent en tournoyant sur le port; la mer n'a pas de courants plus violents, de chocs plus im. pétueux, de voix plus tonnantes!
C'est un bruit à ne pas s'entendre! Les longs éclats de rire , les chansons locales, les vieux refrains du gaillard d'avant, retentissent au loin , semblables au bourdonnement tumultueux que fait une trombe de vent dans l'atmosphère qu'elle ébranle. A ce tapage confus de paroles , de chants, de jurons , se joint le son des cloches qui se balancent en volées, ou sont frappées en carillons, tandis que le canon du fort Saint- Jean fait, en salve, une basse à temps égaux à cette harmonie, qui peut blesser quelque délicate oreille de Parisien , habitué aux chants de l'Opéra et aux merveilles du claveciniste de la chambre du roi , mais (jui plaît infiniment à la ville méridionale ])oui' laquelle toute agitation est un bonheur, tout rhythme une excitation à la joie.
Au milieu des conversations qui se croisent, des mots qui se jettent d'une maison à l'autre, d'un canot à un navire, on entend à peine les gare! lancés par les cochers des carrosses et les porteurs de chaises qui descendent péniblement la Canebière, laissant derrière eux des remous de peuple, où la tranquillité n'est pas moins lente à se rélablii' que dans la mer, derrière le& che-
LA ROSALIE. Il3
becs et les tartanes qu'on voit à l'horizon cîc la rade. Les chaises appartiennent aux femmes des armateurs que le commerce a enrichis, à quelques dames de la noblesse et de la marine des galères, dont l'état-major est considérable en ce moment à Marseille; les carrosses portent les femmes des fonctionnaires et leurs nobles époux, respectables représentants de la cour de France dans l'administration de la province, dans la finance et à l'arsenal.
Une de ces voitures se fait surtout remarquer par l'azur élégant de sa livrée, par les dorures de ses panneaux qu'a vernis Martin , par les pièces nobles et le manteau ducal de ses armoiries , par les panaches presque royaux des quatre coins de son impériale, et surtout par deux petits Maures qui sont grimpés derrière le coffre, entre les jambes d'un éduque colossal, frisé, poudré, galonné comme un boyard. La populace le regarde avec respect, mais il fait sourire malicieusement plus d'un bourgeois à qui la chronique scandaleuse a révélé les goûts plébéiens de la grande dame qui se carre au fond du galant équipage.
Au reste, les trois personnages accessoires, l'é-
duque et les deux maures, ne sont pas les seuls
que supporte la sellette rembourrée, sur laquelle
figure la gent en livrée qu'on n'appelle ])lns les
Il4 LA ROSALIE.
/^e/iVi-^rt/ro/z^parce qu'on est àiinsièclede Molière, mais qui se parent des titres de laquais et de valets de pied. Dans les bras des Maures sont deux animaux, sans lesquels madame la duchesse ne marche jamais. L'un d'eux , sur un petit coussin de velours, brodé aux armes de monsieur l'intendant, étale ses grâces de sapajou , et donne aux Marseillais, qui le connaissent fort bien par son nom de Coquet, le spectacle d'un mécliant singe pinçant, mordant, souffletant, égratignant, baisant le malheureux enfant noir , au bras duquel il est retenu par une chaîne de vermeil. L'autre, plus tranquille, moins fier du bonheur de sa position , n'est pas attaché; mais il n'a pas les honneurs du coussin bleu céleste; on voit que tout Chéri qu'il soit, car c'est ainsi qu'on l'appelle, la maîti'esse lui préfère Coquet. Le chien de la duchesse est sagement assis sur la saignée du bras de son petit domestique, dont il a l'air de regarder avec complaisance la face d'ébène. Les deux têtes noires causent ensemble des yeux, ce qui n'échappe pointa des matelots que le commerce de la traite a poussés plus d'une fois sur les négriers des Indes occidentales. L'un dit à son camarade :
» — Ne dirait-on pas deux nègres qui se parlent par signes dans l'entrepont d'un navire ?
» ■ — Ou, répond l'autre, deux de ces acteurs à quatre pattes que les farceiu's de la foire font danser sur leur théâtre à coups de fouet, et qui se regardent pour se dire : le chien de métier que notre métier de chien 1 »
N'oublions pas de dire que les Maures sont vêtus comme Lekain dans Zaïre.
La voiture de la duchesse arrive enfin au bord du quai, non sans que les coureurs, qui n'ont pu montrer leur légèreté au milieu de cette foule, aient distribué force gourmades à droite et à gauche, avec la tête d'argent de leurs grosses cannes. L'éduque descend aussitôt au marche-pied de la voiture, étend le parasol qu'il porte comme un valet de cardinal; puis il ouvre la portière à madame l'intendante qui met pied à terre, s'appuyant gracieusement sur le bras de son porteombrelle. Les deux Maures sont là pour remplir leur office de caudataires, rendu indispensable par la longueur démesurée de la queue qu'affecte de porter la duchesse.
L'intendant descend ensuite, éblouissant de broderies, de paillettes, de cordons, de diamants aux chaînes de ses montres; coiffé sévèrement à *a brigadière; l'épée en verrouil; le chapeau à plume sous le bras; la maline tombant en longues manchettes sur une main dégantée qui, dans
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rassortiment de ses bagues énormes, porte le portrait de madame la duchesse, peinte en bacchante par Beaudouin, ce gracieux impudique, dont le pinceau plaît tant aux femmes de Versailles.
L'intendant est un petit vieillard qui a bien servi autrefois, et qui, en vérité, n'est ridicule que par le mariage auquel il s'est laissé aller par ambition. A soixante-cinq ans, il a épousé une fille de dix-huit ans, charmante personne cpii a tous les mérites et toutes les vertus de son aïeule, célébrée par le comte de Bussy-Rabutin , dans ses Amours des Gaules.
Une cour nombreuse de jeunes officiers , de gentilshommes élégants, attend madame l'intendante pour l'accompagner à son canot qui est là contre le quai , les avirons levés , le pavillon blanc traînant dans les noires eaux du port, le tentelet de fine cotonine bordée de fleurs de lis orange. Le canot du gouverneur est à côté, non moins riche, mais portant à son bâton de proue un pavillon de vice-amiral , parce que Marseille a l'honneur d'être gouvernée par un ancien officier-général de la promotion de M. Duguay- Trouin. Vingt embarcations de toutes grandeurs, canots du port, canots de deux vaisseaux qui sont mouillés sur la rade , caïcs des galères , parmi lesquels on remarque celui de la Réale, bordent le
quai, et vont recevoir cette multitude de fonctioiiiiaires de tous rangs que les devoirs de leurs charges appellent à la cérémonie.
Ce convoi de canots, auquel se joindront lui grand nombre de bateaux publics qui ont le nom singulier de Rafîau, partirait à l'instant si Monseigneur l'évéque était arrivé.
Il se fait attendre. Le gouverneur, l'intendant de la province, la marine, personne ne pense à s'en plaindre, personne n'oserait; madame l'intendante l'ose, elle à qui tout semble permis. Elle trouve « très messéapt qu'un inconnu, un homme de rien, prélat par la grâce de la cour, que sa fortune et son nom ne désignaient certainement point à l'éminence d'un siège comme celui de Marseille, fasse attendre une femme de qualité, lui duc et pair, cordon rouge et cordon bleu, d'une maison illustre , guerrier que Louis XV a complimenté sous le cerisier de Fontenoy après la bataille où il s'était montré comme un Bayard ou un Condé.... »
Monsieurl'intendant faitson possible pour arrêter ce flux de paroles vaniteuses dont la digue est rompue ; mais rien ne pourrait calmer l'impétuosité d'une femme qui tient à ce c^u'il y a de plus hautement qualifié dans la société française, et qui croit tous ses nobles aïeux humiliés dans sa per-
1 l8 LA ROSALIE.
sonne. Elle s'indigne de l'outrecuidance d'un petit évéque résident qui traite la grande noblesse ainsi qu'il aurait pu le faire sous le vieux roi Louis XIV, gouverné par une dévote ambitieuse et un confesseur habile courtisan. On n'en est plus là, grâce au ciel! et M. de Voltaire a bien démontré que cette usurpation était aussi dangereuse pour l'autorité royale que blessante pour les gens de quelque chose.
Cette comédie qui faisait sourire presque tous ceux à qui la duchesse la voulait bien donner si libéralement , sur le quai du port, ennuyait beaucoup ce pauvre monsieur l'intendant, M. de Voltaire, cité par son épouse , lui paiaissait de bien mauvais goût. Il était assez clairvoyant, le bonhomme; et cette fureur d'admiration qui avait saisi la ville et la cour, au fait des philosophes, ne lui disait rien de bon pour son avcniv âe gentilhomme, grand propriétaire dans le Vexin et le pays d'Aunis, ayant de vieux privilèges, bien doux à conserver et à défendre contre ces folles idées de liberté que M. de Voltaire et les siens avaient jetées dans toutes les jeunes têtes , où elles germaient si dangereusement , même pour leurs partisans les plus enthousiastes.
Madame la duchesse allait reorendre sa violente sortie, quand, au détour de la Cannebière ,
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on aperçut la croix et la crosse de Monseigneur, (levant lesquelles s'ouvrait respectueusement une foule que les coureurs et les cris du cocher de l'intendant avaient eu tant de peine à fendre pour y laisser glisser son carrosse. La noble dame pâlit sous son rouge, et se trouvant subitement indisposée, elle serra le bras de son époux pour se retenir. Cette faveur, à laquelle l'intendant n'était guère accoutumé, le surprit au dernier point ; il se retourna pour savoir à quoi il la devait , et il aperçut la duchesse, chancelante, tomber entre les bras d'un jeune officier de Royal-Vaisseaux qui ne l'avait pas quittée depuis qu'elle avait franchi les degrés élastiques du marche-pied de sa voiture.
« — Mon Dieu! madame la duchesse qui s'évanouit! s'écria aussitôt l'intendant; des sels, des esprits ! Quelqu'une de ces dames aurait-elle des sels? »
Des flacons furent passés de mains en mains ; mais quelqu'un avait devancé les plus empressées des bourgeoises. Le capitaine de Royal-Vaisseaux lui-même, qui bien vite avait tiré de la poche de sa veste d'uniforme un sachet de senteur dont il ne se séparait guère, n'arriva que le second. Le porte-ombrelle de madame, qui avait toujours dans son justaucorps quelques pièces impor-
tantes pour atoilette de l'intendante, rouge, mouches, miroir, boîte à poudre et eaux balsamiques , répandait sur les lèvres de sa maîtresse une liqueur souveraine qui ne manquait guère son effet quand la jeune coquette tombait réellement dans une de ces crises de nerfs que souvent elle se plaisait à simuler.
« — Ce ne sera rien, messieurs, disait l'intendant à la multitude qui se pressait autour de la défaillante ; nous vous remercions de votre zèle auprès de madame.
» — C'est la chaleur, dit celui-ci.
» — C'est de rester si long-temps sur ses pieds, dit celui-là ; ces grandes dames n'y sont point accoutumées : toujours en fauteuil, en carrosse ou en chaise à porteurs.
» — C'est Monseigneur l'évéque, dit, d'un ton fâché, l'officier de Royal -Vaisseaux.
» — C'est M. de Voltaire , dit tout haut l'intendant; et il ajouta tout bas : C'est l'orgueil. »
Cependant l'évéque approchait, et la duchesse reprenait ses sens que la colère avait bouleversés. Monseigneur et l'intendante se trouvèrent bientôt face à face, et dans quelle position, grand Dieu ! l'intendante sous les doigts allongés de l'évéque qui la bénissait gravement ! Vous êtes-vous jamais figuré la furieuse grimace que dut faire le diable
LA ROSAIin. IQl
quand , sortant d'un puits sous la forme d'un basilic, pour aller désoler certaine ville où il avait déjà jeté l'épouvante, il se trouva tête à tête avec un saint qui le regarda fixement, fit sur lui le signe de la croix et lui dit : « Retire-toi, Satan (i)! » L'intendante, dans une situation analogue, pensa d'abord à se pâmer de nouveau; mais cette marque de faiblesse lui fit honte à ellemême. Elle voulut lutter alors contre le prélat , se redressa afin de repousser avec dédain la pitié charitable dont le pasteur s'était senti ému pour une de ses ouailles qu'il avait crue en danger de mort, la voyant pâle et convulsionnée ; mais cette rodomontade ne tint pas long-temps. L'oeil irrité de la duchesse s'adoucit, sa paupière hardie se baissa pour voiler une prunelle où l'on aurait pu lire l'embarras naissant et un reste de dépit ; la dame croisa modestement les barbes flottantes de sa coiffe, sur son sein et ses épaules qui, depuis un moment, avaient fait commettre plus d'un péché par pensée et par parole, dans la cohue des assistants; elle fléchit chrétiennement le genou, et
(i) Je ne sais plus le nom de ce saint , qui a des autels à Milan , je crois. Il ne faut pas le confondre avec saint Dorothée le solitaire , cjni but de l'eau dun puits où était un aspic, après l'avoir bénite, pour prouver à Pallade, son disciple , que le signe de la croix triomphe de toutes les malices du démon.
reçut une seconde bénédiction dont elle remercia l'évéqiie par une profonde révérence.
(f — Vous me le paierez , Monseigneur! dit-elle tout bas en se relevant , et dun ton de soubrette de comédie ; le tour est bon , mais je m'en vengerai !»
L'évéque avait agi le plus innocemment du monde; et s'il avait, en bénissant l'intendante, prononcé ces paroles de la litanie : « y^b insidiis diaboli^ libéra illam , Domine, délivrez-la, Seigneur, des embûches du démon , » c'est qu'il avait pu la croire possédée, tant son visage, ordinairement gracieux, était enlaidi par la colère. La duchesse s'en aperçut elle-même quand , entrée dans son canot , et voulant se mettre en état de paraître convenablement sur le chantier des galères où se rendait l'évéque , elle se regarda dans le miroir que tenait complaisamment devant elle son chevalier de Royal -Vaisseaux.
« — Ah ! que j'ai souffert, monsieur le duc !
» — J'ai été au moment de vous faire reporter dans votre carrosse pour rentrer à l'hôtel.
» — Mais Dieu a délivré promptement madame, dit naïvement un petit abbé qui avait à l'intendance la charge d'aumônier, et qui, venu à pied sur le port, avait pris dans la chambre de l'embarcation la modeste place de gauche en avant,
LA ROSALIF, 123
place laissée par l'étiquette maritime au plus jeune des derniers officiers, au moins important des passagers. Quand Monseigneur s'est approché d'elle, Dieu s'est manifesté tout de suite; madame est revenue à la vie, et jamais ses yeux...»
La duchesse lança un regard foudroyant au prêtre, qui sentit la parole expirer sur sa bouche, salua timidement, et balbutia quelques unes de ces excuses niaises dans lesquelles on s'enlace quand on n'a pas la prudence de rester sur une première sottise qui vient d'échapper.
« — Vous êtes mieux maintenant, reprit tendrement le capitaine de Royal Vaisseaux, que l'embarras de l'abbé toucha de compassion.
» — C'est vrai, dit la duchesse en rajustant le crêpé de ses tempes, qui s'était dérangé pendant son évanouissement ; je vais un peu mieux, capitaine; mais je suis encore horriblement pâle. Mon rouge est tombé , et je me fais peur à moi-même.
» — Vous vous exagérez votre malheur, madame la duchesse, répondit l'intendant; vous êtes encore à faire crever de dépit la gouvernante et même la commissaire-générale, qui a des prétentions à la jeunesse, quoiqu'elle ait trois fois l'âge de votre grand'mère.
» — Ah ! merci, monsieur le duc ! Que vous me faites de bien ! que ces aimables paroles me tou-
client et ine flattent sortant de votre honche ! Vous croyez, vraiment, que cette prude de gouvernante, qui a la rage de lutter contre moi, pourra en être pour ses frais de jeunesse et de
grâce ?
» — Certainement.
» — Je ne déteste personne , le ciel m'en est témoin ! mais cette madame la gouvernante de Marseille a terriblement l'art de me déplaire; elle m'ennuie avec ses airs de Minerve, elle m'obsède avec ses longs compliments provinciaux, elle me fait bâiller avec ses prétentions bourgeoises qui veulent singer les beaux airs de notre noblesse. Je ne lui veux pas de mal, à cette femme , et il faut que je lui fasse un cadeau. Il lui faut un amant,' pour la sortir un peu de ce collet-monté dans lequel elle s'embéguine. Elle est furieuse contre toutes les femmes qui ont des adorateurs ; je lui en donnerai un, moi, un qui soit digne d'elle, et ce sera monsieur notre galant aumônier... avec la permission de ses supérieurs, toutefois... Et cette permission, je me charge de l'obtenir par mademoiselle Berthelîin , ma marchande, qui est, dit-on, du dernier bien avec monsieur l'évéque... Union de cœurs touchante et admirablement assortie!... la femme d'un marchand avec un prélat qui n'est pas gentilhomme!...»
LA IlOSALIt. 12J
L'intendante était lancée; son mari, homme très officiel, et qui redoutait surtout d'être compromis par des caquets,étaitau supplice. A chaque phrase de la duchesse, il avait beau dire: « Ah! madame, vous êtes impitoyable; vous vous trompez sans doute; on vous aura fait de faux rapports!...» celle-ci poursuivait toujours. L'intendant se voyait brouillé avec le gouverneur, l'évèque et M. Berthellin , riche bourgeois qui avait un grand crédit dans sa communauté, dont il était syndic. La duchesse avait parlé haut, et les témoins ne manquaient pas. Sans compter le capitaine , qui n'avait aucun intérêt à se taire, n'y avait-il pas le patron du canot, placé derrière l'intendante, et qui n'avait pu perch'e aucune de ses hasardeuses paroles; les premiers matelots, qui siégeaient sur les bancs rapprochés de l'arrière ; les deux Maures, et l'écluque? Pour l'abbé, dont la soutanelle recouvrait l'homme le plus inoffensif, le plus timide, la plaisanterie de la duchesse l'avait blessé au vif ; son teint s'était coloré tout d'un coup d'un vermillon si foncé , qu'un chirurgien aurait pu juger nécessaire de lui ouvrir la veine. Le mouton était devenu un lion , et madame l'intendante pouvait avoir tout à redouter de lui. Mais les coquettes ont des armes pour tous les combats , contre tous les adversaires ; la nôtre s'aperçut qu'elle
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avait offensé mortellement le jeune homme; elle sentit combien il pouvait être dangereux pour elle de se faire un ennemi d'un prêtre qui avait déjà l'oreille de beaucoup de femmes; aussi s'arrangea-t-elle poui- le regagner.
Le canot allait lentement, à petits coups d'avirons, pour trois raisons : la première, parce que madame la duchesse, étant indisposée, avait prié son patron de lui ménager les secousses, qui sont d'autant plus vives que l'embarcation est nagée à coups plus forts; mais ce n'était qu'un prétexte, expliqué par les deux autres raisons , que voici : madame la duchesse avait vu le canot du gouverneur emporter rapidement Monseigneur l'évêque, et elle voulait que le prélat l'attendît à son tour; et puis madame la duchesse avait sa toilette à réparer, et c'était une affaire d'assez d'importance pour qu'on ne la hâtât pas trop.
Pendant qu'elle parlait, médisant de la gouvernante, se jouant de l'abbé, se faisant à la légère l'écho de bruits probablement faux sur mademoiselle Berthellin et Monseigneur de Marseille, elle rétablissait son visage, qui aurait fort bien pu se passer du carmin broyé par le parfumeur de la cour, car il était d'une fraîcheur à faire honte à la rose, comme le lui disait en souriant l'officier de Royal-Vaissciiux. Elle replaçait ses
mouches, donnait à ses plumes une direction plus hardie, se remettait convenablement dans son corps, ou plutôt en sortait tout-à-fait pour ne se faire tort d'aucun de ses attraits, et prêtait complaisamment sa tête au capitaine, qui, du bout des doigts redressant une frisure un peu compromise par la scène du quai, agitait avec une dextérité merveilleusement délicate la houppe à poudre, et laissait échapper une pluie impalpable d'amidon odorant sur toutes les parties de la chevelure qui avaient perdu leur éclat de neige.
Les avirons firent un dernier effort, et l'on aborda au chantier des galères. L'intendant débarqua le premier, c'est-à-dire, tout de suite après les deux Maures et l'éduque; le capitaine sauta lestement à terre pour offrir sa main à la duchesse, mais celle-ci dit à l'aumônier :
« — Donnez-moi votre bras, l'abbé; bénie par un évéque , je dois être toute à l'église aujourd'imi... Allons, ne boudez donc pas ainsi! Enfant que vous êtes, vous m'en voulez encore? Ah ! c'est mal, savez-vous, de ne pas mieux entendre la plaisanterie! Ne pardonne-t-on rien à une jeune femme étourdie?... Avez-vous cru que je voulais , en effet, vous donner à madame la gouvernante? Je ne l'aime pas assez pour lui faire des présents de cette valeur 1 Quand le ciel vous a adressé à
1^8 LA liOSALIE.
nous, pensez-vous que je serais assez ingrate envers lui pour vous laisser partir?... Je veux vous apprendre le monde; abbé ou mousquetaire, avec ces beaux yeux bleus , ce joli visage que vous êtes allé cueillir sur je ne sais quel pécher de la terre promise, vous êtes fait pour réussir... »
Le lecteur aura déjà remarqué sans doute que madame l'intendante, lorsqu'une passion quelconque l'entraîne , ne sait guère modérer l'élan de sa parole. Après les premiers mots , elle avait conquis l'abbé, et cependant elle continuait. C'était un adorateur de plus qu'elle voulait se faire, un nouvel esclave dont elle voulait orner son char triomphal. L'abbé était pris; mais il n'avait pas dit une parole, il n'avait pas hasardé un sourrire, de peur de tomber dans une de ces fautes d'ignorance, qu'un instant auparavant la duchesse -avait si durement punie. Un seul signe apparent avait trahi les mouvements de son cœur : comme une jeune ûWe qui entend une première déclaration, il avait rougi modestement; mais cette rougeur, comment l'intendante devait-elle l'interpréter? Etait-ce le timide amoureux qui s'était déclaré? ou plutôt n'était-ce pas un autre Joseph indigné des tentatives de Putiphar? Madame la duchesse n'eut pas le temps d'éclaircir ce mystère, car on était arrivé au pied d'une ga-
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1ère neuve, debout encore sur son chantier, et c|ui attendait pour en descendre cette consécration religieuse que, depuis les Grecs, tous les navigateurs ont donnée à leurs navires.
On allait la bénir, la baptiser; et comme cette galère était une Réale qui venait remplacer dans l'escadre la vieille Réale, cassée par de longs et glorieux services, on avait prié l'évéque de Marseille de la consacrer, ce qui donnait à la fête un caractère de pompe inaccoutumée.
La galère était magnifiquement parée. Le capitaine qu'on avait honoré de son commandement était un homme de grande condition et de grande fortune qui, à tout le luxe déployé par les ordonnances, au chapitre de la décoration de la galère portant l'étendard royal, avait ajouté des ornements du goût le plus délicat : gracieux rinceaux courant sur la poupe et le cordon d'enceinte; baccalas historiés supportant dans toute leur longueur les apostis ; feuillages pour façonner la tapière; sur les tableaux et couronnement, allégories, fables, emblèmes! L'or, les brillantes couleurs de la pourpre et de l'azur avaient été prodigués dans les peintures de ce navire élégant, dont le corps peint en blanc était parsemé de fleurs de lis dorées.
Un tendelet de velours cramoisi, garni de lar- III. 9
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ges galons et de franges d'or , recouvrait le carrosse. Les armes éclatantes du capitaine figuraient aux extrémités des bandinets, et celles du roi au bout extérieur de la flèche qui, à l'autre bout, avait l'image sculptée par Puget , et précieusement rapportée de la Réale ancienne, d'un lion menaçant , tenant la foudre dans sa griffe. L'étendard de damas cramoisi , à l'écu de France et de Navarre, brodé par les mains de fée de madame l'intendante , qui s'était fait aider dans ce beau travail par son capitaine de Royal-Vaisseaux, — le plus joli brodeur du monde à qui Poinsinet aurait fait tort, vingt et un ans plus tard, en ne le nommant point dans son Cercle^ — cet étendard flottait à son poste de bataille sur l'espale du côté droit. Trois bandières de taffetas rouge étaient arborées , l'une au centre de la poupe, les autres sur les deux côtés; quinze autres bandières , plus petites , triangulaires comme les trois grandes dont nous venons de parler, flottaient dans l'air au bout de leurs bâtons, plantés de chaque bord sur les apostis. Ce n'est pas encore tout, et le parement de la galère aurait été incomplet si une grande ])andière fourchue, entaffetas bleu clair, parsemée de fleurs de lis d'argent, et brodée aux armes du général des galères, n'eût pendu de la pointe de l'éperon jusqu'à terre. Un
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petit mât provisoire, placé clans l'emplanture de l'arbre de maistre, portant un gaillardet de damas rouge , timbré , comme l'étendard , des armes du roi, cette longue cornette , aux pointes galonnées d'un passement d'or et terminées par un énorme gland de torsades du même métal , était accompagnée de cordons latéraux rouges, tombant des extrémités de la petite traverse sur laquelle le gaillardet était envergué ; c'était un beau couronnement pour tout cet ensemble de pavillons qui entouraient la nouvelle Réale , langes éclatants et somptueux du dernier-né de la marine des galères.
Un pavois de boucassin bleu, fleurdelisé d'orange, garnissait cette ligne légère de défense qui devait abriter les soldats et qu'on nomme la pavesade. Si l'on avait préféré le coton à la soie pour ce pavois de la batayolie, c'était parce que Lyon , retardataire , n'avait pas expédié à temps cette pièce importante du vêtement de fête de la Réale; mais personne ne songea à en faire honte au capitaine, qui n'avait pas dépensé moins de cent mille livres pour parer le navire confié à sa prudence et à son courage.
Des marches, dissimulées sous de beaux tapis orientaux, conduisaient à l'escale (l'échelle), par laquelle on s'introduisait sur le pont de la galère.
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couvert lui-même (l'une vaste pièce de tapisserie turque, conquête faite clans la dernière expédition de M. Dugay aux pays barbaresques.
Telle était la Réale depuis le lever du soleil de ce grand jour. Ses officiers , ses maîtres , le comité de sa chiourme future, l'écrivain, l'argousin, étaient à bord , en grande tenue. Le pilote avait dressé, dans cet espace réservé au capitaine et qui avait nom : le tabernacle, un petit autel où l'évéque pourrait s'agenouiller avant de promener son goupillon sur toute la longueur du navire. Le capitaine était au sommet de l'escale , attendant ses nobles visiteurs. Dans la chambre de la galère, la femme du capitaine avait fait préparer des rafraîchissements pour le prélat consécrateur et les représentants du roi à Marseille. Les tambours et les fifres se tenaient debout sur la coursie, à la tète de la garde, pour saluer tous ces dignitaires. Personne n'était encore monté sur le bâtiment, quand l'intendant arriva. On l'avait attendu, ainsi que l'avait voulu la duchesse. On était en cercle autour de l'évéque, du gouverneur et du commandant de la marine ; les musiques du régiment de Lorraine -infanterie, en garnison à Marseille, et du régiment de marine de Toulon , échangaient des marches, des symphonies, des fanfares guerrières , dont les accents.
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à la distance où les orchestres étaient de la ville , dominaient les voix des cloches , et n'étaient guère dominés par celle des canons.
Lorsque le canot de l'intendance aborda le quai du chantier, le cercle se rompit pour faire une voie d'introduction au duc et à sa suite. La duchesse , quittant alors le bras de l'abbé , entra résolument la première, fit une révérence grave et froide à l'évéque, qui la salua avec une bonté polie , pleine de douceur et de cordialité ; puis , apercevant , au premier rang des femmes , madame la gouvernante , elle courut à elle les bras ouverts , la baisa au front et à l'épaule, et lui dit, de toute la force de sa jolie voix :
« — Bonjour, ma charmante belle! Chaque jour plus fraîche et plus gracieuse l Quel bonheur de vous voir ! Mon Dieu, que vous êtes toujours galemment vêtue! que toutes ces choses vous vont à ravir! Ah! voilà un bijou délicieux; madame la gouvernante peut seule avoir des objets de ce goût et de ce prix ! »
Madame la gouvernante, tojit étonnée et toute ravie, se confondait en remerciements et en révérences; elle n'avait jamais éprouvé à ce point l'indulgence de la duchesse. Qui avait donc pu la rendre si complimenteuse?
11 est vrai que la femme du gouverneur de
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Marseille , jeune encore et belle, était ce jour-là tout-à-fait sous les armes, comme disaient les élégantes, les poètes et les petits collets de cette époque; mais ses charmes étaient pour rien dans le déluge de compliments qu'elle essuyait d'un air content, quoiqu'au fond passablement embarrassé. La duchesse faisait son métier de femme de cour, et peut-être aussi voulait-elle montrer à son jeune aumônier que ce n'était pas un si indigne but que celui auquel elle l'avait engagé à prétendre. Soit que l'abbé se fût aperçu pour la première fois , et parce qu'on l'avait averti , de tout le mérite de la gouvernante; soit, plutôt, qu'ayant de merveilleuses dispositions , il ne lui eût fallu que la leçon d'une coquette pour être passé maître en l'art des petites roueries de ce monde coirompu , il s'attacha à la gouvernante, ne la quitta pas d'un moment, lui parla toilette et religion, amour et prônes du capucin en réputation; il fut vif, spirituel, tendre, léger, passionné; il affecta de ne pas faire attention à l'intendante , qui trouvait que son élève lui faisait trop honneur. Enfin la transformation fut complète , et il ne tint vraiment qu'à madarne la gouvernante de l'enlever à la duchesse. Celle-ci en aurait été désolée à en juger par les distractions que le manège de l'abbé lui donna même pendant
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le moment le plus recueilli de la cérémonie ; elle tenait beaucoup à achever cette éducation qu'elle avait commencée. L'armée lui devait un capitaine accompli, elle voulait que l'église ne lui fût pas moins redevable.
Cependant toute la noble assemblée était montée sur le pont de la Réale, saluée par les aubades des tambours et des fifres. Le capitaine avait fait les honneurs de son tabernacle à Monseigneur, qui , pieusement humilié devant l'autel du bord, priait pour le succès des armes et la sécurité de la navigation de cette galère qu'il allait bénir. Ce n'était point la mitre au front et la chape sur les épaules que l'évêque devait distribuer l'eau de la purification à chaque partie de ce noble navire ; il avait la tète nue, il était vêtu du rochet de dentelle, et ne portait que l'étole pour ornement. Précédé de son porte-croix et de son porte-crosse, suivi d'un grand-vicaire , de deux chanoines et de l'aumônier-général des galères, il parcourut processionnellement les deux arbalestrières , pour bénir la place des soldats et les bancs sur lesquels devaient s'asseoir bien des coupables , condamnés à ramer, et bien des Turcs captifs; puis il monta sur la rambate , et du haut de ce château de proue, après avoir béni l'éperon qui devait bientôt aller chercher l'abordage d'un ennemi, il
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prononça un discours simple et touchant, qu'il finit par cette prière :
a Puisse ce vaisseau porter toujours avec lui la foi , parce que la tempête l'épargnera comme elle épargna la barque de saint Pierre ! Puisse-t-il triompher toujours des efforts des infidèles, que sa principale mission est d'aller combattre! Puisset-il n'avoir jamais à attaquer ou à repousser une galère chrétienne; car c'est une des grandes afflictions de Dieu quand ses enfants se battent entre eux! Vierge sainte! nous mettons ce navire, cet étendard, ce brave officier^ ses loyaux et dévoués coopérateurs, sous votre divine protection. »
Cette dernière parole n'était pas encore achevée, que déjà un chant religieux, grave et joyeux, s'élevait au ciel ; c'était la litanie de la Vierge que tous les marins et les ouvriers du chantier entonnaient à l'unisson, soutenus par quelques accords des musiques militaires. L'archevêque, quand cette invocation fut terminée , bénit la foule qui se retirait, et tout fut dit pour la galère.
Dans le gavon, petit cabinet attenant à la chaml)re de poupe. Monseigneur déposa la majesté épiscopale avec le costume, et bientôt il parut à la table où les dames titrées de la ville et de l'arsenal maritime s'étaient assises auprès de la femme
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du capitaine. La conversation roula sur la campagne très prochaine que devait faire , disait-on , l'escadre des galères dans les mers de Barbarie; sur le titre de chef d'escadre que gagnerait sans doute l'aimable et magnifique capitaine qui donnait une si noble hospitalité à son bord. Au milieu des propos, la duchesse, primant de la voix tous les dialogues particuliers, s'adressa au capitaine de la galère :
« — Monsieur le comte, comment se nomme votre galère?
M — La Réale , madame.
» — Est-ce qu'elle n'a pas un autre nom ?
» — Non , madame ; et celui qu'elle a l'honneiude porter est le plus beau sans doute.
» — Eh bien ! je suis fâchée qu'on n'ait pas pu la baptiser comme les autres navires; j'aurais voulu être sa marraine, et je lui aurais donné...
» — Le nom de la Victoire , dit galamment le comte, à condition, madame la duchesse, que vous m'auriez permis de porter vos couleurs avec celles de Sa Majesté.
» — Ce n'est pas cela, monsieur le comte, et je vous suis obligée de voire compliment. Non, j'aurais donné à votre galère le nom de Bosalie.Westce pas, monseigneur, ajouta-t-elle ; n'est-ce pas
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que ce nom porterait bonheur à un vaisseau de guerre?
» — C'est, en effet, dit le prélat, celui d'une héroïque fille que Viterbe honore, comme la France Jeanne d'Arc ; elle arrêtait avec la main , dit la légende , les boulets qu'on lançait sur sa ville assiégée. Le patriotisme en a fait une sainte.
» — A merveille, monseigneur; mais ce n'est pas à Rosalie de Viterbe que j'avais pensé; c'est à Rosalie de Marseille , à une de vos saintes, à une femme qui vit sous votre aile , dit-on, comme sous l'aile de son ange gardien...
» — A mademoiselle Berthellin , enfin, ajouta d'un ton dégagé l'officier de Royal-Vaisseaux, qui voyait que la duchesse hésitait. »
Le duc était sur les épines. Il se fit un moment de silence, pendant lequel l'intendante n'eut pas le plaisir de voir le prélat se troubler. Monseigneur de Marseille répliqua :
« — Je nevois pas, madamela duchesse, pourquoi le nom de mademoiselle de Berthellin est venu trouver place dans cette causerie. Mademoiselle Berthelhn est une personne fort honnête, très vertueuse, dont l'amitié m'honore; et toute marchande qu'elle est, je ne sais pas une grande dame qui ne put être fière de lui ressembler. Assurément, sous ce rap-
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port , non seulement une galère devrait s'enorgueillir de porter son nom , mais la plus sage des femmes de condition... Vous riez, monsieur le capitaine, vous qui êtes venu tout-à-l'heure au secours de madame la duchesse! Et que signifie ce rire? Me feriez-vous l'honneur de me le dire ? Vous n'osez pas, monsieur, et vous avez raison; mais je devine... Eh bien! monsieur, eh bien ! madame la duchesse, mademoiselle Berthellin vous pardonne votre pensée malveillante. Quant à moi, votre intention méchante a glissé sur mon coeur sans l'effleurer ; je suis, grâce au ciel, au-dessus de la calomnie. »
I/évêquese leva alors, et saluant poliment toute la compagnie :
« — Le scandale est pour qui l'a fait naître ; mais il ne faut pas qu'il puisse durer. On veut que mademoiselle Berthellin soit ma maîtresse, c'est là ce que vous avez prétendu, madame? Eh bien !..»
Il s'arrêta , puis il reprit :
« — Sachez donc qu'elle est ma fille... »
Ce fut un coup de foudre. Le duc était désolé; la duchesse pâlit ; le capitaine vint loyalement demander pardon à Tévêque d'avoir cru à un bruit qui courait toutes les ruelles de Marseille; l'abbé jeta un regard indigné sur cette femme plus que
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légère qui avait été au moment de le perdre. On chuchotta, on s'éloigna de la duchesse. Madame la gouvernante grandit d'un pied de l'humiliation de cette intendante qu'elle n'aimait point. Quant au prélat, il raconta en peu de mots comment, militaire dans les colonies espagnoles et marié à vingt ans , il avait eu une fille ; comment , veuf , il était entré dans les ordres , et avait gagné l'épiscopat dans les dangereuses missions de l'apôtre chez les sauvages; comment, enfin, il avait marié cette fille à un marchand établi à IMarseille , seulement depuis qu'il en occupait le siège.
u — Je viens de me faire une grande violence, messieurs; ce secret, je le gardais , parce que je voulais que ma fille l'ignorât toujours ; mais on l'a calomniée, et mon cœur de père s'est révolté, et ma bouche a parlé pour la défendre, la pauvre innocente qui ne sait encore de quel sang elle est née. Je voulais avoir une amie , mais je m'étais interdit ces grandes joies de l'âme qui se réveillent et prennent l'homme tout entier quand il peut dire : « Mon fds, ma fille! » C'était trop de bonheur humain pour un prêtre! Dieu me tiendra compte, j'espère, de ma résolution long-temps gardée!.. Monsieur le comte, maintenant c'est moi qui vous en prie ; toutes vos galères ont un
surnom, c'est la Légère, l Intrépide, la Glorieuse; appelez cette Réale la Rojalie, et si la bénédiction d'un père sur son enfant est un augure de bonheur pour l'avenir, que la Rosalie^ bénie par l'évéque, le soit aussi par le père! »
Et les larmes aux yeux, cet homme, dont un rayon de bonheur illuminait le visage , étendit les mains autour de lui et s'écria :
« — Traverse la mer, Rosalie , aussi heureuse, aussi calme que cette femme modeste dont tu porteras le nom ! x4borde les écueils sans te blesser comme Rosalie Berthellinse heurta contre les rescifs de la calomnie sans y laisser sa réputation ! Triomphe de tes ennemis comme son honneur a triomphé des embûches des hommes ! »
Le prélat retomba alors sur son fauteuil , essuyant ses pleurs; et regardant la duchesse que cette scène avait altérée :
« — Madame, je vous remercie, car je vous devrai d'oser embrasser ma fille. »
On se sépara. A quelque temps de là , la duchesse, honnie dans la société de Marseille, fut obligée de se retirer dans une de ses terres du pays d'Aunis; l'abbé, rentré au séminaire , devint un bon curé de campagne, et la Réale battit les Turcs.
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A bord de ce joli navire , on conserva l'habitude de dire chaque jour, à la prière du matin, une oraison à sainte Rosalie , composée par le digne prélat.
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— Cette galère était une Rcalc. (P. 129. ) La Ptéale était la première des galères d'un royaume indépendant. Lin royaume feudataire, annexé à un plus grand, ne pouvait avoir de Réale. Le pape , les rois de France , d'Espagne , de Naples , de Sicile, de Sardaigne, avaient une Réale dans leurs escadres de galères. Venise avait sa Réale parce qu'elle avait possédé les royaumes de Chypre et de Candie. Gênes avait aussi une Réale à cause du royaume de Corse qui avait été en sa possession. Des contestations survenues pour le salut entre la Réale génoise et les capitaines de Malte et de Sardaigne , contraignirent les Génois à retenir long-temps la Réale sous sa cale couverte. J'emprunte ces détails à Aubin , art. Réale.
— Cordon d'enceinte. (P. I2q.) C'est ce que dans la construction des bâtiments modernes on uomiwe préceinte. U enceinte se nommait quelquefois seulement le cordon.
— Les apostis.(P. 129.) Longues pièces de bois sur lesquelles s'appuyaient les rames; elles étaient placées en dehors du corps de la galère où les supportaient des baccalas^ portés eux-mêmes par des coudclaltes ou cols de lattes cloués sur la couverte. Voir la coupe verticale d'une galère à sa niaitresse latte (jue j'ai
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donnée t. I^'', p. 297, de VArcJicologic luivalc , d'apiès le manuscrit n" af)6i du Dépôt de la marine.
— La tapicrc (P. 12g.) élaitun cordon fait de bois de sapin , composé de 6 pièces , long de quarante pieds de l'un et de l'autre bord de la galère, large de 6 pouces, épais de 4 pouces 1/2, et fait pour consolider les coudelattes sur lesquels il était cloué. Cette pièce était quelquefois ornée. Voir : manuscrit n» 662 du dépôt de la marine, Bartolomeo Cerescentio {Nnuticn mcditerrancn y p. Sq), J. ^ohier {^Cnnstruction (fiine Gallairc. — 1622, p. 22), et manuscrit de Barras de la Penne, Bibl. royale.
— Le carrosse. (P. i3o.) « Le logement du capitaine est en » arrière , où est un carrosse ou une chambre, formé par une » couverture d'étoffe fixée sur des cerceaux de bois. » {Encyclopédie maritime , t. III, 463 .) Celte partie de la poupe reçut différents noms chez les diverses nations maritimes ; on l'appela quelquefois en France la guérite.^ parce que les cerceaux formant sa voûte s'étient appelés long -temps garitc. Yo'iv Jrch. navale f t. II, p. 175.
— L'étendard de damas cramoisi. (P. i3o.) k La Réale est » destinée en France pour le général des galères , et elle a l'é- » tendard roïal pour la distinguer des autres. Cet étendard est » de forme quarrée et de couleur rouge , semé de fleurs de lys )) d'or. » Aubin, p. 661. Dans la restauration que M. Lebas a faite, par ordre du roi , de la Réale du xvii^ siècle , qui est au Musée naval, aucun des détails que signale cette description n'a été oublié. L'OEuvre gravé de J. Rigaud , dédié à Monseigneur le chevalier d'Orléans, grand-prieur et général des galères de France, etc. , montre planche n» 4, la Réale en armementj la planche n" 2 fait voir une galère sur les chantiers pavoisée pour son baptême. Le chevalier d'Orléans mourut vers 1748, car l'ordonnance qui supprimait le corps des galères et la charge de général de cette marine est, comme on le verra plus loin, du 27 septembre 1748. Elle dut être rendue peu de mois après la mort du Grand-Prieur, qu'on u'aïuait pas voulu dépouiller de son titre et de ses privilèges comme général des galères, mais qu'on ne songea point à remplacer, parte que déjà , depuis
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quelques années, la Cour pensait à ne plus faire qu'un seul corps de marine.
— En taffetas bleu, clair... (P. i3o.) L'ordonnance qui supprimait le corps des galères prescrivit que les galères porteraient à l'avenir les mêmes pavillons que les vaisseaux. Les todes, les gaillardets, les bandières et l'étendard devinrent donc blancs à partir d'octobre 1748.
— Gaillardet de clamas. (P. i3i.] Certains pavillons des galères avaient le nom de gaillardet. On donnait aussi ce nom à la girouette échancrée qu'on plaçait au sommet du mât de misaine. Les gaillardelettes étaient les pavillons qu'on hissait les jours de fête aux mâts de misaine et d'artimon ; ils avaient été appelés galans, ou pavillons et flammes de gala.
— Un pa\>ois de houcassiii bleu. (P. i3i.) Le pavois était une large bande de toile qu'on mettait autour des bastingages d'un navire pour le parer; il avait succédé à la rangée de bouchers ou pavois qu'on plaçait, au moyen-âge, sur le bord du navire, pour s'en faire un rempart. Le boucassin était une étoffe de coton déjà en usage au xiii« siècle, comme on le voit dans le glossaire de Du Cange , voce bocassinus • seulement au xiii*^ siècle le boucassin était une fine étoffe, tandis qu'au xviii^ c'était une toile forte et commune.
— La dernière Réale française fut, je crois, construite en 1733 j c'est du moins ce qui résnlte d'un Mémoire (manuscrit) sur les chiourmes ^ rédigé en septembre 1787 par M. Le Boucher père. Voici ce qu'on lit p. 1 et 2 de cet écrit , dont le commencement a de l'intérêt : « M. le chevalier d'Orléans, qui » en était le général et grand-prieur de France, étant venu à » mourir, le gouvernement, par des raisons de politique etd'é- )) conomie, se détermina à réunir, en 1748, le corps des galères M à celui de la marine.
» A cette époque, il y avait à Marseille seize galères dont on » rapporie ici l'état , dans lequel il est mention des monvcment» w qui ont eu lieu depuis la réunion jusqu'au j y novembre 1740.
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