‹ Les soirées du gaillard d'arrièreChapitre 3 sur 19 · LE DERNIER BL'CINTORO · texte numérisé non relu

LE DERNIER BL'CINTORO

encore des navires impériaux qu'elles traînaient à leur suite. Alexandre III monta à bord de la 2a- 1ère du doge, le félicita de son triomphe, l'embrassa en le remerciant, et lui présentant l'anneau pontifical qu'il tira de son doigt, lui dit :

« — Reçois cet anneau , Ziani , et que , de par » moi, la mer à qui tu vas offrir ce gage soit sou- » mise à toi et à tes successeurs tant que vous gar- » derez la mémoire de ce grand jour. Jette-le-lui w maintenant, afin que la postérité sache que la » mer vous appartient par droit de conquête et » vous obéit comme la femme obéit à son époux ! »

Ziani jeta l'anneau, et, depuis ce temps, chaque année , le jour de l'Ascension , le doge renouvela cet hymen symbolique en prononçant les paroles sacramentelles :

« — Mer, nous t'épousons pour t'apprendre » que notre domination sur toi est réelle et qu'elle » sera éternelle. »

Eternelle! La république de Venise croyait l'être. Un jour vint pourtant qu'un doge fut contraint d'humilier le pavillon de Saint-Marc devant le drapeau d'iuie autre république, d'une république toute nouvelle, toute glorieuse, triomphante partout , et qui épousait la terre à perpétuité comme Venise avait épousé la mer; éternité peu durable aussi, celle-là! Et, ce jour-là, le doge

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descendit de son trône , et le lion de Saint-Marc de sa colonne , et la seigneurie dépouilla sa robe d'or, et la république mourut, et le Bucintoro devint un ponton armé!

Vous savez maintenant l'origine du Bucenlaure\ vous dirai-je sa magnificence? Si grande que fût la galère de Sébastien Ziani , si somptueuse que fût sa décoration dont Francesco Bassano a voulu nous donner une idée en la faisant couleur de pourpre, en la couvrant d'un velours rouge tout brodé d'or, en dorant son grand fanal de poupe, les garides de son carrosse, la main qui porte l'étendard et toutes les sculptures qui ornent son arrière élégant; cependant, pour la fête qu'on instituait, c'était un navire trop petit et trop au-dessous du luxe cju'on voulait déployer dans la célébration du mariage annuel. On construisit donc un bâtiment exprès, que l'on chargea d'or, de sculptures, de velours et de soie; on le fit long, large et haut sur l'eau, pour qu'il parût de loin comme un géaiit de la mer; on le munit de fortes rames , et on le nomma II Baciiiioio. Pourcpioi ce nom, et que signifie-t-il ? On l'ignore encore aujourd'hui. Persomie, du moins, n'a pu me le dire; et je l'ai vainement cherché, quant à moi.

Ce que les arls, en grandissant, apportèrent

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(le niotUfjcalioiis clans les ornements du navire de l'Aseeîision, je ne saurais l'indiquer précisément; mais comme l'architecture navale suivit presque toujours, dans les changements et le goût de ses décorations, les révolutions de l'architecture civile, je pourrais vous montrer le Bucentaure successivement décoré comme les églises de Venise, moresque comme les vieux palais du grand canal, puis empreint du sentiment délicat et élégant du seizième siècle, lorsque Venise appartint au génie de Sansovino. Quant à sa forme, je pense qu'elle ne changea guère ; car la forme de la galère elle-même changea peu, et })uis il y avait dans la configuration du Bucentaure quelque chose de traditionnel et de sacré que l'on garda religieusement; je n'en veux pour témoignage que le Bucinioro du palais ducal, peint par FrancescoBassano,dansletahleau où il a représenté Henri III , roi de France, assistant à \à funzione de l'Ascension, et le dernier Bucintoro dessiné par Canaletto.

Celui-ci fut construit en 1728, fit sa première promenade au Lido en 1729. Ce fut un événement que cette fête où un fils brillant des vieux Bucentaures parut sur la mer, qu'allait épouser Alvice Mocenigo ; tous les arts la célébrèrent: Canaletto, le fidèle portraitiste de Venise , peignit le vaisseau royal, et Anlonio-Maria

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